Les « boîtes d’Ulm »

(Eduard Friedrich) Maximilan Eyth (1836-1906) Allemagne, ingénieur, peintre, dessinateur, écrivain
Dessin de la construction de la dernière « boite d’Ulm » ou Ulmer Schachtel » en allemand, 1897, collection du Musée d’Ulm (Bade-Wurtemberg).

La « boîte d’Ulm » n’a en fait pris ce nom qu’à partir de 1840, lorsqu’un député du parlement du Land de Stuttgart se moqua de ces bateaux rustiques d’Ulm en les appelant des « Schachteln », des boîtes. À Ulm, on les nommait « Ordenari » ou « Ordinari Schiff » parce qu’ils se rendaient d’ordinaire à Vienne depuis le début du XVIIIe siècle. Le nom correct pour ce bateau est « Wiener Zille » (Zille viennoise), mais le terme « Ulmer Schachtel » s’est imposé dans la langue parlée. La taille des « boîtes d’Ulm » s’est modifiée à plusieurs reprises. Au XVIIe siècle, elles mesuraient initialement 19 mètres de long,2,75 mètres de large 1 mètre de hauteur, étaient incurvées aux deux extrémités mais au court du temps, leur dimension augmenta jusqu’à atteindre une trentaine de mètres de long et 7 mètres de large. (« Kehlheimer »). Ces bateaux, d’abord destinées au transport fluvial de marchandises (bois, vin, fromages, etc) servirent aussi occasionnellement pour le transport vers la capitale de l’Empire autrichien de soldats lors des guerres avec la Grande Porte (Empire ottoman). En 1683, 5 000 hommes descendirent le Danube sur des boîtes d’Ulm pour se joindre à la garnison protégeant Vienne lors de son siège par les armées turques.

Après les victoires successives des Habsbourg et le repli progressif de l’Empire ottoman au XVIIIe siècle, Ulm devient le principal point de rassemblement pour les colons originaires de Souabe, les « Donauschwaben » (« les Souabes du Danube ») et d’autres régions voisines comme la Lorraine, possession du Saint-Empire romain germanique, et qui étaient « volontaires » pour aller s’installer sur les terres souvent désertées et marécageuses reconquises par l’Autriche (Banat, Vojvodine…) voire sur les territoires reconquis par la Russie sur l’Empire ottoman en Bessarabie (aujourd’hui en Ukraine) et en Dobrogée (Roumanie). Ce flux conséquent d’émigrants partit la plupart du temps d’Ulm et demeura très important tout au long du XVIIIe siècle. Il permit aux bateliers de la ville de faire de bonnes affaires. Certaines « boîtes d’Ulm » transportèrent jusqu’à 300 colons au cours des principaux mois de voyage, d’avril à juin.
« Et les gens se tenaient là, sur la rive, et le soleil matinal se reflétait dans leurs costumes colorés. Ils regardaient les boîtes d’Ulm se préparer à partir et discutaient de tout. L’ordinari (coche d’eau) partait toujours en premier. Il devait passer par des formalités douanières plus longues à Passau et Engelhartszell, car il transportait toutes sortes de marchandises qui devaient être taxées. […] Le capitaine monta alors à la barre et brandit le drapeau d’Ulm. […] Les rames se mirent en action, l’ordinari se mit lentement en mouvement. Des cris retentirent, des chapeaux furent brandis et le bateau commença à filer à toute allure sous le pont central des quinze arches, porté par le courant. »
Adam Müller-Guttenbrunn (1852 – 1923), Der große Schwabenzug, Hartmann Verlag, Sersheim, 1990

« Des documents d’époque, tels que la lettre écrite en 1784 par le colon Johann Bornnert d’Albestroff en Lorraine (département de la Moselle), témoignent clairement du caractère fatidique d’un voyage sur le Danube vers un avenir inconnu, périlleux et inquiétant, mais néanmoins porteur d’espoir dans le sud-est de l’Europe : « Lorsque nous sommes arrivés à Vienne pour voir l’empereur, il nous a envoyés en Hongrie, à Binat [Banat]… Nous sommes arrivés heureux, frais et dispos à destination. Ma femme a accouché sur le bateau, mais Dieu merci, l’enfant a reçu le saint baptême avant que le bon Dieu ne le rappelle à lui. Nous avons eu un voyage difficile, cela nous a coûté beaucoup d’argent, mais nous l’avons vite oublié, car tout est bien qui finit bien ».
Extrait du DONAUSCHWABEN-KALENDER 1990, Donauschwäbischer Heimatverlag, Aalen/Wurtemberg) cité dans PETERSHAGEN, Wolf-Henning, Ulmer Schachtel, Haus der Stadtgeschichte – Stadtarchiv Ulm,  Klemm & Oelschläger, 2009/2024

« Les régions dépeuplées du sud de la Hongrie ont été colonisées par des colons allemands, principalement des Souabes. La grande migration souabe a conduit des milliers de colons sur les barges du Danube, les « boites d’Ulm », en aval vers les régions du Danube, de la Save, de la Tisza et du Temes. Le Banat est devenu l’une des provinces les plus fertiles de l’Empire des Habsbourg, avec de nombreuses villes et villages allemands, mais aussi avec un mélange national unique en Europe. »
Emil Franzel (1901-1976), Geschichte des deutschen Volkes (Histoire du peuple allemand), Prisma Verlag, 1985

Ulmer Schachtel réplique

Une réplique de boîte d’Ulm, à la hauteur de Passau (Bavière), photo droits réservés

Des répliques de « boîtes d’Ulm » servent aujourd’hui à transporter les notables depuis la Fischerplätzle jusqu’à la Friedrichsau le jour de la grande fête de la ville, le « Schwörmontag » (lundi de la semaine du serment) à l’occasion de la Nabada. Par ailleurs, chaque année, cinq boîtes d’Ulm, une grande et quatre un peu plus petites, descendent le Danube d’Ulm à Vienne, voire au-delà, contribuant à l’entretien de bonnes relations avec les autres riverains du Danube, un témoignage de l’activité économique autrefois florissante que représentait la navigation ulmienne sur le fleuve.

