Le Danube et les esturgeons : une longue et belle histoire contrariée par l’homme …

Ici, sur le fleuve et ses rives, l’homme n’y serait qu’une espèce parmi d’autres s’il n’y jouait pas un rôle à la fois d’aménageur et de destructeur dont les conséquences se mesurent déjà aujourd’hui et paradoxalement également un rôle de protecteur de l’environnement qu’il s’évertue à détruire par ailleurs !

Luigi Ferdinando Marsigli, Ardea Viride-Flavescens, Danubius Pannonico-Mysicus, 1726

De nombreuses espèces d’oiseaux séjournent dans le delta et, pour certaines espèces, tout au long des rives du fleuve, de façon sédentaire ou pendant leur migration annuelle : harles bièvre, piette, hupées, grèbes, cormorans, cygnes, hérons et butors, bernaches, oies cendrées, rieuses, des moissons, garrots à oeil d’or, fuligules morillon, milouin, nettes rousses pélicans blancs et frisés, ibis falcinelles, butors, pygargues à queue blanche, sternes, chouettes et hiboux, pics, phragmites, rousserolles, busards, milans et faucons divers et autres rapaces familiers des zones humides. Cent quatre-vingt espèces y sont reconnues comme nicheuses et quatre-vingt dix-huit considérées comme hivernantes ou de passage au moment de la migration. Toute cette avifaune se rencontre sur le delta, et en amont de celui-ci, sur les grands affluent danubiens faisant du fleuve, de son delta et de ses rivières, de leurs îles et de leurs rives, un paradis pour la biodiversité.

Mais le Danube c’est aussi les poissons et parmi eux le plus fascinant et le plus élégant de tous, emblématique du fleuve, l’esturgeon.

Le Danube et les esturgeons : un poisson plus ancien que le fleuve lui-même et une très longue histoire commune

Pêche à l’esturgeon dans le delta du Danube en 1939, photo domaine public

   « Nous fûmes conduits alors dans un monastère grec, où l’on donna une chambre assez jolie mais qui n’était pas meublée, et dans laquelle nous devions passer la nuit. Les fenêtres, au lieu d’être vitrées, étaient couvertes de membranes d’esturgeons qu’on prend dans le Danube. »
Adam Neale, Voyage en Allemagne, en Pologne, en Moldavie et en Turquie, Paris 1818

« Au printemps, ils affluent en masse dans les baies et près des embouchures des fleuves, où ils apparaissent en très grand nombre pour frayer ».
Extrait d’un chapitre consacré aux esturgeons dans les Annales du musée d’Histoire naturelle de Vienne, publiées en 1836

   « Quant aux poissons du Danube, ils sont excellents, grands et beaux comme ce fleuve. Ce sont principalement la lamproie, la perche, le brochet, le silurus glanus, le saumon, la carpe et l’énorme esturgeon, qui présente aux environs de Georgeo1 jusqu’à neuf pieds de longueur, et fournit en abondance un excellent caviar, qui remplace, sans pourtant les valoir, nos huîtres, dont les Principautés sont privées, faute de communications. »
J. A. Vaillant, La Romanie ou Histoire, Langue, Littérature, Orographie, Statistiques des peuples de la langue d’or, Abdaliens, Vallaques et Moldaves résumés sous le nom de Romans,  tome troisième, « Statistiques, Les poissons »,  Artus Bertrand Éditeur, Paris, 1844, p. 25
Giurgiu ou San Giorgio, Гюргево en bulgare, ville fondée au XIVe siècle par des marchands génois qui donnèrent à celle-ci le nom du saint protecteur de Gênes.

Retour de pêche à Vylkove (Valcov), photo collection Bibliothèque Nationale d’Autriche

Poissons emblématiques du fleuve, six espèces d’esturgeons peuplaient autrefois le Danube. Le plus gros d’entre eux, l’esturgeon Beluga (Huso huso), est actuellement le plus grand poisson de rivière au monde.

Les esturgeons appartiennent à un groupe de poissons dont l’origine remonte à environ 200 millions d’années c’est à dire que la présence du poisson sur notre planète précède la naissance d’un avant-  Danube (Ur-Donau) dont l’histoire ne remonte qu’à quelques 25 millions d’année (fin de l’ère tertiaire).  

Mais où sont les esturgeons d’antan ? Aujourd’hui, ils ont déjà disparu du Danube autrichien, slovaque et hongrois. Les trois espèces qui remontent encore ce fleuve — le Béluga (Huso huso), l’Osciètre (Acipenser gueldenstaedtii) et le Sévruga (Acipenser stellatus) — sont menacées d’extinction. Il y a longtemps que les esturgeons n’arrivent plus jusqu’à Vienne, parce que les centrales hydroélectriques et d’autres équipements les en empêchent. Même si leur voyage a été raccourci de façon spectaculaire, de 1 920 à 860 km aujourd’hui (jusqu’à l’usine hydroélectrique roumano-serbe de Djerdap), ils sont (seraient) toujours de retour au mois d’avril en aval de celle-ci. Leur « mémoire génétique », pour reprendre le terme des chercheurs, les appelle depuis 200 millions d’années à retourner et regagner le lieu de leur naissance.

Luigi Ferdinando Marsigli, Danubius Pannonico-Mysicus, 1726

La surexploitation des esturgeons du Danube : une gestion de la faune piscicole danubienne par l’homme déplorable !

