Budapest, Adam Biro et le Danube juif

Le pont des Chaînes en 1944, photo sources Fortepan/ Lissák Tivadar

Adam Biro : Deux roses rouges dans le Danube…

   Les croix-fléchées, les nazis hongrois ont pris le pouvoir effectif en octobre quarante-quatre, et à partir de ce moment aucune « maison protégée » (par la Croix-Rouge, les Chevaliers de Malte, la Suède, la Suisse, la Mongolie extérieure, le Botswana, les îles Salomon, tous ils voulaient nous sauver, on se demande comment il se fait que), aucun refuge n’était assez sûr pour les juifs de Budapest. (Ceux de la province étaient déjà déportés). Il était mortellement dangereux pour eux de se montrer dans la rue. Mon oncle Józsi voulait absolument aller chercher « des affaires » qu’il avait laissées dans une cave ou un appartement – je me souviens même du nom de la rue : Nap utca ; la rue du Soleil. Des « affaires » : manteaux d’hiver, pull-overs… Comme il était sourd, ma mère devait l’accompagner, au cas où… Mais ma mère n’était pas prête ; elle était en train de me nourrir. Józsi était impatient ; aussi impatient de nature que mon père, moi. Il ne voulait – ne pouvait pas attendre ma mère, et mon grand-père a décidé d’aller avec son fils.
Ils ne sont jamais revenus.

La cour de la synagogue de la rue Dohány et l’église des Héros à gauche en 1945, Fortepan/Album011

   De jeunes voyous, des croix-fléchées, les ont arrêtés place de l’Oktogon. Un vendeur de journaux qui les connaissait de Nagyvàrad a crié : Ces deux-là, c’est des juifs, je les connais. Ils ont été emmenés dans un immeuble qui appartenait aux croix-fléchées ; ceux-ci n’en voulaient qu’à mon oncle (pourquoi ?) et étaient prêts à relâcher mon grand-père. Il a refusé de laisser seul son fils sourd. Ils ont été torturé (avec un rasoir, je le sais, je n’ai jamais osé le dire à personne parce que je ne voulais pas y penser, je n’osais pas imaginer la scène, même mes parents ne le savaient pas, Auer Anikó me l’a dit, mon grand-père a essuyé le sang sur le dos de son fils avec sa chemise), puis traînés près du Lánchíd [le pont aux Chaînes], le pont suspendu. Là, au bord du Danube, on les a attachés ensemble, et on a tiré sur l’un deux pour que le mort entraîne le vivant au fond de l’eau. Le père a-t-il entraîné le fils ? Ou le contraire ?

Le pont aux Chaines en 1944, sources photo Fortepan / Lissák Tivadar

   Comment peut-on encore croire en Celui qui a permis cela ? Qui l’a ordonné ?
J’ai encore vécu douze ans dans ce pays. Dans cette ville, pas très loin de ce pont. Mes parents plus de cinquante ans. Nous avons serré des mains , dit bonjour à des gens dans le bus, regardé dans des yeux, j’ai laissé poliment passer les personnes plus âgées que moi à la porte de la boulangerie, comme on me l’avait appris. Cinquante-quatre ans plus tard, je tape ce texte sur mon iBook, je me sens misérable, les larmes coulent silencieusement sur mon visage. Je renifle.
Le hasard a voulu qu’un voisin de notre rue ait été dans la même rafle mais lui, il a réussi à se défaire de ses liens et à sortir de l’eau glacée, je ne sais comment et il est venu nous dire tout cela, deux semaines plus tard.

Budapest et le Pont aux chaînes détruit par les troupes allemandes, 1945, sources photo Fortepan

[…]
Ce meurtre a eu lieu le 6 janvier 1945. Budapest devait être libéré par l’armée soviétique le 13 février, toute la Hongrie le 4 avril. La France était libre depuis longtemps. Le 6 janvier de chaque année, mes parents ont jeté deux roses rouges dans le Danube, et ma grand-mère Bíro a refusé jusque’à sa mort de traverser le fleuve. Quand elle était obligée d’emprunter l’un des ponts, pour se rendre de Pest à Buda, notamment à l’hôpital de mon père, elle fermait les yeux pour ne pas voir cette eau. Ce fleuve-là.

Adam Biro, Les ancêtres d’Ulysse, Éditions des P.U.F., Paris 2002, nouvelle édition, La chambre d’écho, Paris 2018, cité également dans Le goût de Budapest, textes choisis et présentés par Carole Vantroys, Mercure de France, Paris, 2005

 Le Pont aux chaines, vu depuis le monument dédié à Eugène de Savoie dans les jardins de l’ancien palais-royal, 1949, photo sources Fortepan

Entre sécheresse et pollutions à répétition : le destin tragique du Danube

Un cocktail chimique de produits toxiques, cancérigènes en concentration anormalement élevée (cyanure, arsenic, plomb, naphtalène, xylène, zinc, hydrocarbures…) a été également découvert pendant l’été 2018, en raison des basses-eaux dans le Danube budapestois lors de mesures effectuées par le site d’information Index et Greenpeace, à la hauteur de l’ancienne usine à gaz d’Óbuda. Cette usine a certes été  fermée dès 1984 mais son site n’a toujours pas été décontaminé depuis… Une situation inquiétante dont les pouvoirs publics, informés depuis au moins bientôt dix années ne se sont pas vraiment préoccupés et n’ont pas réussi à résoudre. L’année passée, aucune entreprise n’a répondu à l’appel d’offre pour un projet de décontamination des sols et des eaux souterraines, une situation digne de Kafka !
Une nouvelle catastrophe qui s’ajoute à la longue liste des pollutions subies par le Moyen et le Bas-Danube depuis l’an 2000 (2000, 2001, 2006, 2010…) mettant en danger la santé des populations riveraines, de la faune et de la flore.

Sources : Courrier des Balkans, 21 octobre 2018

Basses-eaux estivales sur le Danube (2018), photo © Danube-culture, droits réservés

Brouillard politique sur le Danube et son bassin : une protection de l’environnement soumise à bien des aléas ! 

   Le Danube est avec les autres grands fleuves du monde, le miroir de la situation environnementale préoccupante de la planète. Il est aussi le miroir de l’incapacité effarante d’une gestion politique européenne globale de ses ressources et de leur protection à l’exception de la navigation dont la gestion est confiée à une Commission internationale sans grands moyens et coincée entre des intérêts nationaux divergents. Les années passent et on en est donc à peu près toujours au même stade pour le reste en ce qui concerne le Danube qui pendant ce temps se meure sa faune et sa flore avec. Bien sûr il y a les réserves de biodiversité, les Parcs nationaux, dont ceux de Roumanie et de Serbie, (encore que ceux-ci soient inféodés à des structures forestières préoccupées par d’autres priorités), des programmes scientifiques et de nombreuses et louables initiatives d’ONG (WWF, Greenpeace…) ce qui permet de ne pas tout-à-fait perdre espoir. Mais que pèsent-ils face à une approche politique actuelle du fleuve qui demeure archaïque, fragmentée, inféodée à un mode de pensée technocratique complètement dépassé ?
   C’est parce que la protection de la biodiversité du fleuve est une stratégie à long terme qu’elle n’intéresse pas les responsables politiques. L’avenir du fleuve se perd dans les méandres capricieux d’intérêts personnels et de pratiques tenaces de corruption.  Il y aurait pourtant une grande urgence à changer de paramètres avant qu’il ne soit définitivement trop tard.
   Alors, avant de lancer de nouveaux projets d’infrastructures, de ponts, d’autoroutes, de planifier et d’inaugurer en grandes pompes et à grand renfort médiatique des corridors européens de transports, de projeter ou de remettre au goût du jour la construction de canaux (on se souvient encore du projet avorté après de nombreuses études d’achèvement de la liaison par canal de Bucarest au Danube roumain, projet digne des plus grandes années du communisme mégalomane, qui avait d’ailleurs commencé à cette période…) et autres infrastructures coûteuses mais pour lesquelles curieusement des financements sont presque toujours disponibles, notamment du côté de l’UE, peu regardante quant aux impacts de ces réalisations sur les écosystèmes, avant que ne soit scellé définitivement le destin  écologique du Danube et de son bassin hydrographique, peut-être faudrait-il enfin revenir au fleuve lui-même et se préoccuper prioritairement, clairement et intelligemment, avec l’appui de toute la communauté scientifique mobilisée autour de sa protection et dans l’intérêt des générations à venir, de la santé environnementale du fleuve sur l’ensemble de son cours !

Eric Baude, Danube-culture, mis à jour mai 2025

L’île Luppa, un monde à part ?

