La Schrammelmusik : un répertoire viennois d’une grande popularité au bord du Danube

Le Schrammel Quartett

Kaspar Schrammel, le père des deux musiciens, nait en 1811 près du petit village de Litschau dans la région du Waldviertel (Basse-Autriche). Il joue dès l’âge de onze ans dans l’harmonie locale et améliorera ses modestes revenus de tisserand en participant à des fêtes de village et des célébrations religieuses. Sa première femme, Josepha Irschik avec laquelle il s’est marié en 1832, meurt en 1837 à l’âge de 25 ans de la maladie des tisserands.

Kaspar Schrammel (1811-1895), tisserand, clarinettiste et compositeur

Il déménage en 1846 avec son premier fils Konrad (1833-1905)1 dans la banlieue de Vienne, s’installant en 1846 à Neulerchenfeld2, une commune qui fait depuis 1891 partie de Vienne et est intégrée à l’arrondissement d’Ottakring. Neulerchenfeld est déjà à l’époque un haut lieu de la musique populaire. La commune compte un peu plus de cinq mille habitants en temps ordinaire mais accueille certains dimanches et jours de fêtes dans ses auberges et tavernes jusqu’à seize mille spectateurs !

Hanns (Johann) Schrammel (1850-1893)

Kaspar Schrammel se remarie avec la chanteuse de musique populaire Aloisia Ernst. De cette union naissent deux garçons, Johann et Joseph. Kaspar Schrammel se rendra très tôt compte des des dons musicaux de ses deux fils avec lesquels il forme en 1861 un trio et joue à l’occasion de l’anniversaire de ses cinquante ans dans une auberge locale. Après un premier apprentissage du violon avec Ernst Melzer, il les inscrit malgré des difficultés financières familiales au conservatoire de Vienne où Johann3 et Joseph étudient avec Joseph Hellmesberger (1828-1893) et Karl Heißler (1823-1878).

Josef Schrammel (1852-1895)

Chacun des deux fils prend ensuite provisoirement un chemin différent, Johann joue dans diverses formations (orchestres de théâtre, de musique de salon viennoise) ou dirige des harmonies pendant son service militaire quand son frère Joseph se produit comme interprète de musique populaire dans des auberges et des tavernes et voyage à plusieurs reprises professionnellement au Moyen-Orient. Johann se marie en 1872 avec Rosalia Weichselberger et Joseph avec Barbara Prohazka (1855-?) en 1874.

Le krach de la bourse de de Vienne en 1873 entraine une sérieuse détérioration des conditions de la population et des musiciens d’orchestre classique bien plus importante que celles de leurs collègues interprètes de musique traditionnelle. Aussi la proposition de Johann à son frère Joseph de fonder leur propre formation est-elle bienvenue et peut se concrétiser en 1878. Le trio intègre le (Kontra)guitariste F. Draskovits et prend le nom de Nussdorfer Terzett (1878-1884). F. Draskovits cède sa place à l’excellent Anton Strohmayer (1848-1937), considéré comme le meilleur (Kontra)guitariste de Vienne un an plus tard. La formation joue essentiellement dans les auberges (Heuriger) du village viticole de Nussdorf au bords du Danube. Joseph tient la place de premier violon et Johann de second.

Le Schrammel Terzett au bal des lingères, caricature de 1883

Le Schrammel Terzett comme le public l’appelle familièrement s’adjoint à partir de 1884 les services de l’excellent clarinettiste (petite clarinette en sol, instrument surnommé pour son inimitable sonorité suave « picksüßes Hölzl ») Georg Dänzer (1848-1893).

Le Schrammel Quartett

Le quartette continue tout d’abord à se produire à Nussdorf et sa popularité ne cesse de croître. Le public qui assiste enthousiaste aux concerts de l’ensemble auxquels se joignent régulièrement des chanteurs amateurs comme le cocher Josef Bratfisch (1847-1892), des Jodler, des siffleurs et  des coiffeurs, provient de toutes les classes sociales de la société viennoise de l’époque.