Eric Baude pour Danube-culture © droits réservés, mis à jour janvier 2026

Sources :
SARRAZIN, Jenny, PETERSHAGEN, Henning, Schopper, Schiffer, Donausfischer, Ulmer Schiffleute, und ihre Handwerk, Ulmer Museum, Ulm 1997
MEISSINGER, Otto, Die historische Donauschiffahrt, Holzschiffe und Flösse, Melk, 1990
PETERSHAGEN, Wolf-Henning, Ulmer Schachtel, Haus der Stadtgeschichte – Stadtarchiv Ulm,  Klemm & Oelschläger, 2009/2024

Enseigne du quartier des pêcheurs, photo © Danube-culture, droits réservés

Ulm

Ulm, ville libre impériale et aujourd’hui capitale du Land de Bade-Wurtemberg

« Le Fischerviertel » ou Quartier des pêcheurs, est un site enchanteur, avec ses ruelles intimes et accueillantes, ses auberges prodigues en truites et en asperges, ses brasseries en plein air, sa promenade sur le Danube, ses vieilles maisons avec des glycines se reflétant dans la Blau, le ruisseau du lieu, lequel se jette discrètement dans le grand fleuve… ».
C. Magris, Danube, Éditions Gallimard, Paris, 1988`

Hartmann Schedel, Ulm, gravure sur bois coloriée à la main, 1493, l’une des plus anciennes représentations graphiques de la ville.

Ulm et le Danube vers 1540, vue depuis le côté sud. Aquarelle signée « delin et pinx. St. Flock Ulm » (Stefan Flock 1870-1928), réalisée en 1910 d’après un dessin à l’encre coloré de 1580. On y voit, du côté actuel de Neu-Ulm la rive droite du fleuve à la hauteur de l’île du Danube. En haut de l’image, de gauche à droite sur la rive septentrionale, la porte « Herdbrucker », la cour « Reichenau » (Ehinger), la cour Verte, la tour « Diebsturm », en biais devant, encastrée dans le mur de la ville, la tour Verte, à côté les ruines de l’église Prediger (reconstruite en 1616 sous le nom d’église de la Trinité), la tour « Spitalturm » et à droite de l’image la tour « Gänsturm ». Depuis la porte « Herdbrucker », le pont « Herdbrücke » mène d’Ulm à l’île du Danube, en partie entourée de remparts (nouvelles fortifications réalisées en 1564). Sur la partie est de l’île qui n’est pas fortifiée, se trouvent des ateliers (de cordiers ?). Sur la rive actuelle de Neu-Ulm on voit au premier plan la salle de tir à l’arbalète inférieure, une maison à colombage détruite en 1552, reconstruite en 1557 et à nouveau démolie en 1632. Sur la droite, une cabane de tir avec une cible sur la façade. Sources : Stadtarchiv Ulm

   Fondée en 854, la cité d’Ulm a été érigée en ville libre impériale par l’empereur Frédéric Barberousse en 1274. Elle est annexée quelques années à la Bavière au tout début du XIXe siècle puis restituée en partie au duché de Wurtemberg dès 1810. La ville fut détruite par un bombardement allié en 1944 à plus de 80 %.

J. B. Homann (1664-1724), géographe et cartographe allemand,  à partir de 1715, cartographe et géographe de l’empereur du Daint Empire romain germanique, membre de l’Académie Royale de Prusse : Nova et accurata Territorium Ulmensis… », Nuremberg, 1720

   La ville possède encore un monastère bénédictin baroque avec une splendide bibliothèque, de jolies fontaines, une horloge astronomique du XVIe siècle, un quartier historique des pêcheurs au bord de la Blau devenu un haut-lieu touristique de la ville, plusieurs musées parmi lesquels le Musée du pain, un remarquable Musée d’art du XXIe siècle (Musée Weishaupt), un impressionnant Musée des Souabes du Danube (die Donauschwaben) et du Danube qui relate non seulement l’histoire passionnante mais tragique des migrations volontaires ou imposées de ces populations vers l’aval du fleuve et plus récemment vers l’amont. Une partie est également consacré au Danube avec une exposition complète et didactique.

Vue sur Ulm depuis la porte d’Augsbourg sur la tour de l’oie et les bâtiments environnants à l’est de la ville.
La tour de l’oie est une construction carrée avec une base en pierres de taille du XIVe siècle et deux étages supérieurs en briques (1495), couverte d’un simple toit pyramidal . Au-dessus du portail en ogive se trouve une niche avec une terminaison en arc d’âne.
Sur le côté gauche de l’image, derrière le bastion de l’aigle, la tour de l’église de la Trinité surplombe les arbres. La tour ouest de la cathédrale est recouverte d’un échafaudage.
À droite de la porte de l’oie se trouvent le Werkhof et l’arsenal, à l’extrême limite se trouve un petit pavillon de jardin. Une grande quantité de bois est empilée sur la rive pour la construction ou peut-être pour fabriquer les « Ulmer Schachtel », sources Haus der Stadtgeschichte-Stadtarchiv Ulm, Deutsche Digital Bibliothek

