Sulina mon amour, meine Liebe, my love, Sulina, dragostea mea ! (Teofil Mihailescu)

Le sujet n’est pas fortuit : Sulina, notre petite tour de Babel roumaine, a un passé européen et un destin emblématique pour l’histoire de notre pays et pour le destin de l’architecture roumaine. J’ai décidé de vous parler de Sulina non seulement parce que personne ne parle plus de ce lieu sauf lorsqu’il se produit quelque chose d’inimaginable du style «un curé a mordu un chien», mais aussi parce que c’est tout simplement un lieu fascinant, une cité exemplaire pour illustrer la naissance, la vie et la mort de l’architecture, de l’urbanisme, de l’histoire.

Embouchure du bras de Sulina vers 1850. Comme on le voit sur la gravure, il existait déjà un phare construit par l’Empire ottoman en 1848

Le titre n’est pas fortuit non plus : Sulina a été entre 1856 et 1939 la ville de la Commission Européenne du Danube, une organisation internationale créée à Galaţi grâce au traité de paix qui a suivi la guerre de Crimée et qui a décidé de la neutralité de la mer Noire, la rétrocession à la Moldavie de trois judets [départements] du sud de la Bessarabie et la libre circulation de la navigation sur le Danube, sous la surveillance d’une commission internationale1. Elle a été en fait la première ville de Roumanie liée à ce qu’on peut appeler le concept européen et un lieu significatif décrit par l’écrivain Jean Bart dans son roman Europolis comme une scène de vie à mi-chemin entre le XIXe et le XXe siècles.

Sulina a été d’abord une enfant misérable du delta. Elle a grandi en toute liberté, aisément, intimement directement en lien avec la nature et à son environnement aussi longtemps qu’elle demeura un village de pêcheurs et une terre stable à l’endroit où le Danube faisait son entrée dans la mer. Elle a eu la chance de se trouver au bon endroit et au bon moment pour recevoir une éducation, acquérir la fortune et l’usage du monde, devenant une dame. Elle connut le succès et inspira confiance entre 1856 et 1939 quand elle devint la cité de la Commission Européenne du Danube.

Sulina, le grand quai du port en 1900 avec des cargos anglais en attente de chargement (de céréales), photo collection ICEM Tulcea

Le temps a passé et malheureusement la jeunesse de Sulina s’est enfuie avec lui. La deuxième guerre mondiale a bouleversé son destin. La société a changé,  le communisme est arrivé avec ses tanks venus de l’est en même temps que les vents rudes des hivers du delta. Des villes récentes, telles les cités industrielles de « l’homme nouveau », les villes-dortoirs… ont commencé à s’affirmer en se trouvant également au bon endroit et au bon moment.  Sulina s’est transformée en une vieille dame avec des valeurs qui ne correspondaient plus à celles de l’après-guerre. Les autorités du nouveau régime décidèrent de la « rééduquer » en détruisant ou en laissant à l’abandon son patrimoine architectural d’autrefois, en altérant ses structures sociales,  ses positions européennes et son avenir au profit d’un style de vie contemporain. Cette «rééducation» se concrétisa par la construction de nouveaux immeubles et l’implantation de chantiers et d’industries navals souvent liées à l’activité de la pêche.

Sulina en 1930, photo archives Commission Européenne du Danube

Les années sont passées sur Dame Sulina. Des signes de souffrance sont apparus sur son visage, son corps comme des cicatrices et des rides mais son âme  restait malgré tout jeune et vivante. Une lueur d’espoir a surgi dans ses yeux et son âme vers le crépuscule de son existence en 1989 lors des changements de société. Ces bouleversements sont brusquement apparus comme une chance et  exprimant l’espoir que Sulina puisse être enfin réhabilitée. Le changement des temps et des moeurs n’a pas engendré la concrétisation de ses espérances. De nouvelles déceptions ont commencé à ternir le moral de la ville tels l’apparition de nouveaux blocs, la destruction des identités architecturales et urbaines, le remplacement des bâtiments caractéristiques par d’autres réalisations étrangères, l’absence de véritable promotion de la petite cité portuaire, le manque d’une vision globale d’un développement durable, la pollution des voisinages. Le passé a ainsi mis cette bonne Dame Sulina, encore riche d’un potentiel touristique, de terrains et de maisons bon marché (une aubaine pour certains escrocs qui profitèrent de la naïveté des habitants), d’une interface pour les activités de pêche et de chasse dans le delta, dans une position extrêmement vulnérable, conséquence des souffrances accumulées au cours de l’histoire. Des vautours, des sociétés immobilières, des hommes d’affaires peu scrupuleux, des politiciens véreux se sont acharnés sur elle afin d’en tirer profit.… Ils l’ont harceler pour lui dérober tout ce qu’elle possédait (terrains, immeubles, position, statut…).

Festivités en 1932 devant le bâtiment de la LLoyds Agency, photo collection ICEM Tulcea

Sulina est aujourd’hui une dame misérable, à la fois roumaine dans le sang et européenne dans l’âme qui raconte sa vie et ses souvenirs, la gloire de sa jeunesse avec ses longues journées d’été brûlés de soleil, les interminables nuits d’hiver elles aussi brûlées non par le soleil mais par le vent d’est glacial, scrutant le monde à travers ses vieilles lunettes bulgares, dans un fauteuil français, avec un châle autour des épaules, assise sur un tabouret hongrois posé sur un tapis rose italien dans une vieille chambre au mobilier monténégrin d’une maison lipovène perdue parmi les fleurs et le ricin, buvant un café turc adouci d’un cube de sucre autrichien et d’une goutte de lait russe, dans une tasse de porcelaine grecque, avec une petite cuillère en argent arménienne et une soucoupe serbe, posées sur une table en bois peint allemande, couverte d’un napperon polonais blanc apprêté, à côté d’une carte postale albanaise, d’un bougeoir hébreu et d’un gobelet tatar en émail.

« L’Hôtel d’Administration » de la Commission Européenne du Danube construit en 1866, collection archives de la Commission Européenne du Danube

À Sulina, les habitants se sentent à l’écart et vraiment au bout du monde. D’une certaine façon c’est vrai : Sulina est à l’altitude la plus basse de Roumanie (1m 50 au dessus du niveau de la mer !). C’est le point le plus à l’Est du pays. Elle est reliée au reste du monde uniquement par des voies d’eau ou aériennes et soumise en théorie à un régime spécial de protection de la nature du fait de la création en 1993 de la réserve de Biosphère du Delta du Danube (A.R.B.B.).

Boutiques sur la rue Élisabeth avec en arrière-plan la mosquée (aujourd’hui démolie) et le phare, photo collection BAR, Bucarest

Beaucoup de visiteurs viennent à Sulina un peu par hasard, pour la plage et la mer, le camping, la pêche et pour le côté relativement sauvage et isolé des lieux. La plupart de ces touristes ne respecte ni la plage, ni la mer, ni la ville et son histoire, ni la nature du delta. Cela se voit aux tonnes de bouteilles de plastique, papiers, boîtes de conserve, poubelles jetées à chaque pas, en ville et au bord de la mer, dans les étangs et les canaux. On les trouve d’une année sur l’autre toujours en plus grand nombre. Peu d’habitants ont de la considération pour leur ville. Le fleuve est de plus en plus sale. Comment s’en étonner puisque c’est ici que se rassemblent pratiquement toutes les saletés de l’Europe emmenées par le Danube ? Le Delta a reçu le statut de réserve naturelle, mais bien trop tardivement tant pour la nature que pour Sulina elle-même.

Bien trop rares sont les habitants qui voient plus loin que la pointe de leur barque, que l’extrémité de leurs filets, de leurs lieux de pêche, que le braconnage quotidien, que les pêcheries et les promenades des pêcheurs amateurs. Bien trop rares sont ceux qui connaissent, comprennent, apprécient l’ambiance, l’histoire ou l’architecture de la ville, ceux qui en perçoivent la poésie et ne laissent pas l’atmosphère, l’histoire et l’architecture de Sulina mourir d’inanition. La ville n’est plus animée par un souffle communautaire vivant, irriguée par l’estime du passé mais seulement par une somme d’intérêts financiers, de petites ou de grandes affaires et/ou d’escroqueries.

Bien trop rares sont les visiteurs qui viennent à Sulina pour son atmosphère désuète, pour son histoire ou son architecture, à la recherche de l’âme de la ville. Ceux-là photographient des vieilles maisons ou des villas kitsch, cherchant à  retrouver quelque chose de l’authenticité du lieu mais de nombreux habitants les accusent de prendre des clichés pour leur voler leurs maisons. Ils cherchent à s’imprégner de l’esprit de la ville. Les habitants en regard de leur propre pauvreté, pensent qu’il s’agît d’une étrange perte de temps. Et c’est justement l’âme de Sulina qui tombe maintenant dans l’oubli. De ce point de vue aussi Sulina est moribonde. Ma démarche se veut comme un signal d’alarme afin que son architecture historique puisse être sauvée, que puissent préservés l’esprit du lieu et le sentiment d’appartenance à une communauté, afin que  ne meure avant même de se développer le développement durable, que ne meure la nature à l’endroit même où se trouve sur la mer Noire le seuil d’entrée en Roumanie et dans l’Union Européenne.

Pourquoi Sulina est-elle aussi intéressante ?

Jean Bart (alias Eugeniu P. Botez, 1877-1933), officier de marine, capitaine du port de Sulina et écrivain

Sulina c’est l’Europolis de l’écrivain Jean Bart (pseudonyme littéraire de l’officier de marine Eugène Botez, 1847-1933, choisi d’après le célèbre corsaire français), roman d’un amour double, d’une ville et d’une femme, oeuvre qui, au delà de l’histoire de « l’émigré américain » Nicolas Marulis, de l’officier Neagu et de la sirène noire Evantia, symbolise la cohabitation des Lipovènes, Roumains, Grecs, Polonais, Arméniens, Turcs, Tatars, Italiens, Anglais, Russes, Austro-hongrois, Albanais, Juifs, Bulgares, Allemands, Serbes, Monténégrins, et de la coexistence pacifique des mondes, orthodoxes, catholiques ou du protestantisme avec le judaïsme et l’islam.

L’ancienne maison de l’écrivain Jean Bart, photo © Danube-culture, droits réservés

Sulina a un tissu urbain original et unique en son genre : elle se découpe symboliquement sous la forme d’un quadrilatère avec un grand côté de 5, 5 km de longueur et un petit côté de seulement 500 m de largeur dont les six rues, parallèles au Danube, sont numérotées, à l’image de New York, de I à IV.

Ses caractéristiques sont intéressantes : c’est la première ville de Roumanie où l’on peut parler de concept d’Europe Unie, c’est la ville la plus à l’est de la Roumanie et de l’Union Européenne. On trouve ici le dernier poteau électrique, le dernier poteau téléphonique, l’ultime robinet d’eau potable, le dernier téléphone fixe, le dernier phare, les dernières pistes avec des barques comme ailleurs les voitures, devant la porte des maisons et l’ultime plage de sable fin à l’est du pays et de l’Union Européenne. C’est la première localité que rencontre les marins qui entrent en Roumanie et en UE et la dernière avant qu’ils ne reprennent la mer.

L’église orthodoxe roumaine Saint Nicolas, autrefois la cathédrale de Sulina et à droite l’église orthodoxe roumaine, photo © Danube-culture, droits réservés

Cette petite ville isolée, remarquable pour son patrimoine architectural, témoignage vivant de l’histoire des deux derniers siècles possède cinq églises ! Presque toutes sont consacrées à Saint-Nicolas, protecteur des marins : l’église roumaine orthodoxe Saint-Nicolas, lieu où différentes ethnies se rassemblaient pour prier et se recueillir, a été construite en 1866, à côté d’une vieille église en bois détruite ultérieurement mais restée dans les mémoires grâce à l’érection d’une croix votive placée sur le maître autel, l’église grecque Saint-Nicolas, bâtie en 1868 avec son unique et authentique ambiance, survivante oubliée, mourant peu à peu chaque jour du manque d’intérêt pour sa restauration et de nouveaux projets, l’église orthodoxe de rite ancien Saint-Pierre-et-Paul, paroisse de la communauté russo-lipovenes, construite entre 1991 et 1995 à côté d’une vieille église dont il ne reste reste que la Sainte table, l’église romano-catholique Saint-Nicolas, érigée grâce au financement de la communauté italienne de Sulina, sanctifiée en 1863, marquant sa présence discrète dans le paysage urbain environnant avec sa sobriété architecturale et son clocher à l’aspect particulier, enfin l’église Saint-Alexandre et Saint-Nicolas, actuellement cathédrale orthodoxe de Sulina et du delta. Bâtie grâce à la volonté du prêtre V. Gheorghiu, sa première pierre a été posée en 1910 en présence du roi Carol Ier et de la famille royale. C’est un extraordinaire et valeureux exemple emblématique d’architecture autochtone digne de n’importe qu’elle grande ville européenne.