Josef Bratfisch (1847-1892), cocher, chanteur populaire et siffleur, ami des frères Schrammel. Il devient le cocher du prince héritier Rodolphe de Habsbourg et son « confident » jusqu’à sa mort en 1889, photo collection Bibliothèque Nationale d’Autriche, Vienne 

En plus de leurs productions dans les auberges de Nussdorf et plus particulièrement à la taverne « Schöll », Himmelstraße (aujourd’hui au 4, Kirchengasse, dans le XIXe arrondissement de Vienne), les musiciens interprètent à d’autres occasions des danses traditionnelles viennoises et participent également aux grands bals populaires de la capitale comme ceux des fripouilles, des cochers ou des lingères…

Johann-Strauss junior, caricature de Franz-Xaver Gaul (1837-1906), Musée historique de la ville de Vienne, 1880

Johann Strauß junior (1825-1899), se déplace en 1884 pour écouter la formation des frères Schrammel. Au lieu de l’heure prévue,  le compositeur des valses de  « Sur le beau Danube bleu » restera longtemps sur place et transmettra au retour, dans une lettre adressée à Johann Schrammel, ses plus hautes appréciations du jeu et du répertoire des musiciens. Johann lui dédicace en remerciement de ses éloges sa valse « Im Wiener Dialekt« . En 1886 c’est Hans Richter (1843-1916), alors Maître de chapelle de la cour de Vienne et chef de l’Orchestre philharmonique qui invite le Schrammel Quartett pour l’anniversaire du centième concert de la formation symphonique.

Hans Richter (1843-1916)

Dans un courrier aux musiciens de sa formation le chef d’orchestre écrit : « Vous devez écouter les incomparables valses merveilleusement interprétées par le célèbre Schrammel Quartett. Je ne peux pas mieux formuler mon invitation. »

Le Schrammel Quartett dont la réputation a désormais franchi les frontières, part en tournée au début de l’année 1889 et joue à Graz, Meran, Maribor, Celje, Ljubljana, Trieste, Venise, Abaccia, Fiume, Görz, Bolzano, Innsbruck, Klagenfurt, Münich, Salzbourg et  Linz. Les voyages à Londres et Paris sont annulés en raison du mauvais état de santé persistant de Johann Schrammel mais la saison bat son plein dans les tavernes de Nussdorf et dans la capitale. À l’automne les musiciens sont acclamés à Brno, Olomouc, Opava, Ostrava et Wroclaw.

Georg Dänzer quitte la formation pour des raisons de santé, en 1891. La petite clarinette en sol est alors remplacée par un autre instrument typiquement viennois, l’accordéon (Knöpferlharmonika) d’Anton Ernst (1862-1931) ce qui n’altère en rien le succès de l’ensemble. Mais  Anton Strohmayer arrête à son tour de jouer avec le Schrammel Quartett à la fin 1892. Karl Daroka le remplace. Un projet de voyage aux États-Unis (Chicago) est envisagé. Puis Johann Schrammel, de plus en plus malade du coeur, cesse de jouer et mourra désargenté en juin 1893. Josef continue quelques temps à se produire avec un autre violoniste. En octobre les musiciens sont de retour de l’exposition universelle de Chicago. Après encore de nombreux concerts avec ses nouveaux partenaires, les frères Daroka et l’accordéoniste Anton Ernst, une « Schrammelfest » en l’honneur de Johann, sous le patronage du compositeur et chef d’orchestre Carl Michael  Ziehrer (1843-1922), Josef Schrammel décèdera à son tour à l’automne 1895. Les deux musiciens avaient tous les deux quarante-trois ans et sont enterrés au cimetière de Hernals où ils avaient précédemment déménagé. Ils ont laissé en héritage un répertoire considérable donnant à celui-ci ses lettres de noblesse et faisant sa renommé. Johann Schrammel a, à lui tout seul, composé 274 oeuvres parmi lesquelles les marches « Wien bleibt Wien » (dédicacée à la ville de Vienne), « Kunst und Natur« , « Wiener Künstler« , des valses telle « Im Wiener Dialekt », dédiée à Johann Strauss junior, des musiques de bal populaire et de divertissement, de nombreuses polkas, des lieders en dialecte local dont les textes font l’éloge des différentes atmosphères et lieux viennois (Prater, les cafés…) ou sont parfois anecdotiques, critiques voire moralistes.

