Budapest et la fontaine du Danube

Joszef Molnar (1821-1899), la place Calvin et la fontaine du Danube, huile sur toile, 1885

La fontaine du Danube dans l’une des deux versions du projet de M. Ybl, magazine Ország-Világ, 1882

   Le 13 septembre 1878, la commission des travaux publics, présidée par Karoly Gerlocszy (1835-1900), conseiller royal hongrois, greffier en chef de Budapest, et premier adjoint au maire (1873-1897) examine et accepte les recommandations du comité technique concernant l’emplacement exact et la hauteur de la fontaine. Dans le même temps, elle s’engage à ne pas installer de toilettes publiques sur la place et à fournir gratuitement l’eau nécessaire au fonctionnement de la fontaine. En 1879, un concours est lancé pour la conception de la fontaine, concours auquel seize candidats répondent. Le premier prix, avec une récompense de 60 pièces d’or, est décernés à l’architecte Győző Czigler (1850-1905) à qui l’on doit de nombreux monuments et immeubles de la ville, pour son œuvre intitulée « Triton ». Le comité  technique analyse le projet retenu, son coût, et décident que les proportions de la future fontaine ne répondent pas aux exigences esthétiques. Il confie alors à Miklós Ybl (1814-1891), propagateur du style néo-renaissance en Hongrie, de réaliser un nouveau projet.   Cet architecte avait également participé au concours initial mais son œuvre intitulée « Duna » n’avait pas été retenu. Le 27 août 1879, deux de ses nouveaux plans, en collaboration avec le sculpteur hongrois Leó Fessler (1840-1893) sont examinés et l’un d’eux, considéré comme le meilleur de toutes les propositions, est choisi par le comité puis est présenté par M. Ybl devant un jury d’experts le 19 avril 1880. qui le juge excellent et irréprochable à tous les égards. L’architecte habitant lui-même place Calvin suivit attentivement es travaux d’édification de la fontaine.

La fontaine du Danube, place Calvin

La fontaine de style néo-renaissance, est inaugurée sur la place Calvin le 22 octobre 1883. Considérablement endommagée lors la Seconde Guerre mondiale, elle sera restaurée par Dezső Győry (1900-1974) et déplacée en 1959 sur l’Erzebet ter (place Élisabeth) dans le quartier de Belváros (Ve arrondissement) où elle se trouve encore aujourd’hui.

La fontaine du Danube de Budapest, photo droits réservés

Ses figures allégoriques représentent les quatre principaux cours d’eau de la Hongrie. Seul au sommet de l’édifice, la statue de Danubius d’une hauteur de deux mètres quinze, debout au centre d’une vasque, apparaît sous les traits d’un puissant dieu barbu et chevelu ressemblant à Neptune, son pied droit sur un dauphin avec un manche d’aviron dans la main droite et un coquillage dans la gauche.

Détail de la Fontaine du Danube, Danubius, photo droits réservés

Au dessous d’une seconde vasque plus large et assises au dessus du bassin inférieur, la Tisza, la tête appuyée et tournée vers le nord-est, a pris les traits d’une déesse avec un filet rempli de poissons, la Drava, pensive et dont un pied repose sur une cruche, regarde vers le sud-est tandis que la Sava avec une couronne de laurier dans ses cheveux et un blason représentant un aigle à ses pieds, croise les jambes.

Détail de la fontaine du Danube ; la Drava, photo droits réservés

Entre ces statues, des coupes semi-circulaires sont posées sur des consoles Le tronc central de la colonne est orné de masques de Néréides et de dauphins en relief.
Les trois figures allégoriques de ces rivières affluentes du Danube n’ont pas de rôle statique, ce qui confère à l’ensemble de l’édifice un aspect extrêmement léger. Les éléments de la fontaine initiale ont pour la plupart été transférés dans des musées. La figure féminine de la « Sava » a survécu aux vicissitudes de l’histoire dans le meilleur état possible. Restaurée, elle est visible dans la cour de la maison n° 9 de la place Calvin à l’emplacement de l’ancienne auberge des deux lions (Két oroszlán).