L’ancien phare de la rive gauche, photo archives de la Commission Européenne du Danube

3 phares ont été construits à Sulina :
– le vieux phare, construit en 1869 au temps de la Commission Européenne du Danube [en fait érigé en 1848 à la demande de l’Empire ottoman]. Bâti à l’endroit où, au moment de sa construction, le Danube se jetait dans la mer Noire, il se trouve désormais en pleine ville, à une grande distance de l’embouchure actuelle du fleuve. Il a été transformé en musée et est provisoirement fermé en raison de sa réfection.
– le phare d’observation (rive gauche du bras de Sulina), également bâti au temps de la Commission Européenne du Danube, aujourd’hui abandonné et dont il émane une présence fantomatique dans le paysage du delta. Ce phare apparaît dans la série télévisée « Toate pînzele sus » (« Toutes voiles dehors ») de Mircea Mureșan, réalisée d’après le roman éponyme de Radu Tudoran (1910-1982). Une longue digue en pierre, à l’allure poétique, où sont inscrits les noms de tous ceux qui participèrent aux travaux de sa construction  le relie à Sulina.
-le nouveau phare, le plus à l’est de l’Europe et de la Roumanie. Sa construction impressionnante date des années 1970. Le phare domine la mer d’une hauteur de 57 m de hauteur et sa lumière est visible à plus de 50 km à la ronde.

Le château d’eau et l’usine électrique, sources archives de la Commission Européenne du Danube

Sulina possède aussi son propre château d’eau, une construction qui, à première vue, peut paraître sans grand intérêt mais dont l’origine est due à un fait singulier. Son architecture et son histoire sont typiquement hollandaise ! Ce réservoir ainsi que le réseau de distribution d’eau de la ville ont été offert par la Reine des Pays-Bas qui, faisant escale à Sulina et demandant quelque chose à boire, se vit offrir un verre d’eau du Danube. Elle fut stupéfaite qu’un port de cette importance et avec une telle densité d’activité n’ait pas de réseau d’eau potable filtrée.

Photo © Danube-culture, droits réservés

Sulina a une architecture extrêmement sensible de maisons toutes simples, qu’elles appartiennent à la communauté lipovène (en torchis, blanchies à la chaux, recouvertes de roseaux et décorées d’ornements de bois) ou des répliques architecturales d’époques influencées autant par l’orient que l’occident.

Le cimetière marin se trouve à l’extérieur de la ville, en direction de la plage.  C’est un lieu fascinant, coloré, émouvant, symbolisant un repos éternel pour les Chrétiens, les Juifs ou les Musulmans, du simple porteur, pêcheur, marin ou ouvrier du port jusqu’à l’ingénieur, officier, capitaine de navire, consul ou figure marquante de l’essor de la ville tel William Simpson, qui fut durant 13 années le Directeur de la construction de la Commission Européenne du Danube, franc-maçon, chevalier de l’Ordre de Malte ou la Princesse Ecaterina Moruzi (1757-1835), nièce de Ioan Sturza, née a Istamboul et décédée à Sulina.

Cimetière de Sulina, photo © Danube-culture, droits réservés

Le  littoral  de Sulina est très particulier ; vaste, donnant une sensation de fin du monde, avec un sable fin et dont les vagues de la mer Noire flirtent avec les eaux douces du Danube. Terminus du bord de la mer la ville est aussi le lieu d’où partent et se terminent les circuits touristiques vers les magnifiques paysages du delta du Danube (Lac Rosu, Rosule, Porcu, Raducu, Lumina et Puiu, la forêt de Caraorman, la forêt primaire de Letea, de Gârla Împutita…).

Plage du littoral de la mer Noire à proximité de l’endroit où le Danube (bras de Sulina) rejoint la mer Noire, photo © Danube-culture, droits réservés

Je suis « Ardelean » mais Sulina m’appartient aussi parce que je suis roumain, architecte, pêcheur, photographe, peintre et passionné de l’âme de cette ville. Voyageant dans le temps et dans l’espace, là-bas où le vieux Danube noie ses flots et son nom dans la mer ainsi que l’écrit avec nostalgie Jean Bart dans l’introduction de son roman Europolis, j’ai eu la sensation physique d’aller au bout du monde pour découvrir paradoxalement et de façon métaphorique que j’étais en fait arrivé en son centre. Cette sensation a été rapidement suivie par une autre sensation bien plus triste : celle que ma quête m’avait emmenée dans un lieu qui mourrait à chaque instant un peu plus et dont l’âme, jour après jour, se détachait de son corps. Je vous ai parlé de ces trésors… Voilà un autre visage de cette ville, cette fois en position de victime : la découverte, heureuse à priori de Sulina, est assombrie par une réalité récente qui bouscule l’histoire et l’esprit des lieux. Découverte également altérée par l’agressivité d’une architecture contemporaine majoritairement kitsch, laide et de mauvaise qualité. Découverte encore altérée par la dilution dans la nature du delta de son architecture ancienne et abandonnée, découverte encore assombrie par une sensation de pauvreté et la grande résignation de ses habitants.

En résumé c’est triste Sulina n’est-ce pas ? Et tellement ressemblant au destin de la Roumanie. Les Seigneurs et les nobles Dames s’en vont comme Sulina… Que fait-on de la parabole de Sulina ? Que fait-on de la Roumanie ? On la laisse mourir peu à peu chaque jour avec toutes ses merveilleuses valeurs.

Teofil Mihailescu, architecte, photographe, écrivain, peintre, vidéaste, journaliste est né à Brasov en 1973. Après un doctorat à l’Université Ion Mincu d’architecture et d’urbanisme de Bucarest, un Master de l’École nationale d’études politiques et administratives de Bucarest il fonde et dirige le bureau d’architecture Teofil Mihailescu. Teofil Mihailescu est membre fondateur de l’Ordre roumain des architectes et a effectué de nombreux séjours à l’étranger (stages d’architecte au Getty Museum de Los Angeles, au Politecnico di Milano, à l’Université de Gênes ou au Royal Institute of Technology de Stockholm…) . Son expérience professionnelle et son approche personnelle non conventionnelle de l’architecture lui permettent de pratiquer les arts visuels et la photographie et de les utiliser comme moyen d’exploration anthropologique du monde.

Cet article de T. Mihailescu date de 2009, a été auparavant publié sur le site dobrogea.net et révisé par nos soins.

Sur les quais de Sulina un soir d’hiver, photo © Danube-culture, droits réservés

Jean Bart (Eugeniu P. Botez), marin et écrivain du delta du Danube

   « Quand tu rejoindras le Danube, ô voyageur, arrêtes-toi ! Qu’importe ta course, attarde-toi ici quelques instants. Médite et contemple silencieusement la grandeur suprême du vieux roi des fleuves que le monde antique a érigé au rang de divinité. »
Jean Bart, Le livre du Danube, Bibliothèque de la Ligue navale, Bucarest (?), 1933

Fils du général Panait Botez, Jean Bart commence en 1882 ses études à l’école primaire du quartier Păcurari de Iaşi en Moldavie où enseigne, en tant qu’instituteur, l’écrivain Ion Creangǎ (1837-1889). Il les poursuit au lycée militaire puis à l’École de la Marine de Constanţa, termine sa formation d’officier en embarquant à bord du navire-école Mircea et travaille ensuite dans l’administration navale militaire et civile. Il occupera ultérieurement les fonctions de Directeur de l’École de la Marine de Constanţa, de Commissaire maritime (1909-1913 et 1915-1918), de Capitaine principal du port de Sulina, de Commandant de la garnison et de Commandant militaire du même port.

La maison de Jean Bart à Sulina, collection ICEM, Tulcea

Sans doute est-il un témoin privilégié, lors de son séjour à Sulina, du déclin économique de la petite ville que la Commission Européenne du Danube (1856-1940) avait, de par son installation à la fin des années 1850, sa présence durant de nombreuses années et ses impressionnants travaux d’aménagement pour la navigation à l’embouchure de ce bras, métamorphosée en une cité au destin inespéré.

L’ancien palais de la Commission Européenne du Danube à Sulina, construit en 1860, photo Danube-culture, droits réservés

L’écrivain dont le choix du pseudonyme de Jean Bart est un témoignage d’admiration pour le célèbre corsaire français, collabore en 1899 au magazine littéraire Pagini literare aux côtés de Mihail Sadoveanu (1880-1961) et entretient de nombreux contacts dans le monde de la littérature qui lui permettront d’écrire dans d’autres revues spécialisées roumaines (Viața Românească, Adevărul Literar…). Il effectue en parallèle de ses activités de journaliste et d’écrivain, en tant que secrétaire de la Ligue Navale Roumaine et spécialiste dans les problématiques de la navigation danubienne, plusieurs missions officielles en Suède, aux États-Unis, en Suisse et en France.

   « Le Danube, large et paisible, s’écoule lentement et indolemment vers la mer avec la même majestueuse insouciance depuis des milliers d’années. »
Jean Bart, Dettes oubliées, 1915

Jean Bart a écrit de nombreux articles et reportages pour la presse roumaine ainsi que des romans et des nouvelles. Son dernier livre Europolis, premier volet d’une trilogie dont seul ce premier volume verra le jour, se déroule à Sulina. Ce livre est publié l’année de sa mort, en 1933.

Jean Bart, collection Musée National de la Littérature Roumaine, Bucarest

L’essayiste et critique littéraire roumain Paul Cermat a récemment consacré (2010) une préface à une nouvelle édition d’Europolis, préface intitulée : Un port de la răsărit (Un port du levant). Quant à Claudio Magris, il écrit à propos de ce roman dans son livre Danube1 : « Jean Bart voit les destinées humaines elles-mêmes aborder à Sulina comme les épaves d’un naufrage ; la ville, comme le dit le nom qu’il lui a inventé, vit encore dans un halo d’opulence et de splendeur, c’est un port situé sur de grandes routes, un endroit où se rencontrent des gens venus de pays lointains et où on rêve, on entrevoit, on manie mais surtout on perd la richesse.

Groupe de femmes de Sulina, collection ICEM, Tulcea

Dans ce roman, la colonie grecque, avec ses cafés, est le décor de cette splendeur à son déclin, à laquelle la Commission du Danube confère une dignité politico-diplomatique, ou du moins un semblant. Le livre est, toutefois, une histoire d’illusion, de décadence, de tromperie et de solitude, de malheur et de mort ; une symphonie de la fin, dans laquelle cette ville qui se donne des allures de petite capitale européenne devient bas-fond, rade abandonnée ».

Europolis, roman, (nouvelle traduction par Gabrielle Danoux), 2016

Europolis
   « Sulina, du nom d’un chef cosaque, est la porte du Danube. Le blé en sort et l’or rentre. La clef de cette porte est passée au fil des temps d’une poche à l’autre, après d’incessantes luttes armées et intrigues. Après la guerre de Crimée, c’est l’Europe qui est entrée en possession de cette clef qu’elle tient d’une main ferme et ne compte plus lâcher : elle ne la confie même pas au portier, qui est en droit d’en être le gardien.
Sulina, tout comme Port Saïd à l’embouchure de Suez, une tour de babel en miniature, à l’extrémité d’une voie d’eau internationale, vit uniquement du port.
Cette ville, créée par les besoins de la navigation, sans industrie ni agriculture, est condamnée à être rayée de la carte du pays, si on choisit un autre bras du fleuve comme porte principale du Danube. »
Jean Bart, Europolis, 1933

Le cimetière international multiconfessionel de Sulina, modèle de tolérance religieuse, photo Danube-culture, droits réservés

La trame d’Europolis peut se résumer ainsi : à Sulina, port du delta en déclin, Stamati Marulis, patron de café et ancien marin, s’est marié à Penelopa qui a fréquenté du temps de sa jeunesse un milieu huppé à Istamboul avant la mort de son père. Elle est frustrée du peu d’envergure de son mari et se laisse séduire par Angelo Deliu, un marin avide de conquêtes féminines. Une lettre annonce à Stamati l’arrivée de son frère Nicola Marulis, émigré aux Etats-Unis et que tout le monde imagine riche et prêt à investir. Nicola débarque avec sa fille Evantia, une magnifique métisse. Il a été condamné, emprisonné et se trouve sans d’argent. Sa fille tombe amoureuse de Neagu, un jeune apprenti capitaine mais se fait piéger par Angelo et lui cède. Neagu, follement jaloux, part au loin. Pénélope se suicide. Stamati brûle sa maison et finit sa vie à l’asile. Nicola fait de la contrebande pour survivre. Il est tué lors d’une opération de police. Evantia travaille dans un bordel où elle danse. Enceinte, elle accouche avant de mourir de tuberculose. Son infirmière, Miss Sibyl, adopte l’enfant.

