Hugo Fischer von See (1831-1890) : un plan topographique en relief de Vienne, de ses environs et du Danube, 1869

   Hugo Fischer von See : plan topographique en relief de Vienne, de ses environs et du Danube avec des courbes de niveau représentées sous forme de gradins horizontaux en carton superposés de 5 en 5 brasses et en tenant compte de la régulation du Danube et des projets de chemins de fer et hippomobiles d’après les meilleures sources, 1869, échelle 1:28 800

Relief travaillé d’après la feuille 65 de la carte administrative de Basse-Autriche.
Dimension du plan en relief : 52 cm sur 52 cm

Les reliefs topographiques sont apparus en Autriche dans le contexte du deuxième relevé militaire du pays et des efforts, surtout de la part des militaires ayant une formation technique, pour intégrer la troisième dimension – l’altitude des lieux au-dessus du niveau de la mer – dans la cartographie.
Plus de 120 modèles de ces plans topographiques de ce type ont été présentés au public à l’occasion de l’Exposition Universelle de 1873 à Vienne, dans le cadre d’une exposition complémentaire.

Hugo Fischer von See, sources Bibliothèque Nationale d’Autriche à Vienne

Sur la base du feuillet 65 de la carte administrative de Basse-Autriche, Hugo Fischer von See  a découpé des segments de carton dont les contours étaient définis par des lignes d’altitudes topographiques égales (isohypses). Il a collé ces segments les uns sur les autres en fonction des conditions réelles du terrain, créant ainsi un modèle de terrain tridimensionnel avec des marches. Les surfaces visibles d’en haut entre les bords des segments de carton collés les uns sur les autres représentaient de cette manière des couches d’altitude cartographiques. En outre, il a collé sur ces surfaces visibles d’en haut des différents segments de carton l’extrait correspondant de la « carte administrative », de sorte qu’en observant le relief verticalement, on peut voir l’image cartographique du feuillet 65 presque sans aucune distorsion.

Sources :
Jan Mokre, La carte en relief de Vienne et de ses environs par Hugo Fischer von See, blog de la Bibliothèque Nationale d’Autriche, Vienne, 22 septembre 2021

Le bac à fil (Rollfähre) Klosterneuburg-Korneuburg

    Ici, entre Klosterneuburg (rive droite) et Korneuburg (rive gauche) le «voyage» d’un bord à l’autre du beau Danube vert est bref : trois à cinq minutes selon le niveau d’eau qui détermine la vitesse du fleuve et par conséquence la durée de la traversée. Le capitaine peut rater de temps en temps par inadvertance ou parce qu’il dans un mauvais jour, sa manœuvre d’accostage à la surprise teintée d’une éphémère inquiétude de quelques passagers. Le bac revient alors en arrière, glisse dans le lit du fleuve puis se rapproche à nouveau lentement de la berge. Cette fois, l’amarrage est réussi. Piétons, cyclistes et automobilistes ont bénéficié de deux minutes de répit ou de grâce supplémentaires de traversée.

Inauguration du bac à fil Klosterneuburg-Korneuburg le 12 septembre 1935, photo d’archives

Il y a aussi des riverains qui prennent goût à traverser le Danube avec le bac. C’est  presque comme une drogue. Ceux-là ont envie d’osciller quotidiennement d’une rive à l’autre depuis l’aube jusqu’au dernier passage en soirée. La pause de fin d’automne et d’hiver (le bac ne circule pas également pendant les périodes de hautes eaux et d’épais brouillard1) qui dure de début novembre jusqu’en mars leur semble une éternité insupportable. Pas d’autre choix que d’emprunter un pont puisqu’il n’existe plus d’autre bac à la hauteur de Vienne. Il faut même aller loin, très loin en aval jusqu’au canal de Gabčikovo pour retrouver un bac. Mais la traversée d’un canal n’a rien de commun avec celle d’un fleuve, surtout le Danube. Et en amont on doit remonter désormais jusqu’aux bacs à fil de Weissenkirchen en Wachau et de Spitz/Danube qui ont été sans doute préservés grâce en partie aux touristes et aux cyclistes qui l’empruntent tout au long de la saison. Construire un pont tout comme un barrage (programmé dans les années glorieuses) en Wachau eût été aussi un geste architectural absurde au sein ce paysage préservé. Certains doivent encore en rêver. La Wachau et Dürnstein ont évité le pire sauf à Melk. Et puis que dire des murs anti-inondations qui défigurent les rives aux alentours des villages !

Le bac sur la rive droite, photo © Danube-culture, droits réservés

Avec les travaux de régularisation du Danube à la fin du XIXe siècle, les gués qui permettaient aux périodes de basses-eaux de traverser le fleuve à pied disparaissent définitivement. La géographie du fleuve est bouleversée, redessinée par des mains humaines conquérantes. La merveilleuse abbaye de Klosterneuburg se voit privée de « son » Danube qui  doit reculer plus au nord. Le bras du fleuve principal sépare désormais les deux villes de Klosterneuburg et de Korneuburg. Une liaison fluviale est établie en 1884 d’abord sous la forme d’une embarcation branlante composée de deux coques de bateaux surmontés d’une plateforme sur laquelle se tiennent les passagers, les charriots et les charrettes. Le pont volant, ainsi dénommé, est attaché à la rive avec un câble qui se tend dangereusement sous l’eau en travers du fleuve. Un projet de tunnel sous le fleuve est envisagé dans les années 1899/1900.  L’embâcle du rigoureux hiver de 1928/1929 fige le Danube de la Hongrie jusqu’à la Wachau, détruisant le fragile pont volant. Ne voulant pas se priver d’un lien essentiel avec l’autre rive, les municipalités de Klosterneuburg et de Korneuburg sont à l’origine de la mise en service du nouveau bac à fil à cette hauteur. Son inauguration officielle a lieu le 12 septembre 1935. L’abbaye de Klosterneuburg participa au coût de construction à la hauteur d’un tiers des dépenses. Le câble en travers du fleuve mesure 380 m de long, pèse 6 500 kilos et son diamètre est de 47, 5 mm.

Le bac à l’occasion du jubilé de ses 85 ans d’existence en septembre 2020, photo droits réservés

Le bac de Klosterneuburg-Korneuburg (PK 1941, 7)
   Il s’agit d’un bac à câble n’utilisant que le courant du Danube pour se déplacer de la  manière la plus écologique possible. Les deux moteurs hors-bord sont là uniquement que pour des raisons de sécurité et afin de pouvoir manœuvrer indépendamment du courant en cas d’urgence.
Pour qu’un bac à câble soit propulsé à travers un fleuve ou une rivière, deux forces distinctes doivent être combinées :
-la première force est exercée par la tension du câble en acier auquel le bac est suspendu de manière mobile. Le câble empêche le bac d’être emporté par le courant.
-le courant du fleuve est l’autre force qui agit sur le déplacement du bac. Pour que les deux forces puissent mettre le en mouvement, celui -ci doit être incliné par rapport au courant à l’aide  d’un gouvernail. La pression du courant pousse alors le bac à travers le fleuve grâce à la force qui en résulte.
La vitesse du bac à fil dépend ainsi de la force du courant et peut être influencée par l’angle avec lequel le capitaine place son bac par rapport au courant. La vitesse du courant du fleuve ne doit pas être inférieure à une certaine vitesse minimale comme c’est le cas par exemple dans la zone des lacs de retenue en amont des centrales électriques et également sur le Bas-Danube où la vitesse du fleuve ne permet pas à un bac à fil de fonctionner. Il n’existe pas d’autre bac de ce type en aval de celui reliant Klosteneuburg à Korneuburg. Les bacs de Weissenkirchen et de Spitz/Danube en Wachau sont du même type.
Le bac qui a été privatisé en 1994, peut transporter outre piétons, cyclistes et motos 4 voitures et accepte les véhicules jusqu’à une longueur maximale de 10,50 m. Le poids total ne doit pas dépasser 25 tonnes et le nombre de passagers 40 personnes.

Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, novembre 2022

Notes : 
1 Le brouillard qui parfois efface la réalité du fleuve a joué un mauvais tour au bac qui est entré en collision le matin du 17 octobre 2017 avec un convoi qui descendait le Danube. Les autorités compétentes ont attribué l’origine de l’accident à une erreur d’appréciation du capitaine du bac.

Photo Danube-culture © droits réservés

Florian Berndl, pionnier de la naturopathie de l’Île aux oies

« Les bains d’air, de soleil, de sable et d’eau
sont recommandés pour tous les amoureux de la nature qui pratiquent depuis plusieurs années. »
Florian Berndl

Naturopathe, né dans le Waldviertel, fils d’un tailleur et d’une sage-femme à qui il devra ses connaissances de l’herboristerie qui le rendront célèbre, Florian Berndl commence par être apprenti-tailleur. Après son service militaire effectué en tant qu’ambulancier, il travaille comme infirmier à l’hôpital général de Vienne puis comme masseur et pédicure ainsi que brièvement serveur auxiliaire à l’hôtel Sacher. C’est à l’occasion de l’une de ses promenades qu’il découvre l’Île aux oies (Gänsehäufel), une île sur le Vieux Danube propice aux baignades. Il la loue à la Commission de régulation du Danube à partir de 1900 pour 15 florins par an, s’y installe dans une cabane avec sa femme et ses fils et commence à mettre en pratique sa philosophie basée sur un mode de vie naturel, rassemblant un certain nombre d’adeptes autour de lui qui sera connu sous le nom de « Kolonie Berndl ». Les bains d’air, de soleil, de sable et les baignades de l’Île aux oies qui selon sa conviction soignent les rhumatismes, deviennent rapidement un des lieux d’attraction des habitants de Vienne et attirent des personnalités telles que le sculpteur Karl Costenoble (1837-1907), Max Eugen Burckhardt (1854-1912), directeur du théâtre impérial et royal de la Hofburg (Burgtheater) de 1890 à 1898 ou encore Hermann Bahr (1863-1934), écrivain et initiateur du mouvement « Jung Wien ». Les convictions de F. Berndl l’opposent aux partisans de la médecine conventionnelle. Il s’attire de plus les foudres de la presse conservatrice qui voit d’un mauvais œil que les femmes et les hommes puissent se baigner ensemble sur les plages de l’île et pratiquer le naturisme. Son contrat de location est annulé en 1905, officiellement en raison d’une absence de licence pour la cantine des bains et la ville de Vienne ouvre à la place une piscine d’été en plein air sur  la « Gänsehäufel » toujours en activité et très fréquentée jusqu’à aujourd’hui.
F. Berndl fonde ensuite la colonie du Nouveau-Brésil entre Stadlau et Kagran, continuant à fréquenter l’Île aux oies sur laquelle il devient maître-nageur de la piscine puis surveillant du centre de repos pour enfants qui y a été construit. Malgré une interdiction d’exercer la naturopathie, il continue à pratiquer ce qui a pour effet son licenciement en tant que maître-nageur et son expulsion de l’Île aux oies en 1913.

Florian Berndl,  devant sa cabane sur le Bisamberg. Floridsdorf, diapositive sur verre coloriée à la main vers 1920,  photo droits réservés

   Le naturopathe projette alors de faire de la colline du Bisamberg une station thermale pour les classes sociales les plus pauvres, une sorte de « paradis du soleil » avec possibilité de cure et un sanatorium mais ses plans n’aboutissent pas ou du moins la fréquentation des lieux n’est pas à la hauteur de ses espérances, peut-être en raison de conditions d’hygiène rudimentaires. Il y passe néanmoins les 27 dernières années de sa vie.
La tombe de Florian Berndl se trouve au cimetière central (Zentralfriedhof) de Vienne. Une ruelle du quartier de Donaustadt (22e arrondissement) ainsi que la piscine du Bisamberg porte son nom.

Inauguration de la baignade de Gänsehäufel en 1907

Sources :
D. Angetter, « Berndl, Florian » In Österreichisches Biographisches Lexikon 1815–1950,  2. überarbeitete Auflage
Barbara Denscher, Florian Berndl, « Alternatives Leben an der Donau », in Hubert Christian Ehalt, Manfred Chobot, Gero Fischer, Das Wiener Donaubuch, Wien, 1987

Eric Baude, Danube-culture © droits réservés mis à jour novembre 2022

Florian Berndl Gasse dans le quartier de Donaustadt au bord du bras mort du Vieux Danube  (22e arrondissement)

 

Le parc du Prater de Vienne

Le parc du Prater de Vienne : entre nature et divertissement
   « Je regrette de ne pouvoir te parler encore que des plaisirs d’hiver de la population viennoise. Le Prater, que je n ‘ai vu que lorsqu’il était dépouillé de sa verdure, n’avait pas perdu pourtant toutes ses beautés ; les jours de neige surtout, il présente un coup d’oeil charmant, et la foule venait de nouveau envahir ses nombreux cafés, ses casinos et ses pavillons élégants, trahis tout d’abord par la nudité de leurs bocages. Les troupes de chevreuils parcourent en liberté ce parc où on les nourrit, et plusieurs bras du Danube coupent en îles les bois et les prairies. À gauche commence le chemin de Vienne à Brünn. À un quart de lieue plus loin coule le Danube (car Vienne n’est pas plus sur le Danube que Strasbourg sur le Rhin). Tels sont les Champs-Élysées de cette capitale… »

Gérard de Nerval (1808-1855), Voyage en Orient, IX, « Introduction, suite du Journal » par M. Gérard de Nerval, à un ami, Vers l’Orient, Troisième édition, revue, corrigée et augmentée, Tome premier, Paris, Charpentier, Librairie-Éditeur, 1851

   « Le Prater est un lieu bas, humide, mal entretenu, où l’on doit se trouver fort bien aux heures les plus chaudes des jours d’été. Je n’ose avancé que les Viennois, qui ont aux environs de leur ville tant de sites charmants, abandonnent le Prater ; il faut cependant, qu’en historien fidèle je dise qu’au moment où j’y arrivais je n’y trouvais personne, pas un promeneur, un cavalier ou un équipage mais treize cerfs et un grand seigneur. Le grand seigneur passait rapidement pour regagner soin hôtel, et les cerfs qui sont en liberté et qui n’en abusent pas, venaient très débonnairement chercher leur pature au lieu accoutumé. Comme tant d’autres choses, le Prater s’en va : les chemins de fer l’ont tué et l’on ne fait rien pour lui rendre la vie… »  

Victor Duruy (1811-1864), Causeries de voyage, De Paris à Bucharest, Première partie. De Paris à Vienne, Librairie de L. Hachette, Paris, 1864

On s’y rend facilement par les moyens de transports ou à bicyclette, seul ou en famille pour jouir de l’atmosphère festive et populaire de ses attractions foraines, de sa légendaire et historique Grande-Roue sans laquelle Vienne ne serait pas Vienne et de ses cafés et restaurants mais aussi pour ses allées ombragées très fréquentées en toutes saisons par les sportifs et les promeneurs et sa nature préservée qui s’étend jusqu’au Danube et au quartier de Freudenau, un des ports de la ville. Peut-être certains se souviendront-ils à l’occasion de leur promenade que le Prater fut aussi un haut-lieu des débuts de la démocratie, de la musique, de la chanson mais aussi de tous les genres musicaux et de l’histoire du cinéma viennois. D’autres, amateurs de suspens, préfèreront l’ambiance effervescente des courses hippiques du Wiener Trabennverein et se rendront à l’hippodrome classé monument historique tout proche de la Kriau pour y assister. L’atmosphère plus paisible du golf de Freudenau qui, comme les stades de football, a également empiété sur le Prater d’origine, invite les pratiquants de ce sport à savourer des heures de détente aux lisières de la zone industrielle.

Valentin Janscha (1747-1818), chasse à courre au cerf et au sanglier dans les prairies alluviales danubiennes, vers 1790, collection de l’Albertina, Vienne

Le Prater dans l’histoire et dans les arts

Comme tout bon Viennois Mozart eut l’occasion d’aller se promener dans le grand parc du Prater.
MOZART, Wolfgang Amadeus (1756-1791)
Gehn wir im Prater, gehn wir in d’Hetz (Allons au Prater…)
Canon KV 558 en si bémol majeur (2 septembre 1788)
https://youtu.be/BoL2NUnldDU 

Le Prater est mentionné dans des sources écrites de la Renaissance en l’an 1403. Il occupe alors une superficie bien plus importante que celle d’aujourd’hui et une grande partie des terrains sont des marécages dus à la présence de plusieurs bras Danube. Ces terrains appartiennent à divers monastères et paroisses.
En 1560, l’empereur Maximilien II de Habsbourg (1527-1576), fait clôturer ces bois et ces prés et les transforme en réserve de chasse réservée aux membres de la Maison des Habsbourg. La noblesse n’est autorisée à s’y rendre qu’au mois de mai, et ce bien évidemment « sans pistolet ni chien ».
Peu après son couronnement, le jeune monarque Joseph II (1741-1790), fils aîné de Marie-Thérèse d’Autriche et de François Ier de Habsbourg-Lorraine décide en 1766 d’ouvrir une partie du parc au public sauf la Hirschau qui demeure interdite et est réservée à l’élevage du gibier.