Le bassin du Danube abrite les plus importantes populations d’esturgeons au monde. Des populations viables d’esturgeons sauvages, uniques en Europe, vivent encore en Roumanie et en Bulgarie. En raison de la pêche — jadis permise, mais aujourd’hui interdite — de cette espèce de poissons migrateurs qui ont fait leur apparition il y a 200 millions d’années, leur nombre n’a cessé de diminuer. Dans le passé, 6 espèces d’esturgeons nageaient et se reproduisaient dans le Danube, pourtant deux d’entre elles – l’esturgeon de rivière à ventre lisse et l’esturgeon européen, le plus rare — n’ont plus été signalées depuis longtemps dans les eaux du fleuve.

Une étude du marché du caviar de Roumanie et de Bulgarie réalisé par le Fonds Mondial pour la Nature – Roumanie fournit des données inquiétantes sur le sort de ces poissons très anciens vivant dans le Danube. Malgré le cadre légal très restrictif, qui interdit totalement la pêche dans les deux pays, du caviar obtenu illégalement y est mis en vente.

Luigi Ferdinando Marsigli, Danubius Pannonico-Mysicus, 1726

   Magor Csibi, directeur du Fonds Mondial pour la Nature Roumanie confiait :
   « Nous avons saisi 14 échantillons de Roumanie, 14 de Bulgarie et deux d’Autriche dont on a affirmé qu’ils provenaient de fermes de Bulgarie. 33% des échantillons – soit 10 sur les 30 soumis à l’analyse – étaient légaux, ils portaient l’étiquette correcte et tout était en ordre. 66% des échantillons – soit deux tiers – provenaient de sources illégales. Quelqu’un qui arrive dans la région et souhaite acheter du caviar a 66% de chances de tomber sur un produit illégal. Donc, non seulement le braconnage et la vente illégale existent, mais on les pratique de façon ouverte, vu que sur 5 des échantillons il était écrit que le caviar provenait d’esturgeons sauvages – alors que leur pêche est interdite par la loi. Pour 4 des échantillons, le caviar provenait des esturgeons béluga. Espèce en danger, le béluga est le plus grand de tous les esturgeons. 8 échantillons sur les 30 n’avaient pas l’étiquette requise par la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages pour être vendus dans l’UE.

Afin de contribuer à la conservation de cette espèce, le Fonds Mondial pour la Nature — Roumanie a mis en œuvre un projet Life + (Information et communication), dans le cadre duquel les pêcheurs et les compagnies qui produisent et vendent du caviar ont pu exprimer leurs opinions sur la situation des esturgeons. Cristina Munteanu, coordinatrice du projet explique : « 83% des pêcheurs sont d’avis que si on leur permettait de continuer à pêcher l’esturgeon, cela n’affecterait pas les populations de poissons. Pourtant, 67% des pêcheurs sont conscients du fait que le nombre des esturgeons enregistre une tendance à la baisse. Le fait que la pêche est leur unique source de revenu les détermine à voir les choses de cette façon. « 65% d’entre eux reconnaissent que les pêcheurs qui attrapent accidentellement des esturgeons et ne les relâchent pas ou qui font tout simplement du braconnage portent atteinte aux populations d’esturgeons. Ils souhaiterait collaborer avec les autorités, mais 39% d’entre eux doutent que cela puisse résoudre le problème. Par ailleurs, 80% des pêcheurs aimeraient voir lever cette interdiction de pêcher l’esturgeon et affirment que leurs revenus ont diminué après son introduction en 2006. »

Les autorités de contrôle et les facteurs de décision trouvent que la mesure d’interdiction de la pêche est nécessaire et qu’elle serait encore plus efficace si elle était soutenue par des sanctions plus dures. Au bout de six ans de prohibition, la situation semble avoir échappé au contrôle en Roumanie, pays qui à l’époque communiste comptait parmi les principaux exportateurs de caviar au monde et rivalisait avec l’URSS et la Chine. Le programme de repeuplement du Danube avec des alevins, qui s’est étendu sur plusieurs années n’a lui non plus porté ses fruits. Pire encore, on n’a même pas évalué l’efficacité de ce programme, affirment les autorités.

De l’avis de Lucia Varga, ministre déléguée des eaux, des forêts et de la pisciculture, il est possible de protéger les esturgeons en Roumanie et de refaire l’espèce par le maintien de la prohibition et non seulement. « Les efforts déployés par les autorités et les ONG locales ne suffisent pas. Il faut que ces efforts s’élargissent à l’échelle régionale et européenne. Nous avons fait des démarches au sein des conseils ministériels, lors desquels nous avons souligné combien il est important de soutenir l’aquaculture pour réduire la pression sur les ressources naturelles et de créer un Comité pour la Mer noire. Heureusement, la commissaire européenne Maria Damanaki s’en préoccupe et nous espérons pouvoir initier dès l’automne prochain le dialogue portant sur la tenue en Roumanie d’une réunion à ce sujet. Selon les informations que nous détenons, le braconnage est assez intense dans le Danube, raison pour laquelle nous avons décidé de réorganiser l’Agence de la pêche et de l’aquaculture et de renforcer le contrôle et le suivi, car le personnel et les équipements sont insuffisants. »

La demande de caviar a amené la surexploitation et par conséquent la régression dramatique de la population d’esturgeons sauvages. Voilà pourquoi depuis 1998 toutes les espèces d’esturgeons sont répertoriées dans les annexes de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages, CITES.

