Le Danube viennois pris par les glaces pendant l’hiver 1879-1880

Adolf Obermüllner (1833-1898) et Alexander von Bensa (1820-1902), le Danube pris par les glaces en 1880, huile sur toile (collection Wien Museum).
   Comme le montre ce tableau des peintres Adolf Obernmüllner et Alexander von Benza, les blocs de glace s’accumulèrent à la hauteur de Nußdorf, devant l’entrée amont du canal du Danube (Donaukanal), un ancien bras naturel du fleuve réaménagé à l’occasion des gigantesques travaux de régulation du fleuve (1870-1875) et dont il était possible désormais de fermer l’accès en cas de besoin par un système ingénieux de bateau-porte (Speerschiff) qui faisait partie des inventions techniques présentés lors de l’Exposition universelle de Vienne en 1875.

Le bateau-porte (Speerschiff) permettait de fermer initialement l’entrée du Canal du Danube, photo Wien Museum, droits réservés

   Le Danube est par le passé régulièrement sorti de son lit à la hauteur de la capitale autrichienne lors des dégels et de la fonte des neiges, inondant à répétition et copieusement les deux rives et en particulier les quartiers de Leopoldstadt (avec le parc du Prater en bordure du fleuve), Rossau, Erdberg, Florisdorf… La ville paie à cette époque un lourd tribut au fleuve mais les habitants tirent en même temps d’importantes contreparties économiques, alimentaires et sociales de la présence du fleuve. Les inondations de 1830 et 1862 furent particulièrement dévastatrices. Les travaux de régulation et de canalisation entrepris dans les années 1870-1875 détournèrent une grande partie du volume des eaux fluviales vers l’aval et améliorèrent nettement la situation. Les inondations commencèrent à s’espacer mais ce n’est en fait que depuis l’aménagement du nouveau Danube des années 1970-1987 que la capitale autrichienne se trouve réellement à l’abri des colères danubiennes qui ont encore frappées récemment les villes et les villages de la Wachau et de l’amont haut-autrichien et bavarois du fleuve (2002-2013).

Napoléon et l’île de la Lobau (campagne d’Autriche de 1809) II

   Entre le 10 mai et le 6 juillet 1809 à l’occasion de la deuxième campagne d’Autriche, eurent lieu à Aspern, Essling, Groß-Enzersdorf et dans les environs, sur l’île de la Lobau, au milieu des méandres danubiens et bien avant que les grands travaux de canalisation du Danube de la deuxième moitié du XIXe siècle ne bouleversent et ne simplifient l’extraordinaire complexité de ce paysage fluvial, de nombreux affrontements entre les troupes napoléoniennes et autrichiennes. Le 22 mai se déroule la bataille dite d’Aspern-Eßling, considérée comme une victoire par les Autrichiens dont les troupes, bien supérieures en nombre, étaient alors commandées par le prince Charles de Habsbourg (1771-1847), fils de l’empereur Léopold II (1747-1792). Le maréchal Jean Lannes (1769-1809), gravement blessé à cette occasion, mourra quelques jours plus tard.

Albert-Paul Bourgeois (?-1812), le maréchal Jean Lannes blessé à la bataille d’Essling, huile sur toile, 1809-1812, collection du château de Versailles, domaine public

   6 stèles (obélisques) napoléoniennes et une route Napoléon (Alte Napoleon Straße et Napoleon Straße) commémorent le passage de la Grande Armée dans la Lobau où elle s’est quelque peu empêtrée.
   La première des stèle, « La tête de pont des Français » (Brückenkopf der Franzosen) se trouve désormais sur la Lobgrundstraße (rue Lobgrund) à l’entrée des installations et du port pétroliers de Vienne. Les premiers éléments des armées napoléoniennes (la division du général Molitor) débarquèrent sur l’île de la Lobau à cette hauteur après avoir traversé sur des embarcations le Danube en venant de Kaiserebersdorf (quartier de Vienne sur la rive droite). Ils s’appliquèrent à construire tout d’abord deux ponts puis un troisième sur lesquels ne purent toutefois traverser qu’une partie des troupes avant que les Autrichiens ne les détruisent en laissant dériver depuis l’amont du fleuve des brûlots, bateaux-moulins en feu et des barques chargées de pierre que leur avaient fourni des bateliers du Danube expérimentés.
   La deuxième stèle, toute proche (traverser la voie ferrée et se diriger vers le « Panozalacke » et le « Fasangarten Arm », un ancien bras du fleuve) indique l’emplacement du quartier général de Napoléon (Napoleon Hauptquartier) en mai 1809.

La stèle du quartier général de Napoléon, photo © Danube-culture, droits réservé

   La troisième stèle (Napoleonstraße) se tient au carrefour de la Napoleonstraße et de la Vorwerkstraße (la route Napoléon qu’il faut suivre vers le nord en revenant sur ses pas et en tournant à gauche). Au-delà du bras mort d' »Oberleitner Wasser », en direction d’Eßling, on peut apercevoir le bastion de Napoléon (Napoleonschanze).

La stèle de la route Napoléon, photo © Danube-culture, droits réservés

Puis on suivra la « Vorwerkstraße » dans la direction de Groß-Enzersdorf en passant devant ou en visitant le joli Musée de l’histoire de la Lobau (Lobaumuseum) pour atteindre deux autres stèles, celle du « Cimetière des Français » (Franzosenfriedhof) et celle du « Magasin à poudre » (Napoleons Pulvermagazin). La dernière stèle commémorative, dite du « passage des Français », située un peu plus loin dans la direction de l »Uferhaus Staudigl », une auberge populaire très fréquentée à la belle saison (Lobaustraße 85, 2301, Groß Enzersdorf) marque l’endroit où les armées napoléoniennes franchirent depuis l’île de la Lobau, dans la nuit du 5 au 6 juillet 1809 et par un temps exécrable, un dernier bras du fleuve pour atteindre la région du Marchfeld et rejoindre Wagram.

Charles Meynier (1768-1832), « Le retour de Napoléon sur l’île de la Lobau après la bataille d’Essling, 23 mai 1809 », détail, huile sur toile, 1812, collection du château de Versailles

   Deux peintures historiques aux tonalités contrastées traitent de ces tragiques affrontements : celle du peintre français Charles Meynier (1768-1832) « Le retour de Napoléon sur l’île de la Lobau après la bataille d’Essling, 23 mai 1809 » et celle postérieure du peintre, graveur et écrivain autrichien Anton, Ritter von Perger (1809-1876), « La traversée de Napoléon depuis l’île de la Lobau après la bataille perdue d’Aspern. » huile sur toile, 1845.

Anton, Ritter von Perger (1809-1876), « La traversée de Napoléon depuis l’île de la Lobau après la bataille perdue d’Aspern. » huile sur toile, 1845

Eric Baude, © Danube-culture, mai 2021, droits réservés

Napoléon et l’île de la Lobau (campagne d’Autriche de 1809) I

La Grande Armée traverse le Danube avant la bataille de Wagram ( juillet 1809)

« Le Danube n’existe plus pour l’ennemi. Le général Bertrand [1773-1844] a, par dessus le fleuve le plus difficile du monde, et sur une longueur de 2400 pieds1, jeté, en 14 jours, un pont. Un travail que l’on aurait crût nécessiter plusieurs années, et qui a pourtant été achevé en 15 à 20 jours… ». (24ème Bulletin)
Note :
1 Un pied équivaut à 30, 48 cm, en l’occurence le pont devait mesurer près de 800 mètres de long ! 

Oeuvres de Napoléon Bonaparte
Guerre d’Autriche
Cinquième tome

Ebersdorf, 23 mai 1809, une heure du matin.

Il est de la plus grande importance, Monsieur l’Intendant général, qu’aussitôt la réception de cette lettre vous nous fassiez charger sur des bateaux 100,000 rations (le pain ou de biscuit, si vous pouvez les fournir, et autant de rations d’eau-de-vie ; que vous leur fassiez descendre le Danube pour se rendre à la grande île, où est notre pont de bateaux , c’est-à-dire au deuxième bras à gauche. Une grande partie de l’armée se trouvera cette nuit dans cette île et y aura besoin de vivres. Envoyez un employé qui descendra avec les bateaux , et, arrivé à la tête du pont, il fera prévenir le duc de Rivoli, qui se trouvera dans la grande île vis-à-vis Ebersdorf, afin qu’il ordonne la distribution de ces vivres , dont il a le plus grand besoin.
Dans la situation des choses, rien n’est plus pressant que l’arrivée de ces vivres.
Le prince de Neuchâtel, major général [le maréchal Louis-Alexandre Berthier, prince de Neuchâtel (1753-1815)].

À Fouché. – Ebersdorf le 25 mai 1809

Je reçois votre lettre du 19. Vous avez vu par le bulletin ce qui s’est passé ici. La crue du Danube m’a privé de mes deux pont pendant plusieurs jours. Je suis parvenu enfin à les rétablir ce matin.

Las Cases [Emmanuel de las Cases, comte d’Empire (1766-1842] :

« Les premiers ordres sont donnés à l’instant même du désastre, et les préparatifs sont si rapides, que deux ou trois jours après la bataille, on voit déjà plusieurs sonnettes battre des pilotis au travers des deux grands bras du Danube (..) Le même jour, Napoléon détermine sur les lieux, et trace, de sa cravache sur le sable, le plan des ouvrages qui doivent former la tête des grands ponts et le réduit de Lobau ».

Tout ce qui flotte, ou y ressemble, est amené à hauteur de Kaiser-Ebersdorf. Pour relier l’île à la rive droite, un deuxième pont est construit, sur pilotis celui là, environ 40 m en amont de celui existant déjà. Il permet le passage de front de 3 voitures attelées, de l’artillerie et de la cavalerie.

Ludovico Visconti (1785-?), Napoléon ordonne de jeter un pont sur le Danube le 19 mai 1809.  La scène se passe sur la rive droite du Danube. Huile sur toile, ?, collection du château de Versailles, domaine public

Vingt-quatrième bulletin de la grande armée.
Vienne, 3 juillet 1809.
« Le duc d’Auerstaedt [Le maréchal,Louis Nicolas Davout (1770-1823), duc d’Auerstaedt et prince d’Eckmühl] a fait attaquer le 30, une des îles du Danube, peu éloignée de la rive droite, vis-à-vis Presbourg, où l’ennemi avait quelques troupes.
Le général Gudin [1768-1812] a dirigé cette opération avec habileté : elle a été exécutée par le colonel Decouz [1775-1814] et par le vingt-unième régiment d’infanterie de ligne, que commande cet officier. À deux heures du matin, ce régiment, partie à la nage, partie dans des nacelles, a passé le très petit bras du Danube, s’est emparé de l’île, a culbuté les quinze cents hommes qui s’y trouvaient, a fait deux cent cinquante prisonniers, parmi lesquels le colonel du régiment de Saint-Julien et plusieurs officiers, et a pris trois pièces de canon que l’ennemi avait débarquées pour la défense de l’île.

Général_César_Charles_Etienne_Gudin

Le général César Charles Étienne Gudin

Enfin, il n’existe plus de Danube pour l’armée française : le général comte Bertrand a fait exécuter des travaux qui excitent l’étonnement et inspirent l’admiration.
Sur une largeur de quatre cents toises1, et sur un fleuve le plus rapide du monde, il a, en quinze jours, construit un pont formé de soixante arches, où trois voitures peuvent passer de front ; un second pont de pilotis a été construit, mais pour l’infanterie seulement, et de la largeur de huit pieds. Après ces deux ponts, vient un pont de bateaux. Nous pouvons donc passer le Danube en trois colonnes. Ces trois ponts sont assurés contre toute insulte, même contre l’effet des brûlots et machines incendiaires, par des estacades sur pilotis, construites entre les îles, dans différentes directions, et dont les plus éloignées sont à deux cent cinquante toises des ponts.
Quand on voit ces immenses travaux, on croit qu’on a employé plusieurs années a les exécuter ; ils sont cependant l’ouvrage de quinze  à vingt jours : ces beaux travaux sont défendus par des têtes de pont ayant chacune seize cents toises de développement, formées de redoutes palissadées, fraisées et entourées de fossés pleins d’eau. L’île de Lobau est une place forte : il y a des manutentions de vivres, cent pièces de gros calibre et vingt mortiers ou obusiers de siège en batterie. Vis-à-vis Esling, sur le dernier bras du Danube, est un pont que le duc de Rivoli a fait jeter hier. Il est couvert par une tête de pont qui avait été construite lors du premier passage.
Le général Legrand [1762-1815], avec sa division, occupe les bois en avant de la tête du pont.
L’armée ennemie est en bataille, couverte par des redoutes, la gauche  à Enzendorf, la droite à Gros-Aspern : quelques légères fusillades d’avant-postes ont eu lieu.
À présent que le passage du Danube est assuré, que nos ponts sont à l’abri de toute tentative, le sort de la monarchie autrichienne sera décidé dans une seule affaire.
Les eaux du Danube étaient le premier juillet de quatre pieds au-dessus des plus basses et de treize pieds au-dessous des plus hautes.
La rapidité de ce fleuve dans cette partie est, lors des grandes eaux, de sept à douze pieds, et lors de la hauteur moyenne, de quatre pieds six pouces par seconde, et plus forte que sur aucun autre point. En Hongrie, elle diminue beaucoup, et à l’endroit où Trajan fit jeter un pont, elle est presque insensible. Le Danube est là d’une largeur de quatre cent cinquante toises ; ici il n’est que de quatre cents. Le pont de Trajan était un pont de pierres fait en plusieurs années. Le pont de César, sur le Rhin, fut jeté, il est vrai, en huit jours, mais aucune voiture chargée n’y pouvait passer. Les ouvrages sur le Danube sont les plus beaux ouvrages de campagne qui aient jamais été construits… »
Note :
1 Une toise mesure 1, 949 mètre, quatre cent toises équivalent à  779, 6 mètres soit sensiblement la même longueur que précédemment

Napoléon sur l’île de la Lobau

Vingt-cinquième bulletin de la grande-armée.
Wolkersdorf, 8 juillet 1809

Passage du bras du Danube à l’île de la Lobau

« Le 4, à dix heures du soir, le général Oudinot [1767-1847] fit embarquer, sur le grand bras du Danube, quinze cents voltigeurs, commandés par le général Conroux [1770-1813]. Le colonel Baste [1768-1814], avec dix chaloupes canonnières, les convoya et les débarqua au-delà du petit bras de l’île Lobau dans le Danube. Les batteries de l’ennemi furent bientôt écrasées, et il fut chassé des bois jusqu’au village de Muhllenten.
À onze heures du soir les batteries dirigées contre Enzersdorf reçurent l’ordre de commencer leur feu. Les obus brûlèrent cette infortunée petite ville, et en moins d’une demi-heure les batteries ennemies furent éteintes.
Le chef de bataillon Dessales [1776-1864], directeur des équipages des ponts, et un ingénieur de marine avaient préparé, dans le bras de l’île Alexandre, un pont de quatre-vingts toises d’une seule pièce et cinq gros bacs.
Le colonel Sainte-Croix [1782-1810], aide-de-camp du duc de Rivoli [le maréchal Masséna, duc de Rivoli, prince d’Essling (1758-1817] se jeta dans des barques avec deux mille cinq cents hommes et débarqua sur la rive gauche.
Le pont d’une seule pièce, le premier de cette espèce qui, jusqu’à ce jour, ait été construit, fut placé en moins de cinq minutes, et l’infanterie y passa au pas accéléré.
Le capitaine Buzelle jeta un pont de bateaux en une heure et demie.
Le capitaine Payerimoffe jeta un pont de radeaux en deux heures. Ainsi, à deux heures après minuit, l’armée avait quatre ponts, et avait débouché, la gauche à quinze cents toises au dessous d’Enzersdorf, protégée par les batteries , et la droite sur Vittau. Le corps du duc de Rivoli forma la gauche ; celui du comte Oudinot le centre, et celui du duc d’Auerstaedt la droite. Les corps du prince de Ponte-Corvo [le maréchal Jean-Baptiste Bernadotte (1763-1844)], du vice-roi [Eugène de Beauharnais, fils adoptif de Napoléon et vice-roi d’Italie (1781-1824)], et du duc de Raguse [le maréchal Auguste Frédéric Louis Viesse de Marmont (1774-1852], la garde et les cuirassiers formaient la seconde ligne et les réserves. Une profonde obscurité, un violent orage et une pluie qui tombait par torrents, rendait cette nuit aussi affreuse qu’elle était propice à l’armée française et qu’elle devait lui être glorieuse… »

Richard Caton Woodville (1856-1927), Napoléon franchissant le pont pour l’île de la Lobau, 1912, collection Tate Gallery, domaine public

« Le Danube n’existe plus pour l’ennemi. Le général Bertrand a, par dessus le fleuve le plus difficile du monde, et sur une longueur de 2400 pieds, jeté, en 14 jours, un pont. Un travail que l’on aurait crût nécessiter plusieurs années, et qui a pourtant été achevé en 15 à 20 jours… » . (24ème Bulletin)