Cerfs en hiver dans le parc du Prater, 1840, collection de la Bibliothèque Nationale d’Autriche, Vienne

Ce qui n’empêche nullement certains visiteurs de franchir la clôture pour y organiser des rencontres galantes et discrètes ou éventuellement pour s’y battre en duel en toute tranquillité. Cette ouverture au public du Prater fut suivie par un réel engouement des Viennois pour ce nouvel espace accessible et, par beau temps, de longues files de fiacres s’y rendent. Toute la ville ou presque se donne alors rendrez-vous au Prater.
Joseph II fait également bâtir la Lusthaus (La maison du plaisir) par un architecte autrichien d’origine française qu’il apprécie, Isidore Canevale (1730-1786). Le terrain choisi fut celui d’une cabane de chasse, aux abords d’un ancien bras du Danube, le Wiener Wasser qui a été par la suite transformé en plan d’eau.

Dans le parc du Prater, 1810, collection de la Bibliothèque Nationale d’Autriche, Vienne

Le nouveau bâtiment fut surélevé pour éviter les inondations fréquentes et destructrices. Les nombreuses parois vitrées et les portes ont été dessinées afin de permettre à la nature de pénétrer facilement dans le bâtiment. Les murs sont peints avec une couleur verte. On s’y donne rendez-vous, on y discute, mange, joue, on y écoute de la musique, flirte… Cinq allées partant de ce bâtiment sont aménagées et complètent l’allée principale, ce qui permet également à l’empereur de mieux faire surveiller son peuple. La Lusthaus et ses abords abritent une grande fête en 1814 organisée en l’honneur de la victoire sur Napoléon, manifestation à laquelle les soldats autrichiens de retour chez eux sont conviés.
La Lusthaus abrite toujours un excellent restaurant ainsi qu’un espace où sont organisées de nombreuses manifestations culturelles.
www.lusthaus-wien.at

La Lusthaus pavoisée pour les fêtes de 1814, collection de la Bibliothèque Nationale d’Autriche, Vienne

Les grands cafés du Prater
Les premiers cafés et restaurants du Prater remontent au XVIIIe siècle. Trois établissements sont érigés dans les années 1786 sur l’allée principale. Le premier propose initialement des concerts de musique classique. Beethoven s’y produit en 1814, Joseph Lanner en 1824. Mal géré ou déficitaire, l’établissement change 21 fois de propriétaire entre 1854 et 1938 et sera détruit par les bombardements alliés en 1945.
Le deuxième café était encore plus vaste et plus chic que le premier. C’est à la valse que sont dédiés les concerts qui s’y dérouleront au XIXe siècle. Johann Strauss junior et ses deux frères le fréquente à plusieurs reprises. À côté du bâtiment principal se trouvent une salle de billard, un buffet, un grand salon avec son propre scène pour un orchestre, quatre autres salons ainsi qu’un un jardin d’hiver. L’établissement subit le même sort que le premier café à la fin de la seconde guerre mondiale.
Le troisième café fonctionne toute l’année. De grandes fêtes y sont également organisées, auxquelles participent des musiciens célèbres. Ce café est transformé en « Singspieltheater » pouvant accueillir jusqu’à 5 000 personnes (1871). L’entrepreneur et impresario Anton Ronacher (1841-1892) rachète le restaurant en 1877 et y fait représenter des opérettes et des spectacles de variétés. Le café est lui aussi touché par les bombardements à la fin de la seconde guerre mondiale et définitivement démoli en 1962 pour laisser la place au « Brunswick Bowling Hall ».

La Schweizerhaus, une institution gastronomique viennoise
« J’étais hier au Prater en compagnie du vice-chancelier, le comte Schönhorn. C’est un parc ravissant  à l’étendue resplendissante. Nous avons jugé bon de quitter la grande allée à cause de la poussière et de nous diriger vers la forêt. Nous nous sommes arrêtés dans une petite auberge qui, d’après mon compagnon, s’appelle « Zur Schweizer Hütte ». Il y a des centaines d’années, un ermite vendait ici du poisson et des champignons aux chasseurs impériaux qui venaient s’y reposer. Les domestiques étaient des Suisses du Sundgau, réputés pour l’excellence et la loyauté de leur conduite, et le nom « SchweizerHütte » aurait été conservé depuis cette époque. Le propriétaire actuel est un homme d’un grand calme qui fait frire habilement des petits poissons à la broche et sert un délicieux jus de sureau que nous avons bu dans deux cruches … »
Lady Worthley Montaigu, 1766
La Schweizerhaus a été construite en 1868 sur l’emplacement de la  « Zur Schweizer Hütte« , un lieu fréquenté initialement par des chasseurs originaires de Suisse (d’où son nom) qui y recevaient l’aristocratie du Saint Empire Romain Germanique. Elle est rachetée en 1920 par un jeune boucher de 19 ans d’origine tchèque, Karl Kolarik (1901-1993). Celui-ci y installe une cuisine qui permet aux clients d’observer la préparation des plats. Le bâtiment est détruit à son tour pendant les bombardements alliés de 1945. La famille Kolarik reprend ses activités en 1947 accueillant sa clientèle dans un ancien wagon de la Grande Roue et dans une cabane en bois de vigneron.  Ce restaurant saisonnier (de mi-mars à fin octobre), une des adresses gastronomiques les plus populaires pour les amateurs de cuisine viennoise et bohémienne copieuse accompagnée de bières légendaires, demeure dans la possession de la même famille depuis 1920.
www.schweizerhaus.at

   Outres de nombreux et  impressionnants feux d’artifice qui sont tirés régulièrement depuis un emplacement spécifique du Haut-Prater, toutes sortes de tentatives et expériences scientifiques, parfois réussies, ont eu lieu dans le cadre du parc. Après le britannique Charles Hyam et l’artificier autrichien Johann Georg Stuwer en 1784, l’aéronaute français Jean-Pierre Blanchard (1753-1809) tente d’effectuer le premier vol libre en ballon depuis l’Autriche mais c’est d’abord un échec. Le public qui a du payer un droit d’entrée, est en colère et l’aéronaute doit être protégé de la foule par la police. Le 6 juillet 1791, il réussit toutefois à s’envoler du Prater jusqu’à Groß-Enzersdorf sur la rive gauche du Danube. Puis c’est au tour de l’horloger et génial inventeur Jakob Degen (1760?-1848) de s’envoler avec une machine volante à ailes mobiles actionnées par ses propres forces le 13 novembre 1808, réussissant le premier vol libre au-dessus du Prater. Huit ans plus tard, en 1816, le même Degen qui a inventé entretemps une hélice mécanique, fait monter un premier hélicoptère (sans pilote) jusqu’à une hauteur de 160 mètres.

Inauguration du Danube régularisé à Vienne, sources l’Illustration

   Les grands travaux de régulation du Danube dans les années 1870 permettent la disparition quasi totale des marécages. À l’occasion de la grande Exposition universelle de Vienne en 1873, une partie des terrains du Prater sont défrichés et de nouveaux chemins sont aménagés pour les promeneurs.

Pavillon de Perse, exposition universelle, 1873, collection du Wien Museum

Les bâtiments construits pour l’Exposition Universelle seront par la suite démolis, à l’exception de quelques-uns d’entre eux qui sont transformés en ateliers et loués à des artistes. Les autres bâtiments seront partiellement détruits par des bombardements en 1945. Le parc du Prater se trouve en zone d’occupation soviétique après la seconde guerre mondiale mais les Russes autorisent les Britanniques à y accéder et à y organiser des courses hippiques.

August Schäffer (1833-1916), En revenant de l’exposition universelle, huile sur toile, 1875, collection de la Galerie Nationale Autrichienne, Vienne

Le quai du Prater (Praterkai) a été aménagé en zone industrielle vers la fin du XIXe siècle. La zone de Freudenau est transformée en port fluvial. Des résidences sont construites le long du canal du Danube, un ancien bras du fleuve aménagé et des villas sont édifiées pour héberger de riches industriels anglais venus en Autriche profiter de la croissance économique. Ces derniers affectionnent particulièrement le Prater, car ils peuvent y pratiquer leurs sports favoris comme le cricket.

L’entrée de « Venedig in Wien », photo de 1895, Collection de la Bibliothèque Nationale d’Autriche, Vienne

Le parc d’attractions
Gabor Steiner (1858-1944), directeur de théâtre, impresario et créateur du parc d’attractions Venedig in Wien (Venise à Vienne), inauguré en 1895, fait construire en 1897 la Wiener Riesenrad (Grande Roue de Vienne), un an avant le cinquantième anniversaire du règne de l’empereur François-Joseph de Habsbourg par les ingénieurs britanniques Walter Bassett Bassett (1864–1907) et Harry Hitchins.

La Grande Roue historique en 1897 avec ses trente nacelles, collection de la Bibliothèque Nationale d’Autriche, Vienne

Elle est fermée durant la premier guerre mondiale, sert comme poste d’observation militaire et faillit être détruite en 1916 mais le coût prohibitif de sa démolition incite le nouveau propriétaire des lieux à y renoncer. Elle brûle à l’occasion des bombardements de la ville en 1944 et sera reconstruite en 1953 en n’intégrant toutefois que 15 des trente nacelles qui équipaient la Grande Roue Viennoise d’origine. Elle est alors restituée aux héritiers d’Édouard Steiner, propriétaire qui en avait été dépossédé en 1938 à l’occasion de la promulgation de lois antisémites lors de l’Anschluss

La discrète église Maria Grün, lieu de de pèlerinage
À l’opposé du parc d’attraction, presque invisible, la discrète petite église Maria Grün, cachée dans son écrin de verdure près de l’allée d’Aspern et du Danube du Danube fut autrefois un haut-lieu de pèlerinage. Elle a été construite sur les plans de Josef Münster (1869–1946), architecte de la ville de Vienne en 1924 et consacrée le 21 décembre de la même année. Le bâtiment a été endommagé à plusieurs reprises pendant la seconde guerre mondiale par des bombardements qui visaient la zone industrielle et le port voisin de Freudenau. Restaurée par la suite elle fut réouverte au service religieux en 1948. Elle possède un orgue depuis 1985 et a été de nouveau entièrement rénovée en 1989. Maria Grün reste une destination privilégiée de pèlerinage pour les habitants d’origine croate de Vienne et du Burgenland.

L’église Maria Grün, photo droits réservés

Le Prater et le cinéma
   La plupart des toutes premières projections et spectacles cinématographiques ont lieu à Vienne en 1896 dans le cadre du parc d’attractions « Venise à Vienne » ouvert en 1895. Mais ce n’est qu’au tout début du XXe siècle que sont construites au Prater des petites salles de cinémas indépendantes. Gustav Münstedt diffuse des films dans une  salle adjacente de sa « Prater Hütte » à partir de 1904 puis dans la grande salle. 5 cinémas jouissent d’une situation de monopole jusqu’en 1920, année où est inauguré la salle de cinéma du cirque Busch dans les anciens locaux de celui-ci. Toutes les salles  à l’exception du Lustspieltheater seront détruites en 1945 par les bombardements alliés.

Le Prater dans le patrimoine littéraire, cinématographique et musical : une source d’inspiration féconde
   Le Prater et les prairies alluviales danubiennes, ces « espaces du bonheur pas cher », cadres d’idylles ou d’intrigues, champs géographique d’expérimentation de tous les possibles, du bonheur le plus pur mais aussi le plus kitsch, cultivé à merveille par les classes populaires ou du désespoir le plus profond et d’expression de frustrations, de déviations, apparaissent régulièrement dans les romans, romans policiers, nouvelles, pièces de théâtre, récits et poèmes d’auteurs autrichiens et étrangers. Quelques-uns d’entre eux sont traduits en français parmi lesquels La Ronde, Le sous-lieutenant Gustel d’Arthur Schnitzler (1862-1931), La nuit fantastique, L’amour d’Erika Ewald de Stefan Zweig (1881-1942), Le Flambeau dans l’oreille – Histoire d’une vie 1921-1931 d’Elias Canetti (1905-1994), Un autre Kratki-Baschik (récit) d’Heimito von Doderer (1896-1966), Ashantee de Peter Altenberg  (1859-1919), Histoire d’une fille de Vienne racontée par elle-même de Josephine Mutzenbacher (1906), roman érotique attribué postérieurement à Felix Salten (1869-1945), Le Tabac Tresniek de Robert Seethaler (1966).
Quant à Ödon von Horváth (1901-1938), auteur qualifié de « dégénéré » par les Nazis et dont ils brûleront les livres en 1933, il fait de ces prairies alluviales précisément l’un des cadres de sa pièce Légendes de la forêt viennoise (Geschichten aus dem Wienerwald, 1931) dans lequel les protagonistes, petits-bourgeois et commerçants de Josefstadt, déshabillés brutalement de leur verni comportemental et social superficiel, sont livrés à leurs attirances pulsionnelles. Là encore le kitsch s’invite et triomphe au milieu de cette farce tragicomique danubienne cruelle. Horváth emmène dans un épilogue pathétique ses personnes au paroxysme de leurs trivialité jusque dans le décor naturel et romantique de la Wachau, à Dürnstein, un des lieux favoris d’excursion des Viennois par bateau. Revenant comme des refrains tout au long de la pièce, les valses de Strauss qui « symbolisent la gaieté et l’insouciance, ainsi que le rayonnement culturel de Vienne dans la deuxième moitié du XIXe siècle, relèvent désormais d’un âge d’or idéalisé et entrent en collision avec les comportements triviaux des petits-bourgeois horvathiens : Le Beau Danube bleu est joué par l’orchestre du bar « Maxim »  pour servir de toile de fond au numéro de « trois filles à moitié nues, les jambes prises dans une queue de poissons » qui sont supposer figurer « les sirènes du Danube ». La valse est réduite à l’état d’ornement dans un tableau de mauvais goût : à l’esthétique se substitue le pornographique. »1
Dans La pianiste d’Elfriede Jelinek « l’interdit social tissé par sa mère ne laisse chez Erika qu’une soupape, la rupture clandestine des digues, l’irruption des pulsion »2. Là encore le Prater sert de cadre au voyeurisme et à l’assouvissement des pulsions de son héroïne. « Elle part en chasse dans les « gorges goulues » de prairies désertes, dans cette steppe incertaine où « le paysage s’étend à perte de vue jusqu’à des pays étrangers (la Slovaquie et la Hongrie), jusqu’au Danube, au port pétrolier de Lobau [rive gauche, un territoire de prairies alluviales conquis par la ville industrielle au XXe siècle], au port de Freudenau. [port d’hiver et port commercial de Vienne, sur la rive droite, au-delà du Prater vers l’aval]. Le port aux grains de Albern. La jungle à l’entour du port de Albern. Puis l’Eau-Bleue et le cimetières des Sans-Noms [Namenslos Friedhof]. (Pierre Burleaud, idem, p. 169). Comme le souligne P. Burleaud, l’élément liquide « joue là son rôle métaphorique: écoulement, inondation, vagues et flots. »3
Le Prater, autrefois haut-lieu de fêtes mais aussi de prostitution et ses éléments naturels n’exorcise t-il pas le besoin de liberté d’habitants d’un pays tourmenté par son passé récent et qui n’a gardé de son ancien et immense territoire s’étendant auparavant jusqu’à la mer Adriatique, qu’une partie d’un fleuve symbole emportant avec lui des souvenirs de grandeur déchue.

Quelques films :
Merry-go-round (Erich von Stroheim, 1923)
Pratermizzi (Gustav Ucicky, 1927)
Prater (Willy Schmidt-Gentner, 1936)
WiennerinnenSchrei nach Liebe (Kurt Steinwendner, 1952)
Im Prater blüh’n wieder die Bäume (Hans Wolff, 1958)
Lo Strangolatore di Vienna (Guido Zurli, 1971)
Exit… nur kein Panik (Franz Novotny, 1980)
Malambo (Milan Dor, 1984)
The living Daylights (John Glen, 1987)
Der Prater – Eine wilde Geschichte, documentaire (Manfred Corrine, 2008)
Der Räuber (Benjamin Heisenberg, 2010)
Der Prater, documentaires en trois parties (Peter Grundei, Roswitha Vaughan, Ronald Vaughan, 2016)
Mein Prater, reportage pour la télévision (Franz Gruber, Andreas Dorner, 2017)
G’schichten aus dem Wiener Prater, documentaire  (Thomas Rilk, musique Ernst Molden, 2017)

Quant à la Grande-Roue emblématique, elle figure aussi dans de nombreux films de cinéastes ayant pris pour cadre Vienne et son patrimoine culturel comme Le Troisième Homme de Carol Reed (1949), d’après le scénario et le roman de Graham Greene et Tuer n’est pas jouer (1987) de John Glen qui fut lui-même assistant monteur pour le Le Troisième Homme.

