Vienne et le Danube

Vienna gloriosa

« Du temps de l’Empereur Soliman, la forteresse de Vienne ne devait avoir qu’un simple mur. Mais pareille à la gazelle qui a pu s’échapper à temps des mains des chasseurs, les mécréants ont depuis réuni toutes leurs forces, construit et consolidé tant et tant la forteresse qu’elle offre aujourd’hui une défense semblable au gog et magog et paraît puissante au-delà de toute description… »
« Le long de la rive du Danube, la place forte a une double ligne de remparts, chacun de deux à cinq pieds de large, solides et protégés par de puissants murs de briques. Le soubassement du mur extérieur du côté du Danube consiste en d’énormes blocs de pierre, gros comme la coupole d’un établissement de bains ou le corps d’un éléphant de Mengelûs. Ce front sur le Danube mesure en tout deux mille pieds de long et est défendu par dix bastions conteant chacun mille mécréants en poste. Pourtant les murs du côté de l’eau sont bas, là où le fleuve coule car on ne redoute rien  qui vienne de cet endroit. Entre les deux murailles passe une assez large rue avec des échoppes en roseaux, des cabanes misérables à la vérité, faites de branchages et de vieilles planches. À l’intérieur, des mécréants pauvres y proposent toutes sortes de marchandises en fer, du charbon de bois et un fourbis innommable. »
Evliyâ Çelebi (1611-1684?), voyageur et explorateur ottoman.
Im Reiche des goldenen Apfels. Des türkischen Weltenbummlers Evliyâ Çelebi, denkwürdigen Reise in das Giaurenland und in die Stadt und Festung Wien anno 1665, Graz, Vienne, Cologne, 1987

Le deuxième siège de Vienne par les armées ottomanes, gravure de Stefano (Mozzi) Scolari, 1683, source Wien Museum

« Vienne, Capitale de toute l’Autriche, & célèbre par la résidence qu’y ont fait depuis longtemps les Empereurs. Elle tire son nom du Wien ou Widn, ruisseau qui coule à l’Occident de ses murs. Selon mes propres Observations (car je ne rapporterai que celles que j’ai faites moi-même), elle est au 48. degré & 14 minutes de Latitude. »
Louis Ferdinand Marsigli (1658-1730), Comte de, Description du Danube, depuis la montagne de Kalenberg en Autriche, jusqu’au confluent de la rivière Jantra dans la Bulgarie, Contenant des Observations géographiques, astronomiques, hydrographiques, historiques et physiques ; par  Mr. Le Comte Louis Ferd. de Marsigli, Membre de la Société Royale de Londres, & des Académies de Paris & de Montpellier ; Traduite du latin., [6 tomes], A La Haye, Chez Jean Swart, 1744

   Ce plan appartenant aux Archives d’État de Turin (Archivio di Stato di Torino, « Carte topografiche e disegni, Camerale Piemonte, Tipi articolo 663, Cartella 400) », date probablement des années 1566-1569. Il montre les fortifications de Vienne, avec une  grande partie des paysages fluviaux environnants comme les îles du Danube, le bras viennois du fleuve et son affluent la Wien (à droite). Il s’agit de la plus ancienne carte connue montrant non seulement l’aire urbaine de Vienne, mais aussi  ses environs vus du ciel.

« Vienne est située dans une plaine, au milieu de plusieurs collines pittoresques. Le Danube, qui la traverse et l’entoure, se partage en diverses branches qui forment des îles très agréables ; mais le fleuve perd lui-même de sa dignité dans tous ces détours ; et il ne produit pas l’impression que promet son antique renommée. Vienne est une ville assez petite, mais environnée de faubourg très spacieux ; on prétend que la ville, renfermée dans les fortifications, n’est pas plus grande qu’elle ne l’était quand Richard Cœur de Lion fut mit en prison non loin de ses portes. »
Baronne Germaine de Staël, De l’Allemagne, Londres, 1813, Charpentier, Paris, 1839, préfacé par Xavier Marmier

Niklas Meldeman, Plan iconographie de Vienne 1529/1530

« Dans un cercle formé par les Alpes nordiques, au milieu d’une plaine charmante où les montagnes abaissent doucement leurs sommets sur les bords d’un fleuve majestueux qui se divise en plusieurs bras pour  mieux embellir la campagne, est située la ville célèbre dont nous avons fait connaître, dans le chapitre précédent, les différentes révolutions. Sa situation et ses édifices présentent en quelque sortes  l’image du pays et du gouvernement dont elle est la capitale. En voyant les lignes prolongées de ses fortifications, et l’espace qui la sépare de ses faubourgs, on on peut juger qu’elle est le siège d’une cour militaire. En visitant le palais de ses souverains, dont l’extrême simplicité ne diffère pas de l’habitation d’un particulier, on se figure que ce gouvernement doit être paternel  et économe. En admirant la multitude des beaux édifices, particulièrement des grands palais qui ornent ses places et ses remparts, on conçoit qu’une noblesse riche, magnifique et éclairée y fait son séjour. Enfin la propreté de ses rues, le bon goût de la plupart de ses édifices, les établissements particuliers  de tout genre qui en font partie, les promenades admirables qui les entourent, montrent que les bourgeois et le peuple de cette ville doivent jouir de l’aisance et du bien-être. Toutes ces conditions sont en effet remplies, et il n’est peut-être pas de lieu en Europe où l’on trouve plus l’aspect du bonheur, et où il existe plus réellement. Vienne diffère en cela des autres villes de l’Europe, qu’elle est uniquement habitée par une population de choix. Tout ce qui appartient aux métiers pénibles, aux fabriques répandant une mauvaise odeur, ou même aux travaux quelconques de main d’oeuvre grossière, est reléguée dans les faubourgs, qui sont une véritable dépendance et en quelque sorte les ateliers de la ville. Ainsi rien n’obstrue la circulation des rues où n’en dépare la propreté, et les édifices comme les habitants présentent partout l’aspect de la recherche et du goût. »
Comte Alexandre de Laborde, Voyage pittoresque en Autriche, Tome II, Paris, Imprimerie de P. Didot l’Ainé, 1821, p. 17 (Janska del, Piringer sculpt)

Nicolas de Fer, plan de Vienne, 1705

Pour peindre Vienne d’un seul mot, je dirai : Vienne, c’est Paris ; et si les Viennois étaient des Marseillais, ils pourraient s’écrier à leur tour : Si Paris avait le Danube, ce serait un petit Vienne ! Vienne c’est donc Paris ; Paris petite ville, Paris où tout le monde se connait, où le nombre des homes dont on s’occupe et des femmes dont on parle est plus restreint, et par conséquent plus connu, plus observé, plus admiré ou plus ridiculisé. La vie de Vienne est disposée pour l’amusement et pour le plaisir. Depuis l’ouvrier jusqu’au millionnaire, c’est la même existence, à des prix différents et à qualité inégale…
Le [café] Sperl, dont on nous avait parlé comme d’un lieu de délices, est un horrible caboulot où l’on danse, où l’on soupe, où l’on chante, et que fréquente une société interlope, qui n’a son équivalent dans aucun pays civilisé.
Une odeur nauséabonde, composée de bière, de jambon, de roastbeef, de vieilles fleurs et de sueur humaine, en même temps qu’une vapeur épaisse, produite par la fumée de deux mille pipes, saisissent le malheureux visiteur à la gorge et l’aveuglent pour quelques minutes. S’il a le courage de persister, après s’être frayé un chemin à travers les bancs et les tables, il se trouve en face d’un orchestre excellent, comme tous les orchestres de Vienne, et qui joue pendant huit heures de suite les valses entraînantes de Johann Strauss et des Polkas de tous les compositeurs allemands, qui sont nombreux.
Sur cette musique, toujours au milieu des tables, de la fumée et des parfums, s’élancent des groupes d’infatigables danseurs de tous les pays, valaques, hongrois, slaves, turcs, monténégrins, car le peuple de Vienne se recrute parmi toutes les nations ; les femmes y sont laides de figure, mais bien faites, richement colorées, et habillées comme des comparses du théâtre Montparnasse. L’indienne et les bijoux d’or faux constituent le vêtement du Sperl. Quelques figures d’étrangers, égarés au milieu de cette cohue, contrastent, par leur ahurissement, avec la gaîté des habituels de ce bal, et les deux portraits de l’empereur et de l’impératrice, placés en évidence, suivent d’un regard mélancolique les ébats de leurs fidèles »
Albert Millaud (1844-1892), Voyage d’un fantaisiste, Vienne, le Danube, Constantinople, Paris, 1873

 Carl Waage (1800-1873), L’exposition mondiale de Vienne en 1873, lithographiée par Heinrich Gerhart

« La ville doit être savourée comme un souper exquis, lentement, avec contemplation, petit à petit ; en effet, il faut être devenu soi-même un peu viennois pour que toute la richesse de son contenu et les délices de son environnement deviennent notre propriété personnelle. »
Adalbert Stifter (1805-1868)

Matthäus Trentsensky (1790-1768), Panorama de Vienne pendant la nuit du 28 au 29 octobre 1848, lithographie, collection du Wien Museum

« Lorsqu’en 1848 François-Joseph prend la couronne impériale, Vienne est encore une ville fermée, entourée par une double enceinte. Les plus anciennes fortifications, qui remontent au XIIIe siècle, s’accolent en fer à cheval au canal du Danube. Elles enserrent la vieille cité avec ses rues étroites, ses palais et ses églises, avec la Hofburg et la cathédrale saint-Étienne. C’est là que se trouve le centre de l’animation, le centre des affaires et de la vie mondaine. Une seconde enceinte qui date du début du siècle est sensiblement concentrique à la première, quoiqu’elle forme une légère pointe remontant la vallée de la Wien. Dans l’intervalle s’étend la ville moderne du XVIIIe et du XIXe siècle. Telle quelle, Vienne n’a encore qu’une superficie de 7 233 ha. En dehors de la seconde enceinte, c’est la campagne. Çà et là, quelques maisons s’étagent dans les vignes. Cependant de l’autre côté du Donaukanal s’étend une petite agglomération déjà compacte entre le Prater et le château impérial de l’Augarten : c’est la Leopoldstadt, la cité juive, d’où à peine arrivés des ghettos de l’Orient sortiront les maîtres du commerce autrichien. Ensuite, des prairies, des espaces couverts de roseaux. Les habitations ne se risquent pas plus avant vers le Danube. C’est que le Danube vagabonde encore en liberté ; il se partage, à la hauteur de Vienne, en une multitude de bras au cours indécis dont le tracé change à chaque inondation. Le fleuve a éloigné l’homme, et, de la même manière, il faut, sur l’autre rive, aller à une certaine distance dans le Marchfeld pour trouver les premiers villages d’Aspern et de Kagran. »
René Brouillet. « L’évolution d’une grande cité et les problèmes actuels de l’urbanisme. L’héritage du passé et l’oeuvre présente de la municipalité viennoise », in : Annales de Géographie, t. 43, n°246, 1934. pp. 610-626
Résistant, diplomate, ambassadeur en Autriche (1961-1963) puis au Vatican, René Brouillet (1909-1992) fut également membre du Conseil constitutionnel et premier directeur de cabinet du Général de Gaulle, premier président de la Ve République.

   « Mélange (prononcé mélannche), ce mot qui désigne le café viennois à la crème, c’était, en ce fin-de-siècle, le mot-clef de la ville entière ; galimafrée de races où déjà la germanique disparaissait sous la cohue slave, turque, juive, ruthène, croate, serbe, roumaine, galicienne ou dalmate. Et les Autrichiens, jusque-là souffre-douleur des plaisanteries bismarkiennes, commençaient à devenir les arlequins d’une sorte de Mardi Gras oriental, dont la capitale constituait le décor permanent. Ce carnaval durait d’un bout de l’année à l’autre, à peine interrompu par une deuil de Cour, par une bronchite de l’Empereur, ou par l’écho, dans une des casemates voûtées où était tapie la plus vieille administration du monde, de quelque coup de feu mettant fin à la fin carrière d’un haut fonctionnaire surpris en flagrant délit d’espionnage au profit du tzar.
   Habitée par cent peuples, Vienne 1900 ne se divisait qu’en deux univers : les admis au Palais, les hoffähig, et les exclus. »
Paul Morand, « Vienne 1895 », Fin de siècle, L’imaginaire Gallimard, Paris, 1963

Anton Hlavacek, Vue de Vienne, huile sur toile, 1885

   « On lit sur un panneau de signalisation à l’entrée de Nußdorf, un quartier périphérique de Vienne au bord du Danube : « Dernière métropole danubienne, avant d’arriver à Budapest ». Seul un Viennois peut avoir écrit cette phrase. Le viennois est en effet méchant, il est fâché contre tout, bien évidemment la plupart du temps avec lui-même et la haine est par conséquence sa vertu préférée. Mais si il y a quelque chose que le Viennois déteste encore plus que lui-même et les autres habitants de sa ville défigurée par les cacas de pigeons c’est l’eau. Il n’y a rien que le Viennois abhorre plus que l’eau ! »
Andreas Dusl, « Wien am Inn », Ein etymologischer Essay, Das Wiener Donaubuch, Ein Führer durch Alltag und Geschichte am Strom, Édition S, Wien, 1987

Ravages causés par le débordement du Danube à Vienne

Les inondations de Vienne en 1784, gravure colorée de Johann Hieronymus Löschenkohl (1753-1807), sources Wien Museum

   « Ce fut le 28 février en 1784 que le courant du Danube entassait des glaçons d’une énorme grandeur les uns sur les autres. Ce qui arriva surtout aux endroits où le rivage n’était pas trop escarpé. Sur quatre heures le Danube s’accrut à vue d’oeil et une heure après, les eaux montèrent à une hauteur que plusieurs faubourgs étaient inondés. La ville même ne fut pas épargnée de ce désastre. Les flots ayant pénétré jusqu’au marché aux poissons par la porte de la ville près de la tour rouge. »

L’embâcle du Danube et les inondations de janvier 1849 à Vienne. Après la révolution de l’automne 1848, les inondations ! 

Le Danube avec ses inondations répétitives a fait payer jusqu’à un passé récent à la capitale autrichienne et à sa population des quartiers riverains un lourd tribut en vies humaines. Budapest et d’autres grandes et petites villes des rives du Danube ont aussi connu les mêmes catastrophes. Celle de 1838 laissa des traces indélébiles dans la capitale hongroise. C’est que le fleuve et ses humeurs capricieuses ont mis du temps à être maîtrisés.
C’est une des raisons, avec la volonté d’améliorer la navigation et par conséquence de faciliter le transport des marchandises et des passagers, pour laquelle son cours a été sévèrement détourné, rectifié, canalisé, éloigné d’une ville dont la périphérie s’étend aujourd’hui de part et d’autre d’un cours d’eau anthropisé et qui ne ressemble plus à celui d’il y a moins de deux siècles.

Un grand évènement de l’histoire du Danube viennois en forme de revanche contre le fleuve : l’inauguration du Danube canalisé en 1875

Il faut d’abord rappeler que le Danube est aujourd’hui endigué sur la presque totalité de son parcours autrichien et ne retrouve sa liberté qu’en aval de Vienne et ce jusqu’à Bratislava. La partie exclusivement autrichienne de ce tronçon naturel faillit pourtant, elle aussi disparaître dans les années soixante-dix du XXe siècle, avec le projet de construction d’une gigantesque centrale hydroélectrique à la hauteur de la petite cité médiévale de Hainburg (rive droite, PK 1884). Ce projet, soutenu à l’époque par l’ensemble de la classe politique et du monde économique fut heureusement abandonné après la mobilisation de scientifiques, de la population et des écologistes lors d’une campagne de protestation qui déboucha sur un referendum où le non à la construction du barrage l’emporta. Un fleuve « sauvage » et d’une indéniable beauté, irrigue encore entre les deux capitales distantes d’environ 60 km, le magnifique territoire du Parc Naturel des Prairies Alluviales Danubiennes, situé en grande partie sur sa rive gauche, depuis les faubourgs de Vienne et le port pétrolier de la Lobau jusqu’au confluent de la March (Morava) avec le Danube, confluent situé à la frontière austro-slovaque et aux pieds des ruines de la forteresse médiévale de Devín.

De nombreux bras morts et des anciens canaux inachevés irriguent le Parc National des Prairies Alluviales Danubiennes, ici dans la Lobau, photo © Danube-culture, droits réservés

On peut comprendre que la capitale impériale n’ait jamais fait vraiment confiance au grand fleuve. Elle s’en est prudemment éloignée ou plutôt ses responsables et ses urbanistes se sont obstinés à éloigner le coeur de la ville du fleuve par de gigantesques travaux d’aménagement, en particulier au début des années soixante-dix du XIXe siècle, époque où Vienne connut quelques-unes des inondations les plus catastrophiques de son histoire alors qu’elle préparait activement les festivités de l’exposition universelle de 1873.

Vienne avec ses banlieues et l’Exposition universelle de 1873, sources Wien Museum

Désormais, un Danube au cours principal canalisé, un fleuve rectiligne parcouru toute l’année par d’impressionnants bateaux de croisière et doté de ports de plaisance bétonnés d’une laideur absolue, un fleuve producteur d’énergie et apte au transport fluvial, traversé par des ponts, ferroviaires, routiers et autoroutiers, fleurtant avec les hautes tours du nouveau quartier de Kaisermühlen sur la rive gauche qui semblent vouloir symboliser la réconciliation de la ville avec un ersatz de fleuve, borde de nos jours la capitale autrichienne.

Venise ? Non, le vieux-Danube à Vienne certains jours de fête, photos droits réservés

L’île artificielle du Danube (Donauisel) et le Vieux Danube (Die Alte Donau), transformés en un vaste et agréable espace de détente, de loisirs où les Viennois se donnent rendez-vous tout au long de l’année pour se promener et se baigner, font évidemment pâle figure face aux somptueux paysages amont de la Strudengau et de la séduisante Wachau, cette dernière ayant été classée au patrimoine mondial de l’Unesco et accueillant de nombreux touristes.

Musée des bateaux de Vienne Freudenau, photo © Danube-culture, droits réservés

Musée des bateaux de Vienne (Schifffahrt Museum), Freudenau, photo © Danube-culture, droits réservés

   Il manque pourtant un  fleuve à part entière au coeur de la capitale autrichienne : Vienne n’est pas Budapest…
Vienne et ses habitants, comme la plupart des citadins, apprécient pourtant la présence du fleuve et celle de la nature mais sous une forme domestiquée, apaisée, organisée, apprivoisée. Le visiteur qui découvre la ville pour la première fois ne peut être que surpris et dérouté lorsqu’il cherche le fleuve sur un plan du centre ville. C’est d’abord le Canal du Danube (Donaukanal) qu’il aperçoit, en fait un ancien bras aménagé en promenade, bordé de bâtiments historiques et contemporains, de pistes cyclables, de murs tagués, de cafés en tous genres, de petits jardins alternatifs, d’une gare fluviale, d’embarcadères dont un décoré par Friedrich Hundertwasser, d’un bateau piscine, d’un ancien observatoire astronomique mais aussi de routes et d’autoroutes, de sites industriels dans partie méridionale, du réseau du métro (U-Bahn) ainsi que d’une ribambelle colorée de petites cabanes de pêcheurs qui contrastent avec un paysage environnant où les urbanistes n’ont guère fait preuve ni de goût ni d’imagination. C’est dans ce canal du Danube que se jette en plein centre-ville, la Vienne (Die Wien), cette jolie petite rivière qui descendait autrefois joyeusement des collines boisées des environs de la capitale, de la « Forêt viennoise » (Wienerwald) et qui lui a généreusement légué son nom. (Combien la toponymie est redevable aux cours d’eau !). Désormais entièrement canalisée, la Vienne conflue dans le Donaukanal à la hauteur de l’observatoire astronomique (Urania) construit en 1910 par un élève d’Otto Wagner, Max Fabiani (1865-1962), un bâtiment inauguré par l’incontournable empereur d’Autriche François-Joseph de Habsbourg. Il abrite désormais une excellente salle de cinéma ainsi qu’un café.

L’immeuble Urania à l’architecture singulière domine le confluent de la Wien avec le canal du Danube, photo © Danube-culture, droits réservés

Bras principal du fleuve au Moyen-Âge, longtemps fréquenté et animé par des bateliers, des pêcheurs, des marchands et de nombreuses autres corporations puis devenu secondaire, dénommé « Petit Danube », ce canal a été aménagé en même temps que le cours principal pendant les années 1870-1874.

Ludwig Hans Fischer (1848—1915), Vue la Ruprechtkirche et le canal du Danube, à l’arrière-plan le clocher de la cathédrale saint-Étienne,  1911, collection du Wien Museum

Le Danube est ailleurs !
Mais où se trouve le « vrai » Danube ? De nombreux indices de sa présence sont certes visibles pour le visiteur attentif mais le fleuve lui-même est parfaitement invisible au coeur de la ville. Il faut se rendre sur l’île du Danube, sur la rive gauche, au port de Freudenau et dans certains des quartiers périphériques industriels et encore populaires qui voisinent ainsi sur la rive droite avec lui pour le rencontrer. Même du Prater, ouvert au public par l’empereur Joseph II de Habsbourg en 1766 et qui fut depuis régulièrement et sous divers prétextes amputé d’une partie de son territoire initial, on ne l’aperçoit guère sauf si l’on choisit de faire un tour de la célèbre grande roue ou des manèges plus récents dont les nacelles illuminées montent et descendent à une vitesse vertigineuse au dessus des arbres du parc.

Le parc du  Prater (à gauche) et Vienne en 1830 ; un Danube au cours encore sinueux, une multitude d’îles, le quartier de Leopoldstadt sur la rive gauche du bras aménagé (Donaukanal) et le confluent de la Vienne avec le celui-ci. Carte réalisée par l’architecte, cartographe et officier autrichien Carl Vasquez- Pinas von Löwentahl (1798-1861) 

Le ou les Danube ?
Le Danube à Vienne se conjugue au pluriel :
Le Danube (Die Donau) lui même ou bras principal (navigation de croisière, transport fluvial, installations portuaires (Freudenau), promenades, pistes cyclables, lieux de loisirs…

Le Nouveau Danube (Die neue Donau) loisirs nautiques, baignades, plages, pistes cyclables, promenades…), séparé du Danube par l’île artificielle du Danube (Donauinsel) avec une réplique de phare, qui commence en amont de Vienne au PK 1938,10 et finit en aval au PK 1915,8 à la hauteur du Parc National de la Lobau et du port pétrolier.

