Élisée Reclus : le delta du Danube, Le pays des Bulgares et la Roumanie

   Le texte cité appartient à sa Nouvelle Géographie Universelle,  deuxième géographie universelle en langue française après celle de Conrad Malte Brun (1775-1826), intitulée Précis de la géographie universelle ou Description de toutes les parties du monde sur un plan nouveau d’après les grandes divisions naturelles du globe, publiée entre 1810 et 1829. L’oeuvre monumental d’Élysée Reclus, qui comprend 19 volumes, est éditée entre 1875 et 1894. Le projet remonte en fait aux années 1860 et est en partie motivé parce que le géographe a remarqué que le travail de son prédécesseur est dépassé et que les  révisions  lui paraissent manquer d’ampleur et de méthode. D’où le choix de son titre pour l’ensemble de ce cycle :  Nouvelle Géographie universelle : la terre et les hommes, « soit l’inscription dans une forme de tradition qu’il s’agit d’actualiser et une attention toute particulière à la dimension humaine. » Le géographe rédige la plus grande partie du texte dans son style inimitable et savoureux. S’il a pour cela, en éminent géographe de terrain au savoir universel, effectué de multiples voyages et observé attentivement de nombreuses régions avec leurs habitants, Élysée Reclus a aussi bénéficié de l’aide d’autres géographes, de cartographes de nationalités russe, suisse, hongroise… dont on retrouve les noms au long des volumes, scientifiques dont un certain nombre proviennent du réseau anarchiste international (Ferretti, 2014). 

Élysée Reclus par Nadar, domaine public

Les Balkans, le Despoto-Dagh et le pays des Bulgares (IV)

   « Au nord de la Dobroudja bulgare, le Danube poursuit une oeuvre géologique en comparaison de laquelle les travaux de la Maritsa [fleuve bulgaro-turco-grec qui débouche dans la mer Égée], du Strymon [fleuve gréco-turc se jetant dans la mer d’Égée], du Vardar [fleuve gréco-macédonien qui débouche dans la mer Égée], sont presque insignifiants. Chaque année ce fleuve puissant, qui verse dans la mer près de deux fois autant d’eau que toutes les rivières de la France, entraîne aussi des troubles en quantités telles, qu’il pourrait s’en former annuellement un territoire d’au moins six kilomètres carrés de surface sur dix mètres de profondeur. Cette masse énorme de sables et d’argiles se dépose dans les marais et sur les rivages du delta, et quoiqu’elle se répartisse sur un espace très considérable, cependant le progrès annuel des bouches fluviales est facile à constater. Les anciens, qui avaient observé ce phénomène, craignaient que le Pont-Euxin et la Propontide ne se transformassent graduellement en mers basses, semées de bancs de sable, comme les Palus-Moeotides1.

   Les marins peuvent être rassurés, du moins pour la période que traverse actuellement notre globe, car si l’empiétement des alluvions continue dans la même proportion, c’est après un laps de six millions d’années seulement que la mer Noire sera comblée ; mais dans une centaine de siècles peut-être l’îlot des Serpents, perdu maintenant au milieu des flots marins, fera partie de la terre ferme.

L’île des Serpents, gravure de 1898

   Lorsqu’on aura mesuré l’épaisseur des terrains d’alluvions que le Danube a déjà portés dans son delta, on pourra, par un calcul rigoureux, évaluer la période qui s’est écoulée depuis que le fleuve, abandonnant une bouche précédente, a commencé le comblement de ces parages de la mer Noire.

   D’ailleurs la grande plaine triangulaire dont le Danube a fait présent au continent n’est encore qu’à demi émergée ; des lacs, restes d’anciens golfes dont les eaux salées se sont peu à peu changées en eaux douces, des nappes en croissant, méandres oblitérés du Danube, des ruisseaux errants qui changent à chaque crue du fleuve, font de ce territoire une sorte de domaine indivis entre le continent et la mer ; seulement quelques terres plus hautes, anciennes plages consolidées par l’assaut des vagues marines, se redressent ça et là au-dessus de la morne étendue des boues et des roseaux et portent des bois épais de chênes, d’ormes et de hêtres. Des bouquets de saules bordent de distance en distance les divers bras de fleuve qui parcourent le delta en longues sinuosités, déplaçant fréquemment leur cours. Il y a dix-huit cents ans, les bouches étaient au nombre de six ; il n’en existe plus que trois aujourd’hui.

Bras de Kilia en 1771 d'après une carte russe anonyme

Bras septentrional de Kilia en 1771, document réalisé par un cartographe anonyme russe

   Après la guerre de Crimée, les puissances victorieuses donnèrent pour limite commune à la Roumanie et à la Turquie le cours du bras septentrional, celui de Kilia, qui porte à la mer plus de la moitié des eaux danubiennes. Le sultan est ainsi devenu maître de tout le delta, dont la superficie est d’environ 2,700 kilomètres carrés ; en outre, il possède celle des embouchures qui, de nos jours, donne seule de la valeur à ce vaste territoire. En effet, la Kilia est barrée à son entrée par un seuil de sables trop élevé pour que les navires, même ceux d’un faible tirant d’eau, osent s’y hasarder. La bouche méridionale, celle de Saint-George ou Chidrillis, est également inabordable. C’est la bouche intermédiaire, connue sous le nom de Soulina, qui offre la passe la plus facile, celle que depuis un temps immémorial pratiquaient tous les navires. Cependant le canal de la Soulina serait également interdit aux gros bâtiments de commerce, si l’art de l’ingénieur n’en avait singulièrement amélioré les conditions d’accès. Naguère la profondeur de l’eau ne dépassait guère deux mètres sur la barre pendant les mois d’avril, de juin et de juillet, et lors des crues elle était seulement de trois et quatre mètres. Au moyen de jetées convergentes, qui conduisent l’eau fluviale jusqu’à la mer profonde, on a pu abaisser de trois mètres le seuil de la barre, et des bâtiments calant près de six mètres peuvent en toute saison passer sans danger. Nulle part, si ce n’est en Écosse, à l’embouchure de la Clyde, l’homme n’a mieux réussi à discipliner à son profit les eaux d’une rivière.

M. Bergue, Sulina, port turc sur un bras du Danube à son embouchure, Le Monde illustré, 1877, domaine public

   La Soulina est devenue un des ports de commerce les plus importants de l’Europe et en même temps un havre de refuge des plus précieux dans la mer Noire, si redoutée des matelots à cause de ses bourrasques soudaines. Il est vrai que ce grand travail d’utilité publique n’est point dû à la Turquie, mais à une commission européenne exerçant à la Soulina et sur toute la partie du Danube située en aval d’Isaktcha une sorte de souveraineté2. C’est un syndicat international ayant son existence politique autonome, sa flotte, son pavillon, son budget, et, cela va sans dire, ses emprunts et sa dette. Le delta danubien se trouve ainsi pratiquement neutralisé au profit de toutes les nations d’Europe.

Galatz, siège de la Commission Européenne du Danube, 1877

   D’autres fugitifs, que la destinée n’a point traités aussi cruellement que les Circassiens, ont trouvé un asile dans cet étrange massif péninsulaire de la Dobroudja. Ce sont des Cosaques russes, des Ruthènes, des Moscovites  » Vieux-Croyants », qui, vers la fin du siècle dernier, ont dû quitter leurs steppes afin de conserver leur foi religieuse. Plus tolérant que la chrétienne Catherine II, le padichah [sultan] les recueillit généreusement et leur distribua des terres en diverses contrées de la Turquie d’Europe et d’Asie. Les colonies cosaques de la Dobroudja et du delta danubien ont prospéré : un de leurs établissements, qui borde les rives du Danube de Saint-Georges, est connu sous le nom de « Paradis de Cosaques ». Leur principale industrie est celle de la pêche de l’esturgeon et de la préparation du caviar. Reconnaissants de l’hospitalité qui leur a été donnée, ces Russes ont vaillamment défendu leur patrie adoptive dans toutes les guerres qui ont éclaté entre le tsar et le sultan, mais ils ont eu d’autant plus à souffrir de la vengeance de leurs compatriotes, restés au service de la Russie. D’ailleurs ils ont conservé leur costume national, leur langage et leur culte, et ne se sont point mélangés avec les populations environnantes.

Groupe de Vieux Croyants (ou Lipovènes), 1895 : initialement, des fidèles de Filip Pustosviat (1672-1742)

   Une colonie de Polonais, quelques villages d’Allemands, situés sur la branche méridionale du delta danubien, un groupe de quelques milliers d’Arabes, enfin, les hommes de toute race accourus de l’Europe et de l’Asie vers le port de la Soulina, complètent cette espèce de congrès ethnologique de la Dobroudja. Mais la différence est grande entre les tribus diverses qui vivent isolées dans l’intérieur de la presqu’île et la population cosmopolite qui grouille dans la cité commerçante et dont tous les caractères de races finissent par se confondre en un même type.