En littérature… (langue allemande) et en musique

« Im Prater blühn’ wieder die Bäume » (« Au Prater les arbres refleurissent »), chanson viennoise de Robert Stolz (1880-1975)
https://youtu.be/g4ibJ7FLMHs
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Zuckermann, Hugo, « Pfingstmontag im Prater », in Gedichte. Wien, R. Löwit, 1915
Zweig, Stefan, « Praterfrühling », Eine Novelle, in Freund, Jutta (Hg), Wien erzählt.25 Erzählungen, Frankfurt/Main, S. Fischer, 1987 [erstmals in: Stimme der Gegenwart. Monatsschrift für moderne Literatur und Kritik, Eberswalde, Jg. 1 H. 7 Okt. 1900 und H. 8 Nov. 1900]
Zweig, Stefan, Die Liebe der Erika Ewald, Novellen. Berlin, Fleischel & Co., 1904
Zweig, Stefan, Erstes Erlebnis, Vier Geschichten aus Kinderland, Leipzig, Insel, 1911
Zweig, Stefan, « Hydepark/ Frühling in Sevilla », in Fahrten, Landschaften und Städte, Leipzig, E. P. Tal, 1919 (=Bd. 3 von Die Zwölf Bücher).
Zweig, Stefan, Phantastische Nacht, Erzählung. Berlin, S. Fischer, 1922 [erstmals in Die Neue Rundschau, Jahrgang 33. H. 5 Mai und H. 6 Juni 1922]
Zweig, Stefan,  « 24 Stunden aus dem Leben einer Frau », in Verwirrung der Gefühle, Leipzig, Insel, 1927
Zweig, Stefan, Drei Dichter ihres Lebens: Casanova – Stendhal – Tolstoi, Leipzig, Insel, 1925
Zweig, Stefan, Brief einer Unbekannten, Dresden, Lehmann & Schulze, 1922
Zweig, Stefan, Die Heilung durch den Geist, Mesmer–Mary Baker Eddy – Freud, Leipzig, Insel, 1931
Zweig, Stefan, Das Wien von gestern, Vortrag im Théâtre de Marigny in Paris, 1940
Zweig, Stefan, Die Welt von gestern, Stockholm, Beermann, 1942

Le Prater en musique
   « Le Prater est un contrepoint de Vienne, c’est le plus ancien parc d’attractions d’Europe, et c’est une immense salle de décompression, une salle d’illusion, une salle de promesses dans laquelle on peut laisser le quotidien de la ville derrière soi. La définition du Viennois ne peut se passer du Prater, le Prater fait partie de lui-même. »
Zusana Zapke, historienne de la musique, Wien-Museum magazine, mars 2020

   Le Prater est une histoire dans l’histoire de la musique de Vienne. Dans ce parc, ses établissements gastronomiques et ses lieux de distraction se sont croisés, se croisent et parfois se mélangent les amateurs de la valse, du foxtrot, du jazz, de la chanson viennoise (Wienerlieder), de la « Schrammelmusik » et du Singspiel si populaires, de l’opérette, de la musique pop, aujourd’hui du rap et hip hop…. Tout y est concentré, y compris toutes les formes de musique innovantes et les plus expérimentales. L’histoire de la valse s’est aussi déroulée dans le parc du Prater avec les fils Strauss, Joseph Lanner et des compositeurs locaux. D’autres musiciens ont dédié à celui-ci quelques-unes de leur oeuvres comme Ralph Benatzky, Emmerich Kálmán, Franz Lehar Edmund Eysler, Robert Stolz avec sa célèbre chanson et musique de film « Im Prater blühn wieder die Bäume » (« Au Prater les arbres refleurissent ») composée en 1916. Aucun parc au monde n’a engendré un tel élan musical !

 Vienne, ses faubourgs, le Prater et le Danube…

   « Un petit bras du Danube sépare la Léopoldstadt ou ville de Léopold, de Vienne propre. On y trouve quelques rues larges et droites, le superbe jardin Augarten et le bois charmant dit le Prater. Le faubourg et le joli quartier de Jaegerzeil, semblable aux anciens boulevards de Paris, sont situés sur une île au nord de la ville. Tous les autres s’étendent sur une ligne demi-circulaire qui va de sud-est à nord-ouest.
   Les deux faubourgs de Weissgoerber et d’Erberg, peuplés de grands manufacturiers, s’étendent le long du Danube à l’est de la ville ; entre ces faubourgs est le palais d’été du comte Razumowsky avec un jardin anglais, vis-à-vis le Prater. Les points de vue sont si bien pris, que le prince de Ligne a dit du possesseur de ce lieu charmant : « Il a su faire entrer tout le Prater  dans son jardin… »
   « L’Augarten, dont Joseph II ouvrit l’entrée au peuple, offre un coup d’oeil imposant par la magnificence un peu monotone, à la vérité, de ses grandes allées d’arbres, bien couvertes et bien alignées. Devant un vaste édifice qu’on trouve à l’entrée, et qui, sous de grandes galeries très bien décorées, présente au peuple de Vienne un grand nombre des restaurateurs, est une place circulaire, environnée de hauts marronniers où l’on trouve toute sorte de rafraîchissements. Les allées de l’Augarten conduisent à un cours, le long duquel règne une agréable prairie. Cette partie du jardin est environnée d’une terrasse au pied de laquelle coule le Danube. De ce point élevé, l’oeil parcourt des bois et des habitations champêtres, une foule de hameaux et de villages semés dans de riants vallons. Des groupes de collines couronnées de bocages, contrastent avec de vastes prairies où paissent de nombreux troupeaux. Cette scène d’enchantement est terminée par la vue de Brigitt. Cette forêt, qui forme la partie sauvage et romantique du jardin, s’étend à une lieue, et est traversée, dans toute sa longueur, par le Danube dont les bords offrent de délicieuses promenades. À l’entrée de ce bois, sur l’une des rives du fleuve, nombre de maisonnettes procurent au peuple qui s’y promène en foule, les jours de fêtes surtout, les plaisirs de la bonne chère, assortis à l’aisance plus ou moins grande de ces diverses classes.
   Les cabanes sont également répandues dans les prairies et sur le rivage du fleuve. Les instruments qui se font entendent dans toutes les parties du bois ajoutent à la gaité qu’inspire la table.
   En traversant le Danube qui sépare cette partie de la forêt, on trouve sur la partie opposée où ce fleuve se divise en plusieurs branches, un grand nombre d’île, les unes ombragées par des bois épais, d’autres couvertes de bocages riants ou de prairies émaillées. Toutes sont animées par le chant de divers oiseaux et par les bondissements des cerfs, des daims, des chevreuils. À l’extrémité de la forêt disparait entièrement le Danube pour faire place à à un charmant hameau composé de petites maisons à un seul étage, agréablement construites et peintes en dehors.
   Malgré la réunion de tant d’agréments dans le jardin d’Augarten et dans ses dépendances, il est moins varié que le Prater. C’est un vaste pré, couvert de forêts que partage une belle allée d’une lieue de long. Sur l’un des côtés, le seul qui soit fréquenté, cette forêt présente l’aspect d’un village, par un grand nombre de maisonnettes et de cabanes ajustées dans les bois. Ce sont des cafés turcs, chinois, italiens, anglais ; ce sont des salles de bal, de billard : tout cela est peint et décoré de mille manières. Sous l’ombrage se mêlent, avec une agréable confusion, princes, militaires, bourgeois, moines, grisettes : la cour elle-même vient s’y populariser. Les jolies femmes ne s’y montrent qu’au soleil couchant. Outre les cabanes consacrées au plaisir de la gourmandise, une infinité de tables sont répandues ça et là dans le bois, et l’on y sert toutes sortes de rafraîchissements. Les sons du cor, de la flûte, et d’autres instruments à vent se font entendre dans toutes les parties du bois.
   Pendant qu’on s’y livre à la joie des milliers de voitures de toute espèce qui rivalisent de rapidité dans leur course, des chevaux barbes, anglais, espagnols, traversent en tout sens la grande allée par laquelle on entre dans le bois, et qui aboutit à un pavillon, le but de ces courses. On retrouve là le Danube, et sur ses bords, un cours planté d’arbres.
   Pour ajouter au charme de cette promenade, on y donne, dans diverses occasions, de superbes feux d’artifice ; un bel amphithéâtre particulier est consacré à ce divertissement. Chaque allée des avenus de la forêt offre des perspectives ingénieusement ménagées, telles que la vue des hameaux, de quelques parties de la ville, du fleuve et de la montagne.
Ajoutons que cinq cents cerfs, très peu timides, tantôt se promènent à côté des voitures, et tantôt s’enfuient en bondissant à travers les bois.
   Certes, ce Prater est bien autre chose que le pitoyable bois de Boulogne ou les monotones Champs-Élysées de Paris… »
Conrad Malte-Brun, ANNALES DES VOYAGES, DE LA GÉOGRAPHIE ET DE L’HISTOIRE, 1810

   « Le Prater est, pour les Viennois, ce que sont les Champs-Élysées pour les Parisiens, Hyde-Park pour les Anglais. C’est là que la fashion, noble et bourgeoise, se plaît dans la belle saison, à parader, soit à cheval soit en voiture, dans tout l’éclat de toilettes qui empruntent à nos modes leur élégance et leur caprice. Le Prater est à deux cents pas du faubourg du Jaegerzeil, situé sur la même île que le Leopoldstadt et le superbe jardin d‘Augarten. De magnifiques prairies, des faisanderies bien boisées se rencontrent là, ensemble. Du temps de Joseph II, les daims, les sangliers y vivaient de compagnie. Les accroissements considérables de ce parc sont dus particulièrement à ce monarque. Je ne sais quel courtisan voulait qu’il en interdit l’entrée au peuple pour que les grands seigneurs n’y trouvassent que leurs pairs. « Eh mon dieu ! répliqua le prince, il me faudrait donc, pour ne rencontrer que les miens, aller, vivant, m’enfermer dans les caveaux des Capucins. » Il fit détourner un bras du Danube qui séparait le faubourg du Parc. Hors de Jaegerzeil quatre grandes avenues conduisent au Prater : deux à gauche sont peu fréquentées, la troisième, qui aboutit au château d’où partent, dans les fêtes, les feux d’artifice, l’est beaucoup. C’est là que des guinguettes de formes gracieuses, construites en bois et dont le seuil offre plusieurs tables, invitent les promeneurs à se reposer. On y joue, on y boit, on y mange à l’ombre de majestueux arbres, sous les rameaux desquels l’artisan et le petit bourgeois oublient leurs soucis et rêvent quelquefois le bonheur. La quatrième est livrée à la haute aristocratie ; les piétons y trouvent, comme aux Tuileries, des chaises pour se reposer, des cafés, en plus grand nombre et peut-être aussi plus élégants, pour s’y rafraîchir et jouir de la vue des équipages armoriés, des brillantes cavalcades qui, à certains jours, se pressent en ce lieu. C’est en avril, mai, septembre et octobre, et surtout le lundi de Pâques que le Prater est envahi par la foule opulente et titrée. C’est là que les princes, les courtisans, les riches seigneurs luttent de magnificence ; c’est là que les jeunes dandys appartenant au beau monde, viennent déployer toute leur science hippique et faire admirer les allures superbes de leurs destriers dont la généalogie n’est pas moins noble que la leur.
   Le lundi de Pâques est pour le Prater ce qu’étaient, pour les Champs-Élysées, les jours de Long-Champs, quand nous avions encore un Long-Champs… »
Le Danube illustré, Édition française revue par H.-L. Sazérac., H. Mandeville, Libraire-Éditeur, Paris, 1849, pp. 12-13

« À Vienne, le dimanche qui suit la pleine lune du mois de juillet de chaque année, ainsi que le jour d’après, est un véritable jour de fête, si tant est qu’une fête ait jamais mérité ce nom. Le peuple en est le visiteur et l’acteur tout en un ; et si des gens du monde s’y rendent, ce ne peut être qu’en leur qualité de membre du peuple. Il n’y a là aucune possibilité de se distinguer ; du moins en était-il ainsi il y a quelques années encore.
Ce jour-là, la Brigittenau, reliée à l’Augarten, à la Leopoldstadt et au Prater par une suite ininterrompue de distractions, fête sa kermesse. Entre deux Sainte-Brigitte, le peuple des ouvriers compte ses bonnes journées. Longtemps attendue, la fête des saturnales finit par arriver. Alors la bonne et paisible ville est saisie par le tumulte. Une marée humaine remplit les rues. Bruits de pas, murmures de gens en train de converser que vient traverser ici où là une exclamation bruyante. Les différences sociales ont disparu ; civils et soldats se côtoient  dans ce mouvement. Aux portes de la ville, la poussée s’accroît. Après avoir gagné, perdu, puis regagné du terrain, on parvient enfin péniblement à s’extraire. Mais le pont du Danube offre de nouvelles difficultés. Victorieux là encore, deux flots qui se croisent l’un au-dessus de l’autre, le vieux Danube et la houle toujours plus grosse du peuple, le Danube coulant vers son ancien lit tandis que le flot du peuple, échappé à l’étranglement du pont, se déverse tel un vaste lac mugissant, submergeant tout sur son passage. Un nouvel arrivant trouverait ces signes inquiétants. Mais il n’y a là que joyeuse effervescence, plaisir déchaîné.
Déjà, entre la ville et le pont, des charrettes d’osier se sont avancées pour les véritables hiérophantes de la fête que sont les enfants des domestiques et des ouvriers. Surchargées, elles n’en fendent pas moins au grand galop la marée humaine qui s’entrouvre juste devant elle pour se refermer aussitôt après, insouciante et indemne. Car il existe à Vienne une alliance tacite entre les voitures et les hommes : ne pas écraser, même en pleine course, et ne pas se faire écraser, même si l’on ne fait pas attention le moindre du monde… »
Franz Grillparzer, Le musicien des rues, Éditions Jacqueline Chambon, Paris, 2000, traduction de Jacques Lajarrige, publié en allemand dans l’Almanach Iris en 1848  

   « Le Prater, qui vit les chasses des prince au Moyen-Âge et fut ouvert dès 1766 au public, a été un parc admirable, et le reste, parce qu’il est très vaste, en ses parties préservées : il a vu défiler toutes les étoiles de Vienne et passer plus d’une fois, dans l’hiver 1930, un promeneur qui était Robert Musil. Mais on y a construit un stade, un hippodrome, les encombrants bâtiments de la Foire de Vienne (au-delà desquels on accède à des terrains vagues et à des fabriques qui longent le Canal du Danube, où quelques chalands, portant parfois des noms russes, sont à l’ancre). Et le « Wurstlprater », le Prater de la Grande-Roue, le célèbre Lunapark, n’a été reconstruit après la guerre que très partiellement et de façon, dit-on, trop organisée. Il est vrai qu’un dimanche d’avant-printemps n’y offre pas un spectacle très gai. Il y avait là quelques rares touristes, des soldats, des amoureux, des familles, un public clairsemé ; des garçons tournaient sur les tournantes pistes de « karting », l’air hébété; à côté de stands de tir presque vides, des Hongrois (vrais ou faux émigrés de 1956 ou revenants de l’Empire) vendaient des spécialités de leur pays. Dans le soir qui tombait, du haut de rochers de carton anfractueux, de souples squelettes invitaient la clientèle à un voyage au pays de l’horreur ; un manège tournoyait encore, dont les sièges étaient des vases de nuit de fer blanc bosselé. Dans le coin des enfants, près d’un petit train immobile et vide, qu’était censé conduire un mannequin de cire emprunté à une vitrine de mode, une réplique minuscule de la Grande-Roue s’élevait, emportant lentement dans les airs, mue ç bras d’homme ou peu s’en faut, un seul couple de clients assis face à face dans une nacelle ; un gros homme au visage jaune et bouffi, vêtu de noir, impassible (peut-être un fripier comme on en croise encore dans la Judengasse ?) et une petite fille. Ils ont dû faire deux fois, trois fois leur tour dérisoire ; quand la nacelle était au sommet de sa course, elle ne s’élevait guère plus haut que les arbustes voisins. Ils ne disaient mot. La petite fille n’eut pas un sourire… »
Philippe Jaccottet, Autriche, L’Âge d’Homme, Lausanne, 1966

Eric Baude pour Danube-culture, mis à jour novembre 2022 © Danube-culture, droits réservés

Notes :
1 Florence Baillet, « Des pièces populaires sous la République de Weimar (1930-1933), Circularités et ritournelles »  in Ödön von Horvath, Voix allemandes, Belin, Paris, 2008, p. 132.
2 Pierre Burleaud, « L’idylle des prairies perverties » in Danube-Rhapsodie, Images, Mythes et représentation d’un fleuve européen, Grasset, 2001, p. 168
3 Pierre Burleaud, idem  p. 169

Sources :
Begleitende Broschüre zur Sonderausstellung « LiteraTOUR durch 250 Jahre Prater » vom 24.10.2016 bis Ende Februar 2017, für den Inhalt verantwortlich: Mag. arch. Georg Friedler, Textzusammenstellung Dr. Gertraud Rothlauf, Ausgabe, 1/2016, Bezirksmuseum Leopoldstadt, Wien
BURLEAUD, Pierre, Danube-Rhapsodie, Images, Mythes et représentation d’un fleuve européen, Grasset, Paris, 2001
DEWALD Christian, LOEBENSTEIN, Christian, SCHWARZ, Werner Michael, Wien in Film, Stadtbilder aus 100 Jahren, Wien Museum, Czernin Verlag, Vienne 2010
DEWALD, Christian, LOEBENSTEIN, Michael, Prater, Kino, Welt. Der Wiener Prater und die Geschichte des Kinos, Verlag Filmarchiv Austria, Wien, 2005

GRILLPARZER, Franz, Le musicien des rues, Éditions Jacqueline Chambon, Paris, 2000, traduction de Jacques Lajarrige, publié en allemand dans l’Almanach Iris en 1848
JACCOTTET, Philippe, Autriche, L’Atlas des Voyages, Éditions Rencontre, Lausanne, 1966,

MALTE-BRUN, Conrad, ANNALES DES VOYAGES, DE LA GÉOGRAPHIE ET DE L’HISTOIRE ; OU COLLECTION des Voyages nouveaux les plus estimés, traduits de toutes les langues européennes ; Des Relations originales inédites, communiquées par des Voyageurs Français et Etrangers ; Et des Mémoires Historiques sur l’origine, la Langue, les Moeurs et les Arts des Peuples, ainsi que le Climat, les Productions et le Commerce des Pays jusqu’ici peu ou mal connus ; ACCOMPAGNÉES D’un Bulletin où l’on annonce toutes les Découvertes, Recherches et Entreprises qui tendent à accélérer les progrès des Sciences Historiques, spécialement de la Géographie, et où l’on donne des nouvelles des Voyageurs et des extraits de leur Correspondance.Avec des Cartes et des Planches gravées en taille-douce, PUBLIÉES PAR M. MALTE-BRUN, Correspondant de l’Académie Italienne, de la Société d’Émulation de l’Île-de-France, et de plusieurs autres Sociétés savantes et littéraires, Seconde Édition, revue et corrigée.TOME HUITIÈME., À PARIS, Chez F. Buisson, Libraire-Editeur, rue Gilles-Coeur, n° 10., 1810
ÖHLINGER, Walter (Herausgegeben), Die Pläne der K.K. Haupt- und Residenzstadt Wien von Carl Graf Vasquez, Edition Winlker-Hermaden, Schleinbach, 2011

Wiener Prater, Wikipedia
www.bezirksmuseum.at
www.wienmuseum.at

Prater, 1888, Atelier Hans Neumann, collection de la Bibliothèque Nationale d’Autriche, Vienne

Vienne et le vin : un art de vivre !