La trilogie ou quadrilogie danubienne viennoise actuelle : le Danube et son tracé rectiligne, le Nouveau Danube, tout autant rectiligne, à droite du fleuve séparé de celui-ci par l’île du Danube longiligne (Donauinsel), le bras mort du Vieux Danube en forme d’arc-de-cercle avec ses deux îles propices aux baignades. Quant au canal du Danube, il serpente dans la ville (à gauche) et longe le Prater, photo Wikipedia, domaine public

   Le bras mort du Vieux Danube (Die Alte Donau) offre de nombreuses possibilités de loisirs nautiques, baignades, pêche, plages, parc aquatique, promenades, bars et restaurants au bord de l’eau. Avec ses deux îles, Großer Gänselhäufel et Kleine Gänsehäufel, il est l’un des espaces préférés des Viennois pendant la belle saison !
   Le canal du Danube (Die Donaukanal) un ancien bras canalisé et lieu de loisir, vient lécher le coeur historique de la ville.

Carl Ludwig Hoffmeister (1790-1843?), Le pont Ferdinand sur le bras viennois du Danube avant son aménagement, huile sur toile, 1822 ou 1825

Un ersatz de fleuve sauvage…
Le grand fleuve impérial d’autrefois, découpé à l’image de l’Empire d’Autriche, réduit comme une peau de chagrin et qui s’identifiait intimement à celui-ci, aménagé, rectifié, méconnaissable, ne serait-il plus qu’une succession de mythes, de souvenirs et d’images littéraires éloignées de la réalité, un arrière-plan de cinéma, un décor de théâtre et de festivals, une suite de valses désuètes, des îles et des plages artificielles, des bases de loisirs aquatiques, des quais tristes et bétonnés, des installations portuaires en périphérie, des succession d’entrepôts, d’usines hydroélectriques aux écluses gigantesques, des autoroutes, des ponts, un Parc National (rive gauche) en partie piégé par l’extension de la ville vers le nord-est,  un ersatz de fleuve qui coule dans un environnement urbain où subsistent malgré tout des souvenirs de nature sauvage ponctuées de monuments des guerres napoléoniennes, un canal inachevé (Danube-Oder) et des bras morts pour certains réellement menacés d’assèchement au bord desquels des enfants viennois en « classe verte » visitent des expositions sur la biodiversité et tentent de se réconcilier avec la nature, un réseau de pistes cyclables, de chemins ou d’allées très (trop) fréquentées, un espace naturiste (FKK) et un port avec des installations pétrolières gourmandes en eau menaçant les prairies alluviales voisines ? Le Danube ne servirait-il plus que de faire-valoir à un tourisme fluvial pour des visiteurs et des touristes pressés de tout avoir vu et de rejoindre  satisfaits on ne sait quel ailleurs aussi désenchanté ?
Que reste t-il du Danube d’autrefois à Vienne ? Rien ou si peu, un souvenir de plus en plus lointain d’un cours d’eau magique inventeur d’innombrables îles ! Ce qu’on admire ou qu’on déteste plus rarement désormais, n’est plus qu’une pâle figure du magnifique fleuve sauvage d’autrefois au cours sinueux, aux somptueux méandres qui faisaient l’apologie de la courbe ! Il ne reste plus du fleuve que le nom, qu’un Danube urbain endigué, domestiqué, apprivoisé, tenu en laisse par la main prométhéenne et intéressée de l’homme. Allez voir la tristesse de la « Donau Marina » et vous ne pourrez qu’acquiescer à ces propos !
Amoureux du Danube d’autrefois, passez votre chemin, inutile de vous arrêter à Vienne !

Rive droite : un Danube fonctionnel, bétonné, aménagé et urbanisé à outrance, ici le port où accostent de nombreux bateaux de croisière, photo © Danube-culture, droits réservés

Le Danube viennois est à l’évidence le moins romantique des Danube autrichiens. Même à Linz où l’on aime par dessus-tout construire des ponts, celui-ci a meilleure allure, à l’exception des rives conquises par le port industriel et les industries métallurgiques de la rive droite qui font une grande partie de la richesse économique et de la réputation de la ville…
Le Danube viennois peut se contempler à la rigueur d’en haut des 484 m du Kalhenberg, des 425 m du Léopoldsberg ou des 542 m du Hermannskogel. Mais sur les quais monotones et bétonnés, le fleuve n’est plus qu’un cours d’eau sans âmes, vidé de son essence même si les castors ont recommencé à coloniser ses berges. Oubliés les paysages harmonieux en amont de la capitale et le Danube des belles Strudengau, Nibelungengau ou de l’harmonieuse Wachau et son Danube en semi-liberté.

Les nouveaux quartiers de la rive gauche (Kaisermülhen) et au premier plan l’île du Danube avec sa réplique théâtrale de phare. Malgré l’audace de certains buildings, bien peu de poésie, d’intimité, de convivialité et d’originalité dans ces aménagements récents ! Photo © Danube-culture, droits réservés

 Un bac pour changer de rive et d’atmosphère ?
On peut encore traverser le Danube avec un dernier bac accessible aux voitures à la périphérie amont de Vienne, de Klosterneuburg (rive droite) à Korneuburg ancienne cité de chantiers navals. La petite route qui y mène depuis la petite cité Klosterneuburg circule dans un environnement de « colonies »,de  résidences secondaires parfois croquignolesques, haut perchées sur des pilotis, inondations répétitives obligent !

Le bac à fil  de Klosterneuburg à Korneuburg dans les environs de Vienne, est évidemment aussi très apprécié des cyclistes et autres randonneurs qui sillonnent inlassablement les bords aménagés du fleuve en particulier le weekend, photo © Danube-culture, droits réservés

Lectures viennoises…

 Cette liste n’est évidemment pas exhaustive tant les littératures viennoises et sur Vienne sont abondantes.

Vienne sous Napoléon…
   « La ville de Vienne est située sur la rive droite du Danube, fleuve immense dont un faible bras passe dans cette cité, le grand bras se trouvant à plus d’une demi-lieue au-delà. Le Danube forme sur ce dernier point une grande quantité d’îles, réunies par une longue série de ponts… »
Mémoires du Général baron de Marbot (1772-1854), Plon, Paris, 1891

Les troupes françaises entrent dans Vienne, campagne de 1805/1806

« Vienne (était) entourée d’un puissant mur, de construction régulière et moderne, de fossés profonds et d’un chemin couvert, mais sans ouvrage avancé. Il y a un glacis ouvert, et les faubourgs sont construits à la distance requise par les règlements militaires. Ces derniers sont très étendus, et, depuis l’invasion des Turcs (!), entourés de retranchements, couverts d’ouvrages en maçonnerie. L’ensemble constitue une espèce de camp retranché, fermé par de solides portes… »
Anne Jean Marie René Savary (1774-1833), Mémoires du duc de Rovigo pour servir à l’histoire de l’empereur Napoléon, Bossange et Charles Béchet, 1829

Au Prater
« Le Prater, que je n’ai vu que lorsqu’il était dépouillé de sa verdure, n’avait pas perdu pour autant toute ses beautés ; les jours de neige surtout, il présente un coup d’oeil charmant, et la foule venait de nouveau envahir ses nombreux cafés, ses casinos et ses pavillons élégants, trahis tout d’abord par la nudité de leurs bocages. Les troupes de chevreuils parcourent en liberté ce parc où on les nourrit, et plusieurs bras du Danube coupent les îles, les bois et les prairies. À gauche commence le chemin de Vienne à Brünn. À un quart d’heure de lieue plus loin coule le Danube (car Vienne n’est pas plus sur le Danube que Strasbourg sur le Rhin). Tels sont les Champs-Élysées de cette capitale. »
Gérard de Nerval (1808-1855), Vienne, Récit, Éditions Magellan, Paris, 2010.
   G. de Nerval séjourne à Vienne du 19 novembre 1839 au 1er mars 1840. Il a trente ans. Il arpente la ville, son centre, ses parcs dont le fameux parc du Prater, va au spectacle, fait des rencontres et s’aperçoit qu’on le surveille dans ses moindre allées et venues.

« Le Danube était un fleuve gris, plat et boueux qui traversait très loin de là le second Bezirk1, la zone russe où gisait le Prater écrasé, désolé, envahi d’herbes folles au-dessus duquel la Grande Roue tournait lentement parmi les fondations des manèges de chevaux de bois, semblables à des meules abandonnées, de la ferraille rouillée de tanks détruits que personne n’avait déblayés et d’herbes brûlées par le gel aux endroits où la couche de neige était mince. »
Note :
1 Bezirk, arrondissement de Vienne
Graham Greene, Le Troisième Homme, Éditions Robert Laffon, Paris, 1950

« Vivre et laisser vivre, telle est la sagesse de Vienne, tolérance libérale qui peut tourner à l’indifférence cynique, comme disait Alfred Polgar à « Mourir et laisser mourir. »Le cimetière Biedermeier de Sankt Marx est complètement à l’abandon. Sur les tombes dévorées de rouilles, les ornements de fer partent en morceaux et les inscriptions s’effacent, l’adjectif « éternels » accompagnant le mot « regrets » se dissout dans l’oubli. C’est une forêt d’anges sans tête, avec une végétation envahissante qui recouvre les sépulcres, des stèles prises dans la jungle : un ange au flambeau renversé et portant la main à la tête en signe de douleur indique la tombe où on avait enseveli Mozart : les chrysanthèmes qu’une main a déposé sur ce modeste cénotaphe sont tout frais… »

Mais où sont les bains de Diane d’antan ? 
« Cette énorme bâtisse longeant le canal du Danube, au n° 95 de l’obere Donaustrasse, est le siège d’I.B.M. Une plaque, à l’entrée principale, rappelle que c’est à cet endroit, dans les locaux des bains de Diane, qui aujourd’hui n’existent plus, que Johann Strauss (fils) a exécuté pour la première fois, le 15 février 1867, Le beau Danube bleu.

Les Bains de Diane au bord du bras du Danube transformé ultérieurement en canal, gravure de l’époque.

« Les bains de Diane étaient certainement plus attrayants que cette espèce de grosse boite, mais les calculatrices et les cerveaux électroniques installés à présent dans cet ancien temple de l’éphémère, dans lequel toute une civilisation demandait à la légèreté d’écarter la tragédie ne troublent pas le tournoiement de cette valse qui, comme l’a génialement vu Stanley Kubrik dans 2001 Odyssée de l’espace, exprime l’unisson du rythme et du souffle des mondes… »
Claudio Magris, « Odyssée de l’espace », in Danube, Éditions Gallimard, Paris, 1988

Quelques lecture en français sur Vienne et le Danube :

GERHARDUS, Alexia, Vienne si impériale, si sociale, Édition  Nevicata collection l’âme des peuples, 2015
Un petit livre pour en savoir plus sur « l’âme viennoise » ou du moins ce qu’il en reste et comprendre la mentalité viennoise et le passé de la ville.
LANDER, X. Y., Vienne, Collection Points Plan Planète, Éditions du Seuil, Paris, 1989,
Un petit guide attachant épuisé mais disponible en occasion.
JACCOTTET, Philippe, Autriche, Éditions Rencontre, collection l’Atlas des voyage, Lausanne, 1966.
Un chapitre consacré à Vienne (« À la recherche de Vienne »). Un magnifique et subtil regard du grand poète suisse sur l’Autriche qui a toutefois bien changé depuis…
BLED, Jean-Paul, Vienne, Fayard, 1998
Un des best-sellers de l’historien français.
HIRSCH, Andreas J.,  BRANSTETTER, Christian, KOETZLE, Hans Michael, Vienna, Taschen, 2019
MENK-BERTRAND, Éve, L’image de Vienne et de Prague à l’époque baroque (1650-1740), Essai d’histoire des représentations, Presse Universitaire de Strasbourg, Strasbourg, 2008

Littérature :
ALTENBERG, Peter, Nouvelles esquisses viennoises, Éditions Actes Sud, Arles, 1994
BORSI, Franco et GODOLI, Ezio, Vienne, architecture 1900, Éditions Flammarion, Paris, 1985
BURLEAUD, Pierre, Danube-Rhapsodie, Images, Mythes et représentation d’un fleuve européen, Grasset, 2001
CANETTI, Elias, Écrits autobiographiques, Éditions Albin Michel, Paris, 1998
GREENE, Graham, Le Troisième Homme, Éditions Robert Laffont, Paris, 1950
JANIK, A. et TOULMIN, S., Wittgenstein, Vienne et la modernité, Perspectives critiques, Éditions PUF, Paris, 1981
JELINEK, Elfrida, La Pianiste, Éditions J. Chambon, Paris, 1989
JESENSKA, Milena, Vivre, Éditions Lieu commun, Paris ?, 1985
KAFKA, Franz, Oeuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, Éditions Gallimard, Paris, 1976
L’écrivain est mort dans un sanatorium à la périphérie de Vienne.
KRAUS, Karl, Dits et contredits, Éditions Champs libres, Paris, 1975
LADINIG, Gernot (Die Alte Donau, Mensche in Wasser, Perspektiven einer Wiener Landschaft, Verlag Bohmann, Vienne, ? (en allemand)
LERNET-HOLENIA, Alexander, Le comte Luna, Christian Bourgeois éditeur, Paris, 1994
LEMAIRE, Gérard-Georges (textes choisis et présentés par), Le goût de Vienne, Éditions du Mercure de France, Paris, 2003
MAGRIS, Claudio, Le Mythe et l’empire dans la littérature autrichienne moderne, Éditions de L’Arpenteur, Paris, 1991
MAGRIS, Claudio, Danube, Éditions Gallimard, Paris, 1988
MUSIL, Robert, L’homme sans qualités, Éditions du Seuil, Paris, 1957
POLGAR, Alfred, Théorie des cafés, Tome 2, Éditions Eric Koehler/Éditions de l’IMEC, Paris, 1997
ROTH, Joseph, Conte de la 1002e nuit, Éditions Robert Lafont, Paris, 1956
ROTH, Joseph, La crypte des capucins, Éditions du Seuil, Paris, 1983
SCHORSKE, Carl E., Vienne fin de siècle, politique et culture, Éditions du Seuil, Paris, 1983
SEETHALER, Robert, Le tabac Tresniek, Folio Gallimard, 2016
VON DODERER, Heimito, Les Démons, L’Étrangère, Gallimard, Paris, 1965
WORTHLEY MONTAGU, Lady, Lettres d’ailleurs, Éditions José Corti, Paris, 1997
ZWEIG, Stefan, Pays, villes, paysages, écrits de voyage, Éditions Belfond, Paris, 1996

Eric Baude pour Danube-culture © droits réservés, mis à jour janvier 2026

Vue de Vienne et du Danube, dessin et aquarelle sur vélin, auteur inconnu, XVIIe, musée du Belvédère

Le Beau Danube Bleu

La suite de valses la plus célèbre de toute l’histoire de la musique, la plus jouée mais aussi la plus enregistrée au monde, sans doute encore plus enregistrée que la symphonie dite « Du nouveau monde » d’Antonín Dvořák (1841-1904) et qui fit danser des générations de couples depuis sa création, à Vienne, le 15 février 1867, et fait toujours danser et rêver, n’a pas pris une ride au cours du temps malgré de nombreux accommodements, reprises, arrangements, adaptations, paraphrases, pastiches et utilisations en toutes circonstances d’un goût parfois plus que douteux. Elle reste toujours pour le grand public  et les mélomanes, le suprême moment de plaisir et d’émotion du « populaire » concert du Nouvel An de l’Orchestre Philharmonique de Vienne, évènement culturel retransmis dans le monde entier par la Télévision Autrichienne en direct depuis la somptueuse salle du Musikverein1, une salle aux proportions idéales et à l’acoustique exceptionnelle,l’une des plus belles de la planète musicale !

La salle du Musikverein de Vienne construite selon les plans de Théophil Hansen (1813-1891), photo Wikipedia

La construction du bâtiment, commencée la même année que la création de cette suite de valses, sur les plans de Theophil Hansen (1813-1891), architecte d’origine danoise naturalisé autrichien et chantre du néoclassicisme viennois, s’achève au tout début de 1870. L’inauguration du Musikverein eut lieu le 6 janvier 1870 avec un concert dirigé par le  jeune chef autrichien Johann Herbeck (1831-1877) suivi d’un bal pour lequel Johann Strauss Junior écrivit une autre suite de valses, Freut Euch des lebens (Les Joies de la vie), opus 340.

Johann Herbeck

Johann Herbeck (1831-1877)

Les ombres du Danube noir
   On pourrait presque considérer ce concert d’inauguration du Musikverein comme le premier de la série de concerts du Nouvel An. Encore ne faut-il pas oublier que la véritable origine de cette manifestation musicale du Nouvel An remonte en fait à l’année 1938 et à une initiative de Clemens Krauss (1893-1954), un chef d’orchestre autrichien sympathisant du régime nazi. Le concert du Nouvel An de Vienne servit d’outil de propagande de ce régime2. Sombre période aussi pour le Philharmonique de Vienne : une soixantaine de musiciens du Philharmonique de Vienne appartinrent au parti hitlérien pendant la seconde guerre mondiale. Une dizaine d’entre eux en seront expulsés à la fin du conflit pour activités nazies. Quant à Arnold Rosé (1863-1946)3, le génial violon solo de l’orchestre de 1881 à 1938 et beau-frère de Gustav Mahler (1860-1911), il quitta Vienne et l’Autriche peu de temps après la mort de sa soeur en août 1938 et se réfugia à Londres. Sa fille et nièce de Gustav Mahler, Alma Rosé (1906-1944), violoniste d’exception, disparaît à Auschwitz en 19444. Aussi quand on lui proposa en 1946, de reprendre sa place de violon solo de l’orchestre, refusa-t-il catégoriquement. Arnold Rosé mourra à Londres deux ans plus tard5.

Planent ainsi au dessus du traditionnel concert du Nouvel An de la première et irréprochable, musicalement parlant, formation symphonique viennoise, les ombres effrayantes d’un Danube noir.
Mais revenons au Beau Danube bleu

Une grand valse de concert avant une valse de bal ?
   Cette oeuvre, semble-t-il la première composition pour choeur d’hommes de Johann Strauss Junior, avait été commandée en 1865 par le Männergesangverein, l’Association du Choeur d’Hommes de la capitale impériale, cercle musical fondé en 1843 à l’Auberge du Lion d’or6. Cette société chorale chantait en de nombreuses occasions, non seulement des grandes oeuvres de Schubert, Berlioz, Brahms mais aussi de la musique populaire et plus légère voire satirique ou parodique dans le cadre des soirées déguisées de Carnaval, des « Soirées des fous » ou de concerts en plein air. J. Strauss Junior n’avait jusque là que très peu composé pour la voix : quelques oeuvres de jeunesse, un lied pour sa femme Jetty (von) Treffz (1818-1878), de son vrai nom Henriette Chalupetzky, cantatrice autrichienne.

Jetty (von) Treffz, première femme de Johann Strauss II, sources Gallica, BNF, Paris

Il commence par écrire deux versions, l’une pour choeur et piano, l’autre pour orchestre. Les premières esquisses de la partition pour orchestre du beau Danube Bleu, datent de 1866. La version pour choeur d’hommes, d’abord en quatre puis cinq parties, est achevée peu de temps avant la première mais la partie de piano doit être encore orchestrée pour l’orchestre militaire (ensemble à cordes) qui accompagnera le choeur lors de son prochain concert. L’arrangement fut confié soit à Josef Widerman, chef de l’orchestre militaire ou à Johann Proksch de l’orchestre de J. Strauss Junior. La toute première audition de l’oeuvre a lieu pendant la période de Carnaval du 15 février 1867, sans l’introduction et la coda, en deuxième partie d’un concert marathon de cinq heures à la première Salle des bains de Diane, située sur le canal du Danube, à la hauteur actuelle du 95, Obere Donaustrasse, rue du Haut-Danube.

Salle des bains de Diane (Dianbad) sur la rive gauche du bras du Danube traversant Vienne, aujourd’hui canalisé, vers 1810-1820

Cette salle des Bains de Diane initiale, construite selon les plans de l’architecte français Jean Charles Alexandre de Moreau (1758-1840),  a été malheureusement été démolie depuis. On trouve aujourd’hui à sa place un immeuble moderne à l’architecture sans grâce, peu inspirée qui abrite les bureaux d’I.B.M et sur la façade de laquelle n’est apposée qu’une simple plaque commémorative rappelant l’emplacement de la première salle de Diane.

Plaque commémorative apposée en 1925 par le Cercle schubertien de Vienne sur la façade de l’immeuble (Praterstrasse 54, premier étage) où Johann Strauss Junior avait son appartement dans lequel il composa sa suite de valses « Sur le beau Danube Bleu ». Photo droits réservés

L’été précédent, le 3 juillet 1866, l’Autriche a subi une cruelle défaite contre les Prussiens à Sadová ou Königggratz, près de la ville aujourd’hui tchèque de Hradec Králové, et l’ambiance n’est guère aux réjouissances dans la capitale autrichienne. Cet hiver 1867, les nombreux bals de la cour ont été remplacés par des concerts, c’est pourquoi le Männergesangverein, (Société du choeur d’hommes) présente le 15 février, au lieu de la soirée traditionnelle dite « Soirée des fous » avec danse et des déguisements, un « orphéon de carnaval ». L’orchestre militaire du quarante-deuxième régiment d’infanterie et le choeur d’hommes sont dirigés par Rudolf Weinwurm (1835-1911),  lui-même directeur du Männergesangverein. Le programme de cette longue manifestation est en grande partie constitué de parodies et de pastiches pour tenter de divertir le public et lui remonter le moral.