Après la retraite de mai, Napoléon a laissé dans la Lobau les 20 000 hommes du corps d’armée de Masséna, et installé le reste de son armée autour de Schönbrunn et de Vienne. Puis il fait entreprendre de très importants travaux pour rendre plus fiables ses moyens de passage du fleuve, à l’origine de sa déconfiture lors de la précédente bataille.
Au comte Daru, Intendant général de l’armée d’Allemagne à Vienne. [Pierre Daru (1767-1829) fut également brièvement en 1809, administrateur des provinces autrichiennes]

Les ponts en juillet 1809

Plan de la lobau en 1809 (auteur inconnu) pendant la présence des armées napoléoniennes avec les ouvrages sur les bras du Danube à la hauteur de Kaiserebersdorf (rive droite). On voit sur ce plan combien le cours du Danube viennois a été modifié depuis ! Collection Wien Museum

« Le premier pont, qui sera réservé à l’infanterie, est protégé par plusieurs rangées de pilotis, la tête de pont par des redoutes, et par des batteries installées à hauteur de Kaisers Ebersdorf et de la petite île (Schneidergund) sur laquelle les deux ponts s’appuient, au milieu du fleuve. Un moment on pense même tendre, d’une rive à l’autre, une énorme chaîne trouvée à l’arsenal, et qui datait du temps du siège turc, en 1683 ! En amont, d’autres ponts, plus petits, doivent aussi permettre de se protéger de ce que l’ennemi pourrait mettre à l’eau, comme il l’a fait si habilement en juin.
Puis il fait transformer l’île en un véritable camp retranché, y faisant installer tout ce qu’une armée a besoin à la veille d’une grande opération: un hôpital, une boulangerie, un chantier naval (Napoléon a fait venir des marins de la flotte. Ils sont également employés à la surveillance de l’île, dans des chaloupes, équipées de canons, qui sillonnent les canaux), des ateliers, réserves de nourriture, magasin à poudre, alimenté par les arsenaux de Vienne.
Des milliers d’ouvriers s’affairent. Mais aussi les soldats, qui n’apprécient guère ces travaux, en dépit du supplément de paye qui leur est versé. Entre les latrines et les travaux, beaucoup rêvent à leur vraie vie de soldat… »
Jean Lucas-Dubreton, historien et biographe (1883-1972)

Girault :

« J’allais faire une tournée dans l’île. J’y trouvais bien du changement. On travaillait à élever des batteries de tous cotés, et on construisait de nouveaux ponts sur pilotis (..) Toute l’île était devenue une véritable place forte »

Coignet [1776-1865 ] :

« Cent mille hommes (étaient) à l’œuvre dans l’île. On éleva des redoutes, on creusa des canaux, on traça des chemins, on prépara des ponts et des moyens de passage de toutes sortes ».

La situation des troupes avait été difficile juste après la retraite, comme en témoignent de nombreux protagonistes.

Journal de route d’un régiment hessois :

« Les troupes, épuisées par les deux jours de bataille (Essling), affaiblies par la faim et la soif, ne trouvèrent rien dans l’île de la Lobau, si ce n’est boire l’eau sale de la rivière et une place dans la boue pour bivouaquer. Le manque de vivres devint rapidement évident. La viande de cheval et des orties aromatisées de poudre de canon devenaient un plat délicat. Ce n’est que lorsque les ponts furent rétablis, le 25, que les vivres arrivèrent. »

Coignet :

« Nous fûmes ainsi bloqués dans l’île et nous restâmes trois jours sans pain, obligés, pour vivre, de manger tous les chevaux qui étaient avec nous. Pendant ce temps, M. Larrey faisait des amputations à deux pas de nous. Les cris de souffrance et d’agonie se mêlaient à nos cris de détresse. »

Pils :

« Les communications pour aller d’une rive à l’autre étaient si difficiles, que les hommes n’avaient rien à manger et que les chevaux n’avaient d’autre fourrage que les feuilles des broussailles de saules, seul produit de l’île. On se trouva dans la nécessité absolue de tuer des chevaux pour la subsistance des troupes et, comme les soldats excédés de fatigue par une bataille de dix-huit heures avaient abandonné bidons et marmites, on fut réduit à faire cuire la viande dans des cuirasses et dans des casques.
Nous n’étions pas mieux partagés pour la boisson, n’ayant d’autre eau que celle du fleuve qui charriait les cadavres des hommes et des chevaux tués pendant les deux dernières journées de combats. »

Larrey :

« Malgré la promptitude et l’efficacité de tous les moyens que nous avions employés, les blessés étaient dans une situation pénible, tous étendus sur la terre, rassemblés par groupes sur les rivages du fleuve, ou dispersés dans l’intérieur de l’île, dont le sol était alors sec et aride. Les chaleurs du jour étaient alors très fortes, et les nuits humides et glaciales. Les vents, qui sont fréquents sans ces contrées, couvraient à tout instant ces blessés de nuages de poussière: quelques branches d’arbres, ou des feuilles de roseau, ne les garantissaient qu’imparfaitement des rayons du soleil.
La rupture des ponts et la pénurie des barques pour le transport des denrées ajoutèrent à ces vicissitudes, et nous mirent dans une privation extrême de bons aliments et de boissons réconfortantes, dont nos malades avaient un pressant besoin. Je fus forcer de leur faire préparer du bouillon avec de la viande de cheval, qu’on assaisonna, à défaut de sel, avec de la poudre à canon. Le bouillon n’en fut pas moins bon ; et ceux qui avaient pu conserver du biscuit firent d’excellentes soupes (qu’on ne se figure pas que ce bouillon avait conservé la couleur noire de la poudre: la cuisson l’avait clarifiée). »

Boulart :

« L’armée resta dans l’île pendant quelques jours, à peu près dépourvue de vivres, car il ne pouvait en être apporté que par quelques barques. À défaut de viande, les soldats firent la guerre aux chevaux; dès la première nuit, il y en eut un bon nombre de saignés et dépecés: les chevaux d’officiers y passaient comme les autres ; chacun fut obligé de faire bonne veille pour échapper à ce coûteux tribut. »

La situation va donc s’améliorer lorsque les ponts vont être rétablis.

Larrey :

« Le troisième jour, nous eûmes heureusement toutes sortes de provisions, et nous pûmes faire des distributions régulières. Le quatrième jour, les ponts étant rétablis, les blessés furent tous transportés aux hôpitaux (..) Je fis transporter ceux qui appartenaient à la garde dans la superbe caserne de Reneveck (Rennweg), consacrée autrefois à l’usage de l’école impériale d’artillerie. »

La situation sanitaire n’est par pour autant satisfaisante, et la dysenterie s’installe, se répand, décimant les rangs.

Pour éviter que les Autrichiens puissent être tenus au courant de ce qui se prépare, les allées et venues dans l’île sont strictement surveillées.

Marmont :

« Davoust avait la police de l’île de la Lobau ; son caractère se montra, dans cette circonstance, avec toute sa sévérité sauvage. Il avait défendu aux habitants du pays, sous peine d’être pendus, de pénétrer dans nos camps, et souvent cet ordre a été exécuté à la rigueur » (selon Marbot un espion sera même intercepté et fusillé). »

L’île est traversée par une route qui mène des ponts de la rive droite à la tête de pont vers Essling

Las Cases :

« Le soin fût poussé à un tel point, qu’on éclaira (les ponts) par des lanternes de dix en dix toises, continués tout au travers de l’île de Lobau, le long des chaussées qu’on y avait pratiquées sur une largeur de quarante pieds. Au moyen de ces lanternes, le chemin demeurait aussi praticable de nuit que de jour. »

Des ponts sont jetés sur les nombreux bras qui sillonnent l’île, pour l’instant asséchés, mais pouvant se remplir rapidement, en cas de crue.

Du Kothau jusqu’à hauteur d’Aspern, la rive droite du petit bras est aussi équipée de redoutes et de fortes batteries. Ce bras, qui a la direction nord-sud, et est long d’environ quatre kilomètres, possède également de petites îles, qui sont autant de points de défense.

La première est l’île Alexandre (la Lobau elle-même est appelée île Napoléon.) On l’équipe de redoutes, de 4 mortiers, 10 canons de 12 et 16 de 16. Il s’agit de protéger la tête de pont, et de se garder de l’ennemi, en face d’Oberhausen et Wittau.

Un peu plus en aval, face à Groß-Enzersdorf, une autre île, beaucoup plus petite, l’île Montebello (ou encore île Lannes). Les batteries qui l’arment (10 mortiers, 20 canons de 18) sont dirigés sur ce village.

Continuons en amont du bras du Danube. L’île des Moulins, pareillement équipée, a pour mission de couvrir l’espace qui va de Groß-Enzersdorf à Essling.

Enfin, la dernière île, l’île d’Espagne, a ses 4 mortiers et 6 pièces de 12 directement dirigées sur Essling (toutes les pièces de gros calibre proviennent de l’arsenal de Vienne, dont les ouvriers ont également construit les affûts).

Bien entendu, ces îles sont reliées par des ponts à la Lobau. Il y en aura quatre, plus un ingénieux pont articulé, destiné à être mis en place grâce au courant de la rivière, tous construits à l’abri des regards de l’ennemi, en profitant du réseau de canaux de la Lobau. Toutes les réserves sont prêtes également pour parer à toute rupture de l’un ou l’autre de ces ponts, voire en construire d’autres, si nécessaire.

Pendant ce temps, Napoléon a fait construire des bacs, pouvant transporter 300 hommes, munis « pour mettre les hommes à l’abri de la mousqueterie, d’un mantelet mobile qui en s’abattant servait à descendre à terre ». Chacun des corps d’armée, qui doivent passer en des endroits différents, en est pourvu de 5, leur avant garde se composant donc, au moment du débarquement, de 1500 hommes.

Le 30 juin, toutes les fortifications sont prêtes, toutes les batteries sont en état de tirer. Napoléon a personnellement surveillé tous les travaux :

Marbot (1782-1859) :

« Chaque matin, il voulait avoir des nouvelles de Masséna, et Sainte-Croix [Charles d’Escorches de Sainte-Croix, fils du marquis de Sainte-Croix, autrefois ambassadeur de Louis XVI au près de la Porte ; il sera tué par un boulet à Lisbonne] avait pour ordre de rendre compte chaque jour, dès le lever du jour, dans sa chambre. Sainte-Croix passait sa nuit à inspecter l’île, inspectant nos postes et ceux de l’ennemi, puis il galopait jusqu’à Schönbrunn, où les aides de camp avaient l’ordre de l’amener sans tarder jusqu’à l’Empereur. Pendant que celui-ci s’habillait, Sainte-Croix faisait son rapport…Puis ils parcouraient à cheval l’île, pour inspecter les travaux de la journée, ou observant l’ennemi du haut d’une ingénieuse double échelle que Sainte-Croix avait fait installée en guise d’observatoire… Le soir, Sainte-Croix escortait l’Empereur jusqu’à Schönbrunn…. Cela dura 44 jours, par les chaleurs les plus extrêmes… »

Au cours d’une de ces inspections Masséna fait une chute de cheval, où il se blesse sérieusement, ce qui l’amènera à conduire ses troupes, les 5 et 6 juillet, dans une calèche, le chirurgien Brisset changeant les pansements régulièrement, sous la mitraille !

La même mésaventure arrive à Rapp [le général Jean Rapp (1771-1821)] :

« La bataille de Wagram eut lieu: je n’y assistai pas. Trois jours auparavant j’accompagnai Napoléon dans l’île Lobau: j’étais dans une de ses voitures avec le général Lauriston [le général Jacques Alexandre Bernard Law de Lauriston (1768-1828] ; nous versâmes : j’eus une épaule démise et trois côtes fracassées. »

Girault :

« Toute l’île était devenue une véritable place forte, défendue par plus de cent pièces de grosse artillerie. Tous les travaux s’exécutaient avec une activité extraordinaire, sous les yeux de l’Empereur, qui tous les jours venait s’assurer par lui-même de l’exécution de ses ordres, et surveiller les travaux des Autrichiens, qui eux aussi élevaient sur la rive gauche des retranchements formidables. On avait établi au milieu des arbres une grande échelle du haut de laquelle on pouvait découvrir toute la plaine. L’Empereur y montait souvent pour étudier les travaux de défense des Autrichiens. »

Coignet :

« L’Empereur arrivait tous les jours de Schönbrunn visiter les travaux, puis il montait dans son sapin pour examiner l’ennemi… »

Las Cases :

« Napoléon faisait souvent lui-même la tournée des postes de l’ennemi, et en approcha, dans l’île du Moulin, jusqu’à 25 toises. Un officier autrichien le reconnaissant un jour sur les bords d’un canal large de cinquante toises, lui cria : »Retirez-vous, Sire, ce n’est pas là votre place ».

Le 1er juillet au soir, celles installées dans la Mülhau, déclenchent un violent tir, qui a pour but de disperser les avant-postes autrichiens, et de couvrir le passage de troupes françaises en quatre endroits. A minuit, ces dernières sont installées, le calme retombe sur la Mühlau.

Marbot :

« Pour continuer de faire croire à l’archiduc Charles qu’il avait bien l’intention de passer le fleuve une nouvelle fois entre Aspern et Essling, Napoléon, après la nuit du 1er juillet, avait fait reconstruire le pont par lequel nous avions retraité, et fait passer deux divisions, dont les tirailleurs devaient détourner l’attention de l’ennemi de nos intentions sur Enzersdorf. Il est difficile de comprendre pourquoi l’Archiduc ait pu croire un instant que Napoléon pouvait attaquer sur ce point, face aux imposantes défenses qu’il avait élevé entre Aspern et Essling ; c’eut été prendre le taureau par les cornes. »

Et pourtant la feinte réussi: l’archiduc Charles met son armée en alarme, et la fait avancer à mi-chemin entre le Rußbach et le Danube. Réalisant son erreur, et la force de l’artillerie de la Lobau, il lui fait bientôt rebrousser chemin.

Le lendemain 2 juillet, 500 Français passent, à partir de l’île du Prater, dans le Schierlingsgrund. Le Biberhaufen est déjà occupé. À 8 h du matin, 9 batteries françaises ouvrent le feu sur Groß-Enzersdorf, pilonnant, autour du village et dans le village même, les emplacements occupés par les autrichiens, qui perdent plus de 300 hommes. Les Français en profitent pour occuper et fortifier la Mühleninsel, étant hors de portée des autrichiens.

Napoléon avait transféré son quartier général dans la Lobau.

Boulart :

« Le 3 juillet, départ général de la Garde pour l’île de Lobau, où l’Empereur s’établit. Trois ponts sur le Danube, l’un pour l’infanterie, le second pour la cavalerie, le troisième pour l’artillerie et les équipages rendent le passage du fleuve facile et prompt. »

Savary :

« Dans la journée du 2 juillet, L’Empereur transféra son quartier-général de Schönbrunn à Ebersdorf, et m’ordonna d’enlever tous les bagages du grand quartier, et de n’accepter qu’aucun français ne resta dans Schönbrunn ».

Girault :

« Le 1er juillet, Napoléon vint s’installer dans l’île avec tout le quartier général. Il fallut déguerpir. »

Il ne lui reste plus qu’à donner les ordres pour le passage sur la rive gauche et l’entrée dans la plaine du Marchfeld. Les troupes doivent commencer de se réunir dans l’île le 3 juillet, y être toutes concentrées le 4, avant de passer dans le Marchfeld.

Savary :

« Dès l’après-midi du 2, les troupes avaient commencées d’arriver de toutes les directions, un mouvement qui devait continuer toute la nuit, puis le 3, et encore le 4…150 000 fantassins, 750 pièces de canons, 300 escadrons de cavalerie formaient l’armée de l’Empereur. Les différents corps étaient rangés dans l’île en fonction de l’ordre dans lequel ils passeraient les ponts, de manière à éviter la confusion qui arrive en pareille occasion….. L’île de Lobau était devenue une seconde vallée de Jehosaphat : des hommes qui avaient été séparés l’un de l’autre durant six ans, se retrouvaient sur les bords du Danube. Les troupes du général Marmont, qui arrivait de Dalmatie, étaient composées d’éléments que nous n’avions pas vus depuis le camp de Boulogne. »

Bertrand :

« Le 4 juillet, traversée de Vienne, l’Empereur nous passe en revue sur le bord du Danube, rive droite. Immédiatement après, nous gagnons l’île de Lobau, où ma division est placée en première ligne sur la rive gauche d’un autre bras du Danube. »

Girault :

« Tous les jours de nouvelles troupes arrivaient dans l’île. Il y en avait de toutes les couleurs, des Bavarois, des Wurtembergeois, des Hessois, des Saxons… »

Macdonald :

« Nous ne fûmes pas les derniers à arriver, et nous étions au point de passage choisi pour surprendre l’ennemi. Nous avions parcouru soixante lieues en trois jours, et malgré la fatigue excessive et les chaleurs de cette saison, nous eûmes peu de traînards, tant les soldats de l’armée d’Italie avaient d’ardeur pour prendre part aux grands événements qui allaient se passer et combattre en présence de leurs frères d’armes de la Grande Armée, sous les yeux de l’Empereur. »

Marmont :

« Vous devez, monsieur le général Marmont, être le 5 au matin dans l’île Napoléon. » (Major Général Berthier).