Le Viennois est aussi fier de ses vignobles que de l’histoire de sa ville et de son patrimoine musical. Wien est d’ailleurs un anagramme du mot vin en allemand (Wein). Il attribue volontiers à la présence du vin son sens de l’art de vivre, sa sensibilité, sa forme d’humour et d’esprit spécifiques, voire quelquefois sa supériorité ! Vienne se rattache via le vin à la civilisation latine et son histoire se confond aussi avec celle de la vigne. C’est l’empereur romain Probus (232-282) qui autorisa les légionnaires du camp de Vindobona à planter des vignes à proximité du Danube. Il n’est toutefois pas impossible que la culture de la vin puisse remonter encore plus loin, c’est à dire à l’époque des Celtes (400 avant J.-C.). La colline du Leopoldsberg aujourd’hui en partie couverte de vignobles, pourrait avoir abriter un oppidum celte. Vienne s’appelait alors Vedunia (transformé en Vindobona par les Romains) ce qui signifie en celte « ruisseau de forêt » ce qui convenait parfaitement à la petite rivière Vienne qui prend sa source dans la Forêt-Viennoise (Wienerwald) et descend ensuite vers le Danube et son canal dans laquelle elle  conflue au centre de la capitale autrichienne.

Vignobles du côté de Grinzing au sortir de l’hiver avec en arrière-fond les  gratte-ciels de Donaustadt, photo © Danube-culture, droits réservés

Le vignoble viennois occupe une superficie d’environ 700 hectares (Vienne s’étend sur 414,6 km2) exposés vers le sud pour la plupart et se répartissent sur les coteaux des Kahlenberg et Leopoldsberg qui surplombent la rive droite du Danube, dans les quartiers de Nußdorf, Grinzing (joli village de vignerons attesté depuis le Xe siècle), Sievering, Heiligenstadt, Salmannsdorf, sur les pentes du Bisamberg au nord du Danube (rive gauche), à Stammersdorf, Strebersdorf et Jedlersdorf, favorables au cépages bourguignons. On trouve encore des vignobles au sud de la capitale, à Mauer, Kalksburg sur les pentes du Laaer Berg et au-delà.

Le plus petit vignoble de la capitale et d’Autriche se trouve place Schwarzenberg, photo © Danube-culture, droits réservés

Le plus petit vignoble viennois (100 m2), datant de 1924 et planté en Gemischter Satz (mélange de différents cépages), se cache en plein centre ville. Il faut pour le découvrir se rendre au numéro 2 de la place Schwarzenberg devant le palais de l’archiduc Louis Victor. Les quelques rangs de vigne sont dissimulés derrière une balustrade et presque invisibles à l’oeil des touristes. Le vignoble produit 50 à 60 kilos de raisin annuellement. La cinquantaine de bouteilles issues des vendanges est vendue lors d’une manifestation caritative à l’Hôtel de ville de Vienne au mois de décembre.
On dénombre plus de 600 vignerons et quelques 180 Heuriger (caveaux) sur le territoire de la commune pour une production totale avoisinant les 25 000 hectolitres dont 21 000 de vins blancs (2016).

La Poste autrichienne a elle aussi rendu hommage au Gemischter Satz viennois, photo droits réservés

Les cépages :
Le Gemischter Satz, représentant 30 % de la surface totale du vignoble. Cette tradition remonte à la Renaissance et bénéficie de l’appellation prestigieuse D.A.C. (Districtus Austriae Controllatus) depuis 2013. Elle consiste à cultiver des cépages différents de vins blancs sur une même vigne et à les vendanger en même temps. Il peut y avoir de deux minimum jusqu’à 20 cépages différents ! Le Gemischter Satz symbolise l’esprit du vin blanc viennois par excellence, léger ou complexe, toujours fruité et généreux en arômes. Sont cultivés également sur le vignoble viennois les Grüner Veltliner, Neuburger, Riesling, Weißburgunder, Ruländer (pinot gris) Morillon (Chardonnay), Sauvignon blanc, Traminer, (Gelber) Muskateller, pour les blancs, Zweigelt, Merlot, Pinot noir (Blauburgunder) et Cabernet Sauvignon (rare !) et des Cuvées (vins rouges d’assemblage) comme le Danubis Grand Select, un grand vin rouge viennois du vigneron Fritz Wieninger (Stammersdorf). Certains vignerons ont implanté ces dernières années de nouveaux cépages (Shiraz…) ou proposent, pour s’adapter à la mode des vins rosés, parfois pétillants (Weingut Walter, Strebersdorf) à la jolie robe issus généralement du cépage Blauer Zweigelt, des vins blancs champagnisés ou des vins liquoreux de vendange tardive (Beerenauslese).

Place Schwarzenberg, photo © Danube-culture, droits réservés 

Les Heuriger et Buschenschank :
Les vins blancs viennois secs se boivent pour la plupart jeunes (1-3 ans) et sont servis habituellement dans des verres en Achtel (un huitième de litre), Viertel (un quart), en carafe (d’un litre ou de deux litres) ou à la bouteille. Dans les dégustations, on sert également des Sechzehntel (1 seizième = 6,5 cl). Ces vins se dégustent traditionnellement entre amis ou en famille dans les fameux Heuriger, au sein de leur cour aménagée en guinguette, dans les jardins et tonnelles, assis à des grandes tables et bancs en bois au confort assez rudimentaire ou encore au milieu des vignes dans les Buschenschank, ouverts seulement quelques semaines par an. Dans ces guinguettes à l’atmosphère bon enfant et conviviale se côtoient, dans un joyeux brouhaha, toutes les classes sociales viennoises auxquels se joignent désormais des touristes du monde entier de plus en plus nombreux. Réglementés par un édit de l’empeureur Joseph II en 1784, les Heuriger se reconnaissent facilement de la rue à la perche couronnée d’un bouquet ou de branches de pin marquant leur entrée et le droit de servir du vin et du Sturm, vin de l’année et en cours de fermentation.

Dument autorisé par l’empereur Joseph II, photo © Danube-culture, droits réservés

Les Viennois savourent souvent ainsi le plaisir partagé de bipperln (boire en dialecte viennois) quelques Achtel ou de partager a Lita (carafe d’un litre) ou même si on est assez nombreux de commander a Doppla (deux litres) de Gemischter Satz ou de Grüner Veltliner, Riesling, Sauvignon blanc, Chardonnay, de Cuvée (rouge), de déguster en plein air éventuellement quelques plats typiques présentés sous forme d’un Buffet (ici c’est plutôt la cuisine qui accompagne le vin !) et de goûter aux charmes des dernières douces soirées de l’automne ou des beaux jours revenus du printemps.

Frontispice de la valse de Johann Strauss « Wein, Weib und Gesang (« Aimer, boire et chanter »), pour choeur d’hommes et orchestre, opus 333, 1869, Wien Verlag C.A. Spina, collection de la Bibliothèque de la ville de Vienne

« Pour connaître vraiment l’âme viennoise, mieux vaut chercher entre Grinzing et Nußdorf un Heuriger non frelaté — ils sont, Dieu merci, encore nombreux—, ou bien pousser plus loin jusqu’à Sievering, un peu plus en dehors des sentiers battus. Partout on trouvera la même gaité sans vulgarité ni tapage, la même retenue aussi jusque dans l’épanchement, avec l’art d’éluder l’émotion par un sourire ; la sociabilité viennoise reste toujours de bonne compagnie, ne verse jamais dans la crapule ou dans le mélodrame. C’est qu’on ne soûle pas dans un Heuriger ; tout au plus s’y grise-t-on, juste assez pour atteindre cet état vibratoire où la sensibilité oscille incessamment entre euphorie et mélancolie. Au reste, les Viennois ont un instinct très sûr du moment où il convient de dire Servus, formule d’adieu familière du dialecte local qui équivaut à notre ancien « Serviteur ». Si la qualité d’une société se mesure à sa façon de s’amuser, il faut convenir que le Heuriger, qui conjugue des qualités que l’on pourrait croire incompatibles —simplicité paysanne, expressivité en demi-teintes, urbanité—, témoigne d’un raffinement et d’une originalité aujourd’hui presque uniques dans une Europe qui s’abrutit et perd toute saveur. »
X. Y. Lander, Vienne, « Plaisirs de table », Points Planète Seuil, Paris, 1989
Les Heuriger sont aussi des lieux où l’on peut entendre, interprétée par des chanteurs et d’excellents interprètes en formation de trois, quatre voire cinq musiciens composée d’un ou deux violons, d’une contre-guitare (un instrument typiquement viennois !) d’un accordéon, d’une petite clarinette en sol (au son inimitable surnommée dans leur dialecte par les Viennois « Picksüaßen Hölzls » qu’on pourrait traduire en français par quelque chose comme « une délicieuse friandise boisée »…), de la « Schrammelmusik« , un style de musique viennoise extrêmement populaire à la fin du XIXe/début du XXe dans les auberges de Nußdorf, un village de la banlieue de la capitale, qu’affectionnait, parmi bien d’autres célébrités, Johann Strauss fils et ses frères et sans lequel Vienne ne serait pas tout à fait Vienne. Cette musique doit son nom à Johann Schrammel (1850-1893) à son frère Josef (1852-1895) qui lui donnèrent ses lettres de noblesse. Quelle Viennoise ou Viennois n’a pas entendu dans ces lieux conviviaux au moins une fois dans sa vie la chanson « Wien bleibt Wien! », (Vienne sera toujours Vienne !), la « Kronprinz Rudolph-Marsch » (la Marche du Prince héritier Rodolphe) ou encore « Weana Gmüath« . Le vin et Vienne sont deux des thèmes les plus prédominant de ce répertoire de Schrammelmusik.

Le Schrammel quartett (1890)  

Eric Baude, Danube-culture, mis à jour novembre 2022, droits réservés

Le Vocabulaire indispensable à connaître lors d’une visite d’un « Heuriger » viennois ou autrichien

Aus’gsteckt (is) = buisson, une couronne ou enseigne qui se trouve au-dessus au-dessus de l’entrée d’un Heuriger et qui signifie que la soif sera bientôt étanchée !
Beusch(e)l = poumon
Blunze/Blunzn = boudin noir
Brauner (kleiner/gross Brauner) = un grand ou petit café avec du lait, le café viennois par excellence !
Brösel = mie de pain, chapelure
Bucht(e)l = pâtisserie, beignets à la vapeur
Burenhäutel = Burenwurst, spécialité de saucisse, classique dans les stands de rue spécialisés
Doppler (« Doppelliter ») = 2 litres de vin
Eierschwammerl = chanterelle ou girolle
Eierspeise = œufs brouillés
Erdäpfel = pomme de terre (Kartoffeln en allemand)
Essigwurst = saucisse aigre, généralement saucisse supplémentaire dans une marinade au vinaigre/huile
Faschiertes = viande hachée

Heuriger « Zum Berger », photo droits réservés

Faschierte Laibchen = boulettes de viande
Fleckerln = pâtes autrichiennes
Fleischlaberl = fricadelle, boulette
Frankfurter = on entend par là à Vienne saucisses viennoises !
Frittaten = garniture de soupe, crêpes coupées en petites bandes étroites qui garnissent les bouillons
Geselchtes = viande fumée
Gespritzter ou G’spritzter = Schorle (50% d’eau pétillante, 50% de vin blanc ou rouge).
Signifie en argot une personne « singulière ». Si l’on utilise de l’eau minérale, on parle alors d’un « mélange ».
Sommerg’spritzter = G’spritzter avec plus de soda que de vin (2/1 ou 3/1)
Kaiserg’spritzer = G’spritzter avec un peu de sirop de sureau
Obi g’spritzt = jus de pomme avec une eau pétillante
Golatsche = pâtisserie autrichienne de forme carrée avec une pâte proche de la pâte feuilletée, fourrée de « topfen » (fromage blanc) ou de powidl (purée de pruneaux) ou de fruits divers.
Grammeln = lardons
Grieskoch = bouillie de semoule
Gug(e)lhupf = gâteau de forme et de goût assez proche du Kougelhopf alsacien
Haaße = saucisse chaude cuite dans l’eau
Häupt(e)lsalat = salade verte
Hendl = poulet
Heurige Erdäpfel = (pommes de terre) de la récolte de l’année
Heuriger = caveau de vigneron proposant du vin issu de la récolte de raisin de l’année (en autrichien « heuer ») et d’autres boissons alcoolisées ou non. Se rencontre un peu partout en Autriche ou l’on produit du vin.
Käsekrainer = saucisse viennoise au fromage
Kartoffelpuffer = galette de pommes de terre
Kipferln = croissants
Kletzen = poires séchées
Knacker, Knackwurst = saucisse autrichienne de grosse taile
Knödel = boulette de pain (Semmelknödel)
Kohl = chou frisé
Kohlsprossen = choux de Bruxelles
Kracherl = limonade
Kren = raifort
Ein Krügerl = 1/2 litre de bière
Leberkäse = fromage de viande
Liptauer = pâte à tartiner à base de fromage blanc et d’épices
Melange = « café viennois » (avec de la mousse lait chaud)
Most = jus de raisin non fermenté (moût de raisin) ou jus fermenté de pommes et de poires (cidre)
Nockerln = Spätzle
Ober = serveur (dans les cafés) ; à ne pas confondre avec
Obers = crème, crème fraîche ou Obi = jus de pomme
Palatschinke = crêpe épaisse au chocolat ou autres ingrédients sucrés
Paradeiser = tomate
Powidltaschkerl = petite poche, spécialité à base de pâte de pommes de terre, roulé dans de la chapelure et servi avec du sucre.
Purée = bouillie
Ribisel = groseille
Rindsuppe= bouillon de viande
Roten Rüben = betterave rouge
Rotkraut = chou rouge
Saft = jus ou saucez aussi sauce pour des plats salés
Sauerrahm = crème aigre
Schlag, Schlagobers = crème fouettée
Scherz(e)l = 1. entame ou dernier morceau d’une miche de pain 2. morceau déterminé de viande de bœuf
Schopfbraten = rôti d’échine de porc
Schöberl = biscuit salé pour garnir une soupe
Schwammerl = champignon
Seite(r)l = 1/3 de litre
Stamperl = verre à eau-de-vie, 2 cl
Staubzucker = sucre en poudre
Stelze = jarret de porc (à Vienne, généralement rôti croustillant)
Surfleisch = viande salée, alternative à l’escalope viennoise classique en tant que « Surschnitzel ».
Sturm = stade de fermentation du jus de raisin en vin. Le terme vient peut-être du fait que la consommation excessive de ce dernier peut entraîner des tempêtes intérieures…
Tafelspitz = viande de bœuf maigre cuite, spécialité viennoise, accompagnement classique : Apfelkren (pommes avec du raifort) ou Erdäpfelgröst’l (rôti de pommes de terre)
Topfen = fromage blanc dont on fourre par exemple les Strudel
Zwetschkenröster = compote de pruneaux

