La Strudengau et les légendaires tourbillons de Grein et de Struden

 Peu de temps après l’édition du premier guide de voyage sur le Rhin en 1828 publié par Karl Baedecker (1801-1859), guide intitulé Rheinreise von Mainz bis Köln. Historisch, topographisch, malerisch bearbeitet vom Prof. Joh. Aug. Klein. Mit zwölf lithographirten Ansichten merkwürdiger Burgen ec. in Umrissen. Koblenz, bei Fr. Röhling, apparaissent parmi les premiers guides de voyage de navigation fluviale sur le Danube, les ouvrages publiés par la compagnie autrichienne D.D.S.G., (Société de Navigation à vapeur sur le Danube). Cette compagnie venait d’être fondée en 1929 à Vienne par un groupe d’hommes d’affaires entreprenants et décidés à faire de la navigation sur le fleuve une activité économique lucrative austro-hongroise en transportant passagers, marchandises diverses parmi lesquels des ressources premières comme le charbon ou le bois. La D.D.S.G. sera elle-même propriétaire de mines de charbons et de lignes de chemin de fer pour amener ce minerai jusqu’au fleuve. Elle assurera par ailleurs, en complément du transport de passagers également un service postal. Ces publications annuelles et remises à jour de la D.D.S.G. (guide touristique des grandes villes et des curiosités, description du confort des bateaux, restauration, horaires, tarifs …) vont paraître pendant une longue période et faire référence dans leur domaine mais ne pourront éviter la concurrence d’autres publications comme celles d’Alexander F. Heksch.  

Le château-fort de Hausstein et les tourbillons de Pain, gravure de 1674, sources : Georg Matthäus Vischer (1628-1696),  Topographia Austriae superioris modernae 

Nous citons ci-dessous un extrait du guide (en allemand) de la D.D.S.G. Le Danube, de Passau jusqu’à la mer Noire, publié à Vienne en 1913, c’est-à-dire au crépuscule de la plus belle période de la navigation à vapeur sur le fleuve et son passage consacré à la description du Danube et de la région danubienne de la Strudengau, aujourd’hui aux frontières des Land de Haute-Autriche et de Basse-Autriche.

Le Danube près de Steyregg 1721, détail, sources : ÖNB/KAR AB 356

Ce « sas » ou défilé de la Strudengau, auparavant légendaire et redouté pour ses difficultés de navigation et connu pour ses paysages de caractère austère qui renforçaient la puissante et angoissante impression que causaient ces tourbillons sur les voyageurs, comme beaucoup loin en aval et dans des paysages encore plus grandioses et sauvages qu’étaient (que sont encore) ceux des Portes-de-Fer, a fait lui-même l’objet de nombreux récits et a inspiré poètes et écrivains des époques Biedermeier et romantique parmi lesquels le poète, essayiste et romancier prussien Joseph von Eichendorff (1788-1857). Lui-même fera l’expérience de la traversée de ces rapides lors d’un voyage en bateau vers Vienne.

L’île de Wörth et les « Strudl » (tourbillons), Le Danube près de Steyregg 1721, détail, sources : ÖNB/KAR AB 356

« Dès la sortie de Grein (rive gauche), l’image du fleuve se modifie considérablement. Son lit se rétrécit et de gros rochers granitiques semblent vouloir fermer le chemin au milieu de l’eau. Nous dépassons le ruisseau de Grein. L’eau indisciplinée rugît furieusement sur une courte distance puis s’écoule à nouveau paisiblement. Des forêts épaisses et d’antiques rochers grisâtres confèrent à la région un caractère particulièrement sombre.

Aux alentours de Rabenstein apparaît l’île de Wörth, légendaire et d’une taille imposante, à la fois sauvage et romantique, habitée par les Celtes dès le IIe siècle ap. J.-C.. Les Romains y édifièrent une forteresse par la suite et l’île abrita encore au Moyen-âge, la citadelle d’un chef d’une troupe de brigands. Une haute croix de pierre, dite « Croix de Wörth » se dresse au sommet de l’éperon rocheux le plus élevé de l’île.