L’île Luppa (Luppa sziget) ou Lupa, à l’origine en grande partie boisée et inhabitée, apparaît pour la première fois en 1836 sur la carte de József Berger (1780 ?-1850) en 1836, sous le nom d’Insel Mereszgyán. Elle portera aussi les noms de Morosgyán, Mészáros et Pettkó Island. L’appelation d’île Luppa provient de la riche famille bourgeoise serbe de Pomaz, les Luppas qui fut propriétaire de l’île et dont le fils le plus connu, Péter (1838-1904), ingénieur, voyageur et propriétaire terrien, deviendra député.

Après les travaux de régularisation du fleuve, la physionomie du paysage fluvial se modifie. L’île est vendue par des descendants de la famille Luppa au début des années 1930 à la société Helvetia Construction and Real Estate Ltd. qui la divise en 160 parcelles et la présente dans la presse budapestoise comme une destination de vacances idéale, proche de la ville mais loin de son agitation et parfaitement adaptée à l’homme moderne et tente de convaincre les gens méfiants que les inondations ne constituent en rien une menace pour les futurs propriétaires…

Des familles bourgeoises de l’intelligentsia industrielle, financière, scientifique et culturelle de la capitale hongroise vont y faire construire des maisons de villégiature, dessinées parfois dans le style du Bauhaus par l’architecte Lajos Kozma (1884-1948), l’un des grands représentants de l’Art nouveau en Hongrie dans les années vingt puis du Postmodernisme, comme celle qui se trouve au numéro huit de l’allée centrale de l’île.

Photo wikipedia

Photo droits réservés

Alfréd Forbát (1897-1972) et József Körner (1907-1971) y conçoivent également les plans d’autres constructions. L’île est assainie, un château d’eau et un embarcadère y sont construits, l’électricité est installée, un pont de bateaux provisoire facilitant tous ces travaux et l’allée de platane aujourd’hui renommée est plantée au milieu de l’île sur toute sa longueur.

La magnifique allée de platanes au centre de l’île dont les troncs conservent ici à leur base la marque de la dernière inondation (septembre 2024), photo Danube-culture, © droits réservés 

L’association des thermes de Budakalász-Lupasieti prend en charge la gestion de l’île mais la population du village voisin de Budakalász sur le territoire duquel l’île se trouve, voit d’un très mauvais oeil cette « colonisation » de Lupa sziget par des citadins et considère leur présence pendant le weekend comme un monde très éloigné du sien. Les élus locaux négligent en conséquence l’aménagement de l’île et ne fournissent aucun moyens pour développer ses infrastructures. Par ailleurs aucune attention à ce qui se passe sur Luppa n’est pris en considération par la presse de l’époque, à l’exception de quelques rares et brèves informations sur le début de la saison balnéaire. L’île compte 33 maisons en 1941 pour lesquelles les propriétaires se sont réunis en association préférant gérer eux-mêmes l’île.
Un certain nombre de parcelles changent de propriétaires après la deuxième guerre mondiale et, avec l’arrivée des communistes au pouvoir, les maisons sont confisquées afin d’accueillir une nouvelle population en grand nombre issue des entreprises de l’Etat et qui, peu habituée aux conditions de vie sur l’île et trop nombreuse, dégrade rapidement les infrastructures. Après l’échec de cette nouvelle colonisation de Lupa, les propriétés seront restituées en grande partie.

L’île Luppa sur le bras de Szentendre, vue aérienne, 1965

On peut accéder sur Luppa par un petit bac pour piétons qui part de l’embarcadère d’en face à Budakalász mais ceux qui y habitent au long de l’année ou pour les vacances, possèdent évidemment leur propre bateau.

L’embarcadère pour l’île Luppa, photo Danube-culture, © droits réservés

Le bac pour Luppa, photo © Danube-culture, droits réservés

L’île et ses habitants ont connu et connait bien des moments difficiles en raison de nombreuses inondations dont celle de 1945 a peut-être été la plus dévastatrice de toutes, le niveau du Danube étant monté si haut qu’il détruit les maisons pourtant  surélevées  de la rive orientale, repousse la rive occidentale au-delà de son emplacement.

Une brève histoire des inondations de l’île avec leurs hauteurs. Au sommet de l’échelle celle de 1838…, photo Danube-culture, © droits réservés

Les îliens, philosophes, très attachés malgré tout à leur petite île et qui ont appris à vivre avec le danger des crues et les complications, les efforts de nettoyage qu’elles engendrent, refusent de la quitter tout en prenant soin de surélever leurs maisons. La dernière inondation que l’île a connue, date du mois de septembre 2024 et n’a rien changé à leur détermination et leurs habitudes.

Luppa, inaccessible aux voitures, est aussi habitée par quelques personnalités du monde culturelle et des médias de Budapest qui y trouve un havre de paix et de fraîcheur pendant l’été incomparable.

Pour en savoir plus sur l’île Luppa : dunaiszigetek.blogspot.com

Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, mis à jour février 2024

 

Luppa Sziget

Moric Sándor et le Danube

 Le comte Móric Sándor franchissant avec son cheval Tartar le Danube gelé, gravure coloriée de Gottlieb Prestel (1804-1885)
Moric Sándor et le Danube…

   « Un beau matin, le comte Moric Sándor se rendit à cheval de son domaine de Raro à Raab (Győr). Il devait traverser le vaste bras du Danube qui entoure l’île de Szigetköz (Petite île de Schütt). Pour arriver jusqu’au bac, il lui fallait faire un grand détour ce qui n’était guère son intention. Il choisit donc le chemin le plus court et se jeta avec son cheval Tartar dans le fleuve large et impétueux pour rejoindre l’autre bord. Le cheval lutta sans relâche contre le courant. La rive se rapprochait déjà mais c’était aussi l’endroit où l’eau était la plus profonde et le courant le plus violent. Le robuste cavalier ne put résister aux forces de la nature. Les flots le soulevèrent brusquement de sa selle et il se retrouva dans l’eau mais en nageant put se réfugier sur une petite île à proximité. Tartar, au lieu de rejoindre son maître, avait fait aussitôt demi-tour et était revenu jusqu’au valet qui n’avait pas osé imiter le comte et attendait en tremblant sur la rive du départ. Moric Sándor se trouvait ainsi dans une fâcheuse posture sur une île déserte au milieu du fleuve. Il profita tout d’abord de son temps et du soleil pour faire sécher ses habits. La journée lui parut toutefois bien longue jusqu’à ce qu’enfin, tard dans la nuit, son valet débarque sur l’île avec des passeurs pour délivrer le « Robinson du Danube »…

   Le comte Sándor Moric avait décider d’amener son cheval Tartar, sellé et bridé, dans sa chambre à coucher de son palais d’Ofen, au deuxième étage. Accompagné de ses chiens qui jappaient joyeusement, il redescendit tranquillement sur sa monture l’escalier principal en pierre jusqu’à la cour en contrebas où les domestiques l’attendaient terriblement avec angoisse. Le cavalier et sa monture y arrivèrent sans encombre, sortirent dans la rue et se dirigèrent vers le quai du Danube. C’était la fin d’un hiver rigoureux et le grand fleuve était encore pris par les glaces. Le Pont aux Chaînes n’existait pas encore à cette époque. Le comte Sándor voulait se rendre à Pest et quand il voulait quelque chose, il savait l’obtenir. Aussi il chercha une embarcation pour rejoindre la rive gauche. Au début, il lui fut impossible de trouver un passeur assez téméraire qui accepta de se risquer à traverser le Danube dans de telles conditions. Tous haussaient les épaules, quand ils ne se moquaient pas carrément du comte. Celui-ci s’énerva et se mit à crier de toute sa voix puissante : « mille florins à celui qui me fait traverser ! » Les Fergen, bateliers d’Ofen, ne purent résister à l’idée de gagner une telle somme. Six d’entre eux sautèrent immédiatement dans l’embarcation où se trouvait déjà le comte sur son cheval. Il n’en descendit point pendant la traversée. Le roulement sinistres des eaux, le grincement horrible des blocs de glaces qui se frottaient les uns les autres, la surface des eaux qui explosait avec la violence d’un coup de canon, tout cela troublait les sens et rendait l’entreprise encore plus dangereuse qu’elle ne l’était déjà en soi. Aussi des centaines de curieux s’étaient rassemblés sur les deux bords du Danube et attendaient avec anxiété l’issue de cette entreprise hasardeuse. Mais les passeurs réussirent par miracle à atteindre Pest après des efforts acharnés et le comte, satisfait, s’élança à travers la foule qui l’acclamait.
    L’intention de l’aristocrate téméraire était de rendre visite d’abord à son beau-frère, le comte Keglevich. Toutes celles et ceux ceux qui ont déjà visité Pest connaissent la disposition particulière des bâtiments de la ville qui entourent une cour carrée et dont les portes aux étages donnent sur des galeries ouvertes, soutenues par des colonnes. Moric Sándor, toujours juché sur son cheval, monta rapidement l’escalier et parcourut la galerie du premier étage jusqu’à la porte de l’appartement du comte Keglevich qui se trouvait tout au bout du couloir. Elle était fermée. Le couloir n’ayant que trois pieds de large, il lui fut impossible de faire faire demi-tour à sa monture. Comme Moric Sándor ne descendait jamais de selle pour sauter un obstacle, il chercha à faire reculer Tartar et à revenir ainsi en sens inverse. Mais le cheval détestait par dessus tout reculer. Il s’énerva et fit mine de sauter avec son cavalier par-dessus la balustrade pour atterrir directement dans la cour. Le comte utilisa la manœuvre de l’animal avec une grande habileté. Dès que Tartar se cabra à nouveau, il le fit se tourner rapidement sur ses arrières, ce qui, à cause des dalles de marbre verglacées, aurait pu s’avérer une manoeuvre très dangereuse. Mais elle réussit et le cavalier et sa monture sortirent indemnes du bâtiment. Après avoir réglé quelques affaires urgentes, le comte voulut aussitôt revenir à Ofen et retourna sur la rive du Danube de Pest en compagnie de son ami Szapary. Alors qu’il s’apprêtait à monter sur le bac, celui-ci vacilla sous l’effet d’une poussée de la glace et Tartar tomba à l’eau avec ses pattes de devant. Heureusement il eut le réflexe de s’agripper au bord du bateau avec son museau jusqu’à ce qu’il puisse y remonter avec l’aide des bateliers. Le trajet de retour fut tout à fait semblable à celui de l’aller, sauf que le cheval était si impatient qu’il fut impossible à son cavalier de le maîtriser. Tartar s’élança hors du bateau assez loin du bord et, d’un bond étonnant, atteignit la terre ferme. Alors, brusquement d’un violent coup de sabot derrière lui, il fit chavirer la barque qui s’approchait. L’embarcation se retourna brusquement et les passeurs en furent quitte pour un bon bain dans l’eau glaciale. Le comte prit ensuite le chemin le plus court vers son palais, monta l’escalier raide et couvert de glace de la forteresse d’Ofen, déjà fort pénible pour un humble piéton, tout en laissant Tartar danser sur ses pattes arrières.

