Elias Canetti l’Européen des confins, Routschouk, le Danube et les loups…

 Routschouk la danubienne au début du XXe siècle : une ville multiethnique  

   « Routschouk, sur le Danube inférieur, où je suis venu au monde, était une ville merveilleuse pour un enfant, et si je me bornais à la situer en Bulgarie, on s’en ferait à coup sûr une idée tout à fait incomplète : des gens d’origine diverse vivaient là et l’on pouvait entendre parler sept ou huit langues différentes dans la journée.

Hormis les Bulgares, le plus souvent venus de la campagne, il y avait beaucoup de Turcs qui vivaient dans un quartier bien à eux, et, juste à côté, le quartier des séfarades espagnols, le nôtre. On rencontrait des Grecs, des Albanais, des Arméniens, des Tziganes. Les Roumains venaient de l’autre côté du Danube, ma nourrice était roumaine mais je ne m’en souviens pas. Il y avait aussi des Russes, peu nombreux il est vrai… »

   « Enfant, je n’avais pas une vision d’ensemble de cette multiplicité mais j’en ressentais constamment les effets. Certains personnages sont restés gravés dans ma mémoire uniquement parce qu’ils appartenaient à des ethnies particulières, se distinguant des autres par leur tenue vestimentaire.

Membres de la communauté juive de Routschouk/Ruse

Parmi les domestiques qui travaillèrent à la maison pendant ces six années, il y eut une fois un Tcherkesse et, plus tard, un Arménien. La meilleure amie de ma mère était une Russe nommée Olga. Une fois par semaine, des Tziganes s’installaient dans notre cour ; toute une tribu, me semblait-il, tellement ils étaient nombreux, mais il sera encore question, ultérieurement, des terreurs qu’ils m’inspirèrent… »

Le Danube gelé à la hauteur de Ruse… en 1985

   « Certaines années, le Danube était complètement gelé en hiver. Dans sa jeunesse, ma mère était souvent allé en Roumanie en traineau et me montrait volontiers les chaudes fourrures dont elle s’emmitouflait alors. Quand il faisait très froid, les loups descendaient des montagnes, poussés par la faim, et s’attaquaient aux chevaux qui tiraient les traineaux. Le cocher s’efforçait de les chasser à coups de fouet, mais cela ne servait à rien et il fallait tirer dessus pour s’en débarrasser… Ma mère revoyait les langues rouges des loups. Les loups, elle les avait vu de si près qu’elle en rêvait encore bien des années plus tard… »

Elias Canetti, La langue sauvée, Histoire d’une jeunesse (1905-1921)

Sur le Danube…

   « Le bateau était plein, les gens ne se comptaient plus sur le pont, assis ou couchés, c’était un vrai plaisir de se faufiler d’un groupe à l’autre et de les écouter. Il y avait des étudiants bulgares qui retournaient chez eux pour les vacances, mais aussi des gens ayant déjà une activité professionnelle, un groupe de médecins qui avaient rafraîchi leurs connaissances en « Europe… »

   « Ce fut un voyage merveilleux, je vis infiniment de monde et je parlais beaucoup. Un groupe de savants allemands examinait les formations géologiques des Portes-de-Fer et en discutais avec des expressions que je ne comprenais pas. Un historien américain essayait d’expliquer à sa famille les campagnes militaires de Trajan. Il était en route pour Byzance, objet véritable de sa recherche, et ne trouvait que l’oreille de sa femme, ses deux filles, fort jolies, préférant parler avec des étudiants. Nous nous aimes un peu, parlant anglais, elles se plaignaient de leur père qui ne vivait que dans le passé… »
Elias Canetti, Histoire d’une vie, Le flambeau dans l’oreille (1921-1931)

Elias Canetti

Oeuvres autobiographiques d’Elias Canetti :
La langue sauvée (1905-1921), Histoire d’une jeunesse, traduction de Bernard Kreiss, Albin Michel, Paris, 2005
Le flambeau dans l’oreille, Histoire d’une vie (1921-1931), traduction de Michel Demet, Albin Michel, Paris, 1982
 Jeux de regards, Histoire d’une vie, (1931-1937), traduit par Walter Weideli, Albin Michel, Paris, 1987
Les Années anglaises, publié par sa fille à titre posthume, Albin Michel, Paris, 2005