Huso huso (Béluga ou Grand esturgeon) l’esturgeon emblématique du Danube, le plus grand poisson d’eau douce au monde à l’heure actuelle. Sa présence sur la terre, comme celles des 25 autres espèces d’esturgeons, remonte à environ 200 millions d’années. Il peut atteindre une longueur de 400-500 cm, un poids de 400-600 kg et un âge de 100 ans. Maturité atteinte pour les mâles vers 14-18 ans et pour les femelles vers 16-23 ans. Cycle de reproduction tous les 4-6 ans.

Le plus gros Huso huso pêché dans le Danube pesait 882 kg et le plus gros Huso huso jamais pêché au monde a été pêché dans la Volga en 1827. Il pesait 1500 kg et mesurait plus de 9 m de long. Cycle de reproduction tous les 4-6 ans.
En danger d’extinction (liste IUCN) voire déjà disparu à cause de la pêche intensive, du braconnage, de la construction de barrages et de la pollution.

Les autres espèces de la famille des esturgeons (classe des Osteichthyes, ordre des Acipensriformes) de la région ne se portent pas mieux :

Acipenser guldenstaedtii (osciètre ou esturgeon du Danube), en danger d’extinction, liste rouge de l’IUCN

Acipenser nudiventris, en danger d’extinction, liste rouge IUCN, probablement disparu des eaux danubiennes

Acipenser ruthenus, vulnérable, liste rouge IUCN

Acipenser stellatus, en danger d’extinction, liste rouge IUCN

Acipenser sturio, en danger immédiat d’extinction liste rouge IUCN, disparu des eaux danubiennes

Les esturgeons de la mer Noire et leur pêche en Roumanie par René Musset1

Cet article, publié en 1935 par le géographe René Musset dans le Bulletin des Annales de géographie, relayait déjà à cette époque les inquiétudes de certains scientifiques comme celles du naturaliste, biologiste et océanographe Grigore Antipa quant à la pêche excessive de ce poisson dans le Danube et son delta.

« Les esturgeons de la mer Noire sont, non l’esturgeon ordinaire (Acipenser sturio), faiblement représenté, à la limite de sa zone de distribution, mais, par ordre d’importance économique, le huso (Hudo huso, morun des Roumains), l’ « esturgeon de la mer Noire » {Acipenser Giildenstaedtii), l’esturgeon étoile (Acipenser stellatus, pastruga ou truite du Danube des Roumains). Le sterlet (Acipenser ruthenus) et ГAcipenser glaber, poissons, adaptés à l’eau douce, des fleuves affluents de la mer Noire, apparaissent exceptionnellement dans la mer près des embouchures, là où les eaux sont adoucies ; le premier remonte le Danube jusqu’à Vienne, rarement jusqu’en Bavière, et les cours inférieurs de ses affluents ; le second a le même domaine, mais remonte un peu moins haut.

Le huso est le géant de l’espèce et peut peser plus de 1 000 kg., fournir en outre plus de 100 kg. de caviar, « une vraie fortune » ; la femelle, en moyenne, pèse 250 kg., avec 25 kg. de caviar, et représente, nous dit-on, par sa viande et son caviar la valeur commerciale de cinq paires de bœufs (il s’agit de bœufs roumains). L’esturgeon de la mer Noire pèse de 20 à 30 kg., exceptionnellement 60 et même 120 kg. L’esturgeon étoile ne pèse que 6 à 8 kg. et peut atteindre 20 kg. Tous ces animaux se croisent ; de là des formes très variées.

Ces poissons vivent habituellement dans la mer, la plupart du temps à une profondeur de 40 à 70 m. pour l’esturgeon de la mer Noire, un peu plus profondément pour le huso, tous deux à une distance limitée de la côte, tandis que l’esturgeon étoile, le plus euryhalin, se trouve partout dans la mer Noire. Tous remontent les fleuves pour la reproduction (qui se fait aussi, mais moins souvent, dans la mer, près des bouches des fleuves ou dans les limans [lacs saumâtres] ; les frayères du Danube sont des bancs de sable ou des bancs rocheux élevés. Ils remontent, en nageant près du fond, où le courant est moins fort, lentement, avec des séjours de repos dans les fosses profondes ; le retour à la mer se fait au contraire dans les couches supérieures de l’eau, aidé par le courant. Quelques géants (on a péché un vieil huso de 820 kg.), vieux et stériles, ne quittent plus la mer. — Le moment de la ponte est déterminé par la température de l’eau ; elle se fait en fin mai et début juin pour l’esturgeon étoile, entre la mi-avril et la mi-juin pour l’esturgeon de la mer Noire, du début de mai à la mi-juin pour le huso.

La pêche a lieu dans la région littorale, devant les embouchures des grands fleuves surtout, ce qui a provoqué la formation sur la côte de grandes colonies de pêcheurs. Dans les eaux littorales de la Roumanie et dans les bras du delta du Danube, le produit de la pêche est le suivant : pour l’esturgeon étoile, 120 000 à 150 000 kg., plus 3 000 à 4 000 kg. de caviar ; pour l’esturgeon de la mer Noire, 116 000 kg. (224 700 entre 1900 et 1909 ; la baisse est due à la formation d’un long cordon littoral à l’issue du bras de Saint-Georges et à la déviation du courant maritime littoral) et 10 000 à 15 000 kg. de caviar ; pour le huso, 600 000 à 700 000 kg., plus 8 000 à 13 000 kg. de caviar ; c’est le caviar le plus apprécié (on paye un tiers moins cher celui de l’esturgeon de la mer Noire).