Les frères « Schrammeln » et leurs formations ont occupé une place unique dans la vie musicale viennoise en s’étant fait entendre et apprécier de toutes les classes sociales de leur époque et en jouant dans pratiquement tous les établissements populaires de la ville et de ses faubourgs dont la Rotonde et les cafés du Prater ainsi que dans les châteaux et palais de l’aristocratie autrichienne comme ceux du prince Kinsky et de l’un de leurs mécènes attentifs, le prince héritier Rodolphe de Habsbourg   (1858-1889) dans ses résidences d’Orth/Donau et de Mayerling, au sud de Vienne où le prince héritier se suicidera (sera assassiné ?) le 30 janvier 1889. Leur musique rend en quelque sorte un hommage aux nombreux musiciens populaires viennois et musiciens de rues qui les ont précédés, harpistes, violoneux, joueur de cornemuse, chanteurs, siffleurs, fondateurs de la tradition des musique populaires viennoises.

Eric Baude, Danube-culture, 2 novembre 2020, droits réservés

Le Prince Héritier Rodolphe de Habsbourg avec sa femme la princesse Stéphanie de Belgique, photo Géruzet Frères,  collection Archives d’État autrichiennes

  Notes :
 1 Violoniste et joueur d’orgue de barbarie
2 C’est à Neulerchenfeld qu’est né Josef Leitgeb, corniste virtuose ami de J. Haydn et de la famille Mozart. J. Haydn aurait écrit son concerto pour cor pour ce musicien et  Mozart  ses quatre concerti pour cor et orchestre ainsi que probablement son quintette pour cor et quatuor à cordes.
3 Johann Schrammel y prend aussi des leçon de chant

Oeuvres (sélection) de Johann Schrammel :
Marches : Dornbacher Hetz, Kronprinz Rudolf-Marsch, Kunst und Natur, Wien bleibt Wien, Wr. Künstler…
Valses : Im Wr. Dialekt, Nußdorfer-Walzer, Weana Gmüath, Wie der Schnabel g’wachsen ist…
Danses et Lieders : Wr. Heurigen-Tänze 1. und 2. Parthie, D-Lieder, B-Lieder
Musiques de bal :  Busserl-Polka, Frühlingsgruß an Pauline, Im Kaffeehaus, Kreuzerl-Polka, Wr. Fiaker-Galopp…
Lieder : Die Dankbarkeit, Der Schwalbe Gruß, Der Frieden auf der Welt, Was Oesterreich is’’…

Oeuvres (sélection) de Josef Schrammel :
Marches : Purkersdorfer Marsch, Sultan-Marsc
Valses : Die Nußdorfer, Dornbacher Vergnügungs-Walzer,
Danses :  Wr. Tänze,
Musiques de bal : Pester Polka, Bei guter Laune, Quadrille de Terpsichore, Antoinetten-Polka
Lieder : Der Weaner is allweil leger, Mit Herz und Sinn für unser Wien, op. 27 Vindobona die Perle von Österreich! (textes de texte de C. Schmitter ), Die Rose von Orth (texte de Josef Weyl).