Jour de fête à Sulina (1932), collection ICEM, Tulcea

   Europolis a été porté une première fois à l’écran en 1961 sous le nom de Porto-Franco par le réalisateur roumain de Galaţi, Paul Călinescu (1902-2000) avec dans les principaux rôles Ștefan Ciobotărașu (Stamate), Simona Bondoc (Penelope), Elena Caragiu (Evantia) Geo Barton (Nick Santo), Liliana Tomescu (Olimpia) et Fory Etterle (le docteur).

Le roman a été récemment adapté au cinéma pour un film au titre éponyme par le cinéaste Cornel Gheorgiţa (1958). Ce film est sorti sur les écrans en 2011.

Sulina au début du XXe siècle : sur les quais une rare et élégante voiture

1 Claudio Magris, « Comme le fleuve se jette à la mer », in Danube, Collection L’Arpenteur, Domaine italien, Gallimard, Paris, 1988

Bibliographie :
Jurnal de bord (Journal de bord), Schițe de bord și marine (Esquisses de bord et des mers), 1901
Datorii uitate (Devoirs oubliés), 1916, mémoires de guerre
În cușca leului (Dans la cage du lion), 1916, mémoires de guerre
Prințesa Bibița (La Princesse Bibița), roman, 1923
În Deltă… (Dans le delta), 1925
Pe drumuri de apă (Par les voies maritimes), 1931
Europolis, roman, 1933

Livres en français :
Europolis, roman (traduction Constantin Botez), 1958
Europolis, roman, (nouvelle traduction par Gabrielle Danoux), 2016

Remerciements chaleureux à Maria Sinescu, conservatrice passionnée des Monuments Historiques et du Musée du vieux phare de Sulina (ICEM Gavrilǎ Simion, Tulcea) et qui veille attentivement sur deux salles de documentation passionnantes, l’une sur l’écrivain Eugeniu P. Botez, la vie à Sulina et l’autre sur le chef d’orchestre Georges Georgescu (1887-1964), né dans cette petite ville portuaire du bout de l’Europe et l’un des plus grands chefs d’orchestre de l’histoire de la musique.

Le musée, actuellement fermé, est en travaux de réaménagement avec l’aide de financements de  l’Union Européenne.

Eric Baude pour Danube-culture, mis à jour octobre 2020, droits réservés

 

 

Sulina, kilomètre zéro : la fin d’un compte à rebours…

La navigation danubienne s’apparente, d’amont en aval, au règne mystérieux de la soustraction ! Ce qui est parcouru est effacé, s’évanouit, se perd. Les kilomètres laissent avant le delta la place aux milles maritimes, repères qui sont de règle pour la navigation sur cette partie du Bas-Danube, du port de Brǎila (rive gauche) à celui de Sulina. Oubliée aussi ou presque la vitesse (souvent associée au bruit) dès les portes du delta franchies, où elle paraît, quand elle se manifeste, sur l’eau (les barques et les vedettes de transports sont munies de puissants et bruyants moteurs), sur les berges, les plages, les pistes sableuses et poussiéreuses, dans les quelques rues carrossables de Sulina pendant la saison estivale et de certains villages reliés à la terre ferme (les 4×4 se sont aussi invités sur la scène du delta depuis quelques années), d’une modernité incongrue, vulgaire qui ne sied guère à ce singulier environnement d’eau, de sable et de roseaux.Si vous êtes pressés, ne comptez pas sur le delta pour partager votre impatience.

Puisqu’il ne reste ici rien d’autre que des distances en ruine avant l’au-delà fluvial, le voyage sur ce fleuve existe-t-il ?

Étrange périple ressemblant à une dérive vers le néant après tant d’efforts dépensés à trouver un chemin. Le Danube s’évertue lentement mais inexorablement à défaire, à décomposer soigneusement, avec une infinie et invisible patience tout voyage organisé, prémédité. La réalité de plus en plus décalée depuis son invention par la Commission européenne du Danube du point zéro à Sulina, le rendez-vous manqué ou presque avec la Mer noire ou du moins repoussé ce dont les vieux phares hors service témoignent, de l’instant présent du nulle part, désintègrent le souvenir des jours et des nuits blanches d’avant le départ et la certitude des heures de navigation, des villes traversées, des ports équipés, des bajoyers des gigantesques écluses qui ferment l’horizon pendant la mise à niveau vers l’aval. Rien n’était déjà certain avant d’entreprendre le voyage depuis le lointain amont, mais arrivé dans le delta, tout le paysage s’ingénue à flotter, nuages, îles, forêts, roseaux, oiseaux, rives (mais où sont les rives ?), tout sur l’eau et autour de l’eau dérive sans limite.

Peut-on trouver plus abstrait que la réalité des souvenirs dans cet univers horizontal à la fois mouvant et pourtant apparemment si immobile ? Le temps deltaïque serait-il l’allié de l’oubli, de la désintégration et le dernier refuge continental de la lenteur ?

Le mouvement est devenu imperceptible dans ces confins labyrinthiques de canaux et de roseaux peuplés d’oiseaux dont l’art consiste à se dérober aux touristes.

Sulina photo Danube-culture, droits réservés

Le delta du Danube et Sulina

« Au voyageur fatigué du ciel et de l’eau, les bouches du Danube s’annoncent par un misérable village massé autour d’un dôme d’or, et qui semble flotter sur la mer. Plus loin Sulina paraît dans le même accroupissement au ras des flots. La ville est bâtie sur le sable, au milieu de roseaux verts et jaunes, et son peuple ne trouve d’ombre que celle de ses maisons. L’idée qui s’impose est celle d’une ville morte, roulée par le Danube et repoussée par la mer. La plaine et la mer se confondent, comme se confondent la plaine et le ciel. Il semble qu’il n’y ait de réel que le bateau immobile et Sulina qui se balance.

   De plus près, la ville montre un visage propre, une beauté médiocre de campagnarde et de pêcheuse. Elle voudrait s’égayer de quelques notes vives d’habits militaires comme de l’or de son dôme, mais l’immense cadre gris la rapetisse et l’éteint. Les mâts et les vergues des vaisseaux rangés au quai lui font un semblant d’avenue plantée d’arbres secs mais bientôt le regard se détourne d’elle pour interroger la grande route d’un Danube jaune et lourd.

   Le fleuve dessine deux ou trois larges courbes, puis devient un grand canal boueux tout bêtement droit, que double la ligne sèche du chemin de halage. Le long de ses berges, çà et là, se dressent, comme des bornes, des huttes au seuil desquelles brillent de beaux pieds nus. Aucun arbre d’abord, puis, comme une espérance, ils viennent un à un, et se massent enfin en petits groupes dans de petits jardins. Des barques en formes de pirogue où des hommes en bonnet de fourrure pagayent, sillonnent la pesanteur de l’eau silencieuse. Par endroits tremblent les ailes d’un moulin à vent.

   L’arrière pays n’est qu’un champ de roseaux semé d’étangs bleus qui s’ouvrent sur le fleuve jaune, et au bord desquels courent de petits chevaux, crinières battantes. La vie humaine se resserre dans un espace de vingt mètres au delà des berges, le long de la rangée des arbres verts. À quelques pas des pirogues tirées à terre et presque couchées sur les seuils, de petites maisons blanches, percées d’étroites fenêtres, s’échelonnent, posées sur le sable, et couvertes de toits de chaume quadrangulaire au milieu de minuscules jardins carrés. Puis vingt croix irrégulièrement dispersées parmi les touffes d’ajonc, comme un troupeau de bêtes immobiles, un héron au milieu d’une flaque bleue, un serpent qui traverse le fleuve… »

Pierre Dominique, « Le Danube », Les Danubiennes, Bernard Grasset, Paris, 1926, pp. 11-13

« Cinq heures après avoir quitté Tulcea, le bateau était maintenant presque vide. Dans la réverbération du soleil couchant, eau grise et ciel se confondaient. Se sont dessinés enfin une tour, une grue, quelques immeubles du genre HLM : Sulina, bourgade du bout du fleuve. Et plus loin encore, une ligne sombre : la mer Noire.

La Commission européenne instituée par le Traité de Paris du 30 mars 1856 pour améliorer la navigabilité des embouchures du Danube a construit ces digues et ce phare achevés en novembre 1870. Les Puissances signataires du Traité ayant été représentées successivement par … » suit la liste des noms des mandataires de « l’Autriche-Hongrie, la France, la Grande-Bretagne, la Prusse et la Confédération d’Allemagne, la Sardaigne et l’Italie, la Turquie ». Cette plaque apposée sur une maison carrée en pierre grise qui abrite encore la capitainerie du port ne pourrait mieux évoquer le sort des peuples de la région et légitimer leur sentiment d’avoir été constamment dépossédés de leur histoire. On y trouve en effet deux absents. La Russie — elle venait de perdre la guerre de Crimée et donc de dire temporairement adieu à ses visées sur l’au-delà du fleuve — et surtout cette Roumanie qui n’était encore ici, en 1856, que la Valachie : la seule population présente sur ces confins n’a pas eu à participer aux décisions des cours européennes qui l’intéressaient au premier chef…

L’ancien palais de la Commission Européenne du Danube, au bord du fleuve, photo prise de l’ancien phare de Sulina, photo Danube-culture, droits réservés

Au-delà s’étendait un no man’s land de dunes, de canaux et d’étendues d’eau croupie, de poutrelle et de blocs de béton dont on ne comprenait pas la destination première. Et au-delà, encore, la mer, qui plus que Noire méritait le nom de Morte, tant le battement mécanique de ses vagues huileuses et sombres imitait maladroitement la respiration marine. « Beach ! » nous ont crié des jeunes filles. Elles ont disparu derrière des ronciers et nous ne les avons pas revues. Nous avons traversés le cimetière des Lipovènes. Qui sont les Lipovènes ? Une secte de Vieux Croyants persécutés en Russie et venus peupler ce rivage il y a cents ans. Mais encore ? La sage théorie de Klavdij selon laquelle, en voyage, on ne peut prétendre tout savoir et tout apprendre, qu’il faut laisser leur part d’autonomie et de mystère aux histoires que l’on croise, avait décidément du bon — surtout pour nous voyageurs à bout de souffle, qui avions l’impression d’être arrivés sur la fin d’un monde.

Photo Danube-culture, droits réservés

Des coques de bateaux échoués émergeaient des champs qui masquaient les eaux. Le soir tombait, c’était l’heure où la lumière qui s’enfuit exalte la passion photographique de Klavdij. Une proue noire se dressant très haut, nue, lui a fait oublier le temps, l’endroit, toute autre repère que cette forme enfoncée comme un coin géant dans le ciel, solitaire, lyrique, incarnant à la fois la désolation infinie et la pérennité du passage des hommes. Il l’a photographié longuement, puis a sauté d’une épave échouée en pleine terre à l’autre avec une frénésie qui lui a fait négliger ce que, moi, j’apercevais au loin : au sud, d’une haute tour de radiophare, nous parvenaient de soudains miroitements ; au nord se dessinaient, j’en étais certain, les tourelles et les mâts gris de bateaux de guerre accostés au ras de l’horizon, et il en émanait d’identiques éclairs rapides : il n’y avait pas de doute, nous étions observés, uniques humains sur ce Finistère. J’ai fini par repérer la silhouette d’un homme, non, de plusieurs, qui nous suivaient à la jumelle. Pour la première fois, j’ai senti monter une sourde angoisse et j’ai fini par la faire, un petit peu, partager à Klavdij, l’arrachant à un sentiment de plénitude dans son travail qu’il avait rarement vécu avec autant d’intensité depuis le début du voyage.