Au XVIIIe siècle près de 150.000 immigrants de langue allemande ont été incités à s’installer sur les terres hongroises reconquises sur les turcs par la couronne impériale autrichienne. La majorité venait  et de Souabe et des provinces autrichiennes dont la Lorraine. Il y eut 3 vagues principales de migration :
-de 1723 à 1726
-de 1764 à 1771
-de 1784 à 1786

Les « boites d’Ulm » (Ulmer Schachtel) qui transportèrent de nombreux colons  font partie intégrale de l’histoire de la ville, photo Danube-culture, © droits réservés

À la fin de la deuxième guerre mondiale, quelques 13 à 15 millions de cette population d’ethnie allemande ont été expulsés de leur terre d’adoption par les régimes communistes de Hongrie et de Roumanie. Ce fut l’une des plus grandes campagne de nettoyage ethnique jamais réalisée dans l’histoire de l’humanité.

Plaque commémorative dédiée aux Souabes du Danube : « Aux morts de la patrie, de la guerre et des expulsions », photo © Danube-culture, droits réservés

« Sur la grand-place d’Ulm s’élève la cathédrale, dont le clocher est le plus haut du monde, et dont la construction — hétérogène — s’est étendue sur plusieurs siècles, puisqu’elle a commencé en 1377 et s’est terminée (si l’on ne tient pas compte de restaurations postérieures ) en 1890. Cette cathédrale a quelque chose de déplacé, cette pointe de mauvaise grâce qui apparaît presque toujours dans les exploits, dans les records… »
Claudio Magris, « L’archiviste des vilénies », in Danube, Éditions Gallimard, Paris, 1988

  La « cathédrale » d’Ulm (1377-1890), en fait une église luthérienne gothique mais au dimension d’une cathédrale, revendique la flèche la plus haute du monde.

Le marché aux cochons
« La ville est aimable, les 548 brasseries recensées en 1875 semblent réconcilier idéalement Christian Friedrich Daniel Schubart, le poète révolté et Albrecht Ludwig Berblinger le célèbre tailleur qui voulait voler et retomba comme une pierre dans le Danube, le nouveau cinéma allemand, né en grande partie à Ulm, et la célèbre école supérieure de design. C’est de cet aimable genius loci que faisait preuve aussi le plus illustre des fils d’Ulm, Einstein, en écrivant dans un joli quatrain en vers, que les étoiles ― qui se moquent de la théorie de la relativité ― continuent éternellement leur chemin selon les lois de Newton.
Sur la façade de l’hôtel de ville, une plaque rappelle qu’à Ulm Kepler a publié ses Tables Rodolphines et inventé un poids-étalon adopté par la ville ; sur la place du marché aux bestiaux une autre plaque, qui célèbre avec arrogance les victoires allemandes de 1870 et la fondation du Reich de l’empereur Guillaume, ajoute sur un autre ton :
« Auch auf dem Markt der Säue,
Wohnt echte deutsche Treue ! »
« Même au marché aux cochons, bat un coeur allemand loyal. »

Photo Danube-culture, droits réservés

Cette rime entre Säue (truie) et Treue (fidélité) est déjà, involontairement, une caricature malicieuse de ce qui, en peu d’années, allait devenir la vulgarité du riche et puissant Troisième Reich. C’est avec une tout autre délicatesse, par contre, qu’on a peint en 1717 sur la belle Maison des Pêcheurs, qui se trouve sur la petite place du même nom, l’image d’une ville, Weissenburg, autrement dit Belgrade. Le peintre, Johannes Matthäus Scheiffele, maître de sa corporation, a voulu immortaliser les convois militaires qui partaient d’Ulm et descendaient le Danube pour aller combattre les Turcs ; Belgrade, reprise puis perdue, étant un des noeuds stratégiques de cette guerre. C’est d’Ulm également, sur de grosses barques connues sous le nom de « pontons d’Ulm » [Ulmer Schachtel] que partaient les colons allemands qui s’en allaient peupler le Banat, les « Donaueschwaben », les Souabes du Danube, qui, durant deux siècles, de Marie-Thérèse à la seconde guerre mondiale, allaient marquer radicalement de leur empreinte cette civilisation danubienne aujourd’hui effacée… »
Claudio Magris, « Le marché aux cochons » in Danube, Éditions Gallimard, Paris, 1988

Plan d’Ulm de Johannes Schlumberger, 1808. Sur la rive droite du Danube le chantier naval où l’on construisait les « boites d’Ulm » (« Ulmer Schachtel »), collection du DZM Ulm

Sur le Danube supérieur…
« Il est indubitable qu’Ulm se trouve sur le Danube supérieur…. Mais jusqu’où précisément arrive ce dernier, où se trouvent son début et sa fin, quelle est son aire, son identité, sa notion même ?
Claudio Magris, « Deux mille cent soixante-quatre pages et cinq kilos neuf cents de Danube supérieur », in Danube, Éditions Gallimard, Paris, 1988

Guerre et paix sur les bords du Danube
« Près de l’abbaye d’Elchingen, à quelques kilomètres de la ville, se trouve l’endroit où fut signée, le 19 octobre 1805, la Capitulation d’Ulm, reddition du général autrichien Mack — le « malheureux Mack » dont parle Tolstoï dans Guerre et Paix — à Napoléon. Une stèle rappelle le souvenir des morts napoléoniens — soldats français ou venus des divers États allemands alliés à l’époque avec l’Empereur :