« La leçon que Napoléon avait reçue lui avait profité. Des moyens de passage assurés, à l’abri de toute entreprise et de tout accident avaient été préparés. Le général Bertrand, commandant le génie de l’armée, avait conduit tous ces travaux avec habileté. Le véritable Danube était passé, et cette vaste île de Lobau rassemblait la plus grande population militaire que l’on eut jamais vue réunie sur un même point. »

Tascher :

« Le 3, toute l’armée de Hongrie vient de passer au pont d’Ebersdorf. Nos forces se concentrent, les grands coups vont se porter. Le 4, à 11 heures du matin…nous nous dirigeons sur Ebersdorf ; nous nous mettons en bataille dans la plaine en avant de Schwechat et nous y sommes accueillis comme l’autre fois par un orage affreux; je crois que la nuit sera rude.

L’armée entière se rassemble : l’armée d’Italie, celle de Dalmatie, les Saxons, les Bavarois, en un mot, tout ce qui combat pour Napoléon…À 9 heures du soir, notre tour arrive..Nous voilà donc dans cette fameuse île de Lobau, retraite de l’armée française après la funeste bataille d’Essling… C’est demain qu’il faudra vaincre ou mourir ! Quatre-cent mille hommes, qui ne se haïssent point, qui peut-être s’aimeraient s’ils se connaissaient, sont resserrés dans l’espace étroit de trois lieues carrées et n’attendent que le signal pour s’entr’égorger. Combien est intéressante la scène qui va s’ouvrir ! Nous sommes couchés dans la boue et plongés dans une profonde obscurité ; la pluie tombe par torrents. »

Ces Bavarois du général Wrede, dont parle Tascher, arrivent au dernier moment, n’ayant reçu que le 30 juin l’ordre de se rendre à Vienne.

Ils quittent Linz le 1er Juillet, à deux heures et demi du matin, et vont marcher 13 heures par jour, à la moyenne de 40 kilomètres ! Ils sont à Saint-Pölten le 3 Juillet. Là, ils reçoivent un nouveau message de Berthier :

« Mon Cher Général, si vous souhaitez participer à l’affaire qui se présente devant nous, vous devez arriver dans l’île de la Lobau, près d’Ebersdorf, avant 5h du matin, le 5 juillet. »

Wrede remet ses troupes sur pieds, et les amène le 4 à Purkersdorf. Ce n’est pourtant pas fini ; elles doivent encore faire 10 kilomètres pour aller bivouaquer à Schönbrunn. Au total, les Bavarois auront parcouru près de 225 kilomètres en un peu plus de quatre jours !

Czernin :

« Quand les canons de Wagram se firent entendre, nous vîmes arriver les Bavarois de Wrede. Ils avaient dû venir de Linz à marches forcées et, couverts de poussière et de boue, étaient si épuisés, qu’ils s’effondraient aux coins des rues. Leur aspect misérable éveillait la pitié. Mais eux aussi durent aller à cet abattoir, qu’on nomme le champ d’honneur. »

Un autre témoin raconte :

« Les Bavarois étaient si épuisés qu’ils s’effondraient au coin des rues et leur aspect inspirait la pitié. »

Le capitaine Berchen est tellement épuisé que, par deux fois, il s’endort et tombe de son cheval !

Et pourtant Wrede prendra part à la deuxième journée de Wagram. La marche de ses soldats est considérée par certains comme l’une des plus rapides de l’histoire militaire de ce temps.

Les Saxons de Bernadotte, eux, ont leur bivouac non loin des tentes de Napoléon. Celui-ci leur rend visite et s’adresse à eux, le général von Gutschmidt servant d’interprète :

« Demain, nous livrerons bataille – Je compte sur vous ! Dans quatre semaines vous regagnerez votre patrie. Le colonel Thielman a chassé les ennemis hors de la Saxe. »

Les cris de « Vive l’Empereur » l’accompagnent quand il s’éloigne.

Finalement, le passage a lieu dans la nuit du 4 au 5 juillet.

Sources : 
www.napoléon-histoire.com

Voltigeurs_of_a_French_Line_regiment_crossing_the_Danube_before_the_battle_of_Wagram

Voltigeurs de la grande armée traversant sur une embarcation le Danube

Les tribulations du musicologue anglais Charles Burney sur l’Isar et le Haut-Danube en 1772 (II) : de Passau à Vienne

Charles Burney, DE L’ÉTAT PRÉSENT DE LA MUSIQUE En Allemagne, dans les Pays-Bas et les provinces Unies, ou JOURNAL de Voyages fait dans ces différents Pays avec l’intention d’y recueillir des matériaux pour servir à une histoire générale de la Musique, par Ch. Burney, Professeur de Musique, Tome II, Gênes, J. Grossi, Imprimeur, 1801.

   Le musicologue anglais Charles Burney, parti de Munich sur un radeau passe en Autriche où règne encore l’impératrice Marie-Thérèse (1717-1780) bien que son fils Joseph II (1741-1790) porte déjà le titre d’empereur et poursuit son voyage en aval sur le Danube. Plus il se rapproche de Vienne, moins il supporte les conditions matérielles précaires qu’il a du accepter au départ de Munich. On le sent très impatient d’arriver dans la capitale autrichienne. Sa mauvaise humeur commence dès Linz où les églises sont fermées et où il ne trouve rien de bon à manger bien que cela soit un jour de marché, un vendredi il est vrai et où il ne voit aucune belle boutique. À l’exception du paysage qu’il a tout le loisir d’étudier en détail pendant ses péripéties fluviales et qu’il finit par trouver à l’évidence monotone, seuls quelques échos féminins de plein-chant en amont de Maria-Tafel et d’hymnes à plusieurs voix entendus à la hauteur de Krems suscitent son admiration. Quand aux Allemands il lui semblent « à dire vrai, si on excepte les habitants des grandes villes de commerce ou de celles où résident des Princes-Souverains, encore très rudes et peu cultivés. »

    « Je trouvais ici la douane, dont on m’avait déjà menacé, et dont je m’approchais qu’avec crainte ; mais on n’ouvrit point ma malle et on se contenta d’examiner mon porte-feuille dont les officiers exigèrent l’ouverture. Ma malle était plombée ; j’avais espéré qu’à la faveur de cette précaution, on me laisserait passer sans autre embarras jusqu’à Vienne, où arrivé, je m’attendais à payer pour toute la route.
Jusqu’ici le Danube court entre deux murs de montagnes élevées. Quelquefois il y est si resserré qu’il paraît plus étroit que la Tamise à Mortlake1. Sa pente est assez considérable, pour qu’on n’aperçoive pas l’eau inférieure, à la distance d’un quart de mille, et le bruit qu’elle fait en se brisant contre les rochers, est quelquefois aussi fort que celui d’une cataracte.
En entrant en Autriche, on éprouve une baisse apparente sur la valeur de la monnaie. Une pièce d’argent, qui valait douze creutzers en Bavière, n’en vaut plus que dix ici. Le florin de soixante creutzers, tombe à cinquante ; un ducat de cinq florins, n’en vaut plus que quatre et douze creutzers ; et un souverain de quinze florins, douze à trente creutzers ; un louis d’or qui en valait onze, ne vaut plus que neuf florins, douze creutzers ; et une couronne, deux florins.

Le Danube à la hauteur d’Obermühl (Haute-Autriche), gravure d’après Jakob Alt (1789-1872) extraite du « Voyage du Danube » de Ludwig Bechstein (1801-1860), 1824

Nous fîmes plus de huit lieues2 entre nos deux montagnes, et l’on s’arrêta à une misérable place la nuit, qui ne nous fournit aucune sorte de rafraîchissement, malgré l’espoir que j’avais conçu, de pourvoir moi-même à mes provisions pour les deux jours suivants qui étaient vendredi et samedi, que je savais que les Autrichiens catholiques observaient très strictement comme jours maigres. J’étais parvenu enfin à boucher les fentes de ma cabane avec des éclats de bois et avec du foin. Je mis un bouton à la porte, je m’accommodais avec ma sale couverture, et me fis une paire de mouchettes avec deux copeaux de sapin ; mais l’essentiel manquait ; tout cela n’était que pour garantir l’extérieur, et j’avais besoin de réconforter l’intérieur. Le dernier morceau de mes provisions froides avait été gâté tellement par les mouches, que tout affamé que j’étais, je le jetais cependant dans le Danube. mon pain même, ma dernière ressource, était en miettes, et il ne restait pour toute nourriture, que du Pumpernich3, mais si noir et si aigre qu’il dégoutait également à la vue et au goût.
Vendredi matin, 28 août. La rivière continue de courir entre des pays toujours couverts de bois sauvages et romantiques. Quand on ne fait que les traverser, ils offrent un aspect charmant et gai à un étranger, mais ils ne produisent, à ceux qui les habitent, que du bois à brûler. On ne voit, pendant cinquante mille, pas un champs de blé ou une prairie. Les moutons, les boeufs, les veaux et les cochons, sont des animaux étrangers à ce pays. Je demandais ce qu’il y avait derrière ces montagnes ; on me répondit, de grandes forêts. À Axa4, le pays s’ouvre un peu.

Aschach (rive droite), gravure d’après Jakob Alt, extraite du « Voyage du Danube » de Ludwig Bechstein , 1824

Quel immense amas d’eau on trouve ici ! Rivière sur rivière qui se jette dans le Danube, que ces crues rendent en même temps plus profond que large. Mais aussi il y a quelques petites rivières qui se détachent d’elle-mêmes de ce fleuve, et forment des îlots dans le milieu, ou sur les flancs de ce monde aquatique. Avant d’arriver à Lintz, cependant, on retrouve un pays plat, marécageux, qui laisse apercevoir dans le lointain, de hautes montagnes couvertes de bois.

Linz et son pont depuis la rive gauche (Urhahr) gravure d’Adolf Kunike d’après Jakob Alt, 1824

Lintz
L’approche de cette ville par eau, offre une vue très belle. De chaque côté du Danube, il y a une route, au pied de hautes montagnes et de rochers couverts de bois dont la rivière est encore bordée. Le château qui se présente à une certaine distance (Ottensheim), et les maisons et couvents assis sur le sommet de quelqu’une de ces hautes collines, former un beau tableau. Il y a un pont sur le Danube supporté par vingt arches bien larges. La ville est bâtie, partie sur le sommet, et partie sur les revers de hautes montagnes et dans une situation semblable à celle de Passau. Comme il était midi lorsque j’arrivais, les églises étaient fermées ; cependant j’obtins la permission d’entre dans l’Église Cathédrale où je trouvais un grand orgue.
Il y a une certaine apparence de piété que je n’avais pas vu auparavant dans les pays catholiques les plus bigots. Dans le voisinage de chaque ville que j’ai rencontré le long du Danube, il y a de petites chapelles éloignées à 20 ou 30 verges5 de distance les unes des autres. On en trouve quelquefois sur les pentes de ces montagnes et dans des endroits trop étroits pour un homme à pied6 ; et il n’y a pas pas une seule maison dans Lintz qui n’ait sa Vierge ou quelque Saint peint ou sculpté sur la muraille.
Je courus la ville pendant à peu près deux heures. C’était un jour de marché. On n’y vendait que des bagatelles et rien à manger, peut-être parce que c’était vendredi, que du pain, du fromages détestable, de mauvaises pommes, des poires et des prunes ; et en marchandises, que des rubans de fils, des babioles d’enfants, des livres d’Église ordinaires, et des images communes de Vierge ou de Saint. On ne voit pas dans cette ville une belle boutique, quoiqu’il y ait plusieurs belles maisons. On y retrouvent le bord des toits qui s’avancent sur la rue, et les clochers mourant en poire, dans le style bavarois, et qui paraissent être encore de mode ici.

La forteresse de Spielberg, gravure d’Adolf Kunike d’après Jakob Alt, 1824

Spielbourg7 n’est plus que la carcasse d’un vieux château bâti sur une petite ile. C’est là qu’on rencontre la première des deux chutes d’eau du Danube qu’on dit être su dangereuses. Je n’y ai rien remarqué de formidable que le bruit.
Enns est une grande ville en vue sur la rive droite ; nous y arrivâmes à travers un vilain pays, en marchant jusqu’à la nuit. La rivière ici est si large qu’on voit à peine ses bords. Quelquefois elle brise et se divise en des petits courants formés par des îles. Le radeau s’arrêta à une chaumière sur la rive gauche de la rivière, et où les passagers mirent pied à terre et passèrent la nuit. Je restais dans ma cabane, où, je crois, que je fus beaucoup mieux couché qu’aucun d’eux ; mais pour des provisions, nous étions tous sur le même pied, assez mal. Pierre alla à travers les rochers jusqu’à un village voisin pour me procurer une demi douzaine d’oeufs, qu’il m’apporta avec une espèce de triomphe. Mais hélas ! Deux de ces oeufs se trouvèrent vides, et un troisième avait un poulet en dedans ; et comme c’était jour de jeune, je ne pouvais pas en conscience, le manger.
Samedi, nous nous levâmes à cinq heures ; mais nous nous arrêtâmes, après avoir fait trois ou quatre milles, à cause d’un brouillard affreux, qui rendait la navigation dangereuse, à travers tant de rochers, de bas-fonds et îles. Lorsqu’il fut dispersé, nous atteignîmes Strudel8, lieu situé dans un pays plus sauvage qu’aucun de ceux que j’ai vu en passant les Alpes.

Passage des tourbillons (Wirbel) de la Strudengau et l’île de Wörth, gravure d’après Jakob Alt (1789-1872) extraite du « Voyage du Danube » de Ludwig Bechstein (1801-1860)

C’est ici qu’est la fameuse cascade, ce gouffre, que les Allemands craignent tant, qu’ils disent que c’est l’habitation du diable. Cependant, ils en avaient tant parlé que tout cela me parût moins terrible que je ne me l’étais imaginé. Le courant de l’eau, sous le pont de Londres, est pire ; seulement la chasse de l’eau n’est pas produite avec autant de bruit. Tout le monde se mit à prier et se signer dévotement ; mais quoique ce soit, surtout dans l’hiver, un passage très dangereux pour un bateau, et que le radeau plongea dans l’eau, sa capacité couvrait cependant une assez grande superficie, pour qu’il n’y eut pas à craindre qu’il enfonçât ou chavirât.

Ybbs (Yps), gravure d’Adolf Kunike d’après Jakob Alt, 1824  

 Nous arrivâmes à Ips9, jolie petite ville, qui a une belle caserne toute neuve. C’est près d’ici justement que le pays s’ouvre et commence à être beau. C’est aussi dans ces environs, qu’on fait le vin d’Autriche, qui est un vin blanc, joli, agréable, mais léger.
À Melk, sur la droite du Danube, il y a un magnifique couvent de Bénédictines10, si spacieux, qu’il semble occuper les deux tiers de la ville ; l’architecture en est belle et moderne. Toute la rive gauche est couverte de vigne. La moisson était entièrement faite dans les environ ; il est vrai, qu’il y a peu d’apparence d’agriculture dans ce pays presque désert. Je crois avoir déjà remarqué, que la quantité de bois et de forêts non exploitées qui se trouvent dans les différentes parties de l’Allemagne, indiquent un peuple encore brut et demi sauvage ; et à dire vrai, si on excepte les habitants des grandes villes de commerce ou de celles où résident des Princes-Souverains, les Allemands semblent encore très rudes et peu cultivés.