Partie de ténor I (première page) de la suite de valses du Beau Danube bleu avec le texte pamphlétaire d’origine de Joseph Weyl (1821-1895), Musée historique de la Ville de Vienne (photo droits réservés)

« Wiener seid’s froh!
Oho! Wieso ?
Ein Schimmer des Licht —
Wir sehen noch nicht.
Der Fasching ist da ;
Ach so, na ja !
Was hilft denn das Trauern
Und das Bedauern ?
Drum froh un heiter seid ! »
Extrait du texte original de Joseph [Alys Peter] Weyl  

   Le texte original que chante le choeur d’hommes, écrit par le poète « de service » du Männergesangverein, Joseph Weyl (1821-1895), humoriste, traducteur, commissaire et rédacteur de la gazette de la police, est médiocre voire niais (le choeur aurait tout d’abord refusé de le chanter ?) mais il est dans le ton de l’époque c’est-à-dire anti révolutionnaire et de caractère satirique et politique, voire dans l’un des couplets franchement antisémite… On parle dans le texte d’un ton moqueur de la vie à la campagne, des propriétaires de biens, on raille les artistes et les hommes politiques viennois en invitant dans le dernier couplet les auditeurs à oublier, lors de la période du Carnaval, les soucis de la vie et la situation de l’Empire. Le public viennois qui est convié à la manifestation et invité à participer financièrement à la construction d’un monument à la mémoire de Franz Schubert (1797-1828), n’y prête guère attention et l’oeuvre est très bien reçue contrairement à la légende et aux biographies romancées qui voudraient que cette première audition ait été un échec. La presse relate l’évènement avec enthousiasme : « Le Beau Danube bleu pour choeur et orchestre frappait de plein fouet. C’est un véritable Johann Strauss, un excellent Johann Strauss, plein de ses mélodies gaies et tendres que l’on ne peut trouver que sur les rives du beau Danube bleu… ». Les journalistes parlent d’un grand triomphe pleinement mérité. L’oeuvre s’impose rapidement à Vienne avant même ses grands succès ultérieurs de Paris et de Londres.

La musique, aux antipodes de la sombre situation politique de l’Empire autrichien de l’époque dominé par la Prusse, parle au coeur des Viennois qui ont un grand besoin de réconfort et de penser à autre chose après la défaite de leur armée face à Guillaume Ier. Quant au médiocre texte de Joseph Weyl, il va disparaître en 1890, remplacé par un poème malheureusement à nouveau sans grand génie mais plus « convenable », plus en harmonie avec l’atmosphère de l’oeuvre et dont l’auteur est le juge à la cour d’appel de Vienne critique musical et compositeur Franz von Gerneth (1821-1900) et également membre du Männergesangverein (Société du choeur d’hommes).

La création de la version pour orchestre

La création de la toute première version pour orchestre, complétée de l’introduction et de la coda (final), a lieu le 10 mars de la même année au Jardin du peuple royal et impérial (K. und K. Volksgarten), aujourd’hui le « Volksgarten » dans la Hofburg.

Le  « K. und K. Volksgarten » et la « Hofburg » sur une carte postale, vers 1910, collection Wien Museum

Quant à la version pour choeur et orchestre avec le nouveau texte écrit par Franz von  Gerneth, elle aura lieu le 2 juillet 1890 au parc Dreher (du nom du brasseur viennois A. Dreher le jeune), dans le quartier viennois périphérique de Meidling, à proximité immédiate du château impérial de Schönbrunn, à l’occasion de la saison musicale de l’établissement de plein air J. Weigl.

Le Parc Dreher et l’établissement de plein de J. Weigl. À l’arrière-plan, à gauche, la scène de plein air où se produisaient les orchestres à la belle saison.J. Strauss Junior se rend à Paris pendant le printemps de cette même année pour l’Exposition Universelle de 1867 à l’invitation de la femme de l’ambassadeur d’Autriche, Pauline de Metternich (1836-1921)7, amie intime de l’Impératrice Eugénie. La France de Napoléon III est en train à cette époque de se rapprocher de l’Autriche face au danger prussien. Le compositeur va se trouver au coeur de cette nouvelle amitié des deux pays. Il lui faut ajouter une valse à son programme musical. Il fait donc acheminer de Vienne sa partition pour orchestre déjà utilisée au mois de mars précédent.

André Adolphe Eugène Disdéri (1819 – 1889), la princesse Pauline von Metternich vers 1860

Le 28 mai 1867, en pleine Exposition Universelle, J. Strauss Junior dirige ses compositions lors de plusieurs concerts et suscite un immense engouement extraordinaire pour sa musique et pour le genre de la valse. L’œuvre va s’identifier à la nouvelle alliance franco-autrichienne contre la Prusse. Nouveau succès parisien pour les Strauss, trente ans après celui de son père Johann Strauss I. Le succès sera tel que les éditeurs viennois ne parviendront qu’avec difficulté à répondre à la demande d’envoi de la partition dans les semaines suivantes. La légende du beau Danube bleu est en route. L’oeuvre va bientôt faire le tour du monde.
Lors d’une tournée triomphale aux États-Unis, dans les années 1870, le musicien viennois dirige au Festival de Boston Sur le beau Danube bleu et quelques autres de ses compositions à l’occasion d’un concert réunissant plus de mille musiciens.

Les années 1860 : le temps des grandes valses
   Ces années 1860 sont une période faste pour Johann Strauss Junior, nommé enfin Directeur de la musique des bals de la cour en 18639. Il écrit alors un certain nombre de ses plus grandes suites de valses, Künstlerleben (La vie d’artiste), opus 316, Geschichten aus dem Wienerwald (Histoires de la forêt viennoise), opus 325, Wein, Weib und Gesang (Du vin, des femmes et des chansons), opus 333. Oubliée l’ambiance des valses tourbillonnantes et superficielles d’autrefois. Avec leur introduction de plus en plus élaborée, aux tempos lents et aux atmosphères nostalgiques ou mélancoliques, ces oeuvres se situent dans la tradition des grands compositeurs et concerts viennois, concourant à la dignité retrouvée de l’Autriche. L’opus 314 (Le Beau Danube Bleu) va servir de socle à la construction du mythe romantique austro-danubien.

Johann Strauss II vers 1880 par Franz Gaul (1837-1906), Musée historique de la Ville de Vienne

L’oeuvre
   Sur le beau Danube bleu est en réalité constitué d’une succession de cinq valses, chacune précédée d’une introduction lente et majestueuse et divisée en deux thèmes principaux qui s’enchaînent. Elles se concluent par une coda, correspondant ainsi au plan habituel fixé par les Strauss.
Nombreux sont les emprunts thématiques à des oeuvres précédentes : opus 268 (valse n°1, n°4 et n°5), opus 265 (valse n°2) , opus 251 (valse n°3), opus 215 (valse n°5). Ces thèmes sont réutilisés transposés dans de nouvelles tonalités (ré majeur, si mineur, sol majeur et fa majeur et la majeur).

L’atmosphère d’une féérie presque aquatique qui traverse toute l’oeuvre tient à de nombreux éléments parmi lesquels :
– une orchestration irréprochable et raffinée, un jeu de multiples nuances et de subtiles effets de tous genres comme un art sans égal du rubato et du trémolo, comme les multiples variations du cours du fleuve qu’on pourrait aussi apparenter à une succession de valses plus ou moins tourbillonnantes !
– une mise en valeur par l’intermédiaire de la somptueuse orchestration de la grande tradition viennoise de la facture instrumentale qu’on retrouve dans l’utilisation des bois et des cuivres (sonorités des cors extrêmement enveloppantes, soli bucoliques de la flûte et du hautbois, dialogues entre bois et cuivres…) s’inscrivant dans la tradition de l’orchestre romantique des  grands compositeurs comme Carl Maria von Weber (1786-1826) et Otto Nicolaï (1810-1849), un des fondateurs de l’Orchestre Philharmonique de Vienne dont l’oeuvre lyrique la plus célèbre Les joyeuses commères de Windsor, composée en 1845-1846, fut refusée par l’Opéra de la cour de Vienne et dont la musique symphonique est malheureusement (trop) rarement interprétée.
– le thème à la fois simple et élégant, facile à fredonner de la première valse qui s’impose par son dessin d’une grande souplesse. Il apparaît dès l’introduction et revient textuellement dans la coda, permettant de donner une grande unité à l’œuvre.
– les nombreux changements de tonalités d’une valse à l’autre (et au sein de chacune) qui évitent un sentiment de répétition.
Cette musique à la fois populaire et savante, sans la moindre parcelle de vulgarité, élaborée avec goût, intelligence et avec un remarquable savoir-faire sait réconcilier la société avec elle-même. Elle continue manifestement à agir de la sorte aujourd’hui.

Le beau Danube bleu fait est aussi un écho discret mais non moins perceptible  à la mythologie du fleuve

Quelques réflexions autour du titre de l’oeuvre
Pourquoi diable Johann Strauss a-t-il intitulé sa suite de valses Sur le beau Danube bleu ?

« Genius Locui », la Leopoldstadt
   « Aucun autre quartier de Vienne n’a été aussi marqué par le Danube que la Leopoldstadt. Située, telle une île, entre les bras du Danube, elle  avait constitué son propre microcosme. Le fleuve, qui par ses inondations, détruisait toujours à nouveau ce quartier, assurait en même l’existence à une large couche de la population. Johann Strauss vivait depuis sa prime enfance dans la Leopoldstadt dont le caractère commença à changer à partir de 1860 lorsque ce quartier fut rattaché à la « grande commune de Vienne » : la Leopoldstadt s’urbanisait. C’est dans cette juxtaposition de trois éléments contradictoires, le Danube non encore apprivoisé, le parc d’attraction du Prater et un paysage urbain toujours plus grand ayant sa propre spiritualité, que résidait le charme de la Leopoldstadt. C’est ici, à l’âge de quarante ans, que Johann Strauss composa en 1866/1867 son opus 314 « Le Beau Danube bleu », la plus célèbre valse du monde. »

Une partie du quartier de Leopoldstadt avec le bras « nourissier » du  canal du Danube, gravure de Johann Andreas Ziegler (1749—1802), 1780, collection du Wien Museum

Il faut rappeler tout d’abord que le fleuve empruntait à cette époque d’autres chemins et que ce sont les hommes, par leurs aménagements qui l’ont fait changer de route. Aussi l’oeuvre fait-elle référence à ce qu’on appelle maintenant « Le vieux Danube ». Le Danube « straussien » d’autrefois n’avait évidemment rien à voir avec le tracé monotone et rectiligne, presque entièrement bétonné et tout sauf poétique du Danube viennois contemporain sur lequel naviguent les bateaux de croisière et au bord duquel ils s’amarrent, loins du coeur de la ville.

Les faubourgs de Leopoldstadt et de Rossau pendant les inondations de 1830, collection du Wien Museum

Le fleuve traine toujours au dix-neuvième siècle une mauvaise réputation avec ses sautes d’humeur, ses nombreux bras et ses îles marécageuses en forme de labyrinthe, inondant régulièrement certains quartiers de la ville dont Leopoldstadt où la famille de Johann Strauss père est installée depuis 1834 dans la maison dite Zum Goldenen Hirschen (Au Cerf d’Or), au n° 17 de l’actuelle Taborstrasse. Elle y occupe une suite de pièces et y restera 52 ans. Johann Strauss II ne quittera lui-même cet appartement parental qu’après son mariage en 1862 et restera dans le même quartier de Leopoldstadt, conservant son appartement de la Praterstrasse, où il compose « Sur le Beau Danube Bleu » bien après l’achat de sa maison de Hietzing.

L’immeuble d’habitation de Johann Strauss Junior (vers 1870), Praterstrasse 54, peinture de Karl Wenzel Zajicek (1860-1923)

Les grands-parents paternels du compositeurs résidaient, quant à eux, Flossgasse (rue des radeaux !) dans un bâtiment surnommé Zum heiligen Florian. Le grand-père, Franz qui se serait noyé dans l’un des débordements du fleuve, y tenait entre 1803 et 1816 une auberge fréquentée en particuliers par les bateliers et les mariniers du Danube. C’est dire le lien intime entre le compositeur, sa famille et le Danube.
Pour mettre fin à ces calamités des inondations répétées et faciliter également le développement de la nouvelle navigation à vapeur (la prestigieuse impériale et royale D.D.S.G. ou DonaudampfschiffgesellschaftSociété Danubienne de Bateaux à Vapeur, fondée en 1829, n’a-t-elle pas offerte dès 1830, avec son steamer « François Ier un service fluvial pour les passagers entre Vienne et Budapest ?), des travaux de régulation et d’aménagement ont commencé et vont continuer à se réaliser. Le profil du fleuve viennois et autrichien va se métamorphoser tout comme la physionomie de la ville et des quartiers qui le bordent.
Une grande effervescence autour des débuts et du développement de la navigation danubienne règne aussi dans la capitale, effervescence dont le point culminant va être pour tous le pays l’Exposition Universelle de 1873 qui est installée au Prater en bordure du fleuve désormais canalisé. Le Danube apparaît ainsi pour les Viennois, sous les traits de deux visages antinomiques : une menace régulière pour une partie de la ville mais aussi un formidable outil de promotion de l’industrie viennoise et d’incitation à une nouvelle forme de voyages, à la découverte et à l’ouverture vers l’Europe orientale et la mer Noire par la route fluviale. Les premiers voyageurs par bateau ne décrivent-ils leur expérience avec enthousiasme ?
Alors à quel Danube, J. Strauss Junior fait-il référence en choisissant ce titre et cette couleur ? Le musicien emprunte-t-il son titre à deux poèmes du recueil Stille Lieder (1840) de Karl Isidor Beck (1817-1879) et qui parlent du beau Danube bleu et que le musicien a peut-être lu ? Beck, poète, journaliste et écrivain, né dans une famille juive de la petite cité de Baja sur la rive gauche du Danube hongrois méridional, célèbre t-il vraiment le même fleuve que l’oeuvre de J. Strauss Junior ?
D’autre part la question récurrente de la couleur bleue du fleuve m’étonnera donc toujours. Pourquoi le Danube ne pourrait-il pas être bleu ? Le fleuve est bleu même à Vienne et encore aujourd’hui comme j’ai pu le voir à maintes reprises lorsqu’un grand ciel bleu s’y reflète intensément par beau temps clair. S’il est vrai que le Danube prend plus souvent d’autres couleurs, marron, verdâtre, jaune (voir Jules Verne et son Danube Jaune), gris, doré, blond (version hongroise selon C. Magris dans son livre Danube), parfois argenté, orange ou rougeoyant au coucher quand le soleil prend plaisir à plonger dans ses eaux en une sorte d’apothéose de la nature… il lui arrive aussi d’être d’un bleu magnifique. Avouer que pour danser, c’est quand même beaucoup plus attrayant que Le Danube gris8 ou Le Beau Danube marron ! Alors ? Pour ce qui concerne la couleur bleue, les prudents commissaires viennois de la grande exposition anniversaire consacrée au cent cinquantième anniversaire de la célèbre valse et organisée au début de 2017 à la Bibliothèque municipale se sont interrogés et s’interrogent toujours, ne pouvant, comme bien d’autres avant eux, qu’émettre des hypothèses.
Le musicologue américain John Witten, éminent connaisseur de l’oeuvre de Johann Strauss témoigne de son côté : « Et finalement, en ce qui concerne l’affirmation trop souvent répétée — même par des journalistes et des savants renommés, voire même par les Viennois10 — que le Danube n’est jamais bleu, on ne peut que plaindre celui qui le croit ou le répète. Les jours de grand soleil, chaque regard jeté à partir de Nussdorf ou de Heiligenstadt sur le fleuve montre que le Danube peut être, même aujourd’hui, d’un grand bleu splendide. Exactement comme Strauss semble l’avoir senti et vu. »
Les hommes, à défaut de voir le Danube en bleu, n’en feraient-ils pas voir de toutes les couleurs au fleuve depuis leur présence sur ses rives ? Une pesanteur que la suite de valses du Beau Danube bleu prend justement à revers !

Le Danube par beau temps à la hauteur de Nussdorf, photo © danube-culture, droits réservés

Le grand malentendu du kitsch !
   Jamais peut-être aucune oeuvre n’aura engendré dans l’histoire de la musique classique autant de malentendus que cette suite de valses opus 314. Tout cela en grande partie à cause du titre ! Bien souvent utilisée, récupérée, parodiée, mutilée, elle symbolise bien malgré elle, une « grande » époque, des clichés nostalgiques sur le fleuve (le seul fleuve qui traverse désormais l’Autriche. Même la Suisse à la taille plus modeste voit deux grands fleuves naître dans ses montagnes : le Rhin et le Rhône !) ,  et sur l’Autriche, l’Empire austro-hongrois, Vienne et la musique viennoise. L’oeuvre a ainsi contribué elle-même à forger l’image d’un Danube mythique loin de la réalité mais qui continue à être entretenue à l’intention de touristes en mal de romantisme à l’eau de rose (du Danube !). L’Histoire a assimilée cette oeuvre à ses tragédies humaines ou à des fêtes élitistes, la réduisant bien souvent à une musique d’accompagnement. L’oeuvre a connu tous les malentendus possibles ! Elle  fut transformée en oeuvre de propagande par le régime nazi puis choisie provisoirement par l’Autriche à la fin de la seconde guerre mondiale comme hymne national. Elle n’a pourtant absolument aucun message patriotique à diffuser. Le cinéma (merci Messieurs Kubrick et Coppola et bien d’autres !), la publicité, les médias, le tourisme de masse, l’industrie du souvenir en ont fait une musique aseptisée, vidée de sa profondeur et de son existence et de ses qualités propres. Les hauts-parleurs exécrables d’une compagnie d’aviation que je ne nommerai pas, les indicatifs d’émissions radiophoniques, les sonneries de portables, les toilettes d’une station de métro de la capitale autrichienne et sans doute ailleurs dans ce monde en état de surdité aggravée, vomissent désormais en boucle dans l’espace contemporain quelques premières mesures désincarnées d’un thème éblouissant.
Pourtant, pourtant, derrière tous ces décors de théâtre superflus, ces habits de cirques éphémères dont on a inlassablement paré cette musique, il y a autre chose de plus secret reliée à l’intimité indicible de cette suite de valses qu’on ne peut découvrir qu’en revenant à l’oeuvre elle-même, dans un pur silence de première écoute.

Premiers enregistrements
Des extraits de la suite de valses du Beau Danube bleu ont été enregistrés, probablement à Philadelphie (Pennsylvanie), dans une transcription-arrangement pour orchestre à vent par le Pryor’s Orchestra [i.e. Victor Orchestra] sous la direction de Walter B. Rogers  le 1er mai 1906 (Victor 21294 ou B-6220, matrice C-148/4). Durée 3 mn 33.
Browse All Recordings | Blue Danube waltz, Take 4 (1906-05-01 …

    Le chef d’orchestre anglais Léopold Stokowski (1882-1977) a enregistré des extraits de la suite de valses du Beau Danube bleu avec une sélection de musiciens de l’orchestre philharmonique de Philadelphie le samedi le 10 mai 1919.
Blue danube Waltz, Victor 74627, matrice C-22825-4, disque 78 tours Victrola
 www.stokowski.org

   Le tout premier enregistrement intégral de la suite de valses du Beau Danube bleu a été réalisé en 1924 par l’Orchestre Philharmonique de Vienne (enregistrement par pavillon).

La version de référence ?
   Difficile d’établir un classement parmi quelques-uns des meilleurs enregistrements de l’opus 314. S’il faut en choisir un malgré tout, ce sera celui, selon Danube-culture de l’Orchestre Philharmonique de Vienne, dirigé par Nikolaus Harnoncourt (2003) ou une version plus ancienne dirigée par le même Nikolaus Harnoncourt, à la tête de l’excellent Royal Concertgebow Orchestra et enregistrée dans la salle de l’orchestre, à Amsterdam, en mai 1986 (Teldec 9031-74786-2). Ou encore celle du chef d’orchestre Seiji Ozawa (1935-2024) à la tête de l’Orchestre Philharmonique de Vienne lors du concert du Nouvel An en 2002.

Variations (Arabesques) opus 12 sur des thèmes du Beau Danube Bleu d’Adolf Schulz-Evler (1852-1905), compositeur et pianiste virtuose polonais, interprétées par le pianiste canadien Marc-André Hamelin

Au cinéma (sélection)
Des extraits de l’opus 314 ont été utilisés jusqu’à aujourd’hui dans les films suivants mais gageons qu’il y en aura bien d’autres dans l’avenir tant cette musique ne cesse de hanter de nombreux réalisateurs.