À LA MÉMOIRE DES SOLDATS
DE LA GRANDE ARMÉE DE 1805
BAVAROIS, WURTEMBERGEOIS, BADOIS
ET FRANÇAIS

Le paysage, avec ses bois brumeux le long du fleuve, fait penser à une gravure représentant une bataille. Une brèche montre l’endroit où le maréchal Ney fondit sur les défenses autrichiennes.
Cette section du Danube a été le théâtre de grandes batailles, comme celle d’Höchstadt (ou de Blenheim), au cours de laquelle le prince Eugène et Lord Marlborough, pendant la guerre de succession d’Espagne, infligèrent en 1704 une défaite à l’armée française du Roi-Soleil. Mais ces batailles aux abords du Danube sont des batailles de la vieille Europe prérévolutionnaire et prémoderne, qui prolongent — au gré des victoires et des défaites des différentes grandes puissances — l’équilibre entre les monarchies absolues jusqu’en 1789. L’empire danubien incarne par excellence ce monde de la tradition et Napoléon, qui après avoir vaincu les Autrichiens à Ulm entre dans Vienne, incarne, lui, la modernité qui talonne et serre de près le vieil ordre habsburgo-danubien, dans une poursuite qui n’aboutira qu’en 1918. »
Claudio Magris, « Grillparzer et Napoléon », in Danube, Éditions Gallimard, Paris, 1988

Site internet des villes d’Ulm et de Neu-Ulm : www.ulm.de
Office de tourisme : www.tourismus.ulm.de
Stadtarchiv Ulm : stadtarchiv.ulm.de

Culture :
Cathédrale d’Ulm : ulmer-muenster.de
Musée central des Souabes du Danube (Donauschwäbische Zentralmuseum) : www.dzm-museum.de
Un passionnant musée consacré au fleuve et à l’histoire des Souabes du Danube, une appellation générique qui englobait des populations de langue allemande de divers horizons comme des Lorrains.
Kunsthalle (Galerie) Weishaupt : www.kunsthallenweishaupt.de
Musée de la culture du pain (Museum der Brotkultur) : www.museum-brotkultur.de

Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, mis à jour janvier 2026

Hans-Michael Kissel, L’Arbre du savoir, 1992, Kunstpfad Universität Ulm, photo Hans-Michael Kissel — Travail personnel (Texte original : Eigenes Werk), CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=23028907

Albert Ludwig Berblinger, tailleur et inventeur d’Ulm

Tailleur de profession mais inventeur par passion, Albrecht Ludwig Berblinger, citoyen d’Ulm voulait faire du Danube le lieu de ses exploits, de la concrétisation d’un rêve fou qui l’obsédait. Mais celui-ci ne rêvait pas ni de pêche prodigue dans le fleuve, ni d’exil ou de la conquête de nouveaux territoires, en aval et plus à l’Est comme le firent ses compatriotes, les « Donauschwaben », les Souabes du Danube, originaires d’Ulm et des environs. Son rêve à lui c’était de voler avec ses propres ailes, des ailes de sa fabrication, élaborées patiemment. Aussi, après les avoir réalisé s’entraina t-il en secret en se lançant de petites collines des environs d’Ulm. Puis Berblinger annonça dans le journal local qu’il s’élancerait d’un tremplin rehaussant l’un des bastions des remparts le 4 juin 1811.

L’essai malheureux de Berblinger et son sauvetage par des pêcheurs d’après une gravure d’époque

Le roi Louis Ier de Bavière (1786-1868) qui devait se rendre en visite à Ulm le 30 mai se montra vivement intéressé par le projet du tailleur-inventeur et lui envoya pour l’encourager la coquette somme de 20 Louis d’or. La ville et le prestigieux comité d’accueil demandèrent à Berblinger d’avancer son vol pour le jour de la visite du roi. Le tailleur-inventeur ne pouvait pas refuser. Au jour dit, le public nombreux se rassembla à proximité des remparts. Mais une aile se brisa et obligea Berblinger à repousser son envol au lendemain. Ce jour-là, ce fut le vent qui l’en empêcha à son tour. Malgré des conditions météorologiques toujours défavorables, Berblinger eut le courage de s’élancer deux jours plus tard. La démonstration tourna au drame et le pauvre tailleur tomba directement dans le Danube sans même avoir pu déployer ses ailes. Des pêcheurs indulgents le récupèrent. Mais on le moqua et fut la risée de sa corporation qui décida de l’exclure. Berblinger dut quitter Ulm et on n’entendra plus jamais parler de lui par la suite. Il semble avoir noyer son échec dans l’alcool et l’addiction au jeu. Quant à ses ailes, la légende raconte que sa femme les aurait vendu à un artisan qui aurait fabriquer des parasols avec !

   Admirative de l’exploit de son tailleur, de son projet de voler et de son génie inventif, la municipalité d’Ulm a fait réalisé et expose dans le hall d’honneur de son hôtel de ville une réplique des ailes de son intrépide mais malheureux Icare local.

La tour Berblinger
   La tour Berblinger, construite en 2020, haute de 20 m et érigée en l’honneur d’Albrecht Ludwig Berblinger est inclinée à 10 degrés et est accessible depuis l’ancien point de chute de l' »Adlerbastei. » L’escalier en colimaçon qui permet d’accéder à son sommet, s’élève vertigineusement, marche après marche. Arrivé en haut, en regardant vers le sol, on s’aperçoit que la construction et les couleurs des marches s’inspirent de l’invention de Berblinger. Six haut-parleurs fixés à la sculpture font également de l’ascension de la tour une expérience auditive.