Au niveau de l’île de Wörth le fleuve ouvre un bras secondaire et peu profond,  dit  de « Hößgang », bras longeant la rive droite et après un cours trajet venant rejoindre à l’extrémité de l’île le bras principal semé de rochers transversaux. Dans une course déchaînée, le fleuve gronde maintenant sur les écueils. Nous sommes arrivés au niveau des dangereux tourbillons de Struden, si redoutés autrefois. En raison des travaux de régulation commencés pendant le règne de Marie-Thérèse et qui se sont poursuivis jusqu’à récemment, ce passage n’est plus désormais dangereux pour la navigation des bateaux à vapeur. Pendant  la  traversée de ces anciens tourbillons le navire a pris le cap le plus court vers le château-fort de Werfenstein. Cet édifice qui aurait été été bâti par l’empereur Charlemagne, appartient maintenant à un scientifique qui poursuit des travaux sur la théorie des races, Jörg Lanz von Liebenfels1. Le propriétaire a transformé le sommet du rocher du château en un sanctuaire dédié à l’armanisme2. La visite du château-fort est autorisée sur demande auprès de M. Hans Kuhn, responsable du marché, à Struden n° 28.

Nous contemplons au dessous du château-fort le petit hameau de Struden. Il n’y a pas si longtemps un bloc rocheux élevé, le « Hausstein », se dressait encore dans le fleuve à cet endroit et l’eau, acculée contre la pierre, rebondissait sur les rochers pour aller former dans un chaudron de granit creusé par le Danube un puissant tourbillon qui rendait avec ses mouvements circulaires la navigation aussi dangereuse que le précédent. Ce tourbillon a été transformé après les travaux de dynamitage du rocher de Hausstein (1874-1954) en un passage rapide mais sans danger. À peine le navire a-t-il franchi celui-ci que nous pouvons apercevoir Grein.

Struden. Motif de Saint-Nicolas. Le village de Saint-Nicolas avec avec sa jolie petite église. Magnifique vue sur les tourbillons du Danube et la tour d’observation du « Schweiger ». Au confluent du ruisseau de Sarming, le petit bourg de Sarmingstein avec les ruines du monastère de Säbnich. Le paysage est très pittoresque à la hauteur du Mühlbach. Au-dessous de Sarmingstein, Hirschenau et à droite la halte de Freyenstein.
Au sommet de la colline, les ruines  du château-fort à cinq tours de Freyenstein, autrefois à l’époque des Kuenringer3  
l’un des plus grands châteaux-forts d’Autriche.

Château-fort de Freyenstein, gravure de Matthäus Merian l’Ancien (1593-1650), 1649

Extrait du guide de voyage Die Donau von Passau bis zum Schwarzen Meer, Erste .K.K. Priv. Donau-Dampfschiffahrtsgesellschaft, Wien, Jahr. 1913

Notes :
1 Jörg Lanz von Liebenfels (1874-1954), Adolf-Joseph Lanz, personnage sulfureux, était un moine cistercien défroqué d’origine viennoise, devenu théoricien et fondateur de la revue racialiste et eugéniste Ostara. Ses théories raciales inspireront A. Hitler qui lui rendra, selon Jörg Lanz von Liebenfels, visite sur son île Danubienne de Wörth afin de se procurer des numéros de la revue Ostara qui lui manquait.
L’Armanisme est une théorie développée par le pangermaniste Guido List dit « Guido von List » (1848-1919), écrivain occultiste (à partir de 1902) soutenu par les théosophes viennois, qui réalise pour la première fois la fusion de l’occultisme et de l’idéologie pangermaniste. L’armanisme postule que l’Allemagne antique était une civilisation supérieure dont la religion originelle, comprenant renaissance et déterminisme karmiques, s’exprimait sous deux formes : une forme exotérique (accessible à tous) qui était le wotanisme  et une forme ésotérique (réservée à des initiés) qui était l’armanisme. Les « Armanen » étaient, dans cette théorie, un légendaire groupe de prêtres-rois de l’ancienne nation ario-germanique, adorateurs du dieu-soleil (source Wikipedia)
3 Ancienne dynastie de ministériaux autrichiens (XIIe-XVIe)