Le salaire de la peur, Henri-Georges Clouzot, 1953
2001 : L’odyssée de l’espace, Stanley Kubrick, 1968
Minnie et Moskowitz (Ainsi va l’amour), John Cassavetes, 1971
Le monde sur le fil, Reiner Werner Fassbinder, 1973
La porte du paradis, Michael Cimino, 1980
Europa, Europa, Agniezka Holland, 1990
Rasta Rockett, Joe Turteltaub, 1993
Les anges déchus, Wong Kar-Wai, 1995
La belle verte, Coline Serreau, 1996
Titanic, James Cameron, 1997
Austin Powers, Jay Roach, 1997
Chat noir, chat blanc, Emir Kustarica, 1998
Battle Royale, Kinji Fukasaku, 2000
Good bye, Lenin !, Wolfgang Becker, 2003
Les 11 commandements, François Desagnat, 2004
99 francs, Jan Kounen, 2007
Wall-E, Andrew Stanton, 2008
Jodorowsky’s dune, Franck Pavich, 2013
Gus, petit oiseau grand voyage, Christian de Vita, 2015
Lolo, Julie Delpy, 2015

Theodor Zache (1862-1922), « La valse viennoise », 1892 : Au centre J. Strauss Junior, entouré de J. Strauss père, Joseph Lanner, Joseph Strauss, Édouard Strauss, Joseph Bayer, Carl Millöcker, Philipp Fahrbach fils et Carl Michael Ziehrer, en bas le portrait de Johann Schrammel, sources, S.d.d.b. : Theo Zasche/92, HM, Inv. N°61.186

Notes
Le bâtiment qui appartient toujours à la Gesellschaft der Musikfreunde in Wien (Société des amis de la Musique de Vienne), fondée en 1812 par Joseph Sonnleithner (1766-1835), ami de Beethoven et auteur du livret de l’opéra Fidelio, comportait à l’origine une grande et une petite salle, celle dernière baptisée « Salle Johannes Brahms » en 1937. Quatre autres plus petites salles ont été inaugurées en 2007 : les salles de verre, de métal, de pierre et de bois. Elles servent à des usages divers (conférences, ateliers…)

2 Le régime nazi utilisa aussi Le Beau Danube bleu comme outil de propagande.
3 Arnold Rosé était né en Moldavie et sa famille qui appartenait à la communauté juive de sa capitale Iaşi, émigra à Vienne pour que les enfants puissent poursuivre leurs études musicales.
4 Fania Fénelon (Fanny Golstein), artiste juive parisienne raconte dans son livre « Sursis pour l’orchestre » que la femme du responsable du camp d’Auschwitz-Birkenau, sachant qu’Alma Malher était autorisée à quitter définitivement le camp de concentration le lendemain, l’a invité la veille à diner pour la remercier de ses activités musicales et l’a empoisonné. Fania Fénélon (Fanny Goldstein), « Sursis pour l’orchestre, témoignage recueilli par Marcelle Routier, Stock, 1976. !
5 Ironie de l’Histoire, la famille Strauss était d’origine juive hongroise. Mais les valses plaisaient tellement au « Führer » qu’après l’Anschluss de 1938 annexant l’Autriche au IIIe Reich allemand, le Ministère de la culture prit un grand soin à effacer toute trace de son hérédité juive afin que la musique des Strauss puisse continuer à être jouée
6 L’auberge était proche de l’actuel Konzerthaus, grande salle de concert viennoise.
7 Son mari, Richard de Metternich (1829-1895), qui est aussi son oncle, est le fils de Klemens-Wenceslas de Metternich (1773-1859), diplomate et homme d’état autrichien, grand ennemi de Napoléon Ier et à l’origine du Congrès de Vienne.
8J. Strauss Junior avait pris le parti des révolutionnaires en 1848 (peut-être pour défier son père qui occupait le poste) et avait été arrêté pour avoir joué par pure provocation La Marseillaise dans la rue.
9 Franz Lehár intitulera par dérision sa dernière valse de concert Le Danube gris en réaction aux désillusions et à l’incompréhension que tous les amateurs de cette danse ressentaient devant l’évolution des goûts.
10 Même les statistiques s’en sont mêlées : « L’affirmation du troisième couplet du poème accompagnant l’oeuvre musicale qui a rendu le Danube encore plus célèbre dans le monde entier que le chant des bateliers pour la Volga, à savoir la suite de valses du Beau Danube Bleu de Johann Strauss junior, est contestée de manière saisissante par des statistiques scientifiques officielles qui furent publiées en 1935. Celles-ci affirment que le Danube est marron 6 jours par an, 55 jours jaune argileux, 38 jours vert poussiéreux, 49 jours vert clair, 47 jours vert pomme, 24 jours vert métallique, 109 jours vert émeraude et 37 jours vert foncé. » Le total  des jours se monte à 365 si bien qu’il n’y a que lors d’une année bissextile que le Danube a la possibilité d’être bleu un trois cent soixante-sixième jour… »
Kurt Dieman, « XXII. Bezirk, Donaustadt, Donau so blau, so blau… » in Musik in Wien, Wilhem Goldmann Verlag Band II, ?,  1981

Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, mis à jour février 2026

Sources :
Monika Fink : An der schönen blauen Donau, Walzer, op. 314, in Monika Fink, Hans-Dieter Klein, Evelin Klein, Meisterwalzer, Lang, Frankfurt am Main u. a. 1999, ISBN 3-631-35189-5, S. 5–14 (Persephone. Publikationsreihe zur Ästhetik. Bd. 4).
Henry-Louis de la Grange, Vienne, une histoire musicale, Les chemins de la musique, Éditions Fayard, Paris, 1995
Dr. Adelbert Schusser, Dr. Reingard Witzmann, Johann Strauss, Salles commémoratives de grands musiciens, Musée historique de la Ville de Vienne, Vienne, ?
Jeroen H.C. Tempelman, By the Beautiful Blue Danube in New York, Vienna Music – Journal of the Johann Strauss Society of Great Britain, no. 101 (Winter 2012), S. 28–31.
Dr. John Whitten, « La création de l’opus 314 Le Beau Danube bleu« , in Johann Strauss, Salles commémoratives de grands musiciens, Musée historique de la Ville de Vienne, Vienne, ?
www.johann-strauss.at
www.wien.gv.at/kultur/archiv/geschichte

Johann Strauss Junior

Johann Strauss Junior (1825-1899), le « Roi de la valse » : une brève biographie

   « Ce démon de la musique populaire viennoise tremble au début d’une nouvelle valse comme s’il entrait en transe. Le véritable hennissement que pousse l’auditoire, enivré par la musique plutôt que par la boisson, porte cette passion du virtuose Strauss à un degré angoissant. »
Richard Wagner

« Johann Strauss et la valse, la valse et le monde onirique de l’opérette viennoise, le fameux « Glücklich ist wer vergisst » (« Heureux celui qui oublie ») sont devenus des leitmotiv de cet éloignement de la réalité, de ce retrait dans les apparences accompagné d’une grande exubérance des formes, d’un contenu profondément sentimental qui composaient cet univers de l’époque dite de la « Ringstrasse » (Grand Boulevard) où, derrière une façade tout en lumière, se cachait un monde en voie de disparition… »
Günter Düriegl, Johann Strauss, Musée historique de la ville de Vienne, salles commémoratives de Johann Strauss Vienne 2, Praterstrasse 54

 

Johann Strauss Senior (1804-1849) en 1835 par Josef Kriehuber (1800-1876), collection du Wien Museum 

Fils ainé du violoniste et compositeur Johann Strauss père (1804-1849) mort prématurément et dont l’écrivain prussien Heinrich Laube (1806-1884) fera la description suivante : « Africain au sang chaud, débordant de vitalité et d’un éclat solaire… tourmenté, dépourvu de beauté, passionné… il exorcise les mauvais démons de nos corps… Sa façon de diriger confine à la transe : ses reins eux-mêmes ne semblent plus lui appartenir quand se déchaine la tempête de la valse… C’est un homme qui pourrait provoquer bien des tracas s’il se mettait à jouer sur son violon les idées de Rousseau. En une seule nuit, les Viennois ont dépassé avec lui  le Contrat social… »1, violoniste et compositeur lui-même, frère de Josef Strauss (1827-1870) et d’Eduard (1835-1916), tous deux également excellent musiciens, oncle de Johann Strauss (petit-fils) (1866-1939), admiré par Franz Liszt, Johannes Brahms, Richard Wagner, Jacques Offenbach, Arnold Schönberg, Johann Strauss Junior, « Der Königwalzer », « Le roi de la valse » (il ne pouvait y avoir évidemment qu’un seul titre d’empereur dans l’Empire austro-hongrois, c’est pourquoi J. Strauss Junior ne fut jamais surnommé l’empereur mais le roi de la valse). Il nait dans le quartier viennois de Sankt Ulrich (aujourd’hui Neubau, VIIe arrondissement de Vienne) le mardi 25 octobre 1825.

La maison natale de Johann Strauss Junior, Lerchenfeldgasse 15, a été démolie en 1890

Plaque commémorative apposée sur l’immeuble qui se trouve à l’emplacement de la maison natale de Johann Strauss junior, Lerchenfelderstrasse 15, dans le quartier de Sankt Ulrich (Neubau).

Il se mariera à trois reprises, tout d’abord en 1862 avec Henriette Treffz-Chalupetzky (1818-1878)2, appelée familièrement Jetty puis après sa mort avec une autre cantatrice, Angelika (Lili) Dittrich (1850-1919)3 dont il divorce en 1882 pour épouser en 1887 la veuve du banquier Anton Strauß, de plus de trente années sa cadette, Adèle Strauß, née Deutsch (1856-1930)4, après que le couple ait du se convertir au protestantisme et soit devenus citoyens du royaume de Saxe, Cobourg et Gotha. Le processus de création musicale de Johann Strauss a sans aucun doute été influencé par ses relations avec les femmes.

La cantatrice Henriette Treffz, appelée familièrement Jetty. Lithographie d’August Prinzhofer, 1846

L’actrice Ernestine Henriette Angelika Dittrich (1850-1919), seconde épouse de Johann Strauss Junior

Adèle, « la veuve ennuyeuse » et Johann Strauss Junior

Johann  Strauss Junior prend ses premières leçons de musique (piano, orgue) auprès de Václav Plachý (1785-1858), un musicien et pédagogue d’origine morave, admirateur de Beethoven, organiste chez les Piaristes et pédagogue qui s’est installé à Vienne en 1811. Le jeune artiste fait dès cette époque, ses premières tentatives de composition. De 1837 à 1841, J. Strauss Junior est élève au lycée écossais de Vienne dépendant de l’abbaye bénédictine de Notre-Dame-aux-Écossais tout en chantant comme enfant de choeur à la paroisse de saint-Léopold dans le quartier de Leopoldstadt.

Église saint Leopold édigiée en 1670, quartier de Leopoldstadt, source Wien Museum

Il étudie en secret avec Franz Amon (1803-64), violon solo de l’orchestre de son père puis avec Anton Kohlmann, un violoniste de l’orchestre de l’Opéra de la Cour. Inscrit initialement à la section commerciale de l’Institut polytechnique (1841), J. Strauss Junior quitte l’institution et décide de suivre l’exemple du compositeur et directeur musical Joseph Lanner (1801-1843) qui vient de décéder.
Sans l’accord de son père Johann Strauss Senior, très contrarié de voir son fils se diriger vers une carrière de musicien, mais avec le soutien de sa mère que son mari a quitté, le jeune homme de 19 ans obtient en juillet 1844 de la municipalité de Vienne l’autorisation de reprendre l’orchestre de J. Lanner, décédé brutalement.

Joseph Lanner (1801-1843)

Il fait ses débuts avec un immense succès en même temps qu’à la grande fureur de son père, lors d’une « Soirée dansante » le 15 octobre au casino Dommayer dans le quartier de Hietzing à proximité du château de Schönbrunn, avec entre autres pièces, son opus 1, la valse Sinngedichte qui sera rejouée à dix-neuf reprises lors de sa première audition, les opus 2, 3, 4 et la magnifique valse Loreley-Rheinklänge opus 154 de son père.

Le casino (café-restaurant) Dommayer dans le quartier de Hietzing, à proximité du château de Schönbrunn. Avec sa salle de danse, l’établissement comptait parmi les plus populaires lieux de divertissement de la ville avec ses soirées de bal endiablées. Après la mort de Ferdinand Dommayer en 1854,  Franz Dommayer prend la relève de son père Ferdinand Dommayer en 1854. Le casino existera à cet endroit jusqu’en 1908, date à laquelle il est démoli laussant la place à un nouvelle établissement le Parkhotel Schönbrunn.

Josef Drechsler (1782-1852), organiste, compositeur prolifique, pédagogue et chef d’orchestre de différents théâtres et qui terminera sa carrière comme maître de chapelle à la cathédrale saint-Étienne, lui donne à cette époque des leçons d’écriture et de basse-continue.
Le jeune musicien, malgré ses premiers succès, ne réussit pas à trouver pas le même large auditoire que celui qui assiste aux concerts de son père, et il doit chercher en 1847-1848 à gagner sa vie et doit effectuer un voyage dans les Balkans. De retour à Vienne, la révolution fait rage. J. Strauss Junior prend le parti des insurgés, à l’inverse de son père avec lequel in n’est pas réconcilié. Il continuera à composer et à interpréter des morceaux « libertaires » après la Restauration ce qui lui vaudra d’être mis à l’index par la cour impériale. Après la mort de son père en 1849, J. Strauss va réunir son orchestre et celui de son père et dirige, à l’exception des services de la cour, dans tous les lieux de représentation qui lui avaient été interdits jusqu’alors. En 1850, il est invité à jouer pour la première fois devant l’empereur François-Joseph Ier lors d’une rencontre impériale à Varsovie et se voit confié deux années plus tard, l’organisation de la musique des nombreux bals de la cour qu’il partage toutefois avec Philipp Fahrbach (1815-85).

Philipp Fahrbach (1815-1885)

La même année, il connait son premier grand succès en tant que compositeur avec son « Annen-Polka », op. 117, et part diriger des concerts en Prusse. La surcharge permanente due aux tournées supplémentaires ainsi qu’aux obligations de composition envers son éditeur Carl Haslinger (1816-1868), l’expose cependant à de graves ennuis de santé et en 1853.

Johann Strauss Junior dirige l’orchestre des concerts du Volksgarten en 1853, dessin de Franz Kaliwoda, Matthias Bäcker, graveur et Carl  Haslinger, éditeur, collection du Wien Museum

Il doit demander à son frère Josef de le remplacer pendant son congé en juillet. En raison des programmes  musicaux conclus pour plusieurs étés avec la direction de la ligne de chemin de fer Saint-Pétersbourg-Pavlovsk, les deux frères, qui se trouvent souvent dans une situation de concurrence difficile, doivent se mettre d’accord sur la répartition des différentes obligations à Vienne.

Jusqu’en 1861, ils organisent ensemble les programmes musicaux des carnavals, Johann séjournant en été en Russie (1856-1865 et 1869) où un véritable culte nait pour sa musique, tandis que Josef dirige les concerts à Vienne. Par la suite, au grand dam de Josef, peut-être jaloux, Johann choisit d’associer associe également son plus jeune frère, Eduard, à l’entreprise familiale. Lors de ses voyages e Russie, Johann Strauss Junior a fait la connaissance en 1858 à Pawlosk  de la jeune musicienne et compositrice russe Olga Wassiljewna Smirnitskaja (1837-1920), âgée de 21 ans et dont le compositeur tombe aussitôt éperdument amoureux et qu’il demandera en mariage. Mais la famille de la jeune femme,  de la haute aristocratie russe, refusera catégoriquement. Olga lui a demandé d’interpréter ses romances, basées sur des vers de célèbres poètes russes, lors des concerts. « Olga, je suis dans tes mains, fais de moi ce que tu veux! » lui écrit-il dans une lettre datée du 31 août 1859. Plusieurs de ses compositions dont la valse « Wiener bonbons » opus 307 seront inspirées par cette idylle tragique pour le musicien viennois.

Olga Wassiljewna Smirnitskaja

J. Strauss Junior est nommé officiellement « Directeur de la musique de bal de la cour impériale » en 1863, ce qui va l’obliger à abandonner ses autres activités à l’exception des concerts au pavillon de musique du restaurant du Volksgarten de Vienne. Les autres services de l’orchestre Strauss étant confiés à ses deux frères Eduard et Josef, Johann Strauss Junior n’apparait plus que sporadiquement comme chef d’orchestre de ses propres oeuvres. En 1864, les « Morgenblätter », op. 279, inaugurent la série des grandes valses, dont le point culminant sera atteint en 1867 avec la suite de valses du Beau Danube Bleu. Cette oeuvre sera donnée pour la première fois le 15 février 1867 à la salle de Diane de Leopoldstadt devant un parterre enthousiaste de 1200 spectateurs. Sur la scène se tiennent plus de 150 chanteurs du « Wiener Männergesang Verein » et derrière le choeur imposant a pris place l’orchestre à cordes militaire du régiment d’infanterie « Roi de Hanovre ».  Johann Strauss Junior, pris ce jour-là par un autre engagement, a laissé la direction musicale à Rudolf Weinwurm (1835-1911). Malgré la médiocrité du texte original qui sera remplacé en 1890 par des paroles du juriste, compositeur et écrivain Franz von Gerneth (1821-1900), membre du « Wiener Männergesang Verein », l’oeuvre est plébiscitée par le public et par les journalistes présents et rejouée une seconde fois.

Manuscrit de la version originale du Beau Danube Bleu

La même année, le musicien désormais célèbre, est invité à diriger à Paris (Exposition Universelle) et à Londres où le public anglais l’acclame mais à l’instigation de sa première épouse Henriette Chalupetzky (1818-1878), il se prépare à passer du statut de directeur musical à celui de compositeur d’opérettes et se fait relever de ses fonctions à la cour en 1871 pour écrire cette même année sa première opérette, « Indigo et les 40 voleurs » une oeuvre créée au « Theater an der Wien ». La collaboration avec Richard Genée (1823-1895), par la suite son collaborateur musical et librettiste avec Friedrich Zell (1814-1881), sera déterminante. En 1872, J. Strauss Junior se rend en tournée aux États-Unis, dirige ses propres œuvres pendant l’Exposition universelle de Vienne (1873) et donne en 1874 des concerts en Italie puis présente à Vienne son opérette la plus populaire à ce jour, « La Chauve-souris ». En 1875 et 1877, le compositeur est de retour à Paris où son opérette est donnée en français dans une version remaniée et sous le titre « La Tzigane » à l’automne 1877.

La partition originale de la Chauve-souris, précieusement conservée à la bibliothèque de l'Hôtel de Ville de Vienne

La partition originale de la Chauve-souris, précieusement conservée à la bibliothèque de l’Hôtel de Ville de Vienne

Son oeuvre lyrique suivante, « Une nuit à Venise » connait un échec lors de sa création à Berlin (1883) mais est par contre fort bien accueillie en Autriche, notamment grâce à la participation du comédien et excellent ténor Alexander Girardi. (1850-1918).  « Le baron tsigane »(« Der Zigeunerbaron ») créé en 1885, lui offrira le plus grand succès de toute sa carrière de compositeur.

Alexander Girardi, collection du Wien Museum

En 1886, il entreprend une tournée en Russie, accompagné de sa femme Adèle. Sa réputation de compositeur de musique de danse est à son apogée grâce à sa « Valse impériale » (« Kaiser-Walzer », RV 437), écrite en 1889. Sa prédilection pour les longues suites de scènes composées, déjà évoquée dans « Le Baron tzigane », culmine dans ses opéras comiques comme « Le chevalier Pásmán » (1892).
Le succès n’est toutefois pas vraiment au rendez-vous, incitant J. Strauss Junior à revenir à contrecœur à l’opérette. Les festivités organisées à l’occasion de son cinquantième anniversaire en tant qu’artiste (1895) deviennent par contre un grand événement viennois. Le musicien a commencé à séjourner dès l’été à (Bad) Ischl (Tirol), où il achètera l’élégante villa Erdödy en 1897 après avoir vendu sa résidence d’été de Schönau.

La villa du compositeur à Bad ischl

Il fait cette même année dans la station thermale fréquentée par la haute société, une rencontre particulière, celle du roi Chulalongkorn (Rama V) du Siam lors de la visite d’État du Siam en Autriche. La rencontre eut lieu après que le compositeur ait lui-même dirigé l’ouverture de l’opérette Die Fledermaus au théâtre d’Ischl en l’honneur du roi. Sa veuve continuera à fréquenter Bas Ischl après la mort de son mari en 1899. La belle villa, riche du souvenir des séjours de Johann Strauss Junior sera démolie à la fin des années mille neuf cents soixante !

Johann Strauss Junior à son pupitre dans sa villa de Bad Ischl en 1897, photo Bibliothèque Nationale d’Autriche

Johann Strauss Junior dirige à l’opéra « La Chauve-Souris » le 22 mai 1899 puis, obligé de renoncer de diriger d’autres représentations à cause d’un refroidissement, il contracte une pneumonie et meurt le 3 juin 1899. Vienne lui offrira des funérailles dignes du plus haut dignitaire de l’Empire austro-hongrois. L’opérette pasticcio « Wiener Blut » (« Sang viennois »), composée par Adolf Müller junior5 (1839-1901), prétendument avec l’approbation de J. Strauss, est accueillie cette année là avec enthousiasme et entraînera la création de nombreuses autres oeuvres posthumes.
La tombe de Johann Strauss Junior tout comme celles de son père, de ses frères, de Christoph Willibald Gluck, Ludwig van Beethoven, Franz Schubert, Johannes Brahms et de nombreux autres compositeurs,  se trouve au Zentralfriedhof de Vienne dans le carré d’honneur 32 A.

Johann Strauss en 1895, peinture de Franz von Lenbach (1836-1904), collection du Wien Museum

Johann Strauss Junior compte parmi les musiciens les plus populaires et les plus joués de tous les temps dans le monde entier. En tant que compositeur de musique de danse, il réussit, avec son frère Josef, à émanciper la valse de sa fonction première de musique de danse pour en faire un morceau de récital à part entière, destiné aux  grandes salles de concert.  Le compositeur a d’ailleurs rendu hommage à son père et ses prédécesseurs lors d’un banquet donné en son honneur en 1884 : « Les honneurs dont vous me gratifiez aujourd’hui, je les dois à mes prédécesseurs et notamment à mon père. Ce sont eux qui m’ont indiqué le chemin où quelques progrès pouvaient être encore faits : l’enrichissement de la forme musicale. Ceci est mon mérite, mon faible mérite. »
J. Strauss est également l’un des principaux représentants de l’âge d’or de l’opérette qui, dans une époque politiquement délicate pour l’Empire austro-hongrois, avec « La Chauve-Souris » et « Le Baron Tzigane », a su créer une atmosphère de fête incomparable.