La Tour Berblinger d’Ulm, photo droits réservés

Le Danube avait déjà inspiré plusieurs autres essais, ceux-là réussis. En 1808, un horloger et inventeur viennois d’origine suisse, Johann Jakob Degen (1761-1848), avait réussi à s’envoler du Parc du Prater à l’aide d’une machine de son invention. Il effectuera un vol libre d’une heure le 6 septembre 1810 de Laxenburg à Vösendorf en présence de l’empereur François Ier.

Jakob Degen et sa machine volante, gravure de 1807

Plaque commémorative sur la dernière maison viennoise où vécut Jakob Degen.

Eric Baude pour Danube-culture © droits réservés, mis à jour octobre 2025

Le Nabada d’Ulm

    Selon la tradition, le maire d’Ulm prête également ce jour-là devant les habitants de la ville le serment d’être un édile honnête et impartial dans la gestion de la cité, tant pour les pauvres que pour les riches. Le Nabada commence l’après-midi à 16h.

L’édition 2023 du Nabada d’Ulm, une des fêtes danubiennes les plus populaires, photo droits réservés

Nabada est un mot du dialecte souabe pour « hinunter » (vers le bas, vers l’aval). Et l’on vient aussi de très loin pour admirer ce carnaval aquatique qui met en scène toutes sortes de drôles embarcations animées à thème ou non, musicales… qui descendent alors le Danube sur un parcours de 7 km.

Si vous voulez participer à cet évènement vous devez prendre connaissance de quelques règles :
Les bateaux ou autres engins flottants ne doivent pas être attachés en grands ensembles ni être motorisés. Exception : les bateaux d’accompagnement officiels, les bateaux de police et les bateaux de sauvetage.

Toute forme de publicité sur l’eau dans la zone de la manifestation est interdite.
Les installations de sonorisation ne sont pas autorisées sur l’eau, ni sur les rives. Exception : les installations de sonorisation sur les bateaux à thème officiels.

Toutes les embarcations sont priées de se rassembler sur la rive de Neu-Ulm, en aval du pont ferroviaire, et de ne se mettre en route qu’après avoir été appelées par le directeur technique. Garder le milieu du fleuve libre jusqu’à ce que les Ulmer-Schachtel soient passés.

Les grands bateaux et les bacs ont la priorité. En raison du risque de blessure et des remous occasionnés par ces embarcations, veuillez garder vos distances.

Après la descente
Les dispositifs techniques, bouées et support pour la natation, les constructions flottantes et autres vestiges doivent être emportés après le « Nabada ».
Que faut-il encore savoir d’autre ?
Les enfants ne peuvent participer qu’avec des bouées et doivent être accompagnés de nageurs adultes.
Veuillez ne pas sauter dans l’eau depuis les ponts. Vous mettez votre vie et celle des autres en danger.
L’arrivée d’un orage représente un danger particulier. Dans ce cas, sortez immédiatement du  Danube et ne vous abritez pas sous les arbres de la rive.
La consommation d’alcool augmente le danger sur l’eau, alors ne commencer à faire la fête qu’après le Nabada.
Si la température de l’eau est inférieure à 16 °C, il est recommandé de porter une combinaison en néoprène.
« Ulmer Spatza, Wasserratza »?
Le Nabada accueille de nombreux visiteurs venus de près ou de loin. Tous n’ont pas emporté de vêtements imperméables ou de change. Veuillez faire preuve de respect et vous abstenir d’éclabousser les spectateurs et de lancer des objets ou de leur lancer des récipients d’eau. De tels comportements ont déjà entraîné des blessures et des dégâts matériels considérables.  Ne mettez pas en danger la santé et la sécurité des visiteurs et ne les privez pas du plaisir de regarder Nabada !

Ulm et le Danube
Le Danube fait partie intimement de l’histoire fluviale de la ville avec  ces deux petits affluents, l’Iller (147 km) et la Blau (22, 3 km) dont le nom ne provient pas comme on pourrait le croire de la couleur bleue (blau en allemand) mais vraisemblable du mot celte Blava, deux  rivières qui se jettent dans le fleuve à cet endroit, cette dernière traversant joyeusement le bastion des pêcheurs (Fischerbastei). 

Le bastion des pêcheurs d’Ulm sur la rive gauche du Danube, photo Danube-culture © droits réservés

    Ulm et le Danube c’est d’abord ce bastion historique des pêcheurs, aujourd’hui haut-lieu touristique sur la rive gauche du Danube, en contrebas de la cathédrale miraculeusement épargnée par les bombardements pendant la deuxième guerre mondiale et dont la flèche est la plus haute du monde (161,53 m).

La nef centrale de la cathédrale d’Ulm, photo © Danube-culture, droits réservés

   Le Danube souabe ce sont aussi les fameux « Ulmer Schachtel » dénommés en français « boites d’Ulm », ces coches d’eau construits sur le modèle des « Zille » viennoises dont on trouve une représentation sur la façade sud de l’Hôtel de ville, embarcations de transport en bois à fond plat, et destinées en principe à ne servir que pour un voyage aller (le bois pouvait être alors revendu sur le lieu d’arrivée ou servir de matériel pour la construction de maisons et autres bâtiments).

