Jules Pascin (1885-1930), peintre danubien et « prince de Montparnasse »

« L’homme  le plus libre du monde » (Pierre Mac Orlan)

Le peintre et dessinateur Jules Pascin, originaire de Vidin, ville bulgare et port fluvial de la rive méridionale du Danube, fut l’ami de nombreux artistes et écrivains de son époque comme Francis Carco, Paul Morand, Pierre-Mac Orlan, Man Ray, Léopold Levy, Georges Papazoff, André Salmon, Georges Braque, Foujita, Juan Gris, Max Jacob, Suzanne Valodon, Maurice de Vlaminck…
Malgré le fait que son nom ait été quelque peu oublié, Jules Pascin fait partie des très grands peintres originaires des rives danubiennes.

Jules Pascin, de son vrai nom Julius Mordecai Pincas, est né le 31 mars 1885 dans une famille de commerçants séfarades de Vidin. Son père, personnage tyrannique, exerce avec succès la profession de marchand de grain. Les origines familiales se perdent dans le labyrinthe des Balkans jusqu’en Turquie, en Italie et en Espagne….

Le jeune peintre et dessinateur dont son père n’apprécie guère le talent et les fréquentations quitte Vidin pour Bucarest où il entretient une liaison avec une tenancière d’une maison close. Il fréquente par la suite les écoles d’art de Budapest et de Vienne rejoint Munich et commence à collaborer avec la revue satirique bavaroise Simplicissimus dans laquelle il publie des dessins érotiques et des caricatures. Il doit changer de nom comme l’exige son père qui ne veut pas que le nom de sa famille soit associé au comportement et à la carrière de son fils. Le peintre adopte alors le pseudonyme de Jules Pascin (prononcez Passkine), anagramme de Pincas.

C’est une période où il rencontre des peintres qui donneront naissance à l’expressionnisme allemand et avec lesquels il parvient à trouver sa ligne et son style graphique exprimant une forte critique de la société de l’époque.

Une grande partie de son oeuvre restera d’ailleurs toujours marquée par cette sensibilité, par une force de la satire et de la caricature féroce. Ses dessins aux traits épais, épurés, dans des tonalités claires, aquarellées soulignées de fusain, d’encre et de lavis, se rapprochent des mondes de la gravure sur bois ou de la lithographie.

Jules Pascin au café du Dôme en 1910 (photographe non identifié)

De Munich et Berlin Pascin finit par arriver à Paris 1905, à la veille de Noël en espérant y faire carrière. C’est une vraie délégation de peintres et d’artistes au fait de son talent qui l’accueille. Son travail de caricaturiste n’a pas cessé et il continue à envoyer toujours régulièrement des dessins à Simplicissimus qui lui permettent de bien gagner sa vieIl noue aussi des liens avec l’avant-garde française dans les quartiers de Montmartre et de Montparnasse, fait la connaissance de Foujita, Kisling, Soutine, Van Dongen, Derain, Diego Rivera mais aussi de Matisse, des artistes du mouvement du fauvisme et illustre les ouvrages d’amis poètes et écrivains comme Pierre Mac Orlan, Paul Morand ou André Salmon.

Jules Pascin est assimilé à l’École de Paris, selon l’expression du critique d’art André Warnod, école désignant l’ensemble des artistes étrangers arrivés avant les années 1920 dans la capitale française pour tenter de trouver des conditions plus favorables à l’expression de leur art tout en restant en marge des grands mouvements artistiques de l’avant-guerre, cubisme, fauvisme et futurisme. Ses sujets préférés demeureront tout au long de sa vie les représentations de scènes de la vie quotidienne, du corps féminin, peintures et dessins au caractère érotique.

Jules Pascin, Manolita, 1929, Paris, Musée National d’Art Moderne

Ses voyages et séjours en Angleterre, aux États-Unis, à New York avec Hermine pendant la première guerre mondiale (1914-1920) et à Cuba, lui permettent de réaliser de très nombreux croquis et aquarelles. L’érotisme de ses oeuvres provoque un scandale outre-Atlantique. Le peintre prétend pourtant, après son retour en France, n’être qu’un admirateur de Boucher et de Fragonard.