   Ce mélange qui se fait aux bouches du Danube entre Grecs et Francs, Anglais et Arméniens, Maltais et Russes, Valaques et Bulgares, ne peut manquer de se faire tôt ou tard dans le reste du pays, car il est peu de contrées en Europe où les grandes voies internationales soient mieux indiquées qu’en Bulgarie. Le premier de ces chemins des nations est le Danube lui-même, dont les villes turques riveraines, Viddin, Sistova [Svichtov], Roustchouk [Ruse], Silistrie [Silistra], acquièrent de jour en jour une importance plus considérable dans le mouvement européen et qui se continue dans la mer Noire par des escales diverses, dont la principale est le beau port de Bourgas, très-important pour l’expédition des céréales.

Sistova (Svichtov, Bulgarie)

   Mais cette voie naturelle n’est pas assez courte au gré du commerce ; il a fallu l’abréger par un chemin de fer, qui coupe l’isthme de la Dobroudja, entre Tchernavoda et Kustandjé, puis par une voie ferrée plus longue, qui traverse toute la Bulgarie orientale, de Roustchouk au port de Varna, en passant à Rasgrad et près de Choumla. Un autre chemin de fer suivra le passage direct que la nature a ouvert du bas Danube à la mer Égée par la dépression des Balkhans, au sud de Choumla, et par les plaines où se sont bâties les villes de Jamboly et d’Andrinople. Plus à l’ouest, Tirnova, l’antique cité des tsars de Bulgarie, Kezanlik et Eski-Zagra, sont les étapes d’un autre chemin de jonction entre le Danube et le littoral de la Thrace… »

1) PALUS – MEOTIDE, (Géog. anc.) en latin Palus – Moetis, grand golfe ou mer, entre l’Europe & l’Asie, au nord de la mer Noire, avec laquelle le Palus – Méotide communique par le moyen d’une embouchure appelée anciennement le Bosphore Cimmérien. Les anciens lui ont donné tantôt le nom de lac, tantôt celui de marais.
Sources : Encyclopédie ou dictionnaire des sciences, des arts et des métiers

2) Mouvement du port de Soulina, en 1873. 1,870 navires chargés, jaugeant 532,000 tonneaux. Valeur des exportations de céréales. 125,000,000 fr.

La Roumanie et le Danube

   « Comme la Lombardie, à laquelle tant de traits physiques et sa population même la font ressembler, la plaine de Roumanie est un ancien golfe marin comblé par les débris descendus des montagnes. Mais si la mer a disparu, le Danube, qui développe sa vaste courbe de 850 kilomètres au sud de la plaine valaque, est lui-même une autre mer par la masse de ses eaux et par la facilité qu’il offre à la navigation. Précisément à son entrée dans les campagnes basses, au célèbre défilé de la « Porte de Fer », son lit, profond de 50 mètres, se trouve à 20 mètres au-dessous du niveau de la mer Noire, et la portée moyenne de son courant dépasse celle de tous les fleuves réunis de l’Europe occidentale, du Rhône au Rhin. Pourtant les Romains avaient déjà jeté sur le Danube, immédiatement en aval de la Porte de Fer, un pont considéré à bon droit comme l’une des merveilles du monde.

   Poussé, dit-on, par un sentiment de basse envie, l’empereur Adrien fit démolir ce monument qui devait rappeler la gloire de Trajan aux générations futures. On n’en voit plus que les culées des deux rives et, lorsque les eaux sont très-basses, les fondements de seize des vingt piles qui soutenaient l’ouvrage ; sur le territoire valaque, une tour romaine, qui a donné son nom à la petite ville de Turnu-Severin, désigne aussi l’endroit où les légions de Rome posaient le pied sur la terre de Dacie.

Vestiges d’une pile du Pont de Trajan, Turnu Severin, Roumanie, photo droits réservés

   Le lieu de passage entre la Serbie et la Roumanie a gardé son importance, mais l’industrie moderne n’a pas encore remplacé le pont de Trajan, et tant qu’on n’aura pas commencé la construction du pont-viaduc de Giurgiu ou Giurgevo à Roustchouk, le Danube continuera de rouler librement ses flots de la Porte de Fer à la mer Noire.

Le Danube entre la Valachie roumaine et la Bulgarie, E. Reclus, Nouvelle Géographie Universelle

   Au sud des plaines de la Roumanie, le Danube, de même que presque tous les fleuves de l’hémisphère septentrional, ne cesse d’appuyer à droite, du côté de la Bulgarie. Il en résulte un contraste remarquable entre les deux rives. Au sud, la berge rongée par le flot s’élève assez brusquement en petites collines et en terrasses; au nord, la plage, égalisée par le fleuve pendant ses crues, s’étend au loin et se confond avec les campagnes basses. Des marécages, des lacs, des coulées, restes des anciens lits du Danube, s’entremêlent de ce côté en un lacis de fausses rivières entourant un grand nombre d’îles et de bancs à demi noyés. Sur cet espace, où les eaux se sont promenées de ci et delà, on voit même, au sud de la Jalomitza, les traces de toute une rivière qui a cessé d’exister en cours indépendant pour emprunter le lit d’un autre fleuve, et dont il ne reste plus que des lagunes et des marais. Tous les terrains bas, que le fleuve a nivelés et délaissés, se trouvent appartenir à la Valachie, dont ils accroissent la zone marécageuse et déserte, tandis que la Bulgarie perd sans cesse du terrain; mais elle a pour elle la salubrité du sol, les beaux emplacements commerciaux, et c’est de ce côté qu’ont dû être bâties presque toutes les cités riveraines. On dit que les castors, exterminés dans presque toutes les autres parties de l’Europe, sont encore assez communs dans les terres à demi noyées de la rive valaque. Arrivé à une soixantaine de kilomètres de la mer en ligne droite, le Danube vient se heurter contre les hauteurs granitiques de la Dobroudja et se rejette vers le nord pour contourner ce massif et s’épanouir en delta dans un ancien golfe conquis sur la mer Noire.

Le Bas-Danube contourne la Dobroudja avant de pouvoir rejoindre la mer Noire

   C’est à ce détour du fleuve que ses derniers grands affluents, le Sereth moldave et le Pruth, à demi russe par la rive orientale de son cours supérieur, lui apportent leurs eaux. Mais le Danube, gonflé par ces deux rivières, ne garde tout son volume que sur un espace de 50 kilomètres environ : il se bifurque. Le grand bras du fleuve, connu sous le nom de branche de Kilia, emporte environ les deux tiers de la masse liquide, et continue de former la frontière entre la Roumanie et la Bulgarie turque. La branche méridionale ou de Toultcha, qui se subdivise elle-même, coule en entier sur le territoire ottoman : c’est la grande artère de navigation, par sa bouche turque de la Soulina. La maîtresse branche du fleuve est fort importante dans l’histoire actuelle de la Terre, à cause des changements rapides que ses alluvions accomplissent sur le rivage de la mer Noire. En aval d’Ismaïl, le Danube de Kilia se ramifie en une multitude de branches qui changent incessamment suivant les alternatives des maigres et des inondations, des affouillements et des apports de sable. Deux fois les eaux se réunissent en un seul canal avant de s’étaler en patte d’oie au milieu des flots marins et de former leur delta secondaire en dehors du grand delta. La côte de ces terres nouvelles, dont le développement extérieur est d’environ vingt kilomètres, s’accroît tous les ans d’une quantité de limon égale à 200 mètres de largeur sur des fonds de dix mètres seulement2. Pourtant, en dépit de la marche rapide des alluvions au débouché de la Kilia, la ligne normale du rivage se trouve en cet endroit beaucoup moins avancée à l’est qu’à la partie méridionale du delta. On peut en conclure que le Danube de Kilia est d’origine moderne et que la grande masse des eaux s’épanchait autrefois par les bouches ouvertes plus au sud.

Carte autrichienne du bras de Kilia (Chilia), 1918

   En étudiant la carte du delta danubien, on voit que le cordon littoral d’une si parfaite régularité qui forme la ligne de la côte, en travers des golfes salins de la Bessarabie russe et moldave, se continue au sud à travers le delta en s’infléchissant légèrement vers l’est. C’est l’ancien rivage, il se relève au-dessus des plaines à demi noyées comme une espèce de digue, que les diverses bouches du fleuve ont dû traverser pour se jeter dans la mer. Les alluvions portées par les bras de Soulina et de Saint-Georges se sont étalées en une vaste plaine en dehors de cette digue, tandis que le grand bras actuel n’a pu déposer au-devant du rempart qu’un archipel d’îles encore incertaines. Il est donc plus jeune dans l’histoire du Danube.

2 ) Portée moyenne du Danube d’après Ch. Hartley.
9,200 mètres cubes par seconde.
Portée la plus forte……….. 28,000 mètres cubes par seconde.
Portée moyenne de la bouche de Kilia. 5,800 mètres cubes par seconde.
Portée moyenne de la bouche de Saint-Georges 2,600 mètres cubes par seconde.
Portée moyenne de la bouche de Soulina…. 800 mètres cube par seconde.
Alluvions moyennes du Danube…. 60,000,000 mètres cubes par an.