La production sur toute la côte de la mer Noire est en décroissance, par excès de pêche (seule la Roumanie applique, depuis une quarantaine d’années, des mesures de protection). La destruction marche à plus grands pas depuis qu’aux petits pêcheurs commencent à se substituer de grandes entreprises, usant de bateaux à moteur et d’engins perfectionnés : elles vont capturer les poissons jusque dans les profondeurs, même dans les stations de croissance des jeunes, qui sont détruits inutilement par milliers. Il devient nécessaire de protéger la reproduction, et la croissance des jeunes poissons, de défendre la pêche dans les lieux d’hivernage, peut-être de recourir au repeuplement artificiel. »
René Musset (1881-1977), « Les esturgeons de la mer Noire et leur pêche en Roumanie« , voir sources

1 Grigore Antipa, Les Sturions de la mer Noire, leur biologie et les mesures nécessaires pour leur protection, Académie roumaine, Bull, de la section scientifique [Bucarest], XVI, 1933, pp. 67-83

Les esturgeons et le silure dans le Danube

L’écrivain-voyageur anglais Patrick Leigh Fermor, alors âgé de dix-huit ans entreprend un un périple à pied à travers l’Europe, depuis la « Corne de Hollande » jusqu’au Bosphore. Il rencontre un soir au bord du Danube, à l’auberge de Persenbeug (Basse-Autriche) un « savant gentilhomme » autrichien à l’allure bohème et vagabonde, habitant un Schloss (château) près d’Eferding, avec lequel il conversera jusqu’à fort tard et, avant de se remettre en chemin, traversera en barque le Danube.

Fischer von Erlach, livraison d’esturgeons au marché de poissons de Vienne (Hohen Markt), collection de la Bibliothèque Universitaire de Vienne, 1719

« Nous jetâmes un coup d’oeil par la fenêtre. Les flots déferlaient sous les étoiles. C’était le plus large fleuve d’Europe, poursuivait-il, et de loin le plus riche pour la faune. Plus de soixante-dix espèces de poissons y étaient établies. Il possédait sa propre espèce de saumon et deux genres différents de brochets — quelques spécimens empaillés couraient le long des murs dans des boites de verre. Le fleuve reliait les poissons d’Europe occidentale et ceux qui peuplaient le Dniestr, le Dniepr, le Don et la Volga.
— Le Danube a toujours servi de voie d’accès aux envahisseurs : même au dessus de Vienne, vous pouvez trouver des poissons qui d’ordinaire ne s’aventurent jamais à l’ouest de la mer Noire. Ou en tout cas très rarement. Quand au véritable esturgeon, il reste dans dans Delta — hélas mais on trouve ici nombre de ses cousins.

Johann August Krafft, marché aux poissons de Vienne, 1826

L’un d’eux, l’Acipenser ruthenia, très répandu à Vienne, était délicieux. Il arrivait qu’ils s’aventurent jusqu’à Regensbourg et Ulm. Le plus gros de tous, un autre esturgeon appelé Hausen ou Acipenser Huso était un géant qui atteignait parfois une longueur de vingt-cinq pieds ou, plus rarement, trente ; il pouvait peser deux mille livres.
— Mais c’est un animal inoffensif : il ne mange que du menu fretin. Tous les esturgeons sont myopes de famille, comme moi. Ils se déplacent à tâtons sur le lit du fleuve, avec leurs antennes, en broutant les herbes aquatiques.
Fermant les yeux, il mima une expression comique d’effarement et tendit des mains exploratoires et frémissantes — entre les verres à vin.— Son véritable domaine, c’est la mer Noire, la Caspienne et la mer d’Azov. Quant à la vraie terreur du Danube, c’est le Wels !
Maria et les bateliers hochèrent la tête en signe de triste assentiment, comme si l’on venait de mentionner le Kraken ou le Grendel. Le Silurus glanis ou poisson-chat géant ! Bien qu’il fût plus petit que le Hausen, c’était le plus gros poisson européen indigène, il pouvait mesurer treize pieds.