Eric Baude pour Danube-culture, droits réservés, mis à jour février 2026

houseofstrauss.at
www.johannstraussmuseum.at

Un bateau de croisière nommé « MS Johann Strauss »
www.kreuzfahrtzentrum.at

Références littéraires :
Il n’existe malheureusement pas de biographie approfondie du compositeur en français ni de travail d’analyse sérieux ce qui d’ailleurs en dit long sur le peu d’intérêt que suscite réellement Johann Strauss Junior en France et le puissant et persistant malentendu sur sa musique. Peut-être est-ce aussi lié en partie au fait que ses oeuvres ont envouté de nombreux dignitaires nazis (parmi lesquels Adolf Hitler en personne), dignitaires nazis qui ont tenté stupidement d’effacer les origines juives de la famille du musicien !
On lira (en allemand) :
Aigner, Thomas, Engl, Stefan,Waldner, Kyra, Johann Strauss, ein Leben für die Musik, Wienbibliothek im Rathaus, Theater Museum, Residenz Verlag, Salzburg-Wien 2024
En français (à la rigueur) :
Bénédicte Palaux Simonnet, Johann Strauss et sa famille, bleu nuit éditeur, Paris, 2025
Lauzun, Hélène de, Johann Strauss, L’empereur de la valse, Taillandier, 2025

Le « Schrammel quartett » des violonistes et frères Johann et Joseph Schrammel  (sur la photo avec le guitariste (contra-guitare) Anton Strohmayer et le clarinettiste Georg Danze), initiateurs de la musique populaire du même nom et grands amis de Johann Strauss qui adorait leur musique, photo collection du Wien Museum, vers 1885

Notes :
1 Heinrich Laube (1806-1884), in William M. Johnston, The Austrain Mind. An Intellectual and Social History 1848-1938, University of California Press, 1972, p. 228, cité dans Jean-Paul Bled, Vienne, Fayard, 1998, p. 400. Heinrich Laube fut également directeur du Burgtheater de Vienne de 1849 à 1867.
2 J. Strauss Junior avait la connaissance de sa future femme chez le banquier Moritz Ritter von Todesco. Le palais qu’il avait fait construire se trouve encore aujourd’hui à  proximité de l’Opéra d’État de Vienne (Vienne I. Kärtnerstraße 51). Henriette était  alors la maîtresse du baron, d’où son surnom de « baronne Todesco ». Avant de devenir l’épouse de Strauss, elle donna naissance à sept enfants illégitimes. Fille de Joseph Chalupetzky, un ouvrier du quartier viennois de Josefstadt, elle avait une belle voix de soprano et chantait à l’opéra de Dresde avec Wilhemine Schröder-Devrient et au Theater a. d. Wien avec Jenny Lind. J. Strauss la connaissait déjà depuis 15 ans lorsqu’ils se marièrent le 27 août 1862 à la cathédrale Saint-Étienne. Les époux établirent leur résidence principale dans l’actuelle Praterstraße 54, là où la suite de valses « Sur le Beau Danube Bleu » fut composée. Cet appartement a été transformé en un musée dédié au compositeur et à sa musique. L’ancienne cantatrice et ex-maîtresse du baron Todesco se transforma après le mariage en une secrétaire parfaite, une charmante épouse maternelle et une formidable manager qui déchargea son mari de tous les soucis quotidiens, comme par exemple la préparation des tournées de concerts ou la copie des partitions. Henriette meurt le 8 avril 1878 après une attaque cérébrale. Cinquante jours plus tard, Strauss était déjà remarié. C’est à elle que revient le mérite historique d’avoir encouragé son mari à composer des opérettes.
3 Angelica Dittrich, cantatrice allemande est née le 30 mars 1850 à Breslau (Prusse). Elle fut l’élève du chef d’orchestre de la cour Heinrich Proch qui dirigea la représentation inaugurale de « Don Giovanni » dans la nouvelle salle de l’Opéra royal et impérial de Breslau le 25 mai 1850. La cantatrice chercha à être engagée à Vienne au Theater an der Wien avec le soutien du compositeur. Il n’y eut pas d’engagement, mais un mariage ! J. Strauss Junior, de 25 ans plus âgé que Lily, la connaissait déjà d’une époque antérieure sans que sa première femme, Jetty, ne soit au courant de cette relation. Il l’épousa le 28 mai 1878 à l’église Saint-Charles de Vienne (Karlskirche), exactement 50 jours après le décès de Jetty. Le couple s’installe, peu après le mariage, dans le nouveau palais construit selon les idées et les  goûts de sa première épouse, au numéro 4 de la Igelgasse (IVe arrondissement) Johann-Strauss-Gasse 4.
Le mariage ne fut pas heureux, oscillant entre disputes et incompréhension mutuelle. Anna Strauß, une sœur de Johann restée célibataire, a affirmé que Lily avait eu une relation avec Franz Steiner, le directeur du Theater a. d. Wien dont elle devint l’assistante. Curieusement l’opérette « Une nuit à Venise » fut la seule oeuvre lyrique du compositeur à être créée non pas à Vienne mais à Berlin, le 3 octobre 1883 ! Le mariage fut dissous par consentement mutuel le 9 décembre 1882.. Dans les dernières années de sa vie, on la voyait parfois se promener autour de la villa aujourd’hui démolie, achetée par J. Strauss à Schönau bei Leobersdorf, près de Baden bei Wien. Lily mourut dans une grande pauvreté en 1919 dans la station thermale de Bad Tatzmannsdorf (Basse-Autriche).
4 Adele Deutsch, surnommée « Cosima à trois quarts de temps » ou encore « la veuve  ennuyeuse ». Elle même souhaitait être appelée « Madame Johann Strauss ». Adele Deutsch est née le 1er janvier 1856 à Vienne. Elle épouse en 1874 le fils du banquier Anton Strauß qui meurt en 1877. Alors qu’elle n’était pas encore mariée au compositeur, elle portait donc déjà le nom de Strauss et elle se présenta à Johann Strauss comme portant l’un des noms les plus célèbres du monde. Il ne fut pas question de mariage au début en raison de l’opposition de l’église catholique. Mais pour arriver à ses fins J. Strauss dut renoncer à sa nationalité austro-hongroise, devenir citoyen de Saxe-Coburg-Gotha et se convertir au protestantisme. Le 15 août 1887 il épousait Adèle, de 31 ans sa cadette, dans l’église de la cour ducale de Cobourg. Adele prit entièrement en main la vie de son mari. En tant que manager, elle surpassa de loin les initiatives de Jetty. Après le décès de Strauss en 1899, elle fut une administratrice de succession méticuleuse et veilla à la facturation exacte des droits d’auteur qui lui étaient dus. Adele Strauss est décédée en 1930 et la postérité de la composition lui doit aujourd’hui encore la  « Lex Johann Strauss ».
5 Dommayers Casino (Hietzing 13, Hietzinger Hauptstraße 12, plus tard 10-14). En 1787, un serveur du nom de Dick fait construire un café dans le jardin en face du « Kaiserstöckel » de Schönbrunn (aujourd’hui bureau de poste) ou en face de l’église de Hietzing, qui jouissait d’une grande popularité en tant que lieu de  loisir pour les Viennois. En 1815, l’établissement est relié à la ville par un tramway, le terminus étant l’auberge communale à côté de l’église, et à partir de 1817, le  tramway de la « Hietzinger Gesellschaftswagen » (société des tramways de Hietzing) y circule. L’aubergiste de Hietzing, Reiter, achète le café et, après avoir agrandi le local, y construit également un restaurant. En 1823, Reiter cède la propriété à son gendre de 23 ans, fabricant de peignes, Ferdinand Dommayer. Jusqu’en 1832, F. Dommayer rachète les petites maisons du voisinage, les fait démolir et fait construire son casino (« Dommayers Casino »), magnifique batisse selon les critères de l’époque, avec une grande salle de bal. Il est inauguré le 24 juin 1833 avec la participation de la haute société viennoise. C’est à cet endroit que le public entend pour la première fois les « Loreleyklänge » de Johann Strauss (père) et la valse de Lanner « Die Schönbrunner ». C’est aussi au Casino Dommayer que J. Lanner dirige pour la dernière fois de sa vie un concert le 22 mars 1843. Le 15 octobre 1844, Johann Strauss (fils) y débute avec son orchestre nouvellement constitué, dirigeant sa première grande valse, « Die Gunstwerber » qui connait un succès retentissant. Après la mort de Dommayer (1858) et celle de sa veuve, son fils Franz reprend l’affaire. En 1899, la propriété de Dommayer passe dans les mains du  « restaurateur » Paul Hopfner, qui se bat contre la parcellisation prévue des terrains et cherche un moyen d’assurer un aménagement représentatif de la place. Après avoir continué à gérer le casino, il fait démolir l’ancien bâtiment en 1907 et fait construire le Park Hotel. 

Johannes Brahms (1833-1897) peu avant sa mort et Adèle Strauss à Bad Ischl en 1897, photo collection Wien Museum. Le musicien d »Allemagne du Nord et Johann Strauss Junior entretenaient une relation d’amitié et d’admiration réciproque. J. Brahms écrira à l’un de ses amis qui s’apprêtait à visiter Vienne : « Il faut que vous alliez au Volksgarten. Le vendredi soir, Strauss y conduit ses valses. C’est un tel maître de l’orchestre que l’on ne perd pas une seule note de chaque instrument. »  

Napoléon et l’île de la Lobau (campagne d’Autriche de 1809)

La Grande Armée traverse le Danube avant la bataille de Wagram ( juillet 1809)

« Le Danube n’existe plus pour l’ennemi. Le général Bertrand [1773-1844] a, par dessus le fleuve le plus difficile du monde, et sur une longueur de 2400 pieds1, jeté, en 14 jours, un pont. Un travail que l’on aurait crût nécessiter plusieurs années, et qui a pourtant été achevé en 15 à 20 jours… ». (24ème Bulletin)
Note :
1 Un pied équivaut à 30, 48 cm, en l’occurence le pont devait mesurer près de 800 mètres de long ! 

Oeuvres de Napoléon Bonaparte
Guerre d’Autriche
Cinquième tome

Ebersdorf, 23 mai 1809, une heure du matin.
Il est de la plus grande importance, Monsieur l’Intendant général, qu’aussitôt la réception de cette lettre vous nous fassiez charger sur des bateaux 100,000 rations (le pain ou de biscuit, si vous pouvez les fournir, et autant de rations d’eau-de-vie ; que vous leur fassiez descendre le Danube pour se rendre à la grande île, où est notre pont de bateaux , c’est-à-dire au deuxième bras à gauche. Une grande partie de l’armée se trouvera cette nuit dans cette île et y aura besoin de vivres. Envoyez un employé qui descendra avec les bateaux , et, arrivé à la tête du pont, il fera prévenir le duc de Rivoli, qui se trouvera dans la grande île vis-à-vis Ebersdorf, afin qu’il ordonne la distribution de ces vivres , dont il a le plus grand besoin.
Dans la situation des choses, rien n’est plus pressant que l’arrivée de ces vivres.
Le prince de Neuchâtel, major général [le maréchal Louis-Alexandre Berthier, prince de Neuchâtel (1753-1815)].

Ponton-bateau des armées napoléoniennes

À Fouché. – Ebersdorf le 25 mai 1809
Je reçois votre lettre du 19. Vous avez vu par le bulletin ce qui s’est passé ici. La crue du Danube m’a privé de mes deux pont pendant plusieurs jours. Je suis parvenu enfin à les rétablir ce matin.

Las Cases [Emmanuel de las Cases, comte d’Empire (1766-1842] :
« Les premiers ordres sont donnés à l’instant même du désastre, et les préparatifs sont si rapides, que deux ou trois jours après la bataille, on voit déjà plusieurs sonnettes battre des pilotis au travers des deux grands bras du Danube (..) Le même jour, Napoléon détermine sur les lieux, et trace, de sa cravache sur le sable, le plan des ouvrages qui doivent former la tête des grands ponts et le réduit de Lobau ».

Tout ce qui flotte, ou y ressemble, est amené à hauteur de Kaiser-Ebersdorf. Pour relier l’île à la rive droite, un deuxième pont est construit, sur pilotis celui là, environ 40 m en amont de celui existant déjà. Il permet le passage de front de 3 voitures attelées, de l’artillerie et de la cavalerie.

Ludovico Visconti (1785-?), Napoléon ordonne de jeter un pont sur le Danube le 19 mai 1809.  La scène se passe sur la rive droite du Danube. Huile sur toile, ?, collection du château de Versailles, domaine public

Vingt-quatrième bulletin de la grande armée.
Vienne, 3 juillet 1809.
   « Le duc d’Auerstaedt [Le maréchal,Louis Nicolas Davout (1770-1823), duc d’Auerstaedt et prince d’Eckmühl] a fait attaquer le 30, une des îles du Danube, peu éloignée de la rive droite, vis-à-vis Presbourg, où l’ennemi avait quelques troupes.
Le général Gudin [1768-1812] a dirigé cette opération avec habileté : elle a été exécutée par le colonel Decouz [1775-1814] et par le vingt-unième régiment d’infanterie de ligne, que commande cet officier. À deux heures du matin, ce régiment, partie à la nage, partie dans des nacelles, a passé le très petit bras du Danube, s’est emparé de l’île, a culbuté les quinze cents hommes qui s’y trouvaient, a fait deux cent cinquante prisonniers, parmi lesquels le colonel du régiment de Saint-Julien et plusieurs officiers, et a pris trois pièces de canon que l’ennemi avait débarquées pour la défense de l’île.

Général_César_Charles_Etienne_Gudin

Le général César Charles Étienne Gudin

Enfin, il n’existe plus de Danube pour l’armée française : le général comte Bertrand a fait exécuter des travaux qui excitent l’étonnement et inspirent l’admiration. Sur une largeur de quatre cents toises1, et sur un fleuve le plus rapide du monde, il a, en quinze jours, construit un pont formé de soixante arches, où trois voitures peuvent passer de front ; un second pont de pilotis a été construit, mais pour l’infanterie seulement, et de la largeur de huit pieds. Après ces deux ponts, vient un pont de bateaux. Nous pouvons donc passer le Danube en trois colonnes. Ces trois ponts sont assurés contre toute insulte, même contre l’effet des brûlots et machines incendiaires, par des estacades sur pilotis, construites entre les îles, dans différentes directions, et dont les plus éloignées sont à deux cent cinquante toises des ponts.

Quand on voit ces immenses travaux, on croit qu’on a employé plusieurs années a les exécuter ; ils sont cependant l’ouvrage de quinze  à vingt jours : ces beaux travaux sont défendus par des têtes de pont ayant chacune seize cents toises de développement, formées de redoutes palissadées, fraisées et entourées de fossés pleins d’eau. L’île de Lobau est une place forte : il y a des manutentions de vivres, cent pièces de gros calibre et vingt mortiers ou obusiers de siège en batterie. Vis-à-vis Esling, sur le dernier bras du Danube, est un pont que le duc de Rivoli a fait jeter hier. Il est couvert par une tête de pont qui avait été construite lors du premier passage.
Le général Legrand [1762-1815], avec sa division, occupe les bois en avant de la tête du pont.
L’armée ennemie est en bataille, couverte par des redoutes, la gauche  à Enzendorf, la droite à Gros-Aspern : quelques légères fusillades d’avant-postes ont eu lieu.
À présent que le passage du Danube est assuré, que nos ponts sont à l’abri de toute tentative, le sort de la monarchie autrichienne sera décidé dans une seule affaire.
Les eaux du Danube étaient le premier juillet de quatre pieds au-dessus des plus basses et de treize pieds au-dessous des plus hautes.
La rapidité de ce fleuve dans cette partie est, lors des grandes eaux, de sept à douze pieds, et lors de la hauteur moyenne, de quatre pieds six pouces par seconde, et plus forte que sur aucun autre point. En Hongrie, elle diminue beaucoup, et à l’endroit où Trajan fit jeter un pont, elle est presque insensible. Le Danube est là d’une largeur de quatre cent cinquante toises ; ici il n’est que de quatre cents. Le pont de Trajan était un pont de pierres fait en plusieurs années. Le pont de César, sur le Rhin, fut jeté, il est vrai, en huit jours, mais aucune voiture chargée n’y pouvait passer. Les ouvrages sur le Danube sont les plus beaux ouvrages de campagne qui aient jamais été construits… »
Note :
1 Une toise mesure 1, 949 mètre, quatre cent toises équivalent à  779, 6 mètres soit sensiblement la même longueur que précédemment

Napoléon sur l’île de la Lobau

Vingt-cinquième bulletin de la grande-armée.
Wolkersdorf, 8 juillet 1809

Passage du bras du Danube à l’île de la Lobau
« Le 4, à dix heures du soir, le général Oudinot [1767-1847] fit embarquer, sur le grand bras du Danube, quinze cents voltigeurs, commandés par le général Conroux [1770-1813]. Le colonel Baste [1768-1814], avec dix chaloupes canonnières, les convoya et les débarqua au-delà du petit bras de l’île Lobau dans le Danube. Les batteries de l’ennemi furent bientôt écrasées, et il fut chassé des bois jusqu’au village de Muhllenten.
À onze heures du soir les batteries dirigées contre Enzersdorf reçurent l’ordre de commencer leur feu. Les obus brûlèrent cette infortunée petite ville, et en moins d’une demi-heure les batteries ennemies furent éteintes.
Le chef de bataillon Dessales [1776-1864], directeur des équipages des ponts, et un ingénieur de marine avaient préparé, dans le bras de l’île Alexandre, un pont de quatre-vingts toises d’une seule pièce et cinq gros bacs.
Le colonel Sainte-Croix [1782-1810], aide-de-camp du duc de Rivoli [le maréchal Masséna, duc de Rivoli, prince d’Essling (1758-1817] se jeta dans des barques avec deux mille cinq cents hommes et débarqua sur la rive gauche.
Le pont d’une seule pièce, le premier de cette espèce qui, jusqu’à ce jour, ait été construit, fut placé en moins de cinq minutes, et l’infanterie y passa au pas accéléré.
Le capitaine Buzelle jeta un pont de bateaux en une heure et demie.
Le capitaine Payerimoffe jeta un pont de radeaux en deux heures. Ainsi, à deux heures après minuit, l’armée avait quatre ponts, et avait débouché, la gauche à quinze cents toises au dessous d’Enzersdorf, protégée par les batteries , et la droite sur Vittau. Le corps du duc de Rivoli forma la gauche ; celui du comte Oudinot le centre, et celui du duc d’Auerstaedt la droite. Les corps du prince de Ponte-Corvo [le maréchal Jean-Baptiste Bernadotte (1763-1844)], du vice-roi [Eugène de Beauharnais, fils adoptif de Napoléon et vice-roi d’Italie (1781-1824)], et du duc de Raguse [le maréchal Auguste Frédéric Louis Viesse de Marmont (1774-1852], la garde et les cuirassiers formaient la seconde ligne et les réserves. Une profonde obscurité, un violent orage et une pluie qui tombait par torrents, rendait cette nuit aussi affreuse qu’elle était propice à l’armée française et qu’elle devait lui être glorieuse… »

Richard Caton Woodville (1856-1927), Napoléon franchissant le pont pour l’île de la Lobau, 1912, collection Tate Gallery, domaine public

« Le Danube n’existe plus pour l’ennemi. Le général Bertrand a, par dessus le fleuve le plus difficile du monde, et sur une longueur de 2400 pieds, jeté, en 14 jours, un pont. Un travail que l’on aurait crût nécessiter plusieurs années, et qui a pourtant été achevé en 15 à 20 jours… » . (24ème Bulletin)

Après la retraite de mai, Napoléon a laissé dans la Lobau les 20 000 hommes du corps d’armée de Masséna, et installé le reste de son armée autour de Schönbrunn et de Vienne. Puis il fait entreprendre de très importants travaux pour rendre plus fiables ses moyens de passage du fleuve, à l’origine de sa déconfiture lors de la précédente bataille.
Au comte Daru, Intendant général de l’armée d’Allemagne à Vienne. [Pierre Daru (1767-1829) fut également brièvement en 1809, administrateur des provinces autrichiennes]

Les ponts en juillet 1809

Plan de la lobau en 1809 (auteur inconnu) pendant la présence des armées napoléoniennes avec les ouvrages sur les bras du Danube à la hauteur de Kaiserebersdorf (rive droite). Collection Wien Museum

« Le premier pont, qui sera réservé à l’infanterie, est protégé par plusieurs rangées de pilotis, la tête de pont par des redoutes, et par des batteries installées à hauteur de Kaisers Ebersdorf et de la petite île (Schneidergund) sur laquelle les deux ponts s’appuient, au milieu du fleuve. Un moment on pense même tendre, d’une rive à l’autre, une énorme chaîne trouvée à l’arsenal, et qui datait du temps du siège turc, en 1683 ! En amont, d’autres ponts, plus petits, doivent aussi permettre de se protéger de ce que l’ennemi pourrait mettre à l’eau, comme il l’a fait si habilement en juin.
Puis il fait transformer l’île en un véritable camp retranché, y faisant installer tout ce qu’une armée a besoin à la veille d’une grande opération: un hôpital, une boulangerie, un chantier naval (Napoléon a fait venir des marins de la flotte. Ils sont également employés à la surveillance de l’île, dans des chaloupes, équipées de canons, qui sillonnent les canaux), des ateliers, réserves de nourriture, magasin à poudre, alimenté par les arsenaux de Vienne.
Des milliers d’ouvriers s’affairent. Mais aussi les soldats, qui n’apprécient guère ces travaux, en dépit du supplément de paye qui leur est versé. Entre les latrines et les travaux, beaucoup rêvent à leur vraie vie de soldat… »
Jean Lucas-Dubreton, historien et biographe (1883-1972)

Girault :
« J’allais faire une tournée dans l’île. J’y trouvais bien du changement. On travaillait à élever des batteries de tous cotés, et on construisait de nouveaux ponts sur pilotis (..) Toute l’île était devenue une véritable place forte »

Coignet [1776-1865 ] :
« Cent mille hommes (étaient) à l’œuvre dans l’île. On éleva des redoutes, on creusa des canaux, on traça des chemins, on prépara des ponts et des moyens de passage de toutes sortes ».

La situation des troupes avait été difficile juste après la retraite, comme en témoignent de nombreux protagonistes.

Journal de route d’un régiment hessois :
« Les troupes, épuisées par les deux jours de bataille (Essling), affaiblies par la faim et la soif, ne trouvèrent rien dans l’île de la Lobau, si ce n’est boire l’eau sale de la rivière et une place dans la boue pour bivouaquer. Le manque de vivres devint rapidement évident. La viande de cheval et des orties aromatisées de poudre de canon devenaient un plat délicat. Ce n’est que lorsque les ponts furent rétablis, le 25, que les vivres arrivèrent. »

Coignet :
« Nous fûmes ainsi bloqués dans l’île et nous restâmes trois jours sans pain, obligés, pour vivre, de manger tous les chevaux qui étaient avec nous. Pendant ce temps, M. Larrey faisait des amputations à deux pas de nous. Les cris de souffrance et d’agonie se mêlaient à nos cris de détresse. »

Pils :
« Les communications pour aller d’une rive à l’autre étaient si difficiles, que les hommes n’avaient rien à manger et que les chevaux n’avaient d’autre fourrage que les feuilles des broussailles de saules, seul produit de l’île. On se trouva dans la nécessité absolue de tuer des chevaux pour la subsistance des troupes et, comme les soldats excédés de fatigue par une bataille de dix-huit heures avaient abandonné bidons et marmites, on fut réduit à faire cuire la viande dans des cuirasses et dans des casques.
Nous n’étions pas mieux partagés pour la boisson, n’ayant d’autre eau que celle du fleuve qui charriait les cadavres des hommes et des chevaux tués pendant les deux dernières journées de combats. »

Larrey :
« Malgré la promptitude et l’efficacité de tous les moyens que nous avions employés, les blessés étaient dans une situation pénible, tous étendus sur la terre, rassemblés par groupes sur les rivages du fleuve, ou dispersés dans l’intérieur de l’île, dont le sol était alors sec et aride. Les chaleurs du jour étaient alors très fortes, et les nuits humides et glaciales. Les vents, qui sont fréquents sans ces contrées, couvraient à tout instant ces blessés de nuages de poussière: quelques branches d’arbres, ou des feuilles de roseau, ne les garantissaient qu’imparfaitement des rayons du soleil.
La rupture des ponts et la pénurie des barques pour le transport des denrées ajoutèrent à ces vicissitudes, et nous mirent dans une privation extrême de bons aliments et de boissons réconfortantes, dont nos malades avaient un pressant besoin. Je fus forcer de leur faire préparer du bouillon avec de la viande de cheval, qu’on assaisonna, à défaut de sel, avec de la poudre à canon. Le bouillon n’en fut pas moins bon ; et ceux qui avaient pu conserver du biscuit firent d’excellentes soupes (qu’on ne se figure pas que ce bouillon avait conservé la couleur noire de la poudre: la cuisson l’avait clarifiée). »

Boulart :
« L’armée resta dans l’île pendant quelques jours, à peu près dépourvue de vivres, car il ne pouvait en être apporté que par quelques barques. À défaut de viande, les soldats firent la guerre aux chevaux; dès la première nuit, il y en eut un bon nombre de saignés et dépecés: les chevaux d’officiers y passaient comme les autres ; chacun fut obligé de faire bonne veille pour échapper à ce coûteux tribut. »

La situation va donc s’améliorer lorsque les ponts vont être rétablis.

