Tribulations de la flotte commerciale française sur le Danube

L’Amiral Lacaze, remorqueur de la Société Française de Navigation Danubienne

     Après la signature, à l’initiative de l’empereur Napoléon III  du Traité de Paris (1856) qui précise dans son article 15 que « La navigation du Danube ne pourra être assujettie à aucune entrave ni redevance qui ne serait pas expressément prévue par les stipulations contenues dans les articles suivants. En conséquence, il ne sera perçu aucun péage basé uniquement sur le fait de la navigation du fleuve, ni aucun droit sur les marchandises qui se trouvent à bord des navires. Les Règlements de police et de quarantaine à établir pour la sureté des États séparés ou traversés par ce fleuve seront conçus de manière à favoriser, autant que faire se pourra, la circulation des navires. Sauf ces Règlements, il ne sera apporté aucun obstacle, quel qu’il soit, à la libre navigation. », et la création de la Commission Européenne du Danube, la France continuera à s’intéresser de près au fleuve et à sa navigation parfois en collaboration avec certains pays riverains.
   Un projet d’un service de navigation fluviale à vapeur (marchandises et passagers) franco-serbe sur le Danube et la Save, associé à l’exploitation de mines de charbon, de cuivre et de fer ainsi qu’à l’exploitation de forêts, porté par la Compagnie Générale de Navigation (du Rhône), « constituée en Société anonyme par décret impérial du 14 septembre 1858″ et dont les Statuts autorisent « de la manière la plus large, à exercer l’exploitation des transports sur les fleuves, rivières, canaux, lacs et mers, tant en France qu’à l’Etranger« , est envisagé afin de concurrencer l’omniprésence autrichienne sur le fleuve.
Le « Rapport sur les Services de Navigation à Vapeur à établir par la Compagnie franco-serbe sur le Danube et la Save présenté le 5 décembre 1859 au Prince serbe Miloš Ier [1780-1860]2 indique que :
« Le Danube est, comme on le sait, le plus grand fleuve de l’Europe ; son cours , à partir de Belgrade jusqu’à la mer, est d’environ 1, 000 kilomètres ; sa largeur dépasse souvent un kilomètre, et son courant est beaucoup moins rapide que celui du Rhône.
Ce beau fleuve, dans cette partie de son parcours, offre une admirable voie de communication ; séparant tour à tour la Hongrie de la Serbie et de la Turquie, la Turquie elle-même de la Moldo-Valachie.
Le Danube, toutefois, en séparant ces pays ne les isole pas les uns des autres ; placé au centre d’un immense bassin, il est devenu la grande route des deux versants, l’unique voie d’importation et d’exportation pour la Moldavie, la Valachie, la Bulgarie, La Serbie et la Bosnie, province qui renferment environ seize millions d »habitants.
   Le service de navigation établi par la Compagnie Autrichienne [DDSG] étant loin de satisfaire aux besoins de ces populations, un nouveau service, créé dans de bonnes conditions et dirigé avec intelligence et économie, permettra aux produits français de trouver un écoulement avantageux dans toutes ces contrées, et de pénétrer jusqu’en Hongrie, en Transylvanie et en Bosnie.
   Belgrade deviendra un jour le centre d’un grand mouvement commercial d’échanges, et ouvrira un vaste champs au commerce et à l’industrie de la France, là où l’Autriche a jusqu’à ce jour fait la loi comme vendeur et acheteur… ».3
   Quant à la Save, cette rivière d’environ 1000 km, navigable sur une grande partie de son cours et qui conflue avec le Danube à Belgrade « elle est appelée à disputer à Fiume et à Trieste la majeure partie du commerce des bois et des douelles4  si considérable avec Marseille et Bordeaux… Enfin pour donner une idée des relations de ville à ville dans le parcours de Belgrade à Sissek5, il me suffira de citer une service établi par la Compagnie Autrichienne, et fait avec deux petits bateaux à peine 40 tonneaux chacun, et donnant à la compagnie un bénéfice annuel qu’on assure être de 500 000 francs.
En présence d’un pareil résultat, on doit être étonné que la Compagnie Autrichienne néglige d’établir sur cette rivière, par laquelle s’écoulent tous les produits de l’intérieur de la Serbie et de la Bosnie, un service convenable : mais il faut attribuer cette lacune à la politique autrichienne, qui s’est toujours opposée au développement commercial et agricole de la Serbie ».
Six navires français à vapeur, le Papin n°1, le Papin n°6, le Creusot, le Bourdon, le Napoléon et le Tigre, vendus par la Compagnie Générale de Navigation du Rhône6 à M. Jules Leclerc, maître de forges, doivent rejoindre le Danube mais il est envisagé pour « satisfaire à tous les développements que la Navigation de la Save et du Danube, sur un parcours de plus de 1200 kilomètres, est évidemment appelée à prendre… »7 que d’autres bateaux viennent rapidement rejoindre la modeste flotte initiale et que la navigation soit également étendue au Danube maritime c’est-à-dire au-delà de Galatz, soit en tout 22 bateaux à vapeur « sans compter les quatre  beaux remorqueurs et sept chalands en fer que possède ladite Compagnie, et qui pourraient être utilisés avantageusement de Galatz aux embouchures du Danube, pour relier au besoin ces services avec le service maritime à créer sur Marseille ». Malheureusement le prince Miloš Ier Obrenović, si favorable à ce projet et qui a accordé la charge d’établir, sous pavillon français, le service de bateaux à vapeur sur le Danube et la Save, meurt en septembre 1860 et l’opération ne se concrétisera pas.

SFND

Après la première guerre mondiale : L’histoire de la Société Française de Navigation Danubienne (S.F.N.D.)
De 1918 à 1939
Suite à l’effondrement des puissances centrales (Empire allemand, austro-hongrois, ottoman et Royaume de Bulgarie) à l’automne 1918, la France entre en possession, au titre de dommages de guerre d’un nombre importants de bateaux et de barges qui vont constituer la base de la flotte commerciale de la Société de Navigation Danubienne. À l’instigation de deux Français nés en Roumanie, la gestion de ce matériel naval est confiée à la S.N.D. à partir du 21 février 1920, une entité créée à l’initiative de la Compagnie maritime Fraissinet, fondée en 1836 à Marseille par Marc Fraissinetet de la Compagnie des Messageries Maritimes9, deux sociétés qui assurent déjà un service maritime entre la France (Marseille) et la mer Noire  (Odessa) et dont les bateaux font escale sur le Bas-Danube. En octobre 1922, la propriété du matériel naval de la S.N.D. est transférée à l’Office National de la Navigation (O.N.N.). La S.N.D. continue toutefois à assurer la gestion du parc de bateaux qui comprend encore une dizaine de chalands supplémentaires achetés par la S.N.D. en 1920 et 1921. En 1925, l’Office National de la Navigation devient également actionnaire de la S.N.D. et lui cède en contrepartie la propriété des remorqueurs et des barges lui appartenant. Cette même année, un rapport de la Société des Nations mentionne une flotte française composée de 19 remorqueurs à vapeur pour une puissance de 8970 chevaux et 78 barges d’une capacité de charge de 70 976 tonnes ce qui est certes modeste par rapport aux importantes flottes serbes, roumaines, autrichiennes, allemandes et hongroises mais n’est pas négligeable puisque cette flotte arrive en sixième position et précède en nombre les flottes grecques, tchèques, bulgares, belges, néerlandaises, italiennes et anglaises présentes également sur le Danube à cette époque. C’est par ailleurs la plus importante flotte d’un pays non riverain du Danube.
La réputation dont jouissait la France sur le Bas-Danube ainsi que les relations personnelles que les directeurs de la S.N.D. avaient nouées à Bucarest avec les responsables politiques roumains permettent à la S.N.D. d’établir dans ce pays, dès novembre 1921, un second siège social disposant des mêmes droits qu’une société roumaine. Cette situation avantageuse va offrir la possibilité aux bateaux de la compagnie de naviguer non seulement sur les eaux danubiennes roumaines mais aussi sur tout le fleuve et ce jusqu’à Ratisbonne (Bavière). En 1929, le directeur général de la S.N.D. reçoit l’autorisation de représenter la société non seulement en Roumanie ainsi que dans toute l’Europe centrale et au-delà, Bulgarie, Yougoslavie, Hongrie, Tchécoslovaquie, Autriche, Allemagne, Pologne et Italie.
La Société de Navigation Danubienne prend en 1930 le nom de Société Française de Navigation Danubienne (S.F.N.D.). De 1930 à 1939, elle joue un rôle important de médiateur dans le cadre de la coopération entre des partenaires dont les intérêts divergent considérablement sur l’ensemble du Danube. La compagnie fluviale, créée après la Première Guerre mondiale pour représenter les intérêts de la France sur le Danube international, peut jouer ainsi un rôle actif dans le transport de marchandises sur le fleuve.

Barges de la S.F.N.D.

La flotte de la S.F.N.D. connait son apogée à cette période. En 1939, Elle comprend 37 péniches de type « Haut-Danube », chaque péniche ayant une capacité de charge de 636 t à 942 t, 17 péniches (810 t à 2 197 t), 15 péniches-citernes (380 t à 1020 t, 14 remorqueurs de 280 CV à 1000 CV, 3 chaloupes et 1 ponton, soit en tout 85 unités. Cette flotte représente 7% de l’ensemble des bateaux de commerce naviguant sur le Danube qui, outre les pavillons des pays riverains et le pavillon français, voit également circuler des navires britanniques.
De l’ensemble de cette flotte naviguant sous pavillon français, il ne restera, pour différentes raisons, que trois bateaux à la fin des années soixante : le « Strasbourg », construit en 1963 par les chantiers navals de Korneuburg (Basse-Autriche), le « Pasteur » et le remorqueur « l’Amiral Lacaze ».

Le « Pasteur », ancien remorqueur de la S.F.N.D., ici dans le port de Strasbourg. Longueur : 38.07 m, largeur : 6.52 m, tirant d’eau : 1.60 m, moteur de 400 CV, année : 1914, construit par les chantier naval de Linz (Haute-Autriche). Le bateau devait appartenir à la flotte du Musée Régional du Rhin et de la Navigation de Strasbourg… qui a fermé au début de l’année 2010. Le bateau a été néanmoins classé « monument historique » depuis le 17.09.1995.  

De 1939 à 1960
    Les responsables de la S.F.N.D. vont dès le début de la deuxième guerre mondiale tenter de soustraire la flotte française à la saisie des bateaux par les armées allemandes. Mais seuls 46 d’entre eux ont le temps, avant l’armistice du 20 juin 1940, de quitter les eaux roumaines pour Istanbul et les eaux territoriales turques où ils navigueront par la suite sous pavillon britannique. Sur les 46 unités, 37 pourront être restituées à la S.F.N.D. en 1946. En raisons du mauvais état des bateaux et des coûts élevés de remise en état, la S.F.N.D. est contrainte de vendre rapidement et à un prix dérisoire une grande partie de cette flotte, à l’exception de quelques unités dont le remorqueur « Amiral Lacaze ».

Le « Frédéric Mistral » de la S.F.N.D. ex  « Colombia », remorqueur construit en 1914 en Hollande pour la compagnie de navigation danubienne hongroise M.F.R.T. navigue ensuite pendant la première guerre mondiale sous pavillon de la marine impériale et royale austro-hongroise. Il sert comme dragueur de mines, est inspecté par l’empereur François-Joseph et se voit pour cela doté pour cette visite et les inspections incognito d’un salon à l’avant de la timonerie. Le bateau est attribué à la France en dédommagement de guerre en 1918 puis appartient à la S.F.N.D. à partir de 1920. Il est rebaptisé « Frédéric Mistral » en 1930. Confisqué par l’Autriche lors de la Deuxième Guerre mondiale, il navigue entre 1943 et 1945 pour la D.D.S.G. puis est restitué à la France à la fin du conflit. vendu par la S.F.N.D., il rejoint le Bas-Danube et appartient à la flotte de la compagnie roumaine Navrom jusqu’en 1997. Il est ensuite racheté et rapatrié à Vienne par le capitaine autrichien Franz Scheriau qui fait diverses réparations puis le transforme en bateau d’habitation et bateau-musée du Musée des bateaux de Vienne (Schiffsmuseum Wien). Le « Frédéric Mistral » est toujours amarré à Freudenau (rive gauche).

   Dans l’ensemble, les années de guerre et leurs conséquences coûtèrent très cher à la S.N.F.D. qui, outre les pertes de péniches, de remorqueurs et de réserves de marchandises, avait dû faire face à l’arrêt de l’exploitation de ses bateaux.
Dès la signature de la capitulation de l’armée allemande, en mai 1945, les dirigeants de S.F.N.D. cherchent à redévelopper avec un certain succès les affaires commerciales de leur entreprise sur le Danube. De toutes les compagnies qui avaient navigué sur le Danube sous les pavillons de pays non riverains (belges, hollandais, britanniques, italiens, grecs…) avant la Seconde Guerre mondiale, seule la S.F.N.D. reprend ses activités avec les unités qu’elle a pu conserver. Son maintien est en même temps fortement soutenu par les pays occidentaux riverains du Danube, l’Autriche et l’Allemagne, car d’une part il s’agit, dans le climat politique de l’époque, de renforcer la présence occidentale dans les pays de l’Est, et d’autre part, la présence de la S.F.N.D. empêche de considérer comme caduque la convention de la Conférence Internationale du Danube signée à Paris en 1921.

Le « Jacques Vuccino » de la S.F.N.D. remorquant sur le Danube deux barges. (photo prise pendant la seconde guerre mondiale). Ce remorqueur est construit en 1907 par les Chantiers navals d’Obuda (Hongrie) pour la D.D.S.G., et baptisé sous le nom de « Sulina ». En 1918 il est attribué à la la France comme dédommagement de guerre et rejoint la flotte de la S.F.N.D. sous le nom de « Jacques Vuccino » Le remorqueur est confisqué et passe au service la marine de guerre autrichienne comme dragueur de mines auxiliaire pendant la seconde guerre mondiale puis il est restitué à la France et à la S.F.N.D. à la fin du conflit. Il reste en service jusqu’à la fin des années soixante. (Sources : Klaus Günther, www.vagus-wagrant.fr)

   Il faut cependant accepter les restrictions imposées par la conférence de Belgrade en 1948 sous domination soviétique qui édictent de nouvelles règles contraignantes. Dans ce contexte particulier, la S.F.N.D. conclue avec l’Autriche et la Bavière un accord qui lui permet de louer ses péniches et ses remorqueurs. Ces derniers doivent toutefois continuer à naviguer sous pavillon français. En outre, la S.F.N.D. fait construire un certain nombre de nouveaux bateaux pour le Haut-Danube et le Danube moyen. Cette flotte est gérée par un représentant de la S.F.N.D., qui a son siège à Vienne. En 1959, la flotte du Bas-Danube qui comprend cinq barges et sept remorqueurs loués à l’Armée roumaine est gérée par le représentant roumain de la S.F.N.D.

Depuis 1960
   En 1960, la flotte de la S.F.N.D. représentait 40 % de son parc de bateaux d’avant-guerre.
Son capital était composé comme suit :
Office National de la Navigation : 35, 34 %
Compagnie de Transport Océanique (ex Messageries Maritimes) : 24, 80 % Compagnie de Navigation Fraissinet et Cyprien Fabre : 24, 80 %
Louis Dreyfus et Cie : 8, 45 %
Compagnie de Navigation Générale sur le Rhin : 5, 20 %
Divers : 1, 41 %

  L’État français, représenté par l’O.N.N., est donc un actionnaire important, mais il est toutefois minoritaire. Comme mentionné ci-dessus, la flotte de la S.F.N.D. n’est pas exploitée directement mais elle est entièrement louée. Le Traité de la navigation établi à Belgrade en 1948 ainsi que les difficultés d’exploitation dues à une flotte relativement insignifiante ont conduit les dirigeants à adopte cette solution. Les résultats d’exploitation sont déficitaires. C’est pourquoi la S.F.N.D. commence à vivre sur son capital, plus précisément sur un capital fortement ébranlé par les pertes subies durant la guerre.
La société tente alors de renforcer sa flotte et de rééquilibrer ses comptes. Ces projets nécessitent toutefois de très gros investissements et échouent, la S.F.N.D. ne réussissant pas à obtenir une indemnisation pour les pertes subies lors de l’évacuation de la majeure partie de ses bateaux vers la Turquie.
En juillet 1963, il est envisagé de réunir la somme nécessaire aux investissements grâce à une augmentation de capital soutenue par l’Etat français. Les actionnaires privés se voient proposer, s’ils le souhaitent, de participer à l’augmentation de celui-ci mais, considérant que cette proposition représente une spoliation de leurs droits légitimes, ils refusent à l’unanimité.
Au printemps 1964, le Conseil d’Administration propose donc de dissoudre la S.F.N.D. au 1er avril 1965. Les contrats de location des bateaux sur le Danube doivent être clôturer à cette date mais ils seront toutefois prolongés. Il faut néanmoins prendre la décision de vendre la flotte du Bas-Danube appartenant à l’entreprise. Aussi, le 19 avril 1967, le Conseil d’Administration décide de dissoudre la société. La flotte de la S.F.N.D. sur le Haut-Danube est vendue aux autorités bulgares par un contrat daté du 15 décembre 1967.
Compte tenu de l’intérêt que représente le maintien de la présence française fluviale sur le Danube, l’État français considère toutefois qu’il est préférable de revenir sur la proposition de dissolution. Il peut légitimement le faire, puisque le droit français permet à un actionnaire représentant plus d’un tiers du capital de s’opposer à la dissolution d’une entreprise.
Le plan de redressement proposé parallèlement par l’État entraine la réduction de 85 % des actifs de la société. L’Office National de la Navigation est contraint de suivre ce plan. De nombreux actionnaires privés obtiennent le rachat de leurs actions par l’O.N.N. à un prix correspondant à la valeur des actifs restants de la société. Le résultat de cette opération fait que l’O.N.N. devient l’actionnaire majoritaire de la S.F.N.D. au nom de l’État français. Un nouveau Conseil d’Administration, dans lequel les représentants de l’État sont majoritaires, se met en place.
Les années 1967 et 1968 marquent un tournant décisif dans l’histoire de la S.F.N.D. Le capital de l’entreprise est alors réparti comme suit :
O.N.N. (pour l’ensemble du patrimoine de l’État) : 91, 33 %
S.A. Louis Dreyfus et Cie : 3, 27 %
M. Fernand Champion : 2, 54 %
C.F.N.R. : 1, 95 % Actionnaires divers : 0, 91 %

   La flotte de la S.F.N.D. restante est composée de quatre remorqueurs et de cinq chalands basés à Brǎila, bien modeste en regard de ce qu’elle était avant la Seconde Guerre mondiale. Les bateaux sont loués à des sociétés roumaines sur l’initiative du directeur de la S.F.N.D. basé à Bucarest. La société compte 40 employés en tant que personnel technique et personnel navigant. Le directeur technique et le chef mécanicien sont basés à Brăila. Les unités disponibles datent certes d’avant la Première Guerre mondiale mais, soigneusement entretenues sous la vigilance et l’expertise du personnel et de la direction, elle est en bon état.
Il est envisagé, en lien avec la Compagnie Française de Navigation Rhénane (C.F.N.R.) et du fait de l’important changement de la situation politique conséquent aux évènements de 1989 en Europe centrale et orientale et de nouvelles opportunités commerciales, de relancer les activités de la S.F.N.D. au début des années 1990 par le transfert d’unités récentes, y compris sur le Haut-Danube.10 La S.F.N.D. est à cette époque (1993) détenue à  51 % par la C.F.N.R., les 49 % restants étant répartis à égalité entre la S.A. Louis Dreyfus et Cie et Les Ciments Lafarge. Le projet, pourtant pertinent, n’aboutira pas.
La S.F.N.D. dont le dernier siège est à Strasbourg, cesse définitivement ses activités le 21 mai 1999.

Notes :
1L’idée de la batellerie lyonnaise en perte vertigineuse de marché dès les années 1850 à cause de la construction d’une ligne de chemin de fer entre Paris et Marseille, était de recycler leurs bateaux inutilisés sur d’autres cors d’eaux européens. « C’est alors qu’un projet hardi prit naissance dans les milieux de la batellerie lyonnaise : pourquoi ces navires qui avaient terminé leur carrière sur le Rhône ou la Saône n’iraient-ils pas en Mer Noire, dans la Mer d’Azov, ou pour remonter les fleuves de Russie ou des provinces roumaines ? Ils pourraient y rendre de grands services pour transporter des troupes, pour abriter des malades, pour faire même des ponts de bateaux. Il semble que l’idée première de cette utilisation revienne au Capitaine Magnan qui ne craignait pas les aventures puisqu’il avait participé à des expéditions navales en Amérique du Sud. Seulement, comment envoyer ces petites barques destinées à un simple trafic fluvial jusqu’en Mer Noire ? C’est alors qu’il fut décidé d’en diriger une à titre d’essai vers le Bosphore. Son commandement revint, comme il était légitime, au Capitaine Magnan qui aurait ainsi à faire la preuve de ce qu’il avait affirmé. Le bateau désigné, «Le Cygne», jaugeait seulement 116 tonneaux; sa longueur ne dépassait pas 57 m. pour un «creux» de 2 m. 40. Sa puissance était de 50 CV. C’était le type même du bateau de rivière sur lequel un équipage de 22 hommes allait entreprendre un voyage de plus de 2.000 km. sur mer. L’entreprise paraissait folle. Parti de Lyon, «Le Cygne» descendit le Rhône. arriva à Marseille et en repartit, le 15 août 1855, accompagné par les prières de toute une population convaincue qu’on ne reverrait jamais les hardis navigateurs. Ayant hissé à son mât le drapeau français et le pavillon lyonnais, le frêle navire fit successivement escale à Gênes, Livourne, Civita-Vecchia, Messine (détail amusant, les habitants de l’Italie du Sud l’acclamaient du rivage, criant: «Vive la France ! Vive le Roi Murat!» celui-ci fusillé depuis 40 ans !). Puis son long parcours fut jalonné par Gallipoli, Corfou, Parga, Zante, Hydras, Le Pirée, Calchis, Volo, les Dardanelles, Constantinople enfin qui fut atteinte le 19 septembre. «Le Cygne» avait ainsi atteint son but, ayant couvert 612 lieues en 26 jours dont 7 et demi de navigation. C’était un véritable triomphe. Le Capitaine Magnan mit le comble à sa renommée, lorsque, à l’épouvante des Levantins, il dirigea son bateau contre le pont de bateaux de Galata, enfila sans encombre l’arche étroite réservée aux caïques, la cheminée mobile étant abaissée, et se retrouva dans le bassin de l’arsenal turc. Malheureusement, ce succès fut de courte durée : immédiatement le navire avait été utilisé et il avait à bord 150 prisonniers russes lorsque, le 8 octobre il fut abordé et coulé par le navire autrichien «L’Impératrice». On peut retenir son oraison funèbre telle que la rédigea un journaliste: «Un gros navire autrichien venant de ‘Trieste mit fin aux destinées aventureuses de ce pauvre bateau de rivière dépaysé, qui jamais plus ne débarquera ses joyeux voyageurs aux foires de Montmerle et qui, laissant à la surface des eaux le pavillon tricolore n’a pas voulu se séparer de son Lion, symbole héraldique de la seconde ville de France… ». Le naufrage du « Cygne » mit fin à ce vaste projet qui aurait permis une «liquidation magnifique» du matériel inemployé de la batellerie lyonnaise. — D’autres projets furent envisagés : usage sur le Danube, mais le Gouvernement et les banquiers pressentis ne mirent aucun bonne volonté pour faciliter les choses; – utilisation sur le Dniepr, puis en Turquie, sur le lac de Van, puis en Espagne, sur l’Ebre… Au reste ces diverses tentatives importent peu, puisqu’elles prouvent suffisamment la défaite de la batellerie dans sa lutte contre le chemin de fer… »
Rivet, Félix. Le conflit entre la batellerie et le chemin de fer à Lyon au début du XIXe siècle. In: Revue de géographie jointe au Bulletin de la Société de géographie de Lyon et de la région lyonnaise, vol. 24, n°2, 1949. pp. 97-107.