La Schrammelmusik

La Schrammelmusik est un terme générique pour désigner différentes formes et pratiques de musique populaire viennoise (valses, marches, polkas, galops, chansons et accompagnement de chansons) interprétées par de petits ensembles de musique de chambre caractéristiques et avec une instrumentation spécifique. Le terme dérive du nom de famille de deux frères violonistes, Johann et Josef Schrammel, dont la formation était appelée «Die Schrammeln» par les Viennois et dont la réputation légendaire d’interprètes et de compositeurs a donné au fil des ans le nom à ce genre musical dans la capitale autrichienne. Jusqu’alors la tradition était de nommer les ensembles d’un terme neutre tels que le National Quartett, le Volksmusik Quartett, l’Elite Quartet… ou selon les noms des interprètes ou de leurs fondateurs comme le Quintette Dänzeret Strohmayer, Gebrüder Butschetty (Les frères Butschetty),  de localités (D’Grinzinger, D’Dornbacher) ou encore de salles de concert das lesquelles ces ensembles se produisaient (Woodcock Trio, Maxim Quartet)… Le terme de Schrammelquartett ou Schrammelterzett ne s’est imposé qu’à partir des années 1920 et plus particulièrement après la seconde guerre mondiale. Le terme de Schrammelmusik s’est peu à peu répandu au-delà des frontières de Vienne et a été également adopté par des ensembles de musique alpins mais sans qu’il y ait toutefois intégration des éléments musicaux viennois spécifiques dans leur pratique.

Accordéon viennois (Knöpferlharmonika), photo droits réservés

La Schrammelmusik désigne aujourd’hui une grande variété d’ensembles instrumentaux, mais la formation spécifique traditionnelle se compose d’au moins trois musiciens, un ou deux violons et une guitare basse ou « Kontragitarre ». Peuvent s’y joindre un accordéon et ou une petite clarinette en sol ou en fa, une flûte piccolo, et plus rarement une harpe et une cithare. Le quatuor original des frères Johann et Josef Schrammel se composait de deux violons, une « Kontragitarre » et une clarinette en sol (pour renforcer la voix du 1er violon). La plupart des ensembles de Schrammelmusik étaient composés de deux violons, d’un accordéon et d’une « Kontragitarre », instrumentation la plus courante avec sa variante à trois musiciens, le  Schrammelterzett  à un seul violon jusque dans la première moitié du XXe siècle. Quant au Salon-Schrammeln il doit être considéré comme une forme à part qui, en faisant appel à des instruments de divertissement et de danse comme le piano, l’harmonium, la batterie, la contrebasse, le saxophone… a abordé un répertoire beaucoup plus élargi.

Autre instrument typiquement viennois, la « Kontragitarre », photo droits réservés

Les tout débuts de ce genre musical qui prendra plus tard le nom de Schrammelmusik remonte aux années 1830. Les principaux interprètes et compositeurs du XIXe siècle ont été les frères Staller, Johann Mayer, Johann Schmutzer, Josef Weidinger, Anton Debiasy, Alois et Anton Strohmayer, Alexander Katzenberger, Johann et Josef Schrammel, Anton Turnofsky, V. Stelzmüller, Jakob Schmalhofer et Josef Winhart. Pour le XXe siècle jusqu’à 1945 les noms de Rudolf Strohmayer, Karl Resch, Karl et Josef Mikulas, R. Kemmeter, Anton Pischinger s’imposent tout comme ceux des ensembles Grinzinger, Maxim Quartet, Original Lanner Quartet et le Kemmeter-Strohmayer Trio. Lukas Kruschnik, B. Lanske, A. Kreuzberger, L. Babinski, K. Zaruba, W. Wasservogel avec le Faltl-Kemmeter-Schrammeln ont dominé la scène de la Schrammelmusik après la seconde guerre mondiale.

Nussdorf et la rue Kahlenberg

Les lieux où se produisaient ces musiciens qui se sont toujours considérés comme des musiciens traditionnels, étaient principalement les tavernes (Heuriger), les caveaux et les auberges des villages de la banlieue de la périphérie de la capitale parmi lesquels Nußdorf, Grinzing, d’où la superposition avec le terme de Heurigenmusik, les bars du centre-ville et les établissements de divertissement comme certains grands cafés du Prater où se produisirent de nombreux interprètes de ce genre musical. La musique n’était pas destinée à être dansée mais à être simplement écoutée. Le répertoire des ensembles était à l’origine purement instrumental, répertoire auquel on adjoint à la fin du XXe siècle des chanteurs et des comédiens. Dans les années 1920, pour la première fois, des musiciens des grands orchestres philharmoniques et des musiciens traditionnels constituent des quatuors de Schrammelmusik pour des manifestations sous forme de concerts dans des salles de musique classique.