Larrey :
« Le troisième jour, nous eûmes heureusement toutes sortes de provisions, et nous pûmes faire des distributions régulières. Le quatrième jour, les ponts étant rétablis, les blessés furent tous transportés aux hôpitaux (..) Je fis transporter ceux qui appartenaient à la garde dans la superbe caserne de Reneveck (Rennweg), consacrée autrefois à l’usage de l’école impériale d’artillerie. »

La situation sanitaire n’est par pour autant satisfaisante, et la dysenterie s’installe, se répand, décimant les rangs.

Pour éviter que les Autrichiens puissent être tenus au courant de ce qui se prépare, les allées et venues dans l’île sont strictement surveillées.

Marmont :
« Davoust avait la police de l’île de la Lobau ; son caractère se montra, dans cette circonstance, avec toute sa sévérité sauvage. Il avait défendu aux habitants du pays, sous peine d’être pendus, de pénétrer dans nos camps, et souvent cet ordre a été exécuté à la rigueur » (selon Marbot un espion sera même intercepté et fusillé). »

L’île est traversée par une route qui mène des ponts de la rive droite à la tête de pont vers Essling

Las Cases :
« Le soin fût poussé à un tel point, qu’on éclaira (les ponts) par des lanternes de dix en dix toises, continués tout au travers de l’île de Lobau, le long des chaussées qu’on y avait pratiquées sur une largeur de quarante pieds. Au moyen de ces lanternes, le chemin demeurait aussi praticable de nuit que de jour. »

Des ponts sont jetés sur les nombreux bras qui sillonnent l’île, pour l’instant asséchés, mais pouvant se remplir rapidement, en cas de crue.

Du Kothau jusqu’à hauteur d’Aspern, la rive droite du petit bras est aussi équipée de redoutes et de fortes batteries. Ce bras, qui a la direction nord-sud, et est long d’environ quatre kilomètres, possède également de petites îles, qui sont autant de points de défense.

La première est l’île Alexandre (la Lobau elle-même est appelée île Napoléon.) On l’équipe de redoutes, de 4 mortiers, 10 canons de 12 et 16 de 16. Il s’agit de protéger la tête de pont, et de se garder de l’ennemi, en face d’Oberhausen et Wittau.

Un peu plus en aval, face à Groß-Enzersdorf, une autre île, beaucoup plus petite, l’île Montebello (ou encore île Lannes). Les batteries qui l’arment (10 mortiers, 20 canons de 18) sont dirigés sur ce village.

Continuons en amont du bras du Danube. L’île des Moulins, pareillement équipée, a pour mission de couvrir l’espace qui va de Groß-Enzersdorf à Essling.

Enfin, la dernière île, l’île d’Espagne, a ses 4 mortiers et 6 pièces de 12 directement dirigées sur Essling (toutes les pièces de gros calibre proviennent de l’arsenal de Vienne, dont les ouvriers ont également construit les affûts).

Bien entendu, ces îles sont reliées par des ponts à la Lobau. Il y en aura quatre, plus un ingénieux pont articulé, destiné à être mis en place grâce au courant de la rivière, tous construits à l’abri des regards de l’ennemi, en profitant du réseau de canaux de la Lobau. Toutes les réserves sont prêtes également pour parer à toute rupture de l’un ou l’autre de ces ponts, voire en construire d’autres, si nécessaire.

Pendant ce temps, Napoléon a fait construire des bacs, pouvant transporter 300 hommes, munis « pour mettre les hommes à l’abri de la mousqueterie, d’un mantelet mobile qui en s’abattant servait à descendre à terre ». Chacun des corps d’armée, qui doivent passer en des endroits différents, en est pourvu de 5, leur avant garde se composant donc, au moment du débarquement, de 1500 hommes.

Le 30 juin, toutes les fortifications sont prêtes, toutes les batteries sont en état de tirer. Napoléon a personnellement surveillé tous les travaux :

Marbot (1782-1859) :
« Chaque matin, il voulait avoir des nouvelles de Masséna, et Sainte-Croix [Charles d’Escorches de Sainte-Croix, fils du marquis de Sainte-Croix, autrefois ambassadeur de Louis XVI au près de la Porte ; il sera tué par un boulet à Lisbonne] avait pour ordre de rendre compte chaque jour, dès le lever du jour, dans sa chambre. Sainte-Croix passait sa nuit à inspecter l’île, inspectant nos postes et ceux de l’ennemi, puis il galopait jusqu’à Schönbrunn, où les aides de camp avaient l’ordre de l’amener sans tarder jusqu’à l’Empereur. Pendant que celui-ci s’habillait, Sainte-Croix faisait son rapport…Puis ils parcouraient à cheval l’île, pour inspecter les travaux de la journée, ou observant l’ennemi du haut d’une ingénieuse double échelle que Sainte-Croix avait fait installée en guise d’observatoire… Le soir, Sainte-Croix escortait l’Empereur jusqu’à Schönbrunn…. Cela dura 44 jours, par les chaleurs les plus extrêmes… »

Au cours d’une de ces inspections Masséna fait une chute de cheval, où il se blesse sérieusement, ce qui l’amènera à conduire ses troupes, les 5 et 6 juillet, dans une calèche, le chirurgien Brisset changeant les pansements régulièrement, sous la mitraille !

La même mésaventure arrive à Rapp [le général Jean Rapp (1771-1821)] :

« La bataille de Wagram eut lieu: je n’y assistai pas. Trois jours auparavant j’accompagnai Napoléon dans l’île Lobau: j’étais dans une de ses voitures avec le général Lauriston [le général Jacques Alexandre Bernard Law de Lauriston (1768-1828] ; nous versâmes : j’eus une épaule démise et trois côtes fracassées. »

Girault :
« Toute l’île était devenue une véritable place forte, défendue par plus de cent pièces de grosse artillerie. Tous les travaux s’exécutaient avec une activité extraordinaire, sous les yeux de l’Empereur, qui tous les jours venait s’assurer par lui-même de l’exécution de ses ordres, et surveiller les travaux des Autrichiens, qui eux aussi élevaient sur la rive gauche des retranchements formidables. On avait établi au milieu des arbres une grande échelle du haut de laquelle on pouvait découvrir toute la plaine. L’Empereur y montait souvent pour étudier les travaux de défense des Autrichiens. »

Coignet :
« L’Empereur arrivait tous les jours de Schönbrunn visiter les travaux, puis il montait dans son sapin pour examiner l’ennemi… »

Las Cases :
« Napoléon faisait souvent lui-même la tournée des postes de l’ennemi, et en approcha, dans l’île du Moulin, jusqu’à 25 toises. Un officier autrichien le reconnaissant un jour sur les bords d’un canal large de cinquante toises, lui cria : »Retirez-vous, Sire, ce n’est pas là votre place ».

Le 1er juillet au soir, celles installées dans la Mülhau, déclenchent un violent tir, qui a pour but de disperser les avant-postes autrichiens, et de couvrir le passage de troupes françaises en quatre endroits. A minuit, ces dernières sont installées, le calme retombe sur la Mühlau.

Marbot :
« Pour continuer de faire croire à l’archiduc Charles qu’il avait bien l’intention de passer le fleuve une nouvelle fois entre Aspern et Essling, Napoléon, après la nuit du 1er juillet, avait fait reconstruire le pont par lequel nous avions retraité, et fait passer deux divisions, dont les tirailleurs devaient détourner l’attention de l’ennemi de nos intentions sur Enzersdorf. Il est difficile de comprendre pourquoi l’Archiduc ait pu croire un instant que Napoléon pouvait attaquer sur ce point, face aux imposantes défenses qu’il avait élevé entre Aspern et Essling ; c’eut été prendre le taureau par les cornes. »

Et pourtant la feinte réussi: l’archiduc Charles met son armée en alarme, et la fait avancer à mi-chemin entre le Rußbach et le Danube. Réalisant son erreur, et la force de l’artillerie de la Lobau, il lui fait bientôt rebrousser chemin.

Le lendemain 2 juillet, 500 Français passent, à partir de l’île du Prater, dans le Schierlingsgrund. Le Biberhaufen est déjà occupé. À 8 h du matin, 9 batteries françaises ouvrent le feu sur Groß-Enzersdorf, pilonnant, autour du village et dans le village même, les emplacements occupés par les autrichiens, qui perdent plus de 300 hommes. Les Français en profitent pour occuper et fortifier la Mühleninsel, étant hors de portée des autrichiens.

Napoléon avait transféré son quartier général dans la Lobau.

Boulart :
« Le 3 juillet, départ général de la Garde pour l’île de Lobau, où l’Empereur s’établit. Trois ponts sur le Danube, l’un pour l’infanterie, le second pour la cavalerie, le troisième pour l’artillerie et les équipages rendent le passage du fleuve facile et prompt. »

Savary :
« Dans la journée du 2 juillet, L’Empereur transféra son quartier-général de Schönbrunn à Ebersdorf, et m’ordonna d’enlever tous les bagages du grand quartier, et de n’accepter qu’aucun français ne resta dans Schönbrunn ».

Girault :
« Le 1er juillet, Napoléon vint s’installer dans l’île avec tout le quartier général. Il fallut déguerpir. »

Il ne lui reste plus qu’à donner les ordres pour le passage sur la rive gauche et l’entrée dans la plaine du Marchfeld. Les troupes doivent commencer de se réunir dans l’île le 3 juillet, y être toutes concentrées le 4, avant de passer dans le Marchfeld.

Savary :
« Dès l’après-midi du 2, les troupes avaient commencées d’arriver de toutes les directions, un mouvement qui devait continuer toute la nuit, puis le 3, et encore le 4…150 000 fantassins, 750 pièces de canons, 300 escadrons de cavalerie formaient l’armée de l’Empereur. Les différents corps étaient rangés dans l’île en fonction de l’ordre dans lequel ils passeraient les ponts, de manière à éviter la confusion qui arrive en pareille occasion….. L’île de Lobau était devenue une seconde vallée de Jehosaphat : des hommes qui avaient été séparés l’un de l’autre durant six ans, se retrouvaient sur les bords du Danube. Les troupes du général Marmont, qui arrivait de Dalmatie, étaient composées d’éléments que nous n’avions pas vus depuis le camp de Boulogne. »

Bertrand :
« Le 4 juillet, traversée de Vienne, l’Empereur nous passe en revue sur le bord du Danube, rive droite. Immédiatement après, nous gagnons l’île de Lobau, où ma division est placée en première ligne sur la rive gauche d’un autre bras du Danube. »

Girault :
« Tous les jours de nouvelles troupes arrivaient dans l’île. Il y en avait de toutes les couleurs, des Bavarois, des Wurtembergeois, des Hessois, des Saxons… »

Macdonald :
« Nous ne fûmes pas les derniers à arriver, et nous étions au point de passage choisi pour surprendre l’ennemi. Nous avions parcouru soixante lieues en trois jours, et malgré la fatigue excessive et les chaleurs de cette saison, nous eûmes peu de traînards, tant les soldats de l’armée d’Italie avaient d’ardeur pour prendre part aux grands événements qui allaient se passer et combattre en présence de leurs frères d’armes de la Grande Armée, sous les yeux de l’Empereur. »

Marmont :
« Vous devez, monsieur le général Marmont, être le 5 au matin dans l’île Napoléon. » (Major Général Berthier).

« La leçon que Napoléon avait reçue lui avait profité. Des moyens de passage assurés, à l’abri de toute entreprise et de tout accident avaient été préparés. Le général Bertrand, commandant le génie de l’armée, avait conduit tous ces travaux avec habileté. Le véritable Danube était passé, et cette vaste île de Lobau rassemblait la plus grande population militaire que l’on eut jamais vue réunie sur un même point. »

Voltigeurs_of_a_French_Line_regiment_crossing_the_Danube_before_the_battle_of_Wagram

Voltigeurs de la grande armée traversant le Danube sur une embarcation avant la bataille de Wagram

Tascher :
« Le 3, toute l’armée de Hongrie vient de passer au pont d’Ebersdorf. Nos forces se concentrent, les grands coups vont se porter. Le 4, à 11 heures du matin…nous nous dirigeons sur Ebersdorf ; nous nous mettons en bataille dans la plaine en avant de Schwechat et nous y sommes accueillis comme l’autre fois par un orage affreux; je crois que la nuit sera rude.

L’armée entière se rassemble : l’armée d’Italie, celle de Dalmatie, les Saxons, les Bavarois, en un mot, tout ce qui combat pour Napoléon…À 9 heures du soir, notre tour arrive..Nous voilà donc dans cette fameuse île de Lobau, retraite de l’armée française après la funeste bataille d’Essling… C’est demain qu’il faudra vaincre ou mourir ! Quatre-cent mille hommes, qui ne se haïssent point, qui peut-être s’aimeraient s’ils se connaissaient, sont resserrés dans l’espace étroit de trois lieues carrées et n’attendent que le signal pour s’entr’égorger. Combien est intéressante la scène qui va s’ouvrir ! Nous sommes couchés dans la boue et plongés dans une profonde obscurité ; la pluie tombe par torrents. »

Ces Bavarois du général Wrede, dont parle Tascher, arrivent au dernier moment, n’ayant reçu que le 30 juin l’ordre de se rendre à Vienne.

Ils quittent Linz le 1er Juillet, à deux heures et demi du matin, et vont marcher 13 heures par jour, à la moyenne de 40 kilomètres ! Ils sont à Saint-Pölten le 3 Juillet. Là, ils reçoivent un nouveau message de Berthier :

« Mon Cher Général, si vous souhaitez participer à l’affaire qui se présente devant nous, vous devez arriver dans l’île de la Lobau, près d’Ebersdorf, avant 5h du matin, le 5 juillet. »

Wrede remet ses troupes sur pieds, et les amène le 4 à Purkersdorf. Ce n’est pourtant pas fini ; elles doivent encore faire 10 kilomètres pour aller bivouaquer à Schönbrunn. Au total, les Bavarois auront parcouru près de 225 kilomètres en un peu plus de quatre jours !

Czernin :
« Quand les canons de Wagram se firent entendre, nous vîmes arriver les Bavarois de Wrede. Ils avaient dû venir de Linz à marches forcées et, couverts de poussière et de boue, étaient si épuisés, qu’ils s’effondraient aux coins des rues. Leur aspect misérable éveillait la pitié. Mais eux aussi durent aller à cet abattoir, qu’on nomme le champ d’honneur. »

Un autre témoin raconte :

« Les Bavarois étaient si épuisés qu’ils s’effondraient au coin des rues et leur aspect inspirait la pitié. »

Le capitaine Berchen est tellement épuisé que, par deux fois, il s’endort et tombe de son cheval !

Et pourtant Wrede prendra part à la deuxième journée de Wagram. La marche de ses soldats est considérée par certains comme l’une des plus rapides de l’histoire militaire de ce temps.

Les Saxons de Bernadotte, eux, ont leur bivouac non loin des tentes de Napoléon. Celui-ci leur rend visite et s’adresse à eux, le général von Gutschmidt servant d’interprète :

« Demain, nous livrerons bataille – Je compte sur vous ! Dans quatre semaines vous regagnerez votre patrie. Le colonel Thielman a chassé les ennemis hors de la Saxe. »

Les cris de « Vive l’Empereur » l’accompagnent quand il s’éloigne.

Finalement, le passage a lieu dans la nuit du 4 au 5 juillet.

Danube-culture, mis à jour février 2026

Sources : 
www.napoléon-histoire.com

Le cours du Danube en 1812 à la hauteur de la région de Marchland en aval de Vienne, reconstitution de  Severin Hohensinner, 2008

Napoléon et l’île de la Lobau (campagne d’Autriche de 1809) II

Plan de l’île de la Lobau avec les retranchements des armées françaises, sources Wien Museum

Entre le 10 mai et le 6 juillet 1809 à l’occasion de la deuxième campagne d’Autriche, eurent lieu à Aspern, Essling, Groß-Enzersdorf et dans les environs, sur l’île de la Lobau, au milieu des méandres danubiens et bien avant que les grands travaux de canalisation du Danube de la deuxième moitié du XIXe siècle ne bouleversent et ne fassent disparaître l’extraordinaire complexité de ce paysage fluvial, de nombreux affrontements entre les troupes napoléoniennes et autrichiennes. Le 22 mai se déroule la bataille dite d’Aspern-Eßling, considérée comme une victoire par les Autrichiens dont les troupes, bien supérieures en nombre, étaient alors commandées par le prince Charles de Habsbourg (1771-1847), fils de l’empereur Léopold II (1747-1792). Le maréchal Jean Lannes (1769-1809), gravement blessé à cette occasion, mourra quelques jours plus tard.

Albert-Paul Bourgeois (?-1812), le maréchal Jean Lannes blessé à la bataille d’Essling, huile sur toile, 1809-1812, collection du château de Versailles, domaine public

6 stèles (obélisques) napoléoniennes et une route Napoléon (Alte Napoleon Straße et Napoleon Straße) commémorent le passage de la Grande Armée dans la Lobau où elle s’est quelque peu fourvoyée.
   La première des stèle, « La tête de pont des Français » (Brückenkopf der Franzosen) se trouve désormais sur la Lobgrundstraße (rue Lobgrund) à l’entrée des installations et du port pétroliers de Vienne. Les premiers éléments des armées napoléoniennes (la division du général Molitor) débarquèrent sur l’île de la Lobau à cette hauteur après avoir traversé sur des embarcations le Danube en venant de Kaiserebersdorf (quartier de Vienne sur la rive droite). Ils s’appliquèrent à construire tout d’abord deux ponts puis un troisième sur lesquels ne purent toutefois traverser qu’une partie des troupes avant que les Autrichiens ne les détruisent en laissant dériver depuis l’amont du fleuve des brûlots, bateaux-moulins en feu et des barques chargées de pierre que leur avaient fourni des bateliers du Danube expérimentés.
   La deuxième stèle, toute proche (traverser la voie ferrée et se diriger vers le « Panozalacke » et le « Fasangarten Arm », un ancien bras du fleuve) indique l’emplacement du quartier général de Napoléon (Napoleon Hauptquartier) en mai 1809.

La stèle du quartier général de Napoléon, photo © Danube-culture, droits réservés

   La troisième stèle (Napoleonstraße) se tient au carrefour de la Napoleonstraße et de la Vorwerkstraße (la route Napoléon qu’il faut suivre vers le nord en revenant sur ses pas et en tournant à gauche). Au-delà du bras mort d' »Oberleitner Wasser », en direction d’Eßling, on peut apercevoir le bastion de Napoléon (Napoleonschanze).

La stèle de la route Napoléon, photo © Danube-culture, droits réservés

Puis on suivra la « Vorwerkstraße » dans la direction de Groß-Enzersdorf en passant devant ou en visitant l’intréssant Musée de l’histoire de la Lobau (Lobaumuseum) pour atteindre deux autres stèles, celle du « Cimetière des Français » (Franzosenfriedhof) et celle du « Magasin à poudre » (Napoleons Pulvermagazin). La dernière stèle commémorative, dite du « passage des Français », située un peu plus loin dans la direction de l »Uferhaus Staudigl », une auberge populaire très fréquentée à la belle saison (Lobaustraße 85, 2301, Groß Enzersdorf) marque l’endroit où les armées napoléoniennes franchirent depuis l’île de la Lobau, dans la nuit du 5 au 6 juillet 1809 et par un temps exécrable, un dernier bras du fleuve pour atteindre la région du Marchfeld et rejoindre ensuite Wagram.

Charles Meynier (1768-1832), « Le retour de Napoléon sur l’île de la Lobau après la bataille d’Essling, 23 mai 1809 », détail, huile sur toile, 1812, collection du château de Versailles

   Deux peintures historiques aux tonalités contrastées traitent de ces tragiques affrontements : celle du peintre français Charles Meynier (1768-1832) « Le retour de Napoléon sur l’île de la Lobau après la bataille d’Essling, 23 mai 1809 » et celle postérieure du peintre, graveur et écrivain autrichien Anton, Ritter von Perger (1809-1876), « La traversée de Napoléon depuis l’île de la Lobau après la bataille perdue d’Aspern. » huile sur toile, 1845

Anton, Ritter von Perger (1809-1876), « La traversée de Napoléon sur une zille depuis l’île de la Lobau après la bataille perdue d’Aspern » , huile sur toile, 1845

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Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, mis à jour mars 2025

La D.D.S.G., Compagnie Impériale et Royale de Navigation à Vapeur sur le Danube

 Le Schönbrunn, dernier steamer  d’une flotte de 300 navires qui, autrefois parcouraient le Danube sous le pavillon de la D.D.S.G. Construit en 1912 dans le chantier naval d’Obuda/Hongrie, il assure un service régulier entre Vienne et Passau jusqu’en 1985. Mis hors service en 1988, il est ancré à Budapest et transformé en casino flottant. En 1994, le bateau qui n’est plus en état de fonctionnement, est transféré à Engelhartszell (Haute-Autriche) et sert de salle d’exposition à l’occasion de la Oberösterreichische Landesausstellung (Exposition Nationale de la Haute-Autriche) puis il est mis au rebut. La République d’Autriche accepte de le céder au dernier moment à l’ Ö.G.E.G (oegg.at) qui le restaure et le fait naviguer régulièrement pour diverses croisières.
   Le Schönbrunn a été gravement endommagé en 2009 lors d’une manœuvre du navire de croisière Avalon Tranquility à Linz et le 19 juin 2016, lors de la traditionnelle croisière de la fête du solstice d’été (Sonnenwandfahrt) de la Wachau, il est éperonné par le MS Austria de la D.D.S.G.. Cet accident ne causa que de légers dommages à l’arrière du bateau.