Les ruines du château-fort de Werfenstein, l’île et la croix de Wörth

La Légende de l’ermite de l’île de Wörth

   L’histoire se déroule en 1540 : un noble tyrolien souhaitait faire un agréable voyage vers la ville de Vienne avec son épouse. Ils embarquèrent sur un bateau (Zielle) avec de nombreux passagers pour descendre l’Inn puis le Danube et s’approchèrent des redoutables tourbillons de la Strudengau. Dès la ville de Grein, on avait prévenu le capitaine du navire qu’il fallait un pilote expérimenté pour traverser les tourbillons sans encombre mais l’orgueilleux batelier refusa la proposition, prétextant que c’était inutile et qu’il avait déjà traversé bien des endroits difficiles. Le mugissement de l’eau agitée commença à se faire entendre. De l’écume blanchâtre recouvrit peu à peu le pont du bateau. Le batelier regardait l’eau avec dédain. Il ne pouvait pas voir les différents récifs qui se cachaient insidieusement sous sa surface. Suite à un choc et à un craquement brutal, de l’eau pénétra à travers les planches fendues. Le navire se mit à à tourner sur lui-même, la proue se pencha et, en quelques minutes, comme attirée par des forces souterraines, entraîna de nombreuses personnes effrayées au fond. Juste après, on vit un homme sortir la tête du tumulte des flots et, à grand-peine, parvenir à secourir un passager inconscient en le ramenant sur la plage de l’île de Wörth toute proche. Ce passager sauvé de la noyade était l’aristocrate tyrolien et le sauveteur son serviteur. Lorsque le comte reprit connaissance et qu’il ne vit ni son épouse, ni l’équipage ni les autres voyageurs, ni le bateau, il comprit qu’il s’était noyé. Abasourdi par l’immense douleur d’avoir perdu sa chère et tendre épouse, il décida de rester sur l’île. Il désirait y finir sa vie et mourir en ermite. Le comte vécut pendant 12 années avec son fidèle serviteur sur l’île de Wörth. Ce dernier apporta son aide à un paysan qui s’était installé sur l’île. Le comte avait élu domicile dans les ruines du château-fort de Wörth et, lorsqu’un bateau descendait le Danube en provenance de Grein, il montait sur la tour et, par des gestes et des appels éloquents, avertissait l’équipage de la présence des dangers du courant et leur indiquait précisément par où passer en toute sécurité. C’est ainsi que « l’ermite de l’île de Wörth » devint une personnalité connue de tous les bateliers qui n’hésitaient pas à remercier de ses services le pauvre homme en lui offrant au passage de nombreuses provisions.
   Sa femme que le pauvre comte pensait noyée pendant le naufrage, était en fait restée en vie grâce au merveilleux effet de la providence. Évanouie seulement, ses poumons avaient été vidés de leur eau à Sarmingstein. Des gens bienveillants s’occupèrent de son corps inanimé. En la regardant de plus près, ils remarquèrent toutefois que la comtesse respirait encore et ils parvinrent par miracle à la réanimer. Elle fut amenée à l’hôpital de Saint-Nicolas où elle reprit des forces grâce à des soins attentionnés, de sorte qu’elle put continuer son voyage. Mais elle ne se rendit pas chez son frère à Vienne. Après avoir remercié et largement récompensé ses sauveurs, elle rentra au Tyrol où elle vécut retirée dans le deuil de son mari qu’elle pensait noyé.
   La nouvelle qu’un ermite s’était installé sur l’île de Wörth à proximité des redoutables tourbillons de la Strudengau, si dangereux pour la navigation, ermite qui avait failli lui-même mourir à cet endroit de nombreuses années auparavant, était parvenue par l’intermédiaire des bateliers qui naviguaient sur l’Inn jusqu’aux oreilles de la comtesse. Elle se demanda alors si cet ermite n’aurait pas par hasard des informations sur ce terrible naufrage d’il y avait 12 années. Elle  lui envoya à tout hasard son valet qui, longtemps après, revint avec l’étrange message selon lequel l’ermite serait bien le comte qui avait été porté pour noyé depuis longtemps ! La comtesse se rendit alors rapidement sur l’île de Wörth. Le comte et son épouse tombèrent en larmes dans les bras l’un de l’autre et retournèrent dans leurs propriétés du Tyrol. En souvenir du sauvetage de ce naufrage, ils firent ériger sur l’île de Wörth cette belle croix en pierre que l’on peut encore voir de nos jours.

L’église Notre-Dame de Struden

   Une légende rapporte que l’empereur du Saint Empire romain germanique Maximilien Ier de Habsbourg (1459-1519) dormit une nuit dans son château de Werfenstein en 1502 et que le plafond d’une pièce s’effondra mystérieusement pendant son séjour. L’empereur put échapper à une mort certaine grâce à un petit homme habillé en gris qui l’avait averti à temps. Maximilien fit ériger l’église Notre-Dame de Struden pour le remercier d’avoir eu la vie sauve. 