Des musiciens classiques viennois ont manifesté un nouvel intérêt pour la Schrammelmusik à partir des années soixante. Les ensembles Spilar-Schrammeln et le Quatuor Schrammel classique de Vienne ont remis au goût du jour l’utilisation de la petite clarinette en sol. Les œuvres populaires des frères Johann et Josef Schrammel et de leurs contemporains ont trouvé une nouvelle popularité. Dans les décennies qui suivirent des quatuors de Schrammelmusik ont été fondés et se produisent lors de concerts dans des salles viennoises prestigieuses comme le Konzerverein et le Konzerthaus. La grande Schrammelfest sur la place de l’Hôtel de Ville de Vienne en 1993 et ​​les pique-niques Schrammel dans le Burggarten de Vienne de 2000 à 2002 ont permis à ce répertoire populaire d’être réhabilité et considéré par le public comme une expression incontournable de la culture traditionnelle viennoise. Il y avait plus de 30 quatuors de Schrammelmusik à Vienne au début du XXIe parmi lesquels les excellents Philharmonia Schrammeln, Symphonia Schrammeln, Neue Wiener Concert Schrammeln,Wiener Art Schrammeln, Malat Schrammeln, Thalia Quartet

En compagnie des frères Schrammel, gravure de Theodor Kupfer, 1886

Sources :
BÖCK, Alois, DEUTSCH Walter, Das Werk der Brüder Schrammel, Einführung und Verzeichnis, Folge 1, Die Märsche, 1993, Verlag Hans Schneider, Wien

DIRTMAN, Kurt, Schrammelmusik, Edition Kaleidoskop, Graz, Wien ,Köln, 1981
EGGER, Margarethe Egger: Die « Schrammeln » in ihrer Zeit, Heyne, München 2000
MAILLER, Hermann, Schrammelquartett, Ein Buch von vier wiener Musikanten, Wiener Verlag, Wien, 1945
SANER, Jacqueline, Die Gebrüder Schrammel, Werdegang einer musikalischen Familie und die Entwicklung eines Stilbegriffs, Universität, Wien, 2013 (Diplomarbeit)

www.biographien.ac.at, Austrian Centre for Digital Humanities and Cultural Heritage
KORNBERGER,Monika/WEBER, Ernst Art. « Schrammel, Familie », in: Oesterreichisches Musiklexikon online, Zugriff: 4.11.2020 https://www.musiklexikon.ac.at/ml/musik_S/Schrammel_Brueder.xml
www.daswienerlied.at
www.wienerlied.org
www.wienervolksliederwerk.at
www.radiowienerlied.at
http://www.volkstanz.at

(suite…)

Vienne et le vin : un art de vivre !

Le Viennois est aussi fier de ses vignobles que de l’histoire de la ville et de son patrimoine musical. Le nom de sa ville est d’ailleurs un anagramme du mot vin en allemand (Wein). Il attribue volontiers à la présence du vin son sens de l’art de vivre, sa sensibilité, sa forme d’humour et d’esprit spécifiques, voire quelquefois sa supériorité ! Vienne se rattache via le vin à la civilisation latine et l’histoire de la ville se confond aussi avec celle de la vigne. C’est l’empereur romain Probus (232-282) qui autorisa les légionnaires du camp de Vindobona à planter des vignes à proximité du Danube. Il n’est toutefois pas impossible que la culture de la vin puisse remonter encore plus loin, c’est à dire à l’époque des Celtes (400 avant J.-C.). La colline du Leopoldsberg aujourd’hui en partie couverte de vignobles, pourrait même avoir abriter un oppidum. Vienne s’appelait alors Vedunia (transformé en Vindobona par les Romains) ce qui signifie en celte « ruisseau de forêt » ce qui convenait parfaitement à la petite rivière Vienne qui a ses sources dans la Forêt-Viennoise (Wienerwald) et descend ensuite vers le Danube et son canal dans laquelle elle se jette en plein centre de la capitale autrichienne.