Un Ulmer Schachtel/Boite d’Ulm sur la façade de l’ancienne mairie d’Ulm, photo © Danube-culture, droits réservés

   De nombreux colons souabes, les Donauschwaben, descendirent le fleuve sur ces embarcations à la rencontrede leur destin pour s’installer au XVIIIe et XIXe, en plusieurs vagues successives (3 importantes vagues au XVIIIe soit environ 150 000 colons sur des territoires danubiens souvent marécageux des confins de l’Europe centrale et de l’Europe orientale, territoires reconquis au détriment de l’Empire ottoman soit par l’Empire autrichien (Banat, Batchka, Syrmie…), soit par l’Empire russe (Bessarabie, Dobroudja). Dans un tragique retournement dont l’histoire des hommes a le secret, un grand nombre de leurs descendants, fuyant les armées soviétiques, referont au XXe siècle, à la fin de la seconde guerre mondiale, le trajet en sens inverse jusqu’en Souabe pour les plus chanceux d’entre eux. Une visite au passionnant Musée central des Souabes du Danube d’Ulm permet de mieux comprendre leur épopée. 

Enseigne avec une boite d’Ulm dans le bastion des pêcheurs, photo © Danube-culture, droits réservés

   La ville d’Ulm fête encore le Danube avec de célèbres joutes nautiques, le Fischerstechen, une manifestation dont l’origine remonte au XVe siècle voire au Moyen-âge. Elle se déroule sur le fleuve tous les quatre ans, les deux dimanches précédent le lundi du serment.

Le « Fischerstechen » vers 1860-1870

Seize équipages déguisés avec des costumes historiques défilent dans la ville puis s’affrontent à l’aide de lances en bois sur des « Zille » sous le regard amusé des spectateurs. Baignade dans le Danube pour les participants garantie sauf pour le vainqueur !  La dernière édition a eu lieu en 2025 et la prochaine édition du Fischerstechen se déroulera en 2029. On s’y donne rendez-vous ?

Eric Baude pour Danube-culture © droits réservés, mis à jour septembre 2025

Le Fischerstechen »d’Ulm en 2017, photo droits réservés

Le Fischerstechen d’Ulm en 2025, photo droits réservés

Pour séjourner et visiter Ulm :
Office du Tourisme d’Ulm (très courtois et efficace) :
https://tourismus.ulm.de
tourismus-region-ulm.de
www.ulmer-schifferverein.de
schwoermontag.com
(en allemand)

Musée central des Souabes du Danube (Donauschwäbisches Zentralmuseum Ulm) :
www.dzm-museum.de

Bastion des pêcheurs, photo Danube-culture © droits réservés

Des aventuriers sur le Danube (I) : L’Écossais John MacGregor descend le fleuve en canoë depuis Donaueschingen jusqu’à Ulm (1865)

« Une charrette pleine de chanteurs… »

   John MacGregor (1825-1892) publiera le journal de bord de son voyage européen de l’année 1865 dès l’année suivante sous le titre « A thousand miles in the « Rob Roy » canoë on rivers and lakes of Europe ».1 Ce voyage l’emmène de Londres… à Londres ou plus exactement de la Tamise à la Tamise.
Après avoir traversé la Manche à bord de son embarcation légère, un canoë qu’il a baptisé « Rob Roy » sur laquelle flotte un petit drapeau britannique, John MacGregor commence par naviguer sur la Meuse, le Rhin, le Main et à nouveau le Rhin qu’il quitte pour franchir en tirant son canoë le massif de la Forêt-Noire et atteindre les sources du Danube via le Titisee. Il en explore les environs, remonte la Breg et la Brigach puis suit le Danube de Donaueschingen jusqu’à Ulm, passe brièvement sur son affluent l’Iller, rejoint (en train) Friedrichshafen et le le lac de Constance pour retrouver le Rhin jusqu’à Schaffhouse (Suisse). De là il traverse le lac de Zürich, navigue ensuite sur les lacs de Zug et des Quatre-Cantons, sur l’Aar, retrouve le Rhin, franchit Bâle, passe en France sur le canal Rhin-Rhône, rejoint la Moselle via les Vosges et Remiremont, transite par la Meurthe et la Marne pour descendre vers Paris où se termine son périple avec son canoë. De Paris John MacGregor rentre en Angleterre par le train via Calais, un voyage qui lui coûte huit francs de l’époque. Il lui faut encore deux schillings pour le bateau de Calais à Douvres. Les chemins de fer britanniques transporte gratuitement le « Rob Roy » de Douvres jusqu’à Charing Cross (Londres). Là, deux porteurs l’emmène jusqu’à la Tamise : « Une marée montante, par une soirée ensoleillée, nous porte rapidement et gaiement jusqu’à Searle’s, où je débarque les affaires du « Rob Roy », prenant pied, reconnaissant et sain et sauf, une fois de plus, sur le rivage de la vieille Angleterre dont le drapeau a bravé sur un millier de miles les rapides et les obstacles. »

Le « Rob Roy » avec sa voile

Ce long voyage précède de plus de vingt ans sur le Danube les périples de deux Français dont nous évoquerons les aventures danubiennes dans de prochains articles, Émile Tanneguy de Wogan (1850-1906), un explorateur et homme de lettres qui publie son Voyage du canot en papier le « Qui-Vive » et aventures de son capitaine en 1887 à la Librairie Hachette, et le futur général et photographe amateur Paul Lancrenon (1857-1922) qui descendra avec sa périssoire, une embarcation légère à la fois robuste et fragile, de nombreux fleuves (y compris le Danube et la Volga !) et rivières européens.