Stein, gravure d’après Jakob Alt (1789-1872) extraite du « Voyage du Danube » de Ludwig Bechstein (1801-1860)

Le pays devint de plus en plus sauvage jusqu’à Stein11. Les rochers étaient souvent si hauts de chaque côté de la rivière qu’ils nous dérobaient le soleil à deux ou trois heures après-midi. À Stein, il y a un pont de bois de 25 ou 26 arches très larges, qui conduit à Krems où les Jésuites ont un riche Collège très bien situé sur une éminence. Il a plus l’aspect d’un palais royal qu’aucun bâtiment dont nous puissions nous glorifier en Angleterre. Stein est sur la gauche, et Krems sur la droite du Danube en suivant son cours. Ici notre train mit à l’ancre, quoiqu’il ne fut que cinq heures.  Il est vrai qu’il ne s’était pas arrêté de toute la journée, excepté le matin de bonne heure, à cause du brouillard. Nous étions encore à peu près à cinquante milles de Vienne ; et le coquin de Flosmeistre12, le conducteur de rivière, nous assurait à Munich que nous y serions certainement rendu le samedi soir .
À Krems, il y a un grand orgue dans l’église des Jésuites. Là et dans toute la route jusqu’à Vienne, on entend le peuple dans les maisons publiques, et les laboureurs leur travail, se divertir en chantant en deux parties, et quelquefois d’avantage. Près d’Yps il y avait un grand nombre de femmes Bohémiennes que nous appellerions chez nous diseuses de bonne aventure, qui allaient en pèlerinage à Ste Marie Tafel13 qui est une église placée sur le sommet d’une très haute montagne faisant face à la ville d’Yps de l’autre côté du Danube. Personne n’a pu m’expliquer d’où vient qu’on l’appelait ainsi. Il est probable qu’elle a pris cette dénomination de la forme de la montagne sur laquelle est placée et qui ressemble à une table. Ces femmes cependant ne chantaient point en parties comme les Autrichiens, mais en plein chant comme les pèlerins que j’avais entendu en Italie et qui allaient à Assise. La voix se propageait jusqu’à plusieurs milles de distance sur la rivière par l’effet du courant et du vent qui la portaient sur la surface sans aucune interruption.
Tout ce que j’ai recueilli sur la Musique durant cette semaine, qu’à peine mérite t-il que j’en fasse mémoire. Je dois cependant ajouter à ce que j’ai dit sur le penchant pour la Musique que j’ai trouvé chez les Autrichiens, qu’à Stein qui est situé vis-à-vis Krems, j’entendis plusieurs chants et des hymnes exécutés très bien en quatre parties. De dire qui étaient les chanteurs, je n’ai pu le savoir parce que j’étais sur l’eau ; mais ce fut une circonstance heureuse pour moi de me trouver par hasard de manière à entendre une exécution musicale aussi parfaite, qu’elle aurait pu l’être si elle eût été préparé à dessein. C’était une femme qui chantait la partie du dessus ; non seulement la mélodie était exprimée avec simplicité mais l’harmonie portait toutes les illusions des sons enflés et diminués, ce qui produisait sur moi l’effet de chants qui s’approchent ou qui s’éloignent ; et les acteurs semblaient s’entendre si bien entre eux, et ce qu’ils chantaient, ils l’exécutaient parfaitement, que chaque corde avait cette espèce d’égalité dans toute les parties de son échelle qu’on peut donner au même nombre de note qu’on peut sur le renflement d’un orgue. On voyait les soldats dans cette ville et toute la jeunesse qui se promenaient le long de l’eau, aller presque toujours chantant, et jamais en moins de deux parties.
Il n’est pas aisé de rendre raison de cette facilité de chanter en différentes parties, qu’à le peuple d’un pays plus que celui d’un autre. Cela provient-il de ce que dans les pays catholiques romains, on entend plus fréquemment chanter en parties dans les églises ? je n’en sais rien ; mais ce que je sais très bien, c’est tout ce qu’il en coûte en Angleterre, de peines et de soins au maître et à l’écolier pour qu’un jeune élève soit en état d’exécuter avec assurance une deuxième partie dans la mélodie la plus simple qu’on puisse imaginer. Je ne me souviens pas d’avoir jamais entendu les chanteurs de ballades dans les rues de Londres ou dans nos villes de province, essayer de chanter en deux différentes parties.
Dimanche 30 août. Ce jour fut perdu pour moi, n’ayant pu arriver à Vienne avec notre radeau, comme on nous l’avait fait espérer. Un officier qui était à bord, s’entremit avec moi pour nous procurer une voiture de terre mais inutilement. Comme nos approchions de Vienne, le pays nous parût être moins agreste : il y a des vignes sur les revers des collines, et de grandes îles, et en grand nombre, sur le Danube.
Tulln14 est une petite ville fortifiée. Elle a une belle église et un beau couvent, lesquels réunis à une belle douane, constituent tout ce qu’on trouve ordinairement de plus remarquable en Autriche.
À Korneubourg15, il y a une forte citadelle sur le sommet d’une colline extrêmement élevée, qui commande la rivière et la ville.
Nusdorf16 est un village à trois milles de Vienne qui n’a de remarquable qu’une église et la douane. On me mit vraiment hors de moi, quand on me dit, que comme c’était dimanche, le train ne pouvait, pour rien au monde, entrer de suite à Vienne. Il n’était pas plus de cinq heures, et c’était le septième jour de mon séjour dans mon étable, où, à la vérité, j’aurais pu devenir gras si j’avais eu de quoi manger ; mais ce n’était pas le cas. La faim aussi bien que la perte de mon temps, me rendait très impatient de relâcher ; et après avoir perdu heure à tacher de me procurer une voiture de poste, je trouvai un misérable bateau pour me porter, moi et mon domestique jusqu’à Vienne

Charles Burney, DE L’ÉTAT PRÉSENT DE LA MUSIQUE, En Allemagne, dans les Pays-Bas et les provinces Unies, ou JOURNAL de Voyages fait dans ces différents Pays avec l’intention d’y recueillir des matériaux pour servir à une histoire générale de la Musique, par Ch. Burney, Professeur de Musique, Tome II, Gênes, J. Grossi, Imprimeur, 1801.

Notes :
1  District du borough londonien de Richmond upon Thames
2 Une lieue vaut ici probablement 4, 828 032 km
3Pain de seigle rustique.
4 Aschach, Haute-Autriche, village, place de marchés et de foires sur la rive droite, à un peu plus d’une vingtaine de kilomètres de Linz.
5 Une verge = 91, 44 cm soit une enjambée moyenne.
6 Ces chapelles n’ont pas un espace nécessaire pour contenir des hommes et un prêtre ; il n’y en a que ce qu’il en faut pour un crucifix et une image de la Vierge. Notes de l’auteur.
7 Spielberg, forteresse médiévale imposante et cloître du XIIe siècle construits par les évêques de Passau sur une île près de la rive droite à l’origine. Avec la régulation du Danube, les ruines de la forteresse se trouvent désormais sur la commune de Langenstein (rive gauche) à environ 1 km du fleuve.
8
Struden en Strudengau (rive gauche), Haute-Autriche, petit village en aval de Grein où étaient situés autrefois des tourbillons (Strudel) célèbres redoutés qui nécessitaient pour les traverser l’aide d’un pilote local. Il est probable qu’au moment où Burney les traverse, au mois d’août, le Danube soit en période basses-eaux d’où ses réflexions à leur sujet. 
9 Ybbs, rive gauche, Basse-Autriche.
10 En réalité un couvent de moines bénédictins.
11 Krems-Stein, Basse-Autriche, ville de la rive gauche, à la sortie de la Wachau. Le deuxième pont en bois du Danube autrichien après celui de Vienne (1439), construit en 1463 se trouvait à la hauteur de Stein.
12 Floßmeister, conducteur de radeau.
13 Basilique mineure baroque au-dessus du fleuve (rive gauche) et haut-lieu de pèlerinage de Basse-Autriche avec Mariazell. On s’y rendait autrefois également en bateau.
14 Petite ville de Basse-Autriche sur la rive droite aux origines romaines, située à une quarantaine de kilomètres de Vienne.
15 Korneuburg, Basse-Autriche, sur la rive gauche en face de Klosterneuburg. Il s’agit de la forteresse du Bisamberg.
16  Littéralement « Le village des noix ou le village où pousse les noyers », village de vignerons de la rive droite au pied du Kahlenberg, à l’entrée du canal du Danube aujourd’hui intégré à Vienne (XIXe arrondissement).

Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, mars 2021

Un voyage sur le Danube de Vienne à Ofen et Pesth (Budapest)

 

Embarcadère du Prater à Vienne avec un bateau-moulin

Hainburg et la fabrique de tabac

Pressburg/Poszony

Theben (Devín) et un bateau-moulin

Gran/Esztergom

Vissegrad

Waizen/Vácz

Schiffswerfte bei Alt Ofen/ Ó BudaI hajógyár

Ofen-Buda

Pest

Le parc du Prater

Le parc du Prater de Vienne : entre nature et divertissement

« Je regrette de ne pouvoir te parler encore que des plaisirs d’hiver de la population viennoise. Le Prater, que je n ‘ai vu que lorsqu’il était dépouillé de sa verdure, n’avait pas perdu pourtant toutes ses beautés ; les jours de neige surtout, il présente un coup d’oeil charmant, et la foule venait de nouveau envahir ses nombreux cafés, ses casinos et ses pavillons élégants, trahis tout d’abord par la nudité de leurs bocages. Les troupes de chevreuils parcourent en liberté ce parc où on les nourrit, et plusieurs bras du Danube coupent en îles les bois et les prairies. À gauche commence le chemin de Vienne à Brünn. À un quart de lieue plus loin coule le Danube (car Vienne n’est pas plus sur le Danube que Strasbourg sur le Rhin). Tels sont les Champs-Élysées de cette capitale… »
Gérard de Nerval (1808-1855), Voyage en Orient, IX, « Introduction, suite du Journal » par M. Gérard de Nerval, à un ami, Vers l’Orient, Troisième édition, revue, corrigée et augmentée, Tome premier, Paris, Charpentier, Librairie-Éditeur, 1851

   On s’y rend facilement par les moyens de transports ou à bicyclette, seul ou en famille pour jouir de l’atmosphère festive et populaire de ses attractions foraines, de sa légendaire et historique Grande-Roue sans laquelle Vienne ne serait pas Vienne et de ses cafés et restaurants mais aussi pour ses élégantes allées très fréquentées en toutes saisons par les sportifs et les promeneurs et sa nature préservée qui s’étend jusqu’au Danube et au quartier de Freudenau, un des ports de la ville. Peut-être certains se souviendront-ils à l’occasion de leur promenade que le Prater fut aussi un haut-lieu des débuts de la démocratie, de la musique, de la chanson mais aussi de tous les genres musicaux et de l’histoire du cinéma viennois. D’autres, amateurs de suspens, préfèreront l’ambiance effervescente des courses hippiques du Wiener Trabennverein et se rendront à l’hippodrome classé monument historique tout proche de la Kriau pour y assister. L’atmosphère plus paisible du golf de Freudenau qui, comme les stades de football, a également empiété sur le Prater d’origine, invite les pratiquants de ce sport à savourer des heures de détente aux lisières de la zone industrielle.

Le Prater dans l’histoire et dans les arts

Comme tout bon Viennois Mozart eut l’occasion d’aller se promener dans le grand parc du Prater.

MOZART, Wolfgang Amadeus (1756-1791)
Gehn wir im Prater, gehn wir in d’Hetz (Allons au Prater…)
Canon KV 558 en si bémol majeur (2 septembre 1788)
https://youtu.be/BoL2NUnldDU 

Le Prater est mentionné dans des sources écrites de la Renaissance en l’an 1403. Il occupe alors une superficie bien plus importante que celle d’aujourd’hui et une grande partie des terrains sont des marécages dus à la présence de plusieurs bras Danube. Ces terrains appartiennent à divers monastères et paroisses.

Chasse au Prater, collection de la Bibliothèque Nationale d’Autriche, Vienne

En 1560, l’empereur Maximilien II de Habsbourg (1527-1576), fait clôturer ces bois et ces prés et les transforme en réserve de chasse réservée aux membres de la Maison des Habsbourg. La noblesse n’est autorisée à s’y rendre qu’au mois de mai, et ce bien évidemment « sans pistolet ni chien ».
Peu après son couronnement, le jeune monarque Joseph II (1741-1790), fils aîné de Marie-Thérèse d’Autriche et de François de Lorraine décide en 1766 d’ouvrir une partie du parc au public sauf la Hirschau qui demeure interdite et est réservée à l’élevage du gibier.

Cerfs en hiver dans le parc du Prater, 1840, collection de la Bibliothèque Nationale d’Autriche, Vienne

Ce qui n’empêche nullement certains visiteurs de franchir la clôture pour y organiser des rencontres galantes et discrètes ou éventuellement pour s’y battre en duel en toute tranquillité. Cette ouverture au public du Prater fut suivie par un réel engouement des Viennois pour ce nouvel espace accessible et, par beau temps, de longues files de fiacres s’y rendent. Toute la ville ou presque se donne alors rendrez-vous au Prater.
Joseph II fait également bâtir la Lusthaus (La maison du plaisir) par un architecte autrichien d’origine française qu’il apprécie, Isidore Canevale (1730-1786). Le terrain choisi fut celui d’une cabane de chasse, aux abords d’un ancien bras du Danube, le Wiener Wasser qui a été par la suite transformé en plan d’eau.

Dans le parc du Prater, 1810, collection de la Bibliothèque Nationale d’Autriche, Vienne

Le nouveau bâtiment fut surélevé pour éviter les inondations fréquentes et destructrices. Les nombreuses parois vitrées et les portes ont été dessinées afin de permettre à la nature de pénétrer facilement dans le bâtiment. Les murs sont peints avec une couleur verte. On s’y donne rendez-vous, on y discute, mange, joue, on y écoute de la musique, flirte… Cinq allées partant de ce bâtiment sont aménagées et complètent l’allée principale, ce qui permet également à l’empereur de mieux  faire surveiller son peuple. La Lusthaus et ses abords abritent une grande fête en 1814 organisée en l’honneur de la victoire sur Napoléon, manifestation à laquelle les soldats autrichiens de retour chez eux sont conviés.
La Lusthaus abrite toujours un excellent restaurant ainsi qu’un espace où sont organisées de nombreuses manifestations culturelles.
www.lusthaus-wien.at

La Lusthaus pavoisée pour les fêtes de 1814, collection de la Bibliothèque Nationale d’Autriche, Vienne

Les grands cafés du Prater

  Les premiers cafés et restaurants du Prater remontent au XVIIIe siècle. Trois établissements sont érigés dans les années 1786 sur l’allée principale. Le premier propose initialement des concerts de musique classique. Beethoven s’y produit en 1814, Joseph Lanner en 1824. Mal géré ou déficitaire, l’établissement change 21 fois de propriétaire entre 1854 et 1938 et sera détruit par les bombardements alliés en 1945.
Le deuxième café était encore plus vaste et plus chic que le premier. C’est à la valse que sont dédiés les concerts qui s’y dérouleront au XIXe siècle. Johann Strauss junior et ses deux frères le fréquente à plusieurs reprises. À côté du bâtiment principal se trouvent une salle de billard, un buffet, un grand salon avec son propre scène pour un orchestre, quatre autres salons ainsi qu’un un jardin d’hiver. L’établissement subit le même sort que le premier café à la fin de la seconde guerre mondiale.
Le troisième café fonctionne toute l’année. De grandes fêtes y sont également organisées, auxquelles participent des musiciens célèbres. Ce café est transformé en « Singspieltheater » pouvant accueillir jusqu’à 5 000 personnes (1871). L’entrepreneur et impresario Anton Ronacher (1841-1892) rachète le restaurant en 1877 et y fait représenter des opérettes et des spectacles de variétés. Le café est lui aussi touché par les bombardements à la fin de la seconde guerre mondiale et définitivement démoli en 1962 pour laisser la place au « Brunswick Bowling Hall ».

La Schweizerhaus, une institution gastronomique viennoise

« J’étais hier au Prater  en compagnie du vice-chancelier, le comte Schönhorn. C’est un parc ravissant  à l’étendue resplendissante. Nous avons jugé bon de quitter la grande allée à cause de la poussière et de nous diriger vers la forêt. Nous nous sommes arrêtés dans une petite auberge qui, d’après mon compagnon, s’appelle « Zur Schweizer Hütte ». Il y a des centaines d’années, un ermite vendait ici du poisson et des champignons aux chasseurs impériaux qui venaient s’y reposer. Les domestiques étaient des Suisses du Sundgau, réputés pour l’excellence et la loyauté de leur conduite, et le nom « SchweizerHütte » aurait été conservé depuis cette époque. Le propriétaire actuel est un homme d’un grand calme qui fait frire habilement des petits poissons à la broche et sert un délicieux jus de sureau que nous avons bu dans deux cruches … »
Lady Worthley Montaigu, 1766

   La Schweizerhaus a été construite en 1868 sur l’emplacement de la  « Zur Schweizer Hütte« , un lieu fréquenté initialement par des chasseurs originaires de Suisse (d’où son nom) qui y recevaient l’aristocratie du Saint Empire Romain Germanique. Elle est rachetée en 1920 par un jeune boucher de 19 ans d’origine tchèque, Karl Kolarik (1901-1993). Celui-ci y installe une cuisine qui permet aux clients d’observer la préparation des plats. Le bâtiment est détruit à son tour pendant les bombardements alliés de 1945. La famille Kolarik reprend ses activités en 1947 accueillant sa clientèle dans un ancien wagon de la Grande Roue et dans une cabane en bois de vigneron.  Ce restaurant saisonnier (de mi-mars à fin octobre), une des adresses gastronomiques les plus populaires pour les amateurs de cuisine viennoise et bohémienne copieuse accompagnée de bières légendaires, demeure dans la possession de la même famille depuis 1920.
www.schweizerhaus.at

   Outres de nombreux et  impressionnants feux d’artifice qui sont tirés régulièrement depuis un emplacement spécifique du Haut-Prater, toutes sortes de tentatives et expériences scientifiques, parfois réussies, ont eu lieu dans le cadre du parc. Après le britannique Charles Hyam et l’artificier autrichien Johann Georg Stuwer en 1784, l’aéronaute français Jean-Pierre Blanchard (1753-1809) tente d’effectuer le premier vol libre en ballon depuis l’Autriche mais c’est d’abord un échec. Le public qui a du payer un droit d’entrée, est en colère et l’aéronaute doit être protégé de la foule par la police. Le 6 juillet 1791, il réussit toutefois à s’envoler du Prater jusqu’à Groß-Enzersdorf sur la rive gauche du Danube. Puis c’est au tour de l’horloger et génial inventeur Jakob Degen (1760?-1848) de s’envoler avec une machine volante à ailes mobiles actionnées par ses propres forces le 13 novembre 1808, réussissant le premier vol libre au-dessus du Prater. Huit ans plus tard, en 1816, le même Degen qui a inventé entretemps une hélice mécanique, fait monter un premier hélicoptère (sans pilote) jusqu’à une hauteur de 160 mètres.