Jules Pascin, Alfred Flechtheim habillé en toréador, 1927, Paris, Musée National d’Art Moderne

Parmi ses modèles on trouve sa femme la peintre Hermine David (1886-1970) qu’il épouse pendant son séjour à New York et sa maîtresse Lucy Krogh avec lesquelles il entretient une relation simultanée.
« Pourquoi une femme est-elle considérée comme moins obscène de dos que de face, pourquoi une paire de seins, un nombril, un pubis sont-ils de nos jours encore considérés comme impudiques, d’où vient cette censure, cette hypocrisie ? De la religion ? »

Jules Pascin, Hermine au lit, aquarelle

Nous sommes au début des années 1930, époque où Picasso, Braque, Miro, le cubisme, les abstraits, les surréalistes, font littéralement exploser la figuration et la représentation dans la peinture. Tout comme Modigliani, et de nombreux autres artistes, Jules Pascin s’interroge quant à lui, sur la signification de son oeuvre figurative. Il souffre de ne plus être reconnu, et croit perdre le sens, la sensibilité et la puissance qu’il a toujours voulu donner à sa propre peinture. Il sombre et se réfugie peu à peu dans la fuite, les fêtes nocturnes et l’alcool.

Jules Pacsin adresse à sa compagne Lucy, peu avant de mettre fin à ses jours, une dernière lettre dans laquelle il écrit : « Je suis un maquereau, j’en ai marre d’être un proxénète de la peinture … Je n’ai plus aucune ambition, aucun orgueil d’artiste, je me fous de l’argent, j’ai trop mesuré l’inutilité de tout. »
Il se suicide dans son atelier du boulevard de Clichy en juin 1930, à l’âge de quarante cinq ans. Le peintre repose au cimetière du Montparnasse. Un poème de son ami André Masson est gravé sur sa tombe : « Homme libre héros du songe et du désir de ses mains qui saignaient poussant les portes d’or esprit et chair Pascin dédaigna de choisir et maître de la vie il ordonna la mort. »

Eric Baude, Danube-culture, droits réservés, juin 2019

Sources :
LEVY-KUENTZ, Pascin libertin, Adam Biro, 2009

LEVY-KUENTZ, Stephen, Pascin, coll. « Grandes monographies », La Différence, Paris, 2009
Joann Sfar, Pascin, biographie imaginaire, L’Association, 2005
LEVY-KUENTZ, Pascin et le tourment. Coll. Les essais, La Différence, Paris 2001
BAY, André, Adieu Lucy, Le roman de Pascin, Albin Michel, Paris, 1983
DUPOUY, Alexandre, Jules Pascin, collection Rêv ,eries, Parkstone Press Ltd, New York, 2004

WARNOD, André, Pascin, André Sauret, Éditions du livre, Monte-Carlo, 1954

Catalogues raisonnés :

Yves Hemin, Guy Krohg, Klaus Perls, Abel Rambert, Pascin : catalogue raisonné, vol. 1 : Peinture, Aquarelles, Pastels, Dessins, Bibliothèque des Arts, Paris, Yves Hemin, Guy Krohg, Klaus Perls, Abel Rambert, Pascin : catalogue raisonné, vol. 2 : Peinture, Aquarelles, Pastels, Dessins, Bibliothèque des Arts, Paris
Yves Hemin, Guy Krohg, Klaus Perls, Abel Rambert, Pascin : catalogue raisonné, vol. 3 : Simplicissimus, Gravures, Lithographies, Illustrations, Sculptures, Objets, Bibliothèque des Arts, Paris, Yves Hemin, Guy Krohg, Klaus Perls, Abel Rambert, Pascin : catalogue raisonné, vol. 4 : Dessins, Aquarelles, Pastels, Peintures, Dessins érotiques, Bibliothèque des Arts, Paris Abel Rambert, Gérard Rambert, Pascin : catalogue raisonné, vol. 5 : Peinture, Aquarelles, Pastels, Dessins, Bibliothèque des Arts, Paris,

Filmographie :
Pascin l’oublié (INA) : https://images.app.goo.gl/Aq8WaG6rHc7CREgB7
François Lévy-Kuentz, Pascin l’impudique, Production Lapsus/France 5/Paris première, 2000, 60 mn

https://fr.wikipedia.org/wiki/Jules_Pascin

Jules Pascin, portrait de Lucy Krohg, vers 1925, huile et crayon sur canevas, collection particulière

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