Les cartouches placées de part et d’autre du bassin rendent hommage à Miklós Ybl (1814-1891) et Leó Fessler (1840-1893)  qui ont réalisé la  la fontaine d’origine et à Dezső Győry (1900-1974) qui l’a restauré après la Seconde Guerre mondiale, photo droits réservés

Photo droits réservés

Vienne et le Danube : la fontaine de Pallas Athéna de Vienne

   La construction de cette fontaine, conçue initialement par Theophil Hansen, n’a commencé qu’en 1898 suite à une controverse sur un premier projet qui fut rejeté. La fontaine est inaugurée en 1902. Les sculptures en marbre en provenance des carrières de Laa an der Thaya (Basse-Autriche) ont été réalisées par Carl Kundmann (1838-1919) pour Athéna, l’Elbe et la Moldau, celles du Danube et de l’Inn par Hugo Haerdtl (1846-1918) et les deux statues des pouvoirs législatif et exécutif par Josef Hermann Tautenhayn (1837-1911).

La fontaine de Pallas Athéna devant le Parlement autrichien, photo libre de droits

   Au centre de cette fontaine, debout sur une colonne antique, avec une lance dans la main gauche et la déesse de la victoire Niké dans la main droite se tient la déesse grecque de la sagesse Athéna.3 De part et d’autre du pied de la colonne sont assises sur des socles à la stabilité évidente, deux personnages féminins, allégories du pouvoir législatif et exécutif avec pour le pouvoir législatif à gauche un livre de loi à gauche et pour le pouvoir exécutif à droite, un glaive tenu de la main droite debout entre ses jambes .
   Quatre sculptures dominant deux bassins surélevés et se référant aux dieux ou demi-dieux de la mythologie grecques, enfants d’Okeanos et de Thétys4, son épouse et personnifiant les quatre principaux fleuves de l’Empire autrichien, reposent en dessous des allégories du pouvoir législatif et exécutif. Elles sont entourés de par et d’autre de chérubins ailés chevauchant des dauphins.
   Faisant face au boulevard du Ring qui ceinture le centre historique de Vienne, les deux premières statues, une déesse et un dieu, symbolisent le Danube (Die Donau) et son affluent l’Inn (Der Inn) tandis que de l’autre côté, leur tournant le dos, deux autres déesses, dont les regards semblent contempler le Parlement, représentent l’Elbe (Die Elbe) et la Moldau (Vltava).5

L’Inn (à gauche) qui tient l’amphore (!) d’où l’eau s’écoule et le fleuve Danube en déesse à la plastique irréprochable, photo droits réservés

   L’Inn apparaît sous la forme d’un dieu à demi allongé, aux cheveux et à la barbe abondants, en pleine force de l’âge, au corps puissant, musclé et dénudé jusqu’au bassin que couvre un large manteau. Il appuie son flanc gauche sur une amphore couchée de laquelle s’écoule de l’eau et qu’il tient de sa main. Son regard est tourné, par dessus son épaule, vers sa partenaire, die Donau (le Danube).  

Die Donau (Le Danube), une déesse sûre d’elle-même et confiante dans sa propre condition féminine

   Le fleuve impérial qui porte le genre féminin en langue allemande, cours d’eau le plus long de la monarchie autrichienne,  est ici symbolisé par une élégante déesse au torse et à la poitrine harmonieux et nus. On peut y percevoir une allusion à l’apothéose des courbes évoquant les nombreux méandres et bras secondaires du Danube . Une étoffe plissée s’enroule à la hauteur de son avant-bras gauche et recouvre une grande partie de sa jambe droite. La tête penchée et tournée vers l’Inn, sa main droite touchant son épaule dans un geste sensuel, elle semble rayonner de dynamisme, d’ouverture et de confiance en elle, jouant à l’évidence de par son attitude et son expression un rôle déterminant dans sa rencontre et son dialogue avec son partenaire, posture féministe à laquelle la plupart des femmes du XIXe ne pouvait encore accéder. 