DOI : https://doi.org/10.3406/geoca.1949.5308
2 C. Bouillon : Rapport sur les services de navigation à vapeur, À établir par la Compagnie Franco-Serbe sur le Danube et la Save, présenté au Prince Milosch, le 5 décembre 1859, in Compagnie Générale de Navigation, Actes et Documents relatifs au projet d’étendre ses services sur le Danube et ses affluents, Imprimerie et Lithographie J. Nigon, Lyon, 1860, reprint Facsimile Publisher, Delhi, 2016
3 idem

4 Pièce de bois en chêne qui forme la paroi des tonneaux
5 Sisak, Croatie ; ville située à la confluence de la Kupa et de l’Odra avec la Save
6 crée en 1955
7 C. Bouillon : Rapport sur les services de navigation à vapeur, À établir par la Compagnie Franco-Serbe sur le Danube et la Save, présenté au Prince Milosch, le 5 décembre 1859, in Compagnie Générale de Navigation, Actes et Documents relatifs au projet d’étendre ses services sur le Danube et ses affluents, Imprimerie et Lithographie J. Nigon, Lyon, 1860, reprint Facsimile Publisher, Delhi, 2016
8 La Compagnie Fraissinet n’était pas tout à fait en terrain inconnu sur le Bas-Danube puisqu’elle desservit avec ses bateaux depuis Marseille dès la fin du XIXe siècle outre le Languedoc, la Corse (service postal), la Sardaigne, l’Italie, la Riviera française et italienne, Oran, Dakar et Libreville (service postal) Constantinople, la mer Noire et l’embouchure du Danube.
Outre la Compagnie Fraissinet et la SFND, La société Louis Dreyfus & Co. dont la filiale roumaine était basée à Brǎila fera naviguer sur le Bas-Danube pendant la première moitié du XXe siècle jusqu’en 1939,  une petite flotte comptant un remorqueur à vapeur (Zugraddampfer) « l ‘Alliance » (construit à Lyon en 1897) et une dizaine de barges de 450 à 1500 tonnes.  

9 « C’est à Marseille , le grand port de la Méditerranée que tout a commencé en 1851. Un petit armateur Marseille, Albert Rostand, proposa à Ernest Simons, directeur d’une compagnie de messageries terrestres, les Messageries Nationales, de s’associer pour créer une compagnie maritime de Messageries, qui prit le nom de Messageries Nationales, puis de Messageries Impériales, pour devenir en 1871 la Compagnie des Messageries Maritimes. Dès le départ la nouvelle compagnie va cumuler deux rôles et deux fonctions parfois difficilement conciliables: transporter, avec un bénéfice commercial, des passagers et du fret, mais aussi assurer avec une régularité imposée par une convention avec l’Etat, le transport du courrier et des messageries, la contrepartie étant une subvention annuelle. Deux ingénieurs, Dupuy de Lôme et Armand Behic s’associèrent au projet, encourageant notamment le rachat des chantiers navals de La Ciotat en 1849. C’est dans ces chantiers que la Compagnie a fait construire la majorité de ses navires. La Compagnie assurait donc deux sortes de lignes: des lignes purement commerciales, indépendantes de l’Etat, et des lignes postales, subventionnées. »  La compagnie dessert la mer Noire à partir de 1855.
Sources : messageries-maritimes.org
10« Alliance française en faveur d’une percée sur le Danube » (Élie le Du, article du Journal Les Échos, 14 janvier 1993) :
« Grâce à des accords déjà signés (Roumanie) ou en cours de négociation (Autriche), les intérêts fluviaux français du Rhin se montrent actuellement très dynamiques. Il s’agit notamment de miser sur l’axe Rhin-Danube pour effectuer une percée en direction des Balkans et même au-delà.
   « La Compagnie Française de Navigation Rhénane doit renouveler sa flotte et moderniser sa gestion pour soutenir ses ambitions, tant sur le Rhin que sur le Danube et même au-delà. Pour ce faire, une recapitalisation de 64 millions a été décidée en mars dernier. L’Etat, qui contrôle 75 % du capital aux côtés de l’Association technique des importations de charbon, du Port et de la Ville de Strabourg, et de la société Traction de l’Est, apporte environ 52 millions. Pour le président de la CFNR, Gérard Gérold, « cette recapitalisation doit permettre de réussir le plan 1992 – 1994 de modernisation et de retour à l’équilibre ».
   Deuxième des armateurs fluviaux européens opérant sur le Rhin avec une capacité de transport propre et affrétée de 140.000 tonnes (derrière l’allemand Stinnes, qui dispose d’une capacité de 300.000 tonnes), la CFNR semble donc désormais armée pour défendre ses positions. D’autant plus qu’elle dispose d’une filiale basée à Bucarest, la Société Française de Navigation Danubienne (SFND), qui peut constituer une excellente carte dans le nouvel environnement économique qui se met en place depuis la chute du régime Ceaucescu. La CFNR détient 51 % de la SFND, le reste du capital étant réparti à égalité entre Louis Dreyfus et Ciments Lafarge. Directeur général de la CFNR, président de la SFND, Claude Meistermann souhaite « valoriser cette carte en transport fluvial proprement dit, mais aussi en participant à d’autres opérations concernant des prestations de gestion de terminaux, de stockage, de zones franches, etc. »
Ouvertures sur le Moyen-Orient
  Rien qu’en Roumanie, la SFND dispose d’un champ d’action qui concerne 1.000 kilomètres de Danube. En jouant la synergie CFNR-SFND, les intérêts français peuvent être présents sur les marchés rhénans et danubiens avec des ouvertures non seulement sur les Balkans en général, mais aussi sur la Turquie, la Grèce et l’ensemble du Moyen-Orient. Les ambitions danubiennes de la CFNR sont d’autant plus crédibles que la carte SFND pourrait bien être renforcée prochainement par une présence appréciable en Autriche. En partenariat avec le groupe allemand Stinnes, la CFNR envisage en effet de créer une société de droit autrichien qui achèterait 49, 9 % de l’armement national DDSG Cargo, dont le siège est à Vienne. L’autre actionnaire important, avec 15 %, étant alors Schenker Austria, qui fait partie du même groupe que Stinnes, à savoir le Konzern allemand Veba. Selon Gérard Gerold, « il ne s’agit que de pourparlers mais ces derniers sont en phase finale ». Si ces négociations aboutissent, de nouveaux développements des intérêts fluviaux français sur l’axe Rhin-Danube seront à attendre. »

La compagnie Fraissinet sur le Danube
L’armateur et homme politique marseillais Jean Fraissinet (1894-1981) raconte dans le chapitre « La mer Noire et le Danube » de son  livre
Un combat à travers deux guerres et quelques révolutions le contexte de la création de la Société de Navigation Danubienne et de la navigation sur le Bas-Danube à cette époque :
    « La Cie Fraissinet exploitait un service régulier entre Marseille et les ports de la mer Noire et du Danube. J’allais souvent à Bourgas, Varna en Bulgarie, à Constantza, Sulina, Galatz et Braïla, en Roumanie. Le gel du Danube interrompait la navigation en hiver. Pendant le reste de l’année nos navires prenaient des chargements de graines en vrac, qu’ils complétaient dans les ports de la mer Noire, quand les tirants d’eau l’exigeaient. C’est pourquoi les navires affectés à cette ligne qui portaient tous le nom d’un membre décédé de notre famille, étaient construits avec un tirant d’eau aussi faible que possible…
   Au lendemain de la guerre 1914-1918, la Cie Fraissinet était représentée en Roumanie, de père en fils par la famille Vuccino. Jacques Vuccino, qui était fort dynamique proposa à mon père de créer une société pour acquérir et exploiter le matériel de navigation fluviale pris sur le Danube par les armées alliées.
Ainsi naquit, avec la participation des Messageries maritimes, la Société [Française] de Navigation Danubienne, que présidait mon père, et qui me valut des séjours à Braïla, Galatz, Constantza, Sulina. Mon initiation à l’exploitation des remorqueurs et des schleps [remorqueurs] m’éloignait trop, à mon gré, du gibier d’eau, oies comprises qui pullulait alors dans les bouches du Danube…
   En hiver, la navigation était interrompue par les glaces. Il fallait veiller à appareiller parfois en catastrophe, les navires de haute-mer, pour éviter de les voir longuement immobilisés dans les fleuves, par la glace.
   À la mort de mon père, l’amiral Lacaze, avec lequel il était très lié, lui succéda à la présidence de la société, dont je fus, quelque temps, administrateur délégué.
   La Danubienne subit des fortunes diverses. Par l’office National de la Navigation, l’État en devint actionnaire, mais ne parut jamais beaucoup s’intéresser à elle. Au moment même où j’écris ces lignes, cet office, les Chargeurs Réunis et la Cie Fraissinet sont les principaux actionnaires d’une société dont la liquidation est envisagée. »

Jean Fraissinet, Au combat à travers deux guerres et quelques révolutions, La Table Ronde, Paris, 1968

Remarque : n’ayant pas encore pu consulté les documents conservés aux Archives Nationales de France concernant la Société Française de Navigation Danubienne, cet article fera l’objet de révisions ultérieures.

L' »Amiral Lacaze », photo sources Musée de la navigation de Ratisbonne (Schiffahrts-Museum Regensburg)

L’incroyable odyssée de l’Amiral Lacaze, remorqueur de la Société Française de navigation sur le Danube

   La Société Française de Navigation Danubienne exploita sur le grand fleuve européen pendant une cinquantaine d’années, jusqu’au début de la Seconde Guerre Mondiale, une flotte conséquente de 80 bateaux ou unités fluviales. De celle-ci il ne reste plus à la fin des années soixante que trois navires à propulsion unique qui naviguent encore sur le Danube : le MZS Strasbourg (type DDSG Döbling), construit en 1963 dans les chantiers navals autrichiens de Korneuburg et qui fut après avoir été vendu à une compagnie bulgare, rebaptisé ultérieurement BRP T. Kableschkov, le Pasteur et le MZS Amiral Lacaze.
Le MZS Amiral Lacaze est construit par les célèbres chantiers navals Ruthof de Regensburg en 1938. Le navire, d’une longueur maximale de 45, 75 m et d’une largeur maximale de 7, 75 m, a un tirant d’eau idéal pour le Danube de 1, 50 m et est équipé d’un moteur de 2 X 500 CV MWM. Il porte le le nom du ministre français de la Marine, l’amiral Marie Jean Lucien Lacaze (1860-1955), grand rénovateur de la marine française avant la Première Guerre mondiale et a son port d’attache en France, comme d’ailleurs tous les autres navires de la SFND. Le bateau navigue après sa mise en service principalement entre Ratisbonne et Budapest.
   Dès la déclaration de la Seconde Guerre mondiale en 1939, l’armée allemande s’intéresse de près à ce navire français récent et bien équipé. Afin d’éviter qu’elle ne le confisque, la direction de la SFND donne l’ordre à son capitaine de descendre le Danube jusqu’à son delta et la mer Noire. C’est le début de l’incroyable odyssée de l’Amiral Lacaze. La situation demeure instable sur le Bas-Danube roumain. Aussi, sur sur un nouvel ordre de la direction de la SFND, le navire danubien rejoint la mer Noire, traverse le Bosphore et rallie la Turquie et Istanbul. Là non plus les conditions de sécurité ne sont pas satisfaisantes pour le navire français qui est obligé de poursuivre son périple via la mer de Marmara et le détroit des Dardanelles jusqu’en Grèce. L’amirauté grecque, profitant de l’aubaine, l’utilise pour transporter le courrier et les dépêches entre les îles grecques de Chios et de Mytilène. Lorsque l’armée allemande envahit la Grèce au printemps 1941, ses avions ou des appareils de l’armée de l’air italienne bombardent le navire à Mytilène l’ayant identifié comme cible de guerre ennemie. Ces bombardements endommagent sérieusement la proue arrière du bateau. Le capitaine sauve de justesse le remorqueur du naufrage en s’enfuyant une nouvelle fois et en mettant celui-ci à l’abri sur l’île d’Andros. Mais le pauvre marin, traumatisé par les attaques allemandes, a une crise de nerfs et abandonne son navire. Un nouveau capitaine prend le destin de l’Amiral Lacaze en main et réussit à remettre le navire à flot avec des moyens rudimentaires. Malgré un système de gouvernail endommagé et des hélices tordues, l’Amiral Lacaze échappe de justesse aux troupes allemandes peu avant l’occupation de l’île.
L’odyssée emmène le navire vers le port turc d’Izmir. Les conditions de sécurité insatisfaisantes obligent une nouvelle fois le capitaine à appareiller rapidement. Tout en prenant de grands risques, il réussit en déjouant la surveillance et les sous-marins ennemis pour se réfugier à Famagusta sur l’île de Chypre. Dissimulé dans un bassin portuaire, il est malgré tout repéré et au cours d’une attaque aérienne à nouveau bombardé et coulé lors d’un raid italien en provenance de l’île de Rhodes. De l’Amiral Lacaze on ne voit plus que le mât qui dépasse tristement hors de l’eau. On réussit malgré les difficultés à renflouer le bateau et à le réparer provisoirement. La route de l’Amiral Lacaze se poursuit à travers la mer du Levant jusqu’à Port Saïd en Égypte. Il entre alors au service des Britanniques et de la Royal Navy naviguant en tant que bateau de guerre sur le Nil. Le navire se trouve au moment de la fin du conflit dans le port égyptien d’Alexandrie. Ses propriétaires français décident alors de rapatrier le navire sur le Danube.
Le retour n’est guère possible en remontant le fleuve depuis la mer Noire. Le Bas-Danube est impraticable à cause des destructions dues à la guerre. Son chemin de retour l’oblige à traverser la mer de Corinthe, la mer Ionienne, le détroit d’Otrante et la mer Adriatique pour terminer à Trieste. De Trieste le bateau sera acheminé par le train jusqu’au Danube. La coque du bateau est démontée et chargée sur des wagons à destination de Ratisbonne. Au terme de la partie finale de son odyssée, l’Amiral Lacaze doit encore traverser les Alpes via le col du Semmering et l’Autriche pour rejoindre la Bavière. Le bateau est reconstitué dans ses chantiers navals d’origine à Ratisbonne puis retrouve le Danube naviguant sous pavillon français mais avec un équipage de la D.D.S.G.

Le Filip Totü et le T. Kableschkow bord à bord le 31 Juillet 1968, photo collection particulière, droits réservés

Au début des années 60, le bateau est rénové, remotorisé et loué à l’ancienne compagnie fluviale COMOS (Continentale Motorschiffahrtgesellschaft A.G.) avec son personnel. L’Amiral Lacaze est ensuite vendu avec le Strasbourg par la SFND en 1968 à la société bulgare de navigation fluviale BRP et rebaptisé du nom de Filip Totü. Il naviguera alors sur le Danube comme remorqueur sous pavillon bulgare entre les ports d’Izmaïl (Ukraine), Ruse (Bulgarie) et Ratisbonne (Allemagne) jusqu’en 1984.

Le Filip Totü, ex-Amiral Lacaze en juin 1980 sur le Danube oriental, photo sources www.binnenschifferforum

   Le Filip Totü sert ensuite de navire de manœuvre dans la zone du port de Ruse et part  » à la retraite » le  17 avril 2001. La société « Kontakt Invest Holding », basée à Veliko Tarnovo (Bulgarie), achète le navire le 31 mars 2003. En automne 2004, l’ex Amiral Lacaze, après 66 années de bons et loyaux services, est envoyé au démantèlement dans le bassin de la société « Donau Dragen Flotte » – Ruse (DDF).

Le Filip Totü à la hauteur de Vienne, photo collection particulière, droits réservés

Sources :
Compagnie Générale de navigation, Actes et Documents relatifs au projet d’étendre ses services sur le Danube et ses affluents, Imprimerie et Lithographie J. Nigon, Lyon 1860, reprint Facsimile Publisher, Delhi, 2016
DUBOIS, Jacques, « Anmerkung zur Gesichte der SFND », in Donau Schiffahrt, Schriftenreihe des Arbeitskreise Schiffahrt-Museum Regensburg e. V., Band 6, 1992, pp. 145-147
FRAISSINET, Jean, Au combat à travers deux guerres et quelques révolutions, La Table Ronde, Paris, 1968
HINES, Walker D, avec la collaboration du major Brehon Somerwell, Rapport relatif à la navigation sur le Danube, présenté à la Commission Consultative et Technique des Communications et du Transit de la Société des Nations, Genève, août 1925
PIPAUD, Patrice, « Le « Lyonnais » sur le Danube : liberté de navigation et opportunisme commercial français (1856–1858), in REVUE DES ÉTUDES SUD-EST EUROPÉENNES, Tome LX, 2022 Nos 1–4, Janvier–Décembre, pp. 307-331


www.donau-schiffahrtsmuseum-regensburg.de
www.binnenschifferforum.de
 Archives Nationales, Paris
Sociétés de Navigation  : 1943 à 1974
Société « SOVROM-TRANSPORTS » convention russo-roumaine du 19/7/1945 notes diverses (1945-1948)
Société Française de Navigation Danubienne
a) dédommagement partiel des pertes subies pendant la guerre (1946 à 1964)
b) nomination au Conseil d’Administration (1947)
c) contrat passé entre la société allemande de navigation du Danube (D.D.S.G.) et la S.F.N.D. (1943 à 1946)
d) avenir de la société – rachat de la flotte du Haut-Danube – étude financière – correspondance – statistique règlementation de la navigation sur le Danube etc … (1962 à 1974)
e) situation financière et documents divers (1946 à 1950)
Identifiant de l’unité documentaire :
19770765/1-19770765/30 – 19770765/28
Cotes :
19770765/1-19770765/30
Date : 1849-1975
Nom du producteur : Deuxième bureau des voies navigables (direction des ports maritimes et des voies navigables)
Localisation du site : Pierrefitte

Eric Baude pour Danube-culture, mis à  jour décembre 2022, © droits réservés

Le Corbusier et le Danube : sur le chemin de l’Orient

« Voilà comment à deux heures de la nuit, sur le bateau blanc descendant l’immense fleuve entre Budapest et Belgrade, je n’en finis plus, oubliant d’aller sur le pont voir la lune déjà grosse monter à travers le dédale des astres ! »
Charles-Édouard Jeanneret, alias Le Corbusier, En Orient, quelques impressions

« Ainsi depuis des jours nous descendons le Danube. C’est immense et grandiose et nous sommes tout emballés. »

Le grand architecte franco-suisse Charles-Édouard Jeanneret alias Le Corbusier (1887-1965)1,  est en séjour d’étude et d’apprentissage contrasté en Allemagne au début de 1910. C’est à Berlin qu’il conçoit, influencé par l’écrivain, peintre et critique d’art suisse William Ritter (1867-1955), féru et grands connaisseur des pays et des cultures d’Europe centrale qui le conseille et lui recommande des personnalités à contacter, son projet de grand « voyage d’Orient ». Il l’appelle aussi son « voyage utile ». Le jeune homme adressera pendant son périple une correspondance à son « guide spirituel » aux tonalités parfois lyriques et rendra compte à celui-ci de ses premières impressions sur le fleuve : « Ainsi depuis des jours nous descendons le Danube. C’est immense et grandiose et nous sommes tout emballés. Et cependant, il n’y a place que pour le sentiment. Rien ne gît dans les lignes mêmes ou les couleurs quoique les unes et les autres soient belles. Mais tout est dans le mouvement et le sentiment de ce fleuve immense. Il en serait d’une aquarelle ici comme d’une aquarelle au bord ou au milieu de la mer. Et c’est rare je crois que de tels sujets puissent être graphiquement beaux… », ou encore : « Je vous écris du bateau, c’est l’heure du couchant. À onze heures nous serons à Belgrade. Nous sommes assis presque toujours à la même place, depuis ce matin de bonne heure. Et le spectacle est si attachant que nos libres restent fermés et que cette pauvre lettre – la seule manifestation active de la journée, – a subi de nombreuses fois des pannes sans fin. Tout, sur ce grand fleuve excite la curiosité, l’admiration, la contemplation. Et puis, tout l’inconnu de ce voyage nous paraît si plein de promesses, ce sera sous un ciel qui déjà s’annonce splendide que, par ma foi, et bien compréhensiblement, on se sent heureux… ».
Le périple dure du 20 mai 1911 au 1er novembre de la même année. Le Corbusier est parti donc de Berlin et reviendra en Suisse à La Chaux-de-Fonds où il doit enseigner à l’École d’art. Il est accompagné d’August-Maria Klipstein (1885-1951), historien d’art suisse, rencontré à Munich et qui partage son enthousiasme pour l’Orient et les voyages.
C’est sous forme de notes illustrées de croquis, d’aquarelles et de relevés que Le Corbusier rend compte de ce qu’il voit et ressent, transcrit ses impressions dont seulement des extraits paraîtront dans un journal suisse, la Feuille d’avis de la Chaux-de-Fonds, de juillet à novembre 1911. En plus de ses croquis et aquarelles Le Corbusier pratique abondamment la photographie et ramènera 500 clichés dont il ne se servira guère pour illustrer ses livres. Il est vrai que pour lui rien ne peut remplacer l’impression du regard et le travail en profondeur du croquis et du dessin. « L’appareil photo est un outil de paresse puisqu’on confie à une mécanique la mission de voir pour vous. Dessiner soi-même, suivre des profils, occuper des surfaces, reconnaître des volumes, etc., c’est d’abord regarder, c’est être apte peut-être à observer, apte peut-être à découvrir… » (Le Corbusier, L’Atelier de la recherche patiente).
Même si elles ne semblent pas être tout-à-fait au même niveau que celles ultérieures du même récit, plus élaborées, consacrées à Constantinople, à la Grèce où à l’Italie, les pages évoquant ses premiers jours de voyage et ses impressions danubiennes, hongroises, serbes, bulgares et roumaines constituent un témoignage unique et passionnant sur le fleuve et ses habitants. Il y décrit quelques-unes des populations riveraines, leurs us et coutumes, le patrimoine architectural des villes, des villages et la beauté colorée des paysages environnants. Le regard de Le Corbusier sait ne rien exclure, il s’ouvre tout entier à l’espace danubien, son champs infini de nuances, de couleurs et de vibrations. Il observe avec acuité, accueille et fouille l’environnement avec une grande curiosité, un enthousiasme étonné, parfois sévèrement critique pour les villes (Vienne, Budapest et Belgrade ne lui plaisent guère) mais la plupart du temps par ailleurs bienveillant et se réjouissant des rencontres avec les villageois quand il a l’opportunité de descendre sur la rive. Son récit est descriptif et coloré de mille et une formes et palettes de détails. Les deux jeunes voyageurs, qui se complètent à merveille pour rivaliser d’enthousiasme et de passion juvénile, savent aussi que cette route fluviale est une ouverture, une promesse ; elle les rapproche de leur objectif principal, les conduit vers cette rencontre initiatique tant désirée « des grandes lignes des mers bleues et des grandes parois blanches des temples – Constantinople, l’Asie mineure, la Grèce, l’Italie méridionale – ». Ils ont l’intense pressentiment que ce voyage d’Orient « sera comme un vase au galbe idéal, duquel sauront s’épandre les plus profonds sentiments du coeur… » Et voilà le fleuve et ses espaces qui ouvre, comme seule le Danube peut l’ouvrir, aux deux jeunes gens majestueusement le chemin de l’Orient : « Ich mein, er müsse kommen von Osten. (Hölderlin, Der Ister) »2

« Nous sommes, nous autres civilisés du centre, des sauvages… »
On ne peut s’empêcher de penser en lisant ces pages de Le Corbusier consacré au Danube en Europe centrale et orientale, à un autre grand périple d’un jeune voyageur solitaire britannique, aventurier érudit et distingué, Patrick Leigh Fermor3, qui va traverser l’Europe centrale et orientale un peu plus de vingt ans plus tard, en 1933, périple qu’il fait à pied dans une Europe à l’aube d’un immense cataclysme. Leigh Fermor se confie lui aussi à son carnet de notes qui deviendra un livre passionnant et au titre évocateur : « De la Corne de Hollande à Constantinople »4. Il semble que ce sont des paysages danubiens d’une grande similarité qui s’offrent aux deux voyageurs. Pourtant, l’histoire de cette période n’épargne guère cette région d’Europe centrale qui voit, quatre années après le voyage de Le Corbusier, le début du démantèlement de l’Empire austro-hongrois et ses peuples s’affronter dans une guerre meurtrière.
Le récit du périple danubien du jeune architecte suisse n’atteint certes pas la merveilleuse et harmonieuse lenteur de cheminement pédestre ni la richesse des rencontres qu’elle engendre et que nous offre « Paddy »5 mais il ne manque pas de réels instants de grâce. Ainsi des visites à Baja la hongroise et à Negotin la Serbe. Dans la description lyrique de cette dernière halte et des musiques tsiganes s’expriment toute la sensibilité et la grande culture musicale de Le Corbusier. Il y a bien là un émerveillement commun à nos deux jeunes voyageurs.

