Le fleuve Prout (Pruth), Voltaire et la Russie

« La Moldavie et la Valachie devaient secouer le joug des Turcs. Ces pays sont ceux des anciens Daces, qui, mêlés aux Gépides, inquiétèrent longtemps l’empire romain : Trajan les soumit ; le premier Constantin les rendit chrétiens. La Dacie fut une province de l’empire d’Orient ; mais bientôt après ces mêmes peuples contribuèrent à la ruine de celui d’Occident, en servant sous les Odoacre et sous les Théodoric.
Demetrius Cantemir avait obtenu la Moldavie. On faisait descendre ce voïvode Cantemir de Tamerlan, parce que le nom de Tamerlan était Timur, que ce Timur était un kan tartare : et du nom de Timurkan venait, disait-on, la famille Kantemir.
Déjà le vizir Baltagi Mehemet avait passé le Danube à la tête de cent mille hommes, et marchait vers Yassi le long du Pruth, autrefois le fleuve Hiérase, qui tombe dans le Danube, et qui est à peu près la frontière de la Moldavie et de la Bessarabie.
Tandis que l’armée ottomane passait le Danube, le czar avançait par les frontières de la Pologne, passait le Borysthène [Dniepr] pour aller dégager le maréchal Sheremetof, qui, étant au midi d’Yassi sur les bords du Pruth, était menacé de se voir bientôt environné de cent mille Turcs et d’une armée de Tartares. Pierre, avant de passer le Borysthène, avait craint d’exposer Catherine à un danger qui devenait chaque jour plus terrible ; mais Catherine regarda cette attention du czar comme un outrage à sa tendresse et à son courage ; elle fit tant d’instances que le czar ne put se passer d’elle : l’armée la voyait avec joie à cheval, à la tête des troupes. Elle se servait rarement de voiture. Il fallut marcher au delà du Borysthène par quelques déserts, traverser le Bog, et ensuite la rivière du Tiras, qu’on nomme aujourd’hui Niester [Dniestr] ; après quoi l’on trouvait encore un autre désert avant d’arriver à Yassi sur les bords du Pruth. Elle encourageait l’armée, y répandait la gaieté, envoyait des secours aux officiers malades, et étendait ses soins sur les soldats.

Aubry De La Motraye (vers 1674-1743),  plan de la campagne du Pruth (ou guerre russo-ottomane de 1710-1711) au cours de laquelle l’armée ottomane, sous le commandement du grand vizir Baltaci Mehmet Pacha, encercla une armée conjointe moldave et russe dirigée par Pierre le Grand et la contraignit à se rendre. Publié dans « Voyages à travers l’Europe, l’Asie et une partie de l’Afrique », 1723-1724

Le vizir demanda longtemps qu’on lui livrât Cantemir, comme le roi de Suède s’était fait livrer Patkul. Cantemir se trouvait précisément dans le même cas où avait été Mazeppa. Le czar avait fait à Mazeppa son procès criminel, et l’avait fait exécuter en effigie. Les Turcs n’en usèrent point ainsi ; ils ne connaissent ni les procès par contumace, ni les sentences publiques. Ces condamnations affichées et les exécutions en effigie sont d’autant moins en usage chez eux, que leur loi leur défend les représentations humaines, de quelque genre qu’elles puissent être. Ils insistèrent en vain sur l’extradition de Cantemir. Pierre écrivit ces propres paroles au vice-chancelier Schaffirof :

« J’abandonnerai plutôt aux Turcs tout le terrain qui s’étend jusqu’à Cursk : il me restera l’espérance de le recouvrer ; mais la perte de ma foi est irréparable, je ne peux la violer. Nous n’avons de propre que l’honneur : y renoncer, c’est cesser d’être monarque. »

Voltaire, Histoire de l’Empire de Russie, « Campagne du Pruth »

Le Pruth dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert

(Géog. mod.) le Hieracus de Ptolémée, ou le Geracus d’Ammien Marcellin, rivière de la Dacie, est selon Mrs. de Valais et Cluvier le Pruth des modernes, rivière de Pologne, qui a sa source dans les montagnes de la Pocutée ; elle traverse la Moldavie, et va se perdre dans le Danube, un peu avant qu’il se jette lui-même dans la mer Noire.
C’est sur le bord du Pruth que le Czar Pierre en 1711, vit tout d’un coup son armée sans vivres, sans fourrages, et cent cinquante mille turcs devant lui ; plus malheureux en ce moment que son rival Charles XII à Pultawa ; mais le moment fut court : Une femme le sauva en négociant la paix du Pruth ; femme d’un simple dragon, elle épousa son empereur et lui succéda. Nous n’avons point oublié son article dans cet ouvrage. (D.J.)

Danube-culture, mis à jour novembre 2025

Sulina mon amour, meine Liebe, my love, Sulina, dragostea mea !

   Le sujet n’est pas fortuit : Sulina, notre petite tour de Babel roumaine, a un passé européen et un destin emblématique pour l’histoire de notre pays et pour le destin de l’architecture roumaine. J’ai décidé de vous parler de Sulina non seulement parce que personne ne parle plus de ce lieu sauf lorsqu’il se produit quelque chose d’inimaginable du style «un curé a mordu un chien», mais aussi parce que c’est tout simplement un lieu fascinant, une cité exemplaire pour illustrer la naissance, la vie et la mort de l’architecture, de l’urbanisme, de l’histoire.

Embouchure du bras de Sulina vers 1850. Comme on le voit sur la gravure, il existait déjà un phare construit par l’Empire ottoman en 1848 bien avant ceux de la Commission européenne du Danube.

   Le titre n’est pas fortuit non plus : Sulina a été entre 1856 et 1939 la ville de la Commission Européenne du Danube, une organisation internationale créée à Galaţi grâce au traité de paix qui a suivi la guerre de Crimée et qui a décidé de la neutralité de la mer Noire, la rétrocession à la Moldavie de trois judets [départements] du sud de la Bessarabie et la libre circulation de la navigation sur le Danube, sous la surveillance d’une commission internationale1. Elle a été en fait la première ville de Roumanie liée à ce qu’on peut appeler le concept européen et un lieu significatif décrit par l’écrivain Jean Bart dans son roman Europolis comme une scène de vie à mi-chemin entre le XIXe et le XXe siècles.
Sulina a été d’abord une enfant misérable du delta. Elle a grandi en toute liberté, aisément, intimement directement en lien avec la nature et à son environnement aussi longtemps qu’elle demeura un village de pêcheurs et une terre stable à l’endroit où le Danube faisait son entrée dans la mer. Elle a eu la chance de se trouver au bon endroit et au bon moment pour recevoir une éducation, acquérir la fortune et l’usage du monde, devenant une dame. Elle connut le succès et inspira confiance entre 1856 et 1939 quand elle devint la cité de la Commission Européenne du Danube.

Sulina, le grand quai du port en 1900 avec des cargos anglais en attente de chargement (de céréales), photo collection ICEM Tulcea

Le temps a passé et malheureusement la jeunesse de Sulina s’est enfuie avec lui. La deuxième guerre mondiale a bouleversé son destin. La société a changé,  le communisme est arrivé avec ses tanks venus de l’est en même temps que les vents rudes des hivers du delta. Des villes récentes, telles les cités industrielles de « l’homme nouveau », les villes-dortoirs… ont commencé à s’affirmer en se trouvant également au bon endroit et au bon moment.  Sulina s’est transformée en une vieille dame avec des valeurs qui ne correspondaient plus à celles de l’après-guerre. Les autorités du nouveau régime décidèrent de la « rééduquer » en détruisant ou en laissant à l’abandon son patrimoine architectural d’autrefois, en altérant ses structures sociales,  ses positions européennes et son avenir au profit d’un style de vie contemporain. Cette «rééducation» se concrétisa par la construction de nouveaux immeubles et l’implantation de chantiers et d’industries navals souvent liées à l’activité de la pêche.

Sulina en 1930, photo archives Commission Européenne du Danube

Les années sont passées sur Dame Sulina. Des signes de souffrance sont apparus sur son visage, son corps comme des cicatrices et des rides mais son âme  restait malgré tout jeune et vivante. Une lueur d’espoir a surgi dans ses yeux et son âme vers le crépuscule de son existence en 1989 lors des changements de société. Ces bouleversements sont brusquement apparus comme une chance et  exprimant l’espoir que Sulina puisse être enfin réhabilitée. Le changement des temps et des moeurs n’a pas engendré la concrétisation de ses espérances. De nouvelles déceptions ont commencé à ternir le moral de la ville tels l’apparition de nouveaux blocs, la destruction des identités architecturales et urbaines, le remplacement des bâtiments caractéristiques par d’autres réalisations étrangères, l’absence de véritable promotion de la petite cité portuaire, le manque d’une vision globale d’un développement durable, la pollution des voisinages. Le passé a ainsi mis cette bonne Dame Sulina, encore riche d’un potentiel touristique, de terrains et de maisons bon marché (une aubaine pour certains escrocs qui profitèrent de la naïveté des habitants), d’une interface pour les activités de pêche et de chasse dans le delta, dans une position extrêmement vulnérable, conséquence des souffrances accumulées au cours de l’histoire. Des vautours, des sociétés immobilières, des hommes d’affaires peu scrupuleux, des politiciens véreux se sont acharnés sur elle afin d’en tirer profit.… Ils l’ont harceler pour lui dérober tout ce qu’elle possédait (terrains, immeubles, position, statut…).

Sulina est aujourd’hui une dame misérable, à la fois roumaine dans le sang et européenne dans l’âme qui raconte sa vie et ses souvenirs, la gloire de sa jeunesse avec ses longues journées d’été brûlés de soleil, les interminables nuits d’hiver elles aussi brûlées non par le soleil mais par le vent d’est glacial, scrutant le monde à travers ses vieilles lunettes bulgares, dans un fauteuil français, avec un châle autour des épaules, assise sur un tabouret hongrois posé sur un tapis rose italien dans une vieille chambre au mobilier monténégrin d’une maison lipovène perdue parmi les fleurs et le ricin, buvant un café turc adouci d’un cube de sucre autrichien et d’une goutte de lait russe, dans une tasse de porcelaine grecque, avec une petite cuillère en argent arménienne et une soucoupe serbe, posées sur une table en bois peint allemande, couverte d’un napperon polonais blanc apprêté, à côté d’une carte postale albanaise, d’un bougeoir hébreu et d’un gobelet tatar en émail.

« L’Hôtel d’Administration » de la Commission Européenne du Danube construit en 1866, collection archives de la Commission Européenne du Danube

À Sulina, les habitants se sentent à l’écart et vraiment au bout du monde. D’une certaine façon c’est vrai : Sulina est à l’altitude la plus basse de Roumanie (1m 50 au dessus du niveau de la mer !). C’est le point le plus à l’Est du pays. Elle est reliée au reste du monde uniquement par des voies d’eau ou aériennes et soumise en théorie à un régime spécial de protection de la nature du fait de la création en 1993 de la réserve de Biosphère du Delta du Danube (A.R.B.B.).