Inauguration du Danube régularisé à Vienne, sources l’Illustration

   Les grands travaux de régulation du Danube dans les années 1870 permettent la disparition quasi totale des marécages. À l’occasion de la grande Exposition universelle de Vienne en 1873, une partie des terrains du Prater sont défrichés et de nouveaux chemins sont aménagés pour les promeneurs.

Pavillon de Perse, exposition universelle, 1873, collection du Wien Museum

Les bâtiments construits pour l’Exposition Universelle seront par la suite démolis, à l’exception de quelques-uns d’entre eux qui sont transformés en ateliers et loués à des artistes. Les autres bâtiments seront partiellement détruits par des bombardements en 1945. Le parc du Prater se trouve en zone d’occupation soviétique après la seconde guerre mondiale mais les Russes autorisent les Britanniques à y accéder et à y organiser des courses hippiques.

August Schäffer (1833-1916), En revenant de l’exposition universelle, huile sur toile, 1875, collection de la Galerie Nationale Autrichienne, Vienne

Le quai du Prater (Praterkai) a été aménagé en zone industrielle vers la fin du XIXe siècle. La zone de Freudenau est transformée en port fluvial. Des résidences sont construites le long du canal du Danube, un ancien bras du fleuve aménagé et des villas sont édifiées pour héberger de riches industriels anglais venus en Autriche profiter de la croissance économique. Ces derniers affectionnent particulièrement le Prater, car ils peuvent y pratiquer leurs sports favoris comme le cricket.

L’entrée de « Venedig in Wien », photo de 1895, Collection de la Bibliothèque Nationale d’Autriche, Vienne

Le parc d’attractions

Gabor Steiner (1858-1944), directeur de théâtre, impresario et créateur du parc d’attractions Venedig in Wien (Venise à Vienne), inauguré en 1895, fait construire en 1897 la Wiener Riesenrad (Grande Roue de Vienne), un an avant le cinquantième anniversaire du règne de l’empereur François-Joseph de Habsbourg par les ingénieurs britanniques Walter Bassett Bassett (1864–1907) et Harry Hitchins.

La Grande Roue historique en 1897 avec ses trente nacelles, collection de la Bibliothèque Nationale d’Autriche, Vienne

Elle est fermée durant la premier guerre mondiale, sert comme poste d’observation militaire et faillit être détruite en 1916 mais le coût prohibitif de sa démolition incite le nouveau propriétaire des lieux à y renoncer. Elle brûle à l’occasion des bombardements de la ville en 1944 et sera reconstruite en 1953 en n’intégrant toutefois que 15 des trente nacelles qui équipaient la Grande Roue Viennoise d’origine. Elle est alors restituée aux héritiers d’Édouard Steiner, propriétaire qui en avait été dépossédé en 1938 à l’occasion de la promulgation de lois antisémites lors de l’Anschluss

La discrète église Maria Grün, lieu de de pèlerinage

À l’opposé du parc d’attraction, presque invisible, la discrète petite église Maria Grün, cachée dans son écrin de verdure près de l’allée d’Aspern et du Danube du Danube fut autrefois un haut-lieu de pèlerinage. Elle a été construite sur les plans de Josef Münster (1869–1946), architecte de la ville de Vienne en 1924 et consacrée le 21 décembre de la même année. Le bâtiment a été endommagé à plusieurs reprises pendant la seconde guerre mondiale par des bombardements qui visaient la zone industrielle et le port voisin de Freudenau. Restaurée par la suite elle fut réouverte au service religieux en 1948. Elle possède un orgue depuis 1985 et a été de nouveau entièrement rénovée en 1989. Maria Grün reste une destination privilégiée de pèlerinage pour les habitants d’origine croate de Vienne et du Burgenland.

L’église Maria Grün, photo droits réservés

Le Prater et le cinéma
   La plupart des toutes premières projections et spectacles cinématographiques ont lieu à Vienne en 1896 dans le cadre du parc d’attractions « Venise à Vienne » ouvert en 1895. Mais ce n’est qu’au tout début du XXe siècle que sont construites au Prater des petites salles de cinémas indépendantes. Gustav Münstedt diffuse des films dans une  salle adjacente de sa « Prater Hütte » à partir de 1904 puis dans la grande salle. 5 cinémas jouissent d’une situation de monopole jusqu’en 1920, année où est inauguré la salle de cinéma du cirque Busch dans les anciens locaux de celui-ci. Toutes les salles  à l’exception du Lustspieltheater seront détruites en 1945 par les bombardements alliés.

Le Prater dans le patrimoine  littéraire, cinématographique et musical : une féconde source d’inspiration

Le Prater et les prairies alluviales danubiennes, ces « espaces du bonheur pas cher », cadres d’idylles ou d’intrigues, champs géographique d’expérimentation de tous les possibles, du bonheur le plus pur mais aussi le plus kitsch, cultivé à merveille par les classes populaires ou du désespoir le plus profond et d’expression de frustrations, de déviations, apparaissent régulièrement dans les romans, romans policiers, nouvelles, pièces de théâtre, récits et poèmes d’auteurs autrichiens et étrangers. Quelques-uns d’entre eux sont traduits en français parmi lesquels La Ronde, Le sous-lieutenant Gustel d’Arthur Schnitzler (1862-1931), La nuit fantastique, L’amour d’Erika Ewald de Stefan Zweig (1881-1942), Le Flambeau dans l’oreille – Histoire d’une vie 1921-1931 d’Elias Canetti (1905-1994), Un autre Kratki-Baschik (récit) d’Heimito von Doderer (1896-1966), Ashantee de Peter Altenberg  (1859-1919),  Histoire d’une fille de Vienne racontée par elle-même de Josephine Mutzenbacher (1906), roman érotique attribué postérieurement à Felix Salten (1869-1945), Le Tabac Tresniek de Robert Seethaler (1966).
Quant à Ödon von Horváth (1901-1938), auteur qualifié de « dégénéré » par les Nazis et dont ils brûleront les livres en 1933, il fait de ces prairies alluviales précisément l’un des cadres de sa pièce Légendes de la forêt viennoise (Geschichten aus dem Wienerwald, 1931) dans lequel les protagonistes, petits-bourgeois et commerçants de Josefstadt, déshabillés brutalement de leur verni comportemental et social superficiel, sont livrés à leurs attirances pulsionnelles. Là encore le kitsch s’invite et triomphe au milieu de cette farce tragicomique danubienne cruelle. Horváth emmène dans un épilogue pathétique ses personnes au paroxysme de leurs trivialité jusque dans le décor naturel et romantique de la Wachau, à Dürnstein, un des lieux favoris d’excursion des Viennois par bateau.
Dans La pianiste d’Elfriede Jelinek « l’interdit social tissé par sa mère ne laisse chez Erika qu’une soupape, la rupture clandestine des digues, l’irruption des pulsion » (Pierre Burleaud, « L’idylle des prairies perverties » in Danube-Rhapsodie, Images, Mythes et représentation d’un fleuve européen, Grasset, 2001, p. 168). Là encore le Prater sert de cadre au voyeurisme et à l’assouvissement des pulsions de son héroïne. « Elle part en chasse dans les « gorges goulues » de prairies désertes, dans cette steppe incertaine où « le paysage s’étend à perte de vue, eu au-delà encore, jusqu’à des pays étrangers [la Slovaquie et la Hongrie, autrefois dans l’empire autrichien]. Jusqu’au Danube, au port pétrolier de Lobau [rive gauche, un territoire de prairies alluviales conquis par la ville industrielle au XXe siècle], au port de Freudenau. [port d’hiver et port commercial de Vienne, sur la rive droite, au-delà du Prater vers l’aval]. Le port aux grains de Albern. La jungle à l’entour du port de Albern. Puis l’Eau-Bleue et le cimetières des Sans-Noms [Namenslos Friedhof]. (Pierre Burleaud, idem, p. 169). Comme le souligne P. Burleaud, l’élément liquide « joue là son rôle métaphorique: écoulement, inondation, vagues et flots. » (Pierre Burleaud, idem  p. 169).
Le Prater, autrefois haut-lieu de fêtes mais aussi de prostitution, et ses éléments naturels n’exorcisent t-ils pas le besoin de liberté d’habitants d’un pays tourmenté par son passé récent,  et qui n’a gardé de son ancien et immense territoire s’étendant auparavant jusqu’à la mer Adriatique, qu’une partie d’un grand fleuve emportant des souvenirs de grandeur déchue.

Quelques films :

Merry-go-round (Erich von Stroheim, 1923)
Pratermizzi (Gustav Ucicky, 1927)
Prater (Willy Schmidt-Gentner, 1936)
WiennerinnenSchrei nach Liebe (Kurt Steinwendner, 1952)
Im Prater blüh’n wieder die Bäume (Hans Wolff, 1958)
Lo Strangolatore di Vienna (Guido Zurli, 1971)
Exit… nur kein Panik (Franz Novotny, 1980)
Malambo (Milan Dor, 1984)
The living Daylights (John Glen, 1987)
Der Prater – Eine wilde Geschichte, documentaire (Manfred Corrine, 2008)
Der Räuber (Benjamin Heisenberg, 2010)
Der Prater, documentaires en trois parties (Peter Grundei, Roswitha Vaughan, Ronald Vaughan, 2016)
Mein Prater, reportage pour la télévision (Franz Gruber, Andreas Dorner, 2017)
G’schichten aus dem Wiener Prater, documentaire  (Thomas Rilk, musique Ernst Molden, 2017)

Quant à la Grande-Roue emblématique, elle figure aussi dans de nombreux films de cinéastes ayant pris pour cadre Vienne et son patrimoine culturel comme Le Troisième Homme de Carol Reed (1949), d’après le scénario et le roman de Graham Greene et Tuer n’est pas jouer (1987) de John Glen qui fut lui-même assistant monteur pour le Le Troisième Homme.

En littérature… (langue allemande) et en musique

« Im Prater blühn’ wieder die Bäume » (« Au Prater les arbres refleurissent »), chanson viennoise de Robert Stolz (1880-1975)
https://youtu.be/g4ibJ7FLMHs 

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Le Prater en musique
   « Le Prater est un contrepoint de Vienne, c’est le plus ancien parc d’attractions d’Europe, et c’est une immense salle de décompression, une salle d’illusion, une salle de promesses dans laquelle on peut laisser le quotidien de la ville derrière soi. La définition du Viennois ne peut se passer du Prater, le Prater fait partie de lui-même. »
Zusana Zapke, historienne de la musique, Wien-Museum magazine, mars 2020

   Le Prater est une histoire dans l’histoire de la musique de Vienne. Dans ce parc, ses établissements gastronomiques et ses lieux de distraction se sont croisés, se croisent et parfois se mélangent les amateurs de la valse, du foxtrot, du jazz, de la chanson viennoise (Wienerlieder), de la « Schrammelmusik » et du Singspiel si populaires, de l’opérette, de la musique pop, aujourd’hui du rap et hip hop…. Tout y est concentré, y compris toutes les formes de musique innovantes et les plus expérimentales. L’histoire de la valse s’est aussi déroulée dans le parc du Prater avec les fils Strauss, Joseph Lanner et des compositeurs locaux. D’autres musiciens ont dédié à celui-ci quelques-unes de leur oeuvres comme Ralph Benatzky, Emmerich Kálmán, Franz Lehar Edmund Eysler, Robert Stolz avec sa célèbre chanson et musique de film « Im Prater blühn wieder die Bäume » (« Au Prater les arbres refleurissent ») composée en 1916. Aucun parc au monde n’a engendré un tel élan musical !

 Vienne, ses faubourgs, le Prater et le Danube…

   « Un petit bras du Danube sépare la Léopoldstadt ou ville de Léopold, de Vienne propre. On y trouve quelques rues larges et droites, le superbe jardin Augarten et le bois charmant dit le Prater. Le faubourg et le joli quartier de Jaegerzeil, semblable aux anciens boulevards de Paris, sont situés sur une île au nord de la ville. Tous les autres s’étendent sur une ligne demi-circulaire qui va de sud-est à nord-ouest.
   Les deux faubourgs de Weissgoerber et d’Erberg, peuplés de grands manufacturiers, s’étendent le long du Danube à l’est de la ville ; entre ces faubourgs est le palais d’été du comte Razumowsky avec un jardin anglais, vis-à-vis le Prater. Les points de vue sont si bien pris, que le prince de Ligne a dit du possesseur de ce lieu charmant : « Il a su faire entrer tout le Prater  dans son jardin… »
   « L’Augarten, dont Joseph II ouvrit l’entrée au peuple, offre un coup d’oeil imposant par la magnificence un peu monotone, à la vérité, de ses grandes allées d’arbres, bien couvertes et bien alignées. Devant un vaste édifice qu’on trouve à l’entrée, et qui, sous de grandes galeries très bien décorées, présente au peuple de Vienne un grand nombre des restaurateurs, est une place circulaire, environnée de hauts marronniers où l’on trouve toute sorte de rafraîchissements. Les allées de l’Augarten conduisent à un cours, le long duquel règne une agréable prairie. Cette partie du jardin est environnée d’une terrasse au pied de laquelle coule le Danube. De ce point élevé, l’oeil parcourt des bois et des habitations champêtres, une foule de hameaux et de villages semés dans de riants vallons. Des groupes de collines couronnées de bocages, contrastent avec de vastes prairies où paissent de nombreux troupeaux. Cette scène d’enchantement est terminée par la vue de Brigitt. Cette forêt, qui forme la partie sauvage et romantique du jardin, s’étend à une lieue, et est traversée, dans toute sa longueur, par le Danube dont les bords offrent de délicieuses promenades. À l’entrée de ce bois, sur l’une des rives du fleuve, nombre de maisonnettes procurent au peuple qui s’y promène en foule, les jours de fêtes surtout, les plaisirs de la bonne chère, assortis à l’aisance plus ou moins grande de ces diverses classes.
   Les cabanes sont également répandues dans les prairies et sur le rivage du fleuve. Les instruments qui se font entendent dans toutes les parties du bois ajoutent à la gaité qu’inspire la table.
   En traversant le Danube qui sépare cette partie de la forêt, on trouve sur la partie opposée où ce fleuve se divise en plusieurs branches, un grand nombre d’île, les unes ombragées par des bois épais, d’autres couvertes de bocages riants ou de prairies émaillées. Toutes sont animées par le chant de divers oiseaux et par les bondissements des cerfs, des daims, des chevreuils. À l’extrémité de la forêt disparait entièrement le Danube pour faire place à à un charmant hameau composé de petites maisons à un seul étage, agréablement construites et peintes en dehors.
   Malgré la réunion de tant d’agréments dans le jardin d’Augarten et dans ses dépendances, il est moins varié que le Prater. C’est un vaste pré, couvert de forêts que partage une belle allée d’une lieue de long. Sur l’un des côtés, le seul qui soit fréquenté, cette forêt présente l’aspect d’un village, par un grand nombre de maisonnettes et de cabanes ajustées dans les bois. Ce sont des cafés turcs, chinois, italiens, anglais ; ce sont des salles de bal, de billard : tout cela est peint et décoré de mille manières. Sous l’ombrage se mêlent, avec une agréable confusion, princes, militaires, bourgeois, moines, grisettes : la cour elle-même vient s’y populariser. Les jolies femmes ne s’y montrent qu’au soleil couchant. Outre les cabanes consacrées au plaisir de la gourmandise, une infinité de tables sont répandues ça et là dans le bois, et l’on y sert toutes sortes de rafraîchissements. Les sons du cor, de la flûte, et d’autres instruments à vent se font entendre dans toutes les parties du bois.
   Pendant qu’on s’y livre à la joie des milliers de voitures de toute espèce qui rivalisent de rapidité dans leur course, des chevaux barbes, anglais, espagnols, traversent en tout sens la grande allée par laquelle on entre dans le bois, et qui aboutit à un pavillon, le but de ces courses. On retrouve là le Danube, et sur ses bords, un cours planté d’arbres.
   Pour ajouter au charme de cette promenade, on y donne, dans diverses occasions, de superbes feux d’artifice ; un bel amphithéâtre particulier est consacré à ce divertissement. Chaque allée des avenus de la forêt offre des perspectives ingénieusement ménagées, telles que la vue des hameaux, de quelques parties de la ville, du fleuve et de la montagne.
Ajoutons que cinq cents cerfs, très peu timides, tantôt se promènent à côté des voitures, et tantôt s’enfuient en bondissant à travers les bois.
   Certes, ce Prater est bien autre chose que le pitoyable bois de Boulogne ou les monotones Champs-Élysées de Paris… »
Conrad Malte-Brun, ANNALES DES VOYAGES, DE LA GÉOGRAPHIE ET DE L’HISTOIRE, 1810