Luigi Ferdinando Marsigli, Danubius Pannonico-Mysicus, 1726

— On dit qu’ils mangent les bébés tombés à l’eau, fit Maria en laissant retomber une chaussette à moitié raccommodée sur ses genoux.
— Les oies aussi, ajouta l’un des mariniers.
— Et les canards.
— Les agneaux.
— Les chiens.
— Dick ferait bien de faire attention ! reprit Maria. Les tapotements réconfortants de mon voisin érudit sur le crâne hirsute assoupi à son côté provoquèrent un regard langoureux et quelques coups de queue ; cependant il m’apprenait qu’on avait extrait un caniche entier d’un poisson-chat attrapé un ou deux ans plus tôt.
— Ce sont de terribles bestioles ; terribles et extraordinaires.
Je lui demandai de quoi elles avaient l’air et il se répéta la question d’un air songeur.
— Bestiales dit-il enfin : vous comprenez, ces poissons n’ont pas d’écailles, ils sont tout mous. D’une couleur terne et vaseuse. Mais leur tête ! C’est elle qui est significative. Les traits en sont massifs, écrasés, percés de deux petits yeux fixes et mauvais.
Tout en parlant, il fronçait les sourcils dans une grimace, contractait ses gros yeux francs derrière ses verres et les dilatait simultanément dans un paroxysme de rage venimeuse.
— Et sa gueule ! reprit-il. Sa gueule est ce qu’il y a de pire ! Elle bâille et arbore des rangées de terrifiants petits crocs.
Il esquissa un rictus en affaissant les commissures des lèvres et avança la mâchoire inférieure, singeant le hideux menton en galoche des Habsbourg.
— Et puis il y a ses très longs, très longs favoris dit-il en plaquant le bout de ses doigts sur les joues, qui flottent de chaque côté.
Il suggérait leur ondoiement d’un geste aérien de la main par dessus l’épaule, comme les longs barbillons du poisson-chat remontant le courant.
— Voici de quoi il a l’air ! fit-il en se levant lentement de son siège et revêtant l’effrayant masque pour nous fixer derrière les verres à vin. On aurait cru que le poisson géant s’était glissé en silence par la porte ouverte.
— Herr Jesus ! »
Patrick Leigh Fermor, Dans la nuit et le vent, à pied de Londres à Constantinople (1933-1935)

Eric Baude, mis à jour mars 2020, Danube-culture, droits réservés 

Sources :
ANTIPA, Grigore Les Sturions de la mer Noire, leur biologie et les mesures nécessaires pour leur protection, Académie roumaine, bulletin de la section scientifique [Bucarest], XVI, 1933, pp. 67-83
Article de Teofilia Nistor pour Radio România Internaţional/Terre XXI / 28 juin 2013
JUNGWIRTH, Mathias, HAIDVOGEL, Gertrud, HOHENSINNER, Severin, ZAUNER, Gerald, « Die Fische der Donau, ein Spiegel des Wandels der Flusslandschaft », in  Österrreichs Donau, Landschaft, Fisch, Geschichte, Universität für Bodenkultur Wien, Institut für Hydrobiologie und Gewässermanagement, Wien , 2014
LEIGH FERMOR, Patrick, Dans la nuit et le vent, à pied de Londres à Constantinople (1933-1935) traduit de l’anglais par Guillaume Villeneuve, Éditions Nevicata, Bruxelles, 2016
MUSSET, René, « Les esturgeons de la mer Noire et leur pêche en Roumanie« ,  in : Annales de Géographie, t. 44, n°248, 1935. pp. 220-221;
https://www.persee.fr/doc/geo_0003-4010_1935_num_44_248_10878

Des poissons (silures et esturgeons) du Danube par le comte Louis Ferdinand Marsigli (1744)

DES POISSONS DU DANUBE
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CHAPITRE IV.


DU
SILURUS,

OU

GLANIS,

NOMMÉ

BISE

PAR 
QUELQUES AUTEURS FRANÇOIS
.

Le poisson que Rondelet1 & Gesner2 appellent Silure, porte chez Aldrovandre3 le nom de Glanis4, le même par lequel Aristote l’a désigné. Les Allemans lui donnent celui de Schaiden, les Raciens5 le nomment Comƅ, Somb6, & les Hongrois Ifardseha7. Ce Poisson parvient à une grandeur considérable, qu’il y en a qui pèsent jusqu’à deux cens livres8, de seize onces la livre. Sa longueur est quelquefois d’une toise9 et demi, & la grosseur de son ventre approche de la grosseur de deux personnes corpulentes. Il a le corps assez long, la tête grande, le ventre gros, la peau unie, lisse et glissante. Le fond en est généralement brun, mais plus obscur dans les uns que les autres. On en voit qui tiennent du jaune, mais dans la plûpart, ce fond site sur le vert, & ils ont tous la peau un peu bigarrée par des traits & des tâches, plus claires les unes que les autres. Il est tout blanc sous le ventre.