Entre Danube et mer Noire : la station météo, digue méridionale du chenal du bras de Sulina, photo Danube-culture, droits réservés 

Au bout d’un canal impossible à traverser, c’était enfin la jonction du fleuve et de la mer. En face, très loin, la côte ukrainienne. Du haut d’un mirador, un homme en civil, armé, nous a hélés avant de descendre. D’autres, boueux et hirsutes, sont sortis d’une cabane, se sont approchés, nous ont tendu la main qui ne tenait pas une bouteille de bière : « Ostarojno ! Granitsa ! Opasnïe ! — Attention, frontière, dangereux ! » presque mot pour mot et dans la même langue les paroles que nous avions entendues, il y avait plus d’un mois, au soir de notre arrivée dans le port de Durrës… Étaient-ils gardes frontières, roumains ou ukrainiens, étaient-ils pêcheurs ou contrebandiers, lipovènes ou tsiganes ? L’homme à la Kalachnikov a insisté pour nous ramener en barque à Sulina. Nous avons refusé avec l’obstination du désespoir, pour rebrousser chemin vers l’ouest. Longtemps, sans oser nous retourner, nous avons senti leurs regards nous suivre. Peut-être étions-nous arrivés ici aux bords d’une Europe, encore une autre qui s’affirmait d’emblée, celle-là, abruptement inconnue. »

François Maspero, Klavdij Sluban, Balkans-Transit, Éditions du Seuil, Points aventure, 1997 

Sulina, rive gauche, photo Danube-culture, droits réservés

« Pendant deux heures, la chaloupe a descendu un petit canal bien serré dans ses murs de roseaux. La nuit est tombée, et Sulina ne s’est dévoilé qu’au dernier moment, à la lueur de ses rares lampadaires.

Débarquer de nuit à Sulina est propice aux fantasmes, aux sourdes appréhensions des villes portuaires qui ne montrent d’elles-mêmes qu’une rangée de hangars endormis, silhouettes fantastiques de bâtiments mystérieux. Il faut d’abord enjamber des chalutiers amarrés les uns aux autres avant de parvenir au quai obscur, plein d’ombres furtives et de chiens énervés. Mieux vaut attendre la lumière du jour pour dissiper ces peurs irrationnelles. Mais même de jour, Sulina reste peuplée de fantômes… »

Sulina en 1846, une vingtaine d’années avant que la Commission Européenne du Danube ne commence ses travaux. Le vieux phare se situe encore à l’embouchure (rive droite), le cimetière est au bord de la mer et sur la piste qui mène au bras et au village de Sfântu Gheorghe. Sur la rive gauche se trouve l’établissement de quarantaine. La légende précise que Sulina est entièrement construite en bois.

« Il y a cent ans, le vieux phare était encore au bord de la mer. Trois ou quatre kilomètres de lande le dépassent maintenant, sédiments que le Danube n’en finit pas de drainer et qu’il dépose là avant de finir sa course. Un vaste terrain vague, cimetière d’épaves et d’installations portuaires dont il ne reste que les socles de béton. Tout au bout se dresse un mirador désaffecté. La vue, de là-haut, est imprenable. Sur Sulina, à l’ouest, devenue miniature. Sur l’immense courbe de la plage qui disparait vers le sud. Sur les côtes de l’Ukraine, que l’on devine loin au nord. Sur le Danube qui se perd en mer, vers l’est, un temps prolongé par de longues digues qui s’étirent et s’étiolent jusqu’au nouveau phare, au large. Et sur cette lande, juste au pied, qui émerge à peine des eaux, piquée de buissons penchés par les vents, langue de sable qui marque le point le plus oriental de Roumanie, assurément la limite d’une Europe, et qui s’enfonce comme une pointe dans les eaux de la mer Noire. »

Guy-Pierre Chaumette, Frédéric Sautereau, « Sulina, au bout d’une Europe, vit hors du temps », Lisières d’Europe, De la mer Égée à la mer de Barents, voyage aux frontières orientales, , Autrement, Paris, 2004

Eric Baude, © Danube-culture, avril 2018, mis à jour août 2020

Le delta du Danube : le bras central de Sulina (Roumanie)

Le phare de la Commission Européenne du Danube à Sulina qui fait l’objet d’une rénovation

   « Depuis l’intérieur du pays, il n’existe aucune route pour rejoindre Sulina, en Roumanie. Juste un fleuve et la mer. Il faut quelques heures de vapor pour apercevoir le phare qui guidait le trafic des bateaux. L’ancien port est comme une île entourée de terres. Située sur les bords de la mer Noire, la petite ville se souvient avec nostalgie de la Communauté [Commission] Européenne du Danube qui a fait sa fortune. »
« Dans le delta », revue Bouts du monde n°11, juillet/août/septembre 2012

Le bras central de Sulina concentrait autrefois une partie importante de la navigation. Son aménagement a été réalisé aux XIXet début du XXe siècles par les ingénieurs de la Commission Européenne du Danube (1856-1939) pour permettre aux grosses unités de mer d’y naviguer sans difficulté. Un canal d’une longueur de 64 km et large de 150 m a été creusé dans des conditions parfois difficiles.Le cimetière de Sulina en témoigne. Son chenal est d’une profondeur de 7 m 50.

Après les villages de Vulturu, Maliuc, Gorgova, Flamanda et le bourg de Crişan on arrive enfin à Sulina (Km 0, rive droite). C’est tout proche du vieux phare, construit entre 1838 et 18411 que le point kilométrique zéro du fleuve est atteint. Mais comme le Danube continue inlassablement à charrier de nombreux alluvions (plus de 80 millions de tonnes) et gagne sur la mer une quarantaine de mètres chaque année, le point zéro se situe désormais à l’intérieur des terres. Quant au phare il domine aujourd’hui… la place du marché de Sulina et le square où se trouve la statue du chef d’orchestre George Georgescu, né dans la petite cité.

Déjà fréquentée par les Byzantins, Sulina possède une longue tradition portuaire. Ce sont les génois, habiles navigateurs et marchands hors pairs, grands concurrents des Vénitiens, qui s’y installent par la suite. Encore simple village de pêcheurs, pirates et autres écumeurs des mers au début du XIXe puis miraculeusement port de la Commission Européenne du Danube, l’économie de cette petite ville  est d’abord tournée vers le fleuve avec ses chantiers navals et ses usines de transformation du poisson.  Aujourd’hui Sulina n’est plus que l’ombre de ce qu’elle a été au temps de la Commission Européenne du Danube. Les immeubles du temps du communisme, les constructions plus récentes pour accueillir les touristes, le délabrement des bâtiments anciens l’ont enlaidie considérablement. Rien ne semble pouvoir arrêter la laideur de s’étendre. Mais les vacanciers semblent s’en moquer, la plage est proche et immense même si la mer est plus marron que noire.

1   La construction de ce phare est attribuée par erreur à la Commission Européenne du Danube mais il fut en réalité construit sur les plans de l’architecte anglais Charles Ackroyd, architecte en chef du département de la mer Noire et sous la direction de l’amiral russe Mikhail Petrovich Lazarev entre 1838 et 1841 et mis en service en 1845 selon l’écrivain et historien de Galaţi Tudoșe Tatu, donc bien avant que ne s’installe et ne commence ses gigantesques travaux d’aménagement cette même Commission Européenne du Danube, instaurée par le Traité de Paris de 1856. Ces travaux sont d’ailleurs mentionnés dans le Journal d’Odessa, une publication en langue française, Nr. 92 du 18/30.11.1841.

   Le livre de T. Tatu sur le Vieux phare de Sulina rétablit un certains nombre de vérités et rassemble de passionnantes archives comme en particulier celles écrites par Voisin-Bey alias François Voisin (1821-1918) qui fut le directeur des travaux du canal de Suez (1865-1870), président des délégations françaises aux différents congrès de navigation qui eurent lieu en Europe de 1886 à 1890 et inspecteur général des Ponts et Chaussées mais aussi des articles de presse de l’époque en français, russe ou anglais… Ce phare était à l’origine une initiative française qui fut soutenue par l’Empire ottoman tout en ayant été construit par l’amirauté russe selon les plans d’un architecte anglais ! Il fut administré successivement par la Russie, par l’Empire ottoman, loué à la France pour enfin revenir à la Commission Européenne du Danube.
T. Tatu „Farul bătrân de Sulina – Adevărul dezvăluit”, Editura Sinteze Galaţi, 2012

Sulina (Soulina) par Édouard Engelhart

« Parmi les établissements qui s’y sont formés, le plus important est la ville de Soulina, située à l’embouchure même de la branche mitoyenne du Danube.

En 1853, aux débuts de la guerre d’Orient, Soulina ne comprenait tout au plus que 1,000 à 1,200 habitants, la plupart Ioniens, Grecs et Maltais. Quelques baraques en planches ou de simples huttes de roseaux élevées sur la plage servaient d’abri à ces aventuriers, dont l’industrie consistait à dépouiller en grand et par association les malheureux capitaines obligés, par suite des obstacles qu’ils rencontraient sur ce point, d’avoir recours à leurs services. Ils rançonnaient la navigation européenne et rappelaient par leur âpreté impitoyable l’avidité du géant des bouches de l’Escaut. Le vol était organisé, et au milieu du désarroi qui avait suivi les premières hostilités sur le Danube, il se pratiquait impunément. L’emploi forcé des allèges pour le passage sur la barre facilitait particulièrement les entreprises de ces pirates. Leurs embarcations avaient d’ordinaire un double fond qui absorbait une grande partie des grains momentanément extraits des bâtiments de mer, et ils restituaient l’excédant lorsqu’ils ne pouvaient échapper avec toute leur cargaison à la vigilance des capitaines. C’est ainsi que plusieurs moulins à vent, dont on voit encore les débris, étaient en pleine activité à l’embouchure, c’est-à-dire sur un lieu désert de la côte, à l’extrémité d’une île marécageuse.

C._E._Hartley_-_Sulina,_mouths_of_the_Danube

Au printemps de l’année 1854, un bâtiment de guerre apparut en vue de Soulina. Il était commandé par le fils de l’amiral Parker. Après avoir fait armer un canot, ce jeune officier en prit lui-même la conduite, et vint débarquer en face d’une ancienne redoute construite vers la pointe de la rive gauche du fleuve. Comme il passait, suivi de quelques hommes, devant cet ouvrage abandonné, un coup tiré à bout portant le frappa mortellement. Les Anglais se vengèrent de cet assassinat en bombardant le village, qui fut réduit en cendres. Peu après cet événement, les bouches du Danube furent déclarées en état de blocus, et l’exportation des céréales des principautés fut interrompue jusqu’au commencement de l’année 1855. A cette époque, par égard pour les droits des neutres, auxquels le traité de Paris allait donner une solennelle consécration, le blocus fut levé, et un mouvement extraordinaire se produisit dans les ports moldo-valaques. Une nouvelle population, composée en majeure partie des mêmes éléments que la précédente, vint s’implanter à Soulina, et bientôt, grâce à l’absence de toute autorité sur la rive droite du fleuve, une bande d’écumeurs de mer s’empara de l’entrée du Danube. L’audace de ces bandits n’eut plus de bornes ; trompant la confiance des capitaines auxquels ils se présentaient comme pilotes lamaneurs, il n’était pas rare qu’ils fissent échouer dans la passe le bâtiment dont ils avaient pris la direction. Livré le plus souvent à ses propres ressources dans l’opération du sauvetage, le capitaine ne tardait pas à se convaincre de l’inutilité de ses efforts, et il abandonnait son navire, dont on faisait aussitôt la curée.

Cependant ce brigandage ne pouvait durer. Le commandant des troupes autrichiennes dans les principautés envoya à l’embouchure un détachement de 60 soldats. Cette occupation fut un bienfait momentané pour le commerce européen. Déployant une rigueur égale à la perversité dont ses nationaux étaient les premières victimes, le représentant de l’autorité nouvelle fit prompte et sommaire justice au nom de la loi martiale ; la bastonnade fut mise à l’ordre du jour et consciencieusement administrée. Sous ce régime énergique, la discipline fut bien vite rétablie. Toutefois le pouvoir militaire, quelque efficace que fût son action, n’était pas à même de procurer d’une manière durable les garanties de sécurité que réclamait impérieusement la marine marchande. Cette tâche appartenait tant à la puissance territoriale qui venait d’être dûment reconnue qu’à la commission européenne, qui se trouvait temporairement investie d’une partie de ses droits.