Tout en gagnant peu à peu sur la mer, le fleuve en a aussi graduellement isolé des lacs d’une superficie considérable. Entre la bouche du Dniester et le delta danubien, on remarque sur la côte plusieurs golfes ou «limants» d’une très-faible profondeur, dans lesquels les eaux s’évaporent pendant les chaleurs, en laissant sur le sol une mince couche saline. La forme générale de ces nappes d’eau, la nature des terrains qui les entourent, la disposition parallèle des ruisseaux qui s’y jettent, les font ressembler complètement à d’autres lacs que l’on voit plus à l’ouest jusqu’à l’embouchure du Pruth ; seulement ces derniers sont remplis d’eau douce, et le cordon de sable qui les barre à l’entrée les sépare non des flots de la mer Noire, mais de ceux du Danube. Sans aucun doute tous ces lacs riverains du fleuve étaient autrefois des limans d’eau salée comme les lagunes de la côte; mais à mesure que le Danube a comblé son golfe, ces lacs, graduellement séparés de la mer, se sont vidés de leurs eaux salées et se sont remplis d’eau douce : que le fleuve continue d’empiéter dans la mer, et les nappes salines du littoral, alimentées en amont par des ruisseaux d’eau pure, se transformeront de la même manière.

   Immédiatement au nord de ces lacs du littoral maritime et danubien, l’entrée des plaines valaques était défendue par une ligne de fortifications romaines, connues sous le nom de « mur » ou « val de Trajan », comme les fossés, les murailles et les camps retranchés de la Dobroudja méridionale; le peuple les attribue d’ordinaire au césar, quoiqu’elles aient été élevées beaucoup plus tard par le général Trajan contre les Visigoths. Cette barrière de défense, qui coïncide à peu près avec la frontière politique tracée entre la Bessarabie moldave et la Bessarabie russe, est devenue très-difficile à reconnaître sur une partie notable de son parcours. Il est probable qu’à l’ouest du Pruth elle se continuait par un autre rempart traversant la basse Moldavie et la Valachie tout entière ; les traces, encore visibles ça et là, en sont désignées sous le nom de « chemin des Avares ». Entre le Pruth et le Dniester, le mur de Trajan était double ; une deuxième muraille, dont les vestiges se trouvent en entier sur le territoire russe, entre Leova et Bender, couvrait les approches de la vallée danubienne. Ce n’était pas trop, en effet, d’une double ligne de défense pour interdire l’accès d’une plaine si fertile, dont les richesses naturelles devaient allumer la cupidité de tous les conquérants ! »

Élisée Reclus, Nouvelle Géographie Universelle, « Géographie de l’Europe, Tome Ier : l’Europe méridionale, (Grèce, Turquie, Roumanie, Serbie, Italie, Espagne et Portugal) », Paris, Librairie Hachette et Cie, 1875.

Sources :
Clerc, Pascal, Géographies Universelles, © Hypergéo 2004 – GDR Libergéo www.hypergeo.eu
Ferretti, F., Élisée Reclus. Pour une géographie nouvelle, CTHS, 2014

Danube-culture, révision septembre 2019, droits réservés

Le Centre Culturel Nicăpetre de Brăila, souvenir de la grande époque et lieu d’exposition

   Édifié en 1912 par l’architecte Lazăr I. Predinger pour Menelas Embiricos, armateur et homme politique grec, descendant d’une véritable dynastie d’armateurs, de banquiers et de commerçants grecs originaires de l’île ionienne d’Andros et dont certains des membres s’étaient installés déjà auparavant à Brăila et exerçaient un quasi-monopole sur certaines activités commerciales, cet élégant et luxueux hôtel particulier aux facades et décorations raffinées, tient lieu à son origine de siège de la compagnie maritime M. Embiricos & Co dont Menelas Embiricos est le propriétaire avec son frère Leonidas et de logement pour sa famille.

Le port de Brăila au début du XXème siècle avant sa mécanisation (1908) qui provoquera de graves émeutes parmi les dockers et les ouvriers

   L’écrivain Fanuş Neagu (1932-2011) évoque dans un de ses récits l’atmosphère  de la fête que l’amateur organise pour l’inauguration de son hôtel particulier qu’il avait fait coïncider avec la journée de la fête national grecque :
« Les sirènes des navires ancrés dans le port retentissaient sur l’eau puis se taisaient et recommençaient à nouveau, les canons de parade tonnaient en grandes salutations, et dans le jardin d’Embericos on servait, sur des plateaux géants, des olives, des oranges, des mandarines, de l’ouzo, de la liqueur de roses, du vermout, de l’eau-de-vie de Chios, du mouton grillé, des tripes surtout et des pièces de viande de chevreau accompagnées par des vins doux et parfumés… »
   La société grecque exporte des céréales et importe du charbon d’Angleterre. L’armateur et agent général de plusieurs compagnies maritimes (Byron Steamship Ltd, Londres, Compagnie nationale de navigation de bateaux à vapeur grecque…) possède également avec son frère une flotte de cargos assurant une liaison régulière entre l’Angleterre, le continent, la Méditerranée et les ports de la mer Noire et du Danube parmi lesquels Brăila. Ils sont propriétaires des paquebots Themistocle puis Alexandre Ier qui relieront Constanţa à New York via le Pirée et Marseille ainsi que d’autres bateaux transportant les voyageurs de Marseille jusqu’à Varna (Bulgarie) tout en desservant des ports grecs intermédiaires (Thessaloniki, Le Pirée…).
   Les affaires de la famille Embiricos vont connaître une période d’instabilité à cause de la première guerre mondiale puis reprendront par la suite mais les deux armateurs grecs préfèrent transférer en 1920 le siège de leur compagnie à Constanţa, au bord de la mer Noire, où il s’installent et font construire un immeuble prestigieux.

L’immeuble construit à la demande des frères Embiricos à Constanţa en 1922 et surnommé « Le palais de la navigation (sources Wikimapia), un joyau du patrimoine architectural de la capitale de la Dobrodgée, est aujourd’hui dans état déplorable.

   Le conflit entre la Grèce et l’Empire ottoman (1919-1922), la défaite de leur pays, sa situation financière, entravent le renouveau des affaires des frères Embiricos. La crise économique de 1929 commence à se profiler. L’hôtel particulier de Brăila, abandonné, mal entretenu, a été vendu entretemps (1927). Il appartiendra ensuite successivement à la la Société des amis de M. Eminescu (1930), sert de dispensaire de la Caisse d’assurance sociale (1937), est occupé par des soldats de l’armée rouge en 1944 puis abrite un hôpital et une polyclinique. En 1986, le bâtiment est confié à l’administration du Musée Carol Ier .  

Photo © Danube-culture, droits réservés

Le Centre Culturel Nicăpetre de Brăila, strada Belvedere n°1, qui abrite la collection de l’artiste roumain Nicăpetre (de son nom de famille Petre Bălănică, 1936-2008) a été inauguré le 6 décembre 2001 dans l’ancienne Maison des collections d’art (1986-2001). Il a été rénové entre 2008 et 2010 et réouvert au public le 12 novembre 2010.

   Le bâtiment aux quatre façades d’une rare élégance est entouré d’un jardin dans lequel sont exposés des sculptures.

Photo © Danube-culture, droits réservés

À l’intérieur, répartis sur trois étages organisés de la même manière, des salles d’exposition réparties autour d’un escalier central en marbre décoré d’un superbe vitrail art déco représentant Hermès, dieu grec du commerce. L’escalier est relié au hall d’entrée. Les combles ont été aménagés pour accueillir des expositions temporaires.

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Détail du vitrail « Art Nouveau » de l’escalier Photo © Danube-culture, droits réservés

   Un travail intéressant de dramaturgie muséal met en valeur les oeuvres du sculpteur. Elles-mêmes valorisent par leur puissance, leur expressivité et leur symbolisme les espaces architecturaux et les éléments de décoration (plafonds, frises, lucarnes, balcons et balustrades, grandes fenêtres, colonnes corinthiennes qui ne sont pas sans faire allusion au pays d’origine du commanditaire du bâtiment…) tout en contrastant avec eux. 

Photo © Danube-culture, droits réservés

Un jeu permanent d’influences multiples !
Il émane de cette rencontre, de ce dialogue et de cette alliance par delà les années entre sculpture, architecture, organisation des espaces, des perspectives, des alternance des champs de lumières et d’ombres douces et des éléments décoratifs raffinés, une atmosphère particulièrement séduisante et convaincante, une fluidité artistique équilibrée entre mouvement et repos.

Photo © Danube-culture, droits réservés

Photo © Danube-culture, droits réservés

www.muzeulbrailei.ro

Eric Baude, © Danube-culture, droits réservés, avril 2019

Un nouveau pont à Brǎila !

La construction de nouveaux ponts sur le Danube a actuellement le vent en poupe. Après le pont roumano-bulgare de Calafat-Vidin qui porte le nom de « Nouvelle Europe », inauguré en juin 2013, le pont de Belgrade, « le pont de l’amitié Chine-Serbie » (…), financé par la Chine, construit par des entreprises chinoises et inauguré en décembre 2014, un nouvel ouvrage devrait franchir d’ici quatre années le Bas-Danube roumain à la hauteur de la ville et port valaque de Brǎila.   