   « Le Prater est, pour les Viennois, ce que sont les Champs-Élysées pour les Parisiens, Hyde-Park pour les Anglais. C’est là que la fashion, noble et bourgeoise, se plaît dans la belle saison, à parader, soit à cheval soit en voiture, dans tout l’éclat de toilettes qui empruntent à nos modes leur élégance et leur caprice. Le Prater est à deux cents pas du faubourg du Jaegerzeil, situé sur la même île que le Leopoldstadt et le superbe jardin d‘Augarten. De magnifiques prairies, des faisanderies bien boisées se rencontrent là, ensemble. Du temps de Joseph II, les daims, les sangliers y vivaient de compagnie. Les accroissements considérables de ce parc sont dus particulièrement à ce monarque. Je ne sais quel courtisan voulait qu’il en interdit l’entrée au peuple pour que les grands seigneurs n’y trouvassent que leurs pairs. « Eh mon dieu ! répliqua le prince, il me faudrait donc, pour ne rencontrer que les miens, aller, vivant, m’enfermer dans les caveaux des Capucins. » Il fit détourner un bras du Danube qui séparait le faubourg du Parc. Hors de Jaegerzeil quatre grandes avenues conduisent au Prater : deux à gauche sont peu fréquentées, la troisième, qui aboutit au château d’où partent, dans les fêtes, les feux d’artifice, l’est beaucoup. C’est là que des guinguettes de formes gracieuses, construites en bois et dont le seuil offre plusieurs tables, invitent les promeneurs à se reposer. On y joue, on y boit, on y mange à l’ombre de majestueux arbres, sous les rameaux desquels l’artisan et le petit bourgeois oublient leurs soucis et rêvent quelquefois le bonheur. La quatrième est livrée à la haute aristocratie ; les piétons y trouvent, comme aux Tuileries, des chaises pour se reposer, des cafés, en plus grand nombre et peut-être aussi plus élégants, pour s’y rafraîchir et jouir de la vue des équipages armoriés, des brillantes cavalcades qui, à certains jours, se pressent en ce lieu. C’est en avril, mai, septembre et octobre, et surtout le lundi de Pâques que le Prater est envahi par la foule opulente et titrée. C’est là que les princes, les courtisans, les riches seigneurs luttent de magnificence ; c’est là que les jeunes dandys appartenant au beau monde, viennent déployer toute leur science hippique et faire admirer les allures superbes de leurs destriers dont la généalogie n’est pas moins noble que la leur.
   Le lundi de Pâques est pour le Prater ce qu’étaient, pour les Champs-Élysées, les jours de Long-Champs, quand nous avions encore un Long-Champs… »
Le Danube illustré, Édition française revue par H.-L. Sazérac., H. Mandeville, Libraire-Éditeur, Paris, 1849, pp. 12-13

« À Vienne, le dimanche qui suit la pleine lune du mois de juillet de chaque année, ainsi que le jour d’après, est un véritable jour de fête, si tant est qu’une fête ait jamais mérité ce nom. Le peuple en est le visiteur et l’acteur tout en un ; et si des gens du monde s’y rendent, ce ne peut être qu’en leur qualité de membre du peuple. Il n’y a là aucune possibilité de se distinguer ; du moins en était-il ainsi il y a quelques années encore.
Ce jour-là, la Brigittenau, reliée à l’Augarten, à la Leopoldstadt et au Prater par une suite ininterrompue de distractions, fête sa kermesse. Entre deux Sainte-Brigitte, le peuple des ouvriers compte ses bonnes journées. Longtemps attendue, la fête des saturnales finit par arriver. Alors la bonne et paisible ville est saisie par le tumulte. Une marée humaine remplit les rues. Bruits de pas, murmures de gens en train de converser que vient traverser ici où là une exclamation bruyante. Les différences sociales ont disparu ; civils et soldats se côtoient  dans ce mouvement. Aux portes de la ville, la poussée s’accroît. Après avoir gagné, perdu, puis regagné du terrain, on parvient enfin péniblement à s’extraire. Mais le pont du Danube offre de nouvelles difficultés. Victorieux là encore, deux flots qui se croisent l’un au-dessus de l’autre, le vieux Danube et la houle toujours plus grosse du peuple, le Danube coulant vers son ancien lit tandis que le flot du peuple, échappé à l’étranglement du pont, se déverse tel un vaste lac mugissant, submergeant tout sur son passage. Un nouvel arrivant trouverait ces signes inquiétants. Mais il n’y a là que joyeuse effervescence, plaisir déchaîné.
Déjà, entre la ville et le pont, des charrettes d’osier se sont avancées pour les véritables hiérophantes de la fête que sont les enfants des domestiques et des ouvriers. Surchargées, elles n’en fendent pas moins au grand galop la marée  humaine qui s’entrouvre juste devant elle pour se refermer aussitôt après, insouciante et indemne. Car il existe à Vienne une alliance tacite entre les voitures et les hommes  : ne pas écraser, même en pleine course, et ne pas se faire écraser, même si l’on ne fait pas attention le moindre du monde… »
Franz Grillparzer, Le musicien des rues, Éditions Jacqueline Chambon, Paris, 2000, traduction de Jacques Lajarrige, publié en allemand dans l’Almanach Iris en 1848  

   « Le Prater, qui vit les chasses des prince au Moyen-Âge et fut ouvert dès 1766 au public, a été un parc admirable, et le reste, parce qu’il est très vaste, en ses parties préservées : il a vu défiler toutes les étoiles de Vienne et passer plus d’une fois, dans l’hiver 1930, un promeneur qui était Robert Musil. Mais on y a construit un stade, un hippodrome, les encombrants bâtiments de la Foire de Vienne (au-delà desquels on accède à des terrains vagues et à des fabriques qui longent le Canal du Danube, où quelques chalands, portant parfois des noms russes, sont à l’ancre). Et le « Wurstlprater », le Prater de la Grande-Roue, le célèbre Lunapark, n’a été reconstruit après la guerre que très partiellement et de façon, dit-on, trop organisée. Il est vrai qu’un dimanche d’avant-printemps n’y offre pas un spectacle très gai. Il y avait là quelques rares touristes, des soldats, des amoureux, des familles, un public clairsemé ; des garçons tournaient sur les tournantes pistes de « karting », l’air hébété; à côté de stands de tir presque vides, des Hongrois (vrais ou faux émigrés de 1956 ou revenants de l’Empire) vendaient des spécialités de leur pays. Dans le soir qui tombait, du haut de rochers de carton anfractueux, de souples squelettes invitaient la clientèle à un voyage au pays de l’horreur ; un manège tournoyait encore, dont les sièges étaient des vases de nuit de fer blanc bosselé. Dans le coin des enfants, près d’un petit train immobile et vide, qu’était censé conduire un mannequin de cire emprunté à une vitrine de mode, une réplique minuscule de la Grande-Roue s’élevait, emportant lentement dans les airs, mue ç bras d’homme ou peu s’en faut, un seul couple de clients assis face à face dans une nacelle ; un gros homme au visage jaune et bouffi, vêtu de noir, impassible (peut-être un fripier comme on en croise encore dans la Judengasse ?) et une petite fille. Ils ont dû faire deux fois, trois fois leur tour dérisoire ; quand la nacelle était au sommet de sa course, elle ne s’élevait guère plus haut que les arbustes voisins. Ils ne disaient mot. La petite fille n’eut pas un sourire… »
Philippe Jaccottet, Autriche, L’Âge d’Homme, Lausanne, 1966

Eric Baude pour Danube-culture, révisé janvier 2021 © Danube-culture, droits réservés

Sources :
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DEWALD Christian, LOEBENSTEIN, Christian, SCHWARZ, Werner Michael, Wien in Film, Stadtbilder aus 100 Jahren, Wien Museum, Czernin Verlag, Vienne 2010
DEWALD, Christian, LOEBENSTEIN, Michael, Prater, Kino, Welt. Der Wiener Prater und die Geschichte des Kinos, Verlag Filmarchiv Austria, Wien, 2005

GRILLPARZER, Franz, Le musicien des rues, Éditions Jacqueline Chambon, Paris, 2000, traduction de Jacques Lajarrige, publié en allemand dans l’Almanach Iris en 1848
JACCOTTET, Philippe, Autriche, L’Atlas des Voyages, Éditions Rencontre, Lausanne, 1966
Begleitende Broschüre zur Sonderausstellung « LiteraTOUR durch 250 Jahre Prater »vom 24.10.2016 bis Ende Februar 2017, für den Inhalt verantwortlich: Mag.arch. Georg Friedler, Textzusammenstellung DDr. Gertraud Rothlauf, Ausgabe ,1/2016, Bezirksmuseum Leopoldstadt, Wien

MALTE-BRUN, Conrad, ANNALES DES VOYAGES, DE LA GÉOGRAPHIE ET DE L’HISTOIRE ; OU COLLECTION des Voyages nouveaux les plus estimés, traduits de toutes les langues européennes ; Des Relations originales inédites, communiquées par des Voyageurs Français et Etrangers ; Et des Mémoires Historiques sur l’origine, la Langue, les Moeurs et les Arts des Peuples, ainsi que le Climat, les Productions et le Commerce des Pays jusqu’ici peu ou mal connus ; ACCOMPAGNÉES D’un Bulletin où l’on annonce toutes les Découvertes, Recherches et Entreprises qui tendent à accélérer les progrès des Sciences Historiques, spécialement de la Géographie, et où l’on donne des nouvelles des Voyageurs et des extraits de leur Correspondance.Avec des Cartes et des Planches gravées en taille-douce, PUBLIÉES PAR M. MALTE-BRUN, Correspondant de l’Académie Italienne, de la Société d’Émulation de l’Île-de-France, et de plusieurs autres Sociétés savantes et littéraires, Seconde Édition, revue et corrigée.TOME HUITIÈME., À PARIS, Chez F. Buisson, Libraire-Editeur, rue Gilles-Coeur, n° 10., 1810
ÖHLINGER, Walter (Herausgegeben), Die Pläne der K.K. Haupt- und Residenzstadt Wien von Carl Graf Vasquez, Edition Winlker-Hermaden, Schleinbach, 2011

Wiener Prater, Wikipedia
www.bezirksmuseum.at
www.wienmuseum.at

Prater, 1888, atelier Hans Neumann, collection de la Bibliothèque Nationale d’Autriche, Vienne

Le Danube et le métronome de Johann Nepomuk Maelzel

    Après avoir reçu une éducation musicale complète et atteint un excellent niveau comme pianiste, J. N. Maelzel déménage à Vienne en 1792 où il se lie d’amitié avec de nombreux musiciens et compositeurs de la capitale impériale parmi lesquels le jeune Ludwig van Beethoven qui s’intéresse de près à ses inventions, à ses instruments de musique mécanique et à ses étonnants automates…
   Au faîte des inventions du musicien et théoricien français Étienne Loulié (1654-1702), inventeur du chronomètre, de l’Allemand J. B. Stoeckel et du Hollandais Dietrich Nikolaus Winkel (1777-1826) auquel il rend visite et qui, selon les propos de Winkel, lui aurait dévoilé le secret de son appareil. De retour à Vienne Maelzel déposera en 1816, après avoir mis au point son propre instrument, un brevet à son nom pour l’invention du métronome. Beethoven écrit pour saluer celle-ci un petit canon humoristique à quatre voix qu’il intitule « Ta ta ta lieber Mälzel, leben Sie Wohl! Banner der Zeit, großer Metronom! » (« Ta ta ta, Cher Maelzel, Ta ta ta Vivez très bien ! Ta ta ta Découverte du siècle, Ta ta ta Grand métronome!« ), woO 162 dans lequel il parodie le rythme régulier et implacablement mécanique de l’appareil.

Métronome Maelzel, Paris 1815, Vienne collection du Kunsthistorisches Museum, Sammlung alter Musikinstrumente, photo libre de droits

   Si le métronome semble faire presque l’unanimité au moment de son invention son prestige déclinera pourtant au cours du XIXe siècle. En témoigne l’avis du chef d’orchestre Édouard Colonne en 1882 : « Le métronome est un instrument fort utile pour vous donner la moyenne du mouvement et vous empêcher de vous en écarter grossièrement. Mais quand votre sentiment n’est pas d’accord avec lui, n’hésitez pas à le mettre de côté, car votre propre sentiment, bon ou mauvais, vaudra certainement mieux que ses froides indications qui ne sont que des approximations. » (Édouard Colonne à un musicien, 22 juillet 1882, Aix-les-Bains). Le métronome ne fera pas bon ménage avec la musique romantique et ses (parfois) excès de rubato tout comme avec la valse, si chère à nos amis viennois.
   Maelzel, inventeur prodigue, construira aussi un panharmonicon, un instrument de musique automatique capable de jouer tous les différents registres d’une harmonie militaire par la mise en jeu d’un soufflet et de rouleaux mécaniques. Beethoven l’a utilisé dans sa composition « La Victoire de Wellington« , opus 91 (1813). Il rendra également hommage à Maelzel dans le second mouvement de sa huitième symphonie.

Le Panharmonicon, L’illustration, 1846

   L’inventeur réalisera pour son ami musicien différents appareils acoustiques afin de l’aider à affronter sa surdité ainsi qu’un automate à trompette, une poupée parlante avec des yeux mobiles. Il rachètera au fils de Wolfgang von Kempelen (1734-1804), ingénieur à la cour impériale de Vienne, écrivain, peintre et joueur d’échec, un joueur d’échec mécanique déguisé en Turc qu’il restaurera et avec lequel il fit le tour du monde mais qui semble avoir été l’une des plus grandes supercheries de son époque. Napoléon joua contre lui en 1809 au château de Schönbrunn.
Cette histoire a inspiré à Edgard Allan Poe son récit « Le joueur d’échecs de Maelzel » (traduction de Charles Baudelaire, Histoire grotesques et sérieuses, Éditions Michel Lévy frères, Paris, 1871).

 « Ta ta ta lieber Mälzel, leben Sie Wohl! Banner der Zeit, großer Metronom! » (L. van Beethoven) :
https://youtu.be/GVHYtaKREAc

Eric Baude  pour Danube-culture, novembre 2020, © droits réservés

La Schrammelmusik : un répertoire viennois d’une grande popularité au bord du Danube

Le Schrammel Quartett

Kaspar Schrammel, le père des deux musiciens, nait en 1811 près du petit village de Litschau dans la région du Waldviertel (Basse-Autriche). Il joue dès l’âge de onze ans dans l’harmonie locale et améliorera ses modestes revenus de tisserand en participant à des fêtes de village et des célébrations religieuses. Sa première femme, Josepha Irschik avec laquelle il s’est marié en 1832, meurt en 1837 à l’âge de 25 ans de la maladie des tisserands.

Kaspar Schrammel (1811-1895), tisserand, clarinettiste et compositeur

Il déménage en 1846 avec son premier fils Konrad (1833-1905)1 dans la banlieue de Vienne, s’installant en 1846 à Neulerchenfeld2, une commune qui fait depuis 1891 partie de Vienne et est intégrée à l’arrondissement d’Ottakring. Neulerchenfeld est déjà à l’époque un haut lieu de la musique populaire. La commune compte un peu plus de cinq mille habitants en temps ordinaire mais accueille certains dimanches et jours de fêtes dans ses auberges et tavernes jusqu’à seize mille spectateurs !

Hanns (Johann) Schrammel (1850-1893)

Kaspar Schrammel se remarie avec la chanteuse de musique populaire Aloisia Ernst. De cette union naissent deux garçons, Johann et Joseph. Kaspar Schrammel se rendra très tôt compte des des dons musicaux de ses deux fils avec lesquels il forme en 1861 un trio et joue à l’occasion de l’anniversaire de ses cinquante ans dans une auberge locale. Après un premier apprentissage du violon avec Ernst Melzer, il les inscrit malgré des difficultés financières familiales au conservatoire de Vienne où Johann3 et Joseph étudient avec Joseph Hellmesberger (1828-1893) et Karl Heißler (1823-1878).