Vignobles du côté de Grinzing au sortir de l’hiver et les tristes gratte-ciels de Donaustadt photo © Danube-culture, droits réservés

Les vignobles viennois ont une superficie d’environ 700 hectares (Vienne s’étend sur 414,6 km2) exposés vers le sud pour la plupart et se répartissent sur les coteaux des Kahlenberg et Leopoldsberg qui surplombent la rive droite du Danube, dans les quartiers de Nußdorf, Grinzing (joli village de vignerons attesté depuis le Xe siècle), Sievering, Heiligenstadt, Salmannsdorf, sur les pentes du Bisamberg au nord du Danube (rive gauche), à Stammersdorf, Strebersdorf et Jedlersdorf, favorables au cépages bourguignons. On trouve encore des vignobles au sud de la capitale, à Mauer, Kalksburg sur les pentes du Laaer Berg et au-delà.

Le plus petit vignoble de la capitale et d’Autriche se trouve place Schwarzenberg, photo © Danube-culture, droits réservés

Le plus petit vignoble viennois (100 m2), datant de 1924 et planté en Gemischter Satz (mélange de différents cépages), se cache en plein centre ville.  Il faut pour le découvrir se rendre au numéro 2 de la place Schwarzenberg devant le palais de l’archiduc Louis Victor. Les quelques rangs de vigne sont dissimulés derrière une balustrade et presque invisibles à l’oeil des touristes. Le vignoble produit 50 à 60 kilos de raisin annuellement. La cinquantaine de bouteilles issues des vendanges est vendue lors d’une manifestation caritative à l’Hôtel de ville de Vienne au mois de décembre.

On dénombre plus de 600 vignerons et quelques 180 Heuriger (caveaux) sur le territoire de la commune pour une production totale avoisinant les 25 000 hectolitres dont 21 000 de vins blancs (2016).

La Poste autrichienne a elle aussi rendu hommage au Gemischter Satz viennois, photo droits réservés

Les cépages :
Le Gemischter Satz, représentant 30 % de la surface totale du vignoble. Cette tradition remonte à la Renaissance et bénéficie de l’appellation prestigieuse D.A.C. (Districtus Austriae Controllatus) depuis 2013. Elle consiste à cultiver des cépages différents de vins blancs sur une même vigne et à les vendanger en même temps. Il peut y avoir de deux minimum jusqu’à 20 cépages différents ! Le Gemischter Satz symbolise l’esprit du vin blanc viennois par excellence, léger ou complexe, toujours fruité et généreux en arômes. Sont cultivés également sur le vignoble viennois les Grüner Veltliner, Neuburger, Riesling, Weißburgunder, Ruländer (pinot gris) Morillon (Chardonnay), Sauvignon blanc, Traminer, (Gelber) Muskateller, pour les blancs, Zweigelt, Merlot, Pinot noir (Blauburgunder) et Cabernet Sauvignon (rare !) et des Cuvées (vins rouges d’assemblage) comme le Danubis Grand Select, un grand vin rouge viennois du vigneron Fritz Wieninger (Stammersdorf). Certains vignerons ont implanté ces dernières années de nouveaux cépages (Shiraz…) ou proposent, pour s’adapter à la mode des vins rosés, parfois pétillants (Weingut Walter, Strebersdrof) à la jolie robe issus généralement du cépage Blauer Zweigelt, des vins blancs champagnisés ou des vins liquoreux de vendange tardive (Beerenauslese).