Ruines du château-fort de Werfenstein

   Un document de l’ancien tribunal libre de Struden du 16 novembre 1790 atteste que l’empereur Maximilien est effectivement le fondateur de l’ancienne église. Il entendait aussi offrir aux bateliers et aux transporteurs de sel qui remontaient et descendaient le fleuve dans ce passage difficile la possibilité d’écouter une messe les dimanches et les jours fériés. Il a d’ailleurs lui-même fait dire une messe en 1502, laquelle devait être répétée tous les ans le jour de son sauvetage, financée par le percepteur impérial et royal des péages et comptabilisée dans les dépenses. Le maître-autel de cette chapelle a été offert par les charpentiers de marine de Struden et d’autres bienfaiteurs. La conduite de l’office religieux fut confié à un  prêtre de Saint-Nicolas ou, en cas d’empêchement, à un moine franciscain du couvent de Grein. Pendant 52 années, à chaque automne, une messe a été célébrée dans cette église conformément à la demande de l’Empereur.

Bernhard Strigel (1460–1528), Maximilien Ier de Habsbourg vers 1500

   Beaucoup plus tard, en 1784, sur ordre de l’empereur Joseph II, l’église a été fermée au culte. Le nouveau propriétaire l’a transformée en logements, son actuelle fonction. Le maître-autel avec le tabernacle a rejoint l’église paroissiale de Saint-Nicolas tout comme la statue de la Vierge Marie, les vêtements liturgiques, le ciboire, les chandeliers et le linge d’église. Le petit orgue a été transporté à l’église voisine de Klam. Les deux cloches ont été emmenées à Kreuzen. Cette ancienne église gothique se reconnaît aujourd’hui encore par son extrémité polygonale sous forme de tourelles et ses fenêtres maçonnées en ogive.

Sources : Josef Petschan, Contes et curiosités de la Strudengau, 1929

Traduction et adaptation : Yves Minsart et Eric Baude
Danube-culture, 2019, droits réservés

Contes de la La Wachau et de la Strudengau danubienne…

La chasse sauvage (Die Sage von der wilden Jagd)

Les forêts obscures ont toujours été source de peur pour les populations locales et sont à l’origine de nombreux contes.

Il était une fois un paysan qui arrivait d’Achleiten dans une auberge d’Aumühle. Le temps passa très vite en bonne compagnie et le paysan fut surpris par la tombée de la nuit. Il se munit d’une lanterne pour rentrer chez lui. Tandis que son chemin le menait à travers une forêt très sombre, il entendit soudain un cliquetis de chaîne parmi des hurlements de loups, des sifflement de serpents, des aboiement de chiens et des cris perçants de chouettes. Ces voix s’élevaient et se mélangeaient en un horrible tumulte. Un immense effroi traversa tout le corps de l’homme : il ne pouvait s’agir que de la chasse sauvage. Il se jeta aussitôt au sol, cacha sa tête dans ses mains et commença à prier.

Le paysan ne se souvint pas combien de temps il était resté ainsi. Lorsqu’il se redressa avec hésitation, il remarqua que le cauchemar nocturne avait disparu et qu’il n’y avait plus aucun bruit.

Quand il rentra chez lui, personne ne voulut croire à cette histoire étrange mais le paysan ne cessa, durant tout le reste de sa vie, d’évoquer cette épouvantable aventure.

Le chevalier pillard du château de Säbnich (Der Raubritter auf der Burg Säbnich)

Au moment où régnait encore la loi du plus fort sur nos provinces vivait au château de Säbnich en Strudengau un chevalier pillard redouté. Avec l’aide de ses valets, il verrouillait le Danube au moyen de chaînes et pillait sans scrupule les navires marchands qui remontaient le fleuve, prenant en otage de riches commerçants et demandant une forte rançon en échange. Lassé de ces agressions et alors qu’il venait de nouveau de piller des bateaux de pèlerins, un noble seigneur des environs s’avança avec une importante armée et assiégea son château. Les vivres ne tardèrent pas à manquer et la faim s’installa derrière les remparts.Le château fut pris d’assaut. Peu après, avant fait fait prisonnier, le chevalier pillard banda les yeux de son cheval et s’élança avec lui dans le précipice. Son château fut incendié. La vallée de la Strudengau Danube redevint sûre pour la navigation.

Au cours de la guerre de Trente ans (1618 – 1648), le château fut détruit par les Suédois. Il est depuis en ruine et il ne reste plus aujourd’hui de la forteresse de  Säbnich  que quelques décombres et ce conte.