Ce nouveau pont suspendu sera le troisième ouvrage qui permettra de franchir le Danube en Roumanie et le cinquième pont européen de par sa longueur.

Le concours, ouvert par la CNAIR (Compagnie Nationale pour le Management des Infrastructures Routières),  a été remporté par les entreprises Astaldi SpA (Italie) et IHI Infrastructure System CO (Japon). 

Plan du projet et implantation du pont en aval de Brǎila

Longueur du pont : 1974, 30 m dont 489, 65 m sur la rive gauche (Brǎila), 364, 65 m sur la rive droite (Tulcea) et 1120 m au-dessus du fleuve.

Hauteur : 47 m (hauteur de franchissement au dessus du fleuve : 38 m)

Largeur : 31, 70 m ( 22 m de large pour une route à quatre voies, 2 accotements de part et d’autres de  2,5 m de large chacun et 2 pistes cyclables de 2,8 m de large chacune)

Longueur totale du projet (pont et aménagements routiers : 23,413 km)

Le financement (env. 435 millions d’Euros) est assuré par l’Union Européenne dans le cadre du programme POIM (Operational Programme for Large Infracstructure 2014-2020).     

Panaït Istrati : comment boire le thé à la manière unique de Brǎila…

« À ce qu’on dit ! » Comment pouvait-il, ce sceptique de Mikhaïl, mettre en doute jusqu’à la renommée, universelle, à Braïla, du tchéaïnik, ou de la tchéaïnerie (maison de thé) du gospodine Procop ? Car cette renommée ne concernait pas uniquement la qualité du thé, lequel, chez Procop, était du « vrai Popoff » (lorsqu’on le demandait expressément en y ajoutant le sou supplémentaire). Elle ne concernait pas d’avantage le sucre, — cet éternel élément de discorde qui faisait que maints clients fidèles changeaient brusquement de tchéaïnik, parce qu’on leur avait servi du « sucre farineux », — et ici je suis bien obligé de faire une petite disgression.

Panaït Istrati (à droite) et sa famille, collection du Musée Panaït istrati, Brǎila

Pourquoi fuyait-on, comme la peste, le « sucre farineux » ? Parce que, à Braïla, à l’exemple de la sainte Russie, on ne boit pas le thé comme à Paris ou à Londres. Libre à vous de sucrer votre jus tiède et même de le « salir » d’une goutte de lait ou plus, ou de ne rien faire et de l’avaler — glouc ! — comme on avale une purge, ou, encore, de l’accepter » pour faire plaisir » et de vous en aller — avec un « merci beaucoup » — sans l’avoir touché. Dans le second port danubien de la Roumanie, les habitants boivent le thé tout autrement. Ces habitants, qu’ils soient nationaux get-beget ou pravoslavniks lipovans aux barbes à la Tristan Bernard, aux bottes d’égoutiers et à vaste lévite qui trimballent dans une poche l’inséparable verre, lourd comme un caillou, dont on se sert là-bas individuellement pour avaler dans des bistrots impurs de la votka pure, après s’être copieusement signé, ces habitants sont, avant tout, de grands buveurs de thé. Ils le boivent, du matin à la nuit, pour ses multiples vertus : apéritif, nutritif, digestif, laxatif, constipant, excitant, calmant et diurétique. On le boit l’hiver pour se réchauffer, l’été pour dr rafraîchir, et on en absorbe de deux à quatre litres par jour comme un rien. Mais, direz-vous, que fait-on de cette masse d’eau dans le ventre ? Eh bien, on boit verre sur verre en toute tranquillité, puis, avec la même innocence, on sort dans la rue et on pisse sur le trottoir, en s’épongeant le front et, parfois, en tournant le dos à une aimable personne qui passe tout justement. Ainsi, le thermosiphon circule à souhait. Les boyaux, lavés à grande eau, sont pincés par la faim, et souvent aussi les bronches par le froid, lorsqu’on sort en hiver « pour faire des trous d’ambre dans la neige immaculée. »

Piata Pescariilor Statului din Braila

Place des pêcheurs autrefois

Et pour que l’on puisse boire économiquement tant de thé, vu le prix exagéré du sucre et la modicité des gains, on a dû recourir à un expédient : réduit à l’état de minuscules dés, au moyen d’un petit engin appelé siftch, le grain de sucre est d’abord trempé dans du citron, puis, adroitement placé entre la joue et la mâchoire, où il résiste vaillamment à toutes les gorgées du bouillant liquide qui le frôlent sans trop le malmener, et de cette façon on arrive au fonds du verre en conservant encore dans la bouche une vague sensation du précieux aliment. C’est ce qu’on appelle là-bas : boire le thé prikoutsk. Voilà pourquoi tout le monde évite le « sucre farineux », que le thé emporte rapidement,  « comme si c’était de la semoule », et on recherche celui qui est « dur comme du verre » et phosphorescent, la nuit, comme ces allumettes dont on usait autrefois pour s’empoisonner.

Les deux morceaux qu’on servait par « demi-portion » — 50 grammes environ — provenaient du sectionnement à la scie d’un pain de sucre de cinq kilos, opération faite par le patron lui-même, car il faut avoir un oeil exercé et la terrible adresse de scier des morceaux d’une égalité quasi parfaite, afin d’éviter que certains d’entre eux puissent paraître aux clients trop petits pour soi et trop grands pour le voisin de table. Là encore, source inépuisable de mécontentement. Le pain de sucre, fût-il triplement raffiné, il n’en est pas moins vrai que, « vers la pointe », il est plus dur, de même qu’il est plus  « farineux » vers la base. »
Panaït Istrati, La jeunesse d’Adrien Zograffi, Mikhaïl, in « Oeuvres de Panaït Istrati, II », Éditions Gallimard, Paris, 1968

Panaït Istrati, Bilili et Nikos Katzanzakis, 1928

Nikos Katzanzakis, Panaït Istrati et Bilili en 1928, lors d’un voyage en Ukraine

Brǎila la séduisante valaque, ville au passé prestigieux

« En ce temps, le port n’avait point de quai, et on pouvait avancer de dix et vingt pas, jusqu’à ce que l’eau vous arrivât à la poitrine. Pour entrer dans une barque, il fallait traverser de petites passerelles en bois ; les voiliers, ancrés au loin, frottaient leurs coques contre des pontons qui contenaient un bout du grand pont fait de billots et de planches. Une fourmilière de chargeurs turcs, arméniens et roumains, le sac au dos, allait et venait en courant sur ces ponts qui pliaient sous le poids. »
Panaït Istrati, Kyra Kiralyna (Les récits d’Adrien Zograffi)

plan urbanistique de Brăila réalisé par C. S. Budeanu (1892)

Brǎila, en Valachie roumaine, est une ville et un port danubiens de la rive gauche (Km 170)  qui se situe en amont de Tulcea (rive droite) et de Galaţi (rive gauche). Elle porta différents noms à travers l’histoire : Bailago, Baradigo, Berail, Brailano, Braylam, Breill, Brigala, Brilago, Brilague, Brilagum, Drinago, Ueberyl, Proilavum, Ibrail, Brăilof… Lieu de batailles acharnées dès le Moyen-Âge, Brǎila était surnommée autrefois la ville des restaurants et des belles filles. Elle fut aussi, au début du vingtième siècle, la capitale européenne des Tsiganes.

Place des pécheurs

La place des pécheurs autrefois

C’est le lieu de naissance, dans un bas quartier pauvre des bords du fleuve, de l’écrivain et conteur Panaït Istrati (1884-1935) qui fait dans certains de ses romans (Codine, Kyra Kirilyna, Nerantsoula…) des descriptions colorées et émouvantes de sa ville natale, de son port, de ses activités et de ses populations multiethniques.

Le Mémorial Panaït Istrati, photo © Danube-culture, droits réservés

La grande actrice roumaine d’origine grecque comme bien des habitants du delta du Danube, directrice de théâtre et contemporaine de Panaït Istrati, Maria Filotti (1883-1956), est également née à Brǎila. Le théâtre municipal porte son nom.

Le Théâtre municipal Maria Filotti, photo © Danube-culture, droits réservés

Centre commercial fondé en 1368, elle est conquise avec la Valachie par  Süleyman le Magnifique en 1542 et occupée militairement. La principauté est alors soumise à un tribut conséquent et à d’autres impôts comme celui de fournir à Constantinople des poissons du Danube, du blé, du miel….

Brǎila demeure une place forte ottomane pendant près de trois siècles, de 1544 à 1828, subit l’occupation des troupes du tsar russe Nicolas Ier puis est  rattachée avec Turnu et Giurgiu, suite au Traité d’Andrinople (1829), à la principauté de Valachie qui, tout en devenant territoire ottoman autonome, reste occupée par les troupes russes jusqu’en 1834.

