Le Danube de la Roumanie communiste, frontière de tous les (dés)espoirs !

  Entre 1948 et 1989, le Danube est devenu la frontière la plus sanglante du bloc communiste, plus meurtrière encore que le mur de Berlin ou que le rideau de fer en Tchécoslovaquie. Non pas parce que les gardes-frontières étaient plus brutaux sur le fleuve, mais parce que la nature elle-même était en quelque sorte complice des meurtres. Un cours d’eau large de 800 à 1200 mètres, aux courants perfides, dont les eaux descendaient en hiver en dessous de 3 degrés, température à laquelle le corps humain résiste au maximum 15 à 20 minutes avant que l’hypothermie ne paralyse ses muscles et que son cœur s’arrête.
   Il n’existe pas de statistiques exactes, le régime communiste les ayant classées top secret. Mais selon les documents révélés après 1989 et les témoignages de survivants, on estime qu’entre 1 000 et 2 000 Roumains sont morts en tentant de traverser le Danube vers la Yougoslavie au cours des 41 années de dictature. Près de la moitié d’entre eux furent tués en hiver, non pas par les tirs des gardes-frontières mais par les températures extrêmement basses des eaux fluviales.
   Un grand merci à toutes celles et ceux qui ont accepté de témoigner et de parler de l’un des épisodes les plus tragiques de l’histoire de la Roumanie.