Boutiques sur la rue Élisabeth avec en arrière-plan la mosquée (aujourd’hui démolie) et le phare, photo collection BAR, Bucarest

Beaucoup de visiteurs viennent à Sulina un peu par hasard, pour la plage et la mer, le camping, la pêche et pour le côté relativement sauvage et isolé des lieux. La plupart de ces touristes ne respecte ni la plage, ni la mer, ni la ville et son histoire, ni la nature du delta. Cela se voit aux tonnes de bouteilles de plastique, papiers, boîtes de conserve, poubelles jetées à chaque pas, en ville et au bord de la mer, dans les étangs et les canaux. On les trouve d’une année sur l’autre toujours en plus grand nombre. Peu d’habitants ont de la considération pour leur ville. Le fleuve est de plus en plus sale. Comment s’en étonner puisque c’est ici que se rassemblent pratiquement toutes les saletés de l’Europe emmenées par le Danube ? Le Delta a reçu le statut de réserve naturelle, mais bien trop tardivement tant pour la nature que pour Sulina elle-même.
Bien trop rares sont les habitants qui voient plus loin que la pointe de leur barque, que l’extrémité de leurs filets, de leurs lieux de pêche, que le braconnage quotidien, que les pêcheries et les promenades des pêcheurs amateurs. Bien trop rares sont ceux qui connaissent, comprennent, apprécient l’ambiance, l’histoire ou l’architecture de la ville, ceux qui en perçoivent la poésie et ne laissent pas l’atmosphère, l’histoire et l’architecture de Sulina mourir d’inanition. La ville n’est plus animée par un souffle communautaire vivant, irriguée par l’estime du passé mais seulement par une somme d’intérêts financiers, de petites ou de grandes affaires et/ou d’escroqueries.
Bien trop rares sont les visiteurs qui viennent à Sulina pour son atmosphère désuète, pour son histoire ou son architecture, à la recherche de l’âme de la ville. Ceux-là photographient des vieilles maisons ou des villas kitsch, cherchant à  retrouver quelque chose de l’authenticité du lieu mais de nombreux habitants les accusent de prendre des clichés pour leur voler leurs maisons. Ils cherchent à s’imprégner de l’esprit de la ville. Les habitants en regard de leur propre pauvreté, pensent qu’il s’agît d’une étrange perte de temps. Et c’est justement l’âme de Sulina qui tombe maintenant dans l’oubli. De ce point de vue aussi Sulina est moribonde. Ma démarche se veut comme un signal d’alarme afin que son architecture historique puisse être sauvée, que puissent préservés l’esprit du lieu et le sentiment d’appartenance à une communauté, afin que  ne meure avant même de se développer le développement durable, que ne meure la nature à l’endroit même où se trouve sur la mer Noire le seuil d’entrée en Roumanie et dans l’Union Européenne.

Pourquoi Sulina est-elle aussi intéressante ?

Jean Bart (alias Eugeniu P. Botez, 1877-1933), officier de marine, capitaine du port de Sulina et écrivain

Sulina c’est l’Europolis de l’écrivain Jean Bart (pseudonyme littéraire de l’officier de marine Eugène Botez, 1847-1933, choisi d’après le célèbre corsaire français), roman d’un amour double, d’une ville et d’une femme, oeuvre qui, au delà de l’histoire de « l’émigré américain » Nicolas Marulis, de l’officier Neagu et de la sirène noire Evantia, symbolise la cohabitation des Lipovènes, Roumains, Grecs, Polonais, Arméniens, Turcs, Tatars, Italiens, Anglais, Russes, Austro-hongrois, Albanais, Juifs, Bulgares, Allemands, Serbes, Monténégrins, et de la coexistence pacifique des mondes, orthodoxes, catholiques ou du protestantisme avec le judaïsme et l’islam.

L’ancienne maison de l’écrivain marin Jean Bart, photo © Danube-culture, droits réservés

Sulina a un tissu urbain original et unique en son genre : elle se découpe symboliquement sous la forme d’un quadrilatère avec un grand côté de 5, 5 km de longueur et un petit côté de seulement 500 m de largeur dont les six rues, parallèles au Danube, sont numérotées, à l’image de New York, de I à IV.
Ses caractéristiques sont intéressantes : c’est la première ville de Roumanie où l’on peut parler de concept d’Europe Unie, c’est la ville la plus à l’est de la Roumanie et de l’Union Européenne. On trouve ici le dernier poteau électrique, le dernier poteau téléphonique, l’ultime robinet d’eau potable, le dernier téléphone fixe, le dernier phare, les dernières pistes avec des barques comme ailleurs les voitures, devant la porte des maisons et l’ultime plage de sable fin à l’est du pays et de l’Union Européenne. C’est la première localité que rencontre les marins qui entrent en Roumanie et en UE et la dernière avant qu’ils ne reprennent la mer.

L’église orthodoxe roumaine saint-Nicolas au premier plan, autrefois la cathédrale de Sulina et à droite l’église orthodoxe roumaine, photo © Danube-culture, droits réservés

Cette petite ville isolée, remarquable pour son patrimoine architectural, témoignage vivant de l’histoire des deux derniers siècles possède cinq églises ! Presque toutes sont consacrées à saint-Nicolas, protecteur des marins : l’église roumaine orthodoxe Saint-Nicolas, lieu où différentes ethnies se rassemblaient pour prier et se recueillir, a été construite en 1866, à côté d’une vieille église en bois détruite ultérieurement mais restée dans les mémoires grâce à l’érection d’une croix votive placée sur le maître autel, l’église grecque saint-Nicolas, bâtie en 1868 avec son unique et authentique ambiance, survivante oubliée, mourant peu à peu chaque jour du manque d’intérêt pour sa restauration et de nouveaux projets, l’église orthodoxe de rite ancien Saint-Pierre-et-Paul, paroisse de la communauté russo-lipovenes, construite entre 1991 et 1995 à côté d’une vieille église dont il ne reste reste que la Sainte table, l’église romano-catholique saint-Nicolas, érigée grâce au financement de la communauté italienne de Sulina, sanctifiée en 1863, marquant sa présence discrète dans le paysage urbain environnant avec sa sobriété architecturale et son clocher à l’aspect particulier, enfin l’église Saint-Alexandre et Saint-Nicolas, actuellement cathédrale orthodoxe de Sulina et du delta. Bâtie grâce à la volonté du prêtre V. Gheorghiu, sa première pierre a été posée en 1910 en présence du roi Carol Ier et de la famille royale. C’est un extraordinaire et valeureux exemple emblématique d’architecture autochtone digne de n’importe qu’elle grande ville européenne.

L’ancien phare de la rive gauche, photo archives de la Commission Européenne du Danube

3 phares ont été construits à Sulina :
– le vieux phare, construit en 1869 au temps de la Commission Européenne du Danube [en fait érigé en 1848 à la demande de l’Empire ottoman]. Bâti à l’endroit où, au moment de sa construction, le Danube se jetait dans la mer Noire, il se trouve désormais en pleine ville, à une grande distance de l’embouchure actuelle du fleuve. Il a été transformé en musée et est provisoirement fermé en raison de sa réfection.

Le « vieux » phare a été rénové récemment, photo © Danube-culture, droits réservés

– le phare d’observation (rive gauche du bras de Sulina), également bâti au temps de la Commission Européenne du Danube, aujourd’hui abandonné et dont il émane une présence fantomatique dans le paysage du delta. Ce phare apparaît dans la série télévisée « Toate pînzele sus » (« Toutes voiles dehors ») de Mircea Mureșan, réalisée d’après le roman éponyme de Radu Tudoran (1910-1982). Une longue digue en pierre, à l’allure poétique, où sont inscrits les noms de tous ceux qui participèrent aux travaux de sa construction  le relie à Sulina.
-le nouveau phare, le plus à l’est de l’Europe et de la Roumanie. Sa construction impressionnante date des années 1970. Le phare domine la mer d’une hauteur de 57 m de hauteur et sa lumière est visible à plus de 50 km à la ronde.

Le nouveau phare de Sulina d’une hauteur de 57 m se trouve au bout du chenal, photo droits réservés

Sulina possède aussi son propre château d’eau, une construction qui, à première vue, peut paraître sans grand intérêt mais dont l’origine est due à un fait singulier. Son architecture et son histoire sont typiquement hollandaise !

Le château d’eau et l’usine électrique, sources archives de la Commission Européenne du Danube

Ce réservoir ainsi que le réseau de distribution d’eau de la ville ont été offert par la Reine des Pays-Bas qui, faisant escale à Sulina et demandant quelque chose à boire, se vit offrir un verre d’eau du Danube. Elle fut stupéfaite qu’un port de cette importance et avec une telle densité d’activité n’ait pas de réseau d’eau potable filtrée.

Photo © Danube-culture, droits réservés

Sulina a une architecture extrêmement sensible de maisons toutes simples, qu’elles appartiennent à la communauté lipovène (en torchis, blanchies à la chaux, recouvertes de roseaux et décorées d’ornements de bois) ou des répliques architecturales d’époques influencées autant par l’orient que l’occident.
Le cimetière marin se trouve à l’extérieur de la ville, en direction de la plage.  C’est un lieu fascinant, coloré, émouvant, symbolisant un repos éternel pour les Chrétiens, les Juifs ou les Musulmans, du simple porteur, pêcheur, marin ou ouvrier du port jusqu’à l’ingénieur, officier, capitaine de navire, consul ou figure marquante de l’essor de la ville tel William Simpson, qui fut durant 13 années le Directeur de la construction de la Commission Européenne du Danube, franc-maçon, chevalier de l’Ordre de Malte ou la Princesse Ecaterina Moruzi (1757-1835), nièce de Ioan Sturza, née a Istamboul et décédée à Sulina.

Le cimetière de Sulina, photo © Danube-culture, droits réservés

Le littoral  de Sulina est très particulier ; vaste, donnant une sensation de fin du monde, avec un sable fin et dont les vagues de la mer Noire flirtent avec les eaux douces du Danube. Terminus du bord de la mer la ville est aussi le lieu d’où partent et se terminent les circuits touristiques vers les magnifiques paysages du delta du Danube (Lac Rosu, Rosule, Porcu, Raducu, Lumina et Puiu, la forêt de Caraorman, la forêt primaire de Letea, de Gârla Împutita…).

Plage du littoral de la mer Noire à proximité de l’endroit où le Danube (bras de Sulina) rejoint la mer Noire, photo © Danube-culture, droits réservés

Je suis « Ardelean » mais Sulina m’appartient aussi parce que je suis roumain, architecte, pêcheur, photographe, peintre et passionné de l’âme de cette ville. Voyageant dans le temps et dans l’espace, là-bas où le vieux Danube noie ses flots et son nom dans la mer ainsi que l’écrit avec nostalgie Jean Bart dans l’introduction de son roman Europolis, j’ai eu la sensation physique d’aller au bout du monde pour découvrir paradoxalement et de façon métaphorique que j’étais en fait arrivé en son centre. Cette sensation a été rapidement suivie par une autre sensation bien plus triste : celle que ma quête m’avait emmenée dans un lieu qui mourrait à chaque instant un peu plus et dont l’âme, jour après jour, se détachait de son corps. Je vous ai parlé de ces trésors… Voilà un autre visage de cette ville, cette fois en position de victime : la découverte, heureuse à priori de Sulina, est assombrie par une réalité récente qui bouscule l’histoire et l’esprit des lieux. Découverte également altérée par l’agressivité d’une architecture contemporaine majoritairement kitsch, laide et de mauvaise qualité. Découverte encore altérée par la dilution dans la nature du delta de son architecture ancienne et abandonnée, découverte encore assombrie par une sensation de pauvreté et la grande résignation de ses habitants.
En résumé c’est triste Sulina n’est-ce pas ? Et tellement ressemblant au destin de la Roumanie. Les Seigneurs et les nobles Dames s’en vont comme Sulina… Que fait-on de la parabole de Sulina ? Que fait-on de la Roumanie ? On la laisse mourir peu à peu chaque jour avec toutes ses merveilleuses valeurs.

Teofil Mihailescu, architecte, photographe, écrivain, peintre, vidéaste, journaliste est né à Brasov en 1973. Après un doctorat à l’Université Ion Mincu d’architecture et d’urbanisme de Bucarest, un Master de l’École Nationale d’études politiques et administratives de Bucarest, il fonde et dirige le bureau d’architecture Teofil Mihailescu. Teofil Mihailescu est membre fondateur de l’Ordre roumain des architectes et a effectué de nombreux séjours à l’étranger (stages d’architecte au Getty Museum de Los Angeles, au Politecnico di Milano, à l’Université de Gênes ou au Royal Institute of Technology de Stockholm…) . Son expérience professionnelle et son approche personnelle non conventionnelle de l’architecture lui permettent de pratiquer les arts visuels et la photographie et de les utiliser comme moyen d’exploration anthropologique du monde.

Cet article de T. Mihailescu date de 2009, a été auparavant publié sur le site dobrogea.net, Il a été traduit et révisé par Danube-culture.