Elbe und Moldau : une communauté sereine

Les allégories de l’Elbe et de la Moldau se tiennent quant à elle face au bâtiment du parlement autrichien. Elles sont sculptées sur le modèle des anciennes représentations de la déesse Aphrodite, protectrice de l’amour, de la beauté, du plaisir et de la procréation. La Moldau s’appuie sur l’épaule et le bras droit de l’Elbe, s’abandonnant à celle-ci dans une confiance absolue. Il émane des attitudes de ces deux sculptures se tenant par leurs mains reposant sur une amphore couchée d’où s’écoule également de l’eau en abondance et similaire à celle se trouvant au milieu de l’Inn et du Danube, une grâce et une tendresse féminine ainsi qu’un sentiment d’humeur paisible et joyeuse donnant l’impression d’une communauté familiale sereine et cultivée rêvée par les Habsbourg tout au long de leur règne.

 L’Elbe et la Moldau (Vltava), photo © Manfred Werner-Tsui, droits réservés

   On se trouve avec cette fontaine à contrario de la plupart des représentations allégoriques habituelles symbolisant le Danube  parmi lesquelles la statue du célèbre Danubius de la fontaine d’Albrecht (Albrechtsbrunnen) devant le palais de l’Albertina réalisée par Moritz von Loehr (1810-1874)et inaugurée en 1869, est un des exemples les plus flagrants d’expression de la puissance dominatrice que de nombreux sculpteurs ont souvent attribué, certes non sans raison, aux grands fleuves.

Le Danube et Vienne (Vindebona), fontaine d’Albrecht (Albrechtsbrunen), photo © Benoît Prieur – CC-BY-SA

   Ici l’intention des allégories fluviales de la fontaine de Pallas Athéna est avant tout de valoriser l’élément féminin, et à travers celui-ci, d’évoquer une atmosphère imprégnée d’amour pour la vie qu’engendre leur présence. Le message délivré insiste également sur la nécessité d’une unité intérieure et de cohésion des différents territoires traversés par les fleuves considérant ceux-ci comme les membres d’une même famille appartenant à la monarchie autrichienne.