   De tous les Poissons du Danube, c’est celui qui a la tête la plus grosse. Il a le crâne large, spacieux, fort aplati par dessus, gros & étroit à son son origine, mais plus large & allant en diminuant vers la bouche. Le reste du corps a moins de grosseur à proportion. Le devant de la tête ne s’allonge point, mais paroît comprimé ou tronqué, & sans museau. Sa bouche, placée tout à l’extrémité, est très-grande & fort fenduë, la mâchoire inférieure s’avançant un peu plus que la supérieure, & étant garnies l’une & l’autre de plusieurs rangs de petites dents fortes & très pointuës. En mesurant l’ouverture de sa bouche, on trouve, qu’elle égale dans sa circonférence le tiers de la longueur du corps. Il a les yeux petits, & placés vers le sommet. Au dessus des coins de la bouche, lui sortent du crânes deux longues barbes minces, qui vont toujours en diminuant. Elles sont dures & roides à leur origines, mais plus cartilagineuses & plus flexibles, à mesure qu’elles s’en éloignent. Ces barbes sont couvertes d’une peau semblable à celle du corps, & il peut les étendre en avant, ou recourber en arrière. Il en a encore quatre autres au menton, ou sous la gueule, mais elles sont petites, blanches, flasques & charnues.
   Son ventre n’occupe pas beaucoup d’espace en longueur, mais en revanche il s’étend par les côtés, & pend en dessous comme un sac. Le dos, qui est plus large vers la tête, se rétrécit peu à peu vers la queuë.
 Celle-ci est grosse, & sa surface supérieure procède du dos en ligne droite ; elle est plus large par dessous, où elle avance un peu sous le ventre, & va en diminuant, & en s’inclinant vers extrémité.
   Les nageoires sont au nombre de six, de même joueur que le reste du corps ; deux s’en trouvent près des ouïes, deux autres, semblables à celles de la Carpe, du Nasus & du Chabot ou Meunier, sont placées au défaut du ventre ; on en voit aussi une petite sur le dos, à quelques distances de la tête ; & la sixième, qui a peu de largeur, est molle et flasque, & s’étend sous le ventre, depuis l’endroit où la grosseur du corps commence à diminuer, jusqu’à l’extrémité de la queuë. Aldrovandre, dans la description qu’il a donné de ce Poisson, doute si cette nageoire se continue tout le long de la queue ; mais je puis assurer, qu’ayant été à porter d’examiner un grand nombre de Poissons de cette espèce, même dans les lieux où ils sont fort communs, j’ai toujours trouvé qu’elle s’étendoit jusqu’au bout de la queuë, & qu’elle s’y tenoit.
   Le Silure aime les fleuves tranquilles & profonds, qui coule dans un lit d’argile & bourbeux.


Il est vorace & fait du ravage permis les autres poissons.
   Sa chair est blanche, tendre, succulente, & il n’a point d’arrêtes, que celle qui règne le long du dos, depuis la tête jusqu’à la queuë.
   Il a beaucoup de graisse, même en partie avec la chair, & attachée en partie aux intestins. Sa queue sur-tout est très grasse, & à-peu-près du goût de l’Anguille, mais moins visqueuse ; ce qui fait qu’on la préfère à tout le reste, comme le plus friand morceau, lorsqu’elle est frite. Les Raciens de la religion Grecque exposent ordinairement ce poissons au grand air pour le sécher, & ils se servent des morceaux les plus gras, pour assaisonner leurs légumes &leurs choux. Le Silure qu’on prend dans la Teisse10 est gras, qu’on ne presque pas le manger sans dégoût.
Ses oeufs sont d’un jaune clair, en petite quantité, mous & petits. Son estomac approche par sa structure de celui des quadrupèdes, étant fort solide, nerveux & traversé par quantité de veines.
 Il fraye au mois de juin, près des bords, dans des lieux fangeux & argileux.

Notes :
1 Guillaume Rondelet (1507-1566), médecin et naturaliste français célèbre pour un ouvrage sur les poissons et pour avoir été le premier à utiliser une nomenclature scientifique binominale.
2 Conrad Gessner (1516-1565) naturaliste suisse, médecin, zoologue (Historiae animalium, 1555) philologue, ornithologue, botaniste, paléontologue, fondateur de la recherche bibliographique en Europe (Biliotheca Universalis, 1545)
3 Ulisse Aldrovandi (1522-1605), grand savant de la Renaissance italienne né à Bologne.
4 Silurus glanis
5 La Rascie, en serbe : Рашка, Raška, nommée d’après la rivière Raška est l’une des plus importante principautés serbes du Moyen-Âge. Établie à la fin du XIe siècle c’est à partir de celle-ci que sera constitué le royaume de Serbie puis l’Empire serbe. Au XIVe siècle la principauté du knèze Lazar Hrebeljanović est désignée par les Hongrois comme le royaume de Rascie. (sources Wikipedia)

6 Som en serbe
7 Ifardseha ? En langue hongroise silure se dit harcsa (poisson-chat)
8 Une livre = 489, 5 grammes
9 Une toise = 1, 949 m
10 Tisza, un des principaux affluents du Danube de la rive gauche

CHAPITRE I
DE DIVERSES ESPECES
D’ANTACÉES.
PREMIERE ESPECE
D’ANTACÉES,
OU
POISSON DONT ON FAIT LA COLLE.

   Gesner, Aldrovande* & Willoughby ✝︎ le nomme Huso, les Allemans Hausen/ Haufen, les HongroisWysahal & les Rasciens [?] Moruna. Ce Poisson (Planche X. Fig. I.) a de la longueur passablement, & beaucoup de ventre, mais il n’a point d’os, excepté ceux de la tête,& de tous les Poissons du Danube, c’est celui qui a les plus grandes nageoires. Ceux qu’on prend communément dans ce Fleuve ont deux toises de longueur, & pèsent cinq à six-cens livres : il s’en est même vendu à Vienne qui en pesaient neuf-cens ; mais on n’en a jamais pris au-dessous du poids de quinze livres, & les Pêcheurs assurent, qu’on en voit rarement de si petits. Ce Poisson a la peau lisse et unie, d’un cendré obscur sur le dos, mais celle qui e couvre les bosses est blanchâtre, ainsi que le dessous du ventre.