Josef Schrammel (1852-1895)

Chacun des deux fils prend ensuite provisoirement un chemin différent, Johann joue dans diverses formations (orchestres de théâtre, de musique de salon viennoise) ou dirige des harmonies pendant son service militaire quand son frère Joseph se produit comme interprète de musique populaire dans des auberges et des tavernes et voyage à plusieurs reprises professionnellement au Moyen-Orient. Johann se marie en 1872 avec Rosalia Weichselberger et Joseph avec Barbara Prohazka (1855-?) en 1874.

Le krach de la bourse de de Vienne en 1873 entraine une sérieuse détérioration des conditions de la population et des musiciens d’orchestre classique bien plus importante que celles de leurs collègues interprètes de musique traditionnelle. Aussi la proposition de Johann à son frère Joseph de fonder leur propre formation est-elle bienvenue et peut se concrétiser en 1878. Le trio intègre le (Kontra)guitariste F. Draskovits et prend le nom de Nussdorfer Terzett (1878-1884). F. Draskovits cède sa place à l’excellent Anton Strohmayer (1848-1937), considéré comme le meilleur (Kontra)guitariste de Vienne un an plus tard. La formation joue essentiellement dans les auberges (Heuriger) du village viticole de Nussdorf au bords du Danube. Joseph tient la place de premier violon et Johann de second.

Le Schrammel Terzett au bal des lingères, caricature de 1883

Le Schrammel Terzett comme le public l’appelle familièrement s’adjoint à partir de 1884 les services de l’excellent clarinettiste (petite clarinette en sol, instrument surnommé pour son inimitable sonorité suave « picksüßes Hölzl ») Georg Dänzer (1848-1893).

Le Schrammel Quartett

Le quartette continue tout d’abord à se produire à Nussdorf et sa popularité ne cesse de croître. Le public qui assiste enthousiaste aux concerts de l’ensemble auxquels se joignent régulièrement des chanteurs amateurs comme le cocher Josef Bratfisch (1847-1892), des Jodler, des siffleurs et  des coiffeurs, provient de toutes les classes sociales de la société viennoise de l’époque.

Josef Bratfisch (1847-1892), cocher, chanteur populaire et siffleur, ami des frères Schrammel. Il devient le cocher du prince héritier Rodolphe de Habsbourg et son « confident » jusqu’à sa mort en 1889, photo collection Bibliothèque Nationale d’Autriche, Vienne 

En plus de leurs productions dans les auberges de Nussdorf et plus particulièrement à la taverne « Schöll », Himmelstraße (aujourd’hui au 4, Kirchengasse, dans le XIXe arrondissement de Vienne), les musiciens interprètent à d’autres occasions des danses traditionnelles viennoises et participent également aux grands bals populaires de la capitale comme ceux des fripouilles, des cochers ou des lingères…

Johann-Strauss junior, caricature de Franz-Xaver Gaul (1837-1906), Musée historique de la ville de Vienne, 1880

Johann Strauß junior (1825-1899), se déplace en 1884 pour écouter la formation des frères Schrammel. Au lieu de l’heure prévue,  le compositeur des valses de  « Sur le beau Danube bleu » restera longtemps sur place et transmettra au retour, dans une lettre adressée à Johann Schrammel, ses plus hautes appréciations du jeu et du répertoire des musiciens. Johann lui dédicace en remerciement de ses éloges sa valse « Im Wiener Dialekt« . En 1886 c’est Hans Richter (1843-1916), alors Maître de chapelle de la cour de Vienne et chef de l’Orchestre philharmonique qui invite le Schrammel Quartett pour l’anniversaire du centième concert de la formation symphonique.

Hans Richter (1843-1916)

Dans un courrier aux musiciens de sa formation le chef d’orchestre écrit : « Vous devez écouter les incomparables valses merveilleusement interprétées par le célèbre Schrammel Quartett. Je ne peux pas mieux formuler mon invitation. »

Le Schrammel Quartett dont la réputation a désormais franchi les frontières, part en tournée au début de l’année 1889 et joue à Graz, Meran, Maribor, Celje, Ljubljana, Trieste, Venise, Abaccia, Fiume, Görz, Bolzano, Innsbruck, Klagenfurt, Münich, Salzbourg et  Linz. Les voyages à Londres et Paris sont annulés en raison du mauvais état de santé persistant de Johann Schrammel mais la saison bat son plein dans les tavernes de Nussdorf et dans la capitale. À l’automne les musiciens sont acclamés à Brno, Olomouc, Opava, Ostrava et Wroclaw.

Georg Dänzer quitte la formation pour des raisons de santé, en 1891. La petite clarinette en sol est alors remplacée par un autre instrument typiquement viennois, l’accordéon (Knöpferlharmonika) d’Anton Ernst (1862-1931) ce qui n’altère en rien le succès de l’ensemble. Mais  Anton Strohmayer arrête à son tour de jouer avec le Schrammel Quartett à la fin 1892. Karl Daroka le remplace. Un projet de voyage aux États-Unis (Chicago) est envisagé. Puis Johann Schrammel, de plus en plus malade du coeur, cesse de jouer et mourra désargenté en juin 1893. Josef continue quelques temps à se produire avec un autre violoniste. En octobre les musiciens sont de retour de l’exposition universelle de Chicago. Après encore de nombreux concerts avec ses nouveaux partenaires, les frères Daroka et l’accordéoniste Anton Ernst, une « Schrammelfest » en l’honneur de Johann, sous le patronage du compositeur et chef d’orchestre Carl Michael  Ziehrer (1843-1922), Josef Schrammel décèdera à son tour à l’automne 1895. Les deux musiciens avaient tous les deux quarante-trois ans et sont enterrés au cimetière de Hernals où ils avaient précédemment déménagé. Ils ont laissé en héritage un répertoire considérable donnant à celui-ci ses lettres de noblesse et faisant sa renommé. Johann Schrammel a, à lui tout seul, composé 274 oeuvres parmi lesquelles les marches « Wien bleibt Wien » (dédicacée à la ville de Vienne), « Kunst und Natur« , « Wiener Künstler« , des valses telle « Im Wiener Dialekt », dédiée à Johann Strauss junior, des musiques de bal populaire et de divertissement, de nombreuses polkas, des lieders en dialecte local dont les textes font l’éloge des différentes atmosphères et lieux viennois (Prater, les cafés…) ou sont parfois anecdotiques, critiques voire moralistes.

Les frères « Schrammeln » et leurs formations ont occupé une place unique dans la vie musicale viennoise en s’étant fait entendre et apprécier de toutes les classes sociales de leur époque et en jouant dans pratiquement tous les établissements populaires de la ville et de ses faubourgs dont la Rotonde et les cafés du Prater ainsi que dans les châteaux et palais de l’aristocratie autrichienne comme ceux du prince Kinsky et de l’un de leurs mécènes attentifs, le prince héritier Rodolphe de Habsbourg   (1858-1889) dans ses résidences d’Orth/Donau et de Mayerling, au sud de Vienne où le prince héritier se suicidera (sera assassiné ?) le 30 janvier 1889. Leur musique rend en quelque sorte un hommage aux nombreux musiciens populaires viennois et musiciens de rues qui les ont précédés, harpistes, violoneux, joueur de cornemuse, chanteurs, siffleurs, fondateurs de la tradition des musique populaires viennoises.

Eric Baude, Danube-culture, 2 novembre 2020, droits réservés

Le Prince Héritier Rodolphe de Habsbourg avec sa femme la princesse Stéphanie de Belgique, photo Géruzet Frères,  collection Archives d’État autrichiennes

  Notes :
 1 Violoniste et joueur d’orgue de barbarie
2 C’est à Neulerchenfeld qu’est né Josef Leitgeb, corniste virtuose ami de J. Haydn et de la famille Mozart. J. Haydn aurait écrit son concerto pour cor pour ce musicien et  Mozart  ses quatre concerti pour cor et orchestre ainsi que probablement son quintette pour cor et quatuor à cordes.
3 Johann Schrammel y prend aussi des leçon de chant

Oeuvres (sélection) de Johann Schrammel :
Marches : Dornbacher Hetz, Kronprinz Rudolf-Marsch, Kunst und Natur, Wien bleibt Wien, Wr. Künstler…
Valses : Im Wr. Dialekt, Nußdorfer-Walzer, Weana Gmüath, Wie der Schnabel g’wachsen ist…
Danses et Lieders : Wr. Heurigen-Tänze 1. und 2. Parthie, D-Lieder, B-Lieder
Musiques de bal :  Busserl-Polka, Frühlingsgruß an Pauline, Im Kaffeehaus, Kreuzerl-Polka, Wr. Fiaker-Galopp…
Lieder : Die Dankbarkeit, Der Schwalbe Gruß, Der Frieden auf der Welt, Was Oesterreich is’’…

Oeuvres (sélection) de Josef Schrammel :
Marches : Purkersdorfer Marsch, Sultan-Marsc
Valses : Die Nußdorfer, Dornbacher Vergnügungs-Walzer,
Danses :  Wr. Tänze,
Musiques de bal : Pester Polka, Bei guter Laune, Quadrille de Terpsichore, Antoinetten-Polka
Lieder : Der Weaner is allweil leger, Mit Herz und Sinn für unser Wien, op. 27 Vindobona die Perle von Österreich! (textes de texte de C. Schmitter ), Die Rose von Orth (texte de Josef Weyl).

La Schrammelmusik

La Schrammelmusik est un terme générique pour désigner différentes formes et pratiques de musique populaire viennoise (valses, marches, polkas, galops, chansons et accompagnement de chansons) interprétées par de petits ensembles de musique de chambre caractéristiques et avec une instrumentation spécifique. Le terme dérive du nom de famille de deux frères violonistes, Johann et Josef Schrammel, dont la formation était appelée «Die Schrammeln» par les Viennois et dont la réputation légendaire d’interprètes et de compositeurs a donné au fil des ans le nom à ce genre musical dans la capitale autrichienne. Jusqu’alors la tradition était de nommer les ensembles d’un terme neutre tels que le National Quartett, le Volksmusik Quartett, l’Elite Quartet… ou selon les noms des interprètes ou de leurs fondateurs comme le Quintette Dänzeret Strohmayer, Gebrüder Butschetty (Les frères Butschetty),  de localités (D’Grinzinger, D’Dornbacher) ou encore de salles de concert das lesquelles ces ensembles se produisaient (Woodcock Trio, Maxim Quartet)… Le terme de Schrammelquartett ou Schrammelterzett ne s’est imposé qu’à partir des années 1920 et plus particulièrement après la seconde guerre mondiale. Le terme de Schrammelmusik s’est peu à peu répandu au-delà des frontières de Vienne et a été également adopté par des ensembles de musique alpins mais sans qu’il y ait toutefois intégration des éléments musicaux viennois spécifiques dans leur pratique.

Accordéon viennois (Knöpferlharmonika), photo droits réservés

La Schrammelmusik désigne aujourd’hui une grande variété d’ensembles instrumentaux, mais la formation spécifique traditionnelle se compose d’au moins trois musiciens, un ou deux violons et une guitare basse ou « Kontragitarre ». Peuvent s’y joindre un accordéon et ou une petite clarinette en sol ou en fa, une flûte piccolo, et plus rarement une harpe et une cithare. Le quatuor original des frères Johann et Josef Schrammel se composait de deux violons, une « Kontragitarre » et une clarinette en sol (pour renforcer la voix du 1er violon). La plupart des ensembles de Schrammelmusik étaient composés de deux violons, d’un accordéon et d’une « Kontragitarre », instrumentation la plus courante avec sa variante à trois musiciens, le  Schrammelterzett  à un seul violon jusque dans la première moitié du XXe siècle. Quant au Salon-Schrammeln il doit être considéré comme une forme à part qui, en faisant appel à des instruments de divertissement et de danse comme le piano, l’harmonium, la batterie, la contrebasse, le saxophone… a abordé un répertoire beaucoup plus élargi.

Autre instrument typiquement viennois, la « Kontragitarre », photo droits réservés

Les tout débuts de ce genre musical qui prendra plus tard le nom de Schrammelmusik remonte aux années 1830. Les principaux interprètes et compositeurs du XIXe siècle ont été les frères Staller, Johann Mayer, Johann Schmutzer, Josef Weidinger, Anton Debiasy, Alois et Anton Strohmayer, Alexander Katzenberger, Johann et Josef Schrammel, Anton Turnofsky, V. Stelzmüller, Jakob Schmalhofer et Josef Winhart. Pour le XXe siècle jusqu’à 1945 les noms de Rudolf Strohmayer, Karl Resch, Karl et Josef Mikulas, R. Kemmeter, Anton Pischinger s’imposent tout comme ceux des ensembles Grinzinger, Maxim Quartet, Original Lanner Quartet et le Kemmeter-Strohmayer Trio. Lukas Kruschnik, B. Lanske, A. Kreuzberger, L. Babinski, K. Zaruba, W. Wasservogel avec le Faltl-Kemmeter-Schrammeln ont dominé la scène de la Schrammelmusik après la seconde guerre mondiale.

Nussdorf et la rue Kahlenberg

Les lieux où se produisaient ces musiciens qui se sont toujours considérés comme des musiciens traditionnels, étaient principalement les tavernes (Heuriger), les caveaux et les auberges des villages de la banlieue de la périphérie de la capitale parmi lesquels Nußdorf, Grinzing, d’où la superposition avec le terme de Heurigenmusik, les bars du centre-ville et les établissements de divertissement comme certains grands cafés du Prater où se produisirent de nombreux interprètes de ce genre musical. La musique n’était pas destinée à être dansée mais à être simplement écoutée. Le répertoire des ensembles était à l’origine purement instrumental, répertoire auquel on adjoint à la fin du XXe siècle des chanteurs et des comédiens. Dans les années 1920, pour la première fois, des musiciens des grands orchestres philharmoniques et des musiciens traditionnels constituent des quatuors de Schrammelmusik pour des manifestations sous forme de concerts dans des salles de musique classique.

Des musiciens classiques viennois ont manifesté un nouvel intérêt pour la Schrammelmusik à partir des années soixante. Les ensembles Spilar-Schrammeln et le Quatuor Schrammel classique de Vienne ont remis au goût du jour l’utilisation de la petite clarinette en sol. Les œuvres populaires des frères Johann et Josef Schrammel et de leurs contemporains ont trouvé une nouvelle popularité. Dans les décennies qui suivirent des quatuors de Schrammelmusik ont été fondés et se produisent lors de concerts dans des salles viennoises prestigieuses comme le Konzerverein et le Konzerthaus. La grande Schrammelfest sur la place de l’Hôtel de Ville de Vienne en 1993 et ​​les pique-niques Schrammel dans le Burggarten de Vienne de 2000 à 2002 ont permis à ce répertoire populaire d’être réhabilité et considéré par le public comme une expression incontournable de la culture traditionnelle viennoise. Il y avait plus de 30 quatuors de Schrammelmusik à Vienne au début du XXIe parmi lesquels les excellents Philharmonia Schrammeln, Symphonia Schrammeln, Neue Wiener Concert Schrammeln,Wiener Art Schrammeln, Malat Schrammeln, Thalia Quartet

En compagnie des frères Schrammel, gravure de Theodor Kupfer, 1886

Sources :
BÖCK, Alois, DEUTSCH Walter, Das Werk der Brüder Schrammel, Einführung und Verzeichnis, Folge 1, Die Märsche, 1993, Verlag Hans Schneider, Wien

DIRTMAN, Kurt, Schrammelmusik, Edition Kaleidoskop, Graz, Wien ,Köln, 1981
EGGER, Margarethe Egger: Die « Schrammeln » in ihrer Zeit, Heyne, München 2000
MAILLER, Hermann, Schrammelquartett, Ein Buch von vier wiener Musikanten, Wiener Verlag, Wien, 1945
SANER, Jacqueline, Die Gebrüder Schrammel, Werdegang einer musikalischen Familie und die Entwicklung eines Stilbegriffs, Universität, Wien, 2013 (Diplomarbeit)

www.biographien.ac.at, Austrian Centre for Digital Humanities and Cultural Heritage
KORNBERGER,Monika/WEBER, Ernst Art. « Schrammel, Familie », in: Oesterreichisches Musiklexikon online, Zugriff: 4.11.2020 https://www.musiklexikon.ac.at/ml/musik_S/Schrammel_Brueder.xml
www.daswienerlied.at
www.wienerlied.org
www.wienervolksliederwerk.at
www.radiowienerlied.at
http://www.volkstanz.at

(suite…)

Vienne et le Danube : la fontaine de Pallas Athéna du parlement autrichien et les quatre divinités fluviales de l’ancien empire des Habsbourg

   La construction de cette fontaine, conçue initialement par Theophil Hansen, n’a commencé qu’en 1898 suite à une controverse sur un premier projet qui prêtait à polémique et qui fut rejeté. La fontaine est inaugurée en 1902. Les sculptures en marbre de Laa an der Thaya (Basse-Autriche) ont été réalisées par Carl Kundmann (1838-1919) pour Athéna, l’Elbe et la Moldau, celles du Danube et de l’Inn par Hugo Haerdtl (1846-1918) et les deux statues des pouvoirs législatif et exécutif par Josef Hermann Tautenhayn (1837-1911).