   Le Traité d’Andrinople, nettement favorable à la Russie, renforce considérablement et pour longtemps la position de ce pays dans le delta du Danube. La forteresse ottomane est détruite. La navigation sur le Danube devient libre. Alexandru Dimitrie Ghica (1795-1862 ?) devient prince de Valachie et règne de 1834 à 1842 puis, comme Caïmacan (dignitaire de l’Empire ottoman), de 1856 à 1858. L’union de la Valachie et de la Moldavie est réalisée en 1859 sous l’autorité d’Alexandru Ion Cuza (1820-1873), soutenu activement par Napoléon III.

Détail architectural, photo Musée Carol Ier, droits réservés

Avec sa voisine portuaire moldave et concurrente Galaţi, Brǎila a obtenu le statut avantageux de port franc ce qui prélude à un important développement des activités économiques de la Valachie et de la Moldavie. Ce sera « l’âge d’or économique » de la cité. Le monopole du commerce des marchands et négociants turcs dans le delta avait toutefois déjà été rompu en 1784 avec des concessions du point de vue des libertés commerciales concédées aux étrangers. En 1838, le Royaume-Uni, en plein essor industriel et croissance économique mais devant faire face à un déclin de son agriculture et à une demande croissante en céréales, cherche à contrer la présence russe dans la région et signe avec L’Empire ottoman le Traité de Ponsonby.

Vue ancienne du port de Brǎila (photo collection Musée Carol Ier, droits réservés

Le port de Brǎila est relié à la mer Noire et accessible aux cargos de petit tonnage grâce aux travaux entrepris dans la deuxième moitié du XIXe et au début du XXe siècle par la Commission Européenne du Danube et à la chenalisation du bras de Sulina. La cité est alors le théâtre de nombreuses activités et d’échanges commerciaux. De somptueuses villas sont érigées dans le centre ville et ses environs par de riches habitants.

L’ancienne gare maritime, photo © danube-culture, droits réservés

La principale activité économique locale, au côté de la pêche, reste longtemps centrée sur la transformation des roseaux du delta en papier et en matériau de construction ainsi que sur d’autres industries annexes. Le port et les chantiers navals ont été également, dans le passé et jusqu’à récemment, de gros pourvoyeurs d’emplois. La prise de conscience d’un patrimoine environnemental danubien d’exception a permis la création  d’un parc naturel « Balta Mică a Brăilei », actif dans le domaine de la protection de la biodiversité et de la pédagogie.

Les chantiers navals de Brǎila, photo © Danube-culture, droits réservés

Brǎila, grâce à la rénovation, financée en partie par l’Union Européenne, de son centre historique et de son riche patrimoine architectural (églises, anciennes villas et hôtels particuliers d’industriels, banquiers, armateurs et riches commerçants), à ses infrastructures éducatives et culturelles (université, musées) commence à bénéficier du développement du tourisme dans cette région proche du delta. Un pont sur le Danube devrait relier bientôt la ville à la rive droite.

Le Musée Carol Ier, photo © Danube-culture, droits réservés

De nombreuses autres personnalités artistiques et musicales sont nées à Brǎila parmi lesquelles la cantatrice préférée du compositeur Giacomo Puccini (1858-1924) Haricléa Darclée (1860-1939) qui débuta à Paris en 1888 et fut la première Tosca (Puccini) et Wally (Catalani) de l’histoire de l’opéra. La ville lui rend hommage depuis 1995 avec un concours de chant international portant son nom.

La maison natale restaurée de Petru Stefanescu Goanga (1902-1973) dont la façade est partiellement (provisoirement ?) cachée par un panneau d’information ! Photo © Danube-culture, droits réservés

Le compositeur George Cavadia (1858-1926), d’origine macédonienne, a été durant son séjour un grand promoteur de la vie musicale de Brǎila et le fondateur de l’école de musique devenue par la suite conservatoire, de la société musicale Lyra et de l’orchestre philharmonique qui porte aujourd’hui son nom. Il peut être également considéré comme le mentor d’Haricléa Darclée à ses débuts. George Cavadia a été récemment fait citoyen d’honneur de Brǎila.

Portait de George Cavadia (1858-1926) par Jozef Kózmata (Sources Bibliothèque Nationale Roumaine)

Le chanteur d’opéra (baryton) Petre Stefanescu Goanga (1902-1973) dont la maison natale a été restaurée et transformée en centre culturel et le compositeur Iannis Xenakis (1922-2001) sont  également nés à Brǎila tout comme le contrebassiste, pianiste et compositeur Johnny Rǎducanu (1931-2011).

Maison natale de I. Xenakis dans le vieux Brăila, photo © Danube-culture, droits réservés

 

L’historien des sciences et psychologue social Serge Moscovici (1925-2013) est également né et a passé une partie de son enfance à Brăila.

Eric Baude, Danube-culture, juin 2018, droits réservés

Sources :
Ioan Munteanu : Stradele Brăilei, Ed. Ex Libris Brăila, 2005
Musée Carol Ier de Brǎila (y compris Mémorial Panaït Istrati) :  www.muzeulbrailei.ro

Musée Carol Ier , photo collection Musée Carol Ier, droits réservés

https://brailaveche.wordpress.com

Festival de jazz Johnny Rǎducanu de Brǎila
www.johnnyraducanu.ro

Association des amis de Panaït Istrati (France) :
www.panait-istrati.com

Jardin municipal, photo © Danube-culture, droits réservés

L’art de boire le thé à Brǎila selon Panaït Istrati

   « Pourquoi fuyait-on, comme la peste, le « sucre farineux » ? Parce que, à Braïla, à l’exemple de la sainte Russie, on ne boit pas le thé comme à Paris ou à Londres. Libre à vous de sucrer votre jus tiède et même de le « salir » d’une goutte de lait ou plus, ou de ne rien faire et de l’avaler — glouc ! — comme on avale une purge, ou, encore, de l’accepter » pour faire plaisir » et de vous en aller — avec un « merci beaucoup » — sans l’avoir touché. Dans le second port danubien de la Roumanie, les habitants boivent le thé tout autrement. Ces habitants, qu’ils soient nationaux get-beget ou pravoslavniks lipovans aux barbes à la Tristan Bernard, aux bottes d’égoutiers et à vaste lévite qui trimballent dans une poche l’inséparable verre, lourd comme un caillou, dont on se sert là-bas individuellement pour avaler dans des bistrots impurs de la votka pure, après s’être copieusement signé, ces habitants sont, avant tout, de grands buveurs de thé. Ils le boivent, du matin à la nuit, pour ses multiples vertus : apéritif, nutritif, digestif, laxatif, constipant, excitant, calmant et diurétique. On le boit l’hiver pour se réchauffer, l’été pour dr rafraîchir, et on en absorbe de deux à quatre litres par jour comme un rien. Mais, direz-vous, que fait-on de cette masse d’eau dans le ventre ? Eh bien, on boit verre sur verre en toute tranquillité, puis, avec la même innocence, on sort dans la rue et on pisse sur le trottoir, en s’épongeant le front et, parfois, en tournant le dos à une aimable personne qui passe tout justement. Ainsi, le thermosiphon circule à souhait. Les boyaux, lavés à grande eau, sont pincés par la faim, et souvent aussi les bronches par le froid, lorsqu’on sort en hiver « pour faire des trous d’ambre dans la neige immaculée. »

Panaït Istrati, Mikhaïl (La jeunesse d’Adrien Zograffi)

Sources : Maison (mémorial) Panaït Istrati, Musée Carol Ier, Brǎila, droits réservés 

Eric Baude, Danube-culture, révisé, avril 2019, droits réservés

Le Danube et la Valachie en 1839 par Édouard Thouvenel (extraits)

« À partir de Belgrade, commence sur la côte servienne1 une chaîne de belles collines dont les flancs sont couverts de troupeaux, et dont les bases, arrosées par le fleuve, doivent être d’une admirable fertilité ; mais c’est à peine si l’on y distingue quelques sillons. Un magnat hongrois, qui a plusieurs fois visité la principauté de Milosch Obrénowitch2, m’assurait que l’agriculture y est encore dans sa première enfance ; les récoltes du sol suffisent à peine aux besoins des consommateurs ; toute l’industrie des Serviens se porte vers l’éducation de leurs bestiaux, qui, en général, sont de bonne qualité.

La première ville turque que l’on rencontre après Belgrade est Semandria3. Cette forteresse, bâtie en 1433 par George Brankowitch4, a conservé un aspect imposant ; elle forme un beau carré flanqué de vingt-sept tours baignées par le Danube. Les musulmans occupent Semandria ; mais nous n’aperçûmes pas même une sentinelle sur les murailles. On a souvent comparé les villes turques à de vastes cimetières ; il est impossible de ne point être frappé de la justesse de cette comparaison, à la vue de ce château-fort silencieux resté debout, comme un souvenir du passé, malgré les atteintes des hommes et des flots. De Neu-Moldava5, petit village habité par une compagnie du régiment frontière Illyrie-Valaquie, jusqu’à Orsova, le paysage présente une succession de sites variés et tous admirables. Le Danube entre dans la plus belle partie de son cours ; avant de se resserrer dans le passage de Columbacz6, il s’étend, à perte de vue, jusqu’aux Balkans, dont les derniers mamelons forment la rive turque. Aux approches du défilé, le courant devient plus rapide, et les flots se brisent contre le rescif de Babakaï, dont la pointe aiguë et décharnée s’élève à trente pieds au-dessus de l’eau. Le nom que porte ce rocher menaçant lui a été donné en mémoire du fait suivant qu’a conservé la tradition7. Un pacha vieux et jaloux, suspectant la fidélité d’une de ses esclaves, la fit monter dans une barque et la conduisit au pied de l’écueil ; alors, sur un signe de leur maître, des muets enlevèrent la malheureuse et l’enchaînèrent sur le roc isolé pour l’y laisser mourir de douleur et de faim. Insensible aux cris de la jeune femme, le pacha lui jeta pour adieu cette parole vengeresse que le peuple a retenue : Babakaï, fais pénitence. Ce drame est-il véritable ? qui peut le savoir ? Mais les lieux sauvages où on le place sont dignes de lui avoir servi de théâtre.

