Agnès Bernauer, le Danube et la raison d’État…

Les hommes ont depuis longtemps souvent fait du Danube et de ses rives le témoin voire le complice involontaire de leurs incessantes exactions et de leur comportement sanguinaire. À travers l’histoire tragique de la belle et pure Agnès Bernauer s’exprime la barbarie de ceux qui veulent régner sans partage et déguisent leur obsession du pouvoir pathologique et leur mégalomanie sous la raison d’État. Et là même où celle-ci semble, avec l’aide des ténèbres, définitivement triompher, apparaît la clarté des Lumières.

 

C’est avec un peu de persévérance qu’on peut arriver jusqu’au vieux et discret cimetière de Sankt-Peter (Saint-Pierre), dans un quartier excentré de la petite ville bavaroise de Straubing, et y découvrir la chapelle avec son monument funéraire dédiée à Agnès Bernauer (1410-1435), fille d’un humble barbier d’Augsbourg. Il émane de ce cimetière qui, avec ses remparts et ses pierres tombales grises et verdâtres, entoure et protège une haute et sobre basilique romane, comme une atmosphère d’antichambre céleste.

Le petit cimetière de Saint Pierre de Straubing date du XIIème siècle. La basilique a été construite à partir de 1180 et la chapelle d’A. Bernauer en 1436. Deux autres chapelles voisinent avec celle d’Agnès Bernauer (photo droits réservés).

Agnès Bernauer eut le grand malheur de plaire puis d’épouser secrètement le noble Albert (1401-1460), fils du duc Ernest de Bavière (1373-1438). Son père ne supporta pas cette mésalliance qui, selon lui, mettait en péril non seulement sa volonté dynastique mais chamboulait aussi l’ordre social de son royaume. Aussi, pour sauver celui-ci, s’arrangea-t-il avec le juge Emmeram Rusperger pour faire inculper sa belle-fille de sorcellerie. Elle fut condamnée et noyée dans le Danube le 12 octobre 1435.

La stèle en marbre rouge d’Agnès Bernauer avec un chapelet à la main et deux petits chiens à ses pieds, symbole du dévouement et de la fidélité conjugale (photo droits réservés).

La belle et courtoise Agnès mourut sans renier son mari, en conflit avec son père et parti se réfugier courageusement à la cour d’Ingolstadt. Les soldats d’Ernest de Bavière eurent du mal à accomplir leur sale besogne. La jeune fille dériva à la surface du fleuve comme protégée par la grâce divine ou par le génie d’un ondin ému par son sort cruel. Les bourreaux durent lui attacher les cheveux à une perche et maintenir sa tête longtemps sous l’eau pour qu’elle meure noyée. « La grande roue lui est passée sur le corps » dira le Duc Ernest de Bavière. Pourtant, peut-être pris de remords ou admirant sa fidélité jusque dans l’au-delà, il lui fit édifier une chapelle et une sépulture dans le cimetière de Saint Pierre à Straubing et se retira dans un cloître où il mourut trois ans plus tard. Albert se réconcilia avec son père avant sa mort, contracta un nouveau mariage peu de temps après, toujours au nom de la raison d’État, et lui succéda en 1438.

Chapelle d’Agnès Bernauer dans le cimetière de Saint Pierre de Straubing (photo droits réservés)

Au meurtre de la jeune fille, venue à la rencontre de son tragique destin à Straubing, s’interpose la légèreté bienveillante et pleine de fantaisie de la Zauberflöte (La Flûte enchantée). C’est dans cette même petite ville danubienne bavaroise que nait le « saltimbanque » Emmanuel Shikaneder (1751-1812)1, de son vrai nom Johann Josef Shikaneder, qui fait prendre sa revanche aux coeurs purs et au petit peuple.

Emmanuel Shikaneder (1751-1812)

Comédien, chanteur, écrivain, directeur de théâtre, franc-maçon comme Mozart qu’il rencontre pour la première fois lors de son séjour à Salzbourg, Shikaneder sera le librettiste complice ainsi que le Papageno de la première du dernier Singspiel de Mozart, créé dans au Théâtre sur la Vienne (Theater an der Wien) en 1791 et dirigé par le compositeur en personne. Shikaneder avait écrit auparavant une pièce dramatique consacrée à Agnès Bernauer qu’il avait donné à Salzbourg. Devant l’émotion immense des spectateurs lors de chaque représentation il décida un soir que son héroïne serait exceptionnellement graciée ce jour-là !

Emmanuel Shikaneder en Papageno (Wien : Alberti 1791)

Eric Baude, janvier 2018

1 Emmanuel Shikaneder est enterré  à Vienne au Währinger Friedhof (cimetière Währinger). Une ruelle de la capitale autrichienne porte son nom (Shikanedergasse) dans le quartier de Wieden (4ème arrondissement).

« Le monument funéraire, qui représente Agnès Bernauer avec un chapelet à la main et deux petits chiens à ses pieds, symboles de la fidélité conjugale unissant cette fille du peuple et son époux princier, a été élevé par le duc Ernest, son meurtrier. La tradition, qu’Hebbel a reprise dans son drame, en fait une illustration de la raison d’ État : le duc Ernest aurait profondément admiré la vertu, la personnalité d’Agnès, l’amour si pur qui l’unissait à son fils, et aurait décidé — avec fermeté mais à contrecoeur — de l’éliminer brutalement, en raison des conséquences politiques de ce mariage, et des complications qui en résulteraient : désordres, guerres, révoltes et effondrement de l’État, luttes fratricides et misère. Une fois accompli ce sacrifice — ou ce crime d’État — le duc rendit hommage à la fermeté morale et à l’innocence de la victime en lui faisant ériger — maintenant qu’elle ne représentait plus un danger — un sépulcre qui rappellerait son souvenir aux siècles futurs, et en se retirant lui-même dans un cloître ; son fils Albert, qui avait pris les armes contre lui pour défendre puis pour venger sa femme, réintégra vite les rangs de la politique et de la dynastie, et, s’étant réconcilié au nom de la raison d’État avec ce père qui l’avait rendu veuf, assuma le pouvoir ducal et contracta ensuite ne nouveau mariage conforme à son rang. »
Claudio Magris, « La grande roue » in Danube, pp. 153-254, Éditions Gallimard, Paris, 1986

Le martyre de la belle Agnès a inspiré de nombreux écrivains et cinéastes parmi   lesquels :
Emmanuel Shikaneder, Agnès Bernauer, Salzbourg, vers 1780 ?
Friedrich Hebbel, Agnès Bernauer, tragédie (1855)
Felix Mottl, Agnes Bernauer (1880), librement adapté de Friedrich Hebbel, jeu de scène en 3 actes
Carl Orff, Die Bernauerin (1947)
Jacques Prévert, Agnès Bernauer (1961)
Franz Xaver KroetzAgnes Bernauer (1977), d’après Friedrich Hebbel, pièce de théâtre
Veit Harlan, Agnès Bernauer, scénario de film (?)
Raymond Bernard, Le Jugement de Dieu, film (1952)
Michel Boisrond, Les Amours célèbres (1961), film à sketchs avec Brigitte Bardot (Agnès Bernauer), Alain Delon (Le duc Albert de Bavière), Suzanne Flon (Ursula, La Margravine), Jean-Claude Brialy (Eric Torring), Jacques Dumesnil (Hans, le bourreau), Pierre Brasseur (Le grand duc Ernest), Michel Etcheverry (Gaspard Bernauer, barbier, le père d’Agnès)… Les dialogues du 3ème sketch, Agnès Bernauer, sont du poète Jacques Prévert.

 

 

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