Baja et la Plaine hongroise : « La beauté, la joie, la sérénité se concentrent ici… »
« Ce mercredi matin, le 7 juin. Le grand bateau blanc avait quitté Budapest la veille à la nuit tombée. Aidé par le courant, il avait descendu l’immense voie liquide que marquaient d’un jalon noir à droite et à gauche les deux rives lointaines réunies à l’horizon dans leur fuite infinie. Tous, presque, dormaient : les privilégiés sur les banquettes de velours rouge du fumoir de première classe, les paysans, hommes et femmes, pêle-mêle, avec d’innombrables paquets souvent armoriés de broderies brutales et gaies. Dans le grand ciel, la lune éteignait les étoiles. Je ne connaissais rien des pays que nous traversions parce que jamais personne n’en parle. Et cependant j’avais le sentiment que ce devrait être très beau, très noble. Tu vas rire ! Sais-tu, toi qui te souviens avec émotions de nos après-midi dominicales aux Concerts Colonne, ce qui me poussait à m’enfoncer dans quelque coin de cette plaine dont je ne voyais et ne savais rien ? Les toutes premières mesures de La Damnation de Faust, que je n’ai jamais entendues sans être bouleversé par leur lente et mélancolique majesté… Je ne pouvais dormir pendant cette nuit. Seul j’étais sur le pont supérieur, enveloppé dans mon manteau, devant… un cercueil couvert d’un grand voile noir bordé d’un galon d’argent et deux couronnes de fleurs. Cette symphonie des noirs et des blancs sous la lune et sur ce miroir étincelant, tout cet appareil nautique peint de blanc éclatant, les gueules béantes des ventilateurs, les berges noires, le cercueil sombre faisant une grande tache muette, la silhouette mouvante du capitaine arpentant la-haut sa passerelle, et le seul chuchotement des deux pilotes à la poupe, et, brutalement, tout à coup, ponctuant lentement la route, le coup de cloche sombre de la vigie chaque fois qu’au milieu de l’eau brillait une petite lumière – veilleuse de l’un de ces petits moulins endormis sur le fleuve et dont je te reparlerai –, ce cercueil devant lequel je revenais sans cesse, inquiétant avec son noir suaire et ses deux couronnes de nuit, cette conspiration du silence et de l’horizontalité de toutes les lignes, emplissaient le coeur d’une grande sérénité, troublée parfois d’un frisson d’exaltation, d’une aspiration que des larmes eussent exaucée.
Je questionnai le capitaine, et puis, dès le répit d’un bâillement, plusieurs de ceux qui dormaient indifférents sur le velours cossu des banquettes. J’expliquais mes désirs, disant que j’étais peintre et que je cherchais un pays resté dans son caractère intégral… Les renseignements concordèrent suffisamment pour nous engager, à l’aube naissante, à descendre sur une berge à ras d’eau, à quelque demi-heure de la petite ville de Baja. Le long de la route, dans des pâturages à demi submergés, paissaient de grands boeufs gris   « à l’égyptienne ». Quand nous débouchâmes sur la place, à côté de l’église d’un baroque bien hongrois, nous fûmes bousculés presque par une troupe de pèlerins lamentablement pauvres, portant des étendards barrés de croix, nu-tête, hommes et femmes, psalmodiant pour le repos de leurs âmes, avec une grande lassitude, quêtant quelque obole rare, s’en allant loqueteux vers quelque lieu de sainteté. Déjà nous étions sur le marché grouillant, plus encombré de paysans que de marchandises ; car, dans ces pays – nous le remarquâmes de suite –, il faut une femme ou deux, accroupies toute la journée derrière un petit panier de fruits et de légumes, pour vendre l’équivalent d’une pièce de vingt sous. – Ainsi, de même, rencontrerons-nous souvent au long des routes deux ou trois femmes qui font paître une vache, et, dans les villes, quelque vieille sorcière qui tient à la corde une chèvre et lui fait brouter les herbes poussées entre les pavés. Mais déjà, par-delà les corbeilles de cerises, des légumes et l’étal des bouchers, Auguste avait aperçu des éclats d’émaux, et crié tout comme la vigie de Colomb : « Des pots !! ».

Poteries de Baja photo droits réservés

Il y en avait là d’innombrables, rangés sur le pavé comme des pommes dans un cellier. C’était peu facile de s’entendre avec les marchands ; nous étions à nos débuts dans la pantomime : jusqu’ici, toujours, nous avions trouvé à parler allemand. Les gestes suppléèrent aux paroles et tout alla si bien qu’une demi-heure plus tard, après avoir traversé bien des rues sous un soleil déjà torride, nous arrivions dans ce grenier des Mille et une Nuits où Ali Baba, par bonheur, écorchait quelques mots de la langue de Wilhelm II de Hohenzollern, empereur et prêtre du Bon Goût ; les mains toutes gonflées du travail de la glaise, notre homme gesticulait lentement et sans passion au-dessus de la foule muette et noire de ses vases immobilisés depuis l’hiver dans la pénombre de ces pans de bois vétustes.

« Ils sont admirables ces villages de grande plaine. »
Notre choix fait, nous redescendions l’échelle ; on nous présentait à la grand-mère, qui nous serra longuement les mains ; puis nous visitions les chambres où transparaissait partout ce mauvais goût de bric-à-brac de grande ville qui sera dans la théorie d’Auguste une pierre angulaire, une pierre psychologique ! Enfin ce fut l’atelier où le bonhomme ne travaille que l’hiver, occupé en été par les travaux des champs ; bien simple, bien rudimentaire, cet atelier, mais niché au fonds d’une cour exquise envahie de roses, et où se dresse obliquement, formidable, le grand mât noir arqué qui, s’abaissant, permet de puiser l’eau du puits. La margelle, ami sculpteur, n’est point de pierre ciselé, mais crépie de blanc ; ce sont des fleurs vraies rouges et bleues qui l’ornent dans l’exubérance de leur poussée. – Ils sont admirables ces villages de grande plaine, et tu t’imagines, le grand style. Les rues appartiennent à la plaine, toutes droites, très larges, uniformes, coupées à angle droit, ponctuées infiniment des petites boules des acacias nains. Le soleil s’écrase là-dedans. Elles sont désertes, la vie y est furtive, de passage, ainsi que sur l’immense plaine dont elles sont les déversoirs, les centres vitaux. Ce sont, en quelque sorte, d’énormes coulisses puisque, partout, des murs hauts les ferment.Comprends-en l’unité impressionnante et l’ample caractère architectural : un seul matériau ; un crépi jaune puissant ; un seul style ; un ciel uniforme et les uniques acacias d’un vert si étrange. Les maisons s’y rangent, peu larges mais très profondes, et chacune a son pignon bas, sans toit saillant, posé ainsi qu’un fronton sur l’interminable mur d’où débordent la couronne des arbres, les pampres des treilles et les rameaux des roses grimpantes qui emplissent d’enchantement les cours terrées là derrière. Ces cours, conçois-les comme une chambre, la chambre d’été. Puisque les maisons s’appuient toutes à égale distance sur le mur de clôture, et que sur une seule façade s’ouvrent les fenêtres, derrière une arcade, chaque maison a ainsi sa cour, et l’intimité y est aussi parfaite que dans ces jardins des pères de la Chartreuse d’Ema où nous nous sentions, t’en souviens-tu, envahis par le spleen. La beauté, la joie, la sérénité se concentrent ici, et un large porche en plein cintre, fermé d’un huis vernis de rouge ou de vert, ouvre sur le vaste dehors ! La treille construite avec des lattes fait une ombre verte, les arcades blanches, du confort, et les trois grands murs de chaux blanches, repris chaque printemps, un écran aussi décoratif que les fonds des céramiques persanes. Les femmes sont très belles ; les hommes très propres. On se vêt avec art : soie fulgurante, cuirs incisés et polychromés, chemisettes blanches serties de broderies noires ; les jambes nerveuses et les petits pieds nus sont d’une peau fine et brune ; les femmes se meuvent avec un balancement des hanches qui fait se déployer comme la pupe d’une bayadère les mille plis des robes courtes où les fleurs de soie allument sous le soleil des feux d’or. Ce costume nous ravit ; les gens s’opposent et s’harmonisent aux grands murs blancs et aux corbeilles fleuries des cours ou donnent par instantanés aux rues si distinguées une complémentaire étrangement heureuse. À te décrire tout cela, j’en reviens à ma comparaison de tout à l’heure, me ressouvenant d’un grand panneau d’Ispahan, copié autrefois au Louvre, où des petites femmes vêtues de bleu constellé de jaune strié de bleu, se laissent vivre dans un jardin : le ciel est blanc ; animant toute la surface, un arbre étale des feuilles jaunes ; son tronc bleu ciel s’épanouie et ses branches portent des fleurs blanches et des grenades vertes. Les fleurs dans la prairie très verte sont noires et blanches, et leurs feuilles jaunes et bleues. La joie jaillit, surprenante, de ce décor unique. Tu sais si ce panneau m’enthousiasma ! Et c’était ainsi chez le potier de Baja et chez ses voisins, derrière le haut mur tranquille percé d’une grande porte ronde pour les chars et d’une très petite pour les gens ; celle-ci embouche directement l’arcade. Seuls sur la rue toute ponctuée des petits acacias en boules vertes, entre l’exubérance des treilles et des roses grimpantes, se posaient calmement et se faisant face d’un bord à l’autre les triangles jaunes des pignons bas. Je te dis, Perrin, que nous sommes, nous autres civilisés du centre, des sauvages, et je te serre les mains. »

Femmes de Baja

Charles-Édouard Jeanneret, alias Le Corbusier, Mon vieux Perrin, aux  « Ateliers d’art » de la Chaux-de-Fonds

Le Danube : « Sur la carte, un fleuve colossal… »
L’Orient-Express ne s’attarde pas. Il traverse les pays, mugissant, soufflant à peine quelques minutes au triste séjour des grandes gares – insensible aux beautés naturelles qui le coudoient ou le dérange. Il faut même se résigner, avec lui, à l’aller comme au retour, à ne voir jamais, dans la plaine où coule la Maritza, s’élever sur la colline d’Andrinople le Gloria Deo de ses trois incomparables mosquées. Nous renonçons à l’Orient-Express. Sur la carte, un fleuve colossal coule des Alpes à la mer Noire ; il roule pendant des jours à travers des plaines qu’on nous dit presque désertes et qu’il inonde toujours. – Sur la carte, les traits rouges des voies ferrées n’approchent pas les méandres bleus, sauf ici et là où ils les traversent. Pour assurer sur le parcours du Danube le transit des voyageurs et des marchandises, de grands bateaux à roues blancs, ont été construits ; ils descendent et remontent le fleuve, quotidiennement pendant l’été, plus rarement l’hiver.

Bateau à vapeur hongrois au débarcadère de l’île d’Ada-Kaleh dans les Portes-de-Fer

L’installation à bord est très confortable. L’avant formé d’une cale, dortoir et restaurant ne font qu’un, sert de deuxième classe, complété d’un fumoir et d’un pont découvert, balayé par des vents terribles. La machinerie sépare de la première classe. C’est dans exhalaisons fétides d’huiles brûlées que s’entassent les paysans avec leur inconcevables colis ; hommes frustes, vêtus à la mode ancestrale, ils goûtent ainsi les prémices d’une civilisation européenne parée à leurs yeux de tant d’attraits, qui les fascine et va les bouleverser. Nous verrons leurs attifages changer avec les frontières – Autriche, Hongrie, Serbie, Bulgarie, Roumanie. Cela variera des broderies éclatantes de la « puszta » à celles sombres et drues de la Serbie, des fourrures blanches aux fourrures noires, des laines blanches serties de noir à celles naturellement brunes ainsi que les fournissent les milliers de troupeaux peuplant le Balkan. Parfois, on voit des hommes sauvages, couverts de carreaux d’étoffe maintenus sur leur corps dans un réseau de ficelles : le déshabiller quotidien leur serait pénible ; ce sont eux qui gîtent avec les moutons et les chevaux sous les étoiles, dans la grise « puszta » ou sur l’aride Balkan. – La première classe de nos grands bateaux est fort bien. Velours rouges partout, bon goût, fleurs sur les tables du fumoir. Et sur le pont très vaste, en groupe, des bancs confortables, des rockings, sous une grande tente protectrice. On mange, on boit à bon compte. Le prix du trajet, insignifiant ; nous payons dix francs un billet d’étudiant, de Vienne à Belgrade en deuxième classe. Mais, aussi riches que gueux d’Espagne, nous nous résignons difficilement à l’inconfort de la proue. À chaque fois que nous remonterons sur un bateaux, nous raconterons cette simple histoire à l’homme galonné qui commande : « Pardon, mon capitaine, la première classe est outrageusement plus chic que la deuxième ; il nous semble qu’en tant qu’étudiants… » Et il leur semblera aussi, à ces gentlemen galonnés, qui Viennois, qui Magyar, qui Roumain. Et c’est ainsi que nous descendions le Danube pour quelques francs, en rocking-chair sous une tente protectrice, et sur les velours du fumoir !

L’embarcadère de Kaisermühle à Vienne peint par Emil Jacob (1842-1892) Schindler vers 1872. Il est possible que Le Corbusier et son ami se soient embarqués à cet endroit

On embarque à 10 heures du soir, dans un coin de banlieue viennoise, avec une foule de paysans chargés de sacs et de paniers désireux comme nous de profiter de cette nuit gratuite offerte par la Cie car le départ n’aura lieu que le matin. Ces gens-là ont billet de troisième classe : ils vont s’entasser les uns contre les autres, à côté, dessus et dessous leurs ballots, pour se tenir chaud sur ce pont ouvert à tous les vents. Nous ne jouissons pas, cette première nuit, des velours déjà cités. Les bancs, où vite l’on s’étend, sont de toile cirée. D’autres voyageurs arrivent qui voudraient bousculer : on dort profondément. Ils se vengent ; toute la nuit presque, ils taperont le carton, en accompagnant le bruit des poings sur la table des interjections d’usage en ce jeu. Les cigares feront un brouillard insupportable aux yeux autant que la lumière laissée allumée. Et puis il y aura un vieux bonhomme enrhumé qui toussera sans arrêt et s’obstinera toutes les cinq minutes, à poursuivre, tout jurant, une vermine imaginaire. Il est des gens aux idées préconçues ; l’Europe crée pour l’Orient des légendes sur ce thème, et veut ainsi que tout soit sale en ce pays où c’est en somme bien propre. Auguste même délire parfois la nuit, parti en guerre contre des bestioles invisibles.

Guide à l’intention des voyageurs de la Compagnie Impériale et Royale de Bateaux à Vapeur sur le Danube (D.D.S.G.), fondée à Vienne en 1829

Les voyageurs respectables montèrent à bord à l’aube, et le bateau fila contre un vent violent vers Budapest. Que dire de cette traversée, moi qui ne sais pas écrire ? Tout au plus subis-je pâte peu sensible encore des empreintes larges mais imprécises, comme celles qu’en leurs formes enfantines nous transmettent ces terres cuites que firent il y a des milliers d’années des peuples jeunes, en ces terres d’où j’écris. Il faut, pour évoquer, avoir dominé son sujet. Je fus, moi, subjugué et écrasé. Les impressions je le confesse furent énormes, inattendues. Lentement elles me saisirent. Cette course de trois jours vers Bucarest, nous la fîmes en quatorze. Nous demeurâmes sur le pont, toujours à regarder un spectacle sans cesse uni mais variant peu à peu ; nos livres sont restés clos sur nos genoux. Ce fut un grand bonheur, une sereine joie. Qu’on me pardonne ces quelques lignes, pâles incapables.
Le flot sale de la grande ville devient bientôt nacré, puis bleu. On valse délicieusement sur le straussique « Danube bleu ». J’avais cru donc à un bleu de lessive : ce fut une nacre liquide qui poussa jusqu’à l’opale, au soir. On descendait sur l’écoulement rapide de ce flot immense. En imagination je remontais le fleuve au-delà des Alpes et me souvenais d’un soir où, partant pour Berlin assez angoissé, je subis une vision lancinante : d’un cimetière qui m’avait souri accroché au mont de Donaustauf, non loin de Ratisbonne, c’était l’immobilité absolue d’un grand serpent rouge vautré au plat de la plaine brune envahie par la nuit. Tant de calme m’avait fait mal.

En imagination, de nouveau, je descendais le fleuve dans la direction indiquée par la proue du bateau. Belgrade gisait à son coude, porte magique de l’Orient. Venaient ensuite les échos tragiques du défilé de Kasan6, saignant des combats séculaires. Les « Portes de Fer », c’étaient les cohortes carrées où s’étaient dressées les « aigles » de Trajan7. Je la voyais, cette Voie sacrée, se pâmer dans l’or des blés roumains où le ciel s’anéantit dans la lumière et où le bruit s’est tu à jamais. Et plus bas, c’était le don entier de ces flots à l’Orient. Et je suivais, troublé, ces péripéties qui allaient être miennes.

… C’est une solitude incroyable. Pendant des heures on ne voit rien à droite, à gauche, qu’une horizontale d’arbres tout petits dans l’éloignement et bleus sous la lumière. Le flot les atteint et les noie. Des fjords semblent s’ouvrir, mettant du ciel dans ce peu de terre. Fantôme blanc, notre bateau nage dans un élément insaisissable. Comment différencier ce ciel du flot qui l’absorbe ? Toute vie n’est plus qu’au ciel : drame des nuages que le flot répète, ânonnant à travers le voile de ses vagues.

Pas une maison. Pas de bateau qui remonte. Parfois, cependant, un imposant remorqueur et ses satellites, dans leur noire marche solennelle. On touche cependant, ici et là, un petit ponton, une cahute pour le veilleur. Une route s’enfuit, poussant vers la grande « puszta ». Des équipages attendent au ponton avec des coursiers ardents et des cochers qui appartinrent une fois aux hordes d’Attila, Magyars fiers et chamarrés. Ils enlèvent leur attelage ; la vie se perd avec eux dans un tourbillon de poussière. Le silence est revenu.

Solitude encore. En plein milieu du fleuve, une file de moulins, construits sur des bateaux amarrés, tout petits moulins, charmants, clos comme une arche ; ils sont flanqués d’une grande roue plus épaisse que haute, bâtie de cerceaux légers munis de palettes grises, grises comme l’arche, du reste, dans le gris lumineux du paysage. Ils reportent à la Chine, ces petits moulins fins comme des vanneries délicates.

Moulins sur le Danube à la hauteur de Baja (Hongrie)

… Dans la matinée, une roche épique, sphynxique, était apparue. Sur sa tête formidable, une longue colonne portait une Vierge, tandis que son dos de ras gazons crus se hérissait de rêches plaques brunes perforées, reste d’antiques murailles et de furieux donjons. Presburg8 avait élevé sur un mont le cube de sa forteresse. Puis cette guerrière apparition s’était effondrée dans le bleu et gris de la plaine. La « puszta » de nouveau s’étendait indéfiniment.

… Il me semble être sur quelque fleuve Amazone, tant les rives sont lointaines, et leur futaie inexplorable. Les petits nuages ronds de l’après-midi ouvrent des yeux vaguement blancs. Il n’y a maintenant plus rien à voir qu’une horizontale ; les méandres la rendent continue d’un bord vers l’autre !

… Si j’étais pêcheur ou marchand au long de ces rives, religieusement je taillerais dans le bois, quelque peu sur un mode chinois, un dieu qui serait ce fleuve que j’adorerais. À la proue de ma barque, regardant vaguement devant lui, souriant, je le dresserais rien moins qu’au temps des Normands. Ma religion, cependant ne serait point de terreur : sereine mais surtout admirative.

… Esztergom apparut, silhouette étrange : un cube et une coupole portée sur beaucoup de colonnes. De loin, chacun devine une merveille. Cube où se meut un rythme admirable et que les monts naissants présentent comme une offrande sur cet autel qu’ils lui font.