   « La fuite en  traversant le Danube était souvent planifiée de manière presque obsessionnelle. Les fuyards étudiaient auparavant le secteur pendant des mois ; où était le passage le plus étroit, où le courant était le plus faible, où les patrouilles des gardes-frontières étaient les moins fréquentes. La zone Baziaș-Moldova Veche était privilégiée. Le fleuve se rétrécit à une largeur entre 600 et 800 mètres. Mais c’était aussi la partie la plus surveillée, avec des rondes tous les 500 mètres, de puissants projecteurs qui balayaient les eaux dans la nuit, des bateaux de patrouilles ainsi que des chiens dressés pour détecter les humains à des kilomètres de distance.
L’été semblait en apparence une saison plus propice : l’eau était chaude et la visibilité bien meilleure. Mais la surveillance de la frontière était pour ces raisons au maximum. En hiver, lorsque le Danube devenait un liquide mortel et que les patrouilles se faisaient plus rares à cause du gel, les chances de réussite augmentaient paradoxalement. Si vous étiez capable de survivre au froid, vous aviez plus de chance de ne pas être repéré. Les désespérés choisissaient donc la plupart du temps les mois de janvier et février où la température de l’eau pouvait descendre jusqu’à une température de 1° à 3°.
La préparation était rituelle et dramatique. Les fugitifs savaient qu’ils avaient besoin d’une isolation thermique. Ils n’avaient pas de vêtement en néoprène, les combinaisons de plongée étant des articles strictement contrôlés et impossibles à obtenir. Ils avaient donc eu recours à différentes méthodes ancestrales : saindoux, graisse d’oie, suif de mouton… Ils s’enduisaient entièrement, de la tête aux pieds, de couches épaisses de 3 à 5 millimètres en espérant que la graisse agirait comme un isolant thermique, tout comme elle protège les animaux marins dans les eaux arctiques.
La théorie semblait logique. Les phoques survivent dans les eaux glacées grâce à leur épaisse couche de graisse sous-cutanée. Mais les humains ne sont pas des phoques. La graisse animale sur la peau offre une protection minimale, peut-être quelques minutes supplémentaires, mais elle ne remplace pas le système thermique complexe d’un mammifère marin génétiquement adapté.    C’était un espoir fragile, une superstition désespérée à laquelle les gens s’accrochaient parce qu’ils n’avaient pas d’autre choix.
Le rituel de préparation de la traversée commençait plusieurs heures à l’avance. Le fugitif se déshabillait complètement dans une cachette près du rivage, soit une fosse creusée dans les roseaux, soit un abri improvisé, parfois simplement derrière une maison abandonnée. Puis, seul ou avec l’aide de quelqu’un d’autre, il s’enduisait méthodiquement de graisse froide, visqueuse, à l’odeur forte d’animal. Sur la peau, sur le visage, dans les cheveux, entre les doigts. Les vêtements étaient abandonnés sur la rive étant donné qu’ils auraient représenté un poids supplémentaire et auraient accéléré l’hypothermie dans l’eau. Puis le candidat à la liberté entrait dans le Danube entièrement nu, intégralement enduit de graisse comme des gladiateurs de l’Antiquité prêts pour le combat final.
Des documents de la « Securitate » roumaine décrivent avec une minutie effroyable les tentatives d’évasion : « 25 janvier 1976, 3 h 20, secteur de Moldova Vecche. Un fugitif de sexe masculin a été repéré en entrant dans l’eau sur la rive roumaine. La température de l’air était de -12 °C, la température de l’eau de 2 °C. La patrouille n’a pas eu besoin de tirer, L’homme a nagé environ 200 mètres puis il s’est arrêté. Il a d’abord flotté immobile pendant 3 minutes et a ensuite disparu. Le corps a été retrouvé le 14 février, 8 km en aval, et a identifié comme étant celui de Gheorghe Ionescu, âgé de 28 ans et ouvrier des CFR à Timișoara.
L’hypothermie tue en plusieurs étapes. Au cours des 2 ou 3 premières minutes dans une eau à 2°, le corps entre d’abord en état de choc thermique : hyperventilation, panique, perte de coordination. Si vous survivez à cette première phase et vous mettez à nager, vous avez peut-être entre 10 et 15 minutes avant que vos muscles ne commencent à faiblir. Les bras deviennent lourds, les mouvements ralentissent, l’esprit s’embrouille. Au bout de 15 à 20 minutes, la plupart des gens perdent complètement le contrôle de leurs muscles et commencent à couler. La mort survient au bout de 20 à 30 minutes, lorsque le cœur cesse de pomper le sang glacé.
Pour traverser le Danube sur 800 mètres à la nage, même un bon nageur a besoin d’au moins 15 à 20 minutes dans des conditions normales. Dans une eau à 2°, avec une hypothermie qui s’installe rapidement, un courant qui pousse sur le côté et la peur des balles, le temps nécessaire pour la traversée est deux fois supérieur. Le calcul mathématique était donc simple : la distance était trop grande, l’eau trop froide et le temps trop court. La plupart des candidats à la liberté n’avaient aucune chance réelle d’atteindre sains et saufs l’autre rive. Mais le désespoir se moque des probabilités.
Les survivants racontent cette expérience comme un cauchemar lucide.
En janvier 1985, un jeune ingénieur de Timișoara nommé Vasile Popescu s’est enduit de trois kilos de saindoux et a nagé 800 mètres dans les eaux du Danube à 2 degrés Celsius, arrivant presque mort sur la rive serbe. Il a survécu. Mais la même nuit, sept autres Roumains ont tenté la même chose à différents endroits du fleuve. Aucun d’entre eux n’a été retrouvé vivant. Vasile Popescu, qui a réussi la traversée, décrit son calvaire : « Les trois premières minutes, j’ai cru que j’allais mourir instantanément. Je ne pouvais pas respirer, mon cœur battait si fort que j’avais l’impression qu’il allait me déchirer la poitrine. Puis je me suis forcé à nager. J’ai compté mes mouvements de bras : gauche, droite, gauche, droite. Après 500 m, mes mains sont devenues lourdes comme du plomb et à une distance de 800 m, je ne sentais plus mes jambes. J’ai vu des lumières sur la rive serbe, des maisons et un village. J’ai nagé vers elles machinalement, sans réfléchir. Quand j’ai atteint la rive, je ne pouvais plus marcher. Je me suis traîné dans la neige comme un animal, tremblant si violemment que mes dents m’ont fendu la lèvre. Un pêcheur serbe m’a trouvé le matin, à demi mort. Ma température corporelle était tombée à 32°. Deux degrés de moins et j’étais mort ! »
Pour chaque tentative réussie comme de Vasile, combien de tragédies ! Les corps apparaissaient sur le rivage les jours suivants, parfois à des centaines de mètres du lieu de la tentative, emportés par le courant. Ils étaient violets, gonflés, figés dans des positions grotesques. Certains flottaient pris entre des blocs de glace qui se formaient sur les bords. D’autres étaient pris dans la végétation sous-marine, et découverts seulement au printemps lorsque le niveau de l’eau baissait.
Les gardes-frontières roumains avaient pour ordre de récupérer les corps et de les remettre aux autorités pour  « enquête « . Les familles étaient informées que la personne était « décédée dans un accident » ou tout simplement effacée des registres. Les enterrements étaient discrets, souvent sans que les proches ne connaissent l’emplacement exact où l’on avait retrouvé le ou la noyée. Le régime prenait soin de l’ampleur des tentatives d’évasion.
Les pêcheurs des deux rives, roumains et serbes, en ont beaucoup vu à cette époque. Ils parlaient entre eux à voix basse des « nuits folles » où ils laissaient leurs filets sur le rivage et rentraient chez eux car ils ne voulaient pas assister au spectacle tragique des noyés. Ils savaient que le courant ramènerait les corps au matin. Un vieux pêcheur de Moldova Vecche, interviewé après 1989, a avoué : « En janvier-février, quand il faisait très froid, nous savions ce qui allait se passer dans la nuit. Le matin, avant d’aller chercher nos filets, nous faisions le signe de la croix et récitions une prière. Trop souvent, nous avons trouvé des corps gelés flottant à la surface du Danube. Des jeunes, pour la plupart, recouverts de graisse, nus et blancs comme de la cire. Nous les ramenions sur la rive puis nous appelions les gardes-frontières. Je ne pouvais plus dormir après. Leurs visages m’apparaissaient dans mon sommeil. »
Les autorités yougoslaves étaient était plus clémentes que celles de la Roumanie d’alors. Elles ne renvoyaient pas les fugitifs qui avaient réussi chez eux. Elles les confiaient au H.C.R., leur accordaient le statut de réfugié temporaire et les aidaient à poursuivre leur route vers l’Autriche, l’Allemagne ou l’Italie. Pour ceux qui survivaient à la traversée du Danube, la Yougoslavie était la première étape vers la liberté. Mais le prix à payer fut exorbitant : sur dix personnes qui tentaient de fuir en hiver, deux seulement arrivaient vivantes à destination.
Il y eut encore des tentatives de traversée lorsque le Danube gelait partiellement pendant les hivers très rigoureux. Mais la glace était perfide : épaisse près des berges, fine au milieu où le courant la rendait fragile. Les gens commençaient à marcher avec confiance, puis soudain, la glace se fissurait et ils tombaient dans l’eau mortelle, se retrouvant prisonniers d’un piège dont il était presque impossible de s’échapper. Les gardes-frontières retrouvaient les corps au printemps, lorsque la glace fondait.
Les histoires les plus tragiques concernent des familles entières. Des parents qui tentaient de sauver leurs enfants du communisme en les emmenant dans une fuite désespérée. Des documents de la « Securitate » mentionnent que le 3 février 1978, trois cadavres ont été récupérés, un homme de 35 ans, une femme de 32 ans, un enfant de sexe masculin de 8 ans. Tous trois étaient enduits de graisse. et sont décédés d’hypothermie dans le secteur de Baziaş. L’image d’un père enduisant son enfant de 8 ans de graisse de porc, dans l’espoir de le sauver de la dictature communiste en le jetant dans le Danube gelé, est d’une cruauté que l’histoire officielle ne peut cacher.
Lorsque les archives roumaines de la « Securitate » ont été partiellement ouvertes, les journalistes ont tenté de déterminer le nombre réel de victimes du Danube. Les estimations varient énormément, allant de 1 000 à 3 000 morts en 41 ans. Le chiffre réel ne sera jamais connu. De nombreux corps n’ont jamais été retrouvés, emportés par le courant sur des dizaines de kilomètres, ensevelis sous la vase, disparus dans les profondeurs. Beaucoup de familles n’ont pas osé signaler la disparition de leurs proches par crainte de représailles. Beaucoup de tentatives sont restées sans suite.
Le Danube entre la Roumanie et la Serbie est désormais une frontière pacifiée. Mais pour la génération qui a vécu au temps du communisme, le fleuve reste un cimetière liquide, un monument du désespoir dans lequel des milliers de Roumains ont mis leur vie en danger pour s’enfuir vers des horizons de liberté.
ll existe un petit monument non officiel à Moldova Veche, une croix de fer enterrée au bord du fleuve, avec cette inscription laconique : « Pour ceux qui ont essayé ». Les habitants y déposent des fleurs chaque année au mois de janvier pour commémorer la mémoire des fugitifs qui ont perdu la vie dans leur tentative de traversée du grand fleuve.