Le défilé de Columbacz se présente enfin dans toute sa grandeur ; le Danube, qui, dix brasses plus haut, se développait à l’aise, est tout à coup encaissé dans une gorge étroite formée par des rochers gigantesques. Sur la crête de l’une d’elles, on aperçoit les ruines d’un ancien château, restes encore imposants de cette ligne de fortifications qui, de Rama au pont d’Apollidore8, traçaient les menaçantes frontières de l’empire de Trajan. Après l’invasion des Barbares, des moines avaient fait de la forteresse un couvent que les Turcs, à leur tour, sont venus saccager et détruire. Deux bastions lézardés et quelques pans de murailles indiquent assez bien l’étendue et le plan des anciennes constructions. Les rochers de la rive gauche sont crevassés de larges cavernes que le fleuve a creusées dans ses jours de colère. À côté de l’histoire, on trouve la légende ; les paysans croient sérieusement que saint George tua le fameux dragon dans une de ces cavernes, et que c’est du cadavre putréfié du monstre que s’échappent les nuées d’insectes qui désolent le pays vers le mois de juillet.

À quelque distance de ce lieu, la scène change encore ; le paysage devient plus riant, et les belles collines de la Servie reparaissent avec leurs nombreux troupeaux et les jolies cabanes des pasteurs, dont les toitures rouges tranchent sur le vert tendre des sapins.

Le Zrinyi s’arrête à Drenkova9, village qui n’est, pour ainsi dire, que projeté, car il ne se compose encore que de trois maisons. Les récifs et les brisants ne permettent point aux pyroscaphes de continuer leur marche. En 1832, l’Argo, qui fait le trajet de Skéla à Galatz, affronta les rochers des Islas et de la Porte de Fer ; mais on ne fut point tenté de recommencer l’épreuve. — Un officier du cordon sanitaire occupe avec sa famille une des trois maisons du hameau. L’unique distraction de cette petite colonie est de venir, toutes les semaines, à bord du bateau à vapeur, échanger quelques mots avec les passagers ; cette perpétuelle succession de connaissances fugitives est la seule chose qui empêche ces exilés de trouver trop d’amertume à leur isolement.

Edouard_Thouvenel

Édouard Thouvenel (1818-1866)

À deux heures, nous étions prêts à repartir ; nous montâmes dans une espèce de tartane10, nommée, sans doute par dérision, la Bella, mais en revanche conduite par des rameurs excellents. Il serait du devoir de la compagnie d’améliorer cette partie du service et de ne point confondre ainsi pêle-mêle, dans une méchante barque, les voyageurs et les paquets. Au milieu du tumulte, je fus heureux de pouvoir trouver, sur l’avant, un ballot de marchandises qui me servit de siège ; car les retardataires, entassés dans la cabine, durent croire, sur notre parole, à la beauté des sites du Danube.

Les deux rives sont largement découpées, mais celle de Servie a quelque chose de plus sévère encore que celle du Banat. Les rocs dont elle est hérissée sont d’une hauteur tellement égale, que, dans certaines parties, on les prendrait pour des remparts infranchissables. L’aspect de ces rocs est fort pittoresque : les uns sont dentelés comme des créneaux, ou taillés en forme de grosses tours ; les autres, minés par les eaux, avancent au-dessus du fleuve des voûtes immenses à l’abri desquelles les pêcheurs amarrent leurs frêles embarcations. D’autres rochers encore affectent les formes les plus bizarres : il en est deux qui, surmontés de plusieurs pics, ressemblent de loin à de majestueuses cathédrales ; ils paraissent se toucher et fermer le passage au Danube, qui coule aussi paisible qu’un lac ; mais on approche, les masses de granit se séparent, et l’on découvre un nouveau site borné par un amphithéâtre de montagnes. Quelquefois le lit du fleuve s’élargit, les côtes s’abaissent, et l’œil étonné des merveilles qu’il vient de voir se repose avec plaisir sur quelque hameau assis au pied d’une colline où des filets d’eau vive serpentent en tous sens. Tel est le joli village de Milanova11, dans lequel les églises grecques dressent leurs clochers à côté des élégants minarets des mosquées.

À cette scène gracieuse succède bientôt une scène terrible. Un sourd mugissement annonce les Islas ; après la Porte de Fer, c’est la plus redoutable des cinq cataractes du Danube. Le fleuve est presque entièrement barré par cette ligne de brisants dont les flocons d’écume indiquent la longueur ; mais, vers le mois de mai, les eaux sont rarement assez basses pour qu’on puisse apercevoir l’écueil à nu.

Le long de la côte servienne, on suit parfaitement les traces d’une voie taillée dans le roc par les soldats romains, et une inscription à demi effacée par le feu des pêcheurs, mais où l’on distingue encore gravés au-dessous de l’aigle victorieuse ces mots : Imperatoris Cæsaris divi Nerva filius Nerva Trajanus pontifex maximus… demeurera, pendant des siècles encore, comme un monument des succès de Trajan et de l’énergique patience de ses légionnaires. La rive gauche a ses souvenirs aussi. Pendant les guerres du XVIIIème siècle, lorsque l’Autriche, non contente d’avoir refoulé les Turcs au-delà de ses limites, tenta des envahissements à son tour, les bords du Danube furent le théâtre de nombreux exploits ; chaque mont escarpé se transforma, pour ainsi dire, en une citadelle prise et reprise cent fois. On n’a point oublié dans le pays la belle défense de Védran12, qui, soutenu par quelques braves, résista à des milliers de Turcs. On appelle encore caverne de Védran l’excavation qui servit de refuge à cette poignée de héros. En regard même de la voie de Trajan, les soldats illyriens-valaques construisent une seconde route, digne de son aînée. Souvent, vers la fin de l’été, les eaux trop peu profondes gênent la navigation ; et comme les travaux que nécessiterait un canal ne sauraient être opérés sans la participation des Turcs, la compagnie du Danube, afin de ne pas interrompre son service, a fait commencer, avec l’aide du gouvernement, une route qui doit aller de Drenkova à Orsova. Les travaux les plus difficiles ont été achevés en 1837, sous la direction de M. le comte de Zéchényi13. Cette voie, qui peut rivaliser avec les grandes créations des Romains, a été conquise en partie sur le roc vif, en partie sur le fleuve.