… Enfin, à l’heure où tout s’abandonne à la poésie, sous un ciel vert, ce fut dans le fleuve un immense éventail de lames noires et de lames d’or, dans de grandes ondes diluées de rose ; et, surgissant, des monts nous entourèrent, aux profils volontaires. Évocation violette d’une Grèce que nous augurions ainsi faite, mais plus architecturale encore. Car les monts y seront de pierre, et l’éventail, ce sera la mer…

Nous descendîmes à Vác, gîtant tendrement dans les feuillages d’acacias. Il ne convenait point à Budapest de terminer cette journée inoubliable. À midi, le lendemain, on étouffe dans la plaine. Un train de banlieue nous roule lentement vers Budapest. Des paysans endimanchés l’emplissent. De beaux types, les hommes ; jeunes, nerveux, vêtus de drap noir luisant, suivant une coupe collante. Ils portent des roses à la boutonnière, trois, quatre à la fois, ou sur leur chapeau. Les femmes sont brunes, comme d’une matière dure, énergiques. En gamme mineure, leur costume. Elles ont aussi des roses à la main, de chair, de sang, d’ambre ou d’albâtre. Cela peint sur le noir de leurs tabliers, des panneaux tant décoratifs comme on en voit dans les musées historiques, art de riches paysans au XVIIIe siècle.

Budapest
Pourquoi parlerais-je de Budapest puisque je ne l’ai pas comprise, puisque je ne l’ai pas aimée ? Elle me parut comme une lèpre sur un corps de déesse. Il faut monter sur la citadelle pour voir l’irréparable de cette ville manquée. Autour de soi, c’est un vibrant organisme de monts, palpitant. Un épanchement généreux de fluide nacreux monte lentement de la plaine. Le Danube encercle les monts, les condense en un puissant corps qui regarde en face l’étendue sans bornes. Mais sur cette plaine s’étend une lente fumée noire où disparaît le réseau des rues. Huit cent mille habitants se sont rués là en cinquante ans. Et le désordre, sous des formes pompeusement trompeuses, a rendu cette ville suspecte. D’aucuns admirent l’immensité des bâtiments publics. Je ne le puis, choqué d’emblée par l’étalage de styles divers et opposés. Ils bordent le fleuve mais ils ne s’entendent pas pour lui faire un cortège harmonieux. Sur la hauteur, un palais monstrueux s’accote à une église ancienne restaurée récemment.

Rudolf von Alt : vue du Danube à Budapest en 1853

Cependant, sur ce même mont, plus près de la citadelle, des masures anciennes sont comme une floraison parmi les acacias. Demeures simples, elles s’unissent par des murs d’où jaillissent les arbres. Elles naissent naturellement sur ce terrain mouvementé. Nous sommes restés des heures sur ce mont paisible à guetter s’allumer sur Taban envahi par la nuit les petites lumières des veillées. Le calme était grand. Tout à coup s’éleva une lente et ineffablement triste mélopée. C’était un saxophone ou un cor anglais ; j’écoutais avec plus d’émotion qu’on entend le berger flûter son vieux chant quand Tristan se meurt9. Étrange consonance grandiose dans la nature assoupie.

Savez-vous, lecteurs, que mon beau grand Danube fut mutilé par un « typo » et des ciseaux10 ? Ses petits moulins gris m’avaient impressionnés grandement, la nuit où nous descendîmes de Budapest à Baja. Il y avait eu sous la lune un complot grandiose de silence, de noir et de blanc et d’immuabilité ! La vigie avait ponctué le silence d’un son de cloche tragiquement seul, chaque fois qu’était apparue très loin la lumière d’une lanterne suspendue au-dessus des flots… De cela, les ciseaux du rédacteur en chef de la Feuille d’avis de La Chaux-de-Fond vous ont laissé voir un niais enroulé napoléonesquement dans un manteau, debout sous la lune et la bise, seul devant un cercueil ! Et même, il avait manqué le « être ou ne pas être » qu’en de telles circonstances on eût pu débiter.

Et puis que j’en finisse avec ce « typo » ! Les cours de Baja vous offrirent la sensation désagréable d’une description incohérente, incompréhensible ! Pauvres cours ! Enlevez à un homme sa tête, un bout de torse, une jambe, et faites-en un portrait ! Des rues de Baja, grands chenaux ouverts sur la plaine, on en fit des « diversions » à cette plaine, alors qu’il en fallait faire les « déversoirs ». Les ciseaux, je le sais, agissaient bienveillamment, visant à l’épuration d’un style incertain. J’ai reconnu leur intention charitable, mais je leur ai dit merci. Car, permettez encore ceci, lecteurs que je lasse : je ne vous offre pas de la littérature, puisque je n’ai jamais appris à écrire. Ayant éduqué mes yeux au spectacle des choses, je cherche à vous dire avec des mots sincères le beau que j’ai rencontré. Et mon style est trouble, comme est trouble encore ma compréhension des choses.

Le « typo », le premier jour, voulut m’éviter la colère d’un oncle ! Avec ça qu’un de mes oncles se serait froissé de ce que je vous ai avoué nos différences de vues ! Le « typo » voulut donc, en ce premier article, qu’un ami fût persuadé de ma déformation de pensée et non pas un oncle. Mais c’était un oncle, et ainsi cela devenait plus plaisant. S’il fallait passer sa vie entière sans jamais chicaner quelque peu ses proches, ce serait s’attirer leur vengeance à l’heure même du testament, à cause de tant d’indifférence !
Enfin, je voudrais encore qu’on lise, dans les paragraphes consacrés aux poteries populaires, que la couleur en est souvent symbolique et non pas toujours. ‒ Me revoici parlant poterie ! Fatale inclination qui m’éloigne de ma route ! Pour quitter Charybe, je tombe en Scylla ! – et nous continuerons à descendre le Danube entre Baja et Belgrade :
L’onde continue à mordre les prairies étendues bien loin, perforées de flaques d’eau et parsemées d’énormes sphères grises – osiers géants fichés sur des troncs d’un diamètre tel, et si tourmentés, qu’on les croirait plutôt des rochers. – Des chevaux peuplent ces étendues que des troupes d’oies enneigent. – Toutes choses se retrouvent en une ligne horizontale sur laquelle elles s’accumulent et se juxtaposent, en laquelle elles se confondent. C’est comme en géométrie, un plan vu par la tranche. Ce plan, c’est la « puszta » sans bornes avec son grouillement de vie.

Quelques hérons s’élèvent lourdement et évoluent, présentant les phases décoratives gravées avec tant de vérité sur les bois japonais. – Rarement, pas très haut, un aigle passe.

On s’échauffe bien, à un moment, à propos d’esthétique : un étudiant architecte de Prague, rencontré la veille, multiplie l’anathème contre quelques ponts de fer jetés hardiment sur l’eau. C’est chaque fois le même type : une longue poutre rigide et tout ajourée, chef d’oeuvre de légèreté et de technique. Et parce qu’il s’imagine l’atmosphère du bureau dans lequel furent calculés ces fers et ces boulons, notre homme ne veut leur accorder que du mépris. Nous défendons la belle technique moderne, et disons tout ce que lui doivent les arts d’expressions plastiques nouvelles et de réalisations hardies, et le champ splendide qu’elle offre aux bâtisseurs, dès lors affranchis des servitudes classiques. La Halle aux machines de Paris, la gare du Nord comme celle de Hambourg, les autos, les aéroplanes, les paquebots et les locomotives nous paraissent des arguments décisifs. Mais l’homme demeure courroucé ; il regrette la feuille d’acanthe et le Poséidon en fonte de fer, sur ces poutres longues qui filent comme un express et ne retiennent l’esprit ni ne le dérangent plus longuement.

… Dans la nuit, on signalera Belgrade. Et deux jours entiers nous nous désillusionnâmes – ô combien fortement, combien définitivement ! Ville incertaine, cent fois plus que Budapest ! Porte de l’Orient, l’avions-nous imaginé, et grouillante de vie colorée, peuplée de cavaliers étincelants, chamarrés, portant l’aigrette fine et chaussés de bottes laquées !

Capitale dérisoire ; pire : ville malhonnête, sale, désorganisée. Une situation admirable, du reste, comme Budapest. Dans une retraite, un musée ethnographique exquis, avec des tapis, des costumes…et des… pots, de beaux pots serbes, de ceux que nous irons chercher au haut du Balkan, vers Knajewatz.

On s’y rend par un petit chemin de fer belge, vertigineux d’insécurité, accroché au long de la frontière bulgare. À côté même de cette voie, dans le même ravin, on bâtit une nouvelle ligne « dite » stratégique. Elle est sous les coups directs des fusils bulgares, et elle supprimera dans une année l’exploitation de la ligne belge. L’ingénieur français qui nous raconte cela, occupé au percement d’un tunnel, pleurerait bien devant un tel non-sens.

« C’est une blague, le défilé de Kazan… »
On continue à pied et en carriole. Idéale, la campagne serbe ! Les routes embaument la camomille. Les blés agitent la plaine et puis, sur les hauts plateaux, les infinies cultures de maïs font sur le violet noir des terres une arabesque expansive, indolente et pleine de lassitude. – Le cimetière de Negotin est un type du genre. Il faudra aussi parler de cimetière, mais attendons Stamboul.

–… C’est une blague, le défilé de Kazan – un « blutage » de mots sonnants. Un ami m’écrivait cet hiver à Berlin : « Et ça ne valut pas d’avantage, malgré le ciel qui s’était fait noir et plein de foudre. »

– Portes de Fer ! nous ne vous trouvâmes pas, ou plutôt, nous ne sûmes pas vous faire revivre ! Une digue moderne et bien ratée vous est un stigmate flagrant du philistinisme d’un technicien sans âme, et vous êtes privées à jamais du privilège d’être évocatrices ! Trajan a gratté quelque peu vos rochers et taillé – oui – une fort belle inscription.11

« Le seul signe de vie, c’est le déferlement tourmenté du fleuve qui bat, ce matin, hérissé de crêtes d’écume, des rives austères et muettes… »
Et le Danube fut tout autre en sortant de là : violent, brun, agité. C’est la Bulgarie. Vis-à-vis, des dunes aussi ; nues et brunes, ou bien la plaine inondée : c’est la Roumanie. Le silence et la solitude s’obstine autour de cette âme tragique soulevée de houle. Avant le coude de Belgrade, c’était si serein, si bleu ! Ici, seulement des croupes rondes et parfois effondrées de terre jaune qu’un gazon, par place, s’essaye à recouvrir. Pas un arbre, pas un arbrisseau : l’aridité dans tout son grandiose. Point de maisons. Le seul signe de vie, c’est le déferlement tourmenté du fleuve qui bat, ce matin, hérissé de crêtes d’écume, des rives austères et muettes. Un mamelon tout-à-coup se meut et s’écroule. On pense à quelque subite avalanche, à quelque glissement du sable brun : ce sont des moutons en grands troupeaux qu’un berger – point noir sur le ciel – pousse devant lui.

Dans quelque oasis, au giron de deux ou trois dunes opposées, se terre un village. Des toits violacés et des façades fraîchement repeintes disparaissent sous les acacias.

C’est le quatorzième jour depuis Vienne ; au soir, nous serons à Bucarest.

Nous ne reverrons plus le grand fleuve, notre nouvel ami. Nous le traverserons pendant quelques minutes, dans huit jours, pour passer en Bulgarie, et, pointant sur le passage du Schipka, nous descendrons résolument vers l’Orient.

Nous nous étions arrêtés à Negotin, en Serbie, dans la cour d’une auberge enclose de murs blancs et couverte d’une treille.

L’ombre est verte sur les nappes. Alentour, le soleil de midi grille la plaine. Une trentaine de convives, bourgeois de petite ville perdue, fêtent une noce et observe un calme ennuyé. Quelques discoureurs essayent bien de temps à autre un toast sans verve. Un bonhomme, gras et sanguin, harangue cependant avec virulence et roule des yeux furibonds jusqu’à ce que s’exprime l’approbation en bruits divers circonstanciés. Mais des Tziganes sont là, dix ou quinze hommes, groupés au haut de la table. Ils jouent et chantent presque sans arrêt une musique étrange. Nos oreilles s’habituent difficilement à ces assonances et à ces rythmes nouveaux ; l’éducation musicale occidentale se restreint trop à nos propres créations ; et encore les concerts ne nous révèlent-ils que peu celles-ci – une moyenne reçue, de bon ton, rien de trop neuf et rien aussi de la musique d’autrefois.

« Notre Beau Danube se déifie en le chant et le jeu des Tziganes. »
Cependant, la cour s’emplit de sons, et après quelques quarts d’heure, me voici captivé entièrement et enthousiasmé. mes souvenirs de la « Chapelle russe » s’éveillent. Il y avait eu là des combinaisons nouvelles, infiniment plus décoratives – puissantes comme le sont les soprani suraigus, des choeurs de femmes et des voix de tête, et des chorals de petits enfants. Ce sont aussi ici des timbres nouveaux, non à cause de leurs instruments semblables aux nôtres, mais à cause de leur combinaisons rythmiques et harmoniques. Et puis c’est un symbolisme musical que nous ignorons, impossible chez nous en période d’individualisme. Ainsi que par les Slavianski d’Agréneff nous avions senti les fleuves immenses et lents rouler sur les steppes sans bornes, ainsi entends-je à Negotin la voix du dieu que j’eusse adoré sur ma barque ; le grand Danube et la  « puzta » qui le baise, lui, le dominateur serein. Ou plutôt ce sont les hymnes à ce dieu, les soupirs, les langueurs et les soubresauts violents de son peuple campé sur ces terres immenses qui poussent à la mobilité, au vagabondage sans fin, à la liberté jalouse, outrancière, intégrale – et qui éveillent en chaque âme le sentiment d’une grande dignité. Un peuple chante, accroupi près des cendres d’un foyer dans les crépuscules rose vert et bleu, et se livre à l’âme brûlante qui l’agite. Et cette plaine, ces steppes et ces fleuves, qui n’éveillent que le sentiment des choses sans en permettre la perception, ne pouvaient s’exprimer que par la musique, l’art de subjectivité et de rêve.

Notre Beau Danube se déifie en le chant et le jeu des Tziganes. La forme est celle d’une  « csardas » hongroise – des violons des celli et des contrebasses, mais pas de diaboliques cymbalons. Le chef, debout, barde populaire, chante le chant de son peuple. Il invente des groupes, suivant l’émotion qui l’agite ; les éléments en sont séculaires. Rien de fixé d’avance. Il dit son credo, et les autres se lamentent ou se pâment, ou éclatent en cris, fidèles à sa pensée. Un seul frisson secoue cette poignée de sensuels.
La voix solo raconte une douce pensée – ou bien c’est la corde de mi toute seule. Tout d’un coup, le bloc s’ébranle et un cube de musique en sort ; toutes les voix partent à l’unisson et les instruments ornementent le fond de pizzicati ou d’arabesques serpentines. – Le barde récite une nouvelle pensée qui émeut la « csardas » ; et tous écrasent des pleurs sur les cordes sombres. – Il chante seul, le barde, un rêve   d’espérance ; et la joie surgit comme une tour formidable entourée de flamboiements d’acier, de cliquetis d’armes sous le soleil glorieux… Mais voici que le grand fleuve déborde ; la grave voix secoue de frissons les grasses cordes des contrebasses ; tandis qu’une voix solo monte comme une élégie, la nuit tombe toute bleue ; l’horizontale infrangible sépare en les unissant, bien loin, le Terre bourdonnante et le ciel illuminé d’étoiles… Le barde seul est debout. Tout s’est fini sur une géométrie grandiose. Bach et Haendel ont atteint les mêmes hauteurs, et les italiens du XVIIIe aussi. Les hymnes ont été comme de grands carrés posés ainsi que des tours. Et des murailles crénelées où courait une arabesque les ont reliées. Justement la veille, au matin, nous avions vu au bord du fleuve vingt-six tours carrées flanquant un grand mur sévère.

Le rubis des flacons qu’on vide dans la cour de l’auberge est exquis, provenant des ceps bordelais soignés sur la colline par des spécialistes français. Les artistes aussi, ces viticulteurs qui permettent à l’homme de se verser dans l’estomac des coins de paradis tout entiers ; ce qui fait, il est vrai, un peu divaguer et marcher de travers. Mais aussi, il n’y a que les bêtes pour marcher droit toujours, et ne jamais sortir de leur sens !

À ces deux qui se marient, on ne joue pas de la musique de Moulin rouge. Bravo ! – Mais ces gens qui les entourent (parents, amis), fâcheux ou indiscrets, ont eux-mêmes, me semblent-ils, le sentiment de leur inutilité en ce lieu. Ils usent beaucoup du rubis des flacons pour secouer leur malaise ; ils veulent se sentir gais en un jour qualifié « de fête » – ou s’enfoncer dans une torpeur rassurante. J’ai aussi bu mon compte du petit vin de Negotin. Et, perdu dans quelques rêveries, je sens un drame psychique unir ces six êtres – un homme, une femme, deux mères, deux pères – dans cette cour où les Tziganes laissent parler la race, le grand peuple des morts à travers les chansons séculaires.

Les Tziganes élèvent pour les époux leurs voix lourdes de pensées ; et leur musique creuse une fosse devant les fâcheux qu’ont attablés ici des us ridicules. Je voudrais les voir au diable, ces importuns ! Je voudrais voir ces deux mères auxquelles un fils et une fille sont enlevés, et ces deux pères qui, ainsi qu’au temps des patriarches, concluent une alliance et unissent leurs souches, et ces époux qui vont recevoir l’ultime don, je voudrais les voir ne parlant pas, mangeant quelques mets légers, évitant les embûches des vins sournois, assis en une pièce blanche dont les murs seraient nus. Là, s’élèverait la mélopée de la plaine immense proclamant l’immuabilité, et la voix du fleuve disant l’éternel mouvement. Les grandes strophes rempliraient la chambre blanche et nue, et la sève de la race pénètrerait la sensibilité des coeurs. Quand le dessin des lignes mélodiques se serait résolu, je voudrais voir les deux mères s’en aller en unissant des larmes de joie et de regret, et les deux pères citant le passé parler de l’avenir. Et je voudrais que restent seuls en la salle blanche et nue, ces deux êtres qui, au cours des jours passés et à venir, ne compteront point une minute équivalente à celle-là !

Auguste extrayait toujours le rubis des petits flacons. Mais, chose étrange, il le supporta mal, et fut malade le soir ! »

Le Corbusier, Voyage d’Orient, 1910-1911, Le Danube

Eric Baude, mis à jour novembre 2022

Notes :
1 Il ne prendra le pseudonyme de Le Corbusier qu’en 1920, pour signer des articles dans la revue L’esprit nouveau. Il l’adoptera ensuite pour tous ses travaux à l’exception de ses peintures.
2 « Il devrait venir de l’Est… », Hölderlin, L’Ister, poème
Patrick Leigh Fermor (1915-2011), écrivain voyageur britannique, ancien officier des Services spéciaux de l’armée britannique qui partagera sa vie entre la Grèce et l’Angleterre.
4 Patrick Leigh Fermor, Dans la nuit et le vent, À pied de Londres à Constantinople, Éditions Nevicata, Bruxelles, 2016, traduction et préface remarquables de Guillaume Villeneuve.

5 surnom de P.L. Fermor
6 Défilé des Portes de Fer, créé par le Danube en séparant le massif des Carpates de celui des Balkans.
7 L’empereur romain Trajan a fait tailler dans le rocher sur une partie du défilé une route pour ses armées lors de ses campagnes contre les Daces.
8 Nom allemand pour Bratislava
9 Solo de cor anglais dans l’opéra du même nom de Wagner
10 Le Corbusier se rebelle contre les « ciseaux du rédacteur en chef de la Feuille d’avis de La Chaux-de-Fond »  qui refuse de publier l’intégralité de ses récits.
11 La plaque se trouve toujours sur la rive gauche du Danube dans le défilé des Portes-de-Fer

Sources :
Le Corbusier, Voyage d’Orient, 1910-1911, Introduction de Marc Bédarida, Essai de Stanislaus von Moos, Éditions de La Villette, Paris, 2011
Le Corbusier, Voyage d’Orient, Carnets, Electra, Milan, 1987
Le Corbusier, L’Atelier de la recherche patienteÉditions Vincent Fréal, Paris, 1960

Le Bermet, un vin danubien unique au monde !

Bordée au nord par le Danube et au sud par un de ses principaux affluents, la Save1, une grande partie de ce massif, densément boisé et alimenté par un réseau hydrographique exceptionnel, a été classé pour son extraordinaire biodiversité en Parc National dès 1960 (www.npfruskagora.co.rs). Son périmètre a récemment encore été agrandi. Cette région, colonisée par l’homme dès le Paléolithique puis un des principaux centres de l’empire romain (Ier-IVe siècles ap. J.-C.)2, possède également un magnifique patrimoine archéologique et culturel. 35 monastères orthodoxes y ont été édifiés dont 15 subsistent encore aujourd’hui. La tradition vinicole régionale remonte à l’époque celte.

Le massif de la Fruška Gora et le Danube vue d’un satellite (photo wikipedia)

Un vin à l’élaboration secrète
Vin doux unique au monde, à l’origine boisson médicinale, fruit d’un mélange entre du raisin et une mystérieuse et longue macération composée d’un assemblage resté secret depuis plus de cinq cents ans de 27 plantes avec leurs fleurs et leurs fruits parmi lesquels l’absinthe qui lui donne une singulière note d’amertume, le Bermet a subjugué les plus prestigieuses courts européennes dès le Moyen-âge. Les Habsbourg semblent avoir été friands du Bermet, en particulier l’impératrice Marie-Thérèse qui en aurait offert comme cadeau à la Cour d’Angleterre en témoignage de sa reconnaissance. Elle aurait même, dit-on, dispensé les hommes de Sremski Karlovci des obligations de corvée militaire afin qu’ils puissent se consacrer entièrement à la culture de la vigne et à l’élaboration du Bermet.
Les vignerons de la Fruška Gora et producteurs de Bermet aiment encore à raconter comment leurs ancêtres réussirent à mettre ce vin sur les cartes des plus grands hôtels viennois. Ils envoyèrent dans la capitale des étudiants serbes qui étaient chargés de réclamer au personnel du restaurant un verre de Bermet en apéritif avant le déjeuner ou le diner. Devant la fréquence de cette demande en vin de Bermet les responsables des hôtels restaurants prirent la décision d’inscrire celui-ci sur leur carte et commencèrent à en importer de Sremski Karlovci. L’Académie des Sciences et des Arts Serbes conserve certaines cartes des vins des établissements qui proposèrent le Bermet à cette époque. Les mêmes vignerons eurent aussi l’idée d’ouvrir un restaurant dans la capitale impériale qui aurait exclusivement servi du vin de Bermet à ses clients.
On raconte par ailleurs que les passagers du Titanic se seraient laissés séduire par ses incroyables arômes et que peut-être la vigilance du malheureux commandant du prestigieux paquebot britannique aurait été trompée à l’aide ce divin breuvage. Le Bermet serait-il  à l’origine du tragique naufrage d’une nuit du mois d’avril 1912 ? On ne saura jamais non plus par quel chemin et pour quelles raisons ce breuvage s’est retrouvé à bord du paquebot britannique. Il se pourrait que ce vin serbe d’exception ait été proposé à la carte du restaurant mais il se pourrait également qu’un courtier en vin de Sremski Karlovci en ait fait expédier par bateau pour les États-Unis. Des bouteilles de Bermet ont été retrouvées intactes dans l’épave du Titanic et remontées à la surface en 1985.
   La teneur en alcool du Bermet oscille entre 16 et 18°. On le sert en apéritif ou en accompagnement de dessert (mariage idéal avec des desserts à la vanille) à une température de 18-20°, il est soit blanc ou rouge. Il peut être élaboré à partir de cépages Riesling, Graševina (Welschriesling), pour les blancs, Merlot, Portugieser (Portuguais bleu), Frankovka (Blaufränkisch), Župljanka, issu d’un croisement entre le Prokupač et le Pinot Noir,  Cabernet Sauvigon voire d’autres cépages suivant le vigneron pour les rouges). Ce vin ne peut être comparé à aucun autre vin doux ou d’apéritif. Sa complexité d’arômes, sa robe, sa longueur en bouche séduisent subtilement et offrent une finale surprenante mais très agréable.