« On n’attribue généralement aux compagnies de navigation sur fleuve aucune importance, ni politique, ni commerciale.
On considère de telles compagnies établies plutôt au profit des voyageurs qu’à celui du commerce et de l’industrie. C’est certainement ce qui a lieu sur le Rhin et sur d’autres rivières, où la navigation offre si peu d’obstacles et de difficultés, de sorte que tout individu, tout propriétaire d’un navire peut se charger d’une cargaison de marchandises pour la conduire à sa destination. C’est là que des compagnies de navigation à vapeur ne s’établissent que pour attirer grand nombre de voyageurs par le confort et l’élégance de leurs bateaux, par un prix bas, ainsi que par des voyages régulièrement fixés, auxquels un grand nombre de bateaux, appartenant à la même compagnie, sont indispensables. Des bateaux à voiles ou à rames sont encore chargés du transport de marchandises, tant qu’ils peuvent entrer en concurrence avec les chemins de fer le long des rivières.
Mais la compagnie de navigation à vapeur sur le Danube est tout autre. Pour l’établir de grands capitaux ne suffisaient pas. Il fallait combiner du patriotisme, du dévouement au bien-être général, la coopération d’un grand et puissant empire, de l’énergie, de l’intelligence et du savoir, qui se prêtaient la main à l’établissement et l’accomplissement d’une entreprise, qui n’a été surpassée par aucune autre, sous rapport de l’importance et des difficultés à vaincre.
Tandis que le Rhin, l’Elbe, l’Oder et le Weser, ne parlons que des fleuves d’Allemagne, sont en quelque façon des grandes routes, qui roulent leurs eaux vers l’océan dans des lits réglés, le Danube est plutôt à comparer à un géant incivilité, qui fort de sa puissance se moque de toutes entraves, tantôt en se divisant en bras innombrables, quitte à son gré un lit et prend un autre, tantôt en envoyant ses grands flots dans des plaines étendues, en les réunissant un peu plus loin de nouveau dans un lit étroit dont des rochers élevés, forment l’encadrement, comme si ces flots étaient engloutis par des puissances souterraines, pour revenir au jour quelques lieues plus loin et pour accorder un passage sûr et tranquille aux plus grands navires. Tandis que les rives d’autres fleuves ne sont en général que du territoire d’un seul souverain, ou des parties de plusieurs pays ligués, dont les gouvernements ont le même but — le but de veiller au bien-être de ceux qui les habitant, qui tous ont atteint le même degré de civilisation et de morale, qui veulent faire fleurir le commerce et l’industrie, sans se surveiller mutuellement avec des préjugés politiques, le Danube est un fleuve qui baigne les rives de divers pays, qui voit dans un cours de plus de 300 lieues des nations tout à fait différentes, dont les langues et les moeurs ne se ressemblent nullement, chez lesquelles la variété de mesures, de poids et de douanes met des entraves au commerce et à tout progrès industriel, sans parler de la diversité des institutions politiques, des lois et des vues générales.
La navigation à vapeur sur le Danube, établie par la même compagnie de Donauwörth jusque’à Sulina, s’étend su 32° — 48° Long. vers l’Orient, et descend en conséquence du cours tortueux du fleuve, du 48° presque jusqu’au 43° Latid. en traversant 343 lieues géographiques.
La compagnie a plus de 150 bateaux à vapeur de différentes grandeurs, qui sont employés en partie au transport des passagers et des marchandises et end partie à remorquer près de 500 chaloupes à la toue.
Elle possède en outre quatre chantiers, où l’on ne fait pas seulement des réparations, mais où l’on construit aussi des navires tout-neufs. Ces chantiers sont à Ratisbonne [Regensburg], Korneubourg, Alt-Ofen [Budapest] et à Turnu-Severin. Le dernier a été nouvellement établi pour la réparation de ces bateaux qui ne peuvent pas arriver en deçà dès la Porte de fer.
Nous avons déjà fait mention qu’une houillère appartient à la même compagnie dans le voisinage de Mohacs, laquelle fournit près de quatre millions de quintaux de houilles (200. 000 tonnes) pour la même navigation à vapeur sur le Danube.
Trente et une stations sur le Haut-Danube et soixante-douze sur le Bas-Danube témoignent du grand nombre de voyageurs, de la quantité de marchandises expédiées et transportées journellement pendant la saison navigable, et de la grande importance cette entreprise industrielle, à laquelle aucune autre de l’ancien et du nouveau monde sur des fleuves ne saurait être comparée.
Le but principal de la compagnie de navigation à vapeur sur le Danube n’est pas seulement le transport de voyageurs, comme on pourrait le présumer par le grand nombre de bateaux pour passagers qui font le trajet entre les villes, mais elle est principalement [l’intermédiaire] du commerce et de l’échange de produits de l’industrie et du sol entre l’Europe centrale et l’Orient.
La compagnie de navigation à vapeur sur le Danube joint donc directement l’Europe occidentale aux contrées du Bas-Danube et au Levant, et c’est ainsi qu’elle facilite des relations de commerce de la plus haute importance entre ces différents pays. La compagnie s’est donc en tout cas acquis un mérite des plus importantes conséquences d’avoir introduit sur le plus grand fleuve de l’Allemagne la navigation à vapeur , de l’y avoir porté à un grand degré de perfectionnement non obstant tous les obstacles et toutes difficultés…
C’est à Vienne que se trouve le siège de l’administration générale de la compagnie de navigation à vapeur sur le Danube, à laquelle est joint un conseil de directeurs composé d’actionnaires, qui surveille la conformité du mécanisme compliqué qui doit être toujours bien en règle pour que ce mécanisme ne soit pas arrêté ! C’est cette compagnie qui introduira la civilisation de l’Occident européen dans une partie considérable des contrées orientales et qui contraint un grand fleuve, autrefois seulement navigable en partie, de rendre des services importants au commerce et à l’industrie européenne… »

Dr. Sigismond Wallace, Sur le Danube de Vienne à Constantinople et aux Dardanelles, traduit de son ouvrage allemand par le Dr. Sigismond Wallace, Avec des illustrations, des cartes et des plans, Vienne 1864, L. C. Zamarski & C. Dittmarsch, Libraires-Éditeurs et Imprimeurs.

   Le char de la Compagnie de Navigation sur le Danube (D.D.S.G.) lors du défilé de la ville de Vienne le 27 avril 1879, aquarelle de Josef Fux (1841-1904). On distingue à droite un porteur de  bannière à cheval suivi de trois cavaliers avec des trompettes de héraut, des marins portant des pagaies sur l’épaule puis le char tiré par quatre chevaux blancs en forme de bateau richement décoré (bucentaure), à l’arrière duquel se trouve une plate-forme en forme de balcon, à l’avant un personnage féminin assis (néréide), dans le bateau cinq personnages élégamment vêtus. Collection Bibliothèque Nationale d’Autriche, Vienne.

   L’histoire de la navigation à vapeur sur le Danube débute à la fin du règne de l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche (1717-1780), dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Elle ne se concrétise en Autriche et en Hongrie que vers 1817-1818. Après une première proposition de brevet pour la navigation à vapeur resté sans réponse, le gouvernement autrichien renouvelle sa demande en 1817. Un ingénieur germano-hongrois originaire de Pecs en Hongrie méridionale, Anton Bernhard (1779?-?) relève le défi et fait construire selon ses plans le « Carolina » en l’honneur de la quatrième épouse de l’empereur François Ier d’Autriche, Caroline-Augusta de Bavière (1792-1873), un petit remorqueur à vapeur d’un faible tirant d’eau (1, 02 m) avec une coque en chêne de Slavonie (Croatie septentrionale), et un moteur à vapeur d’une puissance de 24 chevaux, muni de deux roue à aube et d’un treuil qui, dès le 21 mars 1817, peut remorquer sur le Danube une barge de 488 t à la vitesse de 3,4 km/h vers l’amont et à la vitesse de 17 km/h vers l’aval. Le 2 mai a lieu une démonstration du « Carolina » pour le public viennois puis le 10 octobre devant le fondateur et directeur de l’Institut polytechnique royal et impérial, Johann Joseph von Prechtl (1778-1854).

Dessin du Carolina, collection privée

L’ingénieur navigue avec son bateau à titre expérimental sur le Danube viennois pendant l’été 1818 puis effectue un voyage de Vienne jusqu’à Pressburg (Bratislava) en 3 heures et jusqu’à Budapest en 24h le 2 septembre de la même année non sans que le remorqueur ne s’échoue sur le trajet. Le 31 décembre 1818, après plusieurs inspections de son bateau, A. Bernhard, associé à un entrepreneur du nom de Saint-Léon (?), reçoit de l’empereur François Ier un privilège de 15 ans pour la navigation à vapeur sur le Danube.

Le Carolina, premier bateau à vapeur sur le Danube, ici devant Bratislava, collection privée

Son intention était de transporter des marchandises avec son remorqueur mais la place de la machine à vapeur sur le pont et son manque de puissance rendait en l’état actuel l’opération difficilement réalisable. Après avoir navigué entre Osijek, Novi Sad et Mohács, sur la Drava et le Danube, le bateau sert à partir de l’été 1820 de premier bac entre Buda, Óbuda et Pest. Le remorqueur qui tire une barge sur laquelle se trouvent les passagers dessert aussi l’île Marguerite. Devant l’insuccès de son initiative et le peu de passagers transportés du fait de la concurrence du pont de bateaux (la construction du premier ouvrage en dur de la capitale hongroise, le pont des Chaines ou Szechenyi Lánchíd ne commencera qu’en 1842), A. Bernhard ramène le Carolina à Osijek (Slavonie) en descendant le Danube hongrois et en remontant la Drava. Il assure provisoirement la traversée d’une rive à l’autre de la rivière, le pont ayant été détruit par les glaces lors d’un hiver vigoureux. Pour une raison restée inconnue, le Carolina sombrera au fond de la rivière en 1824.
   Un projet concurrent entraine la construction d’un deuxième bateau à vapeur, le « Duna » (Danube), conçu par l’ingénieur-mécanicien et prolifique inventeur français exilé à Vienne (Hirtenberg) à l’invitation de l’empereur François Ier, Philippe-Henri de Girard (1775-1845). celui-ci effectue à peine quelques jours plus tard de son côté le même trajet de Vienne jusqu’à la capitale hongroise en faisant escale à Bratislava.

Plan du vapeur « François Ier » réalisé par Philippe-Henri de Girard (1775-1845), ingénieur-mécanicien français

Une première compagnie de navigation à vapeur sur le Danube voit le jour dès 1823. La (E.K.K.P.) D.D.S.G. n’est officiellement fondée qu’en 1829 à Vienne par plusieurs hommes d’affaires autrichiens. La compagnie se développe rapidement au cours des décennies suivantes tout en trouvant, avec le soutien et l’aide de responsables de l’Empire autrichien et du royaume de Hongrie comme l’entreprenant comte István Szechenyi (1791-1860) des solutions aux importants et récurrents problèmes de navigation sur certaines parties délicates du fleuve en particulier dans les Portes-de-Fer.

Blason de la (E.K.K.P.) D.D.S.G.

Si I. Szechenyi franchit lui-même avec succès et dans un grand enthousiasme ce passage en 1834 sur le steamer « Argos », les difficultés de navigation dans ces quatre défilés successifs ne seront résolues définitivement que bien plus d’un siècle plus tard, après l’édification du barrage roumano-serbe de Djerdap I (1963-1972).

István Szechenyi (1791-1860)

   La D.D.S.G. assure tout d’abord le transport des marchandises et des passagers sur une partie du cours du  Danube, étend son réseau à l’ensemble du fleuve (de Regensburg à Sulina et quelques-uns de ses affluents parmi lesquels la Tisza (liaisons Szeged-Zemun (Semlin) et la Save (ligne Šabac-Belgrade) ainsi que sur différents canaux tout en développant d’autres activités économiques dans l’Empire austro-hongrois et au-delà comme l’acheminement du courrier postal par ses propres bateaux (pour cela la compagnie émet également ses propres timbres), l’extraction du charbon près de Pecs (Hongrie) ainsi que le transport ferroviaire de cette matière première et de voyageurs sur les lignes Űszőg-Mohács, Űszőg-Pécsbànyatelep, Űszőg-Szabolcsbànyatelep. Ces voie ferrées ont été parmi les premières lignes à être électrifiées en Europe centrale.

« Privilège » impérial et royal rédigé en latin du 22 avril 1831 accordé à la D.D.S.G. pour la navigation sur le Danube hongrois

Dès 1830, le steamer « François Ier », deuxième vapeur danubien de ce nom, offre un service de transport pour les passagers entre Vienne et Budapest soit environ 280 km. « En Autriche il y a déjà une compagnie d’actionnaires [D.D.S.G.] ayant 3 bateaux à vapeur de 36, 50 et 60 forces de cheval, qui, depuis quelques temps, font la navigation régulière entre Presbourg [Bratislava] et Gallatz [Galaţi, Roumanie], et on attend encore dans le courant de 1834, un bateau plus grand de 70 forces de cheval, destiné à faire la navigation entre Gallatz et Constantinople, L’organisation de la navigation à vapeur entre Vienne et Presbourg sera terminée en 1830 de manière que les plus grands obstacles de la navigation sur le Danube seront levés. »

Appareillage de Vienne, pour l’un de ses premiers voyages, du second bateau à aubes dénommé « François Ier »

À partir de 1834, la D.D.S.G. effectue, en plus de ses lignes fluviales intérieures, le transport maritime entre Trieste, port de l’Empire austro-hongrois, et Constantinople (Empire ottoman). En 1845, cette liaison est reprise par une autre compagnie autrichienne le Lloyd Austriaco (Le Lloyd autrichien), fondée en 1833 à Trieste et qui sera en activité jusqu’en 1918. La Lloyd Austriaco relie encore, parmi ses liaisons maritimes, Galatz à Constantinople, Galatz à Odessa et Nikolaeff.

Album publié par la D.D.S.G. à l’occasion du cinquantenaire de son existence

Vers la fin des années 1880 la D.D.S.G. compte plus de mille bateaux qui acheminent annuellement plus de trois millions de passagers et plus d’un million de tonnes de fret sur près de 6 000 km de cours d’eau en Europe centrale et orientale. La D.D.S.G. possède ses propres chantiers navals à Korneuburg sur la rive gauche en amont de Vienne et à Budapest (Ofen) et elle en ouvrira un également un peu plus tard à Turnu-Severin.

Le siège de la D.D.S.G. sur le canal du Danube à Vienne en 1871, « Das Kaiserthum Oesterreich » Wien / Darmstadt, 1871

Bien que demeurant la plus importante compagnie de navigation (fluvial et maritime) au monde au début du XXe siècle (142 bateaux à vapeur et 860 remorqueurs pour un tonnage total de 470 000 tonnes en 1914), la D.D.S.G. se voit confrontée au déclin du transport fluvial, concurrencé durement par le développement du transport ferroviaire.

Évolution de la flotte de bateaux de passagers de la D.D.S.G. depuis 1853 jusqu’à 1913

La première guerre mondiale, l’éclatement de l’Empire austro-hongrois, les changements de frontières bouleversent son hégémonie. Les pertes de la flotte de la D.D.S.G. après le conflit, dues au jugement arbitral final de Hynes du 2 août 1921, jugement qui détermine définitivement les indemnité de guerre à verser par la compagnie à certaines nations alliées, portent un coup sévère à sa situation économique. Elle se voit perdre 34 remorqueurs, 8 bateaux à passagers, 425 barges de marchandises et deux barges-citernes, 101 pontons en fer et un bateau-atelier ; plus précisément, sans aucune indemnisation, elle doit céder six bateaux à passagers, 21 remorqueurs, 318 barges, une barge-citerne et neuf pontons en fer à la Yougoslavie, huit remorqueurs à la Roumanie, cinq remorqueurs et 25 barges à la France, et enfin, contre indemnisation, deux bateaux à passagers, un remorqueur et 39 barges au profit de la Tchécoslovaquie. La compagnie réussira malgré tout à redevenir la principale compagnie de navigation sur le Danube entre les deux guerres. Sa flotte se répartie en 1925 de la manière suivante : 31  steamers, 43 remorqueurs, 43 chalands ou barges, 8 chalands à moteur et 19 bateaux citernes (tankers)3. En 1937 elle compte encore 22 steamers, 25 transports de fret, 394 remorqueurs et 29 bateaux citernes qui transportent le pétrole depuis la Roumanie vers l’amont du fleuve. La compagnie et ses dirigeants jouent ensuite un rôle assez sombre dans les années suivantes. La D.D.S.G. collabore avec le régime nazi suite à l’annexion de l’Autriche en 1938, participe au transport dans des conditions précaires des Juifs autrichiens après la tragique « Nuit de cristal » (9 et 10 novembre 1938), lorsque ceux-ci sont forcés de quitter le pays et d’émigrer. Ses dirigeants sont également impliqués dans le prélèvement de sommes d’argent et de biens auprès des populations juives candidates à l’exil et tirèrent profit de cette émigration juive forcée.
Le conflit mondial entraine une nouvelle réduction importante de sa flotte. De nombreux bateaux sont réquisitionnés par les armées allemandes et servent au transport de troupes, de fret et de matière première (pétrole…). Durant l’occupation de l’Autriche entre 1945 et 1955, la D.D.S.G., considérée comme propriété du Reich allemand, passe sous contrôle de l’administration soviétique. Puis elle est restituée au tout nouvel État autrichien par le Traité de 1955 contre des compensations financières.

Les lignes fluviales de la D.D.S.G. en 1913 (en gras), la compagnie navigue sur le Danube de Regensburg à Sulina, la Drava, la Tisza (Theiss), la Save, le Bossut, le Temeš le canal François, le canal de la Bega soit 4127 km en tout. Elle possède également dans le sud de la Hongrie 68 km de voies ferrées pour acheminer le charbon jusqu’au Danube.  

La D.D.S.G. d’origine a été dissoute en 1991 soit 162 ans après sa création en 1829. Deux entreprises autrichiennes sont issues à la suite de cette dissolution, la D.D.S.G.-Cargo GmbH pour le transport de marchandises et la D.D.S.G.-Donaureisen GmbH pour le transport de passagers. La D.D.S.G.-Cargo est rachetée en 1993 par la société allemande German Stinnes qui la cède à son tour au holding Gerhard Meier en 1997. Elle possède alors une flotte de 175 000 tonnes. La D.D.S.G.-Donaureisen GmbH cesse ses activités en 1995. La même année, le port de Vienne et le bureau de tourisme autrichien fondent la D.D.S.G.-Blue Danube Schiffahrt GmbH, une compagnie qui assure avec ces cinq bateaux des croisières sur le Danube viennois et entre Vienne et la région de la Wachau.

Les horaires de bateaux entre Passau et Vienne en 1954

   La Compagnie Générale de Navigation : un projet franco-serbe de concurrence avorté
Il est clair que la situation de développement et de monopole dans lequel va se trouver la Compagnie Impériale et Royale de Navigation à Vapeur autrichienne sur le Danube, engendra un fort ressentiment de la part des pays voisins et en particulier de la Serbie. Aussi celle-ci encouragea-t-elle des projets de création d’autres sociétés de navigation sur le Danube à même d’entamer ce quasi monopole. Des entrepreneurs et hommes d’affaire français proposent au prince Milosch [Michel Obrenovitch III, 1823-1868] et à son gouvernement serbe dans les années 1860, la création de la Compagnie Générale de Navigation, projet qui avortera à cause de la mort du souverain serbe. M. Clément Reyre, à qui les dirigeants de la Compagnie Générale de Navigation ont confié une mission d’évaluation et des chances de succès de cette « grande affaire » qu’il s’agit de conclure lors de la séance du C.A. du 12 novembre 1859, s’exprime en des termes très clairs sur la D.D.S.G. à l’occasion de la séance du 20 janvier 1860 :
« La Compagnie Autrichienne qui exploite seule lr Danube, le fait avec le plus grand luxe. Ses navires sont extrêmement commodes pour les touristes, mais ils n’ont rien de commercial, ou du moins tout ce qui touche aux intérêts commerciaux y est déplorablement traité et dans des vues étroites de monopole. Cette Compagnie est constituée d’une manière presque gouvernementale, avec des éléments en quelques sortes aristocratiques ; les emplois, les sinécures y sont multipliés outre mesure. Ses bateaux très richement décorés, en apparence très élégamment construits, sont lourds ; leur marche est lente et craintive ; ils s’arrêtent au moindre brouillard, au moindre glaçon. Ils sont bien loin, en un mot sous le point de vue de l’exploitation pratique et pour le service des intérêts commerciaux, de nos navires du Rhône que tant de progrès successifs ont amenés pour la rapidité de la marche, la calaison, le port, la puissance utile, à des perfectionnements exceptionnels.
Mais, sous le point de vue moral, la Compagnie Autrichienne est encore bien plus mal placée, du moins dans toutes les provinces danubiennes. Il semble que loin de vouloir développer les ressources et le commerce de ces provinces, elle n’ait d’autres buts que de les comprimer, de les monopoliser à son profit. Rien n’est fait pour satisfaire les populations, pour faciliter leurs relations. La Serbie, par exemple, bornée au Nord et à l’Ouest par les Etats Autrichiens, au Midi et à l’Est par les provinces turques tout-à-fait dépourvues de voies de communication, voit tous ses produits à la disposition exclusive des Autrichiens, et ne peut en quelque sorte recevoir que par l’Autriche les importations qui lui sont nécessaires. Cet état de choses, joint aux formes toujours désagréables, maladroites, vexatoires, de tous les Agents du Gouvernement Autrichien, a donné dans toutes les contrées qu’arrose le Danube inférieur l’impopularité la moins contestable à tout ce qui porte le nom Autrichien. Aussi, c’est avec a plus vive impatience, c’est avec les sympathies les plus cordiales qu’on attend dans ces contrées l’apparition de la batellerie française, et je ne crains pas trop m’aventurer en disant que la préférence sera toujours donnée à celle-ci, même abstraction faite des différences de prix. J’oserai même dire qu’il est peut-être permis d’espérer que la Compagnie Autrichienne finira par reconnaître qu’il convient à ses propres intérêts de se borner à exploiter le Danube autrichien et de s’arrêter à Belgrade, en nous abandonnant le Danube inférieur.
Dans tous les cas, il est évident que, quant à présent, sa concurrence n’est nullement à redouter, et que, dût-elle se produire d’une manière agressive, les ressources nouvelles que des services de navigation faits avec intelligence ne manqueraient de développer sur toutes les rives du Danube, donneraient à notre navigation des aliments aujourd’hui négligés et qui suffiraient largement pour l’occuper utilement…. »
« Rapport présenté au Conseil d’Administration de la Compagnie Générale de Navigation Dans sa Séance du 20 janvier 1860 par M. Clément Reyre », in Compagnie Générale de Navigation. Actes et Documents relatifs au projet d’étendre ses services sur le Danube et ses affluents, Lyon, Imprimerie et Lithographie J. Nigon, 1860.  