Liliana et Andrei Torma :
   « Nous avons traversé le Danube à Moldova Nouǎ le 18 août 1986. J’avais 18 ans, mon ami Elvir 17 ans. Sur l’île de Moldova, les gardes-frontières nous ont arrêtés, nous ont emmenés à la caserne, nous ont roués de coups, puis nous ont interrogés avant de nous menotter et de nous emmener au tribunal de Resiţa. Grâce aux relations de la famille d’Elvir, nous avons pu échapper à la prison, mais nous étions surveillés chaque semaine par les agents de la milice. Le 18 mai 1988, j’ai traversé le Danube à la nage près de Şimian Hinova, le jour où Ceauşescu est venu à l’usine pétrochimique de Turnu Severin. Je l’ai vu à environ 30 mètres de moi. Ce soir-là, j’ai disparu sur le Danube. J’ai prié Dieu et j’ai réussi à atteindre la rive droite yougoslave après avoir nagé toute la nuit jusqu’à l’aube. Je connaissais bien le Danube. Depuis mon départ et jusqu’à aujourd’hui, je vis en Autriche. »

Michael Hermann, Graz :
   » J’ai traversé en juin 1989 le Danube à Dubova qui est large de 2 km à cette hauteur. J’ai eu beaucoup de de chance. Que ceux qui sont morts reposent en paix, et que ceux qui ont réussi dans leur tentative trouvent le plus grand bonheur possible !« 

Danube-culture, mis à jour août 2026

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