L’ermite de l’île de Wörth (Der Einsiedler auf der Insel Wörth)

Un joli conte est associé à la grande et belle croix de l’île de Wörth, visible de loin et bien connue autrefois des passagers des bateaux à vapeur.

« Le fameux tournant d’eau ou gouffre Strudel dans le Danube » et l’île de Wörth, gravure colorée, 1781

L’histoire se déroule en 1540 : un comte du Tyrol voulait faire un beau voyage vers la ville de Vienne avec son épouse. Ils montèrent sur un bateau avec de nombreux passagers, descendirent l’Inn puis le Danube et s’approchèrent des redoutables tourbillons du Strudengau. Dès la ville de Grein, on avait prévenu le capitaine du navire qu’il fallait embarquer un pilote pour traverser les tourbillons sans encombre, mais le fier commandant du bateau refusa la proposition, prétextant que c’était inutile et qu’il avait déjà traversé bien des endroits difficiles. On entendit bientôt le mugissement de l’eau agitée et de l’écume blanche commença à recouvrir le pont du bateau. Le commandant regardait avec dédain la surface de l’eau. Il ne pouvait naturellement pas voir les différents récifs qui se cachaient insidieusement sous les vagues. Suite à un choc et à un craquement brutal, de l’eau pénétra à travers les planches fendues. Le navire se mit à à tourner sur lui-même, la proue pencha et, en quelques minutes, comme attirée par des forces souterraines entraînant de nombreuses personnes effrayées vers le fond du navire ! Juste après, on vit un homme sortir la tête du tumulte des flots et, à grand-peine, tenter et parvenir à secourir un passager inconscient en le ramenant sur la plage de l’île de Wörth toute proche.

Rochers dans le Danube à la hauteur de l’île de Wörth avec sa croix pour protéger les bateaux, 1721, Bibliothèque Nationale d’Autriche, Vienne

Le passager sauvé de la noyade était le comte du Tyrol et le sauveteur son valet. Lorsque le comte reprit connaissance et qu’il ne vit ni son épouse, ni l’équipage ni les autres voyageurs, ni le bateau, il comprit qu’il s’était noyé et abasourdi par l’immense douleur d’avoir perdu sa chère épouse, il décida de ne plus quitter ces lieux. Il désirait y vivre et y mourir comme un ermite. Le comte vécut en effet pendant 12 années avec son valet sur l’île. Ce dernier  apporta son aide à un paysan qui s’était installé sur l’île. Le comte avait quant à lui élu domicile dans les ruines du château de Wörth et, lorsqu’un bateau descendait le Danube en provenance de Grein, il montait sur la tour et, par des gestes et des appels éloquents, avertissait l’équipage de la présence des dangers du courant et leur indiquait précisément où passer en toute sécurité. C’est ainsi que l’«ermite de l’île de Wörth» devint une personnalité bien connue de tous les marins qui n’hésitaient pas à remercier de ses services le pauvre homme en lui offrant de nombreuses provisions.

Plan pour la navigation, Joseph Walcher. Wien, 1791

La comtesse que le pauvre comte pensait noyée pendant le naufrage, était en fait restée en vie grâce au merveilleux effet de la providence. Évanouie seulement, ses poumons avaient été vidés de leur eau à Sarmingstein. Des gens bienveillants s’occupèrent de son corps inanimé. En la regardant de plus près, ils remarquèrent toutefois que la comtesse respirait encore et ils parvinrent par miracle à la réanimer. Elle fut amenée à l’hôpital de Saint-Nicolas où elle reprit des forces grâce à des soins attentionnés, de sorte qu’elle put reprendre son voyage. Mais elle ne se rendit pas chez son frère à Vienne. Après avoir remercié et largement récompensé ses sauveurs, elle rentra prudemment au Tyrol où elle vécut retirée dans le deuil de son mari qu’elle pensait noyé.

Georg Matthäus Vischer « Topographia Austriae superioris », Les ruines de la forteresse de Werfenstein et l’île de Wörth en Haute-Autriche, 1674

La nouvelle qu’un ermite s’était installé sur l’île de Wörth  à proximité des redoutables  tourbillons de la Strudengau, si dangereux pour la navigation, ermite qui avait failli lui-même mourir à cet endroit de nombreuses années auparavant, était parvenue par l’intermédiaire des bateliers qui naviguaient sur l’Inn dans le Tyrol, aux oreilles de la comtesse. Elle se demanda alors si l’ermite n’avait pas par hasard des informations sur ce terrible naufrage d’il y avait a 12 années. Elle  lui envoya son valet qui, longtemps après, revint avec l’étrange message selon lequel l’ermite serait bien le comte qui était porté pour mort depuis longtemps ! La comtesse se rendit alors rapidement sur l’île de Wörth. Le comte et son épouse tombèrent en larmes dans les bras l’un de l’autre et  retournèrent alors dans leurs propriétés du Tyrol. En souvenir du sauvetage de ce naufrage, ils firent ériger sur l’île de Wörth cette belle croix en pierre que l’on peut encore voir aujourd’hui.