   La vie du comte Sándor pourrait encore être racontée sous forme d’innombrables épisodes de chevauchée sauvage comme celle-ci : cette année-là, le Danube était encore gelé à la fin du mois de mars. Des épisodes de gel et de dégel alternaient et personne ne s’attendait à ce que la glace fonde dans l’immédiat. De fortes pluies étaient aussi tombées en amont sur le Haut-Danube, ce qui avait provoqué une montée des eaux inhabituellement brutale. Le comte aimait à se promener avec insouciance sur le fleuve entièrement gelé et, occupé à réfléchir à différentes affaires, il n’entendit pas cette fois-là les trois coups de canon qui sont habituellement tirés pour prévenir que la glace commence à se mettre en mouvement. Le lit du fleuve se rétrécit au niveau du Mont Gellért, du côté d’Ofen, et c’est là qu’est stoppé l’embâcle. Avec un fracas épouvantable, la glace se fendit, s’affaissa d’abord puis s’éleva en blocs de la hauteur d’une maison. Le comte, encore sur le fleuve gelé, se retrouva seul au milieu de cette terrible scène de destruction. Il n’y avait plus à tergiverser. Le cheval sur lequel se tenait Moric Sándor sautait déjà d’un bloc de glace à l’autre, franchissait de larges veines d’eau, escaladait des icebergs qui se dressaient de plus en plus hauts et menaçants. Heureusement, le cavalier comprit qu’il lui fallait se séparer de sa monture s’ils voulaient s’en tirer indemnes tous les deux. Le cheval, libéré de son fardeau, put atteindre la rive qui n’était plus très loin. Le comte y parvint également au prix d’énormes efforts et de douleurs indicibles. À cheval, il aurait été perdu !

Tiré de « Wenn jemand eine Reise tun, so kann er was erzählen » (« Si quelqu’un entreprend un voyage, alors il aura bie des choses à raconter »), conte allemand de Franz Wiedemann (1821-1882), publié dans la Gazette « Die Gartenlaube », cahier 2, Leipzig, 1866

Traduction Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, mis à jour février 2025

Le Corbusier et le Danube

   « Voilà comment à deux heures de la nuit, sur le bateau blanc descendant l’immense fleuve entre Budapest et Belgrade, je n’en finis plus, oubliant d’aller sur le pont voir la lune déjà grosse monter à travers le dédale des astres ! »
Charles-Édouard Jeanneret, alias Le Corbusier, En Orient, quelques impressions

   « Ainsi depuis des jours nous descendons le Danube. C’est immense et grandiose et nous sommes tout emballés. »

Le grand architecte, peintre, sculpteur, urbaniste franco-suisse Charles-Édouard Jeanneret, alias Le Corbusier (1887-1965)1,  est en séjour d’étude et d’apprentissage contrasté en Allemagne au début de 1910. C’est à Berlin qu’il conçoit, influencé par l’écrivain, peintre et critique d’art suisse William Ritter (1867-1955), féru et grands connaisseur des pays et des cultures d’Europe centrale qui le conseille et lui recommande des personnalités à contacter, son projet de grand « voyage d’Orient ». Il l’appelle aussi son « voyage utile ». Le jeune homme adressera pendant son périple une correspondance à son « guide spirituel » aux tonalités parfois lyriques et rendra compte à celui-ci de ses premières impressions sur le fleuve : « Ainsi depuis des jours nous descendons le Danube. C’est immense et grandiose et nous sommes tout emballés. Et cependant, il n’y a place que pour le sentiment. Rien ne gît dans les lignes mêmes ou les couleurs quoique les unes et les autres soient belles. Mais tout est dans le mouvement et le sentiment de ce fleuve immense. Il en serait d’une aquarelle ici comme d’une aquarelle au bord ou au milieu de la mer. Et c’est rare je crois que de tels sujets puissent être graphiquement beaux… », ou encore : « Je vous écris du bateau, c’est l’heure du couchant. À onze heures nous serons à Belgrade. Nous sommes assis presque toujours à la même place, depuis ce matin de bonne heure. Et le spectacle est si attachant que nos libres restent fermés et que cette pauvre lettre – la seule manifestation active de la journée, – a subi de nombreuses fois des pannes sans fin. Tout, sur ce grand fleuve excite la curiosité, l’admiration, la contemplation. Et puis, tout l’inconnu de ce voyage nous paraît si plein de promesses, ce sera sous un ciel qui déjà s’annonce splendide que, par ma foi, et bien compréhensiblement, on se sent heureux… ».
Le périple dure du 20 mai 1911 au 1er novembre de la même année. Le Corbusier est parti donc de Berlin et reviendra en Suisse à La Chaux-de-Fonds où il doit enseigner à l’École d’art. Il est accompagné d’August-Maria Klipstein (1885-1951), historien d’art suisse, rencontré à Munich et qui partage son enthousiasme pour l’Orient et les voyages.
C’est sous forme de notes illustrées de croquis, d’aquarelles et de relevés que Le Corbusier rend compte de ce qu’il voit et ressent, transcrit ses impressions dont seulement des extraits paraîtront dans un journal suisse, la Feuille d’avis de la Chaux-de-Fonds, de juillet à novembre 1911. En plus de ses croquis et aquarelles Le Corbusier pratique abondamment la photographie et ramènera 500 clichés dont il ne se servira guère pour illustrer ses livres. Il est vrai que pour lui rien ne peut remplacer l’impression du regard et le travail en profondeur du croquis et du dessin. « L’appareil photo est un outil de paresse puisqu’on confie à une mécanique la mission de voir pour vous. Dessiner soi-même, suivre des profils, occuper des surfaces, reconnaître des volumes, etc., c’est d’abord regarder, c’est être apte peut-être à observer, apte peut-être à découvrir… » (Le Corbusier, L’Atelier de la recherche patiente).
Même si elles ne semblent pas être tout-à-fait au même niveau que celles ultérieures du même récit, plus élaborées, consacrées à Constantinople, à la Grèce où à l’Italie, les pages évoquant ses premiers jours de voyage et ses impressions danubiennes, hongroises, serbes, bulgares et roumaines constituent un témoignage unique et passionnant sur le fleuve et ses habitants. Il y décrit quelques-unes des populations riveraines, leurs us et coutumes, le patrimoine architectural des villes, des villages et la beauté colorée des paysages environnants. Le regard de Le Corbusier sait ne rien exclure, il s’ouvre tout entier à l’espace danubien, son champs infini de nuances, de couleurs et de vibrations. Il observe avec acuité, accueille et fouille l’environnement avec une grande curiosité, un enthousiasme étonné, parfois sévèrement critique pour les villes (Vienne, Budapest et Belgrade ne lui plaisent guère) mais la plupart du temps par ailleurs bienveillant et se réjouissant des rencontres avec les villageois quand il a l’opportunité de descendre sur la rive. Son récit est descriptif et coloré de mille et une formes et palettes de détails. Les deux jeunes voyageurs, qui se complètent à merveille pour rivaliser d’enthousiasme et de passion juvénile, savent aussi que cette route fluviale est une ouverture, une promesse ; elle les rapproche de leur objectif principal, les conduit vers cette rencontre initiatique tant désirée « des grandes lignes des mers bleues et des grandes parois blanches des temples – Constantinople, l’Asie mineure, la Grèce, l’Italie méridionale – ». Ils ont l’intense pressentiment que ce voyage d’Orient « sera comme un vase au galbe idéal, duquel sauront s’épandre les plus profonds sentiments du coeur… » Et voilà le fleuve et ses espaces qui ouvre, comme seule le Danube peut l’ouvrir, aux deux jeunes gens majestueusement le chemin de l’Orient : « Ich mein, er müsse kommen von Osten. (Hölderlin, Der Ister) »2