Le spectacle qu’offre le Danube dans cet endroit a vraiment un caractère sublime. Majesté des souvenirs, grandeur de la nature, œuvres des hommes, tout ici semble concourir pour parler à la fois au cœur, aux yeux et à l’esprit. Le jour décroissait au moment où nous dépassions le village de Kasan, et les teintes éclatantes et bigarrées du couchant rehaussaient encore la magnificence du paysage. Lorsque nous débarquâmes à Orsova, le soleil avait quitté l’horizon ; de grands feux étaient allumés dans les rues du bourg ; danses au son de la cornemuse, cris, jeux de toute espèce et disputes animées, la fête semblait complète. Une musique militaire dominait le tumulte, et quel air exécutait-elle ? Le galop de Gustave ! À six cents lieues de France, la musique nous apportait un souvenir de la patrie ; nous ne tardâmes pas à expier ce bonheur, que ceux qui l’ont goûté peuvent seuls comprendre. Orsova est le quartier-général de trois bataillons du régiment frontière Illyrie-Valaque, et tous les soldats campagnards s’y étaient réunis pour l’époque des manœuvres. L’unique auberge du lieu, et quelle auberge ! était envahie par les officiers, et le frère de l’hospodar de Valachie, sorti du lazaret le matin même, occupait les meilleures chambres. Par grâce spéciale cependant, nous pûmes obtenir, pour cinq que nous étions, une salle assez petite et fort mal avoisinée. L’heure du repas était passée depuis long-temps ; aussi notre souper fut-il digne de notre logement. Nous étions assis autour d’une table boiteuse, déployant nos serviettes avec une légitime défiance, lorsque nous vîmes des marmitons nous apporter avec cérémonie un potage sans nom dans les fastes culinaires, des pommes de terre à peine bouillies et quatre têtes d’agneaux. Ce splendide repas terminé, la fatigue nous conviait au sommeil ; mais nous avions beau mesurer l’espace que chacun de nous devait strictement occuper sur le plancher, il n’y avait point place pour cinq. Le chef du bureau des bateaux à vapeur vint heureusement nous avertir que l’Argo ne partant que dans deux jours, nous aurions le temps de visiter les bains de Méhadia14. Touché de notre embarras, il eut l’obligeance de nous offrir chez lui deux paillasses sur l’une desquelles, pour ma part, je passai une nuit excellente. Un triste réveil m’attendait. J’avais traversé tout l’empire sans avoir eu la moindre altercation avec la police, et je me proposais, à mon retour, de réhabiliter les commissaires et les estafiers autrichiens ; mais le major d’Orsova se chargea de dissiper mon illusion. Notre voiture était prête, et nous allions quitter le caravansérail pour nous rendre à Méhadia, lorsque le major nous fit prier de nous présenter chez lui avec nos passeports. J’avais mis imprudemment le mien dans un livre, et je l’y cherchai en vain lorsque mon tour fut venu de l’exhiber. Mes compagnons prirent fort chaudement ma défense ; je montrai un second passeport signé du ministre des affaires étrangères, je traduisis même en mauvais allemand la phrase sacramentelle : Prions les autorités civiles et militaires, etc. ; à nos longues tirades mon officier répondait, avec un laconisme désespérant : Je comprends à merveille, mais où est le visa du maréchal ? On proclama dans le village ma mésaventure au bruit du tambour et des trompettes ; chacun chercha la maudite feuille sans la trouver. La frontière était à deux portées de fusil, mais songer à la gagner était folie. J’implorai comme une faveur la permission de débarquer sur la rive turque. Prières, serments, tout fut inutile ; le terrible major ne connaissait que sa consigne. Il me fallut donc obéir, quitter mon compagnon, retourner à Semlin, en un mot faire cent lieues, le tout pour obtenir un visa. À la vérité le major se montra désolé de mon malheur ; il me reconduisit jusqu’à sa porte, et d’un ton larmoyant me souhaita un heureux retour.

La barque qui nous avait amenés était retournée à Drenkova ; mais comme le Zrinyi ne devait repartir que le lendemain dans la journée, j’avais tout le temps de le rejoindre par terre. Une mauvaise charrette en osier, assez mal assise sur deux roues, fut l’équipage dans lequel je franchis une quinzaine de lieues sans suivre un chemin tracé. Nous allions par monts et par vaux, ici traversant une prairie, là sautant une barrière, plus loin nous embourbant dans un marais. Le pays que je parcourus ainsi est occupé par le régiment frontière Illyrie-Valaque. Les colonies militaires ont été fondées par Marie-Thérèse ; on a vu dans cette institution un moyen efficace de couvrir les flancs de l’empire, sans en augmenter les dépenses ordinaires. Chaque colon possède huit arpents de terre environ, sous la seule obligation d’assister aux manœuvres trimestrielles, et de faire certaines corvées qui, en définitive, tournent à son avantage, puisqu’elles ont pour objet d’entretenir les chaussées. Les filles des soldats, pour hériter des petits fiefs de leurs pères, doivent se marier dès qu’elles ont atteint l’âge nubile, et c’est ordinairement le colonel qui leur désigne un époux. Les officiers sont à la fois chefs militaires, administrateurs et juges de la colonie ; aussi, dans la crainte de fonder une féodalité qui aurait pu devenir fort puissante, on ne leur permet point de posséder, à titre héréditaire, la plus petite partie du territoire ; ils reçoivent une solde en argent. En cas de guerre, tous les colons doivent servir ; mais alors ils sont traités sur le même pied que les autres troupes de ligne. M. le duc de Raguse a donné sur l’organisation de ces colonies militaires des détails étendus et pleins d’intérêt, mais il a tracé de leur situation présente un tableau que je trouve un peu flatté. On ne peut, dit-il, qu’admirer les effets salutaires produits par ce régime, quand on voit à quel degré de prospérité et de bien-être sont arrivées les populations qui y sont soumises. Cette phrase semble résumer d’une manière générale la pensée du maréchal sur les progrès auxquels sont arrivés les établissements militaires de Marie-Thérèse. M. le duc de Raguse est un homme d’un trop grand poids ; il apporte dans ses observations trop de justesse et de mesure, pour que j’ose me permettre de douter de la sincérité des éloges qu’il donne au district de Karansébés15 ; mais j’ai parcouru celui d’Orsova, et j’y ai rencontré partout la misère la plus profonde. Les habitations ne sont que des huttes de boue et d’osier, où nos cultivateurs ne voudraient point placer leurs bestiaux ; ces tristes asiles de la pauvreté sont entourés de mares infectes, où barbotent ensemble enfants, canards et pourceaux. Les hommes portent des haillons qui rappellent ceux des paysans magyars ; le costume des femmes se compose simplement d’une longue chemise de toile serrée par une ceinture de laine bariolée, et d’une chaussure de cordes qui ressemble assez aux spartilles espagnoles16. J’ai vu de ces malheureuses, attelées à des charrues, remuer péniblement le champ de la famille. Si, vaincues par la fatigue, elles suspendent un instant ce labeur qui dépasse leurs forces, ce n’est point pour se livrer à l’oisiveté, au repos, mais pour filer leurs fuseaux. Les terres m’ont paru fertiles, mais mal cultivées ; leurs propriétaires, en effet, sont sans argent, et privés de bons instruments aratoires. Singulier bien-être ! étrange prospérité ! Un système au moyen duquel on peut, en vingt-quatre heures, hérisser la côte de cent mille baïonnettes, est une excellente institution militaire, personne ne lui conteste ce mérite ; il renferme même, je le crois, les germes d’une amélioration sociale que l’avenir développera ; sous ce point de vue, il y a des espérances bien fondées à concevoir ; mais, pour le présent, il n’y a pas d’éloges à donner.

À la nuit tombante, je repris ma place dans la cabine du Zrinyi. Le lendemain, mes oreilles furent agréablement frappées par des paroles françaises. Trois hommes causaient entre eux, et le plus jeune, en s’adressant aux deux autres, les qualifiait d’excellences. Quelles pouvaient être ces excellences ? Je me trouvais sur le bateau avec MM. Constantin Ghika et Blaramberg, le premier frère, et le second beau-frère du prince Aleko Ghika, hospodar régnant de Valachie, deux hommes aimables et spirituels dont je garderai le souvenir.

Dès mon arrivée à Semlin, je courus chez le maréchal-lieutenant, et j’attendrais encore son visa, si un honnête limier de la police la plus tracassière et la plus vénale de l’Europe ne se fût chargé de terminer mon affaire. De retour à Orsova, et ma visite faite au major, qui m’apprit d’un air tout joyeux que, cinq minutes après mon départ, on avait retrouvé mon passeport, j’eus la faculté, dont j’usai sur l’heure, de quitter le village ; mais, avant d’entrer en Valachie, je voulus pousser jusqu’à Méhadia.

La route qui mène à ce célèbre établissement thermal est délicieuse ; une chaussée bien entretenue côtoie la rivière limpide de la Czerna, qui roule avec bruit dans une des plus charmantes vallées des Karpathes. Un pont de fer d’une structure élégante, jeté sur le torrent, débouche dans le village de Méhadia, qui ne se compose que d’une seule rue parfaitement bâtie. Les eaux minérales de Méhadia étaient connues et fréquentées par les anciens ; on voit encore, dans la grotte où coule la principale source, un Hercule armé de sa massue. Cette figure, grossièrement sculptée, est sans doute l’ouvrage des légionnaires romains ; les hussards hongrois ont orné le visage du dieu d’une énorme paire de moustaches. L’empereur François et l’impératrice visitèrent Méhadia en 1817, et y firent construire une maison qui a l’apparence d’un palais. Ce voyage mit les bains en réputation, et les malades de l’Autriche et de l’Allemagne viennent, avec les paysans de la Transylvanie et du Banat, chercher la santé aux neuf sources de Méhadia. Ce village renferme plusieurs établissements où l’on se procure, à un prix modéré, cabinet de bains, logement et bonne table. De grands bassins destinés aux pauvres ont été creusés par les soins du gouvernement autrichien, plus occupé des classes inférieures qu’on ne le pense chez nous. Les invalides de la campagne trouvent, dans deux immenses pavillons partagés en un grand nombre de cellules, un bon gîte qu’ils paient la modique somme de quatre sous par jour ; mais il en est peu cependant qui se permettent cette dépense. Tous les malades d’un village se réunissent et partent en caravane, vers le mois de mai, pour venir camper dans une plaine qui s’étend derrière l’église de Méhadia. Les paysans polonais enveloppés dans leurs capuces brunes, les Valaques couverts de peaux de moutons, et les Zingares17 presque nus, vivent, les uns sous des tentes, les autres dans leurs chariots, plusieurs au grand air. Cette espèce de halte de barbares offre un spectacle plus triste encore que pittoresque./ À côté de cette misère, on rencontre l’aisance. Quand je vins à Méhadia, la première saison des bains commençait, et déjà une société de jolies femmes, de jeunes officiers hongrois et italiens, et quelques souffreteux charitablement laissés de côté, y étaient arrivés pour réparer les fatigues de l’hiver ; on valse tant à Vienne ! Là, au milieu des Karpathes, dans un pays que bien peu de Français connaissent, j’ai entendu parler de Paris, de nos modes, de nos romans, et de M. de Talleyrand qui se mourait alors. Je me croyais à Bagnères de Bigorre. Les sites les plus pittoresques fournissent aux malades (c’est le mot de convention) des buts de promenades aussi efficaces que les eaux. La course que l’on fait d’abord est celle des grottes d’Hercule. On appelle ainsi cinq excavations unies entre elles et formées par la nature, qui a su trouver dans ses jeux des ogives et des arcades presque aussi parfaites que celles de nos vieilles églises. Les grottes d’Hercule exercent toutes les imaginations poétiques du lieu ; on se réunit sous leur sombre voûte à la tombée de la nuit, pour se raconter des histoires de voleurs et de sorciers. Les autres points d’excursion n’ont pas moins d’attraits. Des chemins ombragés et bien tracés sillonnent les flancs des montagnes, où brillent, à travers des bouquets de mélèzes, les dômes de zinc de nombreux kiosques ; tout annonce chez les autorités locales un zèle que récompense chaque année un accroissement de visiteurs. — Les eaux de Méhadia sont sulfureuses, mais elles renferment quelques principes alcalins qui leur donnent un goût assez agréable ; la plus forte des neuf sources atteint une température de 55 degrés.