Photo Danube-culture © droits réservés

La région de production est classée en appellation d’origine géographique protégée. Les meilleurs producteurs se trouvent dans la zone d’appellation protégée à Sremski Karlovci ou dans les villages de Kiš, Dulkin, Merc, Aleks, Kosović, Došen, Živanović, Marija Benišeka…

Notes : 
1 La Save, affluent de la rive droite, prend sa naissance dans les Alpes Juliennes à la hauteur de 1600 m, coule sur 940 km et rejoint le Danube au Km 1170, à la hauteur de Belgrade.
2 Sirmium (Sremska Mitrovica), ville fondée par une tribut celte, deviendra l’une des quatre capitales de l’Empire romain  à l’instauration de la Tétrarchie (293). Pas moins de dix empereurs naîtront dans la ville et dans ses environs.

Eric Baude pour Danube-culture © Droits réservés, mis à jour mars 2022

Vignobles danubiens, des territoires ancestraux d’exception !

Les somptueux vignobles de la Wachau autrichienne et leurs voisins de la vallée de la rivière Krems (Kremstal, rive gauche), du Kamp (Kamptal), de la Traisen (Traisental, rive droite) ou des coteaux adoucis de Wagram (rive gauche), pour ne citer que ceux-ci, sont emblématique des magnifiques vins blancs qui sont élaborés sur les terroirs danubiens autrichiens. Le niveau de qualité de ces vins danubiens est toutefois, comme partout, contrasté et va des vins les plus extraordinaires des meilleurs terroirs et parcelles aux plus simples des breuvages (vins rouges) n’apaisant guère (et encore !) que la soif.

Spitz/Danube (rive gauche) et ses vignobles au coeur de la Wachau, une région classée au patrimoine mondial de l’Unesco pour ses paysages viticoles ancestraux, photo © Danube-culture, droits réservés

Quand à Vienne, unique capitale européenne à avoir préserver un vignoble conséquent, elle s’enorgueillit aussi à juste titre de ses nombreuses charmantes et joyeuses auberges et caveaux de vignerons avec cours, jardins, les « Heuriger » et parfois vue sur la ville. Ici l’on vous sert un gouleyant, traditionnel et joyeux vin blanc de production tout-à-fait locale, le « Gemischter Satz » qui peut être élaboré avec 20 différents cépages, parfois biologique (voir l’article sur les vins de Vienne sur ce site).

Le plus petit vignoble viennois, place Schwarzenberg, dont les vins sont vendus au profit d’oeuvres caritatives, photo © Danube-culture, droits réservés

Le Danube est peut-être aujourd’hui, avec le Rhône, la Loire, l’estuaire de la Gironde, le Neckar, la Moselle et le Rhin, l’un des cours d’eau les plus propices à la culture de la vigne du continent européen. Comme pour le sel et d’autres matières (bois, fer, céréales…), on a longtemps acheminé par bateaux sur ce fleuve, avec en particulier les fameuses « Zille », grandes barques en bois à fond plat parfaitement adaptées à la délicate navigation danubienne, depuis les régions de production, d’importantes quantités de barriques de vin vers les capitales et les grandes villes qui jalonnent son parcours, telles Vienne, Bratislava, Budapest, Belgrade et au delà...

Photo droits réservés

Les vignobles du Haut et Moyen-Danube
Bien que la vigne soit cultivée en Allemagne dans quelques villages bavarois des bords du fleuve comme à Bach/Danube (rive gauche), entre Ratisbonne et Wörth, c’est en Autriche que le fleuve rencontre ses premières grandes régions viticoles : les régions de la Wachau, Kremstal, Wagram, Kamptal, Donauland, Vienne et ses collines, Petronell-Carnuntum (rive droite), la région des thermes (Thermenland, au sud de Vienne) et enfin la région orientale aux frontières de la Hongrie du nord du Burgenland (rive droite), plate et chaude, plaine et terroir féconds pour les vins de cépage Blaufränkisch, Zweigelt, Pinot noir, Carbernet-Sauvignon… mais aussi de grands vins blancs y compris de vendange tardive (Eiswein), plus particulièrement sur les reliefs autour du Neusiedlersee, grand lac peu profond, vestige de l’antique et immense mer panonnienne. La Styrie, la Carinthie méridionale et le Tyrol du sud, aux frontières de l’Italie, se joignent avec bonheur aux territoires viticoles danubiens.
Le niveau moyen de qualité de l’ensemble de la production autrichienne qui s’étend sur 50 000 ha de vignes est l’un des plus élevés d’Europe.

L’Abbaye de Göttweig comme celle de Melk et de Klosterneuburg possède ses propres vignobles, photo © Danube-culture, droits réservés

C’est incontestablement dans la région de la Wachau, entre l’abbaye de Melk et l’abbaye de Göttweig, que s’élaborent les vins blancs secs les plus réputés de ce pays voire d’Europe. On aurait désormais tort de négliger malgré tout les vins des régions voisines de Wagram, Kamptal (rive gauche),Traisental le vignoble de Carnuntum (rive droite), en aval de Vienne, et celui du « Thermenland » avec ses jolis villages, au sud de la capitale, qui réservent de belles surprises à l’amateur oenophile éclairé.

Slovaquie méridionale et Hongrie danubienne (Moyen-Danube)
Le vignoble slovaque (vins blancs) se tient sur la rive gauche (nord) du Danube et borde ses affluents. La production vinicole slovaque a beaucoup progressé depuis quelques années grâce à des vignerons entreprenants et soucieux de qualité. De l’autre côté, sur la rive hongroise se tiennent sur la rive droite les vignobles de la région de l’abbaye de Pannonhalma, au sud de Győr, puis apparaissent les premiers reliefs hongrois et l’excellent petit vignoble d’Ázsár-Nezmély. L’origine de ce vieux vignoble remonte à l’époque romaine. Un bon ensoleillement et une arrière-saison, souvent chaude, permettent de produire en majorité des vins rouges, plutôt légers et quelques vins blancs de qualité. Le Danube baigne ensuite sur la rive droite plusieurs grandes régions viticoles hongroises, de Budapest (district d’Etyek-Buda) jusqu’à la frontière méridionale avec la Croatie danubienne qui n’est pas non plus avares de divins breuvages (vignoble croate septentrional des régions de Baranja et d’Ilok). Ces paysages viticoles ont été façonnés par l’homme avec l’aide du fleuve et de ses affluents dont la Drava (Slavonie croate). Parmi les meilleurs vins rouges hongrois, on peut recommander ceux  des régions de  Szekszard, Tolna, Villány, Pecs… D’autres vignobles s’épanouissent aussi sur la rive gauche entre Danube et Tisza (vignobles de Kunság, Congrád, Hajós-Baja…).
Les vins hongrois danubiens offrent de belles émotions tant en rouge qu’en blanc voire rosé et méritent une redécouverte et une reconnaissance plus largement partagée comme celle que connait le légendaire Tokaji Aszú, l’un des vins doux les plus raffinés au monde et qui est désormais inscrit au Patrimoine mondial de l’Unesco. La surface viticole compte en totalité 65 000 hectares cultivés par 32 000 vignerons. Quelques cépages :  Bikáver, Blauburger, Cabernet Franc, Kadarka, Pinot Noir, Zweigelt, Turán, Kékfrankos, Merlot,  Portugieser… (rouges), Chardonnay, Cirfandli, Irsai Olivér, Hárslevelü, Olaszrisling, Sauvignon blanc, kéknyelü, Kövidinka, Sárgamuskotály, Tramini Zenit, Szürkebarát, Zöldveltelini…(vins blancs).

Les vignobles serbes, croates, roumains et bulgares du Bas-Danube : le renouveau d’un savoir faire ancestral
Dans les Balkans danubiens, l’amateur de découvertes sera tout à la joie de rencontrer des vins et des cépages parfois inconnus qui sortent encore relativement peu de leur zone de production comme celles du Banat serbo-roumain, de Vojvodine et de Fruška Gora en Serbie septentrionale, de Ruse, Pleven, Veliki Tarnovo et Vidin en Bulgarie (rive droite), des collines de l’Olténie (Dealu Mare) et de la Drobrogea en Roumanie. Malmenés par la période communiste, peu avide en élaboration de vins de qualité, ces vignobles apportent de bonnes (et moins bonnes) surprises qui illustrent l’hétérogénéité actuelle de la production mais il est évident que la qualité progresse rapidement. À noter que des vignerons français et italiens se sont, depuis quelques temps, installés sur les terroirs serbes et roumains danubiens et les versants septentrionaux de la Dobrogea roumaine. Leur présence influence les méthodes de vinification. Les vins élaborés ces dernières années, parfois de façon biologique, suscitent de plus en plus nombreux commentaires élogieux et de belles perspectives dans l’avenir. Certains vins serbes et roumains (et hongrois) se retrouvent dans les caves et sur les tables de grands restaurants fraçais !
Les conditions climatiques de la prochaine décennie seront déterminantes pour l’avenir des vignobles du Bas-Danube.

Le « Bermet », un vin serbe d’anthologie inclassable et à l’élaboration secrète, toujours cultivé en Vojvodine à Sremski Karlovci (rive droite), sur les bords du Danube, au pied de la belle Fruška Gora, photo © Danube-culture droits ré,servés

Mentionnons parmi les cépages cultivés le long du fleuve, outre les Riesling d’origine allemande et les transfuges français comme les Cabernet, Merlot et Pinot pour les rouges, le Sauvignon et le Chardonnay pour les blancs, les excellents Grüner Veltliner autrichiens (blanc), les Frankovka (rouge) ou l’Ezerjo slovaque, le Kadarka et  l’Olazriesling hongrois.

Photo © Danube-culture, droits réservés

En Croatie continentale on pourra déguster des vins de cépages Graševina et Traminer, en Serbie on découvrira un vieux cépage local traditionnel, le Procupac. Si l’on a beaucoup et sans doute un peu trop planté de Cabernet et de Merlot en Bulgarie danubienne, le pays possède aussi des cépages locaux intéressants comme le Mavrud, le Melnik (rouge), le Dimiat ou le Rkatsiteli (blanc).
La Roumanie est également riche en variétés locales et trésors insoupçonnés. Vignerons et oenologues valorisent de mieux en mieux les cépages Feteasca Neagra et Babeasca Neagra (rouge), les Feteasca Alba, Feteasca Regala, Cramposia (blanc). Là aussi souvent le meilleur comme le plus médiocre se côtoient encore mais la transition fait progresser la qualité. De beaux vins blancs aux raisins sucrés et ensoleillés sont produits à partir des variétés Grasa et Tamioasa jusque dans le delta du Danube.
La Moldavie peut aussi revendiquer des vins dignes d’être appréciés par les connaisseurs. Quant aux villages ukrainiens du delta, leurs habitants produisent un vin sympathique et de consommation uniquement locale .

Sur les vins roumains et le réchauffement climatique :
Irimia, L.M., Patriche, C.V. & Roșca, B. Theor Appl Climatol (2018) 133: 1. Climate change impact on climate suitability for wine production in Romania
https://doi.org/10.1007/s00704-017-2156-z

 Sur les vins autrichiens :
www.vinea-wachau.at
www.kremstal-wein.at
www.wienerwein.at
www.oesterreichischwein.at

Eric Baude pour Danube-culture © droits réservés, révisé mars 2022

Belgrade, capitale de la Serbie et ville des contrastes

 Regards sur Belgrade…

« Belgrade et Semlin sont en guerre.
Dans son lit, paisible naguère,
Le vieillard Danube leur père
S’éveille au bruit de leur canon.
Il doute s’il rêve, il tressaille,
Puis entend gronder la bataille,
Et frappe dans ses mains d’écaille,
Et les appelle par leur nom.

Allons, la turque et la chrétienne !
Semlin ! Belgrade ! qu’avez-vous ?
On ne peut, le ciel me soutienne !
Dormir un siècle, sans que vienne
Vous éveiller d’un bruit jaloux
Belgrade ou Semlin en courroux !

Hiver, été, printemps, automne,
Toujours votre canon qui tonne !
Bercé du courant monotone,
Je sommeillais dans mes roseaux ;
Et, comme des louves marines
Jettent l’onde de leurs narines,
Voilà vos longues couleuvrines
Qui soufflent du feu sur mes eaux !

Ce sont des sorcières oisives
Qui vous mirent, pour rire un jour,
Face à face sur mes deux rives,
Comme au même plat deux convives,
Comme au front de la même tour
Une aire d’aigle, un nid d’autour.

Quoi ! ne pouvez-vous vivre ensemble,
Mes filles ? Faut-il que je tremble
Du destin qui ne vous rassemble
Que pour vous haïr de plus près,
Quand vous pourriez, sœurs pacifiques,
Mirer dans mes eaux magnifiques,
Semlin, tes noirs clochers gothiques,
Belgrade, tes blancs minarets ?

Mon flot, qui dans l’océan tombe,
Vous sépare en vain, large et clair ;
Du haut du château qui surplombe
Vous vous unissez, et la bombe,
Entre vous courbant son éclair,
Vous trace un pont de feu dans l’air.

Trêve ! taisez-vous, les deux villes !
Je m’ennuie aux guerres civiles.
Nous sommes vieux, soyons tranquilles.
Dormons à l’ombre des bouleaux.
Trêve à ces débats de familles !
Hé ! sans le bruit de vos bastilles,
N’ai-je donc point assez, mes filles,
De l’assourdissement des flots ?

«Une croix, un croissant fragile,
Changent en enfer ce beau lieu.
Vous échangez la bombe agile
Pour le Coran et l’évangile ?
C’est perdre le bruit et le feu :
Je le sais, moi qui fus un dieu !

Vos dieux m’ont chassé de leur sphère
Et dégradé, c’est leur affaire :
L’ombre est le bien que je préfère,
Pourvu qu’ils gardent leurs palais,
Et ne viennent pas sur mes plages
Déraciner mes verts feuillages,
Et m’écraser mes coquillages
Sous leurs bombes et leurs boulets !

De leurs abominables cultes
Ces interventions sont le fruit.
De mon temps point de ces tumultes.
Si la pierre des catapultes
Battait les cités jour et nuit,
C’était sans fumée et sans bruit.

Voyez Ulm, votre sœur jumelle :
Tenez-vous en repos comme elle.
Que le fil des rois se démêle,
Tournez vos fuseaux, et riez.
Voyez Bude, votre voisine ;
Voyez Dristra la sarrasine !
Que dirait l’Etna, si Messine
Faisait tout ce bruit à ses pieds ?

Semlin est la plus querelleuse :
Elle a toujours les premiers torts.
Croyez-vous que mon eau houleuse,
Suivant sa pente rocailleuse,
N’ait rien à faire entre ses bords
Qu’à porter à l’Euxin vos morts ?

Vos mortiers ont tant de fumée
Qu’il fait nuit dans ma grotte aimée,
D’éclats d’obus toujours semée !
Du jour j’ai perdu le tableau ;
Le soir, la vapeur de leur bouche
Me couvre d’une ombre farouche,
Quand je cherche à voir de ma couche
Les étoiles à travers l’eau.

Sœurs, à vous cribler de blessures
Espérez-vous un grand renom ?
Vos palais deviendront masures.
Ah ! qu’en vos noires embrasures
La guerre se taise, ou sinon
J’éteindrai, moi, votre canon.

Car je suis le Danube immense.
Malheur à vous, si je commence !
Je vous souffre ici par clémence,
Si je voulais, de leur prison,
Mes flots lâchés dans les campagnes,
Emportant vous et vos compagnes,
Comme une chaîne de montagnes
Se lèveraient à l’horizon !»

Certes, on peut parler de la sorte
Quand c’est au canon qu’on répond,
Quand des rois on baigne la porte,
Lorsqu’on est Danube, et qu’on porte,
Comme l’Euxin et l’Hellespont,
De grands vaisseaux au triple pont ;

Lorsqu’on ronge cent ponts de pierre,
Qu’on traverse les huit Bavières,
Qu’on reçoit soixante rivières
Et qu’on les dévore en fuyant ;

Qu’on a, comme une mer, sa houle ;
Quand sur le globe on se déroule
Comme un serpent, et quand on coule
De l’occident à l’orient ! »

Victor Hugo, Les orientales, 1828

Lasse de voir les deux villes et à travers elles chrétiens et ottomans s’affronter depuis des siècles, Victor Hugo leur demande de taire enfin leurs canons et autres bruits de guerre. À cette époque Belgrade appartenait encore à la Grande Porte et Semlin et était la dernière ville autrichienne au sud du royaume de Hongrie.
Aujourd’hui les deux villes sont serbes mais Semlin a conservé du point de vue architectural une atmosphère très « Mitteleuropa » avec ses joyeuses façades baroques et ses bords de fleuve aménagés pour les promeneurs.


« Le lendemain nous quittons de nouveau le fleuve pendant quatre heure de marche. Le pays, comme tous les pays de frontières, devient aride, inculte et désert ; nous gravissons vers midi des coteaux stériles d’où nous découvrons enfin Belgrade à nos pieds. Belgrade, tant de fois renversés par les bombes, est assise sur une rive élevée du Danube. Les toits de ses mosquées sont percés, les murailles sont déchirées, les faubourgs abandonnés sont jonchés de masures et de monceaux de ruines ; la ville, semblable à toutes les villes turques, descend en rues étroites et tortueuses vers le fleuve. Semlin, première ville de la Hongrie, brille de l’autre côté du Danube avec toute la magnificence d’une ville d’Europe ; les clochers s’élèvent en face des minarets ; arrivés à Belgrade, pendant que nous nous reposons dans une petite auberge, la première que nous ayons trouvé en Turquie, le prince Milosch m’envoie quelques-uns de ses principaux officiers pour m’inviter à aller passer quelques jours dans la forteresse où il réside, à quelques lieux de Belgrade ; je résiste à leurs instances et je commande les bateaux pour le passage du Danube ; à quatre heures, nous descendons vers le fleuve ; au moment où nous allions nous embarquer, je vois un groupe de cavaliers, vêtus presque à l’européenne, accourir sur la plage ; c’est le frère du prince Milosch, chef des Serviens, qui vient de la part de son frère me renouveler ses instances pour m’arrêter quelques jours chez lui. Je regrette vivement de ne pouvoir accepter une hospitalité si obligeamment offerte ; mais mon compagnon de voyage, M. de Capmas, est gravement malade depuis plusieurs jours ; on le soutient à peine sur son cheval ; il est urgent pour lui de trouver le repos et les ressources qu’offrira une ville européenne et les secours d’un médecin d’un lazaret. Je cause une demi-heure avec le prince, qui me paraît un homme aussi instruit qu’affable et bon ; je salue en lui et dans sa noble nation l’espoir prochain d’une civilisation indépendante, et je pose enfin le pied dans la barque qui nous transporte à Semlin. ‑ Le trajet est d’une demi-heure ; le fleuve, large et profond, à des vagues comme la mer ; on longe ensuite les prairies et les vergers qui entourent Semlin. ‑ Le 3 au soir, entré au lazaret, où nous devons rester dix jours. Chacun de nous a une cellule et une cour plantée d’arbres ; je congédie mes Tartares, mes moukres, mes drogmans, qui retournent à Constantinople ; tous nous baisent la main avec tristesse, et je ne puis quitter moi-même sans attendrissement et sans reconnaissance ces hommes simples et droits, ces fidèles et généreux serviteurs qui m’ont guidé, servi, gardé, soigné comme des frères feraient pour un frère, et qui m’ont prouvé, pendant les innombrables vicissitudes de dix-huit mois de voyages dans la terre étrangère, que toutes les religions avaient leur divine morale, toutes les civilisations leur vertu, et tous les hommes le sentiment du juste, du bien et du beau, gravé en différents caractères dans leur coeur par la main de Dieu. »

Alphonse de Lamartine, Voyage en Orient, 2 septembre 1833
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« Il y a de tout dans la forteresse : un jardinier-fleuriste, des boeufs qui paissent sur les bastions, un puits étrange où l’on descend par des escaliers en tire-bouchon, le tombeau présumé d’une sainte musulmane, une brasserie, même des militaires. Les uns décomposent le pas prussien avec un visage congestionné par l’attention ; d’autres lavent tranquillement leur linge dans le Danube par la brèche d’un mur écroulé. Ce qu’on voit le moins, ce sont des canons, j’entends de vrais canons de siège Le coin que je préfère, c’est un petit kiosque, à l’extrémité du bastion, juste au dessus de la Save et du Danube. De là on voit les deux fleuves s’acheminer majestueusement à travers les plaines croates et hongroises, et se donner la main au pied de la forteresse. Ils forment des taches lumineuses dans les lointains bleuâtres. Ils enlacent tantôt des îles de verdure, tantôt de grandes prairies rousses et marécageuses. Le Danube vient droit sur vous ; après avoir promené son ruban de lumière autour de Semlin, il décrit dans la plaine une courbe parfaite et cueille au passage les eaux plus vertes de la Save ; puis, grossi de son tributaire, emportant avec lui la fortune de vingt peuples riverains, il reprend sa course vers l’Orient. La citadelle s’avance entre les deux fleuves, semblable à la proue d’un énorme navire. De mon observatoire, je domine un enchevêtrement d’escarpes, de contrescarpes, de demi-lunes et de chemins couverts, entremêlés d’herbes folles et de jardins potagers. les profils sévères des murailles ont été adoucis par le temps. La brique a changé son rouge brutal contre une belle nuance dorée, marbrée de lichens. Á tous les angles, il y a des poivrières qui conservent la charmante crânerie des vieilles armes hors d’usage. Légères, suspendues au dessus de l’abîme, toutes noires sur l’argent du fleuve, elles évoquent ces temps déjà fabuleux où la force militaire n’allait pas sans élégance.

