La « Marangozeria » ou l’art de la construction et de la rénovation d’une « lotcǎ »

Ce terme de « Marangozeria », intraduisible en langue française, désigne un savoir-faire artisanal unique, un art de la construction et de la réparation des « lotcǎ » (roumain) ou « lotka » (ukrainien) qui s’appuie sur une tradition pérenne pratiquée autrefois avec assiduité dans le delta du Danube. Cette tradition ancestrale emblématique est malheureusement aujourd’hui en voie de disparition.

Les « lotcǎ », embarcations traditionnelles longilignes du delta du Danube, en bois, à voile et/ou à rames, parfaitement adaptées à leur contexte spécifique et maniées avec agilité par les populations  locales sur les bras du fleuve, les canaux et les bords de la mer Noire1, ne sont plus désormais qu’occasionnellement fabriquées comme à Tulcea dans l’atelier « Geneza S.R.L. » du charpentier-menuisier Paul Vasiliu.

Letea, photo © Danube-culture, droits réservés

Selon Paul Vasiliu, l’un des derniers artisans en activité, la « lotcǎ » a toujours symbolisé le coeur de l’univers des habitants de ces territoires singuliers comme les Lipovènes2, ces Vieux-croyants orthodoxes émigrés parlant russe ou ukrainien : « seuls les familles aisées pouvaient autrefois se permettre d’acquérir un charriot, toutes les autres ne possédaient qu’une   « lotcǎ ».

Lotcas avec leur voile à l’entrée du port de Jurolovca sur le lac Razelm

Cette barque rendit d’immenses services aux populations du delta démontrant ainsi son utilité quelque soit les époques et les circonstances. C’était un moyen de transport extraordinaire et peu onéreux qui répondait parfaitement aux besoins essentiels des habitants, un moyen d’existence et de survie et un mode transport incomparable par rapport aux barques en fibre de verre, très à la mode de nos jours. Dans une « lotcǎ », on pouvait presque tout transporter. On sait par exemple qu’une « lotcǎ » emmena 40 ruches sur le lac Razelm. C’est très difficile de transporter dans une embarcation en fibre de verre du bois ou une récolte de roseau. L’invention de la « lotcǎ » raccourcit le temps qu’il fallait mettre pour se déplacer d’un village à l’autre. Elle permit aux habitants de rester actifs et en bonne santé ». La « lotcǎ » a laissé dans le delta un souvenir inoubliable.

« Lotcǎ » à moteur au port de Sfântu Gheorghe, photo © Danube-culture, droits réservés

Désormais motorisée, elle  a commencé à être réutilisée depuis peu comme embarcation pour les touristes. Elle reste aussi indispensable pour la pêche ou les balades en bateau sur les canaux, pour découvrir le monde fascinant du delta et son environnement naturel exceptionnel. »

 Sfântu Gheorghe, Photo Danube-culture, © droits réservés

Pour aider à la transformation du delta en véritable destination écologique sui-generis, la redécouverte de cet art ancestral de la fabrication de barques traditionnelles pourrait devenir une activité régulière et une source de revenus complémentaire pour les quelques artisans qui ont su préserver ce savoir-faire. La régénération de la « marangozeria » est une activité locale qui pourrait représenter un intérêt complémentaire à la démarche écotouristique des visiteurs. Ils auraient ainsi la possibilité de découvrir les techniques ancestrales de construction de la « lotcǎ » ou pourraient même éventuellement y participer.

Publicité du Service Maritime Roumain (1897), peinture d’Arthur Garguromin Verona (1868-1946), domaine public

La « canotcǎ » : entre tradition et innovation
Dans l’objectif de renouveler ce savoir-faire et de le transformer en une activité contemporaine, le célèbre champion de canoë Ivan Patzaïchin, originaire du village de Mila 23 dans le delta du Danube et de la communauté lipovène, soucieux d’un développement d’un écotourisme respectueux, a apporté son soutien financier à la construction d’un nouveau modèle d’embarcation. Ce modèle, baptisé « canotcǎ » est un compromis entre la « lotcǎ » traditionnelle et le canoë. La forme, la couleur et le matériau sont issus de la conception de la « lotcǎ », la souplesse, l’agilité et la vitesse sont les propriétés du canoë. Le matériau offre à la « canotcǎ » tout à la fois un poids réduit et une haute résistance. L’authenticité de la « canotcǎ » est due au choix du bois, peu utilisé de nos jours dans la fabrication des barques en usage dans le delta, le bois étant désormais remplacé par de la fibre de verre.

La « canotcǎ » se trouve au carrefour de plusieurs centres d’intérêts. C’est une embarcation également facile à manœuvrer, même éventuellement par les touristes  désireux d’admirer le paysage lors de promenades sur les canaux et adaptée à l’activité des pêcheurs locaux. Comme autrefois la « lotcǎ »  fût l’emblème des populations lipovènes danubiennes, la « canotcǎ » pourrait à son tour devenir un nouveau symbole du delta du Danube.

Notes :
1Les pécheurs d’esturgeon utilisaient sur la mer de préférence une embarcation de taille plus importante la « Bolozane ».

2 Voir l’article de Frédéric Beaumont, « Les Lipovènes du delta du Danube », Balkanologie [En ligne], Vol. X, n° 1-2 | mai 2008  http://journals.openedition.org/balkanologie/394

Fin de parcours ? Photo © Danube-culture, droits réservés

Eric Baude, © Danube-culture, droits réservés, janvier 2019

Remerciements à Luminiţa Gradinaru pour son aide à la traduction

Sources :
Eugen Bejan (coordonator), Dicționar Enciclopedic de Marină, Ed. Societății Scriitorilor Militari, Bucarest, 2006
Ghid de ecotourism pentru pescari profesionişti, Asociatia Ivan Patzaichin – Mila 23
www.ecodeltadunarii.ro
www.rowmania.ro
www.rri.ro/fr_fr/la_revitalisation_du_delta_du_danube-24369

  

« Lotcǎ » à Vâlcov (aujourd’hui Vylkove en Ukraine), petite ville fondée en 1746 sur le bras de Chilia par des réfugiés Lipovènes  

Blason de Vylkove sur lequel figure une « lotcǎ » ou « lotka »

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