« Nous sommes, nous autres civilisés du centre, des sauvages… »
On ne peut s’empêcher de penser en lisant ces pages de Le Corbusier consacré au Danube en Europe centrale et orientale, à un autre grand périple d’un jeune voyageur solitaire britannique, aventurier érudit et distingué, Patrick Leigh Fermor3, qui va traverser l’Europe centrale et orientale un peu plus de vingt ans plus tard, en 1933, périple qu’il fait à pied dans une Europe à l’aube d’un immense cataclysme. Leigh Fermor se confie lui aussi à son carnet de notes qui deviendra un livre passionnant et au titre évocateur : « De la Corne de Hollande à Constantinople »4. Il semble que ce sont des paysages danubiens d’une grande similarité qui s’offrent aux deux voyageurs. Pourtant, l’histoire de cette période n’épargne guère cette région d’Europe centrale qui voit, quatre années après le voyage de Le Corbusier, le début du démantèlement de l’Empire austro-hongrois et ses peuples s’affronter dans une guerre meurtrière.
Le récit du périple danubien du jeune architecte suisse n’atteint certes pas la merveilleuse et harmonieuse lenteur de cheminement pédestre ni la richesse des rencontres qu’elle engendre et que nous offre « Paddy »5 mais il ne manque pas de réels instants de grâce. Ainsi des visites à Baja la hongroise et à Negotin la Serbe. Dans la description lyrique de cette dernière halte et des musiques tsiganes s’expriment toute la sensibilité et la grande culture musicale de Le Corbusier. Il y a bien là un émerveillement commun à nos deux jeunes voyageurs.

Baja, place Szentháromág

Baja et la Plaine hongroise : « La beauté, la joie, la sérénité se concentrent ici… »
« Ce mercredi matin, le 7 juin. Le grand bateau blanc avait quitté Budapest la veille à la nuit tombée. Aidé par le courant, il avait descendu l’immense voie liquide que marquaient d’un jalon noir à droite et à gauche les deux rives lointaines réunies à l’horizon dans leur fuite infinie. Tous, presque, dormaient : les privilégiés sur les banquettes de velours rouge du fumoir de première classe, les paysans, hommes et femmes, pêle-mêle, avec d’innombrables paquets souvent armoriés de broderies brutales et gaies. Dans le grand ciel, la lune éteignait les étoiles. Je ne connaissais rien des pays que nous traversions parce que jamais personne n’en parle. Et cependant j’avais le sentiment que ce devrait être très beau, très noble. Tu vas rire ! Sais-tu, toi qui te souviens avec émotions de nos après-midi dominicales aux Concerts Colonne, ce qui me poussait à m’enfoncer dans quelque coin de cette plaine dont je ne voyais et ne savais rien ? Les toutes premières mesures de La Damnation de Faust, que je n’ai jamais entendues sans être bouleversé par leur lente et mélancolique majesté… Je ne pouvais dormir pendant cette nuit. Seul j’étais sur le pont supérieur, enveloppé dans mon manteau, devant… un cercueil couvert d’un grand voile noir bordé d’un galon d’argent et deux couronnes de fleurs. Cette symphonie des noirs et des blancs sous la lune et sur ce miroir étincelant, tout cet appareil nautique peint de blanc éclatant, les gueules béantes des ventilateurs, les berges noires, le cercueil sombre faisant une grande tache muette, la silhouette mouvante du capitaine arpentant la-haut sa passerelle, et le seul chuchotement des deux pilotes à la poupe, et, brutalement, tout à coup, ponctuant lentement la route, le coup de cloche sombre de la vigie chaque fois qu’au milieu de l’eau brillait une petite lumière – veilleuse de l’un de ces petits moulins endormis sur le fleuve et dont je te reparlerai –, ce cercueil devant lequel je revenais sans cesse, inquiétant avec son noir suaire et ses deux couronnes de nuit, cette conspiration du silence et de l’horizontalité de toutes les lignes, emplissaient le coeur d’une grande sérénité, troublée parfois d’un frisson d’exaltation, d’une aspiration que des larmes eussent exaucée.

Femmes de Baja

Je questionnais le capitaine, et puis, dès le répit d’un bâillement, plusieurs de ceux qui dormaient indifférents sur le velours cossu des banquettes. J’expliquais mes désirs, disant que j’étais peintre et que je cherchais un pays resté dans son caractère intégral… Les renseignements concordèrent suffisamment pour nous engager, à l’aube naissante, à descendre sur une berge à ras d’eau, à quelque demi-heure de la petite ville de Baja. Le long de la route, dans des pâturages à demi submergés, paissaient de grands boeufs gris   « à l’égyptienne ». Quand nous débouchâmes sur la place, à côté de l’église d’un baroque bien hongrois, nous fûmes bousculés presque par une troupe de pèlerins lamentablement pauvres, portant des étendards barrés de croix, nu-tête, hommes et femmes, psalmodiant pour le repos de leurs âmes, avec une grande lassitude, quêtant quelque obole rare, s’en allant loqueteux vers quelque lieu de sainteté. Déjà nous étions sur le marché grouillant, plus encombré de paysans que de marchandises ; car, dans ces pays – nous le remarquâmes de suite –, il faut une femme ou deux, accroupies toute la journée derrière un petit panier de fruits et de légumes, pour vendre l’équivalent d’une pièce de vingt sous. – Ainsi, de même, rencontrerons-nous souvent au long des routes deux ou trois femmes qui font paître une vache, et, dans les villes, quelque vieille sorcière qui tient à la corde une chèvre et lui fait brouter les herbes poussées entre les pavés. Mais déjà, par-delà les corbeilles de cerises, des légumes et l’étal des bouchers, Auguste avait aperçu des éclats d’émaux, et crié tout comme la vigie de Colomb : « Des pots !! ».

Poteries de Baja photo droits réservés

Il y en avait là d’innombrables, rangés sur le pavé comme des pommes dans un cellier. C’était peu facile de s’entendre avec les marchands ; nous étions à nos débuts dans la pantomime : jusqu’ici, toujours, nous avions trouvé à parler allemand. Les gestes suppléèrent aux paroles et tout alla si bien qu’une demi-heure plus tard, après avoir traversé bien des rues sous un soleil déjà torride, nous arrivions dans ce grenier des Mille et une Nuits où Ali Baba, par bonheur, écorchait quelques mots de la langue de Wilhelm II de Hohenzollern, empereur et prêtre du Bon Goût ; les mains toutes gonflées du travail de la glaise, notre homme gesticulait lentement et sans passion au-dessus de la foule muette et noire de ses vases immobilisés depuis l’hiver dans la pénombre de ces pans de bois vétustes.