Plus loin, on aperçoit le clocher tout bosselé d’or de l’église orthodoxe. A dessous, un entassement de maisons sur une pente abrupte, les magasins du port rangés en demi cercle, les bateaux qui déchargent, les quais trop étroits encombrés de tonneaux et de voitures. La rumeur confuse du port monte jusqu’ici. Mais on y fait, ce semble, plus de bruit que de besogne. C’est d’hier que la ville est émancipée de sa forteresse, et qu’elle peut considérer sans crainte ces embrasures au regard louche, tournées contre elle aussi souvent que contre l’ennemi. Naguère, elle se faisait toute petite derrière cet inquiétant protecteur ; aujourd’hui, elle se risque d’un pas encore incertain, et s’éparpille sur toute les pentes. Tout en bas, les aubes d’un bâtiment autrichien, blanc et rose sous le soleil couchant, tracent un double sillon sur la moire nacrée du fleuve. Les derniers coude de la Save, encadrés de brume violette, s’illuminent de pourpre, et le vieux rempart présente ses blessures à la caresse d’un dernier rayon. »

Comte d’Haussonville, « De Salonique à Belgrade », in La Revue des Deux mondes, Paris, livraison du 15 janvier 1888
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« Quand à cette question de curiosité à satisfaire, elle n’existait pas pour Ilia Krusch. Alors qu’il exerçait le métier de pilote, il s’était souvent arrêter à Belgrade, soit pour y charger, soit pour y décharger des cargaisons. La vue qui s’offre aux regards de l’esplanade de sa citadelle, le Konak ou palais du pacha qui y dresse ses gros murs en massif carré, la ville mixte, entourant la forteresse, avec ses quatre portes qui flanquent l’enceinte, le faubourg où se concentre un commerce de grande importance, puisque les marchandises destinées non seulement à la Serbie, mais à toutes les provinces turques, y sont entreposées, ses rues qui, par la disposition des boutiques, et leur achalandage le font ressembler à un quartier de Constantinople, la ville neuve étendue le long de la Save, avec son palais, son sénat, ses ministères, ses larges voies de communication plantées d’arbres, ses confortables maisons particulières, tout ce contraste pour ainsi dire brutal avec la vieille cité, Ilia Krusch n’en était plus à connaître cet ensemble bizarre qui constitue Belgrade. »

Jules Verne, Le beau Danube jaune, écrit en 1901, publié en 1988 par la Société Jules-Verne
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« Dans la nuit, on signalera Belgrade. Et deux jours entiers nous nous désillusionnâmes – ô combien fortement, combien définitivement ! Ville incertaine, cent fois plus que Budapest ! Porte de l’Orient, l’avions-nous imaginé, et grouillante de vie colorée, peuplée de cavaliers étincelants, chamarrés, portant l’aigrette fine et chaussés de bottes laquées !

Capitale dérisoire ; pire : ville malhonnête, sale, désorganisée. Une situation admirable, du reste, comme Budapest. Dans une retraite, un musée ethnographique exquis, avec des tapis, des costumes…et des… pots, de beaux pots serbes, de ceux que nous irons chercher au haut du Balkan, vers Knajewatz. »
Le Corbusier, Voyage d’Orient, 1910-1911, Le Danube


« Pavés du quai de la Save, petites usines. Un paysan, le front appuyé à la vitrine d’un magasin, qui regarde interminablement une scie toute neuve. Buildings blancs de la haute ville sommés de l’étoile rouge du Parti, clochers à oignons. Lourde odeur d’huile des trams du soir, bondés d’ouvriers aux yeux vides. Chanson envolée du fond d’un bistro… sbogom Mila, dojde vrémé (adieu ma chère, le temps s’enfuit…). Distraitement, par l’usage qu’en on faisait Belgrade empoussiérée nous entrait dans la peau.
Il y a des villes trop pressées par l’histoire pour soigner leur présentation. Lorsqu’il avait été promu capitale yougoslave, le grand bourg fortifié s’était élargi par rues entières, dans ce style administratif qui déjà n’est plus moderne et semble ne jamais devoir être ancien. Grand-Poste, Parlement, avenues plantées d’acacias et quartiers résidentiels où les villas des premiers députés avaient poussé sur un sol arrosé de pots-de-vin. Tout était allé trop vite pour que Belgrade ait pu pourvoir déjà aux cent détails qui font la finesse de la vie urbaine. Les rues paraissaient occupés plutôt qu’habitées ; la trame des incidents, des propos, des rencontres, était rudimentaire. Aucun de ces recoins subtils, ombreux que toute ville véritable offre à l’amour ou à la méditation. L’article soigné avait disparu avec la clientèle bourgeoise. Les vitrines offraient des marchandises à peine finies ; souliers déversés comme des bûches, pains de savon noir, clous au kilo ou poudre de toilette empaquetée comme de l’engrais… »

Nicolas Bouvier, L’usage du monde, Petite bibliothèque Payot/Voyageurs, Éditions Payot, Lausanne, 1992
Nicolas Bouvier séjourne à Belgrade en 1953 lors d’un voyage en voiture (Fiat Topolino…) en compagnie du peintre Thierry Vernet (1927-1993) jusqu’au Khyber Pass.  


« Belgrade se refuse au portrait, ses métamorphoses se laissent vivre ou raconter plutôt que décrire. »

Claudio Magris, Danube, Gallimard, 1986
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« Il y a dit-on des villes trop pressées par l’Histoire pour soigner leur allure. Ainsi cette cité celte née Singidunum en 298 avant Jésus-Christ. Assise sur un promontoire rocheux surplombant le Save et le Danube mariant là leurs eaux, offrant une vue imprenable sur les plaines qui annoncent la plate et paisible Hongrie, Belgrade (Beograd en serbe, de beo : blanc et grad : ville) bénéficie d’un emplacement géographique de rêve. Conséquence : son destin ressemble à un cauchemar. Tous les conquérants passant par là voulurent ‒ forcément ‐ s’y installer ; bombardèrent joyeusement la Ville Blanche pour en déloger ses maîtres du moment ; ordonnèrent sa reconstruction ; la quittèrent sous les obus de nouveaux conquérants. Les habits de Belgrade sont donc tragiques. Et son allure, redisons-le, peu soignée.

Objet de dizaine de rafistolages de fortune et de cinquante ans de socialisme, victime d’une réputation sulfureuse dans les années 1990, capitale d’un pays qui aura changé à plusieurs reprises de nom et de frontières (la dernière fois c’était au printemps 2006, avec la proclamation d’indépendance du Monténégro) Belgrade ne souffre certes pas la comparaison avec ses homologues d’Europe centrale et orientale ‐ Vienne, Budapest, Prague, Sofia. Ses murs parlent peu, ses pavés ne résonnent guère. Le vieux quartier juif a perdu son identité, aucun bâtiment ne témoigne de l’occupation ottomane. D’où vient son charme, alors ? De son âme. Où se niche-t-elle ? Partout.

Dans le marc des cafés turcs et la crème des gâteaux autrichiens servis à l’hôtel Moskva.
Dans les viandes grillées du restaurant Franchet d’Esperey.
Dans la démarche des adolescentes aux jambes interminables qui arpentent inlassablement la rue piétonne Knez-Mihajlova, à la fois coeur et poumon de la ville.
Dans le regard impavide des joueurs d’échecs installés dans le parc du Kalemegdan.
Dans les restaurants traditionnels de Skadarlije.
Sur les péniches amarrées aux rives du Danube.
Dans les tribunes du stade de l’Étoile rouge de Belgrade.
Dans les trompettes des groupes tsiganes qui animent les terrasses des cafés de la place de la République.
Dans les plafonds art-déco de l’Aeroklub.
Dans les halls de ces hôtels que fréquentèrent tous les espions dignes de ce nom durant la guerre froide.
Dans les remparts de la forteresse turque du haut de laquelle vingt-trois siècles nous contemplent.
Sur les quais de la gare où s’arrêtait jadis l’Orient-Express bien avant les enquêtes de Hercule Poirot.
Sur les étals du marché de Zeleni Venac où sont vendus les meilleures légumes de la ville.

Dans le choeur de Saint-Marc, l’église préférée des Belgradois située dans le parc de Tašmajdan.
Sur le dôme de la cathédrale Saint-Sava, plus grande église orthodoxe du monde.
Dans le millier de pages de la somptueuse monographie que lui a consacré Dragoslav Bokan.
À Dedinje, dans les murs du Palais Blanc des rois de Serbie.
Dans les bars à Bimbos de la rue Strahinjica rebaptisée Silicone Valley.
Dans le décor kitsch du Sargon, la boîte de nuit de Kusturica, ou celui, épuré, de l’Akademija, un des derniers clubs punks d’Europe.
Sur la scène du Théâtre National.
Dans les salles du musée Nikola tesla, génie scientifique serbe injustement méconnu.
Partout, vous dis-je. Il n’y a qu’à ouvrir les yeux. Et son coeur. »

Jean-Christophe Buisson, Le goût de Belgrade, « Introduction », Mercure de France, Paris, 2006
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« Il est vrai que les chiens aiment Belgrade. Ils l’adorent même. Jadis, leur nombre était déjà si élevé que le commandement ottoman décida un jour d’en finir avec ces maudites bêtes qui avaient en outre le mauvais goût de s’attaquer aux passants et aux diplomates étrangers. On en chargea plusieurs centaines sur un bateau afin de les expédier de l’autre côté du Danube, côté autrichien. À mi-course, un chien échappa à la surveillance des marins, sauta dans le fleuve et se mit à nager en direction de Belgrade ! Et comme dans une version inversée de la légende du joueur de flûte de Hamelin, ses congénères, à leur tour, se précipitèrent dans le Danube pour rejoindre leur ville chérie. »

Jean-Christophe Buisson, Histoire de Belgrade, « La ville révoltée, au XVIIIe, jusqu’en 1806″, collection tempus, Édition Perrin, Paris, 2013


« Pavés du quai de la Save, petites usines. Un paysan, le front appuyé à la vitrine d’un magasin, qui regarde interminablement une scie toute neuve. Buildings blancs de la haute ville sommés de l’étoile rouge du Parti, clochers à oignons. Lourde odeur d’huile des trams du soir, bondés d’ouvriers aux yeux vides. Chanson envolée du fond d’un bistro… sbogom Mila, dojde vrémé (adieu ma chère, le temps s’enfuit…). Distraitement, par l’usage qu’en on faisait Belgrade empoussiérée nous entrait dans la peau.
Il y a des villes trop pressées par l’histoire pour soigner leur présentation. Lorsqu’il avait été promu capitale yougoslave, le grand bourg fortifié s’était élargi par rues entières, dans ce style administratif qui déjà n’est plus moderne et semble ne jamais devoir être ancien. Grand-Poste, Parlement, avenues plantées d’acacias et quartiers résidentiels où les villas des premiers députés avaient poussé sur un sol arrosé de pots-de-vin. Tout était allé trop vite pour que Belgrade ait pu pourvoir déjà aux cent détails qui font la finesse de la vie urbaine. Les rues paraissaient occupés plutôt qu’habitées ; la trame des incidents, des propos, des rencontres, était rudimentaire. Aucun de ces recoins subtils, ombreux que toute ville véritable offre à l’amour ou à la méditation. L’article soigné avait disparu avec la clientèle bourgeoise. Les vitrines offraient des marchandises à peine finies ; souliers déversés comme des bûches, pains de savon noir, clous au kilo ou poudre de toilette empaquetée comme de l’engrais… »

Nicolas Bouvier, L’usage du monde, Petite bibliothèque Payot/Voyageurs, Éditions Payot, Lausanne, 1992


Eric Baude, Danube-culture, mis à jour février 2021

La triste rançon du progrès ou « Quelques réflexions à la table d’un café, entre le Kazan et les Portes de Fer » par Patrick Leigh Fermor.

« Le progrès a aujourd’hui immergé l’ensemble de ce paysage. Un voyageur assis à ma vieille table sur l’embarcadère d’Orşova serait obligé de l’envisager à travers un gros disque de verre monté sur charnière de cuivre ; ce dernier encadrerait une perspective de boue et de vase. Le spectateur serait en effet chaussé de plomb, coiffé d’un casque de scaphandrier et relié par cent pieds de tubes à oxygène à un bateau ancré dix-huit brasses plus haut. Parcourant un ou deux milles vers l’aval, il se traînerait péniblement jusqu’à l’île détrempée, au milieu des maisons turques noyées ; vers l’amont il trébucherait entre les herbes et les éboulis jonchant la route du comte Széchenyi pour discerner de l’autre côté du gouffre obscur les vestiges de Trajan ; et tout autour, au-dessus et en-dessous, l’abîme sombre baillerait, les rapides où se précipitaient naguère les courants, où les cataractes frémissaient d’une rive à l’autre, où les échos zigzaguaient le long des vertigineuses crevasses, étant engloutis dans le silence du déluge. Alors, peut-être, un rayon hésitant dévoilerait l’épave éventrée d’un village ; puis un autre, et encore un autre, tous avalés par la boue. Il pourrait s’épuiser à arpenter bien des jours ces lugubres parages, car la Roumanie et la Yougoslavie ont bâti l’un des plus gros barrages de béton et l’une des plus grosses usines hydroélectriques du monde entier, en travers des Portes de Fer. Cent trente milles du Danube se sont transformés en une vaste mare, qui a gonflé et totalement défiguré le cours du fleuve. Elle a supprimé les canyons, changé les escarpements vertigineux en douces collines, gravi la belle vallée de la Cerna presque jusqu’aux Bains d’Hercule. Des milliers d’habitants, à Orşova et dans les hameaux du bord de l’eau, ont du être déracinés et transplantés ailleurs. Les insulaires d’Ada Kaleh ont été déplacés sur une autre île en aval, et leur vieille terre a disparu sous la surface comme si elle n’avait jamais existé. Espérons que l’énergie engendrée par le barrage a répandu le bien-être sur l’une et l’autre rive, en éclairant plus brillamment que jamais les villes roumaines et yougoslaves, car, sauf du point de vue économique, les dommages causés sont irréparables. Peut-être, avec le temps et l’amnésie, les gens oublieront-ils l’étendue de leur perte.

D’autres ont fait mal, ou pis ; mais il est patent qu’on n’a jamais vu nulle part aussi complète destruction des souvenirs historiques, de la beauté naturelle et de la vie sauvage. Mes pensées vont à mon ami d’Autriche, cet érudit qui songeait aux milliers de milles encore libres que les poissons pouvaient parcourir depuis la Krim Tartarie jusqu’à la Forêt-Noire, dans les deux sens ; en quels termes, en 1934, avait-il déploré le barrage hydroélectrique prévu à Persenbeug, en Haute-Autriche : « Tout va disparaître ! Ils feront du fleuve le plus capricieux d’Europe un égout municipal. Tous ces poissons de l’Orient ! Ils ne reviendront jamais. Jamais, jamais, jamais ! »

Ce nouveau lac informe a supprimé tout danger pour la navigation, et le scaphandrier ne trouverait que l’orbite vide de la mosquée : on l’a déplacée pierre par pierre pour la reconstruire sur le nouveau site des Turcs, et je crois qu’on a soumis l’église principale au même traitement. Ces louables efforts pour se faire pardonner une gigantesque spoliation ont ravi à ces eaux hantées leur dernier vestige de mystère. Aucun risque qu’un voyageur imaginatif ou trop romantique croit entendre l’appel à la prière sorti des profondeurs ; il ne connaîtra pas les illusoires vibrations des cloches noyées comme à Ys, autour de la cathédrale engloutie : ou bien dans la légendaire ville de Kitège, près de la moyenne Volga, non loin de Nijni-Novgorod. Poètes et conteurs disent qu’elle disparu dans la terre lors de l’invasion de Batu Khan. Par la suite, elle fut avalé par un lac et certains élus peuvent parfois percevoir le chant des cloches. Mais pas ici : mythes, voix perdues, histoire et ouï-dire ont tous été vaincus, en ne laissant qu’une vallée d’ombres. On a suivi à la lettre le conseil goethéen : « Bewahre Dich von Raüber und Ritter und Gespentergeschichten », et tout s’est enfui.

Patrick Leigh Fermor,  « La rançon du progrès ou « Quelques réflexions à la table d’un café, entre le Kazan et les Portes de Fer », in Dans la nuit et le vent, À pied de Londres à Constantinople (1933-1935), remarquablement traduit de l’anglais par Guillaume Villeneuve, Éditions Nevicata, Bruxelles, 2016

https://editionsnevicata.be

Actualisé le 8 juin 2017

 

 

Souvenirs, impressions, pensées et paysages, pendant un voyage en Orient (1832-1833), ou Notes d’un voyageur par M. Alphonse de Lamartine

Alphonse de Lamartine

« Constantinople », troisième tome
– 2 septembre 1833. –

« Nous sommes sortis ce matin des éternelles forêts de la Servie qui descendent jusqu’aux bords du Danube. Le point où l’on commence à percevoir ce roi des fleuves est un mamelon couvert de chênes superbes ; après l’avoir franchi, on découvre à ses pieds comme un vaste lac d’une eau bleue et transparente, encaissée dans des bois et des roseaux, et semé d’îles vertes ; en avançant, on voit le fleuve s’étendre à droite et à gauche, en côtoyant d’abord les hautes falaises de la Servie, et en se perdant, à droite, dans les plaines de la Hongrie. Les dernières pentes de forêts qui glissent vers le fleuve sont un des plus beaux sites de l’univers. Nous couchons au bord du Danube, dans un petit village servien.

Le lendemain nous quittons de nouveau le fleuve pendant quatre heures de marche. Le pays, comme tous les pays de frontières, devient aride, inculte et désert ; nous gravissons vers midi des coteaux stériles d’où nous découvrons enfin Belgrade à nos pieds. Belgrade, tant de fois renversé par les bombes, est assise sur une rive élevée du Danube. Les toits de ses mosquées sont percés, les murailles sont déchirées, les faubourgs abandonnés sont jonchés de masures et de morceaux de ruines ; la ville, semblable à toutes les villes turques, descend en rues étroites et tortueuses vers le fleuve. Semlin, première ville de la Hongrie, brille de l’autre côté du Danube avec toute la magnificence d’une ville d’Europe ; les clochers s’élèvent en face des minarets ; arrivés à Belgrade, pendant que nous nous reposons dans une petite auberge, la première que nous ayons trouvée en Turquie, le prince Milosch m’envoie quelques-uns de ses principaux officiers pour m’inviter à aller passer quelques jours dans la forteresse où il réside, à quelques lieux de Belgrade ; je résiste à leurs instances et je commande les bateaux pour le passage du Danube ; à quatre heures nous descendons vers le fleuve ; au moment où nous allions nous embarquer, je vois un groupe de cavaliers, vêtus presque à l’européenne, accourir sur la plage ; c’est le frère du prince Milosch, chef des Serviens, qui vient de la part de son frère, me renouveler ses instances pour m’arrêter quelques jours chez lui. Je regrette vivement de ne pouvoir accepter une hospitalité si obligeamment offerte ; mais mon compagnon de voyage, M. de Capmas, est gravement malade depuis plusieurs jours : on le soutient à peine sur son cheval ; il est urgent pour lui de trouver le repos et les ressources qu’offrira une ville européenne et les secours des médecins d’un lazaret. Je cause une demi-heure avec le prince, qui me paraît une homme aussi instruit qu’affable et bon ; je salue en lui et dans sa noble nation l’espoir prochain d’une civilisation indépendante, et je pose enfin le pied dans la barque qui nous transporte à Semlin. — Le trajet est d’une heure ; le fleuve, large et profond, a des vagues comme la mer ; on longe ensuite les prairies et les vergers qui entourent Semlin. — Le 3 au soir, entré au lazaret, où nous devons rester dix jours. Chacun de nous a une cellule et une petite cour plantée d’arbres ; je congédie mes Tartares, mes moukres, mes drogmans, qui retournent à Constantinople ; tous nous baisent la main avec tristesse, et je ne puis quitter moi-même sans attendrissement et sans reconnaissance ces hommes simples et droits, ces fidèles généreux serviteurs qui m’ont guidé, servi, gardé, soigné comme des frères feraient pour un frère, et qui m’ont prouvé, pendant les innombrables vicissitudes de dix-huit mois de voyages dans la terre étrangère, que toutes les religions avaient leur divine morale, toutes les civilisations leur vertu, et tous les hommes le sentiment du juste, du bien et du beau, gravé en différents caractères dans leur coeur par la main de Dieu. »

« Notes sur la Servie »
– Semlin, 12 septembre, au lazaret. –

« Le voyageur ne peut, comme moi, s’empêcher de saluer ce rêve d’un voeu et d’une espérance ; il ne peut quitter, sans regrets et sans bénédictions, ces immenses forêts vierges, ces montagnes, ces plaines, ces fleuves qui semblent sortir des mains du Créateur,, et mêler la luxuriante jeunesse de la terre à la jeunesse d’un peuple, quand il voit ces maisons neuves des Serviens sortir des bois, s’élever au bord des torrents, s’étendre en longue lisières jaunes au fond des vallées ; quand il entend de loin le bruit des scieries et des moulins, le son des cloches, nouvellement baptisées dans le sang des défenseurs de la patrie, et le chant paisible ou martial des jeunes hommes et des jeunes filles, rentrant du travail des champs ; quand il voit ces longues files d’enfants sortir des écoles ou des églises de bois, dont les toits ne sont pas encore achevés, l’accent de la liberté, de la joie, de l’espérance, dans toutes les bouches, la jeunesse et l’élan sur toutes les physionomies ; quand il réfléchit aux immenses avantages physiques que cette terre assure à ses habitants ; au soleil tempéré qui l’éclaire, à ces montagnes qui l’ombragent et la protègent comme des forteresses de la nature ; à ce beau fleuve du Danube qui se recourbe pour l’enceindre, pour porter ses produits au nord et à l’Orient, enfin à cette mer Adriatique qui lui donnerait bientôt des ports et une marine, et la rapprocherait ainsi de l’Italie ; quand le voyageur se souvient de plus qu’il n’a reçu, en traversant ce peuple, que des marques de bienveillance et des saluts d’amitié ; qu’aucune cabane ne lui a demandé le prix de son hospitalité ; qu’il a été accueilli partout comme un frère, consulté comme un sage, interrogé comme un oracle, et que ses paroles, recueillies par l’avide curiosité des papes [ popes ] ou des knevens, resteront, comme un germe de civilisation, dans les villages où il a passé ; il ne peut s’empêcher de regarder, pour la dernière fois, avec amour, les falaises boisées et les mosquées en ruines, aux dômes percés à jour, dont le large Danube le sépare, et de se dire, en les perdant de vue ; J’aimerais à combattre avec ce peuple naissant, pour la liberté féconde ! et de répéter ces strophes d’un des chants populaires que son drogman lui a traduit :
« Quand le soleil de la Servie brille dans les eaux du Danube, le fleuve semble rouler des lames de yatagans et les fusils resplendissants des Monténégrins ; c’est un fleuve d’acier qui défend la Servie. Il est doux de s’asseoir au bord et de regarder passer les armes brisées de nos ennemis. »
« Quand le vent de l’Albanie descend des montagnes et s’engouffre sous les forêts de la Schumadia, il en sort des cris, comme de l’armée des Turcs à la déroute de la Mosawa ; il est doux ce murmure à l’oreille des Serviens affranchis ! Mort ou vivant, il est doux, après le combat, de reposer au pied de ce chêne qui chante sa liberté comme nous ! »
Alphonse de Lamartine : SOUVENIRS, IMPRESSIONS, PENSÉES ET PAYSAGES PENDANT UN VOYAGE EN ORIENT, 1832-1833, OU NOTES D’UN VOYAGEUR, 1835

Le Danube et la Valachie en 1839 par Édouard Thouvenel (extraits)