Il a le dessus de la tête presque aplati, fort large & inégal par des
redentures en relie, qui s’y étendent en longueur. Son crâne est d’os, mais il devient cartilagineux peu-à-peu vers le devant, où il forme une espèce de trompe ou de museau blanchâtre, gros, long & qui se termine en pointe émoussée. Il a les yeux à fleur de tête, mais petits à proportion du corps, & les narines placées devant les yeux. Il n’a point de dents à la partie inférieure de la bouche, qui est vis-à-vis ou à la hauteur des yeux, & qu’il ouvre par le moyen de deux cartilages cilindriques, courbés presque en demi-cercle, qui, dans un Poisson de quatre-cens livres, sont environ de la grosseur d’un petit doigt. Ces cartilages tiennent à la partie inférieure de la bouche par une chair flasque & musculeuse ; de sorte que la bouche s’ouvre par le relâchement de ces muscles, & se ferme par leur contraction. Le devant de la bouche est garni de quelques barbillons de chair. Les ouïes ne sont pas exactement couvertes.
   Il a le ventre & le dos unis, si ce n’est que ce dernier se resserre un peu vers le sommet, & forme une espèce de tranchant, sur lequel il y a plusieurs boucles ou bosses cartilagineuses. Les flancs sont enflés, & marqués d’un bout à l’autre  d’une raye en ligne convexe. L’épine du dos est un gros cartilage solide, & tout d’une pièce, percé depuis la nuque jusqu’à la nageoire de la queuë.
   On compte à ce Poisson sept nageoires, à savoir deux proches des ouïes, deux autres vers la fin du ventre, une derrière l’anus, & une sur le dos, plus large qu’aucune des précédentes, & qui occupe tout l’espace opposé à celui qui se trouve entre les dernières nageoires du ventre & celles de l’anus. Enfin la nageoire de la queuë, qui est la septième, est fourchuë, mais la branche supérieure se trouve plus longue de moitié que l’inférieure. Elles sont toutes rougeâtres, & composées d’arrêtes fortes, qui vont toujours en diminuant, & deviennent cartilagineuses vers les extrémités.
   Il se retire pendant l’Hyver dans de profondes cavernes, d’où il est chassé par les glaçons, qui s’entassent quelquefois vers le Printems dans le Danubede sorte qu’ils remplissent toute la capacité de son lit, & il lui arrive souvent d’être blessé par le choc des glaces, & d’en avoir même tout le museau brisé ; mais toutes les glaces étant parties, & de nouvelles eaux remplissant le Fleuve, il remonte vers sa surface pour frayer. Les Pêcheurs assurent, que ce Poisson, ainsi que tous les autres genres d’Antacées, viennent de la Mer Noire, & qu’on connoient ceux qui sont nouvellement entrés dans le Fleuve, par la couleur, qui devient plus sombre, à mesure du séjour qu’ils y font. Ces gens-là ajoutent, que lorsque le Printems est variable, ils passent dans la Mer, mais qu’ils retournent au mois de Juillet, & que, vers l’Automne, ils remontent le Fleuve, pour y chercher & prendre des quartiers d’Hyver.  De-là vient, que le Poisson dont il s’agit ne se prend que vers le Printems et l’Automne ; car l’opinion commune est, qu’il ne s’en trouve point dans le Danube pendant l’Eté, & en Hyver il n’a rien à craindre des filets, parce qu’il se tient en retraite au fonds des eaux.
   Il y a diverses matières  le prendre. Quelquefois, lorsqu’il nage à fleur d’eau, on le tire à coup de fusil chargé à bale, ou bien, si l’on peut l’approcher, on le perce d’un javelot ou d’une pique. Dès qu’il se sent blessé, il tombe en foiblesse & se retourne sur le dos, de sorte qu’il paroît le ventre en-haut : alors les Pêcheurs accourent en diligence, lui passent une corde par la gueule & par l’une des ouïes, & au bout de cette corde ils attachent un gros bâton par le milieu, afin qu’elle ne s’échappe point, après quoi ils attachent l’autre bout à une barque, & gagnent ainsi le rivage, tirant le Poisson après eux. Mais on le prend plus communément dans des filets d’un extrême longueur, qui ne sont faits que de simple fil, à grosses mailles, & dont chaque bout tient à une barque. On enveloppe de cette façon l’endroit où l’on a apperçu ce Poisson, qui, donnant du museau contre le filet, recule aussitôt, parce qu’il n’en peut pas souffrir le chatouillement. Les Pêcheurs resserrant leurs filets peu-à-peu, & le Poisson les rencontrant, & se sentant chatouillé par-tout, il se trouve obligé à se retirer vers le bord ; mais lorsqu’il s’apperçoit du peu de profondeur de l’eau, & qu’il n’y en a plus assez pour nager, il s’élance, soit de peur ou de rage , sur le rivage, où il tombe sur le dos. Alors les Pêcheurs se pressent pour lui passer au plus vite une corde, de la manière qu’il est dit ci-dessus, & ayant remis le Poisson dans l’eau, ils l’attachent à un pieu, enfoncé dans la terre, pour le garder en vie, de la même façon qu’on attache les barques, pour les empêcher d’être emportées par le courant. Il arrive très souvent pendant cette opération, à des Pêcheurs étourdis ou peu expérimentés, qui s’approchent inconsidérément de ce Poisson, quelque part que ce puisse être, pendant qu’il s’ébat sur le rivage, d’être renversés dans le Fleuve d’un coup de queuë : mais dès qu’ils remarquent qu’il s’apprivoise ou se radoucit un peu, ils le chatouillent au ventre, ce qui fait qu’il se couche sur le dos, & leur donne occasion de lui passer la corde , comme nous l’avons dit.
   Ce Poisson se nourrit de limon & de fange. L’opinion de ceux qui croyent qu’il dévore d’autres Poissons, vient de ce qu’on en trouve quelquefois dans son estomac, lorsqu’on l’ouvre ; mais cela n’arrive que par pur accident : car il ne leur donne point la chasse, mais lorsqu’il se promène dans les grandes eaux avec la gueule toujours ouverte, suivant sa coutume, ils y entrent aveuglément et d’eux-mêmes.
   Sa chair est blanche, & d’aussi bon goût que celle du veau.  On l’apprête de la même façon, & ceux qui n’en ont jamais mangé, la prennent bonnement pour telle. On fait des arrêtes des nageoires une gelée, semblable à celle des pieds de veau.
   Il y en a qui ont trois doigts de graisse blanche sur le dos.
   Ses oeufs sont ronds, d’un bleu qui tire sur le noir, enveloppés d’une membrane cendrée, & en si grande quantité, qu’ils sont le tiers du poids de tout le Poisson. Tous ses intestins sont en dehors d’un noir bleuâtre. Le dedans du ventricule, qui ne ressemble pas mal à un sac oblong, est blanc & ridé, & ce viscère communique par un conduit avec la vessie. Celle-ci est revêtue intérieurement d’une tunique blanche, qu’on blesse aisément, étant humide, & qui se déchire, même quand on la touche légèrement, mais cette tunique si délicate s’endurcit au soleil ou au feu, & prend plus de consistance, de sorte qu’on peut la séparer de la vessie. On ne se sert pour cela que des doigts, après quoi on achève de la dessécher, & c’est-là ce quoi nomme en allemand Hausen=  Blatter /Hausen-Blatter, ou Hausen=Blasen / Hausen-Blasen, en latin Ichthyocolla. On la coupe par petits morceaux, & étant réduite en mucilage par infusion, on s’en sert pour nettoyer les Vins. On en fait aussi, avec du Vin, de belles gelées, qui servent aux plus somptueux repas.  Dans le Tome VI. de cet Ouvrage, qui contient nos Observations mêlées, on trouvera la situation & l’arrangement des intestins de ce Poisson exactement dessinés.
   Il fraye au Printems, & dépose ses oeufs dans la Mer. Quoiqu’il en jette aussi dans le Danube, où on les trouve souvent en très grande quantité, ces derniers ne sont point féconds, & les Pêcheurs croyent, qu’ils sont la plupart dévorés par les E[s]turgeons.