Méhadia est un de ces lieux dont on s’éloigne avec le désir de les revoir un jour. Je quittai à regret ce charmant hameau pour retourner à Orsova. Je n’avais plus rien, cette fois, à démêler avec la police, mais je devais m’adjoindre un agent du lazaret et un douanier en l’absence desquels je n’aurais pu passer la frontière. Le régiment Illyrie-Valaque était rangé en bataille dans la plaine ; j’admirai son excellente tenue et la précision avec laquelle il exécutait les manœuvres ; à l’exception des fantassins hongrois, l’Autriche n’a pas de plus belles troupes que ses colons militaires.

À peu de distance d’Orsova, dans une île du Danube, s’élève la forteresse de Neu-Orsova18. Cette place, comme Belgrade, n’appartient plus aux Turcs que par tolérance, et ils ne la conservent que par amour-propre. Sur le flanc de la haute montagne qui domine entièrement la côte occidentale de l’île, on distingue une tourelle, reste du fort Sainte-Élisabeth, et d’où l’on pourrait foudroyer Neu-Moldava. Le petit torrent de la Bacha sépare le Banat de Témesvar19 de la Valachie ; l’agent du lazaret20 voulait à toute force me laisser sur la rive droite du ruisseau et m’obliger à le traverser mon bagage sur l’épaule ; un serrement de main, rendu significatif par quelques swanzigers, triompha de ses scrupules, et la carriole me conduisit à l’autre rive où me reçut un sergent valaque.

Constantin Ghika, spathar, c’est-à-dire généralissime de Valachie, avait eu la bonté de me munir de quelques lettres de recommandation. Celle dont j’usai d’abord était adressée au commandant du chétif village de Wurstschérova pour le prier de me fournir un moyen de transport jusqu’à Skéla. Cet officier ne put que me donner le choix entre un cheval sauvage et une petite barque presque pourrie ; comme je tenais à voir la Porte de Fer, je me décidai pour la barque, qu’il fallut d’abord remettre à flot. Je partis enfin avec un soldat qu’on me dit être le meilleur rameur de sa compagnie. Après une demi-heure de fatigue et de peine, nous approchâmes des brisants. Le Danube, alors dans toute la crue de ses eaux, roulait des vagues énormes ; aussi, de tous les rochers qui s’étendent sans interruption d’une rive à l’autre, un seul, d’une forme singulière, se montrait au-dessus de l’écume jaunâtre que, comme un monstre marin, il paraissait vomir. Tout entier au spectacle que j’avais devant les yeux, je laissais ma rame aller à la dérive ; je m’aperçus bientôt que le soldat valaque en faisait autant, et que la nacelle était entraînée vers l’écueil ; nous voulûmes tenter de le tourner, mais nous étions infailliblement perdus, si, mettant de côté tout amour-propre déplacé, mon pilote n’eût préféré regagner le bord. Là nous trouvâmes, couché à l’ombre d’un taillis, un malheureux déguenillé qui, après quelques paroles échangées avec mon guide, sauta dans la barque en m’invitant à le suivre. Il prit la rame, se signa trois fois, et passa la Porte de Fer, comme s’il se fût joué des flots qui grondaient autour de nous. La physionomie de cet homme avait un beau caractère que je retrouvai fréquemment chez les paysans de l’ancienne Dacie. Une longue chevelure noire, un regard fier, le nez aquilin, tout, dans sa tête expressive, semblait annoncer cette origine romaine dont s’enorgueillissent tant les Valaques.

À Skéla, je me procurai facilement un chariot pour me rendre à Czernetz, où je reçus chez M. Glogovéano, administrateur du district, l’hospitalité la plus franche et la plus amicale. Czernetz eut beaucoup à souffrir pendant la guerre de 1828. Des partisans turcs traversaient chaque jour le Danube pour piller les habitations riveraines, et, lorsqu’ils étaient en force, ils venaient jusqu’à la ville. Le calme règne enfin à Czernetz depuis six ans ; mais comme le voisinage du fleuve, loin d’être dangereux, devient aujourd’hui un gage de prospérité, on a pris le parti fort sage d’abandonner l’ancien emplacement, qui était humide et malsain, pour élever une cité nouvelle sur la rive du Danube. Le gouvernement a fait des concessions de terrain, et le taux modéré qu’il y a mis est un véritable encouragement donné aux entrepreneurs ; les premières places, celles qui avoisinent le Danube, n’ont été vendues qu’à raison de douze sous la toise. Le lazaret est terminé, la maison commune et quelques bâtiments particuliers sont en construction, et dans peu d’années la moderne Czernetz aura plus d’importance que l’ancienne. Elle doit devenir, en effet, le comptoir où la Servie et la Valachie, continuant à marcher dans la voie qui s’ouvre devant elles, échangeront leurs produits. Une vieille tour apparaît comme l’ombre du passé non loin des travaux de la génération présente, et au milieu des ruines de Séverin. C’est un débris du système de fortifications que les Romains avaient adopté sur les deux rives du Danube. Entre Drenkova et Skéla, on remarque, de temps à autre, des restes de tourelles et de bastions dont plusieurs ont été restaurés pour servir d’abri aux vedettes du cordon sanitaire. La tour de Séverin s’élève à côté des derniers vestiges du fameux pont que Trajan avait fait construire par Apollidore de Damas21 pour passer en Dacie, et que son successeur jugea prudent de renverser, parce que les Barbares, à leur tour, s’en servaient pour envahir le territoire romain. Lorsque les eaux sont basses, on aperçoit encore quelques piles de ce pont, qui fut remarquable parmi les œuvres hardies et gigantesques dont les anciens maîtres du monde ont couvert leur empire. »

Édouard Thouvenel, Revue des Deux Mondes – 1839 – tome 18.djvu/558

Notes :
1 Serbe soit la rive droite du Danube
2 Le prince Miloš Obrenović (1780 ou 1783-1860) 
3 Smederovo, la plus grande citadelle danubienne, érigée au confluent du Danube et de la Čezava par Djurdje Branković et sa femme d’origine byzantine, la terrible Jerina (1815-1882). Impressionnante par sa taille et l’épaisseur de ses murs, construite par des milliers de paysans et d’ouvriers, elle tombera aux mains des Ottomans en 1459.

« Quand Jerina bâtit Smederovo
Et m’ordonna de travailler
J’ai peiné pendant trois ans… »

raconte le héros d’un chant populaire serbe. La forteresse est bombardée en 1944. Aujourd’hui Smederovo est une ville et un port serbe. 
4 Djurdje Branković (1377-1456)
5 Moldova Nouǎ Moldova, rive gauche (Roumanie)
6 Golubac (Castrum Columbarum), en serbe Голубачки град (Golubački grad), sur la rive droite (Serbie), citadelle construite au XIVème siècle par les Hongrois ou les Serbes. Elle changera d’occupants à de nombreuses reprises durant l’histoire.
7 Voir La légende de Babakaï sur ce site.
8 L’architecte d’origine syrienne Apollodore de Damas dit le Damascène, concepteur du pont « de Trajan » qui fut construit à Drobeta-Turnu Severin. Voir l’article sur ce site Le Pont de l’empereur romain Trajan sur le Danube à Drobeta : un extraordinaire exploit architectural
9 Drenkova
10 La tartane est un bateau à voile caractéristique de la Méditerranée.
11 Donji Milanovac, petite ville sur la rive gauche du Danube (Serbie)
12 Védran
13 Le comte hongrois István Széchenyi (1791-1860)
14 En fait les Bains de Bǎile Herculane (Roumanie)
15 Caransebeš (Roumanie)
16 Espadrilles
17 Les Tsiganes

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