Notes :
1 KLEINSCHROD, von, Charles Théodore (1789-1869), Canal de jonction entre le Rhin et le Danube, Chez G. Franz Libraire, Munich, 1834, p. 64
2 « CABOTAGES EN EAUX TERRITORIALES »
« La guerre a créé un état de choses nouveau : aujourd’hui, le Royaume S. H. S. et la Rou­manie interdisent à toutes les compagnies étrangères de se livrer à aucun trafic intérieur ou «cabotage »sur le Danube, dans leurs pays respectifs, et d’effectuer aucun transport sur certains affluents importants du Danube, tels que la Save et la Bega, qui sont à présent considérées non plus comme des eaux internationales, mais comme des eaux territoriales. Cet usage fait passer aux mains des compagnies de navigation de ces Etats de nombreux transports assurés avant la guerre par les compagnies autrichiennes et hongroises. Celles-ci critiquent également ce nouvel usage et lui attribuent la diminution du trafic total parce qu’il rend le service moins satisfaisant. » Walker D. Hines (avec la collaboration du major Brehon Somervell), Rapport relatif à la navigation sur le Danube, présenté à la commission consultative et technique des communications du transit de la Société des Nations, S.D.N., Lausanne, 1925, p. 193
3 sources : Walker D. Hines (avec la collaboration du major Brehon Somervell), Rapport relatif à la navigation sur le Danube, présenté à la commission consultative et technique des communications du transit de la Société des Nations, S.D.N., Lausanne, 1925, tableau de la flotte danubienne en 1924, p. 91

Aménagement (salon des  femmes et salle de restaurant)  du bateau de transport de courrier (Postdamfper) et de passagers de la D.D.S.G. « Wien »

Longueur totale des lignes fluviales de transport de passagers en 1893 : 3321 km
Danube
Regensburg-Sulina (2432 km)
Canal du Danube de Vienne (17 km)
Bras du Danube de Györ (Györ-Gönyö, 17 km)
Bras de Szentendre (31 km)
Bras de Tolna (14 km)
Bras de Gardinovce (Dunagardony, 7 km)
Bras de Ram (Požarevac ou Passarovitz, 27 km)
Bras de Golubac (10 km)
Canal de Bjelina (Ostojićevo/Save, 19 km)
Canal Georges (Giurgiu-Smârda, 3 km)
Bras de Borcea (107 km)
Canal de Gura-Balja (10 km)
Bras de Mǎcin (Mǎcin-Ghicit, 13 km)
Bras de Kilia (22 km)

Port de marchandise de la D.D.S.G. sur le quai viennois du Prater (Praterkai) dans les années 1880-1890

Rivière Sárviz (Leitha)
Szegzard-confluent de la Leitha avec le Danube (6 km)

Rivière Drava
Barcs-confluent de la Dráva avec le Danube (151 km)

Rivière Tisza
Szolnok-confluent de la Tisza avec le Danube (335 km) 

Longueur totale des lignes en 1912 : 
transport de passagers et courrier postal : 2553 km
transport de marchandises : 4066 km
Nombre total d’embarcadères : 177
Nombre total de passagers transportés en 1912 : 2 380 277
Nombre total de tonnes de marchandises transportés en 1912 : 2 548 126 tonnes

Longueur totale des lignes fluviales en 1913 (marchandises et passagers et transport du courrier) : 4127 km

Effectifs de la compagnie en 1913 :
50 bateaux à aube de transport de passagers (et de courrier postal)
92 bateaux à vapeur pour le convoyage des marchandises
851 barges représentant un volume de 458 574 tonnes de marchandises

Ex voto de 1841 représentant la collision entre le bateau à aube de la D.D.S.G. « Sophia » et une barge transportant du sel dans le défilé des Portes-de-Fer, un passage resté longtemps très délicat pour la navigation

Sources :
BINDER, Johannes, Dr., Rot-Weiss-Rot auf blauen Wellen, 150 Jahre DDSG, Bohmann Druck und Verlag AG, Vienne, 1979
DOSCH, Franz, Oldtimer auf der Donau, Sutton Verlag, Erfurt, 2010
DOSCH, Franz, 180 Jahre Donau-Dampfschiffahrts-Gesellschaft, Sutton Verlag, Erfurt 2009
HAUKE, Erwin, Donaureise in alter Zeit : der Strom und seine Dampfschiffe auf alten Ansichtkarten : ein historischer Bildband von Regensburg bis zum Schwarzen Meer, Verlag Martin Fuchs, Wien, 2001 
HINES,Walter D. (avec la collaboration du major Brehon Somervell), Rapport relatif à la navigation sur le Danube, présenté à la commission consultative et technique des communications du transit de la Société des Nations, S.D.N., Lausanne, 1925
GRÄFFER, Franz, CZIKANN, Johann J., Oesterreichische National-Encyklopädie, oder alphabetische Darlegung der wissenswürdingsten Eigenthümlichkeiten des österreichischen Kaiserthumes, Band 1, Wien 1835

JUŽNIČ, Stanislav, The Global and the Local: The History of Science and the Cultural Integration of Europe, Proceedings of the 2nd ICESHS (Cracow, Poland, September 6–9, 2006) / Ed. by M. Kokowski
oegg.at
www.kaeser.fr 

 

Eric Baude pour Danube-culture, droits réservés, mis à jour janvier 2026

La tour d’observation des Habsbourg (Habsburgwarte) à Vienne

   D’une hauteur de 27 mètres, la construction ressemble à une tour de défense ou de guet médiévale. Elle a été inaugurée le 6 octobre 1889. Un tir d’artillerie détruit la loggia à colonnes du premier étage en 1945. La tour est classée monument historique depuis 1972.

La Habsburgwarte en 1888, photo d’Amand Helm, sources Wien Museum

Le canal de Marchfeld

 La vocation de ce canal est également de stabiliser et d’améliorer les conditions hydrologiques des eaux souterraines et de celles de surface avec l’aide de stations d’épuration.

Source Société du canal de Marchfeld

   Cet ouvrage, alimenté par les eaux du Danube et long de 19 km, part de Langenzersdorf, sur la rive gauche, en amont du bras du nouveau Danube et de l’île du Danube (Donauinsel), traverse une région frontalière1 qui fut d’une haute importance stratégique par le passé et le lieu de batailles historiques2.

Le canal de Marchfeld, photo © Danube-culture, droits réservés

Cette région se situe en aval de Vienne, au nord-est de la capitale, sur la rive gauche. Ses terres alluvionnaires sont propices à l’agriculture. Le Marchfeld souffrait toutefois d’un important déficit en eau en raison d’une faible pluviosité et d’un dense réseau de captage d’eaux souterraines (nappes phréatiques) dont le niveau, de ce fait et en raison des conséquences de la régulation du fleuve, baissait régulièrement. Les travaux de construction ont commencé en 1984 nécessitant la réalisation de 45 ponts. Le canal est entré en service en 1992.

Le « Feldwegbrücke Tilakstraße, se trouve près de la Bernhard-Bolzano-Gasse dans le quartier de Stammersdorf, dans le XXIe arrondissement de Vienne à Floridsdorf.
Le pont de 29 mètres de long et de 4 mètres de large, a été construit en 1988, photo droits réservés

La passerelle Felix Slavik sur le canal de Marchfeld se trouve près de la Tulzergasse ou de la Gschweidlgasse dans le quartier de Großjedlersdorf, XXIe arrondissement de Vienne, Floridsdorf. La passerelle de 28 mètres de long et de 4 mètres de large sur le canal de Marchfeld a été construite et inaugurée en 1995, photo droits réservés

   Ce canal est le premier premier tronçon d’un réseau d’environ 100 km qui irrigue cette région et qui comprend, outre le canal de Marchfeld, la rivière Rußbach (71 km), alimentée par ce même canal et confluant avec le Danube en face de Hainburg, le canal d’Obersiebenbrunner (6 km) reliant le Rußbach et le Stempfelbach (32 km), un affluent de la March (Morava) et sous-affluent du Danube.

Le confluent de la Russbach avec le canal de Marchfeld sur le territoire de la commune de Deutsch Wagram, photo droits réservés

   Cette voie d’eau est désormais également une zone de loisirs et de découverte de l’environnement grâce aux pistes cyclables aménagées le long de son cours mais la baignade y est interdite. La navigation des embarcations dépourvues de moteur y est par contre autorisée.

La piste cyclable du canal de Marchfeld mène du Danube jusqu’au pont-passerelle de la liberté au-dessus de la March (Morava) à la frontière slovaque et à Bratislava (source Société du canal de Marchfeld)

Notes :
1 Ce qui explique que les ouvrages qui le franchissent soient équipés d’un dispositif militaire.
2 Bataille de Dürnkrut et Jedenspeigen (1278) entre le roi Ottokar II Přemysl de Bohême (vers 1230-1278) et l’empereur Rodolphe deHabsbourg (1218-1291) qui vit la mort du premier et la victoire du second.
En 1809 eut lieu à Aspern-Essling et dans les environs, sur l’île de la Lobau, une bataille entre les troupes napoléoniennes et autrichiennes. La victoire échut cette fois aux armées autrichiennes commandées par l’archiduc Charles de Habsbourg (1771-1847) après un affrontement qui fait de nombreuses victimes parmi lesquelles le dévoué maréchal de Lannes (1769-1809), « le plus brave de tous les hommes » selon Napoléon.

www.marchfeldkanal.at

Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, mis à jour janvier 2026

Un oasis de verdure et de biodiversité aux portes de Vienne, photo © Danube-culture, droits réservés

Maria am Gestade (Notre-Dame-du-Rivage)

    Les grands travaux de régulation et d’aménagement du fleuve, la construction du Donaukanal (Canal du Danube) et les importantes rénovations urbaines au XIXe siècle ont bousculé la physionomie du premier arrondissement de la capitale autrichienne. L’emplacement originel de l’église dominait le bras du Danube qui traverse la ville. Son clocher a ainsi longtemps servi de point de repère pour les bateliers qui en firent aussi, avec les pêcheurs, jusque dans la seconde moitié du XIXe siècle, un de leurs lieux de pèlerinage favoris. L’église garde encore dans son nom l’écho de son lien privilégié avec le fleuve et la navigation.

Salomon Kleiner (1700-1761), Johann Andreas Pfeffel der Ältere (1674-1748), Johann Georg Ringlin (1691-1761), Maria am Gestade (Notre-Dame-du-Rivage), gravure de 1733   

Un sanctuaire à l’histoire mouvementée

   Il n’est pas impossible que la première chapelle chrétienne ait été construite à cet emplacement sur le site d’un sanctuaire romain. Des fouilles archéologiques ont permis de retrouver sur les lieux des vestiges de l’antiquité romaine.
   Certaines sources font remonter la fondation du sanctuaire à l’an 880. Madalvin, alors évêque de Passau, aurait confié à un moine du nom d’Alfied le soin d’ériger un petit édifice religieux. Celui-ci devient ensuite la propriété de moines écossais et irlandais peu après la fondation par ces derniers de la Schottenstift (Abbaye écossaise) en 1160. C’est à cette époque qu’il est fait mention pour la première fois d’une chapelle sur le site de l’église actuelle.

Maria am Gestade, Österreichisch-ungarisch Monarchie in Wort und Bild, Wien, 1886 Vienne

   Un important incendie ravage Vienne en 1262. L’édifice n’est pas  épargné. Il sera reconstruit une dizaine d’années plus tard. La chapelle entre en possession de la famille von Greif (vers 1330) qui fait reconstruire intégralement le choeur en style gothique flamboyant, peut-être l’intention d’en faire un caveau familial. Si le choeur est achevé dès 1637, laconstruction du clocher n’en est par contre qu’à son début. L’église change encore une fois de propriétaire en 1391. Son nouveau maître, le Freiherr (baron) Hans von Liechtenstein-Nikolsburg (vers 1340-1398), souhaite donner à ce sanctuaire une importance qu’il n’avait pas encore acquis. Il choisit pour cela de confier l’ouvrage à un architecte renommé : Michael Knab, dit Maître Michael (vers 1340/1350-ap. 1399).

Carl Pekarek, Maria am Gestade, 1928

  Originaire de Wiener Neustadt, il est l’architecte attitré du duc Albrecht d’Autriche III (1349-1395) pour lequel il a dessiné les plan du château de Laxenbourg. Il a aussi réalisé la tour sud de la cathédrale Saint-Étienne. C’est un architecte déjà expérimenté que le Freiherr von Liechtenstein-Nikolsburg a sollicité pour dessiner les plans de la nouvelle nef de Maria am Gestade en remplacement de l’ancien bâtiment de 1276 et poursuivre l’édification du clocher.

Détail de l’autel, photo © Danube-culture, droits réservés

 De nombreuses contraintes s’imposent. Le côté sud de la rue de Passau est déjà construit et l’escarpement au Nord et à l’Ouest limite l’espace constructible. Non seulement la nef ne pourra pas être plus longue que le chœur (l’une et l’autre parties de l’édifice sont de taille égale) mais elle devra même être plus étroite. À cela s’ajoute le caractère accidenté du terrain où il faut également tenir compte des ruines du rempart de l’époque romaine ainsi que de la nécessité d’opérer un coude pour agrandir l’église. L’architecte compensera en hauteur ce qui manque en largeur. En témoigne le caractère surprenant des proportions du bâtiment, encore accentué par sa situation en surplomb ; la nef s’élève à 33 mètres de haut pour une largeur de seulement 9, 7 mètres.

   La construction de la nef dure de 1394 à 1414. L’érection du clocher heptagonal se poursuivra jusqu’en 1417. Il est surmonté d’une extraordinaire flèche en pierre ajourée, chef d’œuvre du gothique flamboyant autrichien. Le chiffre sept correspond aux sept douleurs de la Vierge Marie.

L’annonciation faite à Marie, 1460, photo Danube-culture, droits réservés   

Les deux panneaux peints du choeur, oeuvres anonymes datant de 1460, représentent le couronnement de Marie à droite et l’autel de l’Annonciation à gauche. Sur la face arrière du premier panneau se trouve une représentation de la Crucifixion et sur le second le Mont des Oliviers. L’influence du style flamand, en particulier dans la représentation des étoffes et la richesse des coloris, est indéniable. Une nuée d’anges entoure la vierge, chacun avec sa personnalité propre mais tous d’une grâce remarquable. Certains jouent d’un instrument de musique quand d’autres portent simplement la robe de Marie ou en rectifient un pli.

     Les vitraux ouvrent l’édifice à la lumière. Les quatre superbes vitraux de l’abside de Maria am Gestade ont été reconstitués à partir d’éléments originaux des XIVe et XVe siècles.
   Dans le chœur et la nef, adossées aux piliers dans la partie droite de la nef, près de la chapelle Saint-Clément, se tiennent la statue de l’archange Gabriel et une statue de Marie (vers 1350). Les reliefs du portail d’entrée dans le chœur représentent la Vierge protectrice et son couronnement. Au-dessus du tympan du portail Ouest se trouve un baldaquin de pierre dont la pointe renvoie à celle qui surmonte la dentelle de pierre du clocher, contribuant ainsi à l’unité architecturale de l’église.

Maria am Gestade Wien, photo droits réservés

   La paroisse resta prospère pendant la Renaissance. En témoigne la présence, exceptionnelle à Vienne, d’éléments de style de cette époque dans l’église, le superbe buffet d’orgue (1515) et, dans une chapelle attenante, un petit autel de pierre (1520), avec le nom de son commanditaire, Johann Perger.

L’orgue  de Maria am Gestade et son superbe buffet Renaissance, photo droits réservés

L’autel de pierre Renaissance (1520) avec le nom de son commanditaire, Johann Perger, sources Wien Museum

   Les bombardements des armées ottomanes lors du siège de Vienne en 1683, n’épargnent pas l’église dont le clocher est détruit mais sera reconstruit cinq ans plus tard.
   Maria am Gestade, qui est rattachée à l’évêché de Passau en 1409, demeure la propriété des princes-évêques de Passau jusqu’en 1784. Avec la sécularisation de l’ancienne principauté ecclésiastique de Passau par l’empereur Joseph II, elle devient la propriété de l’État autrichien. Délabrée, servant d’entrepôt, l’église tombe en ruine. Joseph II envisage même sa destruction mais seul le coût d’une telle opération l’en dissuade. François Ier de Habsbourg (1768-1835) rouvrira l’église au culte et la confie à l‘ordre du Très Saint Rédempteur en 1820.   L’église fera alors l’objet d’importants travaux qui se poursuivront jusqu’au premier tiers du XXe siècle. Le chœur est doté d’un maître-autel néo-gothique intégrant quelques éléments d’inspiration baroque. Les mosaïques et les statues qui surplombent le portail ouest datent de cette même époque.

La flèche en pierre ajourée du clocher heptagonal, photo © Danube-culture, droits réservés

   Le bras du Danube est aménagé en canal lors de la régulation du fleuve dans les années 1870. Des immeubles sont édifiés sur ses rives, enserrant peu à peu Maria am Gestade comme dans un étau. La construction d’un grand escalier devant l’église allège heureusement la pesanteur du nouvel environnement architectural.
   Du fait de la présence des reliques de saint-Clément Marie Hofbauer, d’origine morave, Maria am Gestade est l’église de la communauté tchèque de Vienne tout comme celle de la communauté française. 

Photo droits réservés

Danube-culture © droits réservés, mis à jour janvier 2026

Sources :
Wolfgang J. Bandion, Steinerne Zeugen des Glaubens. Die Heiligen Stätten der Stadt Wien, Wien, Herold, 1989

Felix Czeike, Wien, Kunst und Kultur-Lexikon, Stadtführer und Handbuch, München, Süddeutscher Verlag, 1976
Felix Czeike, Wien, Innere Stadt, Kunst-und Kulturführer, Jugend und Volk, Ed. Wien, Dachs-Verlag, Wien, 1993
Carl Dilgskron, Geschichte der Kirche unserer lieben Frau am Gestade zu Wien, 1882, Dom-und Diözesanmuseum (Katalog 1987)
Franz Eppel, Die Kirche Maria am Gestade in Wien, Salzburg, 1960
Rudolf Geyer, Handbuch der Wiener Matriken, Ein Hilfswerk für Matriken-Führer und Familienforscher,Verlag d. Österr. Inst. für Genealogie, Familienrecht und Wappenkunde, Wien, 1929
Gustav Gugitz, Bibliographie zur Geschichte und Stadtkunde von Wien, Hg. vom Verein für Landeskunde von Niederösterreich und Wien, Band 3 : « Allgemeine und besondere Topographie von Wien », Jugend & Volk, Wien 1956
P. Josef Löw, Maria am Gestade, Ein Führer, Wien, 1931
Alfred Missong, Heiliges Wien, Ein Führer durch Wiens Kirchen und Kapellen, Wiener Dom-Verlag, Wien, 1970
Richard Perger, Walther Brauneis, « Die mittelalterlichen Kirchen und Klöster Wiens »Zsolnay (Wiener Geschichtsbücher, 19/20), Wien, 1977
Richard Perger, « Ein Marienaltärchen von 1494 aus der Kirche Maria am Gestade in Wien », In Österreichische Zeitschrift für Kunst und Denkmalpflege, Hg. vom Österreichischen Bundesdenkmalamt, Horn-Wien, Berger / Wien-München, Schroll, 1970
Alfred Schnerich, Wiens Kirchen und Kapellen in kunst- und kulturgeschichtlicher Darstellung, Zürich -Wien, Amalthea 1921
Communauté catholique française de Vienne
www.ccfv.at
Site de la cathédrale saint-Étienne de Vienne
www.stephanskirche.at

Waluliso : souvenir d’un apôtre de la paix viennois

Sous le slogan « De l’eau, de l’air, de la lumière et du soleil » Waluliso, abréviation allemande de Wasser (eau), Luft (air), Licht (lumière) et Sonne (soleil), de son vrai nom Ludwig (Wickerl) Weinberger (1941-1996), un sympathique, pacifique et original personnage de l’espace public viennois des années 70-80, a soutenu l’idée d’une passerelle permettant d’accéder depuis l’Île du Danube (Donauinsel) à l’Ile aux cerfs (Hirscheninsel), territoire connu aussi sous le nom d’Île de la Lobau (Lobauinsel), aujourd’hui inclus à la fois dans l’arrondissement viennois de Donaustadt et dans le périmètre du Parc National des Prairies Alluviales Danubiennes et à l’espace informel de détente et de pratique de la « FKK » (Freikörperkultur ou la culture de la liberté corporelle), une forme de naturisme. Son initiative récoltera le soutien de 10 000 signatures.

waluliso

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À partir des années 1980, on le crose dans le centre-ville de Vienne, plus particulièrement sur l’Eisenplatz, vêtu parfois à la romaine d’une toge, pieds nus, le front cerné d’une couronne de feuilles, s’adressant aux passants et prêchant en tant qu’apôtre autoproclamé de la paix.

La passerelle Waluliso sur le Nouveau Danube inaugurée en 1998 et très appréciée des Viennois (photo : Manfred Werner/Tsui – CC by-sa 4.0)

Exauçant peu de temps après sa mort en 1996 un des voeux de Waluliso, la municipalité de Vienne a inauguré en 1998, aux environs de la centrale hydroélectrique de Freudenau, une passerelle flottante démontable sur le Nouveau Danube accessible aux cyclistes et aux piétons, mesurant de 160 m de long sur 3 m de large. Elle relie d’avril à fin octobre l’Île du Danube au quartier de Donaustadt et à la Lobau et porte le nom de « Passerelle Waluliso ».
Waluliso est enterré au cimetière central (Zentralfriedhof) de Vienne.

La tombe de Ludwig Wickerl Weinberger alias Waluliso au cimetière central de Vienne (photo Helene Huss-Trethan, droits réservés)

Eric Baude pour Danube-culture © droits réservés, mis à jour janvier 2026

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