Sur les quais de Sulina un soir d’hiver, photo © Danube-culture, droits réservés

Patrick Leigh Fermor : « quelques réflexions à la table d’un café, entre le Kazan et les Portes-de-Fer »

D’impressionnants et nombreux bateaux de croisière franchissent désormais cette succession de défilés assagis grâce au lac de retenu de la centrale hydro-électrique qui remonte loin, très loin et dont l’influence se fait sentir jusqu’à 150 km en amont. Ces défilés furent aussi, avant de devenir territoires roumains (rive gauche) et serbes (rive droite). pendant plusieurs siècles, des lieux d’affrontements entre l’Empire ottoman et le Saint Empire romain germanique dont faisaient partie le royaume de Hongrie et l’archiduché d’Autriche.
« Le progrès a aujourd’hui immergé l’ensemble de ce paysage. Un voyageur assis à ma vieille table sur l’embarcadère d’Orşova serait obligé de l’envisager à travers un gros disque de verre monté sur charnière de   cuivre ; ce dernier encadrerait une perspective de boue et de vase. Le spectateur serait en effet chaussé de plomb, coiffé d’un casque de scaphandrier et relié par cent pieds de tubes à oxygène à un bateau ancré dix-huit brasses plus haut. Parcourant un ou deux milles vers l’aval, il se traînerait péniblement jusqu’à l’île détrempée, au milieu des maisons turques noyées ; vers l’amont il trébucherait entre les herbes et les éboulis jonchant la route du comte Széchenyi pour discerner de l’autre côté du gouffre obscur les vestiges de Trajan ; et tout autour, au-dessus et en-dessous, l’abîme sombre baillerait, les rapides où se précipitaient naguère les courants, où les cataractes frémissaient d’une rive à l’autre, où les échos zigzaguaient le long des vertigineuses crevasses, étant engloutis dans le silence du déluge. Alors, peut-être, un rayon hésitant dévoilerait l’épave éventrée d’un village ; puis un autre, et encore un autre, tous avalés par la boue. Il pourrait s’épuiser à arpenter bien des jours ces lugubres parages, car la Roumanie et la Yougoslavie ont bâti l’un des plus gros barrages de béton et l’une des plus grosses usines hydroélectriques du monde entier, en travers des Portes de Fer. Cent trente milles du Danube se sont transformés en une vaste mare, qui a gonflé et totalement défiguré le cours du fleuve. Elle a supprimé les canyons, changé les escarpements vertigineux en douces collines, gravi la belle vallée de la Cerna presque jusqu’aux Bains d’Hercule. Des milliers d’habitants, à Orşova et dans les hameaux du bord de l’eau, ont du être déracinés et transplantés ailleurs. Les insulaires d’Ada Kaleh ont été déplacés sur une autre île en aval, et leur vieille terre a disparu sous la surface comme si elle n’avait jamais existé. Espérons que l’énergie engendrée par le barrage a répandu le bien-être sur l’une et l’autre rive, en éclairant plus brillamment que jamais les villes roumaines et yougoslaves, car, sauf du point de vue économique, les dommages causés sont irréparables. Peut-être, avec le temps et l’amnésie, les gens oublieront-ils l’étendue de leur perte.
D’autres ont fait mal, ou pis ; mais il est patent qu’on n’a jamais vu nulle part aussi complète destruction des souvenirs historiques, de la beauté naturelle et de la vie sauvage. Mes pensées vont à mon ami d’Autriche, cet érudit qui songeait aux milliers de milles encore libres que les poissons pouvaient parcourir depuis la Krim Tartarie jusqu’à la Forêt-Noire, dans les deux sens ; en quels termes, en 1934, avait-il déploré le barrage hydroélectrique prévu à Persenbeug, en Haute-Autriche : « Tout va disparaître ! Ils feront du fleuve le plus capricieux d’Europe un égout municipal. Tous ces poissons de l’Orient ! Ils ne reviendront jamais. Jamais, jamais, jamais !
Ce nouveau lac informe a supprimé tout danger pour la navigation, et le scaphandrier ne trouverait que l’orbite vide de la mosquée : on l’a déplacée pierre par pierre pour la reconstruire sur le nouveau site des Turcs, et je crois qu’on a soumis l’église principale au même traitement. Ces louables efforts pour se faire pardonner une gigantesque spoliation ont ravi à ces eaux hantées leur dernier vestige de mystère. Aucun risque qu’un voyageur imaginatif ou trop romantique croit entendre l’appel à la prière sorti des profondeurs ; il ne connaîtra pas les illusoires vibrations des cloches noyées comme à Ys, autour de la cathédrale engloutie : ou bien dans la légendaire ville de Kitège, près de la moyenne Volga, non loin de Nijni-Novgorod. Poètes et conteurs disent qu’elle disparu dans la terre lors de l’invasion de Batu Khan. Par la suite, elle fut avalé par un lac et certains élus peuvent parfois percevoir le chant des cloches. Mais pas ici : mythes, voix perdues, histoire et ouï-dire ont tous été vaincus, en ne laissant qu’une vallée d’ombres. On a suivi à la lettre le conseil goethéen : « Bewahre Dich von Raüber und Ritter und Gespentergeschichten », et tout s’est enfui… »

Patrick Leigh Fermor,  « La rançon du progrès ou « Quelques réflexions à la table d’un café, entre le Kazan et les Portes de Fer », in Dans la nuit et le vent, À pied de Londres à Constantinople (1933-1935), traduit de l’anglais par Guillaume Villeneuve, Éditions Nevicata, Bruxelles, 2016

Danube-culture, mis à jour août 2025

Le yacht « Carolus Primus », élégant navire « inspection » de la Commission Européenne du Danube

Le premier propriétaire,  l’ingénieur et constructeur naval écossais Patrick Macnab Inglis (1864-1920, vend le bateau au lieutenant-colonel anglais James H. Crossman qui navigue entre Londres et Cannes dans les années 1905-1908. James H. Crossman décède d’un accident de moto le 23 mars 1908 en France, à Beaulieu près de Nice. Le bateau est alors racheté en 1909 par la Commission Européenne du Danube et renommé « Carolus Primus » en l’honneur de Carol Ier (1839-1914), issu de la dynastie des Hohenzollern1 et élu roi de Roumanie en 1881 après avoir été élu prince-souverain des Principautés de Roumanie en 1866. Il entre à son service comme yacht d’inspection de l’administration générale de la C.E.D. avec comme port d’attache Sulina.

Pavillon de la Commission Européenne du Danube

Le 18 août 1938, conformément aux dispositions de l’accord de Sinaia, les principales missions de la C.E.D. sont transférées à l’État roumain.La C.E.D. et ses agents cessent d’exercer leurs prérogatives sur le Danube maritime, dans la rade et le port de Sulina. Ce pays met en place pour succéder à l’organisme international un service spécifique, la Direction du Danube Maritime (D.D.M.), service dépendant de l’Administration des ports et des voies navigables (P.C.A.). La D.D.M., aux compétences multiples, réglemente la navigation sur cette partie du fleuve. Le « Carolus Primus », confié provisoirement « pour usage » à l’État roumain, a alors comme port d’attache Giurgiu.

Après l’entrée de la Roumanie dans la Seconde Guerre mondiale, le navire est mis à la disposition du général Hans Speidel (1897-1984), un des futurs conspirateurs de l’attentat contre Hitler alors chef de la mission aérienne allemande en Roumanie, en tant que navire de commandement et reçoit la permission du chef du sous-secrétariat d’État de la marine roumaine, le contre-amiral Nicolae Păiș, de naviguer sous pavillon allemand.
En avril 1942, le responsable de la Direction générale de la marine marchande, Cezar Ioanițiu, demande que le « Carolus Primus » soit restitué à l’État roumain ce que le commandement allemand accepte. Le bateau est amarré dans le port de Constanta dans son état d’origine à l’exception des deux cabines à l’arrière aménagées pour le logement de l’équipage.
Le « Carolus Primus » est alors rebaptisé sous le nom de Neptune puis devient un des navires-écoles de la marine roumaine (1948). Le bateau naviguera sous ce nouveau nom jusqu’à la fin de son existence. Le 5 décembre 1953,  la Roumanie acquiert le « Carolus Primus » de manière définitive en vertu des documents annexés à l’Accord établissant l’Administration fluviale du Bas Danube (A.F.D.J.).
Peu après, le yacht est transformé en navire-école pour les élèves de l’École technique de la Marine de Constanţa (Arrêté de la Direction générale de la navigation commerciale du 10 juillet 1954). Dans un état déplorable n’ayant plus navigué depuis plus de dix ans, son moteur a besoin de nombreuses réparations. La superstructure en bois, les aménagements intérieurs partiellement endommagés engendrent d’importants travaux de rénovation. Le Neptune réussi toutefois à renouer avec son prestigieux passé au service de la C.E.D. grâce aux élèves et aux enseignants de l’École technique de l’École technique de la Marine roumaine.

Livre d’or du « Carolus Primus », collection privée

Le navire quitte son service au sein de la marine roumaine en 1955 et est transformé en bateau de croisières côtières pour le tourisme. Il subit de nouveaux aménagements. Le couloir entre la cabine des officiers et le salon arrière est divisé en 5 cabines avec toilette et des accès directe depuis le pont, des bancs sont installés dans les deux bordés le long de la margelle et deux cabines d’équipage sont créées sous le pont avant.

Le Neptune (ex »Carolus Primus ») en réfection dans les chantiers navals de Constanţa (Roumanie), photo vers 1955 (?)

Le navire entre  à nouveau en service à partir de mai 1959. Il a reçu l’autorisation de naviguer de jour en vue de la côte à une  distance maximum de 2-3 milles marins avec un maximum de 50 personnes à bord, équipage compris.
Le bateau est radié de manière surprenante, peut-être en raison de son mauvais entretien,  du registre de la marine marchande roumaine en 1971 après soixante-huit années de bons et loyaux service.

Caractéristiques techniques :
Le « Carolus Primus », ex « Oithona » de 1903 à 1908 puis « Neptune » à partir de 1948, est un yacht à vapeur en acier à propulsion à une hélice
Construction : A. & J. Inglis Ltd., Glasgow, n° 274
Année de construction : 1903
Date d’achèvement : 16 avril 1903
Date de lancement : 10 juin 1903
Premier port d’attache : Glasgow
Structure : acier
Pont : bois
Longueur : 45, 16 m
Largeur : 7, 16 m
Hauteur : 4, 07 m
Tirant d’eau : 3, 00 m
Poids : 280 grt / 154 nrt /
Déplacement à vide : 310 tonnes
Capacité de charge : 57 TDW
Moteur : A. & J. Inglis Ltd., Glasgow, Triple Expansion Car, 3 cylindres, puissance 300 cv
carburant : charbon (consommation : 350 kg / heure)
Vitesse de croisière maximum : 11 noeuds (aval) et 9 noeuds (amont).

Notes :
1 Le roi est né au château de Sigmaringen sur le Danube (Bade-Wurtemberg, Allemagne).

Sources :
Constantin Cumpănă, Corina Apostoleanu, 2011, « Amintiri despre o flotă pierdută », vol. I – « Navele românești ale Dunării și Mării », vol. II – « Voiaje neterminate », Constanța, Editura : Telegraf Advertising.
Cunstantin Cumpana : https://rezistenta.ro/dupa-1948-yachtul-carolus-primus-a-ajuns-nava-de-croaziera

Eric Baude pour Danube-culture © droits réservés, mis à jour août 2025 

Le « Carolus Primus » à Galaţi en 1938, photo collection privée

Le Yacht royal « Libertatea » (« Nahlin »)

Le « Libertatea » à quai à Galaţi dans les années 1970, hôtel-restaurant sur le Danube !