Aujourd’hui régénérée, moralisée au contact d’une autorité internationale dont les attributions sont aussi exceptionnelles que l’état du pays dans lequel elle fonctionne, Soulina prend des développements rapides qui semblent la préparer à un rôle important ; elle compte déjà près de 4,000 âmes. Les cabanes éparses qui couvraient la plage et servaient de repaires aux premiers habitants ont fait place à des constructions solides et régulières. De grands bâtiments s’y élèvent pour les différents services de la navigation. Des édifices religieux y représentent déjà les principaux cultes de l’Occident. Siège d’une « caïmacamie » [administration provisoire en attendant la réorganisation des principautés danubiennes], la nouvelle ville entretient une garnison permanente. Des agents consulaires y sont accrédités, et la vue de leurs pavillons protecteurs rassure les marins, pour lesquels ces parages étaient autrefois si inhospitaliers. »

Édouard Engelhart, « Les embouchures du Danube et la Commission instituée par le Congrès de Paris, » Revue de Deux Mondes, t. XL, no. LXXXVIII, July – August 1870, pp. 93–117.

Albert Marquet (1875-1947) : voyage à Galaţi et dans le delta du Danube en 1933

« Marquet a beaucoup voyagé. Qui le connaissait peu aurait pu s’en étonner. Discret et ne demandant qu’à passer inaperçu, il paraissait fait pour vivre une vie tranquille, volontiers contemplative, entièrement occupée à peindre et dessiner, isolé, un peu en retrait, derrière une fenêtre soigneusement choisie. Mais non, il était curieux des êtres. Il aimait la rue, son mouvement, tout ce qui décelait la vie. Il était aux aguets de ce qui lui permettait de prendre connaissance des gens que le hasard lui faisait rencontrer. Il se méfiait des paroles trop contrôlées, plus souvent dites pour masquer que pour confier et pensait que des attitudes, des mouvements, des tressaillements de visages moins surveillés livraient davantage de vérité. Quand il eut assez d’argent pour partir à l’étranger, peu lui importa de déambuler dans un pays dont il ignorait la langue. Il n’avait qu’à se promener au hasard des rues pour trouver compagnie, et une compagnie qui ne lui pèserait pas. Elle lui laisserait sa liberté intacte. Ne s’apercevant pas de sa discrète présence elle ne risquerait pas de le contraindre à supporter une curiosité qui se serait refermée sur lui et l’aurait emprisonné. »

Albert Marquet vers 1920

D’Athènes à Galatz

   « Nous devions avoir instinctivement besoin de nous retrouver dans de l’habituel et du connu car nous avions passé le printemps sur les bords du Danube. Un de nos amis diplomate y était envoyé pour quelques semaines et craignant de s’y ennuyer il nous avait incité à le suivre. Tenté par un voyage en Méditerranée, coupé d’escale dont il avait apprécié le charme au cours d’une précédente croisière, Marquet n’hésita pas. Il revit Athènes et le Parthénon, en goûta la mesure et l’équilibre, la couleur du marbre que l’action conjointe du temps et du soleil était arrivée à incorporer à la colline qui le portait. Il s’attarda longuement au musée où des sculptures archaïques offraient leurs jeunes sourires et leurs grâces. Aucun enseignement, aucune contrainte, seulement l’acceptation des conditions de la vie, dans ses limites et ses dimensions. Plus de perfection peut-être dans les oeuvres du grand musée de la ville mais l’émerveillement de l’enfance était passé ; passé ou dépassé ? L’appréciation dépendait de la qualité de son visiteur, de son humeur ou de son émotion. Marquet se sentit plus à l’aise à Athènes qu’en Égypte.

Albert Marquet, les quais de Galatz. Au premier plan deux bateaux portant pavillon de la C.E.D. Le premier aurait pu être celui mis à la disposition du peintre lors de son séjour en 1933.

À Galatz où nous savions devoir rester, nous fûmes logés dans le meilleur hôtel du pays mais quand le lendemain matin Marquet ouvrit sa fenêtre sur une rue étroite, sans caractère, il déclara tout net : « Autant nous installer à Bécon-les-Bruyères. Nous partirons demain. » La Commission du Danube tenait en ce moment séance sous la présidence d’un haut fonctionnaire roumain, et sa femme mise au courant par moi, de la subite décision de Marquet tenta d’arranger les choses. Elle fit tenir un mot à son mari pour l’instruire de l’affaire et lui suggérer un possible accommodement.  Il donna son accord. Alors elle nous informa que la Commission avait sur le Danube un bateau qu’elle mettait à notre disposition. Il ne nous offrait qu’une cabine étroite mais sur le pont, Marquet se trouverait en plein milieu du trafic fluvial. De quoi le séduire et le fixer pour un bout de temps. Le beau Danube bleu : une valse, une chanson. Sous nos yeux s’étalait un large fleuve, grossi par les eaux limoneuses du printemps et sur lesquelles pour la délectation de Marquet s’entrecroisaient des bateaux de tous tonnages et battant divers pavillons. L’animation gagnait les quais où de gros camions mêlés à de légères carrioles  apportaient diverses marchandises que des dockers entassaient dans des entrepôts ou dans des cales béantes. La coulée des eaux lourdes du Danube nous incita à nous laisser emporter par elle jusqu’à l’embouchure et sans quitter notre bateau nous arrivâmes à Sulina. Les mêmes eaux blondes et puissantes, une immense plaine marécageuse et couverte de joncs, livrée à toutes sortes d’oiseaux que le bruit de notre moteur effrayait. Ils s’envolaient avec des cris et un grand bruit d’ailes pour se reposer à nouveau confiants, quelques mètres plus loin. Comme nous exprimions notre surprise et notre ravissement il nous fut dit que si nous souhaitions en voir davantage une voiture serait mise à notre disposition avec un soldat comme guide. « Vous traverserez le delta et dans une heure ou deux vous serez à Vulkov, une Venise verte. Vous n’aurez qu’à louer un bateau pour y circuler. Vous en trouverez facilement, chaque famille a le sien. Pas d’hôtel. Vous logerez chez l’habitant. »

La voiture avait des ressorts grinçants. Elle avança sur une piste sablonneuse ou défoncée en côtoyant d’abord la mer puis traversant une terre à peine émergée des eaux où des oiseaux nageaient, se poursuivaient et criaient, nous aboutîmes à un large bras du fleuve3. Un bateau nous attendait et bientôt, après l’avoir traversé et marché quelque peu, entendu les paroles de bienvenue d’un maire souriant et barbu qui, sans doute, donna des directives à notre soldat, nous fûmes abandonnés, nous et nos valises, dans une pièce blanchie à la chaux. « Nous airons de la chance, dit Marquet, si nous arrivons demain à trouver le Danube. » Pourquoi pas ? J’étais optimiste. Nous étions arrivés à nous faire servir à dîner dans une chambre encombrée d’icônes, de broderies et de dentelles par une fillette loquace qui, en roumain, en russe et par gestes nous fit connaître toute sa famille4. Elle eut aussi recours à quelques photographies.

Valcov (Vylkove) dans les années trente, photo du photographe allemand Kurt Hielscher (1881-1948) 

Le Danube nous le retrouvâmes sans peine. La compagnie de navigation qui nous avait pris en charge envoya un de ses employés à notre recherche et il lui fut facile de nous rejoindre. Nous étions les seuls étrangers dans le pays et nous ne pouvions pas y faire un pas sans être suivis par une nuée d’enfants. Il nous fit prendre place dans sa barque et nous dit sa joie de parler français, sa fierté de constater qu’il pouvait comprendre et être compris dans une langue dont il ne s’était jamais servi depuis qu’il l’avait apprise à l’école. Dans son euphorie il entreprit de nous enseigner le russe et le roumain et comme nous avions plus envie de regarder que d’écouter il se donna beaucoup de mal pour rien.

Albert Marquet, Les quais de Galatz, 1933

Quand vint le moment de quitter Galatz nous n’eûmes pas d’hésitation. Nous regagnerions Vienne en remontant le Danube. Nous n’avions pas envie de nous en séparer brutalement. Nous entreprîmes un long voyage que Marquet illustra d’aquarelles faites vivement du bateau qui côtoyait des rives fuyantes. De petits villages, une église se détachant d’une verte colline, des prés, des paysans, une charrette traînée par un cheval maigre, des bateaux que le nôtre dépassait ou rencontrait, une gorge resserrée entre de vraies montagnes : le récit se poursuivait séduisant et varié. « Pourquoi, demanda un de nos compagnons, un ingénieur roumain, ne prenez-vous pas de photos, et tranquillement dans votre atelier vous feriez vos aquarelles. » Comment faire comprendre à cet homme raisonnable qu’il est plus tentant d’essayer d’appréhender ce qui vous échappe ? »

Marcelle Marquet, Marquet, Voyages, Série Rythmes et Couleurs, Éditions Librex S.A., Lausanne, 1968

Notes : 
1 Sulina,  port (autrefois port franc) et petite ville à l’extrémité du delta sur le bras du Danube du même nom, bras aménagé par la Commission Européenne du Danube pour la navigation maritime. La Commission Européenne du Danube effectua d’importants travaux de canalisation et installa ses services techniques à Sulina qui se développa dans la deuxième moitié du XIXe siècle et connut une économie prospère au début du XXe siècle.
2 Valçov, village de pécheurs lipovènes (Vieux-Croyants orthodoxes) situé sur le bras de Kilia. La petite ville d’aujourd’hui se trouve en Ukraine et porte le nom de Vylkove ou Vilkovo.
3 Le bras de Kilia ou Chilia, bras septentrional du delta du Danube. Une piste relie Sulina (rive gauche) au bras de Kilia (rive droite) qu’il faut franchir pour atteindre Vylkove (rive gauche).
4 A. Marquet et sa femme sont hébergés dans une famille lipovène.

Sources :
MARQUET, Marcelle, Marquet, Voyages, Série Rythmes et Couleurs, Éditions Librex S.A., Lausanne, 1968
MARQUET, Marcelle, Le Danube, voyage de printemps, Mermod, 1954 (32 pages)

George Georgescu (1887-1964), chef d’orchestre originaire de Sulina : un destin d’exception

De Sulina à Bucarest
   C’est à Sulina, petite ville au bout du delta du Danube (Km 0) qui a donné son nom à l’un des bras de ce fleuve, que naît un 12 septembre 1887 George Georgescu. Leonte, son père, est le responsable du bureau de la douane. Il a épousé Elena, fille du capitaine du port. Rien ne semble disposer particulièrement leur fils à une destinée de musicien. Rien sauf peut-être la présence dans la maison d’un beau violon de lăutar (joueur de musique traditionnelle) premier prix d’une loterie auquel son père a inscrit, par jeu, son garçon.

   L’enfance du futur chef d’orchestre se passe au rythme des affectations de son père dans les ports danubien de Galaţi et Giurgiu. Le jeune garçon découvre et écoute avec ravissement les fanfares et les orchestre d’harmonie qui distraient à la belle saison les citadins lors de leurs promenades dominicales. Elles jouent un répertoire de musique populaire, inspiré par la mode viennoise et des oeuvres comme la valse déjà célèbre des Flots du Danube (Valurile Dunarii) du compositeur roumain d’origine serbe Iosif Ivanovici (1845-1902).

La première édition chez Gebauer de la valse pour piano Les vagues du Danube de I. Ivanovici

    La passion de la musique va saisir le jeune garçon et ne plus jamais le lâcher. Quand il se retrouve seul chez lui, il réunit bocaux et autres ustensiles pour improviser sur ces instruments de fortune pendant des heures. Ayant retrouvé un jour au-dessus d’une armoire le violon gagné à la loterie, il arrive bientôt à en jouer en le tenant verticalement, coincé entre ses cuisses, à la manière d’un violoncelle. Le jeune homme s’amuse à composer, pendant ses années de lycée à Giurgiu, une valse qui impressionne son professeur de musique. Il lui confie la direction du choeur du lycée et lui permet même d’enseigner à sa place. C’est ainsi que George Georgescu débute officiellement sa carrière de musicien. Au diable les études scolaires ! Il veut apprendre à jouer du violoncelle. Refus obstiné de ses parents qui ne considèrent pas la musique comme un vrai métier. Interdiction de prendre des cours. Qu’à cela ne tienne, il décide de s’enfuir de chez lui et de rejoindre Bucarest. 

De Bucarest à Berlin
   C’est un jeune homme de dix-neuf années, aux cheveux longs et confiant en sa bonne étoile, qui s’inscrit en 1906 au Conservatoire de Bucarest. Trop âgé pour entrer dans la classe de violoncelle, il suit d’abord les cours de celle de contrebasse. Une fois encore George Georgescu surprend ses professeurs par sa capacité à faire chanter son instrument et par son sens inné de la mélodie. Une opportunité va se présenter de remplacer au pied levé le chef titulaire de l’orchestre du Théâtre National et son succès lui permet de se voir confier ce poste.« Gogu », comme on l’appelle familièrement, sait imposer son mode de travail, sa très grande exigence envers les interprètes y compris dans le répertoire d’opérette. Il demande aux chanteurs de connaître leur partition dans le détail et non plus de chanter à l’oreille, approximativement, comme ils en ont l’habitude. « Pour être bien jouée, la musique, fût-elle réputée « facile », demande une très grande rigueur ».