Place Schwarzenberg, photo © Danube-culture, droits réservés 

Les Heuriger et Buschenschank :
Les vins blancs viennois secs se boivent pour la plupart jeunes (1-3 ans) et sont servis habituellement dans des verres en Achtel (un huitième de litre), Viertel (un quart), en carafe (d’un litre ou de deux litres) ou à la bouteille. Dans les dégustations, on sert également des Sechzehntel (1 seizième = 6,5 cl). Ces vins se dégustent traditionnellement entre amis ou en famille dans les fameux Heuriger, au sein de leur cour aménagée en guinguette, dans les jardins et tonnelles, assis à des grandes tables et bancs en bois au confort assez rudimentaire ou encore au milieu des vignes dans les Buschenschank, ouverts seulement quelques semaines par an. Dans ces guinguettes à l’atmosphère bon enfant et conviviale se côtoient, dans un joyeux brouhaha, toutes les classes sociales viennoises auxquels se joignent désormais des touristes du monde entier de plus en plus nombreux. Réglementés par un édit de l’empeureur Joseph II en 1784, les Heuriger se reconnaissent facilement de la rue à la perche couronnée d’un bouquet ou de branches de pin marquant leur entrée et le droit de servir du vin et du Sturm, vin de l’année et en cours de fermentation.

Dument autorisé par l’empereur Joseph II, photo © Danube-culture, droits réservés

Les Viennois savourent souvent ainsi le plaisir partagé de bipperln (boire en dialecte viennois) quelques Achtel ou de partager a Lita (carafe d’un litre) ou même si on est assez nombreux de commander a Doppla (deux litres) de Gemischter Satz ou de Grüner Veltliner, Riesling, Sauvignon blanc, Chardonnay, de Cuvée (rouge), de déguster en plein air éventuellement quelques plats typiques présentés sous forme d’un Buffet (ici c’est plutôt la cuisine qui accompagne le vin !) et de goûter aux charmes des dernières douces soirées de l’automne ou des beaux jours revenus du printemps.

Frontispice de la valse de Johann Strauss « Aimer, boire et chanter », pour choeur d’hommes et orchestre, opus 333, 1869, Vienne Verlag C.A. Spina, collection de la Bibliothèque de la ville de Vienne

« Pour connaître vraiment l’âme viennoise, mieux vaut chercher entre Grinzing et Nußdorf un Heuriger non frelaté — ils sont, Dieu merci, encore nombreux—, ou bien pousser plus loin jusqu’à Sievering, un peu plus en dehors des sentiers battus. Partout on trouvera la même gaité sans vulgarité ni tapage, la même retenue aussi jusque dans l’épanchement, avec l’art d’éluder l’émotion par un sourire ; la sociabilité viennoise reste toujours de bonne compagnie, ne verse jamais dans la crapule ou dans le mélodrame. C’est qu’on ne soûle pas dans un Heuriger ; tout au plus s’y grise-t-on, juste assez pour atteindre cet état vibratoire où la sensibilité oscille incessamment entre euphorie et mélancolie. Au reste, les Viennois ont un instinct très sûr du moment où il convient de dire Servus, formule d’adieu familière du dialecte local qui équivaut à notre ancien « Serviteur ». Si la qualité d’une société se mesure à sa façon de s’amuser, il faut convenir que le Heuriger, qui conjugue des qualités que l’on pourrait croire incompatibles —simplicité paysanne, expressivité en demi-teintes, urbanité—, témoigne d’un raffinement et d’une originalité aujourd’hui presque uniques dans une Europe qui s’abrutit et perd toute saveur. »
X. Y. Lander, Vienne, « Plaisirs de table », Points Planète Seuil, Paris, 1989