   Ce magnifique bateau a été construit en 1930 selon les plans de G.L. Watson & Co. (Glasgow) par les chantiers navals écossais John Brown & Co. pour la femme la plus riche de Grande-Bretagne de l’époque, Lady Annie Henriette Yule, héritière de sir David Yule. Baptisé du nom de « Nahlin », bénéficiant d’équipements techniques novateurs et performants et d’une décoration intérieure des plus raffinées, il fut considéré comme le plus beau yacht de son époque. Le bateau qui va naviguer sur les océans et les mers du monde entier héberge des membres de la famille royale britannique à partir de 1934 parmi lesquels le roi Édouard  VIII qui invite à bord sa maitresse sulfureuse Wallis Simpson, une relation qui l’aurait obliger à renoncer au trône d’Angleterre pour l’épouser.
Le « Nahlin » est ensuite racheté en 1937 par le gouvernement roumain rebaptisé « Luceafărul », (« Lumière du soir ») et offert au roi Carol II. Le navire remonte le Danube et vient mouiller régulièrement à Galaţi. Le roi et sa famille y accueille de nombreuses personnalités à bord et le bateau sert aussi pour différentes négociations politiques. Après l’abdication du roi , le bateau devient la propriété du Ministère de la culture roumain. Le « Nahlin » tombe ensuite aux mains du régime communiste après la Seconde Guerre mondiale. Commence une sombre période. Rebaptisé « East » et plus tard « Freedom » il reste malgré tout un des navires les plus prestigieux de la flotte roumaine jusque dans les années cinquante. Il est ensuite transformé en musée et hôtel-restaurant puis uniquement en restaurant restant amarré aux quais de Galaţi et laissé dans un état de plus en plus déplorable. Difficile de reconnaître l’ancien yacht royal même si les habitants de Galaţi le considèrent comme l’un des symboles les prestigieux de la ville. La société SC Regal SA Galaţi acquiert le yacht pour une somme dérisoire et dans des conditions mystérieuses après la révolution de 1989 et le changement de régime. Du fait de cette acquisitions plus ou moins légale la propriété du « Libertatea » fait l’objet de plusieurs litiges entre le Ministère de la Culture roumain et la SC Regal SA Galaţi. En 1998 la Commission Nationale des Musées et des Collections de Roumanie intègre le yacht dans la catégorie « Patrimoine et trésors culturels nationaux ». La SC Regal SA Galaţi conteste cette classification devant les tribunaux. Elle perd son procès. Entretemps elle réussit malgré tout à vendre le navire aux enchères en 1999 pour la somme ridicule de 265 000 $. L’acquéreur, trop heureux de son achat, est  un courtier britannique renommé, Nicholas Edmiston. La vente fait scandale en Roumanie. La directrice de la société SC Regal Galaţi, Elena Trandafir, s’excuse et déclare tardivement que, bien que le navire ait déjà été vendu, le nouveau propriétaire doit se conformer à la législation roumaine concernant les biens patrimoniaux. Le ministère de la Culture fait lui-même l’objet d’une enquête publique. Sa plainte pénale contre SC Regal Galaţi est rejetée par le bureau du procureur. Nous sommes dans une période post-communiste et en plein feuilleton romanesque ! En septembre 1999, ce même ministère de la Culture délivre curieusement un permis « d’exportation temporaire »au nouveau propriétaire du navire sous le prétexte que le bateau ne peut être correctement restauré qu’en Grande-Bretagne. Le départ du navire du pays est l’occasion de débats houleux y compris au parlement roumain. La tempête médiatique se calme peu à peu après que le ministère de la Culture assure que le navire conservera son pavillon roumain et rentrera en Roumanie en août 2000. Le bateau n’est depuis jamais revenu naviguer dans les eaux roumaine ni sur le Danube maritime…
Après son départ de Galaţi et son transfert par cargo en Angleterre le yacht est immédiatement rebaptisé de son nom de baptême « Nahlin » et hisse les couleurs britanniques. Il commence à être restauré selon ses plans d’origine à Devonport, Plymouth et Liverpool puis par les chantiers navals allemands de Rendburg et plus tard à Hambourg. Le bateau rénové avec un soin extrême retourne à la navigation en 2010 avec Glasgow comme port d’attache. Diverses sources affirment que la restauration aurait coûté la modeste somme d’environ 35 millions de dollars. Le « Nahlin » est estimé quant à lui à 45 millions de dollars. Il appartient aujourd’hui à l’industriel britannique Sir James Dyson, qui l’a lui-même acheté à Sir Anthony Bamford, président de JCB. Il fait partie des trois derniers grands yachts à vapeur construit en Grande-Bretagne.

Le « Nahlin », photo © Stekruerbe, droits réservés

Le « Nahlin » mesure 91,4 m de long, 10,98 m de largeur au fort. Son tirant d’eau est de 4,42 m. Le bateau est équipé d’un système de propulsion de 4 moteurs de 2 200 CV, chacun fournissant 1 619 kilowatts ; la puissance totale du bateau est donc de 8 800 ch ou 6 475 kW. sa vitesse maximale de 17 noeuds. L’intérieur d’origine était divisé en six cabines avec salle de bains privative pour les invités, un gymnase, un salon pour  les femmes avec vue sur la mer sur trois côtés et une bibliothèque.

On ne peut que regretter avec les habitants de Galaţi et des villes roumaines du Danube que ce magnifique yacht ait quitté définitivement les eaux danubiennes et celles de la mer Noire mais il faut reconnaître que c’est grâce à la ténacité et au savoir-faire britannique et des chantiers navals allemands que le navire a été sauvé d’une démolition probable.Tant de magnifiques navires d’autrefois qui croisaient sur le Danube en y transportant des passagers prestigieux ou anonyme d’un pays ou d’un empire à l’autre ont eu ce tragique destin. Que sont également devenus les navires et les embarcations de la Commission Européenne du Danube comme par exemple le yacht « Prince Ferdinand de Roumanie », le canot automobile en bois de pin « Principele Mihai », les bateaux-pilotes l' »Hirondelle«  et »E. Magnussen« , stationnés à Sulina, les chaloupes à vapeur « Flora », « Mouette », « Angelus », ou encore ses bateaux de sauvetage en bois d’acajou construits en Angleterre ? Le Danube est un grand cimetière de bateaux.

Le « Nahlin » (« Libertatea ») reviendra-t-il un jour s’amarrer aux quais de la Falaise ou du port de Galaţi ?

Sources :
Ovidiu Amălinei, Viaţa Libera, Galaţi
Reginald Crabtree, Royal yachts of Europe : from the seventeenth to twentieth century, David & Charles publisher, London, 1975

Eric Baude, © Danube-culture, mis à jour août 2025

Le yacht « Libertatea » à quai sur la « Faleza » de Galaţi en 1980 devant l’église fortifiée de Sfânta Precista, sources Bibliothèque V.A. Urrechia, Galaţi

Le Danube et la Valachie en 1839 par Édouard Thouvenel (extraits)

« À partir de Belgrade, commence sur la côte servienne1 une chaîne de belles collines dont les flancs sont couverts de troupeaux, et dont les bases, arrosées par le fleuve, doivent être d’une admirable fertilité ; mais c’est à peine si l’on y distingue quelques sillons. Un magnat hongrois, qui a plusieurs fois visité la principauté de Milosch Obrénowitch2, m’assurait que l’agriculture y est encore dans sa première enfance ; les récoltes du sol suffisent à peine aux besoins des consommateurs ; toute l’industrie des Serviens se porte vers l’éducation de leurs bestiaux, qui, en général, sont de bonne qualité.
La première ville turque que l’on rencontre après Belgrade est Semandria3. Cette forteresse, bâtie en 1433 par George Brankowitch4, a conservé un aspect imposant ; elle forme un beau carré flanqué de vingt-sept tours baignées par le Danube. Les musulmans occupent Semandria ; mais nous n’aperçûmes pas même une sentinelle sur les murailles. On a souvent comparé les villes turques à de vastes cimetières ; il est impossible de ne point être frappé de la justesse de cette comparaison, à la vue de ce château-fort silencieux resté debout, comme un souvenir du passé, malgré les atteintes des hommes et des flots. De Neu-Moldava5, petit village habité par une compagnie du régiment frontière Illyrie-Valaquie, jusqu’à Orsova, le paysage présente une succession de sites variés et tous admirables. Le Danube entre dans la plus belle partie de son cours ; avant de se resserrer dans le passage de Columbacz6, il s’étend, à perte de vue, jusqu’aux Balkans, dont les derniers mamelons forment la rive turque. Aux approches du défilé, le courant devient plus rapide, et les flots se brisent contre le récif de Babakaï, dont la pointe aiguë et décharnée s’élève à trente pieds au-dessus de l’eau. Le nom que porte ce rocher menaçant lui a été donné en mémoire du fait suivant qu’a conservé la tradition7. Un pacha vieux et jaloux, suspectant la fidélité d’une de ses esclaves, la fit monter dans une barque et la conduisit au pied de l’écueil ; alors, sur un signe de leur maître, des muets enlevèrent la malheureuse et l’enchaînèrent sur le roc isolé pour l’y laisser mourir de douleur et de faim. Insensible aux cris de la jeune femme, le pacha lui jeta pour adieu cette parole vengeresse que le peuple a retenue : Babakaï, fais pénitence. Ce drame est-il véritable ? qui peut le savoir ? Mais les lieux sauvages où on le place sont dignes de lui avoir servi de théâtre.
Le défilé de Columbacz se présente enfin dans toute sa grandeur ; le Danube, qui, dix brasses plus haut, se développait à l’aise, est tout à coup encaissé dans une gorge étroite formée par des rochers gigantesques. Sur la crête de l’une d’elles, on aperçoit les ruines d’un ancien château, restes encore imposants de cette ligne de fortifications qui, de Rama au pont d’Apollidore8, traçaient les menaçantes frontières de l’empire de Trajan. Après l’invasion des Barbares, des moines avaient fait de la forteresse un couvent que les Turcs, à leur tour, sont venus saccager et détruire. Deux bastions lézardés et quelques pans de murailles indiquent assez bien l’étendue et le plan des anciennes constructions. Les rochers de la rive gauche sont crevassés de larges cavernes que le fleuve a creusées dans ses jours de colère. À côté de l’histoire, on trouve la légende ; les paysans croient sérieusement que saint Georges tua le fameux dragon dans une de ces cavernes, et que c’est du cadavre putréfié du monstre que s’échappent les nuées d’insectes qui désolent le pays vers le mois de juillet.
À quelque distance de ce lieu, la scène change encore ; le paysage devient plus riant, et les belles collines de la Servie reparaissent avec leurs nombreux troupeaux et les jolies cabanes des pasteurs, dont les toitures rouges tranchent sur le vert tendre des sapins.
Le Zrinyi s’arrête à Drenkova9, village qui n’est, pour ainsi dire, que projeté, car il ne se compose encore que de trois maisons. Les récifs et les brisants ne permettent point aux pyroscaphes de continuer leur marche. En 1832, l’Argo, qui fait le trajet de Skéla à Galatz, affronta les rochers des Islas et de la Porte-de-Fer ; mais on ne fut point tenté de recommencer l’épreuve. — Un officier du cordon sanitaire occupe avec sa famille une des trois maisons du hameau. L’unique distraction de cette petite colonie est de venir, toutes les semaines, à bord du bateau à vapeur, échanger quelques mots avec les passagers ; cette perpétuelle succession de connaissances fugitives est la seule chose qui empêche ces exilés de trouver trop d’amertume à leur isolement.
   À deux heures, nous étions prêts à repartir ; nous montâmes dans une espèce de tartane10, nommée, sans doute par dérision, la Bella, mais en revanche conduite par des rameurs excellents. Il serait du devoir de la compagnie d’améliorer cette partie du service et de ne point confondre ainsi pêle-mêle, dans une méchante barque, les voyageurs et les paquets. Au milieu du tumulte, je fus heureux de pouvoir trouver, sur l’avant, un ballot de marchandises qui me servit de siège ; car les retardataires, entassés dans la cabine, durent croire, sur notre parole, à la beauté des sites du Danube.