« Ils sont admirables ces villages de grande plaine. »
Notre choix fait, nous redescendions l’échelle ; on nous présentait à la grand-mère, qui nous serra longuement les mains ; puis nous visitions les chambres où transparaissait partout ce mauvais goût de bric-à-brac de grande ville qui sera dans la théorie d’Auguste une pierre angulaire, une pierre psychologique ! Enfin ce fut l’atelier où le bonhomme ne travaille que l’hiver, occupé en été par les travaux des champs ; bien simple, bien rudimentaire, cet atelier, mais niché au fonds d’une cour exquise envahie de roses, et où se dresse obliquement, formidable, le grand mât noir arqué qui, s’abaissant, permet de puiser l’eau du puits. La margelle, ami sculpteur, n’est point de pierre ciselé, mais crépie de blanc ; ce sont des fleurs vraies rouges et bleues qui l’ornent dans l’exubérance de leur poussée. – Ils sont admirables ces villages de grande plaine, et tu t’imagines, le grand style. Les rues appartiennent à la plaine, toutes droites, très larges, uniformes, coupées à angle droit, ponctuées infiniment des petites boules des acacias nains. Le soleil s’écrase là-dedans. Elles sont désertes, la vie y est furtive, de passage, ainsi que sur l’immense plaine dont elles sont les déversoirs, les centres vitaux. Ce sont, en quelque sorte, d’énormes coulisses puisque, partout, des murs hauts les ferment.Comprends-en l’unité impressionnante et l’ample caractère architectural : un seul matériau ; un crépi jaune puissant ; un seul style ; un ciel uniforme et les uniques acacias d’un vert si étrange. Les maisons s’y rangent, peu larges mais très profondes, et chacune a son pignon bas, sans toit saillant, posé ainsi qu’un fronton sur l’interminable mur d’où débordent la couronne des arbres, les pampres des treilles et les rameaux des roses grimpantes qui emplissent d’enchantement les cours terrées là derrière. Ces cours, conçois-les comme une chambre, la chambre d’été. Puisque les maisons s’appuient toutes à égale distance sur le mur de clôture, et que sur une seule façade s’ouvrent les fenêtres, derrière une arcade, chaque maison a ainsi sa cour, et l’intimité y est aussi parfaite que dans ces jardins des pères de la Chartreuse d’Ema où nous nous sentions, t’en souviens-tu, envahis par le spleen. La beauté, la joie, la sérénité se concentrent ici, et un large porche en plein cintre, fermé d’un huis vernis de rouge ou de vert, ouvre sur le vaste dehors ! La treille construite avec des lattes fait une ombre verte, les arcades blanches, du confort, et les trois grands murs de chaux blanches, repris chaque printemps, un écran aussi décoratif que les fonds des céramiques persanes. Les femmes sont très belles ; les hommes très propres. On se vêt avec art : soie fulgurante, cuirs incisés et polychromés, chemisettes blanches serties de broderies noires ; les jambes nerveuses et les petits pieds nus sont d’une peau fine et brune ; les femmes se meuvent avec un balancement des hanches qui fait se déployer comme la pupe d’une bayadère les mille plis des robes courtes où les fleurs de soie allument sous le soleil des feux d’or. Ce costume nous ravit ; les gens s’opposent et s’harmonisent aux grands murs blancs et aux corbeilles fleuries des cours ou donnent par instantanés aux rues si distinguées une complémentaire étrangement heureuse. À te décrire tout cela, j’en reviens à ma comparaison de tout à l’heure, me ressouvenant d’un grand panneau d’Ispahan, copié autrefois au Louvre, où des petites femmes vêtues de bleu constellé de jaune strié de bleu, se laissent vivre dans un jardin : le ciel est blanc ; animant toute la surface, un arbre étale des feuilles jaunes ; son tronc bleu ciel s’épanouie et ses branches portent des fleurs blanches et des grenades vertes. Les fleurs dans la prairie très verte sont noires et blanches, et leurs feuilles jaunes et bleues. La joie jaillit, surprenante, de ce décor unique. Tu sais si ce panneau m’enthousiasma ! Et c’était ainsi chez le potier de Baja et chez ses voisins, derrière le haut mur tranquille percé d’une grande porte ronde pour les chars et d’une très petite pour les gens ; celle-ci embouche directement l’arcade. Seuls sur la rue toute ponctuée des petits acacias en boules vertes, entre l’exubérance des treilles et des roses grimpantes, se posaient calmement et se faisant face d’un bord à l’autre les triangles jaunes des pignons bas. Je te dis, Perrin, que nous sommes, nous autres civilisés du centre, des sauvages, et je te serre les mains. »

Le Danube : « Sur la carte, un fleuve colossal… »
L’Orient-Express ne s’attarde pas. Il traverse les pays, mugissant, soufflant à peine quelques minutes au triste séjour des grandes gares – insensible aux beautés naturelles qui le coudoient ou le dérange. Il faut même se résigner, avec lui, à l’aller comme au retour, à ne voir jamais, dans la plaine où coule la Maritza, s’élever sur la colline d’Andrinople le Gloria Deo de ses trois incomparables mosquées. Nous renonçons à l’Orient-Express. Sur la carte, un fleuve colossal coule des Alpes à la mer Noire ; il roule pendant des jours à travers des plaines qu’on nous dit presque désertes et qu’il inonde toujours. – Sur la carte, les traits rouges des voies ferrées n’approchent pas les méandres bleus, sauf ici et là où ils les traversent. Pour assurer sur le parcours du Danube le transit des voyageurs et des marchandises, de grands bateaux à roues blancs, ont été construits ; ils descendent et remontent le fleuve, quotidiennement pendant l’été, plus rarement l’hiver.

Bateau à vapeur hongrois au débarcadère de l’île d’Ada-Kaleh dans les Portes-de-Fer. Il est possible que l’architecte et son compagnon soient descendus pour visiter l’île mais son journal n’en fait pas mention.

L’installation à bord est très confortable. L’avant formé d’une cale, dortoir et restaurant ne font qu’un, sert de deuxième classe, complété d’un fumoir et d’un pont découvert, balayé par des vents terribles. La machinerie sépare de la première classe. C’est dans exhalaisons fétides d’huiles brûlées que s’entassent les paysans avec leur inconcevables colis ; hommes frustes, vêtus à la mode ancestrale, ils goûtent ainsi les prémices d’une civilisation européenne parée à leurs yeux de tant d’attraits, qui les fascine et va les bouleverser. Nous verrons leurs attifages changer avec les frontières – Autriche, Hongrie, Serbie, Bulgarie, Roumanie. Cela variera des broderies éclatantes de la « puszta » à celles sombres et drues de la Serbie, des fourrures blanches aux fourrures noires, des laines blanches serties de noir à celles naturellement brunes ainsi que les fournissent les milliers de troupeaux peuplant le Balkan. Parfois, on voit des hommes sauvages, couverts de carreaux d’étoffe maintenus sur leur corps dans un réseau de ficelles : le déshabiller quotidien leur serait pénible ; ce sont eux qui gîtent avec les moutons et les chevaux sous les étoiles, dans la grise « puszta » ou sur l’aride Balkan. – La première classe de nos grands bateaux est fort bien. Velours rouges partout, bon goût, fleurs sur les tables du fumoir. Et sur le pont très vaste, en groupe, des bancs confortables, des rockings, sous une grande tente protectrice. On mange, on boit à bon compte. Le prix du trajet, insignifiant ; nous payons dix francs un billet d’étudiant, de Vienne à Belgrade en deuxième classe. Mais, aussi riches que gueux d’Espagne, nous nous résignons difficilement à l’inconfort de la proue. À chaque fois que nous remonterons sur un bateaux, nous raconterons cette simple histoire à l’homme galonné qui commande : « Pardon, mon capitaine, la première classe est outrageusement plus chic que la deuxième ; il nous semble qu’en tant qu’étudiants… » Et il leur semblera aussi, à ces gentlemen galonnés, qui Viennois, qui Magyar, qui Roumain. Et c’est ainsi que nous descendions le Danube pour quelques francs, en rocking-chair sous une tente protectrice, et sur les velours du fumoir !

L’embarcadère de Kaisermühle à Vienne peint par Emil Jacob  Schindler (1842-1892), vers 1872. Il est possible que Le Corbusier et son ami se soient embarqués à cet endroit.

On embarque à 10 heures du soir, dans un coin de banlieue viennoise, avec une foule de paysans chargés de sacs et de paniers désireux comme nous de profiter de cette nuit gratuite offerte par la Cie car le départ n’aura lieu que le matin. Ces gens-là ont billet de troisième classe : ils vont s’entasser les uns contre les autres, à côté, dessus et dessous leurs ballots, pour se tenir chaud sur ce pont ouvert à tous les vents. Nous ne jouissons pas, cette première nuit, des velours déjà cités. Les bancs, où vite l’on s’étend, sont de toile cirée. D’autres voyageurs arrivent qui voudraient bousculer : on dort profondément. Ils se vengent ; toute la nuit presque, ils taperont le carton, en accompagnant le bruit des poings sur la table des interjections d’usage en ce jeu. Les cigares feront un brouillard insupportable aux yeux autant que la lumière laissée allumée. Et puis il y aura un vieux bonhomme enrhumé qui toussera sans arrêt et s’obstinera toutes les cinq minutes, à poursuivre, tout jurant, une vermine imaginaire. Il est des gens aux idées préconçues ; l’Europe crée pour l’Orient des légendes sur ce thème, et veut ainsi que tout soit sale en ce pays où c’est en somme bien propre. Auguste même délire parfois la nuit, parti en guerre contre des bestioles invisibles.