  George Georgescu demeure au plus profond de lui-même d’abord violoncelliste. À 23 ans, le voilà capable d’interpréter toutes les oeuvres majeures du répertoire, les concertos d’A. Dvořák, C. Saint-Saëns… Mais le temps de la reconnaissance à l’étranger n’est pas encore venu. En janvier 1911, le jeune instrumentiste diplômé du Conservatoire de Bucarest monte dans le train à la Gare du Nord à destination de Berlin.

Le violoncelliste Hugo Becker (1864-1941)

Il commence dans la capitale allemande par faire le siège de la demeure d’Hugo Becker (1864-1941), l’un des plus extraordinaires violoncellistes de cette époque et professeur à la Hochschule der Kunste (École Supérieure des Arts). Le maître est assailli de demandes venues des quatre coins du monde. Il refuse un grand nombre de visites. Le jeune musicien roumain qui n’est pas du genre à se décourager parvient à se faire auditionner. Il joue le solo du concerto pour violoncelle de Camille Saint-Saëns. H. Becker émet des réserves à l’égard de son jeu. Sa technique, son phrasé, laissent encore à désirer. Tout cela demande un énorme travail. Par ailleurs il lui faudra renoncer également à ses cheveux longs, car, selon Becker, ils « nuisent au son du violoncelle » ! Becker discerne malgré tout dans « Gogu » un artiste hors du commun. Non seulement le jeune violoncelliste se montre passionné, mais il a toutes les qualités pour servir celle-ci. Il est donc admis dans le cercle très fermé des disciples du virtuose berlinois. Bien des années plus tard, G. Georgescu confiera : « Tout ce que je sais, je l’ai appris grâce à Hugo Becker ». La réputation du jeune musicien grandit. Il rencontre et se lie d’amitié avec George Szell (1897-1970), lui aussi futur chef d’orchestre, fait la connaissance du ténor italien d’Enrico Caruso (1873-1921) et de Richard Strauss (1864-1949). Becker ne tarit pas d’éloges pour son protégé, à tel point qu’il lui propose de le remplacer au sein du célèbre Quatuor Marteau, un quatuor fondé par Henri Marteau (1874-1934 ), violoniste né à Reims d’un père français et d’une mère allemande, ancienne élève de Clara Schumann (1819-1896). H. Marteau est ouvert aux musiques de tous les horizons contrairement à de nombreux musiciens de son époque. En grand défenseur de la musique contemporaine française, il donne la première audition du Concerto pour violon de Jules Massenet (1842-1912) et se rend outre-Atlantique pour jouer le Concerto romantique de Benjamin Godard (1849-1895). Parcourant toute l’Europe son nom est à l’affiche d’un concert à Bucarest en 1897.

G. Georgescu réalise ses premières tournées internationales comme violoncelliste de ce quatuor et découvre des publics de différentes traditions culturelles. Henri Marteau invite son jeune collaborateur dans sa villa musicale de Lichtenberg où il s’installe pour pouvoir voyager plus facilement. G. Georgescu fait la connaissance du compositeur bulgare Pancho Vladigherov (1899-1978) qui rendra à plusieurs reprises hommage dans ses oeuvres aux musiques roumaines. Mais le déclenchement de la première guerre mondiale interrompt brutalement les activités du quatuor Marteau.

   G. Georgescu doit reprendre son métier de violoncelliste. L’année 1916 va bouleverser définitivement sa carrière professionnelle. Alors qu’il monte dans un train pour aller donner un récital, la portière du wagon se referme sur l’une de ses mains. La douleur n’est pas très vive mais elle l’oblige dans l’immédiat à annuler tous ses engagements. Les médecins ne se montrent guère rassurants. La perte de sensibilité pourrait le contraindre à abandonner le violoncelle. Par ailleurs l’entrée en guerre de la Roumanie fait de lui un espion aux yeux des autorités allemandes et il est incarcéré dans une prison berlinoise. Les milieux artistiques locaux interviennent et font libérer le musicien, qui doit malgré tout se présenter deux fois par jour à la police. Sa main le fait toujours souffrir. Combien de temps pourra-t-il encore jouer ?

   La mésaventure de G. Georgescu est arrivée aux oreilles du chef austro-hongrois Arthur Nikisch (1855-1922). Pour celui-ci, G. Georgescu a toutes les qualités pour devenir un chef d’orchestre hors du commun. Il s’en est déjà ouvert à Richard Strauss et a eu l’occasion d’en juger par lui-même. Sa décision est prise : G. Georgescu sera son disciple. A. Nikisch lui confie, dès ses débuts, la Philharmonie de Berlin. En 1918, année symbolique pour la nation roumaine qui récupère la Transylvanie, un jeune musicien originaire du delta du Danube, pratiquement inconnu dans son propre pays, obtient un immense succès à la tête de cet orchestre légendaire. Le programme de son premier concert est constitué d’oeuvres d’E. Grieg (1843-1907), P. I. Tchaïkovski (1840-1893) et R. Strauss. Quelques mois plus tard, Georgescu accompagne avec la même formation un jeune pianiste chilien encore méconnu, Claudio Arrau (1903-1991), dont c’est la toute première apparition en public.

Arthur Nikisch (1855-1922), peinture de Robert Sterl (1910)

Retour en Roumanie
   G. Georgescu revient dans son pays natal le 4 janvier 1920. Il s’apprête à diriger la Philharmonie de Bucarest. Personne n’imagine alors que c’est le début d’une longue relation intime et passionnée entre cet orchestre et son chef. La Philharmonie de Bucarest  a été fondée en 1868. Ses deux prédécesseurs à la tête de cet orchestre, Ioan Andrei Wachman (1807-1863) et Grigoraș IonicăDinicu (1889-1949) ont essayé de donner à la Roumanie la formation symphonique qu’elle mérite. Mais si le pays a d’excellents musiciens et des chorales remarquables, il ne possède pas encore de formation orchestrale expérimentée dans le grand répertoire classique.

   La famille royale assiste au concert d’inauguration de la saison dirigé par G. Georgescu. Le roi Ferdinand Ier de Roumanie (1865-1927) et la reine Maria (1875-1938), esthètes et mélomanes avertis, pressentent que le jeune chef a l’autorité nécessaire pour mettre en place une formation symphonique de haut niveau. Le roi décide de lui faire confiance et lui confie la mission de recruter à l’étranger des instrumentistes prestigieux qui pourront l’aider à faire de la Philharmonie de Bucarest une référence internationale. G. Georgescu se rend à Vienne pour auditionner des instrumentistes. Son but est non seulement d’évaluer les qualités artistiques de ses futurs musiciens, mais aussi de prendre en compte leur aptitude à répondre à ses exigences. Parmi les instrumentistes qu’il remarque et persuade de le rejoindre à Bucarest, se trouve Iosif Prunner (1886-1969), premier contrebassiste des Concerts Colonne, l’un des meilleurs orchestres de l’époque.

Le roi Ferdinand Ier de Roumanie (1865-1927)

   L’effectif de la Philharmonie roumaine atteint rapidement une centaine de musiciens. Année après année, concert après concert, G. Georgescu construit patiemment, avec une totale abnégation, la personnalité de son orchestre. Il attache une très grande importance aux répétitions, se préoccupe de chaque pupitre, de chaque musicien, se souvenant des conseils de ses maîtres, de la fameuse nuance pianissimo d’Arthur Nikisch qu’il s’emploie à faire maîtriser parfaitement par ses instrumentistes. Le niveau de qualité atteint peu à peu par l’orchestre lui permet maintenant d’inviter des chefs étrangers. Richard Strauss, Bruno Walter (1876-1962), Felix Weingartner (1863-1942), Oskar Nedbal (1874-1930), Gabriel Pierné (1863-1937) et Vincent d’Indy (1851-1931) viennent diriger dans la capitale roumaine. Tous sont unanimement impressionnés par l’excellence des musiciens de la Philharmonie de Bucarest. G. Georgescu ne restreint pas ses activités à la musique symphonique. Il dirige la 9ème Symphonie  de Beethoven avec le concours de la société chorale Carmen. L’année suivante, il prend la direction de l’Opéra se révélant également un chef lyrique d’exception. Il dirige à la fois des opéras comme ceux de Wagner et des  oeuvres du XXe siècle (Salomé de Richard Strauss). Il assure la direction de l’Opéra de Bucarest de 1922 à 1926 puis pendant toute la décennie des années 1930. G. Georgescu donne souvent en création des pièces de musique contemporaine roumaine, s’investit pleinement dans son rôle pédagogique, offre des séances gratuites pour les étudiants tout en fréquentant assidûment les milieux artistiques de la capitale. Avec ses amis du cercle « Tambalagii » (« Les joueurs de cymbalum »), il participe, dans la maison de Constantin Brǎiolu, l’infatigable collecteur de musique traditionnelle, à des soirées mémorables qui ne s’achèvent que le lendemain à l’aube. 

Une reconnaissance internationale
   La réputation de G.  Georgescu a désormais largement franchi les frontières. La France l’accueille en 1921 pour une série de concerts qui sont encensés par la critique parisienne. Il revient en 1926, rencontre Igor Stravinsky (1882-1971) puis une nouvelle fois en 1929. À cette occasion il doit remplacer au pied levé Willem Mengelberg (1871-1951). « Gogu » dirige également à Vienne des oeuvres de Richard Strauss, suscitant de nouvelles critiques dithyrambiques de la part du féroce chroniqueur Julius Korngold (1860-1945). Pablo Casals (1876-1973) l’invite à Barcelone, où le chef roumain est honoré par l’Union Musicale Espagnole de la capitale catalane.

   Pour la première tournée de l’orchestre à l’étranger, en 1922, les musiciens jouent à Constantinople puis à Athènes. Un voyage depuis le port Constanţa en forme de véritable expédition sur un navire au long cours !  C’est le premier grand voyage de l’orchestre pour de nombreux musiciens. Au-delà de l’aspect artistique et du très bon accueil des mélomanes turcs et grecs, le chef sait combien une telle tournée peut renforcer la cohésion de sa formation, favoriser l’émergence d’une culture commune et la développer. Tous les musiciens qui participent à cette tournée se souviendront longtemps de cette première tournée en Méditerranée orientale.

   G. Georgescu doit solliciter, après plusieurs saisons éprouvantes avec la Philharmonie et l’Opéra de Bucarest, un temps de repos au début de 1926. Il s’installe à Paris, dirigeant à l’occasion l’orchestre Colonne. Quand il apprend que la reine Maria de Roumanie, en route pour les Etats-Unis, doit passer par la capitale française, il se décide d’aller à sa rencontre pour lui rendre hommage. La souveraine apprécie son geste élégant. « Mais pourquoi ne viendriez-vous pas avec nous en Amérique ? » demande-t-elle soudain au musicien. Ce dernier, pris au dépourvu, hésite : il n’en a pas les moyens, il n’a rien prévu, et que ferait-il là-bas ? La souveraine insiste. Et le chef d’orchestre roumain se retrouve embarqué sur un transatlantique à destination de New-York en compagnie de la reine de Roumanie. Aucun engagement, aucun contact artistique ne l’attend outre-atlantique. Mais le destin lui sera une nouvelle fois favorable.