« À partir de Belgrade, commence sur la côte servienne1 une chaîne de belles collines dont les flancs sont couverts de troupeaux, et dont les bases, arrosées par le fleuve, doivent être d’une admirable fertilité ; mais c’est à peine si l’on y distingue quelques sillons. Un magnat hongrois, qui a plusieurs fois visité la principauté de Milosch Obrénowitch2, m’assurait que l’agriculture y est encore dans sa première enfance ; les récoltes du sol suffisent à peine aux besoins des consommateurs ; toute l’industrie des Serviens se porte vers l’éducation de leurs bestiaux, qui, en général, sont de bonne qualité.
La première ville turque que l’on rencontre après Belgrade est Semandria3. Cette forteresse, bâtie en 1433 par George Brankowitch4, a conservé un aspect imposant ; elle forme un beau carré flanqué de vingt-sept tours baignées par le Danube. Les musulmans occupent Semandria ; mais nous n’aperçûmes pas même une sentinelle sur les murailles. On a souvent comparé les villes turques à de vastes cimetières ; il est impossible de ne point être frappé de la justesse de cette comparaison, à la vue de ce château-fort silencieux resté debout, comme un souvenir du passé, malgré les atteintes des hommes et des flots. De Neu-Moldava5, petit village habité par une compagnie du régiment frontière Illyrie-Valaquie, jusqu’à Orsova, le paysage présente une succession de sites variés et tous admirables. Le Danube entre dans la plus belle partie de son cours ; avant de se resserrer dans le passage de Columbacz6, il s’étend, à perte de vue, jusqu’aux Balkans, dont les derniers mamelons forment la rive turque. Aux approches du défilé, le courant devient plus rapide, et les flots se brisent contre le récif de Babakaï, dont la pointe aiguë et décharnée s’élève à trente pieds au-dessus de l’eau. Le nom que porte ce rocher menaçant lui a été donné en mémoire du fait suivant qu’a conservé la tradition7. Un pacha vieux et jaloux, suspectant la fidélité d’une de ses esclaves, la fit monter dans une barque et la conduisit au pied de l’écueil ; alors, sur un signe de leur maître, des muets enlevèrent la malheureuse et l’enchaînèrent sur le roc isolé pour l’y laisser mourir de douleur et de faim. Insensible aux cris de la jeune femme, le pacha lui jeta pour adieu cette parole vengeresse que le peuple a retenue : Babakaï, fais pénitence. Ce drame est-il véritable ? qui peut le savoir ? Mais les lieux sauvages où on le place sont dignes de lui avoir servi de théâtre.
Le défilé de Columbacz se présente enfin dans toute sa grandeur ; le Danube, qui, dix brasses plus haut, se développait à l’aise, est tout à coup encaissé dans une gorge étroite formée par des rochers gigantesques. Sur la crête de l’une d’elles, on aperçoit les ruines d’un ancien château, restes encore imposants de cette ligne de fortifications qui, de Rama au pont d’Apollidore8, traçaient les menaçantes frontières de l’empire de Trajan. Après l’invasion des Barbares, des moines avaient fait de la forteresse un couvent que les Turcs, à leur tour, sont venus saccager et détruire. Deux bastions lézardés et quelques pans de murailles indiquent assez bien l’étendue et le plan des anciennes constructions. Les rochers de la rive gauche sont crevassés de larges cavernes que le fleuve a creusées dans ses jours de colère. À côté de l’histoire, on trouve la légende ; les paysans croient sérieusement que saint Georges tua le fameux dragon dans une de ces cavernes, et que c’est du cadavre putréfié du monstre que s’échappent les nuées d’insectes qui désolent le pays vers le mois de juillet.
À quelque distance de ce lieu, la scène change encore ; le paysage devient plus riant, et les belles collines de la Servie reparaissent avec leurs nombreux troupeaux et les jolies cabanes des pasteurs, dont les toitures rouges tranchent sur le vert tendre des sapins.
Le Zrinyi s’arrête à Drenkova9, village qui n’est, pour ainsi dire, que projeté, car il ne se compose encore que de trois maisons. Les récifs et les brisants ne permettent point aux pyroscaphes de continuer leur marche. En 1832, l’Argo, qui fait le trajet de Skéla à Galatz, affronta les rochers des Islas et de la Porte-de-Fer ; mais on ne fut point tenté de recommencer l’épreuve. — Un officier du cordon sanitaire occupe avec sa famille une des trois maisons du hameau. L’unique distraction de cette petite colonie est de venir, toutes les semaines, à bord du bateau à vapeur, échanger quelques mots avec les passagers ; cette perpétuelle succession de connaissances fugitives est la seule chose qui empêche ces exilés de trouver trop d’amertume à leur isolement.
   À deux heures, nous étions prêts à repartir ; nous montâmes dans une espèce de tartane10, nommée, sans doute par dérision, la Bella, mais en revanche conduite par des rameurs excellents. Il serait du devoir de la compagnie d’améliorer cette partie du service et de ne point confondre ainsi pêle-mêle, dans une méchante barque, les voyageurs et les paquets. Au milieu du tumulte, je fus heureux de pouvoir trouver, sur l’avant, un ballot de marchandises qui me servit de siège ; car les retardataires, entassés dans la cabine, durent croire, sur notre parole, à la beauté des sites du Danube.

Edouard_Thouvenel

Édouard Thouvenel (1818-1866) 

   Les deux rives sont largement découpées, mais celle de Servie a quelque chose de plus sévère encore que celle du Banat. Les rocs dont elle est hérissée sont d’une hauteur tellement égale, que, dans certaines parties, on les prendrait pour des remparts infranchissables. L’aspect de ces rocs est fort pittoresque : les uns sont dentelés comme des créneaux, ou taillés en forme de grosses tours ; les autres, minés par les eaux, avancent au-dessus du fleuve des voûtes immenses à l’abri desquelles les pêcheurs amarrent leurs frêles embarcations. D’autres rochers encore affectent les formes les plus bizarres : il en est deux qui, surmontés de plusieurs pics, ressemblent de loin à de majestueuses cathédrales ; ils paraissent se toucher et fermer le passage au Danube, qui coule aussi paisible qu’un lac ; mais on approche, les masses de granit se séparent, et l’on découvre un nouveau site borné par un amphithéâtre de montagnes. Quelquefois le lit du fleuve s’élargit, les côtes s’abaissent, et l’œil étonné des merveilles qu’il vient de voir se repose avec plaisir sur quelque hameau assis au pied d’une colline où des filets d’eau vive serpentent en tous sens. Tel est le joli village de Milanova11, dans lequel les églises grecques dressent leurs clochers à côté des élégants minarets des mosquées.
À cette scène gracieuse succède bientôt une scène terrible. Un sourd mugissement annonce les Islas ; après la Porte-de-Fer, c’est la plus redoutable des cinq cataractes du Danube. Le fleuve est presque entièrement barré par cette ligne de brisants dont les flocons d’écume indiquent la longueur ; mais, vers le mois de mai, les eaux sont rarement assez basses pour qu’on puisse apercevoir l’écueil à nu.
Le long de la côte servienne, on suit parfaitement les traces d’une voie taillée dans le roc par les soldats romains, et une inscription à demi effacée par le feu des pêcheurs, mais où l’on distingue encore gravés au-dessous de l’aigle victorieuse ces mots : Imperatoris Cæsaris divi Nerva filius Nerva Trajanus pontifex maximus… demeurera, pendant des siècles encore, comme un monument des succès de Trajan et de l’énergique patience de ses légionnaires. La rive gauche a ses souvenirs aussi. Pendant les guerres du XVIIIe siècle, lorsque l’Autriche, non contente d’avoir refoulé les Turcs au-delà de ses limites, tenta des envahissements à son tour, les bords du Danube furent le théâtre de nombreux exploits ; chaque mont escarpé se transforma, pour ainsi dire, en une citadelle prise et reprise cent fois. On n’a point oublié dans le pays la belle défense de Védran12, qui, soutenu par quelques braves, résista à des milliers de Turcs. On appelle encore caverne de Védran l’excavation qui servit de refuge à cette poignée de héros. En regard même de la voie de Trajan, les soldats illyriens-valaques construisent une seconde route, digne de son aînée. Souvent, vers la fin de l’été, les eaux trop peu profondes gênent la navigation ; et comme les travaux que nécessiterait un canal ne sauraient être opérés sans la participation des Turcs, la compagnie du Danube (D.D.S.G.), afin de ne pas interrompre son service, a fait commencer, avec l’aide du gouvernement, une route qui doit aller de Drenkova à Orsova. Les travaux les plus difficiles ont été achevés en 1837, sous la direction de M. le comte de Zéchényi13. Cette voie, qui peut rivaliser avec les grandes créations des Romains, a été conquise en partie sur le roc vif, en partie sur le fleuve.
Le spectacle qu’offre le Danube dans cet endroit a vraiment un caractère sublime. Majesté des souvenirs, grandeur de la nature, œuvres des hommes, tout ici semble concourir pour parler à la fois au cœur, aux yeux et à l’esprit. Le jour décroissait au moment où nous dépassions le village de Kasan, et les teintes éclatantes et bigarrées du couchant rehaussaient encore la magnificence du paysage. Lorsque nous débarquâmes à Orsova, le soleil avait quitté l’horizon ; de grands feux étaient allumés dans les rues du bourg ; danses au son de la cornemuse, cris, jeux de toute espèce et disputes animées, la fête semblait complète. Une musique militaire dominait le tumulte, et quel air exécutait-elle ? Le galop de Gustave ! À six cents lieues de France, la musique nous apportait un souvenir de la patrie ; nous ne tardâmes pas à expier ce bonheur, que ceux qui l’ont goûté peuvent seuls comprendre. Orsova est le quartier-général de trois bataillons du régiment frontière Illyrie-Valaque, et tous les soldats campagnards s’y étaient réunis pour l’époque des manœuvres. L’unique auberge du lieu, et quelle auberge ! était envahie par les officiers, et le frère de l’hospodar de Valachie, sorti du lazaret le matin même, occupait les meilleures chambres. Par grâce spéciale cependant, nous pûmes obtenir, pour cinq que nous étions, une salle assez petite et fort mal avoisinée. L’heure du repas était passée depuis longtemps ; aussi notre souper fut-il digne de notre logement. Nous étions assis autour d’une table boiteuse, déployant nos serviettes avec une légitime défiance, lorsque nous vîmes des marmitons nous apporter avec cérémonie un potage sans nom dans les fastes culinaires, des pommes de terre à peine bouillies et quatre têtes d’agneaux. Ce splendide repas terminé, la fatigue nous conviait au sommeil ; mais nous avions beau mesurer l’espace que chacun de nous devait strictement occuper sur le plancher, il n’y avait point place pour cinq. Le chef du bureau des bateaux à vapeur vint heureusement nous avertir que l’Argo ne partant que dans deux jours, nous aurions le temps de visiter les bains de Méhadia14. Touché de notre embarras, il eut l’obligeance de nous offrir chez lui deux paillasses sur l’une desquelles, pour ma part, je passai une nuit excellente. Un triste réveil m’attendait. J’avais traversé tout l’empire sans avoir eu la moindre altercation avec la police, et je me proposais, à mon retour, de réhabiliter les commissaires et les estafiers autrichiens ; mais le major d’Orsova se chargea de dissiper mon illusion. Notre voiture était prête, et nous allions quitter le caravansérail pour nous rendre à Méhadia, lorsque le major nous fit prier de nous présenter chez lui avec nos passeports. J’avais mis imprudemment le mien dans un livre, et je l’y cherchai en vain lorsque mon tour fut venu de l’exhiber. Mes compagnons prirent fort chaudement ma défense ; je montrai un second passeport signé du ministre des affaires étrangères, je traduisis même en mauvais allemand la phrase sacramentelle : Prions les autorités civiles et militaires, etc. ; à nos longues tirades mon officier répondait, avec un laconisme désespérant : Je comprends à merveille, mais où est le visa du maréchal ? On proclama dans le village ma mésaventure au bruit du tambour et des trompettes ; chacun chercha la maudite feuille sans la trouver. La frontière était à deux portées de fusil, mais songer à la gagner était folie. J’implorai comme une faveur la permission de débarquer sur la rive turque. Prières, serments, tout fut inutile ; le terrible major ne connaissait que sa consigne. Il me fallut donc obéir, quitter mon compagnon, retourner à Semlin, en un mot faire cent lieues, le tout pour obtenir un visa. À la vérité le major se montra désolé de mon malheur ; il me reconduisit jusqu’à sa porte, et d’un ton larmoyant me souhaita un heureux retour.
La barque qui nous avait amenés était retournée à Drenkova ; mais comme le Zrinyi ne devait repartir que le lendemain dans la journée, j’avais tout le temps de le rejoindre par terre. Une mauvaise charrette en osier, assez mal assise sur deux roues, fut l’équipage dans lequel je franchis une quinzaine de lieues sans suivre un chemin tracé. Nous allions par monts et par vaux, ici traversant une prairie, là sautant une barrière, plus loin nous embourbant dans un marais. Le pays que je parcourus ainsi est occupé par le régiment frontière Illyrie-Valaque. Les colonies militaires ont été fondées par Marie-Thérèse ; on a vu dans cette institution un moyen efficace de couvrir les flancs de l’empire, sans en augmenter les dépenses ordinaires. Chaque colon possède huit arpents de terre environ, sous la seule obligation d’assister aux manœuvres trimestrielles, et de faire certaines corvées qui, en définitive, tournent à son avantage, puisqu’elles ont pour objet d’entretenir les chaussées. Les filles des soldats, pour hériter des petits fiefs de leurs pères, doivent se marier dès qu’elles ont atteint l’âge nubile, et c’est ordinairement le colonel qui leur désigne un époux. Les officiers sont à la fois chefs militaires, administrateurs et juges de la colonie ; aussi, dans la crainte de fonder une féodalité qui aurait pu devenir fort puissante, on ne leur permet point de posséder, à titre héréditaire, la plus petite partie du territoire ; ils reçoivent une solde en argent. En cas de guerre, tous les colons doivent servir ; mais alors ils sont traités sur le même pied que les autres troupes de ligne. M. le duc de Raguse a donné sur l’organisation de ces colonies militaires des détails étendus et pleins d’intérêt, mais il a tracé de leur situation présente un tableau que je trouve un peu flatté. On ne peut, dit-il, qu’admirer les effets salutaires produits par ce régime, quand on voit à quel degré de prospérité et de bien-être sont arrivées les populations qui y sont soumises. Cette phrase semble résumer d’une manière générale la pensée du maréchal sur les progrès auxquels sont arrivés les établissements militaires de Marie-Thérèse. M. le duc de Raguse est un homme d’un trop grand poids ; il apporte dans ses observations trop de justesse et de mesure, pour que j’ose me permettre de douter de la sincérité des éloges qu’il donne au district de Karansébés15 ; mais j’ai parcouru celui d’Orsova, et j’y ai rencontré partout la misère la plus profonde. Les habitations ne sont que des huttes de boue et d’osier, où nos cultivateurs ne voudraient point placer leurs bestiaux ; ces tristes asiles de la pauvreté sont entourés de mares infectes, où barbotent ensemble enfants, canards et pourceaux. Les hommes portent des haillons qui rappellent ceux des paysans magyars ; le costume des femmes se compose simplement d’une longue chemise de toile serrée par une ceinture de laine bariolée, et d’une chaussure de cordes qui ressemble assez aux spartilles espagnoles16. J’ai vu de ces malheureuses, attelées à des charrues, remuer péniblement le champ de la famille. Si, vaincues par la fatigue, elles suspendent un instant ce labeur qui dépasse leurs forces, ce n’est point pour se livrer à l’oisiveté, au repos, mais pour filer leurs fuseaux. Les terres m’ont paru fertiles, mais mal cultivées ; leurs propriétaires, en effet, sont sans argent, et privés de bons instruments aratoires. Singulier bien-être ! étrange prospérité ! Un système au moyen duquel on peut, en vingt-quatre heures, hérisser la côte de cent mille baïonnettes, est une excellente institution militaire, personne ne lui conteste ce mérite ; il renferme même, je le crois, les germes d’une amélioration sociale que l’avenir développera ; sous ce point de vue, il y a des espérances bien fondées à concevoir ; mais, pour le présent, il n’y a pas d’éloges à donner.
À la nuit tombante, je repris ma place dans la cabine du Zrinyi. Le lendemain, mes oreilles furent agréablement frappées par des paroles françaises. Trois hommes causaient entre eux, et le plus jeune, en s’adressant aux deux autres, les qualifiait d’excellences. Quelles pouvaient être ces excellences ? Je me trouvais sur le bateau avec MM. Constantin Ghika et Blaramberg, le premier frère, et le second beau-frère du prince Aleko Ghika, hospodar régnant de Valachie, deux hommes aimables et spirituels dont je garderai le souvenir.
Dès mon arrivée à Semlin, je courus chez le maréchal-lieutenant, et j’attendrais encore son visa, si un honnête limier de la police la plus tracassière et la plus vénale de l’Europe ne se fût chargé de terminer mon affaire. De retour à Orsova, et ma visite faite au major, qui m’apprit d’un air tout joyeux que, cinq minutes après mon départ, on avait retrouvé mon passeport, j’eus la faculté, dont j’usai sur l’heure, de quitter le village ; mais, avant d’entrer en Valachie, je voulus pousser jusqu’à Méhadia.
La route qui mène à ce célèbre établissement thermal est délicieuse ; une chaussée bien entretenue côtoie la rivière limpide de la Czerna, qui roule avec bruit dans une des plus charmantes vallées des Karpathes. Un pont de fer d’une structure élégante, jeté sur le torrent, débouche dans le village de Méhadia, qui ne se compose que d’une seule rue parfaitement bâtie. Les eaux minérales de Méhadia étaient connues et fréquentées par les anciens ; on voit encore, dans la grotte où coule la principale source, un Hercule armé de sa massue. Cette figure, grossièrement sculptée, est sans doute l’ouvrage des légionnaires romains ; les hussards hongrois ont orné le visage du dieu d’une énorme paire de moustaches. L’empereur François et l’impératrice visitèrent Méhadia en 1817, et y firent construire une maison qui a l’apparence d’un palais. Ce voyage mit les bains en réputation, et les malades de l’Autriche et de l’Allemagne viennent, avec les paysans de la Transylvanie et du Banat, chercher la santé aux neuf sources de Méhadia. Ce village renferme plusieurs établissements où l’on se procure, à un prix modéré, cabinet de bains, logement et bonne table. De grands bassins destinés aux pauvres ont été creusés par les soins du gouvernement autrichien, plus occupé des classes inférieures qu’on ne le pense chez nous. Les invalides de la campagne trouvent, dans deux immenses pavillons partagés en un grand nombre de cellules, un bon gîte qu’ils paient la modique somme de quatre sous par jour ; mais il en est peu cependant qui se permettent cette dépense. Tous les malades d’un village se réunissent et partent en caravane, vers le mois de mai, pour venir camper dans une plaine qui s’étend derrière l’église de Méhadia. Les paysans polonais enveloppés dans leurs capuces brunes, les Valaques couverts de peaux de moutons, et les Zingares17 presque nus, vivent, les uns sous des tentes, les autres dans leurs chariots, plusieurs au grand air. Cette espèce de halte de barbares offre un spectacle plus triste encore que pittoresque.
À côté de cette misère, on rencontre l’aisance. Quand je vins à Méhadia, la première saison des bains commençait, et déjà une société de jolies femmes, de jeunes officiers hongrois et italiens, et quelques souffreteux charitablement laissés de côté, y étaient arrivés pour réparer les fatigues de l’hiver ; on valse tant à Vienne ! Là, au milieu des Karpathes, dans un pays que bien peu de Français connaissent, j’ai entendu parler de Paris, de nos modes, de nos romans, et de M. de Talleyrand qui se mourait alors. Je me croyais à Bagnères-de-Bigorre. Les sites les plus pittoresques fournissent aux malades (c’est le mot de convention) des buts de promenades aussi efficaces que les eaux. La course que l’on fait d’abord est celle des grottes d’Hercule. On appelle ainsi cinq excavations unies entre elles et formées par la nature, qui a su trouver dans ses jeux des ogives et des arcades presque aussi parfaites que celles de nos vieilles églises. Les grottes d’Hercule exercent toutes les imaginations poétiques du lieu ; on se réunit sous leur sombre voûte à la tombée de la nuit, pour se raconter des histoires de voleurs et de sorciers. Les autres points d’excursion n’ont pas moins d’attraits. Des chemins ombragés et bien tracés sillonnent les flancs des montagnes, où brillent, à travers des bouquets de mélèzes, les dômes de zinc de nombreux kiosques ; tout annonce chez les autorités locales un zèle que récompense chaque année un accroissement de visiteurs. — Les eaux de Méhadia sont sulfureuses, mais elles renferment quelques principes alcalins qui leur donnent un goût assez agréable ; la plus forte des neuf sources atteint une température de 55 degrés.
Méhadia est un de ces lieux dont on s’éloigne avec le désir de les revoir un jour. Je quittai à regret ce charmant hameau pour retourner à Orsova. Je n’avais plus rien, cette fois, à démêler avec la police, mais je devais m’adjoindre un agent du lazaret et un douanier en l’absence desquels je n’aurais pu passer la frontière. Le régiment Illyrie-Valaque était rangé en bataille dans la plaine ; j’admirai son excellente tenue et la précision avec laquelle il exécutait les manœuvres ; à l’exception des fantassins hongrois, l’Autriche n’a pas de plus belles troupes que ses colons militaires.
À peu de distance d’Orsova, dans une île du Danube, s’élève la forteresse de Neu-Orsova18. Cette place, comme Belgrade, n’appartient plus aux Turcs que par tolérance, et ils ne la conservent que par amour-propre. Sur le flanc de la haute montagne qui domine entièrement la côte occidentale de l’île, on distingue une tourelle, reste du fort Sainte-Élisabeth, et d’où l’on pourrait foudroyer Neu-Moldava. Le petit torrent de la Bacha sépare le Banat de Témesvar19 de la Valachie ; l’agent du lazaret20 voulait à toute force me laisser sur la rive droite du ruisseau et m’obliger à le traverser mon bagage sur l’épaule ; un serrement de main, rendu significatif par quelques swanzigers21, triompha de ses scrupules, et la carriole me conduisit à l’autre rive où me reçut un sergent valaque.
Constantin Ghika, spathar, c’est-à-dire généralissime de Valachie, avait eu la bonté de me munir de quelques lettres de recommandation. Celle dont j’usai d’abord était adressée au commandant du chétif village de Wurstschérova pour le prier de me fournir un moyen de transport jusqu’à Skéla22. Cet officier ne put que me donner le choix entre un cheval sauvage et une petite barque presque pourrie ; comme je tenais à voir la Porte-de-Fer, je me décidai pour la barque, qu’il fallut d’abord remettre à flot. Je partis enfin avec un soldat qu’on me dit être le meilleur rameur de sa compagnie. Après une demi-heure de fatigue et de peine, nous approchâmes des brisants. Le Danube, alors dans toute la crue de ses eaux, roulait des vagues énormes ; aussi, de tous les rochers qui s’étendent sans interruption d’une rive à l’autre, un seul, d’une forme singulière, se montrait au-dessus de l’écume jaunâtre que, comme un monstre marin, il paraissait vomir. Tout entier au spectacle que j’avais devant les yeux, je laissais ma rame aller à la dérive ; je m’aperçus bientôt que le soldat valaque en faisait autant, et que la nacelle était entraînée vers l’écueil ; nous voulûmes tenter de le tourner, mais nous étions infailliblement perdus, si, mettant de côté tout amour-propre déplacé, mon pilote n’eût préféré regagner le bord. Là nous trouvâmes, couché à l’ombre d’un taillis, un malheureux déguenillé qui, après quelques paroles échangées avec mon guide, sauta dans la barque en m’invitant à le suivre. Il prit la rame, se signa trois fois, et passa la Porte-de-Fer, comme s’il se fût joué des flots qui grondaient autour de nous. La physionomie de cet homme avait un beau caractère que je retrouvai fréquemment chez les paysans de l’ancienne Dacie. Une longue chevelure noire, un regard fier, le nez aquilin, tout, dans sa tête expressive, semblait annoncer cette origine romaine dont s’enorgueillissent tant les Valaques.
À Skéla, je me procurai facilement un chariot pour me rendre à Czernetz23, où je reçus chez M. Glogovéano, administrateur du district, l’hospitalité la plus franche et la plus amicale. Czernetz eut beaucoup à souffrir pendant la guerre de 1828. Des partisans turcs traversaient chaque jour le Danube pour piller les habitations riveraines, et, lorsqu’ils étaient en force, ils venaient jusqu’à la ville. Le calme règne enfin à Czernetz depuis six ans ; mais comme le voisinage du fleuve, loin d’être dangereux, devient aujourd’hui un gage de prospérité, on a pris le parti fort sage d’abandonner l’ancien emplacement, qui était humide et malsain, pour élever une cité nouvelle sur la rive du Danube. Le gouvernement a fait des concessions de terrain, et le taux modéré qu’il y a mis est un véritable encouragement donné aux entrepreneurs ; les premières places, celles qui avoisinent le Danube, n’ont été vendues qu’à raison de douze sous la toise. Le lazaret est terminé, la maison commune et quelques bâtiments particuliers sont en construction, et dans peu d’années la moderne Czernetz aura plus d’importance que l’ancienne. Elle doit devenir, en effet, le comptoir où la Servie et la Valachie, continuant à marcher dans la voie qui s’ouvre devant elles, échangeront leurs produits. Une vieille tour apparaît comme l’ombre du passé non loin des travaux de la génération présente, et au milieu des ruines de Séverin. C’est un débris du système de fortifications que les Romains avaient adopté sur les deux rives du Danube. Entre Drenkova et Skéla, on remarque, de temps à autre, des restes de tourelles et de bastions dont plusieurs ont été restaurés pour servir d’abri aux vedettes du cordon sanitaire. La tour de Séverin s’élève à côté des derniers vestiges du fameux pont que Trajan avait fait construire par Apollidore de Damas pour passer en Dacie, et que son successeur jugea prudent de renverser, parce que les Barbares, à leur tour, s’en servaient pour envahir le territoire romain. Lorsque les eaux sont basses, on aperçoit encore quelques piles de ce pont, qui fut remarquable parmi les œuvres hardies et gigantesques dont les anciens maîtres du monde ont couvert leur empire. »

Édouard Thouvenel, Revue des Deux Mondes – 1839 – tome 18.djvu/558

Notes :
1 Serbe soit la rive droite du Danube

2 Le prince Miloš Obrenović (1780 ou 1783-1860)
3 Smederovo, la plus grande citadelle danubienne, érigée au confluent du Danube et de la Čezava par Djurdje Branković et sa femme d’origine byzantine, la terrible Jerina (1815-1882). Impressionnante par sa taille et l’épaisseur de ses murs, construite par des milliers de paysans et d’ouvriers, elle tombera aux mains des Ottomans en 1459.