Guide à l’intention des voyageurs de la Compagnie Impériale et Royale de Bateaux à Vapeur sur le Danube (D.D.S.G.), fondée à Vienne en 1829

Les voyageurs respectables montèrent à bord à l’aube, et le bateau fila contre un vent violent vers Budapest. Que dire de cette traversée, moi qui ne sais pas écrire ? Tout au plus subis-je pâte peu sensible encore des empreintes larges mais imprécises, comme celles qu’en leurs formes enfantines nous transmettent ces terres cuites que firent il y a des milliers d’années des peuples jeunes, en ces terres d’où j’écris. Il faut, pour évoquer, avoir dominé son sujet. Je fus, moi, subjugué et écrasé. Les impressions je le confesse furent énormes, inattendues. Lentement elles me saisirent. Cette course de trois jours vers Bucarest, nous la fîmes en quatorze. Nous demeurâmes sur le pont, toujours à regarder un spectacle sans cesse uni mais variant peu à peu ; nos livres sont restés clos sur nos genoux. Ce fut un grand bonheur, une sereine joie. Qu’on me pardonne ces quelques lignes, pâles incapables.
Le flot sale de la grande ville devient bientôt nacré, puis bleu. On valse délicieusement sur le straussique « Danube bleu ». J’avais cru donc à un bleu de lessive : ce fut une nacre liquide qui poussa jusqu’à l’opale, au soir. On descendait sur l’écoulement rapide de ce flot immense. En imagination je remontais le fleuve au-delà des Alpes et me souvenais d’un soir où, partant pour Berlin assez angoissé, je subis une vision lancinante : d’un cimetière qui m’avait souri accroché au mont de Donaustauf, non loin de Ratisbonne, c’était l’immobilité absolue d’un grand serpent rouge vautré au plat de la plaine brune envahie par la nuit. Tant de calme m’avait fait mal.
En imagination, de nouveau, je descendais le fleuve dans la direction indiquée par la proue du bateau. Belgrade gisait à son coude, porte magique de l’Orient. Venaient ensuite les échos tragiques du défilé de Kasan6, saignant des combats séculaires. Les « Portes de Fer », c’étaient les cohortes carrées où s’étaient dressées les « aigles » de Trajan7. Je la voyais, cette Voie sacrée, se pâmer dans l’or des blés roumains où le ciel s’anéantit dans la lumière et où le bruit s’est tu à jamais. Et plus bas, c’était le don entier de ces flots à l’Orient. Et je suivais, troublé, ces péripéties qui allaient être miennes.

… C’est une solitude incroyable. Pendant des heures on ne voit rien à droite, à gauche, qu’une horizontale d’arbres tout petits dans l’éloignement et bleus sous la lumière. Le flot les atteint et les noie. Des fjords semblent s’ouvrir, mettant du ciel dans ce peu de terre. Fantôme blanc, notre bateau nage dans un élément insaisissable. Comment différencier ce ciel du flot qui l’absorbe ? Toute vie n’est plus qu’au ciel : drame des nuages que le flot répète, ânonnant à travers le voile de ses vagues.

Pas une maison. Pas de bateau qui remonte. Parfois, cependant, un imposant remorqueur et ses satellites, dans leur noire marche solennelle. On touche cependant, ici et là, un petit ponton, une cahute pour le veilleur. Une route s’enfuit, poussant vers la grande « puszta ». Des équipages attendent au ponton avec des coursiers ardents et des cochers qui appartinrent une fois aux hordes d’Attila, Magyars fiers et chamarrés. Ils enlèvent leur attelage ; la vie se perd avec eux dans un tourbillon de poussière. Le silence est revenu.

Solitude encore. En plein milieu du fleuve, une file de moulins, construits sur des bateaux amarrés, tout petits moulins, charmants, clos comme une arche ; ils sont flanqués d’une grande roue plus épaisse que haute, bâtie de cerceaux légers munis de palettes grises, grises comme l’arche, du reste, dans le gris lumineux du paysage. Ils reportent à la Chine, ces petits moulins fins comme des vanneries délicates.

Il existait de nombreux moulins sur le Danube à la hauteur de Baja (Hongrie)

… Dans la matinée, une roche épique, sphynxique, était apparue. Sur sa tête formidable, une longue colonne portait une Vierge, tandis que son dos de ras gazons crus se hérissait de rêches plaques brunes perforées, reste d’antiques murailles et de furieux donjons. Presburg8 avait élevé sur un mont le cube de sa forteresse. Puis cette guerrière apparition s’était effondrée dans le bleu et gris de la plaine. La « puszta » de nouveau s’étendait indéfiniment.

… Il me semble être sur quelque fleuve Amazone, tant les rives sont lointaines, et leur futaie inexplorable. Les petits nuages ronds de l’après-midi ouvrent des yeux vaguement blancs. Il n’y a maintenant plus rien à voir qu’une horizontale ; les méandres la rendent continue d’un bord vers l’autre !

… Si j’étais pêcheur ou marchand au long de ces rives, religieusement je taillerais dans le bois, quelque peu sur un mode chinois, un dieu qui serait ce fleuve que j’adorerais. À la proue de ma barque, regardant vaguement devant lui, souriant, je le dresserais rien moins qu’au temps des Normands. Ma religion, cependant ne serait point de terreur : sereine mais surtout admirative.

… Esztergom apparut, silhouette étrange : un cube et une coupole portée sur beaucoup de colonnes. De loin, chacun devine une merveille. Cube où se meut un rythme admirable et que les monts naissants présentent comme une offrande sur cet autel qu’ils lui font.

Esztergom

… Enfin, à l’heure où tout s’abandonne à la poésie, sous un ciel vert, ce fut dans le fleuve un immense éventail de lames noires et de lames d’or, dans de grandes ondes diluées de rose ; et, surgissant, des monts nous entourèrent, aux profils volontaires. Évocation violette d’une Grèce que nous augurions ainsi faite, mais plus architecturale encore. Car les monts y seront de pierre, et l’éventail, ce sera la mer…

Nous descendîmes à Vác, gîtant tendrement dans les feuillages d’acacias. Il ne convenait point à Budapest de terminer cette journée inoubliable. À midi, le lendemain, on étouffe dans la plaine. Un train de banlieue nous roule lentement vers Budapest. Des paysans endimanchés l’emplissent. De beaux types, les hommes ; jeunes, nerveux, vêtus de drap noir luisant, suivant une coupe collante. Ils portent des roses à la boutonnière, trois, quatre à la fois, ou sur leur chapeau. Les femmes sont brunes, comme d’une matière dure, énergiques. En gamme mineure, leur costume. Elles ont aussi des roses à la main, de chair, de sang, d’ambre ou d’albâtre. Cela peint sur le noir de leurs tabliers, des panneaux tant décoratifs comme on en voit dans les musées historiques, art de riches paysans au XVIIIe siècle.

Budapest
Pourquoi parlerais-je de Budapest puisque je ne l’ai pas comprise, puisque je ne l’ai pas aimée ? Elle me parut comme une lèpre sur un corps de déesse. Il faut monter sur la citadelle pour voir l’irréparable de cette ville manquée. Autour de soi, c’est un vibrant organisme de monts, palpitant. Un épanchement généreux de fluide nacreux monte lentement de la plaine. Le Danube encercle les monts, les condense en un puissant corps qui regarde en face l’étendue sans bornes. Mais sur cette plaine s’étend une lente fumée noire où disparaît le réseau des rues. Huit cent mille habitants se sont rués là en cinquante ans. Et le désordre, sous des formes pompeusement trompeuses, a rendu cette ville suspecte. D’aucuns admirent l’immensité des bâtiments publics. Je ne le puis, choqué d’emblée par l’étalage de styles divers et opposés. Ils bordent le fleuve mais ils ne s’entendent pas pour lui faire un cortège harmonieux. Sur la hauteur, un palais monstrueux s’accote à une église ancienne restaurée récemment.

Budapest, 1933

Cependant, sur ce même mont, plus près de la citadelle, des masures anciennes sont comme une floraison parmi les acacias. Demeures simples, elles s’unissent par des murs d’où jaillissent les arbres. Elles naissent naturellement sur ce terrain mouvementé. Nous sommes restés des heures sur ce mont paisible à guetter s’allumer sur Taban envahi par la nuit les petites lumières des veillées. Le calme était grand. Tout à coup s’éleva une lente et ineffablement triste mélopée. C’était un saxophone ou un cor anglais ; j’écoutais avec plus d’émotion qu’on entend le berger flûter son vieux chant quand Tristan se meurt9. Étrange consonance grandiose dans la nature assoupie.