Edouard_Thouvenel

Édouard Thouvenel (1818-1866) 

   Les deux rives sont largement découpées, mais celle de Servie a quelque chose de plus sévère encore que celle du Banat. Les rocs dont elle est hérissée sont d’une hauteur tellement égale, que, dans certaines parties, on les prendrait pour des remparts infranchissables. L’aspect de ces rocs est fort pittoresque : les uns sont dentelés comme des créneaux, ou taillés en forme de grosses tours ; les autres, minés par les eaux, avancent au-dessus du fleuve des voûtes immenses à l’abri desquelles les pêcheurs amarrent leurs frêles embarcations. D’autres rochers encore affectent les formes les plus bizarres : il en est deux qui, surmontés de plusieurs pics, ressemblent de loin à de majestueuses cathédrales ; ils paraissent se toucher et fermer le passage au Danube, qui coule aussi paisible qu’un lac ; mais on approche, les masses de granit se séparent, et l’on découvre un nouveau site borné par un amphithéâtre de montagnes. Quelquefois le lit du fleuve s’élargit, les côtes s’abaissent, et l’œil étonné des merveilles qu’il vient de voir se repose avec plaisir sur quelque hameau assis au pied d’une colline où des filets d’eau vive serpentent en tous sens. Tel est le joli village de Milanova11, dans lequel les églises grecques dressent leurs clochers à côté des élégants minarets des mosquées.
À cette scène gracieuse succède bientôt une scène terrible. Un sourd mugissement annonce les Islas ; après la Porte-de-Fer, c’est la plus redoutable des cinq cataractes du Danube. Le fleuve est presque entièrement barré par cette ligne de brisants dont les flocons d’écume indiquent la longueur ; mais, vers le mois de mai, les eaux sont rarement assez basses pour qu’on puisse apercevoir l’écueil à nu.
Le long de la côte servienne, on suit parfaitement les traces d’une voie taillée dans le roc par les soldats romains, et une inscription à demi effacée par le feu des pêcheurs, mais où l’on distingue encore gravés au-dessous de l’aigle victorieuse ces mots : Imperatoris Cæsaris divi Nerva filius Nerva Trajanus pontifex maximus… demeurera, pendant des siècles encore, comme un monument des succès de Trajan et de l’énergique patience de ses légionnaires. La rive gauche a ses souvenirs aussi. Pendant les guerres du XVIIIe siècle, lorsque l’Autriche, non contente d’avoir refoulé les Turcs au-delà de ses limites, tenta des envahissements à son tour, les bords du Danube furent le théâtre de nombreux exploits ; chaque mont escarpé se transforma, pour ainsi dire, en une citadelle prise et reprise cent fois. On n’a point oublié dans le pays la belle défense de Védran12, qui, soutenu par quelques braves, résista à des milliers de Turcs. On appelle encore caverne de Védran l’excavation qui servit de refuge à cette poignée de héros. En regard même de la voie de Trajan, les soldats illyriens-valaques construisent une seconde route, digne de son aînée. Souvent, vers la fin de l’été, les eaux trop peu profondes gênent la navigation ; et comme les travaux que nécessiterait un canal ne sauraient être opérés sans la participation des Turcs, la compagnie du Danube (D.D.S.G.), afin de ne pas interrompre son service, a fait commencer, avec l’aide du gouvernement, une route qui doit aller de Drenkova à Orsova. Les travaux les plus difficiles ont été achevés en 1837, sous la direction de M. le comte de Zéchényi13. Cette voie, qui peut rivaliser avec les grandes créations des Romains, a été conquise en partie sur le roc vif, en partie sur le fleuve.
Le spectacle qu’offre le Danube dans cet endroit a vraiment un caractère sublime. Majesté des souvenirs, grandeur de la nature, œuvres des hommes, tout ici semble concourir pour parler à la fois au cœur, aux yeux et à l’esprit. Le jour décroissait au moment où nous dépassions le village de Kasan, et les teintes éclatantes et bigarrées du couchant rehaussaient encore la magnificence du paysage. Lorsque nous débarquâmes à Orsova, le soleil avait quitté l’horizon ; de grands feux étaient allumés dans les rues du bourg ; danses au son de la cornemuse, cris, jeux de toute espèce et disputes animées, la fête semblait complète. Une musique militaire dominait le tumulte, et quel air exécutait-elle ? Le galop de Gustave ! À six cents lieues de France, la musique nous apportait un souvenir de la patrie ; nous ne tardâmes pas à expier ce bonheur, que ceux qui l’ont goûté peuvent seuls comprendre. Orsova est le quartier-général de trois bataillons du régiment frontière Illyrie-Valaque, et tous les soldats campagnards s’y étaient réunis pour l’époque des manœuvres. L’unique auberge du lieu, et quelle auberge ! était envahie par les officiers, et le frère de l’hospodar de Valachie, sorti du lazaret le matin même, occupait les meilleures chambres. Par grâce spéciale cependant, nous pûmes obtenir, pour cinq que nous étions, une salle assez petite et fort mal avoisinée. L’heure du repas était passée depuis longtemps ; aussi notre souper fut-il digne de notre logement. Nous étions assis autour d’une table boiteuse, déployant nos serviettes avec une légitime défiance, lorsque nous vîmes des marmitons nous apporter avec cérémonie un potage sans nom dans les fastes culinaires, des pommes de terre à peine bouillies et quatre têtes d’agneaux. Ce splendide repas terminé, la fatigue nous conviait au sommeil ; mais nous avions beau mesurer l’espace que chacun de nous devait strictement occuper sur le plancher, il n’y avait point place pour cinq. Le chef du bureau des bateaux à vapeur vint heureusement nous avertir que l’Argo ne partant que dans deux jours, nous aurions le temps de visiter les bains de Méhadia14. Touché de notre embarras, il eut l’obligeance de nous offrir chez lui deux paillasses sur l’une desquelles, pour ma part, je passai une nuit excellente. Un triste réveil m’attendait. J’avais traversé tout l’empire sans avoir eu la moindre altercation avec la police, et je me proposais, à mon retour, de réhabiliter les commissaires et les estafiers autrichiens ; mais le major d’Orsova se chargea de dissiper mon illusion. Notre voiture était prête, et nous allions quitter le caravansérail pour nous rendre à Méhadia, lorsque le major nous fit prier de nous présenter chez lui avec nos passeports. J’avais mis imprudemment le mien dans un livre, et je l’y cherchai en vain lorsque mon tour fut venu de l’exhiber. Mes compagnons prirent fort chaudement ma défense ; je montrai un second passeport signé du ministre des affaires étrangères, je traduisis même en mauvais allemand la phrase sacramentelle : Prions les autorités civiles et militaires, etc. ; à nos longues tirades mon officier répondait, avec un laconisme désespérant : Je comprends à merveille, mais où est le visa du maréchal ? On proclama dans le village ma mésaventure au bruit du tambour et des trompettes ; chacun chercha la maudite feuille sans la trouver. La frontière était à deux portées de fusil, mais songer à la gagner était folie. J’implorai comme une faveur la permission de débarquer sur la rive turque. Prières, serments, tout fut inutile ; le terrible major ne connaissait que sa consigne. Il me fallut donc obéir, quitter mon compagnon, retourner à Semlin, en un mot faire cent lieues, le tout pour obtenir un visa. À la vérité le major se montra désolé de mon malheur ; il me reconduisit jusqu’à sa porte, et d’un ton larmoyant me souhaita un heureux retour.
La barque qui nous avait amenés était retournée à Drenkova ; mais comme le Zrinyi ne devait repartir que le lendemain dans la journée, j’avais tout le temps de le rejoindre par terre. Une mauvaise charrette en osier, assez mal assise sur deux roues, fut l’équipage dans lequel je franchis une quinzaine de lieues sans suivre un chemin tracé. Nous allions par monts et par vaux, ici traversant une prairie, là sautant une barrière, plus loin nous embourbant dans un marais. Le pays que je parcourus ainsi est occupé par le régiment frontière Illyrie-Valaque. Les colonies militaires ont été fondées par Marie-Thérèse ; on a vu dans cette institution un moyen efficace de couvrir les flancs de l’empire, sans en augmenter les dépenses ordinaires. Chaque colon possède huit arpents de terre environ, sous la seule obligation d’assister aux manœuvres trimestrielles, et de faire certaines corvées qui, en définitive, tournent à son avantage, puisqu’elles ont pour objet d’entretenir les chaussées. Les filles des soldats, pour hériter des petits fiefs de leurs pères, doivent se marier dès qu’elles ont atteint l’âge nubile, et c’est ordinairement le colonel qui leur désigne un époux. Les officiers sont à la fois chefs militaires, administrateurs et juges de la colonie ; aussi, dans la crainte de fonder une féodalité qui aurait pu devenir fort puissante, on ne leur permet point de posséder, à titre héréditaire, la plus petite partie du territoire ; ils reçoivent une solde en argent. En cas de guerre, tous les colons doivent servir ; mais alors ils sont traités sur le même pied que les autres troupes de ligne. M. le duc de Raguse a donné sur l’organisation de ces colonies militaires des détails étendus et pleins d’intérêt, mais il a tracé de leur situation présente un tableau que je trouve un peu flatté. On ne peut, dit-il, qu’admirer les effets salutaires produits par ce régime, quand on voit à quel degré de prospérité et de bien-être sont arrivées les populations qui y sont soumises. Cette phrase semble résumer d’une manière générale la pensée du maréchal sur les progrès auxquels sont arrivés les établissements militaires de Marie-Thérèse. M. le duc de Raguse est un homme d’un trop grand poids ; il apporte dans ses observations trop de justesse et de mesure, pour que j’ose me permettre de douter de la sincérité des éloges qu’il donne au district de Karansébés15 ; mais j’ai parcouru celui d’Orsova, et j’y ai rencontré partout la misère la plus profonde. Les habitations ne sont que des huttes de boue et d’osier, où nos cultivateurs ne voudraient point placer leurs bestiaux ; ces tristes asiles de la pauvreté sont entourés de mares infectes, où barbotent ensemble enfants, canards et pourceaux. Les hommes portent des haillons qui rappellent ceux des paysans magyars ; le costume des femmes se compose simplement d’une longue chemise de toile serrée par une ceinture de laine bariolée, et d’une chaussure de cordes qui ressemble assez aux spartilles espagnoles16. J’ai vu de ces malheureuses, attelées à des charrues, remuer péniblement le champ de la famille. Si, vaincues par la fatigue, elles suspendent un instant ce labeur qui dépasse leurs forces, ce n’est point pour se livrer à l’oisiveté, au repos, mais pour filer leurs fuseaux. Les terres m’ont paru fertiles, mais mal cultivées ; leurs propriétaires, en effet, sont sans argent, et privés de bons instruments aratoires. Singulier bien-être ! étrange prospérité ! Un système au moyen duquel on peut, en vingt-quatre heures, hérisser la côte de cent mille baïonnettes, est une excellente institution militaire, personne ne lui conteste ce mérite ; il renferme même, je le crois, les germes d’une amélioration sociale que l’avenir développera ; sous ce point de vue, il y a des espérances bien fondées à concevoir ; mais, pour le présent, il n’y a pas d’éloges à donner.
À la nuit tombante, je repris ma place dans la cabine du Zrinyi. Le lendemain, mes oreilles furent agréablement frappées par des paroles françaises. Trois hommes causaient entre eux, et le plus jeune, en s’adressant aux deux autres, les qualifiait d’excellences. Quelles pouvaient être ces excellences ? Je me trouvais sur le bateau avec MM. Constantin Ghika et Blaramberg, le premier frère, et le second beau-frère du prince Aleko Ghika, hospodar régnant de Valachie, deux hommes aimables et spirituels dont je garderai le souvenir.