   [ ? Les Ichthyographes François n’ont pas encore trouvé de nom propre à donner à ces Poissons de Rivière, appelés par les Anciens Atacei, ou simplement Magni. Belon & Rondelet se sont contentés, en parlant du premier Poisson de cette espèce, dont on fait la Colle, de rapporter les noms que divers Peuples lui donnent, sans rien déterminer touchant celui qu’on peut lui donner en François. Le sçavant Abbé Furetière, ainsi que Mrs. Basnage de Beauval & Brutel de la Rivière, qui ont revû, corrigé & augmenté son Dictionnaire, ont simplement fait la description de ce Poisson, à l’Article Colle de Poisson, sans lui donner de nom. Toutes ces raisons m’ont déterminé suivre ce que Rondelet dit Part. II de son Histoire des Poissons, pag. I34 ; c’est-à-dire à comprendre toutes les espèces, appelées Huso par l’Auteur, sous le nom d’Entachées, qui a aussi été employé par Aldrovande, puisque ce nom convient non seulement  à tous Poissons fort grands & de merveilleuses & non accoutumées staturedesquels on fait des saleures, comme s’explique Rondelet, à l’endroit cité, mais aussi généralement à toutes les espèces d’E [s]turgeons.]

* Livre IV. Chap. 9.      ✝︎ Livre IV. Chap. 24                     

QUATRIEME ANTACÉE,
OU
E[S]TURGEON
DE LA
SECONDE ESPECE.

Cette espèce d’E[s]turgeon (Planche XI. Fig. 2) a la peau plus noirâtre que le précédent. Les osselets qui lui garnissent le dos sont aussi plus longs, plus pointus & plus crochus, & son museau, qui est plus long, se redresse d’avantage.

Il se trouve aux cataractes du Danube, dans la Mer Noire, & dans celle de Marmora ; cependant les Pêcheurs assurent, que ni eux, ni personne avant eux, n’en ont jamais pris dans le détroit qui joint ces deux Mers, quoiqu’il n’y aît que ce seul passage de l’une à l’autre. cette singularité leur donne lieu de croire, que ce Poisson remonte de la Mer Noire jusqu’aux cataractes du Danube, & que de-là il passe dans la Mer de Marmora, par des conduits & des canaux souterreins.

Sources :
MARSIGLI  (1658-1730), Louis Ferdinand, Comte de, Description du Danube, depuis la montagne de Kalenberg en Autriche, jusqu’au confluent de la rivière Jantra dans la Bulgarie : Contenant des Observations géographiques, astronomiques, hydrographiques, historiques et physiques ; par  Mr. Le Comte Louis Ferd. de Marsigli, Membre de la Société Royale de Londres, & des Académies de Paris & de Montpellier ; Traduite du latin., TOME QUATRIÈME [6 tomes], A La Haye, Chez Jean Swart, 1744

Danube-culture, février  2020

 

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