István Széchenyi et les Portes-de-Fer (I)

    Le 24 juin 1830, le comte hongrois István Széchenyi (1791-1860) quitte Pest en bateau à rames pour un long voyage fluvial de plusieurs semaines. Son intention est d’évaluer la possibilité de réguler le cours inférieur du Danube dans l’intérêt de Pest, de la Hongrie et de l’Empire des Habsbourg. Pest étant une cité commerçante, la navigabilité du Bas-Danube est à son avis l’un des fondements de la croissance future de la ville. Si les convois halés par des équipages de chevaux peuvent relativement bien circuler sur le tronçon hongrois jusqu’à Vienne et au-delà, plus au sud, sur le Bas-Danube, dans le défilé des Portes-de-Fer, le fleuve est par contre particulièrement impropre à la navigation commerciale en raison du courant et de nombreux obstacles dans son lit même. C’est précisément pour ces raisons que le développement de cette route commerciale danubienne est l’un des rares points de convergence sur lequel le gouvernement viennois et les intérêts hongrois s’accordent presque parfaitement.

   Plusieurs événements survenus en 1829 contribuent à revaloriser du rôle du Danube. D’une part la D.D.S.G., chargée de mettre en œuvre la navigation à vapeur sur le Danube, est fondée cette année-là et l’on peut donc s’attendre à voir naviguer des steamers sur le fleuve (de précédentes tentatives de navigation à vapeur n’avaient pas abouties pour des raisons techniques et économiques) et les intérêts nationaux et impériaux poussent pour que les bateaux puissent circuler sur le fleuve jusqu’à la mer Noire. Toutefois de nombreux obstacles s’y opposent dont un est physique, à savoir les rapides des défilés des Portes-de-Fer. D’autres événements viennent modifier considérablement la situation politique. Le Traité d’Andrinople (Edirne) met fin à la guerre russo-turque de 1828-1829. À la suite de la signature de celui-ci, l’Empire ottoman conserve la plus grande partie de ses territoires européens y compris la Serbie dans la région du Bas-Danube mais les Principautés roumaines, Valachie et Moldavie, acquièrent malgré tout une plus grande autonomie. Ces deux principautés sont occupées par les armées du tsar et le delta du Danube passe lui aussi sous domination russe. Cette situation pose un nouveau problème mais un article de ce même traité ouvre le fleuve, la navigation sur la mer Noire ainsi que le détroit les Dardanelles à la navigation internationale.
« Le Pruth continuera à former la limite des deux empires, du point où cette rivière touche le territoire de la Moldavie jusqu’à son confluent avec le Danube. De cet endroit la ligne des frontières suivra le cours du Danube jusqu’à l’embouchure de St. Georges, de sorte qu’en laissant toutes les îles formées par les différents bras de ce fleuve en possession de la Russie, la rive droite en restera comme par le passé à la Porte Ottomane. Il est convenu néanmoins que cette rive droite, à partir du point où le bras de St. Georges se sépare de celui de Soulina, demeurera inhabitée à la distance de deux heures de ce fleuve et qu’il n’y sera formé d’établissement d’aucune espèce, et que de même sur les îles qui resteront en possession de la cour de Russie, à l’exception des quarantaines qui y seront établies, il ne sera permis d’y faire aucun autre établissement, ni fortification. Les bâtiments marchands des deux puissances auront la faculté de naviguer sur le Danube, dans tout son cours, et ceux portant le pavillon Ottoman pourront entrer librement dans les embouchures de Keli et de Soulina, celle de Saint-Georges demeurera commune aux pavillons de guerre et marchands des deux puissances contractantes. Mais les vaisseaux de guerre russes ne pourront, en remontant le Danube, dépasser l’endroit de sa jonction avec le Pruth.
Article III du traité d’Andronople , 2-14 septembre 1829
   « … La Sublime Porte s’engage en outre à veiller soigneusement à ce que le commerce et la navigation de la mer Noire en particulier, ne puissent éprouver aucune entrave de quelque nature que ce soit. A cet effet, elle reconnait et déclare le passage du canal de Constantinople et du détroit des Dardanelles entièrement libre et ouvert aux bâtiments russes sous pavillon marchand, chargés ou sur lest, soit qu’ils viennent de la mer Noire pour entrer dans la Méditerranée, soit que, venant de la Méditerranée, ils veuillent entrer dans la mer Noire. Ces navires, pourvu qu’ils soient des bàtimens marchands, de quelque grandeur et de quelque portée qu’ils puissent être, ne seront exposés à aucun empêchement, ou vexation quelconque ainsi qu’il a été réglé ci-dessus. Les deux cours s’entendront sur les moyens les plus propres à prévenir tout retard dans la délivrance des expéditions nécessaires. En vertu du même principe le passage du canal de Constantinople et du détroit des Dardanelles est déclaré libre et ouvert à tous les bâtiments marchands des Puissances qui se trouvent en état de paix avec la Sublime Porte, soit qu’ils aillent dans les ports russes de la mer Noire, ou qu’ils en viennent chargés ou sur lest, aux mêmes conditions qui sont stipulées pour les navires sous pavillon russe… »
Extrait de l’article VII du même traité
Sources : Frédéric Muhrard, Nouveau recueil général de traités, conventions et autre transactions remarquables …, tome VIII, 1825-1830, Gottingue, 1851
   István Széchenyi, qui sait parfaitement combien il est important que le Danube soit navigable la plus grande partie de sa longueur, décide de descendre le fleuve et lance une initiative originale en 1830. Il fait construire à ses frais à Pest un bateau à rame baptisé « Desdemona ».