Bibliographie sélective (en langue allemande) :
LANDSTEINER, Erich : « Wien – eine Weinbaustadt? » In: Peter Csendes, Ferdinand Opll (Hg.): Wien. Geschichte einer Stadt. Bd. 2: « Die frühneuzeitliche Residenz (16. bis 18. Jahrhundert) », hrsgg. v. Karl Vocelka, Anita Traninger, Wien-Köln-Weimar: Böhlau 2003, S. 141-146.
BAUER Martin: Weinbau und Urbanisierung im Niederösterreich des Spätmittelalters und der frühen Neuzeit (ungedr. Dipl.Arb.), Wien 2002
PERGER, Richard, « Weinbau und Weinhandel in Wien im Mittelalter und in der frühen Neuzeit ». In: « Stadt und Wein ». In: Beiträge zur Geschichte der Städte Mitteleuropas (Hg. Ferdinand Opll) 14 (Linz 1996), S. 207 ff.
ARNOLD, Arnold: Wiener Weinwanderwege, Wien: Deuticke 1996
TSCHULK, Herbert: « Weinverfälschung in alter Zeit », in: Wiener Geschichtsblätter 40 (1985), S. 119 ff.
TSCHULK, Herbert: Wein und Weinhandel im Wiener Raum im Hoch- und Spätmittelalter (Prüfungsarbeit IföG, 1983)
Herbert Tschulk: « Weinbau im alten Wien ». In: Wiener Geschichtsblätter 37 (1982), Beiheft 7
Elisabeth Lichtenberger, Die Wiener Altstadt. Wien: Deuticke 1977
Hans Pemmer: Schriften zur Heimatkunde Wiens. Festgabe zum 80. Geburtstag. Hg. von Hubert Kaut. Wien [u.a.]: Jugend & Volk 1969 (Wiener Schriften, 29), S. 103 f. (Weinverfälschung)Paul Harrer-Lucienfeld: Wien, seine Häuser, Geschichte und Kultur. Band 2, 2. Teil. Wien, 1952 (Manuskript im WStLA), S. 307 f.
Leopold Schmidt: Wiener Volkskunde. 1940, S. 56 f. (Weinlese)
Statistisches Handbuch für den Bundesstaat Österreich 17 (1937), Wien: Österreichische Staatsdruckerei 1937
Albert Elmar: « Ottakring und der Wein ». In: Geschichte der Stadt Wien 4, S. 104 ff.
Geschichte der Stadt Wien. Hg. vom Altertumsverein zu Wien. Wien: Holzhausen 1897-1918, Bände 2/2 und 4

Heuriger Weinbau Maria Grötzer, Nußdorf, photo droits réservés

 quelques (bonnes) adresses de vignerons viennois :
www.zumberger.wien

bioweingutlenikus.at

www.wienwein.at

www.weinstrauch.at

www.wieninger.at

www.weinbauobermann.at

Peintres du Danube : Emil Jakob Schindler (1842-1892), peintre de la lumière et de ses reflets

Emil Jakob Schindler, blanchisseuse sur la rive du Danube, huile sur bois, 1868

   E. J. Schindler fait la connaissance lors d’un séjour à Milan du peintre paysagiste allemand Albert Zimmermann (1808-1888), professeur à l’Académie de Milan puis à l’Académie des Beaux-Arts de Vienne où son disciple le suit en 1859. Zimmermann ne tarde pas à discerner son talent. Il l’emmène avec lui dans les montagnes de Bavière, à Ramsau dans le massif du Dachstein… C’est dans ces paysages alpins que s’éveille la profonde sensibilité de Schindler pour la forêt et les éléments de la nature. Après la démission de Zimmermann, le jeune artiste se perfectionne en étudiant la peinture paysagiste néerlandaise du XVIIe siècle, la peinture de l’École de Barbizon et tombe sous le charme de Charles-François Daubigny (1817-1878), qui expose à Vienne au début des années 70. Le peintre qui fait face à des difficultés financières se rend avec l’aide de son mécène en Dalmatie en 1874 puis  aux Pays-Bas en 1875 en compagnie de la peintre viennoise Tina Blau-Lang (1845-1916) avec laquelle il partage un atelier pour les mois d’été dans l’un des bâtiments du Prater de l’Exposition universelle (1873). Malade, sa situation financière ne s’améliorera qu’à partir de 1881 grâce à l’obtention du Reichel-Preis décerné par l’Académie des Beaux-Arts.

E. J. Schindler, scène du Prater, 1872, collection privée

Schindler visite à Munich la première exposition internationale d’art y découvrant des peintures de Gustave Courbet, Camille Corot (1791-1975)  et s’installe dans le parc du Prater en 1869 où l’atmosphère matinale des prairies et forêts alluviales sous la brume est pour lui une puissante source d’inspiration, à l’image de ce que Ville-d’Avray a représenté pour Camille Corot à la fin de sa vie. Il participe à l’Exposition de Vienne en 1873. Il passe ensuite les mois d’été de 1881 à 1884 en compagnie de sa famille et de son élève Karl Moll (1861-1945) à Bad Goisern (Haute-Autriche) puis, à partir de 1885, s’installe comme locataire au château de Plankenberg, une propriété d’une des branches de la famille Liechstenstein située près de Neulengbach (Basse-Autriche).

E. J. Schindler, Lune montante sur les prairies alluviales du Prater, huile sur toile, 1877, collection de la galerie du Belvédère de Vienne

Une petite colonie d’artistes se forme autour de lui avec ses élèves Carl Moll qui épousera trois années après la mort du peintre la veuve d’E. J. Schindler, la cantatrice d’origine allemande et mère d’Alma Mahler ( ), Anna Sofie Bergen (1857–1938), Olga Wisinger-Florian (1844-1926), Marie Egner (1850-1940), Eduard Zetsche (1844-1927) et Theodor Hörmann von Hörbach (1840-1895). Les lieux semblent avoir fait une forte impression sur sa fille Alma alors enfant : « Le château était pour moi plein d’horreur, de légendes et de beauté. On disait qu’un fantôme rôdait, nous, les enfants, en avions peur des nuits entières. Au milieu du grand escalier, un autel trônait dans une petite chapelle, et mon père y trouva une madone en bois et des chandeliers baroques dorés. L’autel était entouré de fleurs et n’était bien sûr jamais utilisé ; il n’était là que pour la beauté ».

E. J. Schindler, Chasse au canard dans le Prater, huile sur toile, 1884, collection de la galerie du Belvédère de Vienne

   En 1887/88, il retourne en Dalmatie, visite Corfou et participe avec quatre de ses tableaux (achevés en 1889) à l’aménagement du nouveau Musée d’Histoire Naturelle de la capital impériale. Nommé membre d’honneur de l’Académie des Beaux-Arts de Vienne en 1888 (le peintre n’obtiendra curieusement jamais de poste de professeur dans cette même Académie des Beaux-Arts !), il reçoit deux ans plus tard la médaille d’or de l’État impérial austro-hongrois. Une exposition au Künstlerhaus de Vienne présente pour la première fois un grand nombre de ses peintures.

E. J. Schindler portrait

Portrait d’E. J. Schindler

   Ses premières études de la nature font référence au réalisme de Ferdinand Georg Waldmüller (1793-1865). Sa peinture qualifiée d’impressionnisme d’ambiance se situe délibérément à l’opposé de la peinture alpine académique «officielle» héroïsée, romantisée, grandiloquente et figée de l’époque. Sa volonté est d’abord de fixer l’essence des choses et non pas de se contenter de refléter leur apparence réelle et vide de sens. Il parvient à rendre et à transmettre dans ses oeuvres une impression globale du motif, de l’instant de la journée, de l’atmosphère, de la lumière et des conditions météorologiques qui sont presque comme exacerbé dans l’environnement du fleuve. Son influence sur la peinture viennoise de paysages s’est prolongée jusqu’au XXe siècle.

E. J. Schindler, huile sur carton, 1892, collection privée

Dans ses oeuvres de peintre paysagiste, E.J. Schindler transmet une manière très personnelle de vivre et de ressentir la présence de la nature, sans imposer sa technique picturale à ses élèves. Ses motifs préférés ont été les plaines alluviales du Danube, le parc du Prater avec ses arbres immenses et ses pièces d’eau, la Forêt viennoise, la région de la Wachau…
Le peintre décède en 1892 à l’âge de cinquante ans lors d’un séjour de convalescence en Allemagne sur l’île de Sylt (Frises du nord) et est inhumé au Zentralfriedhof (cimetière central) de Vienne comme tant d’autres personnalités artistiques autrichiennes.

E. J. Schindler par Edmund Hellmer (1895), Stadtpark  (parc municipal) de Vienne, photo droits réservés

À l’initiative de Carl Moll, un monument en marbre dédié au peintre est réalisé en 1895 par un de ses proches, Edmund Hellmer (1850-1935) et installé dans le parc municipal de Vienne. C’est à ce même sculpteur autrichien, auteur également du tombeau d’E. J. Schindler au cimetière central de Vienne que l’on doit encore le monument dédié à Johann Strauss dans le même parc municipal de la ville et qui attire tant d’admirateurs du compositeur.

Galerie autrichienne du Belvédère
www.belvedere.at/en/museum

Eric Baude pour Danube-culture, octobre 2022, © droits réservés

Emil Jakob Schindler, débarcadère des bateaux à vapeur sur le Danube près de Kaisermühlen, galerie du Belvédère, Vienne, vers 1872

Un voyage sur le Danube de Vienne à Ofen et Pesth vers 1850

 

Embarcadère du Prater à Vienne avec un bateau-moulin

Hainburg et la manufacture de tabac

Pressburg/Poszony (Bratislava)

La forteresse sur le rocher de Thèbe (Devín) et un bateau-moulin

Gran/Esztergom et la basilique Saint Adalbert

Visegrad

Waizen/Vácz

 Chantier naval d’Alt Ofen (Schiffswerfte bei Alt Ofen/ Ó BudaI hajógyár)

Ofen-Buda

Pest les quais et le pont aux chaines

Maria am Gestade, (Notre-Dame-du-Rivage), église des bateliers et des pêcheurs du Danube

 Les grands travaux de régulation et d’aménagement du fleuve, la construction du Donaukanal (Canal du Danube) et les importantes rénovations urbaines au XIXe siècle ont bousculé la physionomie du premier arrondissement de la capitale autrichienne. L’emplacement originel de l’église dominait le bras du Danube. Son clocher a ainsi longtemps servi de point de repère pour les bateliers qui en firent aussi, avec les pêcheurs, jusque dans la seconde moitié du XIXe siècle, un de leurs lieux de pèlerinage favoris. L’église garde encore dans son nom l’écho de son lien privilégié avec le fleuve et la navigation fluviale.

C. Pekarek, Maria am Gestade, 1928

Un sanctuaire à l’histoire mouvementée

Il n’est pas impossible que la première chapelle chrétienne ait été construite à cet emplacement sur le site d’un sanctuaire romain. Des fouilles archéologiques ont permis de retrouver sur les lieux des vestiges de l’antiquité romaine.
Certaines sources font remonter la fondation du sanctuaire à l’an 880. Madalvin, alors évêque de Passau, aurait confié à un moine du nom d’Alfied le soin d’ériger un petit édifice religieux. Celui-ci devient ensuite la propriété de moines « écossais et irlandais » peu après la fondation par ces derniers de la Schottenstift (Abbaye écossaise) en 1160. C’est à cette époque qu’il est fait mention pour la première fois d’une chapelle sur le site de l’église actuelle.
Un important incendie ravage Vienne en 1262. L’édifice n’est pas épargné.  Il sera reconstruit une dizaine d’années plus tard. La chapelle entre en possession de la famille von Greif vers 1330. Elle fait reconstruire intégralement le choeur en style gothique rayonnant. Il se pourrait que ce fut dans l’intention d’en faire un caveau familial.

Le choeur, l’autel et les vitraux, photo Danube-culture, droits réservés

   Le chœur est achevé en 1367. le clocher, elle, n’en est qu’à ses commencements lorsque, en 1391, l’église change une fois de plus de propriétaire. Le nouveau maître des lieux, le Freiherr (baron) Hans von Liechtenstein-Nikolsburg (vers 1340-1398), souhaite donner au sanctuaire une importance qu’il n’avait pas encore acquise et choisit pour cela un architecte renommé : Michael Knab, dit Maître Michael (vers 1340/1350-ap. 1399).

L’autel, photo Danube-culture, droits réservés

   Maître Michael Knab de Wiener Neustadt est l’architecte attitré du duc Albrecht d’Autriche III (1349-1395) pour lequel il a dessiné les plan du château de Laxenbourg. Il a aussi réalisé la tour sud de la cathédrale Saint-Étienne. C’est donc un architecte déjà expérimenté que le Freiherr von Liechtenstein-Nikolsburg a choisi pour dessiner les plans de la nouvelle nef de Maria am Gestade en remplacement de l’ancien bâtiment de 1276 et poursuivre l’édification du clocher.

Détail de l’autel, photo Danube-culture, droits réservés

 De nombreuses contraintes s’imposent à l’architecte. Le côté sud de la rue de Passau est déjà construit et l’escarpement au Nord et à l’Ouest limite l’espace constructible. Non seulement la nef ne pourra pas être plus longue que le chœur (l’une et l’autre parties de l’édifice sont de taille égale) mais elle devra même être plus étroite que celui-ci. À cela s’ajoute le caractère accidenté du terrain où l’on doit tenir compte des ruines du rempart de l’époque romaine ainsi que la nécessité d’opérer un coude pour agrandir l’église. L’architecte compensera en hauteur ce qui manque en largeur. En résulte le caractère étonnant des proportions de l’église, encore accentué par sa situation en surplomb ; la nef s’élève à 33 mètres de haut pour une largeur de seulement 9, 7 mètres.

La flèche en pierre ajourée du clocher heptagonal, photo Danube-culture, droits réservés

   La construction de la nef dure de 1394 à 1414 tandis que l’érection du clocher heptagonal se poursuivra jusqu’en 1417. Il est surmonté d’une flèche en pierre ajourée, véritable chef d’œuvre du gothique flamboyant en Autriche. Le chiffre sept correspond aux sept douleurs de la Vierge Marie.

Le couronnement de Marie, 1460, photo Danube-culture, droits réservés

L’annonciation faite à Marie, 1460, photo Danube-culture, droits réservés

   Les deux panneaux peints du choeur, œuvres anonymes datant de 1460, représentent le Couronnement de Marie, à droite de l’autel et l’Annonciation sur la gauche. Sur l’autre face du premier panneau, on trouve une représentation de la Crucifixion et sur le second, du Mont des Oliviers. L’influence flamande est notable, notamment dans la représentation des étoffes et la richesse des coloris. On remarquera la nuée d’anges, chacun différenciés et dotés d’une très grande grâce, selon l’école de peinture allemande, certains jouant d’un instrument de musique, d’autres tout simplement occupés à porter la robe de Marie ou à en rectifier un pli.

 Les vitraux vont ouvrir l’édifice à la lumière. Les quatre superbes vitraux de l’abside de Maria am Gestade ont été reconstitués à partir d’éléments originaux des XIVe et XVe siècles.
Dans le chœur et la nef, adossées aux piliers dans la partie droite de la nef près de la chapelle Saint-Clément se tiennent des statues gracieuses, parmi lesquelles celle de l’archange Gabriel et une statue de Marie (vers 1350). Les reliefs du portail d’entrée dans le chœur représentent la Vierge protectrice et le couronnement de Marie. Le tympan du portail Ouest, au-dessus du grand escalier, représente les deux apôtres Jean. Il est surmonté d’un baldaquin de pierre dont la pointe renvoie à celle qui surmonte la dentelle de pierre du clocher, contribuant ainsi à l’unité architecturale de l’édifice.

Le choeur et la nef centrale, photo © Danube-culture, droits réservés

   La paroisse restera prospère pendant la Renaissance comme en témoigne la présence, exceptionnelle à Vienne, d’éléments de style Renaissance dans l’église, le superbe buffet d’orgue (1515) et, dans une chapelle attenante à l’église, un précieux petit autel de pierre (1520), avec le nom de son commanditaire, Johann Perger.
En 1683, les bombardements des armées ottomanes lors siège de Vienne  n’épargne pas l’église dont le clocher, détruit, sera reconstruit cinq ans plus tard.
Maria am Gestade, qui est entretemps revenue à l’évêché de Passau en 1409, reste la propriété des princes-évêques de Passau jusqu’en 1784. Avec la sécularisation de l’ancienne principauté ecclésiastique de Passau par l’empereur Joseph II, Maria am Gestade devient la propriété de l’État autrichien. Délabrée, servant d’entrepôt, l’église tombe en ruine. L’empereur-philosophe envisage sa destruction. Seul le coût d’une telle opération l’en dissuade. François Ier de Habsbourg (1768-1835) rouvre l’église au culte et la confie à l‘ordre du Très Saint Rédempteur en 1820.
   L’église fera alors l’objet d’importants travaux qui se poursuivront jusqu’au premier tiers du XXe siècle. Le chœur est doté d’un important maître-autel néo-gothique intégrant quelques éléments d’inspiration baroque. Les mosaïques et les statues qui surplombent le portail ouest  datent de cette même époque.
   Le bras du Danube est aménagé en canal et des immeubles sont construits sur les rives et enserrent Maria am Gestade comme dans un étau. Un grand escalier est construit grâce auquel l’église peut apaiser la pesanteur de l’ environnement architectural voisin.
   Du fait de la présence des reliques de Saint Clément Marie Hofbauer, d’origine morave, Maria am Gestade est l’église de la communauté tchèque de Vienne tout comme elle est également celle de la communauté française de la capitale autrichienne. 