Le conte de la tour du diable (Die Sage vom Teufelsturm)

La tour du diable se dressait sur la façade ouest du château en ruine de Werfel. Une grosse chaîne y était attachée. Elle permettait de fermer le Danube lorsque les marins n’avaient pas payé auparavant. S’ils ne pouvaient pas payer, ils étaient jetés dans le cachot de la tour du diable ou noyés. Même lorsque la tempête déchaînait les flots contre le mur du rivage, on pouvait entendre encore leurs complaintes. Aucun navire ne longeait ce mur noir sans toucher un crucifix pour se protéger contre les mauvais esprits.

Selon le conte, un fantôme, un moine noir ou gris rôdait dans cette tour du diable. Ce moine est également apparu en 1502 devant l’empereur Maximilien Ier au château-fort de Werfenstein où il passait la nuit. Il s’est manifesté deux fois parmi les vassaux mais fut seulement visible de l’empereur, et lui fit signe de le suivre. Après une longue hésitation, l’empereur partit derrière lui. À peine était-il sorti de la salle que le plafond s’écroula. Il fut sauvé tandis que le moine noir avait disparu. En guise de reconnaissance, l’empereur ordonna de dire une messe sacrée à l’église de Struden.

L’église Notre-Dame de Struden

Comme l’atteste un document de l’ancien tribunal libre de Struden du 16 novembre 1790, l’empereur Maximilien est effectivement le fondateur de l’église Notre-Dame de Struden. Il entendait en effet offrir aux mariniers et aux transporteurs de sel qui remontaient et descendaient le fleuve la possibilité d’écouter une messe à cet endroit les dimanches et les jours fériés. Il d’ailleurs lui-même fait dire une messe en 1502, laquelle devait être répétée tous les ans le jour de son sauvetage, financée par le percepteur impérial et royal des péages et comptabilisée dans les dépenses. Le maître-autel de cette chapelle a été financé par les charpentiers de marine de Struden et différents bienfaiteurs. L’office religieux a été confié à un  prêtre de Saint- Nicolas ou, en cas d’empêchement, à un moine franciscain de Grein les siècles suivants. Durant l’automne, 52 messes sacrées ont été dites dans cette église Notre-Dame conformément aux engagements.

En 1784, sur ordre de l’empereur Joseph II, cette église a été fermée au culte. Le nouveau propriétaire l’a transformée en logements, son actuelle fonction. Le maître-autel avec le tabernacle a rejoint l’église paroissiale de Saint-Nicolas tout comme la statue de la vierge Marie, les vêtements liturgiques, le ciboire, les chandeliers et le linge d’église. Le petit orgue est par contre revenu à l’église de Klam. Les deux cloches ont été transportées à Kreuzen. Cette ancienne église gothique de mariniers se reconnaît aujourd’hui encore par son extrémité polygonale sous forme de tourelles et ses fenêtres maçonnées en ogive.

Devant l’ancienne église se trouve une petite place où se dressait autrefois le symbole de la justice du marché et du tribunal libre, le Pranger, aujourd’hui à tort au château de Werfenstein auquel avoir il n’appartient pas et où il ne s’est jamais trouvé par le passé.

Un bateau de pèlerins sombrait  à hauteur de  Struden lors d’une tempête en faisant route vers la basilique de  Maria Taferl. Une messe fut donnée dans l’église et le prêtre demanda si quelqu’un dans l’assemblée n’avait pas commis une mauvaise action. Une paysanne se souvint alors avoir cousu son tablier le lundi de la Pentecôte. On lui versa de l’eau et la tempête s’arrêta.

Sources : Josef Petschan, Contes et curiosité du Strudengau, 1929

Traduction et adaptation :
Yves Minsart et Eric Baude

Nibelungengau et Strudengau (Autriche) : Des portes de Linz jusqu’aux lisières de Melk en passant par Grein

(suite…)

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