   Lors d’une représentation au Carnegie Hall à laquelle il assiste, il fait la connaissance d’Arthur Judson (1881-1975), agent artistique d’Arturo Toscanini (1867-1957). Lorsque, quelques jours plus tard, Toscanini éprouve une vive douleur au bras et doit renoncer à diriger la fin de la saison musicale de l’année 1926 à New York, Judson pense aussitôt à G. Georgescu. Auparavant il demande malgré tout conseil à Richard Strauss : ce Roumain inconnu aux États-Unis a-t-il les épaules assez solides pour remplacer « Il Maestro » ? R. Strauss répond sans hésiter que Georges Georgescu saura relever ce défi, qu’il n’en a aucun doute. Quant à l‘intéressé, il hésite. Le public américain est un des publics les plus exigeants au monde, la concurrence est sévère et de très haut niveau. Des chefs actifs aux Etats-Unis comme Pierre Monteux (1875-1954), Willem Mengelberg ou Léopold Stokovski (1882-1977) jouissent d’une immense estime. Mais G. Georgescu va s’avérer encore une fois l’homme de la situation. Il finit par accepter et dirige, dès décembre 1926, l’Orchestre philharmonique de New York. Le programme est composé d’oeuvres de B. Smetana, F. Schubert et R. Strauss à qui le musicien roumain doit tant. La presse ne tarit pas d’éloge à l’issue du concert. Voici un nouveau chef d’orchestre européen qui dorénavant comptera pour tous les mélomanes du Nouveau Monde. Dans l’orchestre américain joue un certain Jenö Blau (1899-1985), un musicien originaire de Hongrie qui, remarqué à son tour par Judson pour palier à une nouvelle défection de Toscanini, deviendra connu sous le nom d’Eugene Ormandy et prendra plus tard la direction de l’Orchestre de Philadelphie. En 1958, E. Ormandy et son orchestre seront l’hôte de la capitale roumaine.

   Le séjour américain de G. Georgescu dure plusieurs mois et se révèle être un succès phénoménal même quand il assure au pied levé une représentation de La Bohême de Puccini. Lorsqu’il prend le navire qui le ramène sur le vieux continent, il se retrouve en compagnie de Toscanini et de sa fille Vanda. Le vieux chef italien, lui aussi autrefois violoncelliste talentueux, a admis G. Georgescu dans le cercle restreint des artistes qu’il tolère à ses côtés. Un geste très significatif de la part de cette personnalité sans concession. Toscanini, s’il ne dirigea pratiquement pas de musique roumaine, rendra néanmoins hommage à un autre immense chef et compatriote de G. Georgescu, Ionel Perlea (1900-1970).

   G. Georgescu fait désormais partie, au retour de son séjour triomphal, des plus grands chefs d’orchestre de son temps. On admire ses interprétations de Beethoven, de Brahms, de R. Strauss, très rigoureuses et pourtant toujours si naturelles à l’écoute. Son nom est à l’affiche des saisons de nombreux orchestres européens. Malgré tout, il n’oublie pas son pays. Les dix années à la tête de sa Philharmonie de Bucarest sont célébrées par un concert de mille exécutants ! Il se marie en 1933 avec Florica Oroveanu (1913-2008) dite Tutu. En dépit d’une différence d’âge importante, le couple restera uni à travers les épreuves et sa femme veillera toujours à ranimer le souvenir de l’immense artiste que fut son époux. Deux de ses livres, consacrés à ses mémoires musicales, parsemées d’anecdotes précieuses et spirituelles, ont servis de base à cet article.

   Georgescu poursuit son action pédagogique en organisant des festivals thématiques consacrés à des écoles nationales, met au point une nouvelle tournée en Méditerranée orientale. L’orchestre et son chef sont devenus une référence. Pablo Casals, le « plus grand des violoncellistes » selon G. Georgescu, rejoint la capitale roumaine pour donner plusieurs concerts mémorables, dont un au côté du violoniste et compositeur George Enescu (1881-1955) dans le Double Concerto pour violon et violoncelle de Brahms.

   Un séjour de G. Georgescu en Italie revêt une importance particulière. Il dirige à Rome l’opéra de Moussorgski (1839-1881) Boris Godounov, alors récemment redécouvert. Le chef roumain dirige aussi un poème symphonique intitulé Juventus de Victor de Sabata  (1892-1967). On pourrait s’interroger aujourd’hui, au cas où l’on ignorerait que cette même pièce symphonique, apologie de la jeunesse exaltée, fut aussi âprement défendue par Arturo Toscanini, sur la signification de diriger une telle oeuvre dans un pays aux mains de Mussolini.

   À la fin de la décennie 1930, G. Georgescu découvre dans son compatriote Constantin Silvestri l’un des jeunes chefs d’orchestre les plus prometteurs. L’avenir lui donnera raison mais l’Europe est alors déjà au bord du gouffre. La Philharmonie de Varsovie lui propose le poste de chef titulaire. Les musiciens polonais ne pouvaient imaginer à ce moment là que quelques mois plus tard, leur gouvernement en exil, pourchassé par les Nazis, trouverait refuge dans la capitale roumaine. 

Quand la seconde guerre mondiale éclate, la Roumanie s’engage, sous la férule du conducator Ion Antonescu (1882-1946), aux côtés des puissances de l’Axe. Très mauvais choix ! G. Georgescu et son orchestre sont réquisitionnés pour une tournée dans une Europe dominée par les Nazis. Le jeune Dinu Lipatti (1917-1950), pianiste d’exception, filleul de G. Enesco et fils spirituel de G. Georgescu, joue avec eux. Pendant que le monde s’embrase, un autre pianiste roumain, encore adolescent, Valentin Gheorghiu, né en 1928 à Galaţi, commence à s’affirmer comme un véritable génie du piano. Les critiques musicaux sont une nouvelle fois dithyrambiques. Un chroniqueur allemand compare avantageusement G. Georgescu au chef d’orchestre néerlandais W. Mengelberg. Bien qu’il faille naturellement être de la plus grande vigilance envers la sincérité de ces critiques, volontiers inféodés à la propagande, un enregistrement nous permet toutefois de constater le niveau d’interprétation atteint par les musiciens roumains. En effet, la Roumanie, de nouveau écartelée au profit de ses voisins hongrois (qui récupèrent une partie de la Transylvanie) et bulgare (annexion du « quadrilatère » de la Dobroudja méridionale), voit l’armée allemande déferler sur son territoire dès 1940, officiellement, à la demande de I. Antonescu qui réclame une protection du grand frère allemand. En vérité, cette invasion a pour but de mettre la main sur les ressources naturelles de la Roumanie dont les exploitations pétrolières de Ploiești et  de préparer l’invasion de l’URSS. Les différentes techniques novatrices utilisées par les Nazis à cette occasion, avec les nouveaux magnétophones à bandes, permettent d’enregistrer la Philharmonie de Bucarest en 1942. Il s’agit de la première Symphonie et des deux Rhasodies de G. Enesco. L’écoute de cet enregistrement permet d’apprécier l’engagement physique des musiciens, le lyrisme inouï du mouvement lent de la symphonie. Le niveau d’interprétation atteint à cette époque par l’orchestre sous la direction de George Georgescu ne sera plus jamais surpassé dans l’histoire de cette formation. La première Symphonie de G. Enesco est une oeuvre d’une grande difficulté qui n’admet aucune imperfection, une œuvre littéralement héroïque, sans doute moins accessible que ses deux célèbres Rhapsodies.

Georges Enesco en 1930

Mise à l’écart  puis réhabilitation
La Roumanie rejoint à la fin de la guerre  le camp des Alliés. Le pays, libéré des nazis mais tombe rapidement sous domination communiste. Les collaborateurs sont, comme ailleurs, pourchassés. Pendant trois ans, G. Georgescu est mis à l’écart. G. Enesco prend sa défense. Le chef d’orchestre est accusé de complaisance envers l’ancien régime fascsite et mis en retraite de la vie musicale. La Philharmonie de Bucarest est confiée à Constantin Silvestri qui succède à George Cocea et Emanoil Ciomac (1890-1962). G. Georgescu revient en 1947, à la tête de l’Orchestre de la radio roumaine. Il dirige aussi la Philharmonie moldave de Iaşi et répond favorablement des invitations pour se produire à l’étranger (Prague, Kiev…). Les années de mise à l’écart n’ont pas réussi à effacer son souvenir. Il est invité officiellement, le 11 décembre 1953, à reprendre la direction de la Philharmonie de Bucarest. De son côté, C. Silvestri est nommé à la fois à l’Opéra et à l’Orchestre de la radio. Le prestige de G. Georgescu est resté si intense que le pouvoir communiste ne pouvait que restituer au chef d’orchestre le poste qu’il avait occupé pendant 24 années. Mais G. Georgescu va vers ses 70 ans et certains craignent que son retour ne soit qu’éphémère. L’avenir allait leur donner tort.

Dix années sans direction de G. Georgescu ont laissé des traces dans la formation de Bucarest. L’orchestre n’est plus le même, son niveau a baissé. G. Georgescu doit une nouvelle fois, reconstruire, mois après mois, concert après concert, une formation qui retrouve avec difficulté le niveau qu’elle avait atteint à la fin des années 30. Il n’est évidemment plus question de se rendre à Vienne pour recruter des musiciens d’élite, rideau de fer oblige. En mai 1955, la mort en France de G. Enesco, scandaleusement oublié des cercles musicaux de l’après guerre, définitivement exilé de sa terre natale, bouleverse le monde musical roumain. G. Georgescu et son orchestre n’oublient pas leur dette envers le grand de leurs musiciens et compositeurs. L’orchestre de Bucarest prend le nom de « Philharmonie George Enescu. »

Les efforts s’avèrent payants. Les tournées internationales recommencent. À Prague, Evguenii Mravinski (1903-1988), chef historique de la Philharmonie de Leningrad, reconnaît en G. Georgescu l’un des plus grands interprètes de Beethoven et de Tchaïkovski. En octobre 1956, les mélomanes du Festival d’automne de Varsovie, dédié à la musique contemporaine, acclament pendant 25 minutes les musiciens roumains. L’année suivante, G. Georgescu est enfin autorisé à traverser le rideau de fer. Il est membre du Concours international de piano Long-Thibaut de Paris et il peut se rendre sur la tombe de G. Enesco au cimetière du Père-Lachaise.

   Cette même année 1957, la Philharmonie George Enescu joue à Belgrade. G. Georgescu a demandé à un jeune violoniste timide, du nom de Ion Voicu (1923-1997) d’être le soliste de la tournée. Le public yougoslave est subjugué et Ion Voicu doit jouer un premier bis, un second, encore un autre… Rien n’y fait, le public yougoslave, debout et applaudissant à tout rompre, refuse de quitter la salle, même quand celle-ci est plongée dans l’obscurité. L’intervention des pompiers, lance d’incendie en main et menaçant de noyer la salle, sera nécessaire pour évacuer les auditeurs conquis par le jeu ensorcelant de ce violoniste à l’allure gauche. Bien des années plus tard, Ion Voicu sera à son tour nommé à la tête de la Philharmonie George Enescu.

   L’Italie et la Grèce réclament Georgescu mais une nouvelle tournée, cette fois-ci dans le Grand Nord, attend les musiciens. L’URSS, la Finlande puis la Suède accueillent l’orchestre par un temps polaire. Les mélomanes suédois plébiscitent la qualité des interprètes, étonnés de découvrir des musiciens d’exception. Il manque en effet à la Philharmonie George Enescu un élément essentiel, les enregistrements qui auraient pu permettre d’attirer l’attention de l’étranger sur ce chef et son orchestre.

   Invité à  Moscou, G. Georgescu participe comme membre du jury à la première édition du concours international Tchaikovsky qui récompense le pianiste américain Van Cliburn (1934-2013). L’enthousiasme des retrouvailles avec le milieu musical de la capital russe est si grand qu’un concert exceptionnel est improvisé, avec le concours de son vieux complice, le pianiste S. Richter (1915-1997).

Le Festival Enesco
   Georgescu s’engage tout entier dans la création à Bucarest d’un grand festival dédié à la mémoire de Georges Enesco. Le Festival Enesco sera une manifestation d’envergure internationale, à la fois série de concerts et concours de violon. Pour la première édition, en 1958, il réunit Yehudi Menuhin (1916-1999) et David Oistrakh (1908-1974) dans le Double Concerto de Jean-Sébastien Bach. L’unique opéra de G. Enesco, Oedipe, est dirigé par Constantin Silvestri. Cette tradition de donner Oedipe continue de nos jours à chaque édition du festival.  

   Le succès du festival n’altère en rien sa volonté de voyager. Il dirige en Tchécoslovaquie, où son art subjugue ses confrères Václav Smetáček (1906-1986) et Georges Sebastian (1903-1989), en Hongrie où il dirige pour la première fois son orchestre devant le compositeur  Zoltán Kodaly (1882-1967) admiratif. Après de nouveaux engagements en Pologne et en France, G. Georgescu est invité aux États-Unis. Il ne s’agit plus d’un voyage improvisé comme auparavant mais d’une invitation officielle à diriger les grandes formations américaines. Les cercles musicaux américains considèrent G. Georgescu comme l’un des derniers héritiers de la grande tradition européenne de la direction d’orchestre. Parmi les oeuvres roumaines qu’il interprète, quelques miniatures symphoniques, véritables bijoux orchestraux du regretté Theodor Rogalski (1901-1954). G. Georgescu assiste pendant son séjour à New York à une représentation de West Side Story de L. Bernstein (1918-1990).