Sources :
Wolfgang J. Bandion, Steinerne Zeugen des Glaubens. Die Heiligen Stätten der Stadt Wien, Wien,Herold, 1989
Felix Czeike, Wien, Kunst und Kultur-Lexikon, Stadtführer und Handbuch, München, Süddeutscher Verlag, 1976
Felix Czeike, Wien, Innere Stadt, Kunst-und Kulturführer, Jugend und Volk, Ed. Wien, Dachs-Verlag, Wien, 1993
Carl Dilgskron, Geschichte der Kirche unserer lieben Frau am Gestade zu Wien, 1882, Dom-und Diözesanmuseum (Katalog 1987)
Franz Eppel, Die Kirche Maria am Gestade in Wien, Salzburg, 1960
Rudolf Geyer, Handbuch der Wiener Matriken, Ein Hilfswerk für Matriken-Führer und Familienforscher,Verlag d. Österr. Inst. für Genealogie, Familienrecht und Wappenkunde, Wien, 1929
Gustav Gugitz, Bibliographie zur Geschichte und Stadtkunde von Wien, Hg. vom Verein für Landeskunde von Niederösterreich und Wien, Band 3 : « Allgemeine und besondere Topographie von Wien », Jugend & Volk, Wien 1956
P. Josef Löw, Maria am Gestade, Ein Führer, Wien, 1931
Alfred Missong, Heiliges Wien, Ein Führer durch Wiens Kirchen und Kapellen, Wiener Dom-Verlag, Wien, 1970
Richard Perger, Walther Brauneis, « Die mittelalterlichen Kirchen und Klöster Wiens »Zsolnay (Wiener Geschichtsbücher, 19/20), Wien, 1977
Richard Perger, « Ein Marienaltärchen von 1494 aus der Kirche Maria am Gestade in Wien », In Österreichische Zeitschrift für Kunst und Denkmalpflege, Hg. vom Österreichischen Bundesdenkmalamt, Horn-Wien, Berger / Wien-München, Schroll, 1970
Alfred Schnerich, Wiens Kirchen und Kapellen in kunst- und kulturgeschichtlicher Darstellung, Zürich -Wien, Amalthea 1921
Communauté catholique française de Vienne
www.ccfv.at
Site de la cathédrale saint-Étienne de Vienne
www.stephanskirche.at

Danube-culture © droits réservés, mis à jour août 2022

Florian Pasetti (1796-1875) et les grands travaux de régulation du Danube viennois

Festivités de l’inauguration du nouveau Danube le 30 mai 1875  

La crue dévastatrice du Danube à Vienne en 1830 laissa un souvenir douloureux dans la mémoire des habitants des quartiers dévastés. Elle fit enfin prendre conscience à l’empereur vieillissant François Ier d’Autriche (1768-1835) et aux responsables politiques autrichiens de la nécessité urgente de protéger efficacement la ville contre les inondations répétitives et destructrices.

Eduard Gurk (1801-1841), innondation à Leopoldstadt, Jägerzeile, 2 mars 1830

   Pourtant aucune initiative concrète n’est prise dans les années suivantes. En 1848, le ministre du commerce Karl Ludwig von Bruck (1798-1860) reconnaît les intérêts économiques et urbains de la régulation du Danube et peut faire enfin avancer un projet dans ce domaine. Sous son impulsion, une première commission (« Donauregulierungskommission ») est mise en place pour émettre des propositions. La majorité des conseillers propose de creuser un nouveau tracé du fleuve dans un lit unique de forme concave. Un petit groupe minoritaire mais influent, autour du chef de section Florian von Pasetti, s’y oppose farouchement et suggère de réaliser un projet partageant le Danube en trois bras : le bras principal, le canal du Danube et la « Kaiserwasser ».

Florian Freiherr Pasetti von Friedenburg, portrait de Joseph Berrmann (1793-1875)

Pasetti était un adversaire déterminé du creusement d’un nouveau lit du Danube qu’il considérait comme techniquement impossible à réaliser. Son influence empêche la commission de se mettre d’accord. Karl Ludwig von Bruck démissionne en 1851 et les travaux de la commission s’arrêtent… En 1854, Florian Pasetti est élevé au rang de chevalier héréditaire par l’empereur François-Joseph Ier de Habsbourg (1830-1916).
La nouvelle inondation catastrophique de février 1862 a pour conséquence un début timide de régulation du Danube viennois.1 Une deuxième commission instituée en 1864 par ordre de l’empereur est constituée. Pasetti, également membre de cette commission, s’impatiente mais celle-ci ne se réunit que deux ans plus tard, en 1866. Comme lors des réunions de la première commission, ses membres n’arrivent toujours pas à se mettre d’accord. Pasetti continue à défendre son projet de régulation qui tiendra le Danube éloigné de la ville. Élevé au titre de baron héréditaire avec le prédicat de Friedenburg, il met fin à ses activités à l’âge de soixante-douze ans après avoir empêché pendant 20 ans, de part son influence considérable, les deux commissions impériales chargées du projet de régulation du fleuve de trouver un accord. Dès son départ, la deuxième commission s’entend sur un programme qui aboutira au premier règlement viennois sur le Danube.
Le tombeau de Florian von Passetti se trouve au cimetière viennois de Hietzing.

Les travaux de régulation du Danube viennois
Le conseil communal de Vienne, devant la passivité de la commission impériale crée en 1864 sa propre commission, présidée par le futur maire2, l’entomologiste Cajetan Felder (1814-1894). Cette commission intègre en 1866 des représentants du gouvernement, du Land de Basse-Autriche, de la Chambre de commerce, de la compagnie de navigation à vapeur royale et impériale danubienne autrichienne (D.D.S.G.) et de la compagnie de chemin de fer Nordbahn. Les différentes commissions réussissent laborieusement à se mettre d’accord sur un projet qui prévoit la création d’un nouveau lit entre Kaiserwasser (Les eaux impériales)3 et le bras de Florisdorf. L’avantage principal de ce projet était que tous les travaux, y compris la construction des ponts, pouvaient être effectués en terrain sec. Bien que la guerre et la défaite humiliante de l’Autriche contre la Prusse entraînât un nouveau retard,  les travaux préparatoires commencent en 1867. Le 12 septembre 1868, l’autorisation de l’empereur François-Joseph est accordée. Il est décidé que les travaux d’un coût total de à 24,6 millions de florins, seront pris en charge à raison d’un tiers par l’État, un tiers par le Land de Basse-Autriche et un tiers par la ville de Vienne.

Carte de la régulation du Danube viennois avant et après les travaux, vers 1870

Le 14 mai 1870, soit plus de vingt ans après la mise en place de la première commission pour la régulation du Danube, François-Joseph donne le premier coup de pioche au bout de l’allée de l’école de natation (aujourd’hui la Lassallestrasse). Un lit de 284,5 mètres de large est creusé et complété par une zone inondable de 474,5 mètres de large sur la rive gauche. La première phase des travaux part du Roller, une digue naturelle dans la zone de l’actuel pont nord, qui sépare alors le Kaiserwasser du bras de Floridsdorf, jusqu’au Reichsbrücke4 où la terre servira de deuxième digue. Ce n’est que dans la première partie des travaux qu’un nouveau lit du fleuve est creusé sur toute sa largeur. Dans la deuxième partie, seule une cuvette est aménagée sur la rive droite, le reste du travail étant laissé à la force du Danube. Les travaux ont été confiés à l’entreprise française Castor, Hersent et Couvreux, qui disposent d’une bonne expérience en particulier grâce à sa participation à la construction du canal de Suez et des machines nécessaires.Le nouveau lit est creusé à l’aide de grandes pelleteuses (« excavateurs » de Paris et « dragues » du canal de Suez), les déblais sont chargés sur 200 cabs et 1. 200 « Lowries » (wagons basculants sur rails) et sont utilisés pour combler le Kaiserwasser, pour endiguer la zone inondable et  construire des ouvrages de protection la digue du Marchfeld. Pourtant une partie importante du travail doit être réalisé à la main. Près d’un millier d’ouvriers y participent, principalement des Tchèques, des Slovaques, des Polonais et des Italiens, qui travaillent pour un salaire misérable. Ces hommes sont d’abord  « installés » au début du chantier dans des cabanes en terre puis l’hiver venu, relogés dans des baraquements rudimentaires sans chauffage ni installations sanitaires. Des épidémies de typhus y feront rage à plusieurs reprises entrainant de nombreux morts.

Johann Nepomuk Schönberg (1844-1913), travaux de régulation du Danube, collection de la Bibliothèque Nationale d’Autriche, Vienne

La terre excavée pour le creusement du nouveau lit est utilisée en partie pour la construction de la digue du Marchfeld afin de fermer la zone inondable et pour remblayer le Kaiserwasser. Parallèlement, cinq ponts sont construits, le pont ferroviaire nord-ouest (aujourd’hui pont nord), le pont de Floridsdorf, le pont ferroviaire nord, le pont impérial (Reichbrücke) et le pont Stadlauer.

Le pont ferroviaire « Staatsbahnbrücke » (760 m  de longueur)  deuxième pont de ce type de la ville a été construit par les entreprises françaises « Schneider & Comp. » et « Castor & Comp. » entre 1868 et 1870.   Comme certains points n’étaient pas encore clarifiés pour les travaux de régulation du Danube comme la largeur exacte du nouveau lit du fleuve et de la zone inondable, il fut décidé de ne construire que les cinq travées du pont sur le fleuve et les quatre travées du pont sur le bief en fer. Des ouvrages en bois permettaient une circulation provisoire sur le pont. En 1925, le pont a été rebaptisé « Stadlauer Ostbahnbrücke ». 

Les travaux sont en grande partie terminés vers la fin de l’année 1874, On décide alors d’attendre que le risque de crue et de formation d’embâcles pendant l’hiver s’éloigne pour les achever complètement. Au printemps de l’année suivante, le vapeur Neue Donau (Nouveau Danube), tiré par un remorqueur, franchit sans problème le nouveau lit du fleuve. L’empereur François-Joseph inaugure en grande pompe officiellement la navigation le 30 mai à bord de l’Ariadne.
L’aménagement des rives, la construction de la digue du Marchfeld, le comblement des eaux de l’Empereur (Kaiserwasser) et l’aménagement du Vieux Danube durèrent encore jusqu’en 1884.
À l’entrée du canal du Danube, à la hauteur de Nußdorf a été installé en 1873 un « bateau-barrage » ou une porte d’écluse flottante (Schwimmtor) qui pouvait être placée en travers selon les besoins pour briser les crues voire être coulé. Ce n’est qu’en 1894-1899 qu’un nouveau barrage fut construit selon les plans de l’architecte et urbaniste viennois Otto Wagner (1841-1918).

Schwimmtor Nussdorf 1873

La porte d’écluse flottante de Nußdorf en travers du canal du Danube, 1873

Édouard Sueß (1831-1914) géologue, paléonthologue, conseiller municipal, membre du parlement de Basse-Autriche et député, fervent défenseur de la régulation du Danube, relate la suite des événements dans ses « Mémoires » :
« Au moment du voyage impérial à Venise, au début du mois d’avril 1875, le creusement du nouveau lit était achevé. Une vieille digue solide en forme de fer à cheval, le Roller, barrait le début du creusement du lit principal du grand Danube, séparé en forme d’arc vers la gauche. À 2,7 km en aval du Roller, on avait laissé une étroite bande de terre en travers du creusement pour permettre la circulation avec la rive gauche du Danube.
Le nouveau lit se divisait donc en un bassin supérieur de 2,7 km et un bassin inférieur de moins de 4 km de long…
Le 15 avril, on devait ouvrir le Roller et faire entrer le Danube dans son nouveau lit. Le 12, j’ai envoyé une lettre confidentielle à tous les techniciens fonctionnaires pour leur signaler les difficultés… Le hasard a voulu que ce soit à moi qu’échoit l’honneur et la responsabilité de donner l’ordre décisif d’ouvrir la digue ce qui arriva le 15 avril à 3h30 du matin.
Il n’y avait pas beaucoup de monde en dehors des personnes concernées. Le Roller, qui était autrefois la tête de séparation entre le grand Danube et le Kaiserwasser, formait un crochet recourbé vers l’amont. On l’ouvrit sur le côté droit de l’hameçon. L’énorme fleuve se précipita dans son nouveau lit en écumant. Sur la gauche, il emporta avec lui des morceaux de plus en plus gros du Roller. Mais tandis qu’il augmentait de plus en plus la largeur de l’ouverture, il ne remplissait toujours pas le bassin en contrebas. Pourtant sa violence était telle qu’il entraîna aussi au début vers l’aval l’eau souterraine déjà existante.
Nous fûmes étonnés d’apercevoir pendant quelques minutes, sur le côté gauche, une grande partie du lit à sec devant nous, un exemple étrange de la cohésion de l’eau, si souvent sous-estimée… L’énorme quantité d’eau qui s’écoulait balaya bientôt la bande de terre le long de la ligne du pont du Reich. À 7h 20 du soir, on l’ouvrit, de sorte qu’il n’y eut plus qu’un seul lit d’un seul tenant. Cependant, le courant en crue avait endommagé la rive droite en aval du Roller sur une longueur de 240 mètres et une profondeur moyenne de 30 mètres. Une nouvelle rupture menaçait. Entre-temps, le nouveau lit s’était rempli d’avantage ; le courant entrant ayant perdu beaucoup de sa pente et de sa force le reste du Roller ne fut plus emporté.
Pendant la nuit, un bateau préparé à titre préventif et chargé de pierres fut conduit à travers l’étroite ouverture du Roller et coulé pour préserver la rive endommagée. Le lendemain, elle fut protégée par des dalles de pierre… »

La régularisation du Danube représentait certes une énorme performance du point de vue de l’ingénierie de l’époque mais au fil du temps, trois inconvénients majeurs se révélèrent :

1. l’objectif de protection absolue contre les inondations pour Vienne n’a pas été atteint. Le lit du fleuve et la zone inondable ne peuvent absorber qu’un débit d’environ 10 000 mètres cubes d’eau par seconde ; en cas d’afflux plus important, le fleuve passe d’abord par-dessus le bord de la rive droite, et si le débit dépasse 12 000 mètres cubes par seconde, il passe également par-dessus la digue du Marchfeld. La dernière inondation de la rive droite, au cours de laquelle la place Mexico a également été submergée et les caves des maisons inondées, s’est produite en 1954. La plus grande inondation jamais enregistrée avait apporté 14 000 mètres cubes d’eau par seconde à Vienne en 1521, comme on a pu le calculer à l’aide des repères de crue qui ont été conservés. Une telle catastrophe provoquerait à Vienne encore aujourd’hui des dommages considérables.

2. la large zone inondable (ou zone d’inondation, comme on l’appelait à l’origine) s’est dressée comme une barrière devant les quartiers de la rive gauche du Danube, les séparant du fleuve et du reste de Vienne et a entravé leur développement. Cela a eu pour conséquence que Vienne s’est depuis surtout étendue vers l’ouest et le sud, dans la forêt viennoise.

La zone inondable à la hauteur de Florisdorf (rive gauche) en 1938. Elle servit outre sa fonction initiale de zone de détente pour les Viennois puis fut transformée en 1972, dans le cadre des travaux d’aménagement du Nouveau Danube en une nouvelle zone de loisirs au sud et en partie remblayée pour donner naissance à la « Donauinsel » (l’Île du Danube). Photo collection de la Bibliothèque Nationale d’Autriche, Vienne

3. l’irrigation naturelle de la Lobau par le Danube a été fortement perturbée par la création de la zone inondable et de la digue du Marchfeld ainsi que par l’endiguement du bras de Florisdorf engendrant un début de disparition du paysage alluvial d’origine et de  désertification de la Lobau. Cette désertification a été encore accentuée par la construction du port pétrolier de Vienne et depuis quelques années, également par le réchauffement climatique.

 KARTE
DES
 DONAU- STROMES
innerhalb der Gränzen des
ÖSTERREICHISCHEN KAISERSTAATES.
Herausgegeben  von dem
K.K. STAATS –  MINISTERIUM.
Unter der Leitung des K.K. Ministerial-Rathes
RITTER von Pasetti.

 Carte du fleuve Danube au sein des frontières de l’Empire impérial d’Autriche publiée par le Ministère de l’État royal et impérial sous la direction du conseiller royal et impérial le Chevalier de Pasetti, photo © Danube-culture, droits réservés

Zusammengestellt gezeichnet und in Kreide ausgeführt  vom
k.k. Ministerial – Ingenieur Alexandre Moering
Lithographirt von k.k. Revidenten
Anton Doležal.
Gedr. i. d. k. k. Hof. u. Staatsdruckerei.
(Dessinée et réalisée à la craie par l’Ingénieur du Ministère royal et impérial  Alexandre Moering
Lithographié par le contrôleur royal et impérial Anton Doležal)

VI Lieferungen (VI livraisons)
Maßstab
(Échelle)
1 Zoll = 400 Wiener-Klaster oder 1 : 28 800 der Natur.
1 pouce = 400 toises viennoises (une toise  = 0, 02634 cm) ou [une échelle] de 1 : 28 800

Le Danube et les rives du fleuve à la hauteur de Krems, Stein et Mautern (pont entre les deux cités, un des plus anciens ponts du Danube avec Regensburg et Vienne) sur la carte de Florian Pasetti, collection de la Bibliothèque Nationale Autrichienne, Vienne

Le Danube et ses rives à la hauteur du village hongrois de Gönyö sur la carte de F. Pasetti, huit bateaux-moulins sont installés face au village et 14 en contrebas, collection de la Bibliothèque Nationale d’Autriche, Vienne

Le Danube et ses rives à la hauteur du village d’Alt Moldova (Moldova Vecche, Roumanie) sur la carte de F. Pasetti, collection de la Bibliothèque Nationale d’Autriche, Vienne

À propos de la carte de F. Pasetti
Cette carte  remarquablement détaillée (échelle 1/28 800) du Danube à l’intérieur des frontières de l’Empire d’Autriche, c’est-à-dire de Passau jusqu’à Orşova (Portes-de-Fer) et d’une trentaine de mètres de long fut réalisée entre 1862 et 1867. Elle contient l’ensemble des informations à propos du fleuve, de ses rives et des besoins de la navigation.
Outre d’innombrables informations on dénombre 53 bateaux-moulins entre Passau et Vienne et plus de 400 entre Vienne et Budapest sur le Danube, le petit Danube et le Vah en amont de Komorn.  