Les Heuriger sont aussi des lieux où l’on peut entendre, interprétée par des chanteurs et d’excellents interprètes en formation de trois, quatre voire cinq musiciens composée d’un ou deux violons, d’une contre-guitare (un instrument typiquement viennois !) d’un accordéon, d’une petite clarinette en sol (au son inimitable surnommée dans leur dialecte par les Viennois « Picksüaßen Hölzls » qu’on pourrait traduire en français par quelque chose comme « une délicieuse friandise boisée »…), de la « Schrammelmusik« , un style de musique viennoise extrêmement populaire à la fin du XIXe/début du XXe dans les auberges de Nußdorf, un village de la banlieue de la capitale, qu’affectionnait, parmi bien d’autres célébrités, Johann Strauss fils et ses frères et sans lequel Vienne ne serait pas tout à fait Vienne. Cette musique doit son nom à Johann Schrammel (1850-1893) à son frère Josef (1852-1895) qui lui donnèrent ses lettres de noblesse. Quelle Viennoise ou Viennois n’a pas entendu dans ces lieux conviviaux au moins une fois dans sa vie la chanson « Wien bleibt Wien !« , (Vienne sera toujours Vienne !), la « Kronprinz Rudolph-Marsch » (la Marche du Prince héritier Rodolphe) ou encore « Weana Gmüath« . Le vin et Vienne sont deux des thèmes les plus prédominant de ce répertoire de Schrammelmusik.

Le Schrammel quartett (1890)  

Eric Baude, Danube-culture, octobre 2017, révisé octobre 2020, droits réservés

Bibliographie sélective (en langue allemande) :
LANDSTEINER, Erich : « Wien – eine Weinbaustadt? » In: Peter Csendes, Ferdinand Opll (Hg.): Wien. Geschichte einer Stadt. Bd. 2: « Die frühneuzeitliche Residenz (16. bis 18. Jahrhundert) », hrsgg. v. Karl Vocelka, Anita Traninger, Wien-Köln-Weimar: Böhlau 2003, S. 141-146.
BAUER Martin: Weinbau und Urbanisierung im Niederösterreich des Spätmittelalters und der frühen Neuzeit (ungedr. Dipl.Arb.), Wien 2002
PERGER, Richard, « Weinbau und Weinhandel in Wien im Mittelalter und in der frühen Neuzeit ». In: « Stadt und Wein ». In: Beiträge zur Geschichte der Städte Mitteleuropas (Hg. Ferdinand Opll) 14 (Linz 1996), S. 207 ff.
ARNOLD, Arnold: Wiener Weinwanderwege, Wien: Deuticke 1996
TSCHULK, Herbert: « Weinverfälschung in alter Zeit », in: Wiener Geschichtsblätter 40 (1985), S. 119 ff.
TSCHULK, Herbert: Wein und Weinhandel im Wiener Raum im Hoch- und Spätmittelalter (Prüfungsarbeit IföG, 1983)
Herbert Tschulk: « Weinbau im alten Wien ». In: Wiener Geschichtsblätter 37 (1982), Beiheft 7
Elisabeth Lichtenberger, Die Wiener Altstadt. Wien: Deuticke 1977
Hans Pemmer: Schriften zur Heimatkunde Wiens. Festgabe zum 80. Geburtstag. Hg. von Hubert Kaut. Wien [u.a.]: Jugend & Volk 1969 (Wiener Schriften, 29), S. 103 f. (Weinverfälschung)Paul Harrer-Lucienfeld: Wien, seine Häuser, Geschichte und Kultur. Band 2, 2. Teil. Wien, 1952 (Manuskript im WStLA), S. 307 f.
Leopold Schmidt: Wiener Volkskunde. 1940, S. 56 f. (Weinlese)
Statistisches Handbuch für den Bundesstaat Österreich 17 (1937), Wien: Österreichische Staatsdruckerei 1937
Albert Elmar: « Ottakring und der Wein ». In: Geschichte der Stadt Wien 4, S. 104 ff.
Geschichte der Stadt Wien. Hg. vom Altertumsverein zu Wien. Wien: Holzhausen 1897-1918, Bände 2/2 und 4

Heuriger Weinbau Maria Grötzer, Nußdorf, photo droits réservés

Pour les Heuriger le site de référence :
wienerheuriger.at

et quelques (bonnes) adresses de vignerons viennois :
www.wienwein.at
www.weinstrauch.at
www.wieninger.at
www.edlmoser.com
bioweingutlenikus.at
www.weinbauobermann.at
www.hajszan.com
www.weingut-christ.at
www.edlmoser.at
www.zumberger.at
www.zawodsky.at

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