Eric Baude, pour Danube-culture, © droits réservés, mis à jour avril 2025

Notes :
1 Le style néo-grec du bâtiment n’est pas sans rappeler le Walhalla, un monument à la gloire de la civilisation germanique édifié à la demande du roi Louis I
er de Bavière ( ) sur les plans de l’architecte Leo von Klenze (1784-1864) entre 1830 et 1842 et situé sur une colline de la rive gauche du Danube allemand, à la hauteur de la petite cité de Donaustauf. Ou encore le bâtiment de l’Assemblée Nationale (Palais-Bourbon) à Paris.
2 Theophil Edvard von Hansen, d’origine danoise, naturalisé autrichien et anobli par l’Empire des Habsbourg, fut l’un l’un des architectes les plus actifs de son temps dans la capitale autrichienne. Inspiré par l’architecture grecque de l’Antiquité et son séjour à Athènes, il est connu pour ses réalisations du Konzertverein, prestigieuse salle de concerts de l’Orchestre philharmonique de Vienne et également salle de bal à l’acoustique quasi idéale, de la bourse, de l’Académie des Beaux-arts, du Musée d’histoire militaire…
3 Le sculpteur a-t-il voulu consciemment que la déesse de la sagesse tourne le dos au parlement ? Certains Viennois en ont fait un sujet de plaisanterie, laissant entendre que  la sagesse n’était pas une vertu majeure du parlement autrichien…
4 Père de tous les fleuves et ainé des Titans, fils d’Ouranos (le ciel) et de Gaïa (la terre). Okeanis et Thétys donnèrent naissance à une très nombreuse descendance  ainsi qu’en témoignent Hésiode dans sa Théogonie :
« Téthys donna à l’Océan des Fleuves au cours sinueux, le Nil, l’Alphée, l’Éridan aux gouffres profonds, le Strymon, le Méandre, l’Ister [Le Danube] aux belles eaux, le Phase, le Rhésus, l’Achéloos aux flots argentés, le Nessus, le Rhodius, l’Haliacmon, l’Heptapore, le Granique, l’Ésépus, le divin Simoïs, le Pénée, l’Hermus, le Caïque aux ondes gracieuses, le large Sangarius, le Ladon, le Parthénius, l’Évènus, l’Ardesque et le divin Scamandre.
Téthys enfanta aussi la troupe sacrée de ces Nymphes qui, avec le roi Apollon et les Fleuves, élèvent sur la terre l’enfance des Héros ; c’est Zeus lui-même qui les chargea de cet emploi : Pitho, Admète, Ianthé, Électre, Doris, Prymno, Uranie semblable aux dieux, Hippo, Clymène, Rhodie, Callirhoë, Zeuxo, Clytie, Idye, Pasithoë, Plexaure, Galaxaure, l’aimable Dioné, Mélobosis, Thoë, la belle Polydore, Cercéis au doux caractère, Pluto aux grands yeux, Perséis, Ianire, Acaste, Zanthé, la gracieuse Pétréa, Ménestho, Europe, Métis, Eurynome, Télestho au voile de pourpre, Crisia, Asia, l’agréable Calypso, Eudore, Tyché, Amphiro, Ocyroë et Styx qui les surpasse toutes, telles sont les filles les plus antiques de l’Océan et de Téthys ; il en existe beaucoup d’autres encore, car trois mille Océanides aux pieds charmants, dispersées de toutes parts, habitent la terre et la profondeur des lacs, race illustre et divine ! Autant de Fleuves, nés de l’Océan et de la vénérable Téthys, roulent au loin leurs bruyantes ondes : il serait difficile à un mortel de rappeler tous leurs noms ; les peuples qui habitent leurs rivages peuvent seuls les connaître. »
Hésiode, Théogonie, traduction de l’abbé Bignan, 1841
5 La Moldau est le nom germanique pour désigner la Vltava, rivière désormais tchèque qui prend sa source dans la Forêt de Bohême (Šumava) et qui, après avoir traversé Prague, conflue avec l’Elbe en Bohême du Nord à la hauteur de la ville de Mělník.
6 Les allégories des affluents du Danube (Inn, Salzach, Enns, Traun, Morava, Mur, Raab, Tisza, Sava, Drava) sont de Johann Meixner (1819-1872). Les statues de l’Inn et de la Drava ont été installées dans le Burgarten. La Morava a quant à elle, disparu.

Bibliographie :
Renate Wagner-Rieger, (sous la direction de), « Die Wiener Ringstraße. Bild einer Epoche », in Die Erweiterung der Inneren Stadt Wien unter Kaiser Franz Joseph, Band 1, Steiner, Wiesbaden, 1969-1981

Renate Wagner-Rieger, (sous la direction de, « Die Wiener Ringstraße, Bild einer Epoche », in  Die Erweiterung der Inneren Stadt Wien unter Kaiser Franz Joseph, Band 4, Steiner, Wiesbaden, 1969-1981
Felix Czeike, Wien, « Kunst und Kultur-Lexikon », in Wien, Stadtführer und Handbuch, Süddeutscher Verlag, München, 1976,
Felix Czeike, Wien, « Innere Stadt, Kunst-und Kulturführer », Wien, Jugend und Volk, Dachs-Verlag, Wien 1993
Gerhardt Kapner, « Freiplastik in Wien », Wien, Jugend & Volk, Wien 1970
Justus Schmidt, Hans Tietze, Dehio, A. Schroll, Wien (Bundesdenkmalamt: Die Kunstdenkmäler Österreichs), 1954
Emmerich Schaffran, Wien, Ein Wegweiser durch seine Kunststätten, 1930
www.parlament.gv.at

Photo © Lilienfeld, droits réservés 

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