Copie d’une partie de la carte (1862-1867) de Florian Pasetti ÖNB, exposée dans la salle d’apparat de la Bibliothèque Nationale d’Autriche à Vienne, lors de l’exposition « Die Donau. Eine Reise in der Vergangenheit » (« Le Danube. Un voyage dans le passé »), photo © Virgil Widrich, 2021, droits réservés

Sources :  
Christine Klusacek, Kurt Stimmer, Eine Insel mitten in der Stadt, Verlag Kurt Mohl, Wien 1978
Antoine Castor, Abel Couvreux et Hildevert Hersent (1827-1903) , entrepreneurs, Régularisation du Danube à Vienne : Mémoire descriptif de travaux exécuté et des moyens d’exécution employé, Édition A. Broise et Courtier, Paris, sans date
Cajetan Felder, Erinnerungen eines Wiener Bürgermeisters Hg. von Felix Czeike, Forum-Verlag
21 Wien, 1984
« Bericht und Anträge von der Commission für die Donauregulierung bei Wien » ernannten Comités, vorgetragen in der Plenarversammlung am 27. Juli 1868 und von derselben einstimmig angenommen. Wien, Hof- und Staatsdruckerei, 1868
« Regulierung der Donau bei Wien in der Strecke vom Roller bis unterhalb der Stadelauer Eisenbahnbrücke », 1. Allgemeine Bestimmungen 2. Baubeschreibung. 3. Vorausmaße. Wien, Donauregulierungskommission, 1869
« Beschreibung der Arbeiten der Donau-Regulierung bei Wien », Hg. aus Anlaß der … Eröffnung der Schiffahrt im neuen Strombette am 30. Mai 1875 von der Donau-Regulirungs-Commission in Wien, Hof- und Staatsdruck, Wien, 1875
Berichte der Donau-Regulierungs-Kommission in Wien über die Vollendung der Donau-Regulierung bei Wien von Nußdorf bis Fischamend, Wien, 1885
Franz Kaiser, « Um Jubiläum der Donauregulierung und zum neuen Wiener Hochwasserschutzgebiet », in Österreich in Geschichte und Literatur, 15, 1971
Viktor Thiel, « Geschichte der älteren Donauregulierungssarbeiten bei Wien » in Jahrbuch für Landeskunde von Niederösterreich 2, 1903
www.stadt-wien.at
MeinBezirk.at

Notes :
1 L’inondation de février 1862 resta profondément gravées dans la mémoire des Viennois. Deux chansons populaires furent écrites  à l’occasion de ces journées dramatiques qui décrivent l’effroi des habitants face à la violence du fleuve. L’une de ces chansons raconte que « Les hommes s’étaient réfugiés sur les créneaux des toits pour échapper à une mort certaine, impuissants à sauver le peu de biens qu’ils possédaient. Et au dessous les eaux sauvages du fleuve grondaient. » 
2 Cajetan Felder sera maire de Vienne de 1868 à 1878
3 Le Kaiserwasser, ancien bras du Danube avant les travaux de régulation et depuis bras latéral de la rive droite du Vieux-Danube
4 Le pont impérial

Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, juin 2022

 

« Sur le Beau Danube Bleu »

La suite de valses la plus célèbre de toute l’histoire de la musique, la plus jouée mais aussi la plus enregistrée au monde, encore plus enregistrée que la symphonie dite « Du nouveau monde » d’Antonín Dvořák (1841-1904) et qui fit danser des générations de couples depuis sa création, à Vienne, le 15 février 1867, et fait toujours danser et rêver, n’a pas pris une ride malgré de nombreux accommodements, reprises, arrangements, adaptations, paraphrases, pastiches et utilisations en toutes circonstances d’un goût parfois plus que douteux. Elle reste toujours pour le grand public le suprême moment de plaisir et d’émotion du « populaire » concert du Nouvel An de l’Orchestre Philharmonique de Vienne, retransmis dans le monde entier par la Télévision Autrichienne depuis la somptueuse salle du Musikverein1, une salle aux proportions idéales et à l’acoustique exceptionnelle (l’une des plus belles de la planète musicale).

La salle du Musikverein de Vienne construite selon les plans de Théophil Hansen (1813-1891), photo Wikipedia

La construction du bâtiment, commencée la même année que la création de cette suite de valses, sur les plans de Theophil Hansen (1813-1891), architecte d’origine danoise naturalisé autrichien et chantre du néoclassicisme viennois, s’achèvera au tout début de 1870. L’inauguration du Musikverein eut lieu le 6 janvier 1870 avec un concert dirigé par le remarquable jeune chef autrichien Johann Herbeck (1831-1877) suivi d’un bal pour lequel Johann Strauss II écrivit une autre suite de valses, Freut Euch des lebens (Les Joies de la vie), opus 340.

Les ombres du Danube noir
On pourrait presque considérer ce concert d’inauguration du Musikverein comme le premier de la série de concerts du Nouvel An. Encore ne faut-il pas oublier que la véritable origine de cette manifestation musicale du Nouvel An remonte à l’année 1938 et à une initiative de Clemens Krauss (1893-1954), un chef d’orchestre autrichien sympathisant du régime nazi. Le concert du Nouvel An de Vienne servit d’outil de propagande de ce régime2. Sombre période aussi pour le Philharmonique de Vienne : une soixantaine de musiciens du Philharmonique de Vienne appartinrent au parti hitlérien pendant la seconde guerre mondiale. Une dizaine d’entre eux en seront expulsés à la fin du conflit pour activités nazies. Quant à Arnold Rosé (1863-1946)3, le génial violon solo de l’orchestre de 1881 à 1938 et beau-frère de Gustav Mahler (1860-1911), il quitta Vienne et l’Autriche peu de temps après la mort de sa soeur en août 1938 et se réfugia à Londres. Sa fille et nièce de Gustav Mahler, Alma Rosé (1906-1944), violoniste d’exception disparaît à Auschwitz en 19444. Aussi quand on lui proposa en 1946, de reprendre sa place de violon solo de l’orchestre, refusa-t-il catégoriquement. Arnold Rosé mourra à Londres deux ans plus tard5.

Planent ainsi au dessus du traditionnel concert du Nouvel An de la première et irréprochable, musicalement parlant, formation symphonique viennoise, les ombres effrayantes d’un Danube noir avec lequel l’Autriche continue encore à fleurter.
Mais revenons au Beau Danube bleu

Une grand valse de concert avant une valse de bal ?
   Cette oeuvre, semble-t-il la première composition pour choeur d’hommes de J. Strauss II, avait été commandée en 1865 par le Männergesangverein, l’Association du Choeur d’Hommes de la capitale impériale, cercle musical fondé en 1843 à l’Auberge du Lion d’or6. Cette société chorale chante en de nombreuses occasions non seulement des grandes oeuvres de Schubert, Berlioz, Brahms mais aussi de la musique populaire et plus légère voire satirique ou parodique dans le cadre des soirées déguisées de Carnaval, des « Soirées des fous » ou de concerts en plein air. J. Strauss II n’a jusque là que très peu composé pour la voix : quelques oeuvres de jeunesse, un lied pour sa femme Jetty (von) Treffz (1818-1878), de son vrai nom Henriette Chalupetzky, cantatrice autrichienne.

Jetty (von) Treffz, première femme de Johann Strauss II, sources Gallica, BNF, Paris

Il commence par écrire deux versions, l’une pour choeur et piano, l’autre pour orchestre. Les premières esquisses de la partition pour orchestre datent de 1866. La version pour choeur d’hommes, d’abord en quatre puis cinq parties, est achevée peu de temps avant la première mais la partie de piano doit être encore orchestrée pour l’orchestre militaire (ensemble à cordes) qui accompagnera le choeur lors de son prochain concert. L’arrangement est confié soit à Josef Widerman, chef de l’orchestre militaire ou à Johann Proksch de l’orchestre de J. Strauss II. La toute première audition de l’oeuvre a lieu pendant la période de Carnaval du 15 février 1867, sans l’introduction et la coda, en deuxième partie d’un concert marathon de cinq heures à la Salle des bains de Diane, située sur le canal du Danube, à la hauteur actuelle du 95, Obere Donaustrasse, rue du Haut-Danube. Cette salle des Bains de Diane a été malheureusement été démolie depuis et on trouve aujourd’hui à sa place un immeuble moderne à l’architecture peu inspirée qui abrite les bureaux d’I.B.M et sur la façade de laquelle n’est apposée qu’une simple plaque commémorative rappelant l’emplacement de la salle de Diane. L’été précédent, le 3 juillet 1866, l’Autriche a subi une cruelle défaite contre les Prussiens à Sadová ou Königggratz, près de la ville aujourd’hui tchèque de Hradec Králové, et l’ambiance n’est guère aux réjouissances dans la capitale autrichienne. Cet hiver 1867, les nombreux bals de la cour ont été remplacés par des concerts, c’est pourquoi le Männergesangverein, (Association du Choeur d’Hommes) présente le 15 février, au lieu de la soirée traditionnelle dite « Soirée des fous » avec danse et des déguisements, un « orphéon de carnaval ». L’orchestre militaire du quarante-deuxième régiment d’infanterie et le choeur d’hommes sont dirigés par Rudolf Weinwurm (1835-1911), directeur du Männergesangverein. Le programme de cette longue manifestation est en grande partie constitué de parodies et de pastiches pour tenter de divertir le public.

Partie de ténor I (première page) de la suite de valses du Beau Danube bleu avec le texte pamphlétaire d’origine de Joseph Weigl (1821-1895), Musée historique de la Ville de Vienne (photo droits réservés)

« Wiener seid’s froh!
Oho! Wieso ?
Ein Schimmer des Licht —
Wir sehen noch nicht.
Der Fasching ist da ;
Ach so, na ja !
Was hilft denn das Trauern
Und das Bedauern ?
Drum froh un heiter seid ! »
Extrait du texte original de Joseph Weygl  

   Le texte original que chante le choeur d’hommes, écrit par le poète « de service » du Männergesangverein, Joseph Weigl (1821-1895), humoriste, traducteur, commissaire et rédacteur de la gazette de la police, est médiocre voire niais (le choeur aurait-il vraiment  tout d’abord refusé de le chanter ?) mais il est dans le ton de l’époque c’est-à-dire anti révolutionnaire et de caractère satirique et politique, voire dans l’un des couplets franchement antisémite. On parle ici d’un ton moqueur de la vie à la campagne, des propriétaires de biens, on raille les artistes et les hommes politiques viennois en invitant dans le dernier couplet les auditeurs à oublier, lors de la période du Carnaval, les soucis de la vie. Le public viennois qui est convié à la manifestation et invité à participer financièrement à la construction d’un monument à la mémoire de Franz Schubert (1797-1828), n’y prête guère attention et l’oeuvre est très bien reçue contrairement à la légende et aux biographies romancées qui voudraient que cette première audition ait été un échec. La presse relate l’évènement avec enthousiasme : « Le Beau Danube bleu pour choeur et orchestre frappait de plein fouet. C’est un véritable Johann Strauss, un excellent Johann Strauss, plein de ses mélodies gaies et tendres que l’on ne peut trouver que sur les rives du beau Danube bleu… ». Les journalistes parlent d’un grand triomphe pleinement mérité. L’oeuvre s’impose rapidement à Vienne avant même ses grands succès ultérieurs de Paris et de Londres. La musique, aux antipodes de la sombre situation politique de l’Empire autrichien de l’époque dominé par la Prusse, parle au coeur des Viennois qui ont un grand besoin de réconfort et de penser à autre chose après la défaite de leur armée face à Guillaume Ier. Quant au médiocre texte de Joseph Weigl, il disparait en 1890, remplacé par un poème malheureusement à nouveau sans grand génie mais plus « convenable », plus en harmonie avec l’atmosphère de l’oeuvre et dont l’auteur est le critique musical et compositeur Franz von Gerneth (1821-1900).

Johann Strauss II vers 1880 par Franz Gaul (1837-1906), Musée historique de la Ville de Vienne

La création de la toute première version pour orchestre, complétée de l’introduction et de la coda, a lieu le 10 mars de la même année au Jardin du peuple royal et impérial (K. und K. Volksgarten). Quant à la version pour choeur et orchestre avec le texte de Franz von  Gerneth, elle aura lieu le 2 juillet 1890 au parc Dreher (du nom du brasseur viennois A. Dreher le jeune), dans le quartier viennois périphérique de Meidling, à proximité immédiate du château impérial de Schönbrunn à l’occasion de la saison musicale de l’établissement de plein air J. Weigl (un homonyme de l’auteur des premières paroles de la valse.

Le Parc Dreher et l’établissement de plein de J. Weigl. Sur la gauche la scène de plein air où se produisaient les orchestres à la belle saison.

J. Strauss II se rend à Paris pendant le printemps de cette même année pour l’Exposition Universelle de 1867 à l’invitation de la femme de l’ambassadeur d’Autriche, Pauline de Metternich (1836-1921)7, amie intime de l’Impératrice Eugénie. La France de Napoléon III est en train de se rapprocher de l’Autriche face au danger prussien. Le compositeur va se trouver au coeur de cette nouvelle amitié des deux pays. Il lui faut ajouter une valse à son programme musical. Il fait donc acheminer de Vienne sa partition pour orchestre déjà utilisée au mois de mars précédent.

Le 28 mai 1867, en pleine Exposition Universelle, J. Strauss II dirige ses compositions lors de plusieurs concerts et suscite un immense engouement populaire pour sa musique et pour le genre de la valse. L’œuvre s’identifie à la nouvelle alliance franco-autrichienne contre la Prusse. Nouveau succès parisien pour les Strauss, trente ans après celui du père Johann Strauss I.  Le succès est tel que les éditeurs viennois ne parviennent qu’avec difficulté à répondre à la demande dans les semaines suivantes. La légende du beau Danube bleu est en route. L’oeuvre va faire le tour du monde.

Lors d’une tournée triomphale aux États-Unis, dans les années 1870, le musicien viennois dirige au Festival de Boston Sur le beau Danube bleu et quelques autres de ses compositions à l’occasion d’un concert réunissant plus de mille musiciens.

Les années 1860 : le temps des grandes valses

Ces années 1860 sont une période faste pour le musicien viennois, nommé enfin Directeur de la musique des bals de la cour en 18639. Il écrit alors un certain nombre de ses plus grandes suites de valses, Künstlerleben (La vie d’artiste), opus 316, Geschichten aus dem Wienerwald (Histoires de la forêt viennoise), opus 325, Wein, Weib und Gesang, Du vin ,des femmes et des chansons, opus 333. Oubliée l’ambiance des valses tourbillonnantes et superficielles d’autrefois. Avec leur introduction de plus en plus élaborée, aux tempos lents et aux atmosphères nostalgiques ou mélancoliques, ces oeuvres se situent dans la tradition des grands compositeurs et concerts viennois, concourant à la dignité retrouvée de l’Autriche. L’opus 314 va servir de socle à la construction du mythe romantique austro-danubien.

L’oeuvre

Sur le beau Danube bleu est constitué d’une suite de cinq valses, chacune précédée d’une introduction lente et majestueuse, et divisée en deux thèmes principaux qui s’enchaînent. Elles se concluent par une coda, correspondant ainsi au plan habituel fixé par les Strauss.

Nombreux sont les emprunts thématiques à des oeuvres précédentes : opus 268 (valse n°1, n°4 et n°5), opus 265 (valse n°2) , opus 251 (valse n°3), opus 215 (valse n°5). Ces thèmes sont réutilisés transposés dans de nouvelles tonalités (ré majeur, si mineur, sol majeur et fa majeur et la majeur)

L’atmosphère féérique qui traverse toute l’oeuvre tient à de nombreux éléments parmi lesquels :
– une orchestration irréprochable et raffinée, un jeu de multiples nuances et de subtiles effets de tous genres comme  un art sans égal du rubato et du trémolo.
– une mise en valeur par l’intermédiaire de la somptueuse orchestration de la grande tradition viennoise de la facture instrumentale qu’on retrouve dans l’utilisation des bois et des cuivres (sonorités des cors extrêmement enveloppantes, soli bucoliques de la flute et du hautbois, dialogues entre bois et cuivres) s’inscrivant dans la tradition de l’orchestre romantique des compositeurs Carl Maria von Weber (1786-1826) et Otto Nicolaï (1810-1849), un des fondateurs de l’Orchestre Philharmonique de Vienne dont l’oeuvre lyrique la plus célèbre Les joyeuses commères de Windsor, composée en 1845-1846, fut refusée par l’Opéra de la cour et dont la musique symphonique est si rarement interprétée.
– le thème à la fois simple et élégant, facile à fredonner de la première valse qui s’impose par son dessin d’une grande souplesse. Il apparaît dès l’introduction et revient textuellement dans la coda, permettant de donner une grande unité à l’œuvre.
– les nombreux changements de tonalités d’une valse à l’autre (et au sein de chacune) qui évitent un sentiment de répétition.
Cette musique à la fois populaire et savante, sans la moindre parcelle de vulgarité, élaborée avec goût, intelligence et avec un remarquable savoir-faire sait réconcilier la société avec elle-même. Elle continue manifestement à agir de la sorte aujourd’hui.