« Quand Jerina bâtit Smederovo
Et m’ordonna de travailler
J’ai peiné pendant trois ans… »

raconte le héros d’un chant populaire serbe. La forteresse est bombardée en 1944. Aujourd’hui Smederovo est une ville et un port serbe.
4 Djurdje Branković (1377-1456)
5 Moldova Nouǎ Moldova, rive gauche (Roumanie)
6 Golubac (Castrum Columbarum), en serbe Голубачки град (Golubački grad), sur la rive droite (Serbie), citadelle construite au XIVe siècle par les Hongrois ou les Serbes. Elle changera d’occupants à de nombreuses reprises durant l’histoire.
7 Voir La légende de Babakaï sur ce site.
8 L’architecte d’origine syrienne Apollodore de Damas dit le Damascène, concepteur du pont « de Trajan » qui fut construit à Drobeta-Turnu Severin. Voir l’article sur ce site Le Pont de l’empereur romain Trajan sur le Danube à Drobeta : un extraordinaire exploit architectural
9 Drenkova
10 La tartane est un bateau à voile caractéristique de la Méditerranée.
11 Donji Milanovac, petite ville sur la rive gauche du Danube serbe
12 Védran
13 Le comte hongrois István Széchenyi (1791-1860)
14 En fait les Bains de Bǎile Herculane (Roumanie)
15 Caransebeš (Roumanie)
16 Espadrilles
17 Les Tsiganes
18 Sur l’île d’Adah-Kaleh disputée par les Autrichiens pour sa position stratégique au milieu du fleuve.
19 Timisoara, principale ville du Banat
20 Établissement où les voyageurs étaient mis en quarantaine en temps d’épidémie
21
Pourboire
22 Schela Cladovei, aujourd’hui Drobeta Turnu Severin, préfecture du Judets de Mehedinţi et port roumain important sur le Danube (rive gauche)
23 Cerneţi, quartier de Drobeta-Tutnu Severin,

Le bassin du Danube, un espace cohérent ? par Jacques Bethemont

« Les dysfonctionnements de l’espace danubien »

« La majeure partie du Danube a longtemps été unifiée dans le cadre de l’Empire austro-hongrois qui avait obtenu le principe de l’internationalisation du fleuve lors du traité de Vienne. Bien avant cette date, les autrichiens avaient entrepris d’améliorer la navigation sur le cours du fleuve dans les limites d’un espace impérial qui allait de l’aval de Passau à l’amont de Belgrade jusqu’en 1878. Par la suite, le recul de l’Empire ottoman et l’indépendance de fait de la Valachie et de la Bulgarie permirent d’étendre le système navigable sur le cours aval du Danube. Restait le problème de la Serbie dont il est inutile de préciser qu’il ne fut pas résolu du temps de l’Empire.

Le brassage des invasions et le reflux de la puissance turque avaient laissé dans un espace souvent uniforme, une mosaïque de peuples que séparaient leurs langues ou leurs religions avec, parfois, des frontières abolies mais encore sensibles comme celle qui séparait la Hongrie de la Valachie. Dans ce contexte social et politique délicat, le Danube apparaissait comme un facteur d’unité, d’autant que les problèmes frontaliers n’empêchaient pas l’acheminement vers les ports de la mer Noire du blé destiné à l’Europe du Nord et au Royaume-Uni. Cette activité amenait une incessant brassage de population et l’existence d’une culture danubienne paraissait évidente en dépit de la diversité des langues, jusqu’à ce que le sort des armes et l’exacerbation des nationalismes amènent le démembrement de l’Empire austro-hongrois.

Le Bassin du Danube n’est donc pas assimilable à un espace cohérent et il reste pour l’essentiel affecté par des tensions frontalières qui dégénèrent régulièrement en conflits armés dont le dernier en date ne paraît pas définitivement clos. Dans ce contexte difficile, la Commission du Danube joue un rôle de conciliation qui pour être officiel n’en est pas moins modeste. Témoignent de ces multiples contradictions, d’un côté l’échec de Gabčikovo entrepris dans le cadre de deux nations réunies dans  un un même ensemble économique, la CAEM (COMECOM), de l’autre la réalisation des deux barrages des Portes-de-Fer, mené à bien dans le cadre d’une coopération entre deux nations, la Roumanie et la Yougoslavie, appartenant à deux ensembles supposés antagonistes. »

Sources :
Bethemont Jacques, « Le fleuve et la structuration de l’espace » in Les grands fleuves, entre nature et société, « Le fleuve et la structuration de l’espace », Armand Colin/VUEF, Paris 2002, p. 228

De Singidinum à Belgrade ou l’histoire contrariée de la « Ville Blanche » en quelques dates…

Le siège de Belgrade en 1717 par les armées de l’Empire autrichien sous le commandement d’Eugène-Carignan de Savoie (1663-1736)


5500-3500 av. J.-C. : civilisation néolithique de Vinča, elle-même précédée et/ou accompagnée à ses débuts  par la culture de Starčevo (6200-5500 av. J.-C.), dite civilisation de la « Vieille Europe ».

600 av. J.-C. : des tributs scythes et thraces s’installent sur le territoire actuel de la Serbie.

279 av. J.-C. : le nom de Singidinum, cité fondée par la tribut celte des Scordiques, apparaît pour la première fois.

91 av. J.-C. : Singidinum est occupée par les Romains. La cité devient le quartier général de la IVème légion « Flavia Felix ».

Le futur empereur Jovien (Flavius Claudius Jovianus, vers 331-364) nait à Singidinum, alors capitale de la Mésie romaine. Un pont est construit sur le Danube.

378 ap. J.-C. : les Goths détruisent Singidinum.

395 : Singidinum est rattaché à l’Empire romain byzantin ou Empire romain d’Orient. La ville regarde vers Constantinople

441 : les Huns conquièrent Singidinum.

450 : les Sarmates s’emparent de Singidinum.

470 : des tributs Goths conquièrent Singidinum.

488 : les Gépides prennent Singidinum.

504 : les Ostrogoths de Théodoric le Grand (vers 454-526) reconquièrent Singidinum.

510 : l’Empire byzantin reprend Singidinum suite à un traité de paix.

535 : la ville est rebâti sur l’ordre de l’empereur byzantin Justinien Ier (vers 483-565).

584 : les Avars conquièrent Singidinum.

592 : la ville est à nouveau reprise par l’Empire byzantin.

630 : des tributs slaves s’emparent de Singidinum.

827 : les Bulgares conquièrent la ville.

878 : première mention du nom slave de Belgrade (La Ville Blanche) dans une lettre du pape Jean VIII au prince bulgare Boris Ier  l’informant qu’il démet de ses fonctions l’évêque de la ville coupable de débauche.

896 : les Hongrois font le siège de Belgrade.

971 : l’Empire de Byzance reprend la ville.

976 : l’empereur macédonien Samuilo (Samuel Ier de Bulgarie, 958-1014) conquiert la ville.

1018 : Byzance reprend une nouvelle fois possession de Belgrade.

1096 : les Hongrois détruisent la ville qui reste rattachée à Byzance. Cette même année passent à ses pieds des armées de Croisés en route vers Jérusalem.

1127 : les Hongrois détruisent à nouveau Belgrade et se servent de ses pierres pour ériger sur la rive gauche de la rivière Sava, la forteresse de Zemun.

1147 : Une nouvelle croisade traverse Belgrade.

1154 : les armées byzantines détruisent la forteresse de Zemun et ramènent les pierres à Belgrade pour y reconstruire la forteresse de Kalemegdan.

1166 : création d’un premier État serbe indépendant dont le prince Stefan Ier Nemanjić (1113-vers 1200), est couronné roi.

1182 : retour de Belgrade dans le royaume de Hongrie

1185 : la ville revient dans l’empire byzantin après des négociations diplomatiques.

1189 : l’empereur Frédéric Barberousse traverse Belgrade à la tête des armées de la troisième Croisade.

1219 : indépendance de l’église orthodoxe serbe

1230 : les Bulgares conquièrent Belgrade.

1232 : reprise de Belgrade par les Hongrois

1284 : la Hongrie offre Belgrade au roi Stefan Dragutin (vers 1251-1316), fils d’Hélène d’Anjou. La ville passe pour la première fois sous autorité serbe.

1316 : la ville est incendiée par le roi Stefan Uroš Milutin II (1253-1321).

1319 : la ville redevient hongroise.

1346 : le roi serbe Stefan Dušan Nemanjić (vers 1308-1355) est couronné premier empereur des Serbes et des Grecs.

1371 : éclatement de l’Empire serbe. Invasion de la Serbie par les troupes ottomanes (1371-1375)

1402 : Belgrade est donnée par la Hongrie au despote Stefan Lazarević (vers 1377-1427) qui la reconstruit et en fait la capitale de la Serbie.

1427 : mort de Stefan Lazarević

1440 : Belgrade est assiégée en vain par les troupes ottomanes du sultan Murad II (1404-1451). Cent mille soldats et deux cents bateaux encerclent alors la ville.

Juillet 1456 : retour des Ottomans devant Belgrade. Le sultan Mehmed II (1432-1481) est blessé. Le siège est un échec pour les troupes de la « Sublime Porte » et la ville ne capitule pas.

Siège de Belgrade en 1456

1521 : prise de Belgrade par Soliman le Magnifique (1495-1566) à la tête d’une armée imposante de trois cent mille hommes. Une longue occupation ottomane commence. Les hommes de la ville sont déportés à Constantinople.

1594 : le vizir Sinan Pacha (1506-1596) fait brûler les reliques de saint Sava sur la colline de Vračar.

1660 : début de la construction de la mosquée de Bajrakli

1688 : l’Empire autrichien prend Belgrade, ses armées pillent la ville, déjà saccagée par les troupes ottomanes au moment de leur retraite.

1690 : Belgrade est reprise par les Ottomans.

1699 : Traité de paix de Karlowitz entre l’Empire autrichien et l’Empire ottoman

1717 : les armées autrichiennes sous le commandement du Prince Eugène de Savoie-Carignan (1663-1736) reconquièrent Belgrade. La cité est reconstruite et la forteresse agrandie et renforcée.

Carte française du siège de Belgrade par les troupes impériales sous le commandement du Prince Eugène de Savoie (1717)

1719 : début du « règne » de Charles Alexandre de Würtemberg (1684-1737)

1723 : construction d’un système de défense de la ville par le général et ingénieur d’origine suisse, Nicolas Doxat de Demoret (1682-1738), considéré comme le « Vauban » autrichien.

1726 : les familles serbes sont chassées du quartier allemand de Belgrade.

Plan de Belgrade (1739)

1739 : Belgrade retombe aux mains de l’Empire ottoman au terme d’un traité de paix (Traité de Belgrade). De nombreux habitants s’enfuient.

7 octobre 1789 : les armées autrichiennes, commandées par le maréchal Laudon (1717-1790) reprennent Belgrade.

Siège de Belgrade en 1789 ; l’archiduc François de Habsbourg, futur empereur François II / I, avec le Maréchal Laudon sur le mont Avala au-dessus de Belgrade. Lithographie de Franz Wolf à partir d’un modèle réalisé par Johann Nepomuk Hoechle.

1791 : retour de Belgrade dans l’Empire ottoman à la suite du Traité de Sistova (Svishtov).

1801 : les Janissaires ottomans en révolte sèment la terreur dans la ville. Des dizaine de nobles serbes sont tués, le pacha lui-même est étranglé.

1804 : première insurrection serbe contre l’occupant ottoman menée par Djordje Petrović (1752?-1817) dit Karadjordje (Georges le noir).

27 décembre 1806 : libération de Belgrade. La ville devient la capitale de la Serbie.

1811 : Djordje Petrović dit Karadjordje est choisi comme souverain héréditaire de la Serbie.

1813 : Belgrade est de nouveau reprise par les Ottomans. Djordje Petrović dit Karadjordje doit s’enfuir.

Printemps 1815 : deuxième insurrection dirigée par Miloš Obrenović (1780-1860). Autonomie politique partielle de la Serbie toujours dans l’empire ottoman.

Miloš Obrenović (1780-1860)

1817 : assassinat, sur ordre de Miloš Obrenović, de Djordje Petrović dit Karadjordje revenu en Serbie.

1823 : construction de la maison d’un noble serbe qui deviendra la plus célèbre des tavernes de Belgrade.

1830 : autonomie de la Serbie.

1840 : ouverture du premier bureau de poste à Belgrade.

1841 : construction de la cathédrale Saint-Michel.

1844 : fondation du Musée national.

1862 : des émeutes ont lieu suit à l’assassinat d’un jeune serbe par des soldats ottomans.

1867 : départ des ottomans et remise des clefs de la forteresse du Kalemegdan et de toutes les garnisons turques à Miloš Obrenović par le pacha turc Ali-Riza le 24 avril.

1868 : réforme de l’alphabet serbe. Assassinat de Miloš Obrenović le 28 mai.

1876 : conflits serbo-turc et turco-russe.

1878 : le congrès de Berlin reconnaît l’indépendance de la Serbie.

1882 : proclamation du royaume de Serbie sous le règne de Milan Ier de Serbie (Milan Obrenović, 1854-1901)

1883 : première ligne téléphonique à Belgrade.

3 janvier 1889 : abdication de Milan Ier de Serbie. Il s’installe à Paris.

1893 : Alexandre Obrenović (1876-1903), fils de Milan Ier de Serbie s’empare du pouvoir. Premiers éclairages publics électriques à Belgrade.

1894 : premier tramway électrique. Début de la construction de la cathédrale saint Sava sur la colline de Vračar. Elle mettra toutefois plus d’un siècle à être achevée.

10 juin 1903 : assassinat du roi Alexandre Ier de Serbie (Alexandre Obrenović) par un groupe d’officiers nationaliste, membres de la « Main Noire ».

22 septembre 1904 : couronnement de Pierre (Karadjordjević) Ier de Serbie (1844-1921).

1912 : première guerre balkanique.

1913 : deuxième guerre balkanique.

1914 : Pierre Ier de Serbie, malade, cède le pouvoir à son fils Alexandre (1888-1934). L’archiduc François-Ferdinand est assassiné à Sarajevo. L’Autriche-Hongrie déclare la guerre à la Serbie et prend Belgrade. La ville est libérée après la contre-offensive de Cer.

Bombardement de Belgrade depuis le Danube par un monitor autrichien

1915 : Belgrade retombe aux mains des troupes austro-hongroises. Exode de ses habitants vers l’Albanie.

Ier novembre 1918 : libération de Belgrade qui devient la capitale du royaume des Serbes, Croates et Slovènes le Ier décembre. Ce même jour a lieu la proclamation de la naissance de la Yougoslavie. Son nom officiel de Yougoslavie ne sera adopté toutefois qu’en 1929.

21 décembre 1920 : le général français Franchet d’Espèrey (1856-1942) est proclamé citoyen d’honneur de Belgrade et Voïvode de l’armée serbe.

1921 : mort du roi Pierre Ier de Serbie. Son fils Alexandre lui succède.

1922 : mariage d’Alexandre Ier de Serbie avec Marie de Roumanie (1900-1961).

1924 : construction de la résidence royale sur la colline de Dedinje.

1927 : inauguration de l’aéroport de Belgrade.

1929 : proclamation de la dictature royale. Le royaume des Serbes, Croates et Slovènes devient la Yougoslavie. Première station de radio de Belgrade.

1934 : obsèques du roi Alexandre Ier de Yougoslavie, assassiné à Marseille par des Oustachis croates. Une régence est instituée.

1935 : construction du pont de Pančevo qui relie les deux rives du Danube.

25 mars 1941 : la Yougoslavie devient l’alliée du régime nazi.

27 mars 1941 : manifestations d’allégresse dans Belgrade suite au renversement du prince Paul de Serbie (1914-2009) et de l’installation de Pierre II de Serbie (1923-1970) sur le trône.

6 avril 1941 : bombardement par Hitler de Belgrade pourtant proclamée ville ouverte et invasion de la Yougoslavie par les troupes nazies.

17 avril 1941 : capitulation de la Yougoslavie.

9 mai 1941 : refus de la capitulation par Draža Mihailović (1893-1946).

Novembre 1941 : début de la guerre civile entre monarchistes et communistes.

Mai 1942 : Belgrade est proclamée « Judenfrei » par les autorités nazies.

16 avril 1944 : le bombardement de Belgrade par l’aviation alliée fait un millier de morts

20 octobre 1944 : la capitale serbe est libérée par les partisans de Tito (Josip Broz, 1892-1980) et les troupes soviétiques.

7 mars 1945 : Tito est nommé Premier ministre de la Yougoslavie. Il sera élu président de la république fédérale de Yougoslavie le 11 novembre 1945 après la victoire du parti communiste aux élections générales.

1946 : exécution du général Mihailović.

30 juillet 1948 : ouverture de la Conférence diplomatique internationale sur le Danube et la navigation danubienne à Belgrade. Signature de la Convention de Belgrade relative au régime de la navigation sur le Danube le 18 août 1948.

1958 : naissance de TV-Belgrade.

1961 : première conférence des pays non-alignés à Belgrade.

Été 1968 : manifestations d’étudiants contre la bureaucratie communiste et mouvements de protestation contre l’invasion de la Tchécoslovaquie par l’Armée rouge.

4 mai 1980 : mort du maréchal Tito. Son enterrement a lieu le 8 mai.

1987 : Slobodan Milošević (1941-2006) prend le pouvoir au sein du parti communiste yougoslave.

9 mars 1991 : grand mouvement de protestation à Belgrade contre le régime de Slobodan Milošević. La répression fait plusieurs morts.

1992 : embargo contre Belgrade suite à son soutien aux serbes de Bosnie et de Croatie. L’indépendance de la Croatie et de la Serbie sont reconnues par l’Union Européenne.

1995 : inauguration de la première rame de métro à Belgrade en pleine guerre des Balkans.

Fin 1996-début 1997 : importants mouvements de protestations contre Slobodan Milošević à Belgrade.

Printemps 1999 : bombardements de Belgrade et des ponts serbes sur le Danube par l’Otan.

5 octobre 2000 : coup d’état contre Slobodan Milošević.

2003 : assassinat à Belgrade du premier ministre pro-européen Zoran Djindjíć (1952-2003). Le pays s’appelle désormais l’Union de la Serbie et du Monténégro.

2006 : séparation de la Serbie et du Monténégro.

2009 : la Serbie est officiellement candidate à l’Union Européenne.

2010 : victoire à Belgrade de la la Serbie devant la France en finale de la Coupe Davis pour la première fois de son histoire.

2012 : la Serbie obtient le statut de candidat à l’adhésion à l’Union Européenne. Depuis, les négociations perdurent…

Sources :

ABOUT, Edmond, De Pontoise à Stamboul, Éditions Hachette, Paris, 1884
BATAKOVIĆ, Dušan T., Belgrade d’après les gravures anciennes (BN Paris)
BESSON, Patrick, Belgrade 1999, suivi de Les calomniateurs de la Serbie, L’Âge d’Homme, 1999

BUISSON, Jean-Christophe, Le Goût de Belgrade, Mercure de France, Paris, 2001
BUISSON, Jean-Christophe, Histoire de Belgrade, collection tempos, Éditions Perrin, Paris,  2013
CASTELLAN, Georges, Histoire des Balkans, Fayard, Paris 1991
ETEROVIĆ, Ivo, Belgrade aujourd’hui, Éditions Prometej, Belgrade, 2001
NORRIS, David, A., Belgrade, a Cultural History, Oxford University Press, Oxford, 2008
PAVIĆ, Milorad, A short history of Belgrade, Éditions Dereta, 2001
PIŠTALO, Vladimir, Millénaire à Belgrade, Éditions Phébus, Paris, 2008
VELIMIROVIĆ, Nicolas, Vie de saint Sava, L’Âge d’Homme, 2001.
YOUGOSLAVIE, Pierre II de, Mémoire d’un roi, Éditions Denoël, Paris, 1955

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