Maquette du Desdemona

Le comte fait également construire un autre bateau de taille plus modeste pour accompagner le « Desdemona » et le baptise du prénom de « Juliette ». Les deux embarcations sont peintes en noir et jaune. Même si elles ne naviguent pas directement pour le compte de l’État, ces couleurs sont celles de l’Empire des Habsbourg. István Széchenyi choisit d’être accompagné dans son périple fluvial par un ami, le comte János Waldstein (1809-1876) et par József Beszédes (1787-1852), un ingénieur hongrois de grande renommée.

Friedrich von Amerling (1803-1887), Autriche : János Waldstein (1809-1876), huile sur toile, 1833

La situation a un petit côté singulier pour I. Széchenyi car J. Beszédes n’appartient pas à la noblesse alors que le comte est membre de la haute aristocratie hongroise. Selon ses propres mots, c’est la première fois qu’il doit manger à la même table qu’une personne qui n’est pas de son rang. De plus, d’après les notes de son journal, le comte ne semble pas vraiment apprécier la personnalité de l’ingénieur qui l’accompagne.

József Beszédes (1787-1852)

Le périple fluvial commence le 24 juin 1830. István Széchenyi écrit dans son journal à propos du départ :
« Tôt le matin du 24 juin, j’ai commencé mon voyage vers la mer Noire à bord d’un bateau construit à Pest, un navire qui aurait pu être utilisé par nos ancêtres. Je vous écris actuellement depuis Földvár. Nous sommes 11 à bord. Moi-même, le comte János Waldstein, un ingénieur bavard (sic!), un cuisinier, trois serviteurs et quatre marins. Le bateau et la petite embarcation m’a coûté 500 florins et j’ai dépensé 100 florins de provisions. J’ai emporté avec moi 1 000 ducats en espèces et 10 000 florins en lettres de crédit. Le temps est magnifique… Il n’y a presque pas de vent, sinon nous n’avancerions pas. Nous pouvons parcourir deux milles terrestres en trois heures avec deux grandes rames. Le plus lent des bateaux à vapeur parcourrait la même distance en à peine une heure. Le fleuve est excellent… il est partout assez profond.
Je veux être de retour à Pest le 2 septembre. Que j’y parvienne ou non dépendra de la volonté du du Tout-Puissant… »
Le voyage en Orient du comte István Széchenyi et de János Waldstein en 1830

August Theodor Schoefft (1909-1888), Hongrie : le comte István Széchenyi dans les Portes-de-Fer, huile sur toile, 1836

   Le périple a un double objectif : d’une part, évaluer les difficultés techniques de la navigation ce qui est la tâche de J. Beszédes, et d’autre part, étudier les opportunités politiques d’ouverture du fleuve à la navigation impériale, ce dont I. Széchenyi se charge. Le bateau descendra jusqu’à Galaţi que l’équipage rejoint en 24 jours réalisant un véritable exploit. Le comte poursuivra ensuite sa route jusqu’à Constantinople par voie de terre d’où il rentrera difficilement à Budapest. Il n’y arrivera que le 19 octobre car il contractera le paludisme puis sera mis en quarantaine en raison d’une épidémie de choléra.
  Le comte István Széchenyi publie son premier article sur la navigation sur le Danube le 20 août 1834 dans le journal Társalkodó. Les observations et les propositions qui seront faites par István Széchenyi et József Beszédes permettront d’effectuer des travaux à partir de 1835 et d’améliorer la navigation sur le Bas-Danube dans les années ultérieures. I. Szechenyi naviguera à de nombreuses reprises sur le Bas-Danube en bateau à vapeur en tant que Commissaire royal. Il raconte qu’une fois, en raison du faible niveau de l’eau dans le passage des Portes-de-Fer, il a dû attendre pendant des heures, voire des jours, sur un bateau à vapeur, et qu’il n’a pu quitter le bateau échoué entre les récifs qu’à l’aide d’un autre engin flottant. Ses initiatives en faveur de l’amélioration de la navigation auront aussi un effet positif pour l’économie de la capitale de la Hongrie.
Eric Baude pour  Danube-culture, © droits réservés, mis à jour octobre 2025
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