Paul Lancrenon

Alors que Tanneguy de Wogan partira comme John MacGregor de Donaueschingen vers Ulm, Paul Lancrenon commencera son périple là où ses deux prédécesseurs ont terminé le leur. Il part d’Ulm pendant l’été 1889 avec sa périssoire démontable « Vagabonde III » expressément fabriquée à Paris par Auguste Tellier (1840-1914) et descendra le Danube jusqu’à Belgrade. Paul Lancrenon semble avoir renoncé malgré lui pour des impératifs de temps à poursuivre son aventure en aval et en particulier à franchira avec sa périssoire les Portes-de-Fer. Il rentrera avec son bateau en France par le train depuis la capitale serbe mais reviendra par la suite sur le Danube.2

   Il est impossible de ne pas citer également Paul Boyton (1848-1924), aventurier, sportif, nageur de longues distances et inventeur américain qui en 1876 (?), lors de son séjour en Europe, descend avec une combinaison de son invention plusieurs fleuves (Rhin, Rhône, Arno…) dont le Danube à la nage de Linz à Budapest en quatre-vingt-quatre heures tout en faisant une étape remarquée à Vienne, exploit qui ne manque pas de faire sensation.

Paul Boyton surnommé « l’homme-grenouille intrépide »

Paul Boyton publiera à son retour le récit de ses nombreuses aventures et voyages dans son livre autobiographique The story of Paul Boyton (1892).
Quant à l’américain Francis Davis Millet (1846-1912), il publiera à New York le récit de sa descente du Danube en canöe-kayak en 1893 sous le titre « The Danube from the black forest to the black sea » avec ses propres illustrations et les aquarelles de son ami britannique Alfred Parsons (1847-1920).

Francis Davis Millet The Danube from the black forest to the Black sea », 1893

Aux sources du Danube en 1865

   « On n’est pas plus d’accord sur le lieu de la source réelle du Danube que sur celle du Nil. Après avoir essayé d’obtenir des informations précises auprès des habitants de la ville, j’ai passé une journée à explorer les environs. La région de Donaueschingen est composée d’un sol perméable3 avec de nombreux petits et quelques plus grands ruisseaux. J’ai suivi l’un d’eux, la Breg, qui prend sa source à vingt miles de là, près [du hameau] de Saint-Martin4, et j’ai exploré une dizaine de miles d’un autre, la Brigach. Ce ruisseau prend sa source près de Saint-Georges5, à une lieue environ de la source du Neckar6, qui se jette dans le Rhin7. La Breg et la Brigach se rejoignent près de Donaueschingen. Mais dans la ville, une source d’eau claire jaillit dans les jardins du prince8, près de l’église. Ce cours d’eau, le jeune Danube, se mêle aux autres, déjà assez larges ici pour une barque, et qui portent maintenant pour la première fois le nom de Danube. 

   On raconte que le nom de Danube n’a jamais été donné aux deux autres ruisseaux parce qu’ils s’assèchent parfois pendant les étés chauds, alors que la source d’eau claire des jardins du prince coule sans interruption depuis des temps immémoriaux.
   La Breg et un autre ruisseau secondaire sont détournés pour remplir un étang près de la Brigach. Celui-ci est entouré d’une forêt et est joli à voir avec son île, ses cygnes et ses poissons rouges. Une roue à eau (que l’on a vainement essayé de cacher) pompe l’eau jusqu’à une corne d’abondance dans un groupe de statues au milieu de l’étang romantique. L’eau qui s’écoule rejoint les autres ruisseaux et forme ensemble ce qu’on appelle maintenant le Danube, l’ancien Ister romain.9 Pour qu’il n’y ait pas d’erreur possible, je les ai tous remonté jusqu’à ce qu’ils soient trop plats pour qu’un canoë puisse y flotter.
   Hilbert [?] dit que « le nom « Danube » vient de Don et Düna (un fleuve). En celte, « Dune » signifie rivière et « don » « brun », tandis que « au » signifie en allemand « île »(comme en anglais « eyot »).10
   Il semble que ces cours d’eau aient conservé des traces de leurs noms romains. Telle la Brigach, le ruisseau qui vient du nord, où se trouve Alt-Breisach, le « Mons Brisiacus » romain, un lieu toujours cité dans les annales des guerres, alors que Breg pourrait peut-être venir de « Brigantii », les gens du « Brigantus Lacus », l’actuel lac de Constance, où Bregenz est l’ancien « Brigantius ». Le Neckar s’appelait autrefois « Nicer », et la Forêt Noire,  « Hercynia Silva ».
Maintenant que le lecteur a été suffisamment embrouillé en ce qui concerne la source du Danube ainsi que son nom, laissons le latin de côté et sautons gaiement dans notre canoë. Des chanteurs firent entendre leur « so-fa » en guise d’adieu et poussèrent des cris de joie à la vue du drapeau anglais. Mon aubergiste – dont la facture de 13 francs pour trois jours avait été payée – s’inclina profondément. La population était surprise. Le 28 août 1865, le « Rob Roy  » quitta le petit pont et s’élança à la vitesse d’une flèche sur le magnifique fleuve tout jeune. 

« Lentement… »

   Au début, le Danube ne mesure que quelques pieds de largeur, mais bientôt il s’élargit et les affluents de la vaste plaine lui font rapidement atteindre la largeur de la Tamise à Henley. Le fleuve sombre et silencieux s’étire en de lents et larges méandres à travers une campagne plate recouverte de prairies. Des roseaux chancelants l’encadrent et des plantes grimpantes argentées et endormies reposent dans l’eau. Outre différentes espèces de canards, on y trouve par dizaines des hérons au long plumage, au longues ailes et aux longues pattes qui semblent avoir oublié de se doter d’un corps. De jolis papillons multicolores glissent sur les rayons du soleil et de fières libellules planent dans l’air.
Des gens de la campagne ramènent du foin. La moitié de leur travail consiste à affuter les lames souples de leurs maigres faux, qu’ils trempent ensuite dans l’eau. Ils discutent et lorsque je passe à leur hauteur, je découvre une série de bouches ouvertes et d’yeux étonnés. Mais dès qu’ils retrouvent leur présence d’esprit, ils font preuve de politesse en me disant « bonjour » et en enlevant leur chapeau. Puis ils en appellent d’autres, et tous rient lourdement –  en fait pas du tout de manière désobligeante, mais avec un rire franc et sincère face à cette étrange clandestinité en regardant un homme coincé dans un canoë à des centaines de miles de chez lui et qui pourtant sifflote joyeusement… »