La fontaine de Pallas Athéna devant le Parlement autrichien, photo libre de droits

   Au centre de cette fontaine, debout sur une colonne antique, avec une lance dans la main gauche et la déesse de la victoire Niké dans la main droite se tient la déesse grecque de la sagesse Athéna.3 De part et d’autre du pied de la colonne sont assises sur des socles à la stabilité évidente, deux personnages féminins, allégories du pouvoir législatif et exécutif avec pour le pouvoir législatif à gauche un livre de loi à gauche et pour le pouvoir exécutif à droite, un glaive tenu de la main droite debout entre ses jambes .

    Quatre sculptures dominant deux bassins surélevés et se référant aux dieux ou demi-dieux de la mythologie grecques, enfants d’Okeanos et de Thétys4, son épouse et personnifiant les quatre principaux fleuves de l’Empire autrichien, reposent en dessous des allégories du pouvoir législatif et exécutif. Elles sont entourés de par et d’autre de chérubins ailés chevauchant des dauphins.  

   Faisant face au boulevard du Ring qui ceinture le centre historique de Vienne, les deux premières statues, une déesse et un dieu, symbolisent le Danube (Die Donau) et son affluent l’Inn (Der Inn) tandis que de l’autre côté, leur tournant le dos, deux autres déesses, dont les regards semblent contempler le Parlement, représentent l’Elbe (Die Elbe) et la Moldau (Vltava).5

L’Inn (à gauche) et le Danube, photo, droits réservés

   L’Inn apparaît sous la forme d’un dieu à demi allongé, aux cheveux et à la barbe abondants, en pleine force de l’âge, au corps puissant, musclé et dénudé jusqu’au bassin que couvre un large manteau. Il appuie son flanc gauche sur une amphore couchée de laquelle s’écoule de l’eau. Son regard est tourné, par dessus son épaule, vers sa partenaire, die Donau (le Danube). 

Die Donau (Le Danube), une déesse sûre d’elle-même et confiante dans sa propre condition féminine.

   Le fleuve qui porte le genre féminin en langue allemande, cours d’eau le plus long de la monarchie autrichienne, est ici symbolisé par une élégante déesse au torse et à la poitrine harmonieux et nus. On peut y percevoir une apothéose des courbes évoquant les nombreux méandres et bras secondaires du fleuve sur une grande partie de son cours. Une étoffe plissée s’enroule à la hauteur de son avant-bras gauche et recouvre une grande partie de sa jambe droite. La tête penchée et tournée vers l’Inn, sa main droite touchant son épaule dans un geste sensuel, elle semble rayonner de dynamisme, d’ouverture et de confiance en elle, jouant à l’évidence de par son attitude et son expression un rôle déterminant dans sa rencontre  et son dialogue avec son partenaire, une posture éminemment féministe à laquelle la plupart des femmes du XIXe ne pouvait encore accéder.

Elbe und Moldau : une communauté sereine

Les allégories de l’Elbe et de la Moldau se tiennent quant à elle face au bâtiment du Parlement. Elles sont sculptées sur le modèle des anciennes représentations de la déesse Aphrodite, protectrice de l’amour, de la beauté, du plaisir et de la procréation. La Moldau s’appuie sur l’épaule et le bras droit de l’Elbe, s’abandonnant à celle-ci dans une confiance absolue. Il émane des attitudes de ces deux sculptures se tenant par leurs mains reposant sur une amphore couchée d’où s’écoule également de l’eau en abondance et similaire à celle se trouvant au milieu de l’Inn et du Danube, une grâce et une tendresse féminine ainsi qu’un sentiment d’humeur paisible et joyeuse donnant l’impression d’une communauté familiale sereine et cultivée.

 L’Elbe et la Moldau (Vltava), photo © Manfred Werner-Tsui, droits réservés

   À contrario de la plupart des représentations allégoriques habituelles symbolisant le Danube qu’on trouve le long du fleuve et dont la statue du célèbre Danubius de la fontaine d’Albrecht (Albrechtsbrunnen) devant le palais de l’Albertina réalisée par Moritz von Loehr (1810-1874)et inaugurée en 1869 est un des exemples les plus flagrants de la puissance dominatrice que l’homme a attribué la plupart du temps aux grands fleuves, on  se trouve ici dans une toute autre dimension.

Le Danube et Vienne (Vindebona), fontaine d’Albrecht (Albrechtsbrunen), photo © Benoît Prieur – CC-BY-SA

L’intention des allégories fluviales de la fontaine de Pallas Athéna est avant tout de valoriser l’élément féminin, et à travers celui-ci, d’évoquer une atmosphère imprégnée d’amour pour la vie qu’engendre leur présence. Le message délivré insiste également sur la nécessité d’une unité intérieure et de cohésion des différents territoires traversés par les fleuves considérant ceux-ci comme les membres d’une même famille appartenant à la monarchie autrichienne.

Eric Baude, pour Danube-culture, © droits réservés, avril 2020

Notes :
1 Le style néo-grec du bâtiment n’est pas sans rappeler le Walhalla, un monument à la gloire de la civilisation germanique édifié à la demande du roi Louis I
er de Bavière ( ) sur les plans de l’architecte Leo von Klenze (1784-1864) entre 1830 et 1842 et situé sur une colline de la rive gauche du Danube allemand, à la hauteur de la petite cité de Donaustauf. Ou encore le bâtiment de l’Assemblée Nationale (Palais-Bourbon) à Paris.
2 Theophil Edvard von Hansen, d’origine danoise, naturalisé autrichien et anobli par l’Empire des Habsbourg, fut l’un l’un des architectes les plus actifs de son temps dans la capitale autrichienne. Inspiré par l’architecture grecque de l’Antiquité et son séjour à Athènes, il est connu pour ses réalisations du Konzertverein, prestigieuse salle de concerts de l’Orchestre philharmonique de Vienne et également salle de bal à l’acoustique quasi idéale, de la bourse, de l’Académie des Beaux-arts, du Musée d’histoire militaire…
3 Le sculpteur a-t-il voulu consciemment que la déesse de la sagesse tourne le dos au parlement ? Certains Viennois en ont fait un sujet de plaisanterie, laissant entendre que  la sagesse n’était pas une vertu majeure du parlement autrichien…
4 Père de tous les fleuves et ainé des Titans, fils d’Ouranos (le ciel) et de Gaïa (la terre). Okeanis et Thétys donnèrent naissance à une très nombreuse descendance  ainsi qu’en témoignent Hésiode dans sa Théogonie :
« Téthys donna à l’Océan des Fleuves au cours sinueux, le Nil, l’Alphée, l’Éridan aux gouffres profonds, le Strymon, le Méandre, l’Ister [Le Danube] aux belles eaux, le Phase, le Rhésus, l’Achéloos aux flots argentés, le Nessus, le Rhodius, l’Haliacmon, l’Heptapore, le Granique, l’Ésépus, le divin Simoïs, le Pénée, l’Hermus, le Caïque aux ondes gracieuses, le large Sangarius, le Ladon, le Parthénius, l’Évènus, l’Ardesque et le divin Scamandre.
Téthys enfanta aussi la troupe sacrée de ces Nymphes qui, avec le roi Apollon et les Fleuves, élèvent sur la terre l’enfance des Héros ; c’est Zeus lui-même qui les chargea de cet emploi : Pitho, Admète, Ianthé, Électre, Doris, Prymno, Uranie semblable aux dieux, Hippo, Clymène, Rhodie, Callirhoë, Zeuxo, Clytie, Idye, Pasithoë, Plexaure, Galaxaure, l’aimable Dioné, Mélobosis, Thoë, la belle Polydore, Cercéis au doux caractère, Pluto aux grands yeux, Perséis, Ianire, Acaste, Zanthé, la gracieuse Pétréa, Ménestho, Europe, Métis, Eurynome, Télestho au voile de pourpre, Crisia, Asia, l’agréable Calypso, Eudore, Tyché, Amphiro, Ocyroë et Styx qui les surpasse toutes, telles sont les filles les plus antiques de l’Océan et de Téthys ; il en existe beaucoup d’autres encore, car trois mille Océanides aux pieds charmants, dispersées de toutes parts, habitent la terre et la profondeur des lacs, race illustre et divine ! Autant de Fleuves, nés de l’Océan et de la vénérable Téthys, roulent au loin leurs bruyantes ondes : il serait difficile à un mortel de rappeler tous leurs noms ; les peuples qui habitent leurs rivages peuvent seuls les connaître. »
Hésiode, Théogonie, traduction de l’abbé Bignan, 1841
5 La Moldau est le nom allemand pour désigner la Vltava, fleuve désormais tchèque qui prend sa source dans la Forêt de Bohême (Šumava) et qui après avoir traversé Prague, conflue avec l’Elbe en Bohême du Nord à la hauteur de la ville de Mělník.
6 Les allégories des affluents du Danube (Inn, Salzach, Enns, Traun, Morava, Mur, Raab, Tisza, Sava, Drava) sont de Johann Meixner (1819-1872). Les statues de l’Inn et de la Drava ont été installées dans le Burgarten. La Morava a disparu.

Bibliographie :
Renate Wagner-Rieger, (sous la direction de), « Die Wiener Ringstraße. Bild einer Epoche », in Die Erweiterung der Inneren Stadt Wien unter Kaiser Franz Joseph, Band 1, Steiner, Wiesbaden, 1969-1981
Renate Wagner-Rieger, (sous la direction d, « Die Wiener Ringstraße, Bild einer Epoche », in  Die Erweiterung der Inneren Stadt Wien unter Kaiser Franz Joseph, Band 4, Steiner, Wiesbaden, 1969-1981
Felix Czeike, Wien, « Kunst und Kultur-Lexikon », in Wien, Stadtführer und Handbuch, Süddeutscher Verlag, München, 1976,
Felix Czeike, Wien, « Innere Stadt, Kunst-und Kulturführer », Wien, Jugend und Volk, Dachs-Verlag, Wien 1993
Gerhardt Kapner, « Freiplastik in Wien », Wien, Jugend & Volk, Wien 1970
Justus Schmidt, Hans Tietze, Dehio, A. Schroll, Wien (Bundesdenkmalamt: Die Kunstdenkmäler Österreichs), 1954
Emmerich Schaffran, Wien, Ein Wegweiser durch seine Kunststätten, 1930
www.parlament.gv.at

Photo © Lilienfeld, droits réservés 

Une pagode bouddhiste, symbole de la paix au bord du Danube viennois

   La construction du stupa par des moines japonais de l’ordre Nichiren Nipponzan-Myohoji a été réalisée entre 1982 et 1983 d’après les plans de l’architecte autrichien Franz Richard Schnabel. La cérémonie d’ouverture a eu lieu le 25 septembre 1983 en présence du fondateur de cet lignée bouddhiste de l’ordre Nipponzan Myōhōji, Nichidatsu Fujii  (1885-1985), de nombreux représentants de diverses traditions bouddhistes et des personnalités autrichiennes.

   L’ordre bouddhiste Nichiren Nipponzan Myōhōji (日本 妙法 寺), issu a été fondé en 1917, à l’âge de 33 ans par le moine japonais Nichidatsu Fujii (1885-1985). Nichiren (1222-1282), de son vrai nom Zenni Chimaro, est une des grandes personnalités du bouddhisme japonais médiéval, ayant vécu pendant une période d’aspiration générale de réforme du bouddhisme institutionnel. Le matin du 28 avril 1253, au sommet d’une montagne proche du monastère du Mont Hiei, face à l’horizon et au soleil levant, Nichiren a prononcé d’une voix puissante le mantra, « Nam Mu Myoho Renge Kyo ». Le même jour, après avoir exposé sa doctrine à ses frères, il est contraint de s’enfuir. Ce moine, fils de pécheur réformateur itinérant, s’est entièrement dévoué à la diffusion du Sûtra du Lotus dans un contexte environnemental (tremblements de terre, inondations, famines…) politique et social (révolte, complots…) particulièrement difficile. Il est même condamné à mort mais un miracle lui permet d’en réchapper.

Nichiren (1222-1282), temple de Kuon-ji, Japon

Parabole de la Tour aux trésors du Sûtra du lotus : « Dans les époques impures faites de terreurs et de dangers, nous proclamerons le Sûtra suprême. […] Assurément, il y aura des hommes malveillants, qui nous ridiculiseront et nous abuseront, nous assaillirons avec des armes et des bâtons. Tout cela nous l’endurerons avec persévérance ».

   À l’heure actuelle, le bouddhisme Nipponzan Myōhōji comprend environ 1 500 moines et moniales ainsi que des sympathisants laïcs dans le monde entier. Les principales actions du programme de consolidation de la paix de cet ordre sont des marches pour la paix comme la commémoration de la fin de la Seconde Guerre mondiale, les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki (6 et 9 août 1945) ou pour protester contre la prolifération des armes nucléaires, l’érection de pagodes de la paix dans le monde (quatre-vingt à l’heure actuelle) et des récitations de sutras individuelles et collectives comme le Nam(u) Myō hō ren ge kyō ( 妙法 蓮華経), nom sacré du Sûtra du Lotus Myoho Renge Kyo, 妙法連華経, la phrase rituelle exacte ou mantra, selon la terminologie bouddhique, étant Nam Myoho Renge Kyo (南無妙法蓮華経), en français « Que l’adoration soit au Sûtra de la Loi Merveilleuse ».

 Siddhārtha Gautama avec son cocher Channa et son cheval Kanthaka, photo Danube-culture, droits réservés

    Le stupa mesure environ 28 mètres de haut. La figure centrale du Bouddha représente Bouddha Shakyamuni, les 7 bas-reliefs illustrent des scènes de la vie de Siddhārtha Gautama, de sa naissance à son éveil et de ses enseignements jusqu’à sa mort.

Photo Danube-culture, droits réservés

   La Pagode de la Paix est ouverte au public et accueille régulièrement des manifestations bouddhistes et culturelles ainsi que la cérémonie de commémoration du bombardement atomique de Nagasaki le 9 août 1945, trois jours après celui d’Hiroshima, les deux bombardements faisant plusieurs centaines de milliers de morts.

Temple bouddhiste de la Pagode de la paix, Vienne, photo Danube-culture, droits réservés

Le moine Gyosei Masunaga devant le temple bouddhiste de la Pagode de la paix

   À proximité du stupa se trouve également un temple bouddhiste animé par le moine japonais Gyosei Masunaga. Gyosei Masunaga est né en Mandchourie en 1945. Cette région du nord-est de la Chine d’aujourd’hui était alors occupée par le Japon et fut libérée par les troupes soviétiques. Lui-même ainsi que sa famille ont vécu de près les conséquences de la deuxième guerre mondiale.

   Gyosei Masunaga souhaitait devenir homme d’affaire comme son père mais lors d’un voyage en Inde, il rencontre celui qui allait devenir son futur maître, Nichidatsu Fujii. Il choisit alors de devenir moine bouddhiste de l’ordre japonais Nipponzan-Myōhōji. 

Photo Danube-culture, droits réservés

  Chaque année, fin mai on célèbre également à la Pagode de la paix la Fête du Vesakh, fête dédiée à la commémoration de la naissance, de l’illumination et de la mort du Bouddha. Le festival annuel de la pagode de Vienne a également lieu à la fin du mois de juin.

Eric Baude, Danube-culture, avril 2020, droits réservés

La Pagode de la paix, en étroite symbiose avec le Danube, dans le quartier de Wien-Freudenau, photo Danube-culture, droits réservés

Bibliographie :
www.peacepagoda.net
GIRA, Denis, Comprendre le bouddhisme, Bayard, Centurion, 1989.
Le Sûtra du Lotus, suivi du Livre des sens innombrables et du Livre de la Contemplation de Sage-Universel, traduction de Jean-Noël Robert, Fayard, 1997
MASAHARU, Anesaki, Nichiren. Le moine bouddhiste visionnaire, Myoho, 2006, en langue anglaise, Harvard University Press, 1916
Nichiren Daishonin Gosho Zenshû, 1952, traduction française : Lettres et traités de Nichiren, ACEP, 1992.
VALAT, Rémy, Nichiren, article de Japon infos du 9 avril 2012
www.infosjapon.com

Stupa de lumière sur le Danube, Pagode de la paix, Vienne, photo Danube-culture, droits réservés

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