Autres oeuvres (sélection) :
Auto-da-fé, traduction de Paule Arhex, Collection du monde entier, éditions Gallimard, Paris, 1968
Le territoire de l’homme, traduction d’Armel Guerne, Albin Michel, Paris, 1978
Masse et puissance, traduction de Roberto Rovini,  Collection Tel, éditions Gallimard, Paris, 1986
Le Cœur secret de l’horloge, Réflexions, 1973-1985, Le Livre de Poche, Paris, 1998

Pour en savoir plus :
Jules-César Muracciole/Olivier Barrot :
Elias Canetti, documentaire, France, 2000, PB Productions, La Maison du doc, Un siècle d’écrivains

Danube-culture, 2 février 2020, droits réservés

 

Routschouk (Ruse, Bulgarie) dans les années 1870-1880, cité bulgare cosmopolite et salubre de l’Empire ottoman

   « Sur les 23 000 âmes environ que comptait en 1874 la population de la ville, les recensements officiels indiquaient 10 800 Turcs, 7700 Bulgares, 1000 Juifs, 800 Arméniens, 500 Tsiganes et 1000 soldats ottomans. Il s’y trouvait aussi près de 800 Roumains et Serbes, 300 Autrichiens et Hongrois, 100 Grecs et 100 Allemands, Anglais, Polonais, Russes ou Italiens, qui, soit comme nationaux, soit comme protégés, y relevaient des consuls étrangers. L’Autriche-Hongrie et la Russie y entretenaient des consulats généraux ; l’Angleterre, la France, l’Italie et la Grèce y avaient des consuls effectifs, tandis que l’Allemagne, l’Espagne, la Belgique et la Hollande se contentaient de représentants honoraires. Les dimanches et jours de fête, quand tous les consuls hissaient leurs pavillons, l’étranger, perdu au milieu des Orientaux, éprouvait un étrange sentiment de sécurité, dont il jouissait rarement dans les pays turcs où dominaient l’arbitraire et le despotisme…
   À côté de bon nombre de bavards et de charlatans arméniens, grecs, roumains et italiens dont les diplômes sont plus ou moins authentiques, Routschouk possède aussi quelques avocats et quelques médecins qui ont fait des études sérieuses dans les Facultés de l’Occident. Mais ces derniers, malgré leur instruction, trouvent trop peu d’occasions d’exercer leur science ; car, outre le fatalisme des Turcs et la parcimonie des Bulgares, le climat de Routschouk est très salubre. Le minimum de la température ne descend qu’exceptionnellement à 22° au dessous de zéro, le maximum dépasse rarement 39° à l’ombre.

   Le grand charme de Routschouk, ce sont ses magnifiques environs. Des promenades par eau à Giurgevo1, situé en face, des excursions à pied ou à cheval dans la vallée pittoresque du Lom2, des visites aux vergers et aux vignobles de Koula et de Basarbova : telles sont les principales distractions de la société occidentale de Routschouk. En hiver, il y a les soirées, les bals donnés par les consuls, les représentations théâtrales au bénéfice d’une oeuvre de charité, les concerts donnés par quelque virtuose égaré ou par des musiciens ambulants de la Bohême et de la Hongrie.

   Au temps des Romains, Routschouk formait un des points fortifiés de la grande ligne frontière de Mésie. Si, la table de Peuntinger à la main3, nous remontons le cours du Danube à partir de Durostorum4, la plus importante place de cette ligne, sans nous occuper d’ailleurs des stations intermédiaires, la distance de 73 miles, où la table indique « Prisca », tombe justement sur Routschouk. Cette Prisca5 était située à l’embouchure, où de nombreuses trouvailles romaines ont trahi son antique existence. Détruite par les Barbares, la ville n’a retrouvé son importance que dans ces dernières années, où les Turcs en ont fait un de leurs principaux établissements danubiens… »

Notes :
1 Giurgiu, grand port du Danube roumain
2 Affluent du Danube
3 Copie réalisée vers 1265 d’une carte romaine du IIIe ou IVe siècle ap. J.-C. où figurent les routes et les villes principales de l’Empire romain
 4 Silistra, Bulgarie
5 Sexaginta Prisca, une des principales bases de la flotte romaine danubienne. Cette flotte militaire était chargée d’assurer la surveillance du Limes c’est-à-dire la frontière de l’Empire romain avec le monde « barbare », frontière qui s’est superposée un certain nombre d’années avec une partie du cours du Bas-Danube.

Philipp Kanitz, La Bulgarie danubienne et le Balkan, études de voyage (1860-1880), Librairie Hachette, Paris, 1882
Philipp Kanitz est un naturaliste, géographe, ethnographe et archéologue austro-hongrois.

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