John MacGregor, A thousand miles in the « Rob Roy » canoë on rivers and lakes of Europe, London : Sampson Low, son, and Marston, Milton House, Ludgate-Hill, 1866.
John MacGregor est l’auteur des illustrations.
Traduction Danube-culture, © droits réservés 

Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, mis à jour août 2024

Notes :
David Henry Thoreau (1817-1862) a déjà publié « A week on the Concord and Merrimacks Rivers », « Une semaine sur les fleuves Concord et Merrimack » en 1849 et l’écossais et compatriote de John MacGregor, Robert Louis Stevenson publiera « An Inland Voyage », « Voyage en canoë sur les rivières du Nord »  en 1878.
2 Paul Lancrenon publie l’année suivante (1890) le récit de son voyage fluvial sous le titre « D’Ulm à Belgrade. 1500 kilomètres en périssoire », ouvrage entièrement lithographié et illustré de 25 dessins dont 7 à pleine page et une carte dépliante, Belfort, 1890. Paul Lancrenon publiera un second livre sur ses nouvelles aventures danubiennes (avec le Rhin supérieur et la Volga) de 1896, Trois mille lieues à la pagaie, de la Seine à la Volga, Paris, E. Plon-Nourrit et Cie, 1898.
3 Un sol de type karstique dans le lequel l’eau des fleuves (Danube, Rhin…) ou des rivières peut s’infiltrer et ressurgir via un réseau souterrain plusieurs dizaine de kilomètres plus loin dans un autre bassin versant comme c’est le cas pour le Danube à Immendingen dont une partie conséquente des eaux ressurgissent dans le bassin versant du Rhin à  peu avant le lac de Constance.
4 À la hauteur de 1078 m au hameau de Saint Martin au dessus du village de Furtwangen (Land du Bade-Wurtemberg) dans la Forêt-Noire où la Breg prend sa source.
5 À environ 925 m de hauteur sur la commune de  Sankt Georgen im Schwarzwald  (Bade-Wurtemberg)
6 Cette rivière de 362, 3 km qui  prend sa source à Schwenningen (Bade-Wurtemberg) a été avant les bouleversements géologiques du pliocène qui ont privé le Danube originel (Urdonau) d’une partie de son bassin au profit du Rhin, un affluent du Danube.
de Furstenberg
8 Voir l’article consacré à ce toponyme sur ce site.
9 L’Ister est le nom donné par les Grecs au Bas-Danube
10 Voir l’article consacré à l’étymologie du nom Danube sur ce site.

« De nombreux spectateurs du matin… »

Un canal entre le Danube et le lac de Constance

Gare du port de Friedrichshafen, vers 1900

   Le gouvernement du royaume du Wurtemberg fait réaliser en 1839 une première étude comparant la rentabilité d’un canal et du chemin de fer entre Ulm et Friedrichshafen sur le lac de Constance, étude qu’il présente en 1839 au parlement mais celui-ci lui préfère la construction d’une voie ferrée. Un peu plus d’un d’un siècle plus tard, en 1942, une autre étude démontra qu’un canal de Haute-Souabe, région située au sud de la région du Moyen Neckar et qui s’étend jusqu’aux rives du lac de Constance, accessible à des bateaux de 1200 tonnes, pourrait devenir un maillon important du réseau européen de voies navigables mais uniquement sous certaines conditions, c’est-à-dire que, sur la base du traité d’État de 1921 concernant la voie navigable Main-Danube, le parcours du Haut-Danube entre Ulm et Kelheim soit équipé d’écluses, qu’un canal complémentaire Neckar-Danube soit réalisé, que les ouvrages sur le Haut-Rhin, entre le lac de Constance (Stein am Rhein) et Bâle, soient construits conformément au traité d’État de 1929 et que la liaison par voie navigable entre le Haut-Rhin, l’Aar, le lac Léman et le Rhône soit également réalisée ultérieurement.
Ce projet prévoyait la construction d’un canal de navigation de 106 km qui partait du Danube en aval d’Ulm à une altitude de 464 m, passait à Laupheim et Biberach après avoir croisé la ligne de chemin de fer Ulm – Munich, s’élevait de 87 m jusqu’à une hauteur de crête de 550 m ainsi que la construction d’un tunnel accessible à un seul bateau à la fois d’un kilomètre de long près d’Aulendorf (Bade-Wurtemberg). De là, la descente s’effectuait sur un tracé à l’ouest de Ravensburg et Friedrichshafen jusqu’au lac de Constance par l’intermédiaire de trois écluses d’une hauteur de 10 m, de quatre ascenseurs (hauteurs de 22 – 32 m) et d’un élévateur avec un plan incliné (hauteur = 104 m), dispositif complété de trois centrales électriques. Le projet resta en suspens jusqu’à la fin 1969. Le Ministère fédéral allemand des transports prit alors la décision de l’abandonner estimant que celui-ci n’était plus réalisable du fait de son impact sur les zones habitées traversées par le futur canal.

Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, août 2023

Retour en haut de page