   Il rentre épuisé en Europe et connaît des problèmes de santé. Electrecord, la maison de disques roumaine, s’intéresse enfin à lui et lui propose d’enregistrer l’intégrale des neuf symphonies de Beethoven. Une proposition qui arrive tardivement pour un orchestre qui n’a plus le panache d’avant-guerre et pour un chef épuisé par les sollicitations venues des quatre coins du monde. À Milan, où il retrouve Wally, la fille de Toscanini, on lui présente le représentant de la firme de disque américaine RCA. Ce dernier lui offre un contrat d’enregistrement pour la saison 1963-64. Cette série de disques ne verra malheureusement jamais le jour. Au cours d’une tournée en Allemagne de l’Est, G. Georgescu a une nouvelle attaque cardiaque. Bien que diminué physiquement, il trouve la force de diriger un programme qui permet au public d’entendre le violoniste français Christian Ferras (1933-1982). Ce sera son ultime concert. G. Georgescu est amené d’urgence à l’hôpital et meurt alors que la radio diffuse un extrait de l’un de ses concerts, Une vie de héros, poème symphonique de Richard Strauss, une de ses oeuvres préférées. 

   Le disque n’a retenu de cet immense artiste, dépositaire d’une tradition ancestrale, qu’une infime partie de son art, enregistré de plus dans des conditions précaires. Si ses interprétations des symphonies de Beethoven s’inscrivent dans une tradition germanique rigoureuse, elle captive le mélomane par les somptueuses sonorités naturelles des cordes ainsi que leur très grande virtuosité. Sa direction, toujours très précise, son sens de la dynamique, est révélatrice de sa vision d’ensemble. G. Georgescu se refuse à bousculer les tempo et fuit les effets faciles. Ses crescendos ne sont jamais brutaux. S’il affectionnait le grand répertoire germanique (ses interprétations de Beethoven, Brahms et R. Strauss faisaient autorité) et les oeuvres contemporaines roumaines, il a également abordé le répertoire de toutes les époques à l’exception des oeuvres inspirées par Arnold Schönberg et l’École de Vienne. 

Alain Chotil-Fani, révision Eric Baude, avril 2018
Tous droits réservés

Un superbe film documentaire de la TVR (en roumain). Les images du travail de G. Georgescu avec ses musiciens sont impressionnantes.

Le Musée du phare de Sulina (Monumente Istorice Muzeul Farul Vechi, Sulina) a dédié, à l’excellente initiative de sa conservatrice Maria Sinescu une salle au grand chef d’orchestre roumain originaire des lieux.

Sources :
Pour en savoir plus sur les musiques et les compositeurs roumains dont beaucoup restent à (re)découvrir un site incontournable (en français) : http://rhapsodiesroumaines.blogspot.fr/
Tutu George Georgescu, George Georgescu, ediția a II-a revizuită şi adăugită, Bucureşti, Editura Muzicală, 2001
Tutu George Georgescu, Amintiri dintr-un secol, Bucureşti, Editura Muzicală, 2001
Viorel Cosma (sous la direction de), Dirijorul George Georgescu / Mărturii în contemporaneitate, Bucureşti, Editura Muzicală, 1987
Jean-Charles Hoffelé, notices pour la collection de CD « L’Art de George Georgescu », Lys

Remerciements à Alain Chotil-Fani pour avoir mis son article à la disposition de notre site.

François Maspero : Coucher de soleil sur le delta (Balkans Transit)

Les gravures de William Henry Bartlett

« Notre bateau descendait très lentement le fleuve. Ce n’était pas une croisière, les deux ou trois cents passagers avaient une destination bien précise et étaient attendus par une foule à chaque gare fluviale. Des hommes serrés sur des bancs de la plage arrière parlaient fort en renouvelant sans fin leurs bouteilles de bière, des femmes en fichus de couleurs s’entassaient dans les coursives et dans l’entrepont, souvent accroupies sur le sol à côté d’amoncellement de valises et de paniers ficelés. Et, partout, on butait sur les bouteilles vides, on piétinait les épluchures noires recrachées des graines de tournesol et de citrouille.

Après Galati et le confluent du Prut qui remonte vers la Moldavie, le fleuve atteint parfois plusieurs kilomètres de large. En face de nous, l’Ukraine. Les hauts arbres masquant le pays, toujours des miradors, puis soudain, un immense port sans vie apparente, et des dizaine et des dizaine de cargos rouillés, enchaînés en file, proue pointées vers l’amont, qui ne reprendront jamais leur route. À Tulcea, le Danube se sépare en plusieurs bras pour gagner la mer : l’un va vers le nord et Izmaïl, le grand port ukrainien. Notre bateau a pris celui de Sulina qui fut longtemps l’axe le plus fréquenté, avant le percement du grand canal Danube-mer Noire débouchant à Constanza, commencé sous la terreur stalinienne, abandonné puis repris sous Ceucescu avec des moyens plus modernes et sans prisonniers politiques.

À partir de Tulcea, l’estuaire se fait si marécageux qu’il n’y a plus de route, et notre bateau devenait définitivement le seul moyen de transport en commun. De temps à autre, une vedette bricolée filait avec quelques touristes ou des cadres pressés. La chaleur, la bière, le bercement du fleuve ont fait taire les conversations. Des tentacules aquatiques s’enfonçaient dans la végétation. Quelques villages aux maisons basses. Parfois, très rarement, un cargo turc ou ukrainien remontant au ralenti.

Debout sur une sorte de grosse bouée en plein milieu du canal, un homme en combinaison orange régulait à grand geste la circulation inexistante : un cargo naufragé barrait la plus grande partie du passage. Naufrage mystérieux d’une cargaison non moins (officiellement) mystérieuse qui venait dit-on, d’Odessa et faisait route pour Belgrade… L’épave était là depuis trois ans, et les travaux de dégagement ne faisaient que commencer.

Vols d’échassiers, hérons immobiles sur la berge, conciliabules de pélicans bavards (enfin supposés tels, car à cette distance…), quelques canots à rames qui traversaient vers une destinations inconnue, toujours masqués par les rideaux d’arbres… Cinq heures après avoir quitté Tulcea, le bateau était maintenant presque vide. Dans la réverbération du soleil couchant, eau grise et ciel se confondaient. Se sont dessinés enfin une tour, une grue, quelques immeubles du genre HLM : Sulina, bourgade du bout du fleuve. Et plus loin encore, une ligne sombre : la mer Noire.

« La Commission européenne instituée par le Traité de Paris du 30 mars 1856 pour améliorer la navigabilité des embouchures du Danube a construit ces digues et ce phare achevés en novembre 1870. Les Puissances signataires du Traité ayant été représentées successivement par … » suit la liste des noms des mandataires de « l’Autriche-Hongrie, la France, la Grande-Bretagne, la Prusse et la Confédération d’Allemagne, la Sardaigne et l’Italie, la Turquie ». Cette plaque apposée sur une maison carrée en pierre grise qui abrite encore la capitainerie du port ne pourrait mieux évoquer le sort des peuples de la région et légitimer leur sentiment d’avoir été constamment dépossédés de leur histoire. On y trouve en effet deux absents. La Russie — elle venait de perdre la guerre de Crimée et donc de dire temporairement adieu à ses visées sur l’au-delà du fleuve — et surtout cette Roumanie qui n’était encore ici, en 1856, que la Valachie : la seule population présente sur ces confins n’a pas eu à participer aux décisions des cours européennes qui l’intéressaient au premier chef…

Pendant les trois jours que nous avons vécu à Sulina, seuls sont passés sur le fleuve deux cargos qui ont accosté pour les formalités de douane. Des autorités vaguement galonnées montaient à bord pour en redescendre un peu plus plus tard, un peu titubantes. Un planton était mis en faction devant la passerelle. Les marins contemplaient mélancoliquement du pont l’unique quai déserté, c’est-à-dire la berge surélevée, les maisons basses, les quelques tavernes fermées, les rues où passaient plus de chiens que d’enfants, les magasins vides, le marché où l’on ne trouvait que quelques blocs de fromage blanc, des pommes de terre rachitiques et ridées de l’automne précédent. Au troisième jour, les rares passants nous saluaient dans la rue comme de vieilles connaissances. Nous étions les seuls clients de l’hôtel moderne dont la chaufferie solaire n’était déjà plus qu’un tas de tuyaux crevés ; nous avions dû refuser trois chambres car il y manquait toujours quelque chose, la moustiquaire, l’eau au robinet ou l’éclairage. Le soir, une boite de nuit tonitruait en couvrant le chant des grenouilles pour attirer la jeunesse locale, mais où était la jeunesse locale ? Sur les pontons pourris amarrés dans des bras morts où logeaient des Tsiganes au milieu des rats crevés ?

Au-delà s’étendait un no man’s land de dunes, de canaux et d’étendues d’eau croupie, de poutrelle et de blocs de béton dont on ne comprenait pas la destination première. Et au-delà, encore, la mer, qui plus que Noire méritait le nom de Morte, tant le battement mécanique de ses vagues huileuses et sombres imitait maladroitement la respiration marine. « Beach ! » nous ont crié des jeunes filles. Elles ont disparu derrière des ronciers et nous ne les avons pas revues. Nous avons traversés le cimetière des Lipovènes. Qui sont les Lipovènes ? Une secte de Vieux Croyants persécutés en Russie et venus peupler ce rivage il y a cents ans. Mais encore ? La sage théorie de Klavdij selon laquelle, en voyage, on ne peut prétendre tout savoir et tout apprendre, qu’il faut laisser leur part d’autonomie et de mystère aux histoires que l’on croise, avait décidément du bon — surtout pour nous voyageurs à bout de souffle, qui avions l’impression d’être arrivés sur la fin d’un monde.

Des coques de bateaux échoués émergeaient des champs qui masquaient les eaux. Le soir tombait, c’était l’heure où la lumière qui s’enfuit exalte la passion photographique de Klavdij. Une proue noire se dressant très haut, nue, lui a fait oublier le temps, l’endroit, toute autre repère que cette forme enfoncée comme un coin géant dans le ciel, solitaire, lyrique, incarnant à la fois la désolation infinie et la pérennité du passage des hommes. Il l’a photographié longuement, puis a sauté d’une épave échouée en pleine terre à l’autre avec une frénésie qui lui a fait négliger ce que, moi, j’apercevais au loin : au sud, d’une haute tour de radiophare, nous parvenaient de soudains miroitements ; au nord se dessinaient, j’en étais certain, les tourelles et les mâts gris de bateaux de guerre accostés au ras de l’horizon, et il en émanait d’identiques éclairs rapides : il n’y avait pas de doute, nous étions observés, uniques humains sur ce finistère. J’ai fini par repérer la silhouette d’un homme, non, de plusieurs, qui nous suivaient à la jumelle. Pour la première fois, j’ai senti monter une sourde angoisse et j’ai fini par la faire, un petit peu, partager à Klavdij, l’arrachant à un sentiment de plénitude dans son travail qu’il avait rarement vécu avec autant d’intensité depuis le début du voyage.

Au bout d’un canal impossible à traverser, c’était enfin la jonction du fleuve et de la mer. En face, très loin, la côte ukrainienne. Du haut d’un mirador, un homme en civil, armé, nous a hélés avant de descendre. D’autres, boueux et hirsutes, sont sortis d’une cabane, se sont approchés, nous ont tendu la main qui ne tenait pas une bouteille de bière : « Ostarojno ! Granitsa ! Opasnïe ! — Attention, frontière, dangereux ! » presque mot pour mot et dans la même langue les paroles que nous avions entendues, il y avait plus d’un mois, au soir de notre arrivée dans le port de Durrës… Étaient-ils gardes frontières, roumains ou ukrainiens, étaient-ils pêcheurs ou contrebandiers, lipovènes ou tsiganes ? L’homme à la Kalachnikov a insisté pour nous ramener en barque à Sulina. Nous avons refusé avec l’obstination du désespoir, pour rebrousser chemin vers l’ouest. Longtemps, sans oser nous retourner, nous avons senti leurs regards nous suivre. Peut-être étions-nous arrivés ici aux bords d’une Europe, encore une autre qui s’affirmait d’emblée, celle-là, abruptement inconnue. »

François Maspero, Klavdij Sluban, Balkans —Transit, « Coucher de soleil sur le delta », Éditions du seuil, Paris, 1997

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