Savez-vous, lecteurs, que mon beau grand Danube fut mutilé par un « typo » et des ciseaux10 ? Ses petits moulins gris m’avaient impressionnés grandement, la nuit où nous descendîmes de Budapest à Baja. Il y avait eu sous la lune un complot grandiose de silence, de noir et de blanc et d’immuabilité ! La vigie avait ponctué le silence d’un son de cloche tragiquement seul, chaque fois qu’était apparue très loin la lumière d’une lanterne suspendue au-dessus des flots… De cela, les ciseaux du rédacteur en chef de la Feuille d’avis de La Chaux-de-Fond vous ont laissé voir un niais enroulé napoléonesquement dans un manteau, debout sous la lune et la bise, seul devant un cercueil ! Et même, il avait manqué le « être ou ne pas être » qu’en de telles circonstances on eût pu débiter.

Et puis que j’en finisse avec ce « typo » ! Les cours de Baja vous offrirent la sensation désagréable d’une description incohérente, incompréhensible ! Pauvres cours ! Enlevez à un homme sa tête, un bout de torse, une jambe, et faites-en un portrait ! Des rues de Baja, grands chenaux ouverts sur la plaine, on en fit des « diversions » à cette plaine, alors qu’il en fallait faire les « déversoirs ». Les ciseaux, je le sais, agissaient bienveillamment, visant à l’épuration d’un style incertain. J’ai reconnu leur intention charitable, mais je leur ai dit merci. Car, permettez encore ceci, lecteurs que je lasse : je ne vous offre pas de la littérature, puisque je n’ai jamais appris à écrire. Ayant éduqué mes yeux au spectacle des choses, je cherche à vous dire avec des mots sincères le beau que j’ai rencontré. Et mon style est trouble, comme est trouble encore ma compréhension des choses.

Le « typo », le premier jour, voulut m’éviter la colère d’un oncle ! Avec ça qu’un de mes oncles se serait froissé de ce que je vous ai avoué nos différences de vues ! Le « typo » voulut donc, en ce premier article, qu’un ami fût persuadé de ma déformation de pensée et non pas un oncle. Mais c’était un oncle, et ainsi cela devenait plus plaisant. S’il fallait passer sa vie entière sans jamais chicaner quelque peu ses proches, ce serait s’attirer leur vengeance à l’heure même du testament, à cause de tant d’indifférence !
Enfin, je voudrais encore qu’on lise, dans les paragraphes consacrés aux poteries populaires, que la couleur en est souvent symbolique et non pas toujours. ‒ Me revoici parlant poterie ! Fatale inclination qui m’éloigne de ma route ! Pour quitter Charybe, je tombe en Scylla ! – et nous continuerons à descendre le Danube entre Baja et Belgrade :
L’onde continue à mordre les prairies étendues bien loin, perforées de flaques d’eau et parsemées d’énormes sphères grises – osiers géants fichés sur des troncs d’un diamètre tel, et si tourmentés, qu’on les croirait plutôt des rochers. – Des chevaux peuplent ces étendues que des troupes d’oies enneigent. – Toutes choses se retrouvent en une ligne horizontale sur laquelle elles s’accumulent et se juxtaposent, en laquelle elles se confondent. C’est comme en géométrie, un plan vu par la tranche. Ce plan, c’est la « puszta » sans bornes avec son grouillement de vie.

Quelques hérons s’élèvent lourdement et évoluent, présentant les phases décoratives gravées avec tant de vérité sur les bois japonais. – Rarement, pas très haut, un aigle passe.

On s’échauffe bien, à un moment, à propos d’esthétique : un étudiant architecte de Prague, rencontré la veille, multiplie l’anathème contre quelques ponts de fer jetés hardiment sur l’eau. C’est chaque fois le même type : une longue poutre rigide et tout ajourée, chef d’oeuvre de légèreté et de technique. Et parce qu’il s’imagine l’atmosphère du bureau dans lequel furent calculés ces fers et ces boulons, notre homme ne veut leur accorder que du mépris. Nous défendons la belle technique moderne, et disons tout ce que lui doivent les arts d’expressions plastiques nouvelles et de réalisations hardies, et le champ splendide qu’elle offre aux bâtisseurs, dès lors affranchis des servitudes classiques. La Halle aux machines de Paris, la gare du Nord comme celle de Hambourg, les autos, les aéroplanes, les paquebots et les locomotives nous paraissent des arguments décisifs. Mais l’homme demeure courroucé ; il regrette la feuille d’acanthe et le Poséidon en fonte de fer, sur ces poutres longues qui filent comme un express et ne retiennent l’esprit ni ne le dérangent plus longuement.

… Dans la nuit, on signalera Belgrade. Et deux jours entiers nous nous désillusionnâmes – ô combien fortement, combien définitivement ! Ville incertaine, cent fois plus que Budapest ! Porte de l’Orient, l’avions-nous imaginé, et grouillante de vie colorée, peuplée de cavaliers étincelants, chamarrés, portant l’aigrette fine et chaussés de bottes laquées !

Belgrade, vue de Kalemegdan

Capitale dérisoire ; pire : ville malhonnête, sale, désorganisée. Une situation admirable, du reste, comme Budapest. Dans une retraite, un musée ethnographique exquis, avec des tapis, des costumes…et des… pots, de beaux pots serbes, de ceux que nous irons chercher au haut du Balkan, vers Knajewatz.

On s’y rend par un petit chemin de fer belge, vertigineux d’insécurité, accroché au long de la frontière bulgare. À côté même de cette voie, dans le même ravin, on bâtit une nouvelle ligne « dite » stratégique. Elle est sous les coups directs des fusils bulgares, et elle supprimera dans une année l’exploitation de la ligne belge. L’ingénieur français qui nous raconte cela, occupé au percement d’un tunnel, pleurerait bien devant un tel non-sens.

« C’est une blague, le défilé de Kazan… »
On continue à pied et en carriole. Idéale, la campagne serbe ! Les routes embaument la camomille. Les blés agitent la plaine et puis, sur les hauts plateaux, les infinies cultures de maïs font sur le violet noir des terres une arabesque expansive, indolente et pleine de lassitude. – Le cimetière de Negotin est un type du genre. Il faudra aussi parler de cimetière, mais attendons Stamboul.

–… C’est une blague, le défilé de Kazan – un « blutage » de mots sonnants. Un ami m’écrivait cet hiver à Berlin : « Et ça ne valut pas d’avantage, malgré le ciel qui s’était fait noir et plein de foudre. »

Ada-Kaleh, île turque des Portes-de-Fer

– Portes de Fer ! nous ne vous trouvâmes pas, ou plutôt, nous ne sûmes pas vous faire revivre ! Une digue moderne et bien ratée vous est un stigmate flagrant du philistinisme d’un technicien sans âme, et vous êtes privées à jamais du privilège d’être évocatrices ! Trajan a gratté quelque peu vos rochers et taillé – oui – une fort belle inscription.11

« Le seul signe de vie, c’est le déferlement tourmenté du fleuve qui bat, ce matin, hérissé de crêtes d’écume, des rives austères et muettes… »
Et le Danube fut tout autre en sortant de là : violent, brun, agité. C’est la Bulgarie. Vis-à-vis, des dunes aussi ; nues et brunes, ou bien la plaine inondée : c’est la Roumanie. Le silence et la solitude s’obstine autour de cette âme tragique soulevée de houle. Avant le coude de Belgrade, c’était si serein, si bleu ! Ici, seulement des croupes rondes et parfois effondrées de terre jaune qu’un gazon, par place, s’essaye à recouvrir. Pas un arbre, pas un arbrisseau : l’aridité dans tout son grandiose. Point de maisons. Le seul signe de vie, c’est le déferlement tourmenté du fleuve qui bat, ce matin, hérissé de crêtes d’écume, des rives austères et muettes. Un mamelon tout-à-coup se meut et s’écroule. On pense à quelque subite avalanche, à quelque glissement du sable brun : ce sont des moutons en grands troupeaux qu’un berger – point noir sur le ciel – pousse devant lui.

Dans quelque oasis, au giron de deux ou trois dunes opposées, se terre un village. Des toits violacés et des façades fraîchement repeintes disparaissent sous les acacias.

C’est le quatorzième jour depuis Vienne ; au soir, nous serons à Bucarest.

Nous ne reverrons plus le grand fleuve, notre nouvel ami. Nous le traverserons pendant quelques minutes, dans huit jours, pour passer en Bulgarie, et, pointant sur le passage du Schipka, nous descendrons résolument vers l’Orient.

Nous nous étions arrêtés à Negotin, en Serbie, dans la cour d’une auberge enclose de murs blancs et couverte d’une treille.