Semlin, aquarelle de Jakob Alt, 1821

Dès mon arrivée à Semlin, je courus chez le maréchal-lieutenant, et j’attendrais encore son visa, si un honnête limier de la police la plus tracassière et la plus vénale de l’Europe ne se fût chargé de terminer mon affaire. De retour à Orsova, et ma visite faite au major, qui m’apprit d’un air tout joyeux que, cinq minutes après mon départ, on avait retrouvé mon passeport, j’eus la faculté, dont j’usai sur l’heure, de quitter le village ; mais, avant d’entrer en Valachie, je voulus pousser jusqu’à Méhadia.
La route qui mène à ce célèbre établissement thermal est délicieuse ; une chaussée bien entretenue côtoie la rivière limpide de la Czerna, qui roule avec bruit dans une des plus charmantes vallées des Karpathes. Un pont de fer d’une structure élégante, jeté sur le torrent, débouche dans le village de Méhadia, qui ne se compose que d’une seule rue parfaitement bâtie. Les eaux minérales de Méhadia étaient connues et fréquentées par les anciens ; on voit encore, dans la grotte où coule la principale source, un Hercule armé de sa massue. Cette figure, grossièrement sculptée, est sans doute l’ouvrage des légionnaires romains ; les hussards hongrois ont orné le visage du dieu d’une énorme paire de moustaches. L’empereur François et l’impératrice visitèrent Méhadia en 1817, et y firent construire une maison qui a l’apparence d’un palais. Ce voyage mit les bains en réputation, et les malades de l’Autriche et de l’Allemagne viennent, avec les paysans de la Transylvanie et du Banat, chercher la santé aux neuf sources de Méhadia. Ce village renferme plusieurs établissements où l’on se procure, à un prix modéré, cabinet de bains, logement et bonne table. De grands bassins destinés aux pauvres ont été creusés par les soins du gouvernement autrichien, plus occupé des classes inférieures qu’on ne le pense chez nous. Les invalides de la campagne trouvent, dans deux immenses pavillons partagés en un grand nombre de cellules, un bon gîte qu’ils paient la modique somme de quatre sous par jour ; mais il en est peu cependant qui se permettent cette dépense. Tous les malades d’un village se réunissent et partent en caravane, vers le mois de mai, pour venir camper dans une plaine qui s’étend derrière l’église de Méhadia. Les paysans polonais enveloppés dans leurs capuces brunes, les Valaques couverts de peaux de moutons, et les Zingares17 presque nus, vivent, les uns sous des tentes, les autres dans leurs chariots, plusieurs au grand air. Cette espèce de halte de barbares offre un spectacle plus triste encore que pittoresque.
À côté de cette misère, on rencontre l’aisance. Quand je vins à Méhadia, la première saison des bains commençait, et déjà une société de jolies femmes, de jeunes officiers hongrois et italiens, et quelques souffreteux charitablement laissés de côté, y étaient arrivés pour réparer les fatigues de l’hiver ; on valse tant à Vienne ! Là, au milieu des Karpathes, dans un pays que bien peu de Français connaissent, j’ai entendu parler de Paris, de nos modes, de nos romans, et de M. de Talleyrand qui se mourait alors. Je me croyais à Bagnères-de-Bigorre. Les sites les plus pittoresques fournissent aux malades (c’est le mot de convention) des buts de promenades aussi efficaces que les eaux. La course que l’on fait d’abord est celle des grottes d’Hercule. On appelle ainsi cinq excavations unies entre elles et formées par la nature, qui a su trouver dans ses jeux des ogives et des arcades presque aussi parfaites que celles de nos vieilles églises. Les grottes d’Hercule exercent toutes les imaginations poétiques du lieu ; on se réunit sous leur sombre voûte à la tombée de la nuit, pour se raconter des histoires de voleurs et de sorciers. Les autres points d’excursion n’ont pas moins d’attraits. Des chemins ombragés et bien tracés sillonnent les flancs des montagnes, où brillent, à travers des bouquets de mélèzes, les dômes de zinc de nombreux kiosques ; tout annonce chez les autorités locales un zèle que récompense chaque année un accroissement de visiteurs. — Les eaux de Méhadia sont sulfureuses, mais elles renferment quelques principes alcalins qui leur donnent un goût assez agréable ; la plus forte des neuf sources atteint une température de 55 degrés.
Méhadia est un de ces lieux dont on s’éloigne avec le désir de les revoir un jour. Je quittai à regret ce charmant hameau pour retourner à Orsova. Je n’avais plus rien, cette fois, à démêler avec la police, mais je devais m’adjoindre un agent du lazaret et un douanier en l’absence desquels je n’aurais pu passer la frontière. Le régiment Illyrie-Valaque était rangé en bataille dans la plaine ; j’admirai son excellente tenue et la précision avec laquelle il exécutait les manœuvres ; à l’exception des fantassins hongrois, l’Autriche n’a pas de plus belles troupes que ses colons militaires.
À peu de distance d’Orsova, dans une île du Danube, s’élève la forteresse de Neu-Orsova18. Cette place, comme Belgrade, n’appartient plus aux Turcs que par tolérance, et ils ne la conservent que par amour-propre. Sur le flanc de la haute montagne qui domine entièrement la côte occidentale de l’île, on distingue une tourelle, reste du fort Sainte-Élisabeth, et d’où l’on pourrait foudroyer Neu-Moldava. Le petit torrent de la Bacha sépare le Banat de Témesvar19 de la Valachie ; l’agent du lazaret20 voulait à toute force me laisser sur la rive droite du ruisseau et m’obliger à le traverser mon bagage sur l’épaule ; un serrement de main, rendu significatif par quelques swanzigers21, triompha de ses scrupules, et la carriole me conduisit à l’autre rive où me reçut un sergent valaque.
Constantin Ghika, spathar, c’est-à-dire généralissime de Valachie, avait eu la bonté de me munir de quelques lettres de recommandation. Celle dont j’usai d’abord était adressée au commandant du chétif village de Wurstschérova pour le prier de me fournir un moyen de transport jusqu’à Skéla22. Cet officier ne put que me donner le choix entre un cheval sauvage et une petite barque presque pourrie ; comme je tenais à voir la Porte-de-Fer, je me décidai pour la barque, qu’il fallut d’abord remettre à flot. Je partis enfin avec un soldat qu’on me dit être le meilleur rameur de sa compagnie. Après une demi-heure de fatigue et de peine, nous approchâmes des brisants. Le Danube, alors dans toute la crue de ses eaux, roulait des vagues énormes ; aussi, de tous les rochers qui s’étendent sans interruption d’une rive à l’autre, un seul, d’une forme singulière, se montrait au-dessus de l’écume jaunâtre que, comme un monstre marin, il paraissait vomir. Tout entier au spectacle que j’avais devant les yeux, je laissais ma rame aller à la dérive ; je m’aperçus bientôt que le soldat valaque en faisait autant, et que la nacelle était entraînée vers l’écueil ; nous voulûmes tenter de le tourner, mais nous étions infailliblement perdus, si, mettant de côté tout amour-propre déplacé, mon pilote n’eût préféré regagner le bord. Là nous trouvâmes, couché à l’ombre d’un taillis, un malheureux déguenillé qui, après quelques paroles échangées avec mon guide, sauta dans la barque en m’invitant à le suivre. Il prit la rame, se signa trois fois, et passa la Porte-de-Fer, comme s’il se fût joué des flots qui grondaient autour de nous. La physionomie de cet homme avait un beau caractère que je retrouvai fréquemment chez les paysans de l’ancienne Dacie. Une longue chevelure noire, un regard fier, le nez aquilin, tout, dans sa tête expressive, semblait annoncer cette origine romaine dont s’enorgueillissent tant les Valaques.
À Skéla, je me procurai facilement un chariot pour me rendre à Czernetz23, où je reçus chez M. Glogovéano, administrateur du district, l’hospitalité la plus franche et la plus amicale. Czernetz eut beaucoup à souffrir pendant la guerre de 1828. Des partisans turcs traversaient chaque jour le Danube pour piller les habitations riveraines, et, lorsqu’ils étaient en force, ils venaient jusqu’à la ville. Le calme règne enfin à Czernetz depuis six ans ; mais comme le voisinage du fleuve, loin d’être dangereux, devient aujourd’hui un gage de prospérité, on a pris le parti fort sage d’abandonner l’ancien emplacement, qui était humide et malsain, pour élever une cité nouvelle sur la rive du Danube. Le gouvernement a fait des concessions de terrain, et le taux modéré qu’il y a mis est un véritable encouragement donné aux entrepreneurs ; les premières places, celles qui avoisinent le Danube, n’ont été vendues qu’à raison de douze sous la toise. Le lazaret est terminé, la maison commune et quelques bâtiments particuliers sont en construction, et dans peu d’années la moderne Czernetz aura plus d’importance que l’ancienne. Elle doit devenir, en effet, le comptoir où la Servie et la Valachie, continuant à marcher dans la voie qui s’ouvre devant elles, échangeront leurs produits. Une vieille tour apparaît comme l’ombre du passé non loin des travaux de la génération présente, et au milieu des ruines de Séverin. C’est un débris du système de fortifications que les Romains avaient adopté sur les deux rives du Danube. Entre Drenkova et Skéla, on remarque, de temps à autre, des restes de tourelles et de bastions dont plusieurs ont été restaurés pour servir d’abri aux vedettes du cordon sanitaire. La tour de Séverin s’élève à côté des derniers vestiges du fameux pont que Trajan avait fait construire par Apollidore de Damas pour passer en Dacie, et que son successeur jugea prudent de renverser, parce que les Barbares, à leur tour, s’en servaient pour envahir le territoire romain. Lorsque les eaux sont basses, on aperçoit encore quelques piles de ce pont, qui fut remarquable parmi les œuvres hardies et gigantesques dont les anciens maîtres du monde ont couvert leur empire. »

Édouard ThouvenelRevue des Deux Mondes – 1839 – tome 18.djvu/558

Notes :
1 Serbe soit la rive droite du Danube

2 Le prince Miloš Obrenović (1780 ou 1783-1860)
3 Smederovo, la plus grande citadelle danubienne, érigée au confluent du Danube et de la Čezava par Djurdje Branković et sa femme d’origine byzantine, la terrible Jerina (1815-1882). Impressionnante par sa taille et l’épaisseur de ses murs, construite par des milliers de paysans et d’ouvriers, elle tombera aux mains des Ottomans en 1459.

« Quand Jerina bâtit Smederovo
Et m’ordonna de travailler
J’ai peiné pendant trois ans… »

raconte le héros d’un chant populaire serbe. La forteresse est bombardée en 1944. Aujourd’hui Smederovo est une ville et un port serbe.
4 Djurdje Branković (1377-1456)
5 Moldova Nouǎ Moldova, rive gauche (Roumanie)
6 Golubac (Castrum Columbarum), en serbe Голубачки град (Golubački grad), sur la rive droite (Serbie), citadelle construite au XIVe siècle par les Hongrois ou les Serbes. Elle changera d’occupants à de nombreuses reprises durant l’histoire.
7 Voir La légende de Babakaï sur ce site.
8 L’architecte d’origine syrienne Apollodore de Damas dit le Damascène, concepteur du pont « de Trajan » qui fut construit à Drobeta-Turnu Severin. Voir l’article sur ce site Le Pont de l’empereur romain Trajan sur le Danube à Drobeta : un extraordinaire exploit architectural
9 Drenkova
10 La tartane est un bateau à voile caractéristique de la Méditerranée.
11 Donji Milanovac, petite ville sur la rive gauche du Danube serbe
12 Védran
13 Le comte hongrois István Széchenyi (1791-1860)
14 En fait les Bains de Bǎile Herculane (Roumanie)
15 Caransebeš (Roumanie)
16 Espadrilles
17 Les Tsiganes
18 Sur l’île d’Adah-Kaleh disputée par les Autrichiens pour sa position stratégique au milieu du fleuve.
19 Timisoara, principale ville du Banat
20 Établissement où les voyageurs étaient mis en quarantaine en temps d’épidémie
21
Pourboire
22 Schela Cladovei, aujourd’hui Drobeta Turnu Severin, préfecture du Judets de Mehedinţi et port roumain important sur le Danube (rive gauche)
23 Cerneţi, quartier de Drobeta-Tutnu Severin,

Periprava (delta du Danube)

Photo Guy-Pierre Chaumette, Regards de l’Est

Les lieux sont peuplés par des pêcheurs d’origine lipovène dans les années 1860, à proximité d’un monastère orthodoxe situé en lisière de forêt. Une église orthodoxe, dédiée à saint Dimitri est construite en 1882.

L’église saint Dimitri, photo droits réservés

En 1900, le village compte une population exclusivement lipovène de 344 habitants logés dans 65 maisons puis 559 en 1912, 558 en 1930, 602 en 1948, 593 en 1956, 1048 en 1966, 615 en 1977, 322 en 1992 et 312 en 2002. Ces variations démographiques peuvent s’expliquer par la présence d’un goulag, le Camp de la maison rouge construit vers 1950 par Gheorghe Gheorghiu-Dej (1901-1965) et le régime communiste et qui a été « transformé » en prison pour détenus de droits communs en 1975 et qui a continué à fonctionner comme tel jusqu’à la révolution de 1989.

Ruine de la colonie pénitentiaire de Periprava. Tout ce qui a pu être récupéré a été emporté ou encore détruits par les habitants des environs comme pour exorciser ce passé douloureux, photo droits réservés

L’objectif officiel de la colonie pénitentiaire était de construire un barrage de 16,5 km de long entre Periprava et Sfiştofca afin de protéger des inondations les champs sur le point d’être débarrassés des roseaux afin de pouvoir les utiliser comme surfaces agricoles. Un autre objectif était de rehausser la route de Periprava sur plusieurs kilomètres. À partir de 1959, des milliers de prisonniers politiques ont été amenés dans la colonie et ce jusqu’en 1964, date des amnisties collectives. Le but non déclaré mais implicite de ces transferts était d’exploiter brutalement leur travail et de tout simplement les soumettre à un régime d’extermination. Ces conditions atroces ont entraîné la mort de 124 prisonniers, principalement des prisonniers politiques, mais aussi des prisonniers de droit commun. Selon des informations documentaires, ainsi que de nombreux témoignages d’anciens prisonniers politiques ayant survécu à la détention dans le camp de travail de Periprava, les causes principales de décès ont été les suivantes : la famine, le froid, le manque d’eau potable et l’absence de soins de santé, les accidents dus au  travail épuisant et aux expériences antérieures dans d’autres camps de détention. Certains d’entre eux ont été abattus dans différentes circonstances, notamment lorsqu’ils tentaient de s’échapper.1 Une croix peinte en blanc, sans aucune inscription, commémore ceux qui y perdirent la vie. Les femmes âgées du village qui s’occupent des tombes du cimetière local, racontent qu’elle a été installée à l’endroit où leurs dépouilles étaient enterrées.