Quelques réflexions autour du titre de l’oeuvre

Pourquoi diable Johann Strauss a-t-il intitulé sa suite de valses Sur le beau Danube bleu ?

« Genius Locui », la Leopoldstadt

« Aucun autre quartier de Vienne n’a été aussi marqué par le Danube que la Leopoldstadt. Située, telle une île, entre les bras du Danube, elle  avait constitué son propre microcosme. Le fleuve, qui par ses inondations, détruisait toujours à nouveau ce quartier, assurait aussi l’existence à une large couche de la population. Johann Strauss vivait depuis sa prime enfance dans la Leopoldstadt dont le caractère commençait à changer à partir de 1860 lorsque ce quartier fut rattaché à la « grande commune de Vienne » : la Leopoldstadt s’urbanisait. C’est dans cette juxtaposition de trois éléments contradictoires : le Danube non encore apprivoisé, le parc d’attraction du Prater et un paysage urbain toujours plus grand ayant sa propre spiritualité, que résidait le charme de la Leopoldstadt. C’est ici, à l’âge de quarante ans, que Johann Strauss composa en 1866/1867 son opus 314 « Le Beau Danube bleu », la plus célèbre valse du monde. »
Johann Strauss, Salles commémoratives de grands musiciens, Musée historique de la Ville de Vienne, Vienne, ?

Il faut rappeler tout d’abord que le fleuve empruntait à cette époque d’autres chemins et que c’est l’homme, par ses aménagements, qui l’a fait  changer de route. Aussi l’oeuvre fait-elle référence à ce qu’on appelle maintenant « Le vieux Danube ». Le Danube « straussien » d’autrefois n’avait évidemment rien à voir avec le tracé monotone et rectiligne, presque entièrement bétonné et tout sauf poétique du Danube viennois contemporain sur lequel naviguent les bateaux de croisière et au bord duquel ils s’amarrent.

Le fleuve traine toujours au dix-neuvième siècle une mauvaise réputation avec ses sautes d’humeur, ses nombreux bras et ses îles marécageuses en forme de labyrinthe, inondant régulièrement certains quartiers de la ville dont Leopoldstadt où la famille de Johann Strauss I est installée depuis 1834 dans la maison dite Zum Goldenen Hirschen (Au Cerf d’Or), au n° 17 de l’actuelle Taborstrasse. Elle y occupe une suite de pièces et y restera 52 ans. Johann Strauss II ne quittera lui-même cet appartement parental qu’après son mariage en 1862 et restera dans le même quartier de Leopoldstadt, conservant son appartement de la Praterstrasse, où il compose « Sur le Beau Danube Bleu » bien après l’achat de sa maison de Hietzing.

L’immeuble d’habitation de Johann Strauss Junior (vers 1870), Praterstrasse 54, peinture de Karl Wenzel Zajicek (1860-1923)

Les grands-parents paternels du compositeurs résidaient, quant à eux, Flossgasse (rue des radeaux !) dans un bâtiment surnommé Zum heiligen Florian. Le grand-père, Franz (qui se serait noyé dans l’un des débordements du fleuve) y tenait entre 1803 et 1816 une brasserie, fréquentée en particuliers par les bateliers et les mariniers du Danube. Ainsi le compositeur et sa famille sont-ils en lien intime avec le Danube.

Pour mettre fin à ces calamités des inondations répétées et faciliter également le développement de la nouvelle navigation à vapeur (la prestigieuse impériale et royale D.D.S.G. ou DonaudampfschiffgesellschaftSociété Danubienne de Bateaux à Vapeur, fondée en 1829, n’a-t-elle pas offerte dès 1830, avec son steamer « François Ier un service fluvial pour les passagers entre Vienne et Budapest ?), des travaux de régulation et d’aménagement ont commencé et vont continuer à se réaliser. Le profil du fleuve viennois et autrichien va se métamorphoser tout comme la physionomie de la ville et des quartiers qui le bordent.

Une grande effervescence autour des débuts et du développement de la navigation danubienne règne aussi dans la capitale, effervescence dont le point culminant va être pour tous le pays l’Exposition Universelle de 1873 qui est installée au Prater en bordure du fleuve désormais canalisé. Le Danube apparaît ainsi pour les Viennois, sous les traits de deux visages antinomiques : une menace régulière pour une partie de la ville mais aussi un formidable outil de promotion de l’industrie viennoise et d’incitation à une nouvelle forme de voyages, à la découverte et à l’ouverture vers l’Europe orientale et la mer Noire par la route fluviale. Les premiers voyageurs par bateau ne décrivent-ils leur expérience avec enthousiasme ?

Alors à quel Danube, J. Strauss II fait-il référence en choisissant ce titre et cette couleur ? Le musicien emprunte-t-il son titre à deux poèmes du recueil Stille Lieder (1840) de Karl Isidor Beck (1817-1879) et qui parlent du beau Danube bleu et que le musicien a peut-être lu ? Beck, poète, journaliste et écrivain, né dans une famille juive de la petite cité de Baja sur la rive gauche du Danube hongrois méridional, célèbre t-il vraiment le même fleuve que l’oeuvre de J. Strauss II ?

D’autre part la question récurrente de la couleur bleue du fleuve m’étonnera donc toujours. Pourquoi le Danube ne pourrait-il pas être bleu ? Le fleuve est bleu même à Vienne et encore aujourd’hui comme j’ai pu le voir à maintes reprises lorsqu’un grand ciel bleu s’y reflète intensément par grand beau temps clair. S’il est vrai que le Danube prend plus souvent d’autres couleurs, marron, verdâtre, jaune (voir Jules Verne et son Danube Jaune), gris, doré, blond (version hongroise selon C. Magris dans son livre Danube), parfois argenté, orange ou rougeoyant au coucher quand le soleil prend plaisir à plonger dans ses eaux en une sorte d’apothéose de la nature… il lui arrive aussi d’être d’un bleu magnifique. Avouer que pour danser, c’est quand même beaucoup plus attrayant que Le Danube gris8 ou Le Beau Danube marron ! Alors ? Pour ce qui concerne la couleur bleue, les prudents commissaires viennois de la grande exposition anniversaire consacrée au cent cinquantième anniversaire de la célèbre valse et organisée au début de 2017 à la Bibliothèque municipale se sont interrogés et s’interrogent toujours, ne pouvant, comme bien d’autres avant eux, qu’émettre des hypothèses.

Le musicologue américain John Witten, éminent connaisseur de l’oeuvre de Johann Strauss témoigne de son côté : « Et finalement, en ce qui concerne l’affirmation trop souvent répétée — même par des journalistes et des savants renommés, voire même par les Viennois10 — que le Danube n’est jamais bleu, on ne peut que plaindre celui qui le croit ou le répète. Les jours de grand soleil, chaque regard jeté à partir de Nussdorf ou de Heiligenstadt sur le fleuve montre que le Danube peut être, même aujourd’hui, d’un grand bleu splendide. Exactement comme Strauss semble l’avoir senti et vu. »

Les hommes, à défaut de voir le Danube en bleu, n’en feraient-ils pas voir de toutes les couleurs au fleuve depuis leur installation sur ses rives ? Une pesanteur que la suite de valses du Beau Danube bleu prend justement à revers !

Le grand malentendu du kitsch !

Jamais peut-être aucune oeuvre n’aura engendré dans l’histoire de la musique classique autant de malentendus que cette suite de valses opus 314. Tout cela en grande partie à cause du titre ! Bien souvent utilisée, récupérée, parodiée, mutilée, elle symbolise bien malgré elle, une « grande » époque, des clichés nostalgiques sur le fleuve (le seul fleuve qui traverse désormais l’Autriche. Même la Suisse à la taille plus modeste voit deux grands fleuves naître dans ses montagnes : le Rhin et le Rhône !) ,  et sur l’Autriche, l’Empire austro-hongrois, Vienne et la musique viennoise. L’oeuvre a ainsi contribué elle-même à forger l’image d’un Danube mythique loin de la réalité mais qui continue à être entretenue à l’intention de touristes en mal de romantisme à l’eau de rose (du Danube !). L’Histoire a assimilée cette oeuvre à ses tragédies humaines ou à des fêtes élitistes, la réduisant bien souvent à une musique d’accompagnement. L’oeuvre a connu tous les malentendus possibles !Elle  fut transformée en oeuvre de propagande par le régime nazi puis choisie provisoirement par l’Autriche à la fin de la seconde guerre mondiale comme hymne national. Elle n’a pourtant absolument aucun message patriotique à diffuser. Le cinéma (merci Messieurs Kubrick et Coppola et bien d’autres !), la publicité, les médias, le tourisme de masse, l’industrie du souvenir en ont fait une musique aseptisée, vidée de sa profondeur et de son existence et de ses qualités propres. Les hauts-parleurs exécrables d’une compagnie d’aviation que je ne nommerai pas, les indicatifs d’émissions radiophoniques, les sonneries de portables, les toilettes d’une station de métro de la capitale autrichienne et sans doute ailleurs dans ce monde en état de surdité aggravée, vomissent désormais en boucle dans l’espace contemporain quelques premières mesures désincarnées d’un thème éblouissant.

Pourtant, pourtant, derrière tous ces décors de théâtre superflus, ces habits de cirques éphémères dont on a inlassablement paré cette musique, il y a autre chose de plus secret reliée à l’intimité indicible de cette suite de valses qu’on ne peut découvrir qu’en revenant à l’oeuvre elle-même, dans un pur silence de première écoute.

Eric Baude, janvier 2018, révisé et complété juin 2022 

Notes
Le bâtiment qui appartient toujours à la Gesellschaft der Musikfreunde in Wien (Société des amis de la Musique de Vienne), fondée en 1812 par Joseph Sonnleithner (1766-1835), ami de Beethoven et auteur du livret de l’opéra Fidelio, comportait à l’origine une grande et une petite salle, celle dernière baptisée « Salle Johannes Brahms » en 1937. Quatre autres plus petites salles ont été inaugurées en 2007 : les salles de verre, de métal, de pierre et de bois. Elles servent à des usages divers (conférences, ateliers…)

2 Le régime nazi utilisa aussi Le Beau Danube bleu comme outil de propagande.
3 Arnold Rosé était né en Moldavie et sa famille qui appartenait à la communauté juive de sa capitale Iaşi, émigra à Vienne pour que les enfants puissent poursuivre leurs études musicales.
4 Fania Fénelon (Fanny Golstein), artiste juive parisienne raconte dans son livre « Sursis pour l’orchestre » que la femme du responsable du camp d’Auschwitz-Birkenau, sachant qu’Alma Malher était autorisée à quitter définitivement le camp de concentration le lendemain, l’a invité la veille à diner pour la remercier de ses activités musicales et l’a empoisonné. Fania Fénélon (Fanny Goldstein), « Sursis pour l’orchestre, témoignage recueilli par Marcelle Routier, Stock, 1976. !
5 Ironie de l’Histoire, la famille Strauss était d’origine juive hongroise. Mais les valses plaisaient tellement au « Führer » qu’après l’Anschluss de 1938 annexant l’Autriche au IIIe Reich allemand, le Ministère de la culture prit un grand soin à effacer toute trace de son hérédité juive afin que la musique des Strauss puisse continuer à être jouée
6 L’auberge était proche de l’actuel Konzerthaus, grande salle de concert viennoise.
7 Son mari, Richard de Metternich (1829-1895), qui est aussi son oncle, est le fils de Klemens-Wenceslas de Metternich (1773-1859), diplomate et homme d’état autrichien, grand ennemi de Napoléon Ier et à l’origine du Congrès de Vienne.
8J. Strauss Junior avait pris le parti des révolutionnaires en 1848 (peut-être pour défier son père qui occupait le poste) et avait été arrêté pour avoir joué par pure provocation La Marseillaise dans la rue.
9 Franz Lehár intitulera par dérision sa dernière valse de concert Le Danube gris en réaction aux désillusions et à l’incompréhension que tous les amateurs de cette danse ressentaient devant l’évolution des goûts.
10 Même les statistiques s’en sont mêlées : « L’affirmation du troisième couplet du poème accompagnant l’oeuvre musicale qui a rendu le Danube encore plus célèbre dans le monde entier que le chant des bateliers pour la Volga, à savoir la suite de valses du Beau Danube Bleu de Johann Strauss junior, est contestée de manière saisissante par des statistiques scientifiques officielles qui furent publiées en 1935. Celles-ci affirment que le Danube est marron 6 jours par an, 55 jours jaune argileux, 38 jours vert poussiéreux, 49 jours vert clair, 47 jours vert pomme, 24 jours vert métallique, 109 jours vert émeraude et 37 jours vert foncé. » Le total  des jours se monte à 365 si bien qu’il n’y a que lors d’une année bissextile que le Danube a la possibilité d’être bleu un trois cent soixante-sixième jour… »
Kurt Dieman, « XXII. Bezirk, Donaustadt, Donau so blau, so blau… » in Musik in Wien, Wilhem Goldmann Verlag Band II, ?,  1981  

Sources :
Monika Fink : An der schönen blauen Donau, Walzer, op. 314, in Monika Fink, Hans-Dieter Klein, Evelin Klein, Meisterwalzer, Lang, Frankfurt am Main u. a. 1999, ISBN 3-631-35189-5, S. 5–14 (Persephone. Publikationsreihe zur Ästhetik. Bd. 4).

Henry-Louis de la Grange, Vienne, une histoire musicale, Les chemins de la musique, Éditions Fayard, Paris, 1995
Dr. Adelbert Schusser, Dr. Reingard Witzmann, Johann Strauss, Salles commémoratives de grands musiciens, Musée historique de la Ville de Vienne, Vienne, ?
Jeroen H.C. Tempelman, By the Beautiful Blue Danube in New York, Vienna Music – Journal of the Johann Strauss Society of Great Britain, no. 101 (Winter 2012), S. 28–31.
Dr. John Whitten, « La création de l’opus 314 Le Beau Danube bleu« , in Johann Strauss, Salles commémoratives de grands musiciens, Musée historique de la Ville de Vienne, Vienne, ?
www.johann-strauss.at
www.wien.gv.at/kultur/archiv/geschichte

Premiers enregistrements

Des extraits de la suite de valses du Beau Danube bleu ont été enregistrés, probablement à Philadelphie (Pennsylvanie), dans une transcription-arrangement pour orchestre à vent par le Pryor’s Orchestra [i.e. Victor Orchestra] sous la direction de Walter B. Rogers  le 1er mai 1906 (Victor 21294 ou B-6220, matrice C-148/4). Durée 3 mn 33.
Browse All Recordings | Blue Danube waltz, Take 4 (1906-05-01 …

    Le chef d’orchestre anglais Léopold Stokowski (1882-1977) a enregistré des extraits de la suite de valses du Beau Danube bleu avec une sélection de musiciens de l’orchestre philharmonique de Philadelphie le samedi le 10 mai 1919.
Blue danube Waltz, Victor 74627, matrice C-22825-4, disque 78 tours Victrola
 www.stokowski.org

   Le tout premier enregistrement intégral de la suite de valses du Beau Danube bleu a été réalisé en 1924 par l’Orchestre Philharmonique de Vienne (enregistrement par pavillon).

La version de référence ?

Difficile d’établir un classement parmi quelques-uns des meilleurs enregistrements de l’opus 314. S’il faut en choisir un malgré tout, ce sera celui de l’Orchestre Philharmonique de Vienne, dirigé par Nikolaus Harnoncourt (2003) ou une version plus ancienne dirigée par le même Nikolaus Harnoncourt, à la tête de l’excellent Royal Concertgebow Orchestra et enregistrée dans la salle de l’orchestre, à Amsterdam, en mai 1986 (Teldec 9031-74786-2).

Au cinéma (sélection)
Des extraits de l’opus 314 ont été utilisés dans les films suivant :

Le salaire de la peur, Henri-Georges Clouzot, 1953
2001 : L’odyssée de l’espace, Stanley Kubrick, 1968
Minnie et Moskowitz (Ainsi va l’amour), John Cassavetes, 1971
Le monde sur le fil, Reiner Werner Fassbinder, 1973
La porte du paradis, Michael Cimino, 1980
Europa, Europa, Agniezka Holland, 1990
Rasta Rockett, Joe Turteltaub, 1993
Les anges déchus, Wong Kar-Wai, 1995
La belle verte, Coline Serreau, 1996
Titanic, James Cameron, 1997
Austin Powers, Jay Roach, 1997
Chat noir, chat blanc, Emir Kustarica, 1998
Battle Royale, Kinji Fukasaku, 2000
Good bye, Lenin !, Wolfgang Becker, 2003
Les 11 commandements, François Desagnat, 2004
99 francs, Jan Kounen, 2007
Wall-E, Andrew Stanton, 2008
Jodorowsky’s dune, Franck Pavich, 2013
Gus, petit oiseau grand voyage, Christian de Vita, 2015
Lolo, Julie Delpy, 2015

Theodor Zache (1862-1922), « La valse viennoise », 1892 : Au centre J. Strauss Junior, entouré de J. Strauss père, Joseph Lanner, Joseph Strauss, Édouard Strauss, Joseph Bayer, Carl Millöcker, Philipp Fahrbach fils et Carl Michael Ziehrer, en bas le portrait de Johann Schrammel, sources, S.d.d.b. : Theo Zasche/92, HM, Inv. N°61.186

 

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