L’ombre est verte sur les nappes. Alentour, le soleil de midi grille la plaine. Une trentaine de convives, bourgeois de petite ville perdue, fêtent une noce et observe un calme ennuyé. Quelques discoureurs essayent bien de temps à autre un toast sans verve. Un bonhomme, gras et sanguin, harangue cependant avec virulence et roule des yeux furibonds jusqu’à ce que s’exprime l’approbation en bruits divers circonstanciés. Mais des Tziganes sont là, dix ou quinze hommes, groupés au haut de la table. Ils jouent et chantent presque sans arrêt une musique étrange. Nos oreilles s’habituent difficilement à ces assonances et à ces rythmes nouveaux ; l’éducation musicale occidentale se restreint trop à nos propres créations ; et encore les concerts ne nous révèlent-ils que peu celles-ci – une moyenne reçue, de bon ton, rien de trop neuf et rien aussi de la musique d’autrefois.

« Notre Beau Danube se déifie en le chant et le jeu des Tziganes. »
Cependant, la cour s’emplit de sons, et après quelques quarts d’heure, me voici captivé entièrement et enthousiasmé. mes souvenirs de la « Chapelle russe » s’éveillent. Il y avait eu là des combinaisons nouvelles, infiniment plus décoratives – puissantes comme le sont les soprani suraigus, des choeurs de femmes et des voix de tête, et des chorals de petits enfants. Ce sont aussi ici des timbres nouveaux, non à cause de leurs instruments semblables aux nôtres, mais à cause de leur combinaisons rythmiques et harmoniques. Et puis c’est un symbolisme musical que nous ignorons, impossible chez nous en période d’individualisme. Ainsi que par les Slavianski d’Agréneff nous avions senti les fleuves immenses et lents rouler sur les steppes sans bornes, ainsi entends-je à Negotin la voix du dieu que j’eusse adoré sur ma barque ; le grand Danube et la  « puzta » qui le baise, lui, le dominateur serein. Ou plutôt ce sont les hymnes à ce dieu, les soupirs, les langueurs et les soubresauts violents de son peuple campé sur ces terres immenses qui poussent à la mobilité, au vagabondage sans fin, à la liberté jalouse, outrancière, intégrale – et qui éveillent en chaque âme le sentiment d’une grande dignité. Un peuple chante, accroupi près des cendres d’un foyer dans les crépuscules rose vert et bleu, et se livre à l’âme brûlante qui l’agite. Et cette plaine, ces steppes et ces fleuves, qui n’éveillent que le sentiment des choses sans en permettre la perception, ne pouvaient s’exprimer que par la musique, l’art de subjectivité et de rêve.

Notre Beau Danube se déifie en le chant et le jeu des Tziganes. La forme est celle d’une  « csardas » hongroise – des violons des celli et des contrebasses, mais pas de diaboliques cymbalons. Le chef, debout, barde populaire, chante le chant de son peuple. Il invente des groupes, suivant l’émotion qui l’agite ; les éléments en sont séculaires. Rien de fixé d’avance. Il dit son credo, et les autres se lamentent ou se pâment, ou éclatent en cris, fidèles à sa pensée. Un seul frisson secoue cette poignée de sensuels.
La voix solo raconte une douce pensée – ou bien c’est la corde de mi toute seule. Tout d’un coup, le bloc s’ébranle et un cube de musique en sort ; toutes les voix partent à l’unisson et les instruments ornementent le fond de pizzicati ou d’arabesques serpentines. – Le barde récite une nouvelle pensée qui émeut la « csardas » ; et tous écrasent des pleurs sur les cordes sombres. – Il chante seul, le barde, un rêve   d’espérance ; et la joie surgit comme une tour formidable entourée de flamboiements d’acier, de cliquetis d’armes sous le soleil glorieux… Mais voici que le grand fleuve déborde ; la grave voix secoue de frissons les grasses cordes des contrebasses ; tandis qu’une voix solo monte comme une élégie, la nuit tombe toute bleue ; l’horizontale infrangible sépare en les unissant, bien loin, le Terre bourdonnante et le ciel illuminé d’étoiles… Le barde seul est debout. Tout s’est fini sur une géométrie grandiose. Bach et Haendel ont atteint les mêmes hauteurs, et les italiens du XVIIIe aussi. Les hymnes ont été comme de grands carrés posés ainsi que des tours. Et des murailles crénelées où courait une arabesque les ont reliées. Justement la veille, au matin, nous avions vu au bord du fleuve vingt-six tours carrées flanquant un grand mur sévère.

Le rubis des flacons qu’on vide dans la cour de l’auberge est exquis, provenant des ceps bordelais soignés sur la colline par des spécialistes français. Les artistes aussi, ces viticulteurs qui permettent à l’homme de se verser dans l’estomac des coins de paradis tout entiers ; ce qui fait, il est vrai, un peu divaguer et marcher de travers. Mais aussi, il n’y a que les bêtes pour marcher droit toujours, et ne jamais sortir de leur sens !

À ces deux qui se marient, on ne joue pas de la musique de Moulin rouge. Bravo ! – Mais ces gens qui les entourent (parents, amis), fâcheux ou indiscrets, ont eux-mêmes, me semblent-ils, le sentiment de leur inutilité en ce lieu. Ils usent beaucoup du rubis des flacons pour secouer leur malaise ; ils veulent se sentir gais en un jour qualifié « de fête » – ou s’enfoncer dans une torpeur rassurante. J’ai aussi bu mon compte du petit vin de Negotin. Et, perdu dans quelques rêveries, je sens un drame psychique unir ces six êtres – un homme, une femme, deux mères, deux pères – dans cette cour où les Tziganes laissent parler la race, le grand peuple des morts à travers les chansons séculaires.

Les Tziganes élèvent pour les époux leurs voix lourdes de pensées ; et leur musique creuse une fosse devant les fâcheux qu’ont attablés ici des us ridicules. Je voudrais les voir au diable, ces importuns ! Je voudrais voir ces deux mères auxquelles un fils et une fille sont enlevés, et ces deux pères qui, ainsi qu’au temps des patriarches, concluent une alliance et unissent leurs souches, et ces époux qui vont recevoir l’ultime don, je voudrais les voir ne parlant pas, mangeant quelques mets légers, évitant les embûches des vins sournois, assis en une pièce blanche dont les murs seraient nus. Là, s’élèverait la mélopée de la plaine immense proclamant l’immuabilité, et la voix du fleuve disant l’éternel mouvement. Les grandes strophes rempliraient la chambre blanche et nue, et la sève de la race pénètrerait la sensibilité des coeurs. Quand le dessin des lignes mélodiques se serait résolu, je voudrais voir les deux mères s’en aller en unissant des larmes de joie et de regret, et les deux pères citant le passé parler de l’avenir. Et je voudrais que restent seuls en la salle blanche et nue, ces deux êtres qui, au cours des jours passés et à venir, ne compteront point une minute équivalente à celle-là !

Auguste extrayait toujours le rubis des petits flacons. Mais, chose étrange, il le supporta mal, et fut malade le soir ! »

Le Corbusier, Voyage d’Orient, 1910-1911, Le Danube

Eric Baude pour Danube-culture, mis à jour juin 2023

Notes :
1 Il ne prendra le pseudonyme de Le Corbusier qu’en 1920, pour signer des articles dans la revue L’esprit nouveau. Il l’adoptera ensuite pour tous ses travaux à l’exception de ses peintures.
2 « Il devrait venir de l’Est… », Hölderlin, L’Ister, poème
Patrick Leigh Fermor (1915-2011), écrivain voyageur britannique, ancien officier des Services spéciaux de l’armée britannique qui partagera sa vie entre la Grèce et l’Angleterre.
4 Patrick Leigh Fermor, Dans la nuit et le vent, À pied de Londres à Constantinople, Éditions Nevicata, Bruxelles, 2016, traduction et préface remarquables de Guillaume Villeneuve.

5 surnom de P.L. Fermor
6 Défilé des Portes de Fer, créé par le Danube en séparant le massif des Carpates de celui des Balkans.
7 L’empereur romain Trajan a fait tailler dans le rocher sur une partie du défilé une route pour ses armées lors de ses campagnes contre les Daces.
8 Nom allemand pour Bratislava
9 Solo de cor anglais dans l’opéra du même nom de Wagner
10 Le Corbusier se rebelle contre les « ciseaux du rédacteur en chef de la Feuille d’avis de La Chaux-de-Fond »  qui refuse de publier l’intégralité de ses récits.
11 La plaque se trouve toujours sur la rive gauche du Danube dans le défilé des Portes-de-Fer

Sources :
Le Corbusier, Voyage d’Orient, 1910-1911, Introduction de Marc Bédarida, Essai de Stanislaus von Moos, Éditions de La Villette, Paris, 2011
Le Corbusier, Voyage d’Orient, Carnets, Electra, Milan, 1987
Le Corbusier, L’Atelier de la recherche patiente, Éditions Vincent Fréal, Paris, 1960

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