Photo droits réservés

Le village souhaite mettre en place à l’intention des visiteurs un parcours mémorial rappelant cette histoire douloureuse mais il est quand même surprenant que l’hôtel  « Ultima Frontiera », un établissement écotouristique dans une propriété de 10 000 ha, ait été construit sur l’emplacement même de ce camp de prisonniers. Aurait-on l’idée de construire un hôtel dans le camp de concentration de Mauthausen ?

Complexe écotourisitique « Ultima frontiera », photo droits réservés

Cette région du delta est un trésor de biodiversité et représente la plus importante zone de nidification d’oies sauvages de tout le delta du Danube, Des petits cormorans, des sternes nocturnes et des cigognes noires en grand nombre la fréquentent également.

Mis à jour juillet 2025

L’embarcadère pour Tulcea, photo droits réservés

Notes :
1  Sources : Institut d’enquête sur les crimes communistes et la mémoire de l’exil roumain, www.iiccmer.ro

Georges Boulanger, musicien du delta

La famille de Georges Boulanger se consacre à la musique depuis plusieurs générations, ses membres jouant du violon, de la guitare et de la contrebasse à chaque occasion et dans toutes les fêtes et manifestations auxquelles ils se joignent.
Le jeune musicien reçoit une bourse dès l’âge de douze ans et doit partir étudier au Conservatoire de Bucarest. Trois années plus tard, alors qu’il interprète une pièce de Paganini, Leopold Auer (1845-1930), grand violoniste virtuose hongrois (il sera le dédicataire du Concerto pour violon de Tchaïkovsky qu’il refusera toutefois d’interpréter jusque peu de temps avant la mort du compositeur, l’estimant injouable…) et découvreur de jeunes virtuoses, l’écoute avec un grand intérêt. G. Boulanger l’impressionne par sa musicalité et son talent artistique. Aussi L. Auer l’emmène-t-il à Dresde pour qu’il poursuive ses études sous son autorité. Deux années plus tard (1910) son professeur estime que la formation musicale de son protégé est accomplie. G. Boulanger n’est pourtant âgé que de 17 ans. Il reçoit en cadeau de son professeur un violon avec lequel le musicien roumain jouera jusqu’à la fin de ses jours. Auer obtient aussi pour son jeune protégé un contrat de violoniste principal au  “Café Chantant”, le plus huppé des établissements de ce genre à Saint Pétersbourg, un lieu fréquenté par toute l’aristocratie de la ville. Le public russe, féru de musique légère, l’acclame et lui témoigne son admiration.
C’est sur les bords de la Neva que le musicien roumain va trouver son style original, une “musique légère” d’influences diverses, mélange subtil à la fois de musique tzigane, de musique traditionnelle des Balkans et de valses viennoises. Pendant son séjour en Russie il rencontre Ellinorr Paulson, une jeune intellectuelle estonienne, avocate et étudiante en médecine dont il tombe éperdument amoureux.

Georges Boulanger

Georges Boulanger (1893-1958)

Les grands bouleversements politiques de 1917 en Russie l’incitent à rentrer en Roumanie où il accomplit son service militaire et se consacre en parallèle à l’enseignement de la musique et à la composition. Georges Boulanger entretient pendant cette période une riche correspondance avec sa fiancée, restée chez  ses parents en Estonie. Leur passion réciproque est si forte qu’ils décident de se retrouver à Berlin vers 1922/23 et de vivre ensemble. Ellinorr Paullson devient sa femme puis la mère de ses deux enfants, Nora et Georgette. Sa fille Nora perpétuera la tradition familiale et deviendra à son tour une musicienne et compositrice reconnue.
Berlin connaît, au moment où le musicien roumain la rejoint, l’effervescence de l' »Unterhaltungsmusik » (Musique légère) et la ville foisonne de nombreux salons de danse, de cafés, d’hôtels, de cabarets où se produisent de petits orchestres avec un « Stehgeiger », violoniste qui fait la sérénade à toutes les tables de la salle. C’est encore à Berlin qu’il retrouve cette aristocratie russe en exil qui l’avait tant acclamée autrefois à Saint Pétersbourg, une aristocratie qui fréquente assidûment le restaurant Förster.
Après avoir joué pour la première fois  devant  le micro d’une radio (1926), la maison d’édition berlinoise Bote & Bock lui propose un contrat pour publier sept pièces, dont Avant de Mourir (1926), composition qui connaîtra un immense succès avec les paroles de Jimmy Kennedy sous le nom de My Prayer. Fait exceptionnel, cette oeuvre restera à partir de 1958 pendant vingt et une semaines au palmarès des radios américaines. Elle fait partie des musiques des films Les Yeux noirs, Malcom X, La grande escroquerie 2 et October Sky.
G. Boulanger est désormais inscrit sur le bottin berlinois du téléphone en tant que chef d’orchestre. Les journaux, les annonces des hôtels et les salons de musique ne cessent d’afficher “Aujourd’hui concert de G. Boulanger”. Des musiciens juifs, russes, roumains, hongrois et tziganes font partie de ses orchestres. Il est invité en Angleterre et se produit au prestigieux Savoy et au Claridge (1928). Trois ans plus tard, il effectue une tournée dans les grandes villes européennes avec son orchestre de onze musiciens. G. Boulanger enregistre pour différentes maisons de disques et arrive au sommet de sa gloire en Europe. Il restera pendant toute la seconde guerre mondiale en Allemagne et refuse partir aux États-Unis.
Il se retrouve dans le Mecklembourg en 1945, une zone occupée par l’armée Rouge. Les  Américains ayant découvert qu’il était le compositeur de My Prayer, le soustraient du secteur russe.
Ses parents et  beaux parents décédés, G. Boulanger prend la décision de partir en Amérique du Sud (1948), ayant obtenu un contrat pour jouer au Copacabana Palace Hôtel de Rio de Janeiro. Il parcourt triomphalement tout le Brésil puis accepte un premier contrat en Argentine pour Radio Belgrano. Il s’y installe et y demeure jusqu’à sa mort en 1958.
Georges Boulanger a écrit environ 250 compositions. Elles appartiennent pour  la plupart au genre de musique de salon. Leur durée n’excède pas 5/6 minutes, parfois un peu moins. Il s’agit de fox-trots, marches, tangos, one-steps et de toutes sortes de pièces pour danser. La plupart de ces oeuvres sont facilement facilement identifiables à leur titre : Au bord du lac, Le joueur de cornemuse, Fête à Budapest, Idées d’automne… Le musicien s’inspirait de tout ce qu’il entendait autour de lui comme musiques, puisant aussi dans ses humeurs du moment ou dans la musique traditionnelle des Balkans comme pour Légende roumaine, Czardas Roumaines, Rapsodie Hongroise, Danse Hongroise, Chanson et Czardas Hongroises, Intermezzo Russe.
On trouve parmi ses oeuvres les plus célèbres Avant de mourir (My prayer), Afrique, Da Capo, Vision Américaine…

Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, mis à jour juillet 2025

Un enregistrement :
Comme -ci, comme-ça, Hommage à Georges Boulanger
Original Salon-Ensemble Prima Carezza
Musique oblige 766, Tudor (1991)

https://youtu.be/jmW2AwUqDSI
https://youtu.be/5gJrCxctIac
https://youtu.be/eDlcqhlzDqQ

Anton Roman, le bortsch du pêcheur et le commandant Cousteau…

« Il existe véritablement trois bortsch du pêcheur, que préparent les hommes qui restent la nuit sur les dunes désertes et glacées, juste avec le produit de leur pêche ; ajoutons-y celui que fait la khaziaïca [maîtresse de maison] chez elle, où l’on trouve de tout en abondance, même l’hiver.

   La nuit, quand les hommes du delta partent à la pêche, ils n’emportent qu’un peu de pain, un ou deux oignons, du sel, du vinaigre et du piment fort. Il est rare que le Lipovène oublie une ou deux pommes de terre au fond de son sac. mais il saura préparer au coeur de la végétation luxuriante du delta, tel un architecte divinement inspiré, la plus savoureuse des soupes de poisson d’eau douce ayant jamais existé (qui ressemble à la célèbre bouillabaisse du midi).

   En disant poisson, je veux évidemment parler de tous les poissons du delta réunis ! Parce que sans légumes ni bouquet garni, c’est justement la variété de ce qui cuit qui donne son goût formidable à la ciorba des cosaques.

   Prenons les choses dans l’ordre et allons-y tranquillement : quelques conseils en préambule. Le poisson pour le bortsch doit être archifrais. Presque vivant ! Ne le lavez pas trop énergiquement. Grattez les écailles, coupez-lui le ventre. Videz-le (les oeufs, les laitance et les abats des carnassiers iront dans le bouillon), rincez-le une fois à l’eau fraîche et c’est tout. Quels poissons faut-il mettre dans le bortsch ? Déjà, pas de ciorba qui tienne sans carassins, sans ides à la chair rose-dorée – ou au moins des brèmes – et une carpe de bonne taille. Mais il serait dommage de ne pas faire cuire ensemble un triangle de carnassiers – un silure, un sandre, un brochet – avec un peu de poissons à chair blanche comme les petites brèmes et les gardons, une ablette et deux carassins avec leurs oeufs et tout, sans oublier une tanche douceâtre, et un barbeau dont la chair est très raffinée (attention, ses oeufs sont toxiques, ils provoquent maux de tête et vertiges). Et on mettra aussi deux ou trois perches de bonne taille, dont la chair a une texture blanche, ferme et salée.

Le brochet avec son parfum d’algues et son goût d’amandes, le silure qui sent les châtaignes grillées et qui en a le goût, l’ide jaunâtre au parfum aphrodisiaque, sont uniques : de véritables créations divines. Tout se combine pourtant dans le bortsch du pêcheur comme – dois-le dire ? – dans une symphonie. C’est un terme rebattu ! Une assemblée superbement démocratique réunie devant les urnes et qui votera pour faire triompher l’unique, la colossale, l’indubitable volonté populaire. »
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2 litres d’eau

1 oignon

1 cuillerée rase de sel

5 à 6 kilos de poisson

vinaigre (j’en mets une cuillère à soupe par assiette mais c’est selon votre goût)

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Dès les premiers bouillons, mettre l’oignon haché et le poisson, tout ce que peut recouvrir l’eau.

Vingt minutes après le début de l’ébullition, ajouter le vinaigre, comme on aime (le bouillon va blanchir), le bortsch est prêt !

Le bortsch rempli (de viande) les lundis et vendredis est un plat du diable. Pour l’en délivrer, mets-y du sel et quelques morceaux de charbon, l’autre ne pourra plus approcher.

Dans le delta, on mange le bortsch selon un rituel particulier… On sort le poisson. Dans un grand plat creux on mélange le bouillon, le sel, le vinaigre, on coupe en petits morceaux le piment fort et l’ail. On remet le poisson dans cette saumure acidulée et piquante, et avec les mains, les pieds, la bouche, et tout ce qui se présente (parce que si l’on a passé sa journée à ramer et qu’on est transi de froid on ne cherche pas, là-bas, parmi les roseaux, à avoir de bonnes manières), on mange comme on peut ! Et il y a de quoi !

   Quand on commence à ressentir bien-être et satiété, alors on met du bouillon dans les écuelles, juste le bouillon, et on le boit, bouillant, épais et vivifiant, en pensant qu’il y a bien peu de plaisirs dans la vie et que cela vaut la peine d’aller le chercher même très loin et à des époques peu propices.

   Radu Anton Roman, Savoureuse Roumanie, 358 recettes culinaires et leur histoire, traduit du roumain par Marily le Noir, Les Éditions Noir sur Blanc, Montricher, 2004

Radu Anton Roman

Journaliste, écrivain, réalisateur, chroniqueur, essayiste, personnage rabelaisien, grand épicurien et pêcheur devant l’éternel, passionné de gastronomie et de culture populaire, Radu Roman (1948-2005) est un personnage incontournable du paysage culinaire roumain et du delta du Danube. Né à Fǎgǎras en Transylvanie, une petite ville située dans le département de Brašov et traversée par la rivière l’Olt, affluent du Danube de la rive gauche il déménage avec sa jeune sœur à Bucarest suite au décès de sa mère. Après ses études secondaires il s’inscrit en droit à l’université, abandonne rapidement, fait son service militaire et revient à Bucarest avec l’intention de devenir écrivain.
Au début de sa carrière littéraire, il occupe divers emplois (maçon, gardien de nuit, bibliothécaire…) pour subvenir à ses besoins et ceux de sa soeur, tout en suivant les cours de la faculté de journalisme où il obtient son diplôme en 1976 avec une thèse intitulée « Clichés impératifs dans les chroniques d’art ». La découverte en 1983, suite à une fracture, d’une maladie congénitale, l’incite à partir se réfugier dans le delta d’où il ne reviendra qu’en 1984.
Radu Anton Roman publie en 1985 « Jours de pêche », onze histoires se déroulant dans une petite ville de pêcheurs du delta du Danube qui valent à son auteur, en raison d’une critique sociale perçue comme hostile au régime, les foudres des dirigeants  communistes. Il perd son poste de rédacteur en chef du journal « Munca », et cesse ses activités pour raisons médicales. Il revient ensuite au journalisme après la révolution et signe de nombreux articles critiques envers les nouveaux dirigeants post-communistes roumains. Au cours de cette période, Radu Anton Roman réalise également deux documentaires sur le delta du Danube, qui lui assure une réputation dans son pays et à l’étranger : « Paradise Lost » (1990), et « Delta, Now ! » (1991), documentaires produits et diffusés par la télévision roumaine. Jacques-Yves Cousteau invite ce grand connaisseur du delta du Danube et de ses ressources à rejoindre son équipe pour ses deux expéditions scientifiques1 du printemps et de l’automne 1991, expéditions à laquelle participent également d’autres personnalités roumaines comme les zoologistes Mihai C. Băcescu, Alexandru Marinescu, le chercheur Adrian Gagea et le géographe Ion Cepleanu. « J’ai du mal à croire qu’il n’y ait plus rien de tout cela en Europe », dira le commandant Cousteau à propos du delta du Danube.

Avec le commandant Cousteau en 1991

Cette expédition du commandant Cousteau et de son équipe a été présentée au public en 1992 dans Redécouverte du monde II. Roman Radu a publié un récit personnel dans un carnet de voyage intitulé « Dans le delta avec Jacques-Yves Cousteau » en 2001.

Son émission de cuisine La cuisine de Radu (Bucătăria lui Radu) pour  la télévision roumaine dans les années 2001-2005, rencontra un immense succès.2

Bibliographie :
Poésie :
Ohaba, Țara asta, Editura Cartea Românească, București, 1972
Elegii, Editura Cartea Românească, București, 1980
Romans :
Vara nimănui, Editura Eminescu, București, 1978
Zile de pescuit (Jours de pêche), Editura Cartea Românească, București, 1985, Editura Metropol, București, 1996, Editura Paideia, București, 2002, 2010, traduit en français sous le titre « Des poissons sur le sable » (Éditions Noir sur Blanc, avec une préface du commandant Cousteau), 2004

Precum fumul, Editura Cartea Românească, București, 1996,
Histoires :
Haz cu… pește, Editura Globus, București, 1994,
Journaux de voyage :
Țările de sus ale merilor, Editura Eminescu, București, 1974
Călătorie spre Nord, Editura Eminescu, București, 1976
În Deltă cu Jacques-Yves Cousteau, Editura Paideia, București, 2001
Gastronomie :

Bucate, vinuri și obiceiuri românești, Editura Paideia, București, 1998, 2001, 2008, 2014, traduit en français sous le titre « Savoureuse Roumanie » : 358 recettes culinaires et leur histoire, éditions Noir sur Blanc, 2001, 2004
Bucate, vinuri și obiceiuri românești, vol. I, Hop și noi pe papa-mond, Editura Paideia, București, 2008
Bucate, vinuri și obiceiuri românești, vol. II, Ardealul, la pohta ce pohtim, Editura Paideia, București, 2008
Bucate, vinuri și obiceiuri românești, vol. III, Valahia de miazăzi, Editura Paideia, București, 2008
Bucate, vinuri și obiceiuri românești, vol. IV, Banatul și Muntenia colinară, Editura Paideia, București, 2008
Bucate, vinuri și obiceiuri românești, vol. V, Moldova atributelor, Editura Paideia, București, 2008
Bucate, vinuri și obiceiuri românești, vol. VI, Mese și obiceiuri românești, Editura Paideia, București, 2008
Bucate, vinuri și obiceiuri românești, vol. VII, De la munte la deltă, Editura Paideia, București, 2008
Bucate tradiționale românești. Muntenia-Moldova, Editura Paideia, București, 2009, 2011,
Bucate tradiționale românești. Banat-Ardeal, Editura Paideia, București, 2009, 2013
Sărbătoarea Paștilor, Editura Paideia, București, 2010, 2013,
Bucate foarte românești, Editura Paideia, București, 2011, 2012, 2013, 2014,
Bucate românești recomandate de Radu Anton Roman, Editura Paideia, București, 2011, 2013,
Bucate de post, Editura Paideia, București, 2011,
Vinuri din România, Editura Paideia, București, 2011, 2012,
Wine from Romania, Editura Paideia, București, 2011 (en), 2012 (en), 2014 (bilingvă ro-en),
Bucate, tradiții și obiceiuri de Crăciun, Editura Paideia, București, 2012, 2014 (bilingvă ro-en),
Dragobete în rețete, Editura Paideia, București, 2013.
photographie :
Suflet candriu de papugiu vol. 1 Scrisă dintâi, Editura Noi Media Print, București, 2006
Suflet candriu de papugiu vol. 2 Scrisă din urmă, Editura Noi Media Print, București, 2008,
Delta Dunarii (fotografie), Editura Artec Impresiones, 2009, Editura Vellant, 2013 (bilingvă ro-en)
Films (documentaires) :
« Paradise Lost » (1990)

« Delta, Now ! » (1991)

 « Nous devons une partie de la renommée du delta à Jacques-Yves Cousteau qui, juste après la chute du rideau de fer, a navigué sur le Danube,descendant à deux reprises pour des voyages de recherche depuis les sources du fleuve jusqu’au delta. Je ne sais pas pourquoi, je ne peux pas dissocier la présence du célèbre commandant Cousteau de celle de Radu Anton Roman, qui fut son guide. L’expérience de Radu est consignée dans son journal În Deltă cu Jacques-Yves Cousteau » (« Dans le delta du Danube avec Jacques-Yves Cousteau« , Éditions Paideia, 2001), bien que son intérêt pour le delta se reflète également dans deux romans et un livre de notes. »

Notes :
1 L’expédition du commandant Cousteau dans le Delta permit à Radu Anton Roman de découvrir les raffinements de la cuisine française. Le talentueux chef de l’équipe réussit à affiner ses goûts et à lui donner sa première grande leçon de gastronomie comparée ; une leçon perfectionnée au plus haut niveau et qui marquera Radu à vie : « … Le passage du poulet amer du type « frères Petreuș » et des pieds de porc détrempés – les fameux « adidași » – aux ragouts et aux « dindes à la Patrick » a été catastrophique pour moi : j’ai pris 20 kg ; ensuite, je n’ai plus jamais réussi à maigrir : au printemps 1991, je pesais 100 kg pour 1,85 m, et en 1992, pour Noël, j’étais passé à 140 ! Les Français me regardaient avec stupéfaction dévorer des bols de terrine, des plateaux de canard aux oranges, des plateaux de tartes aux fraises… Ils m’apportaient du saumon fumé farci aux mangetouts et aux amandes, du poulet cantonais à la purée de coco, du jarret de veau mariné au vinaigre de framboise, des pointes d’asperges braisées au madère… Je me battais comme un hystérique, comme si je voulais retrouver ces années de misère, une enfance avec de la marmelade au menu, un âge adulte avec du fromage rationné et du pain avec beaucoup de sauce, une vie au service… » (Dans le Delta avec Jean-Yves Cousteau, p. 84).
Au cours de ces expéditions le commandant Cousteau découvre le cimetière des lotcas du lac Matiţa près de Mila 23. Des centaines de barques renversées, brûlées par le soleil et battues par le vent, ayant appartenues à des Lipovènes  gisent abandonnées au bord du lac. Radu Anton Roman, après s’être découvert et à sa suite le commandant,  lui raconte cette tradition lipovène qui veut qu’après la mort d’un pêcheur lipovène, la lotca ne soit plus utilisée et vienne finir ses jours à cet endroit.  Voir le documentaire sur le delta et les deux expéditions (en anglais…) :  https://youtu.be/dpdbf3C8NoE?feature=shared (extraits)
2  « La nourriture, je l’ai découverte par la faim. Nous avions une petite sœur et nous devions vivre avec le peu qu’il y avait… qu’il n’y avait pas. Bien sûr, dans ces circonstances, la nourriture devient très importante. Lorsque vous mangez une fois par jour, par chance ou par hasard, vous devez chérir la nourriture. Ma mère est morte alors que nous étions très jeunes, j’avais 14 ans et ma sœur 12, et mon père était assez absent, je ne veux pas entrer dans les détails. Nous vivions tous avec une pension de 900 lei par mois et, pendant les premiers mois, nous avons d’abord acheté du savarin, puis nous avons mangé ce que nous pouvions. Petit à petit, nous avons appris à nous débrouiller, à cuisiner, à aimer le temps qu’il fait, bref une aventure d’adolescents. »

Sources :
https://ro.wikipedia.org › wiki › Radu_Anton_Roman
https://adevarul.ro › stil-de-viata › magazin › aventurile-lui-jacques-yves-
https://adevarul.ro › stiri-locale › tulcea › aventurile-marelui-explorator-
https://youtu.be/dpdbf3C8NoE?feature=shared

Danube-culture © droits réservés,  mis à jour 10 juillet 2025

La Station touristique lacustre de Berzasca (Portes-de-fer, Roumanie)

Le département de Caraş-Severin peut se réjouir d’accueillir sur son territoire depuis 2016 la première station lacustre touristique de Roumanie, projet pilote lié au Danube. Ce projet d’une grande originalité, réalisé par un investisseur privé avec des fonds issus de programmes de l’Union Européenne, consiste en l’aménagement au fonds de la petite anse de Berzasca, d’une trentaine de bungalows résidentiels au dessus de l’eau, bungalows placés sur des pilotis et reliés entre eux par des pontons.

Les résidents trouvent (trouveront) sur place piscines, restaurants, promenades aménagées, piste cyclable et un belvédère ainsi qu’un pont touristique.
L’investissement financier pour ce projet intitulé Le droit au Danube se monte à 1.800.000 lei (environ 400.000 €). Les 15 premiers bungalows, une piscine pour les adultes et un bassin pour les enfants sont ouverts depuis 2016.

L’entrée lacustre du complexe Egreta et les bungalows, photo © Danube-culture, droits réservés

Un deuxième projet de quinze autres bungalows devrait voir le jour et un restaurant s’intégrer au centre du projet. Le village lacustre de Berzasca est une initiative touristique originale tout comme le lieu de son implantation à hauteur d’un des plus beaux défilés danubiens dont l’entrée ouest délimita autrefois temporairement la  frontière des empires romains, byzantins, bulgares, ottomans et de la Serbie, la  Đjerdapska klisura (gorge de Djerdap en serbe, Vaskapu en hongrois, Demir-Kapu dans la langue turque, Porţile-de-Fier, Portes-de- fer en roumain).

Les bungalows et leur terrasse face au Danube, photo © Danube-culture, droits réservés

Il serait désormais intéressant de connaître le bilan de ces premières années d’exploitation du complexe, si le lieu est fréquenté à la hauteur des ambitions des investisseurs et si la deuxième partie du projet verra le jour et dans quel délais.

Sources :
http://radioresita.ro/138259/foto-statiunea-lacustra-de-la-berzasca-va-primi-turisti-de-anul-viitor

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