Paul Morand, élégant chantre du voyage et admirateur du Danube

L’écrivain et diplomate français Paul Morand (1888-1976), chantre du voyage, amateur de la « Kakanie », l’Empire austro-hongrois, des trains et des baignades dans les grands fleuves fut un familier de l’Europe centrale et orientale. 

Il occupa le poste d’ ambassadeur en Roumanie en 1943-1944 pour le régime de Vichy et fut, de juin 1938 à octobre 1939, membre de la Commission Européenne du Danube qui siégea à Galaţi.

Le Danube
« Ce serpent est long comme deux fois la France ; c’est le fleuve le plus étendu d’Europe, avec la Volga, mais la Volga n’appartient qu’à un état alors que la Danube en traverse sept ; son cours ressemble à celui d’un professeur de géographie politique ; il réussit même à percer le rideau de fer, car on n’a encore pu enchaîner un fleuve et celui-ci surtout.

Le Danube réunit d’infinies beautés, historiques, naturelles, dramatiques, contradictoires ; après avoir, en Bavière, mousser comme de la bière, il coule comme de l’huile en Orient. Ici c’est un ruisseau, là une mer ; tantôt indépendant comme ces torrents que dévalent les trains de bois flottés, tantôt alangui, marécageux, presque semblable à ces cours d’eau qui se perdent dans les sables, et que les géologues nomment des rivières qui se suicident. Rhin, Rhône et Danube ont de très voisins berceaux, mais dès leur naissance ils obéissent à des pentes opposées qui les dispersent ; si les deux premiers accourent vers nous, le Danube nous fuit, et dès sa naissance badoise, tourne le dos à l’Occident ; son destin est l’Orient ; il finit sa vie de fleuve où le soleil commence sa vie d’astre.

La Forêt-Noire, le Schwarzwald, avec ses grottes qui servirent de cachettes aux fuyards de la guerre de Trente Ans, avec ses sapins guillochés, ses mélèzes enchenillés, ses sources creusées comme des cicatrices et sa toison épaisse, si brûlée en automne qu’on la pourrait nommer Forêt – Rouge, est la poche d’eau où remue le grand enfant qui va naître.

Bassin du Danube, dans le parc du château des Fürstenberg (photo droits réservés)

À Donaueschingen, dans une sapinière, au pied du palais du prince Fürstenberg, au fond d’un bassin de pierre entourée d’une balustrade verdie, sculptée des douze signes du zodiaque, quelques cascatelles couleur d’aigue-marine réunissent leurs gouttelettes glacées ; c’est la source première ; il faut envier le palais Fürstenberg de posséder, derrière ses parterres de roses, éclairés par des lanternes de fer forgé, comme un simple saut-de-loup, ce qui va être le Danube ; au haut de la nymphée, une grande femme de pierre personnifie die Donau, nom prestigieux, nom féminin en allemand. Plus loin, dans le parc, la petite rivière, la Breg va, avec sa soeur, la Brigach, « mettre le Danube en route » (bringen die Donau zu Weg), comme dit l’adage local, ce Danube, hydre interminable qui finit dans la Mer Noire par les trois têtes monstrueuses et fétides de son delta.

Père tranquille, il suit d’abord la pente de la facilité, c’est-à-dire qu’il s’écarte de ce vaste déversoir qu’est le lac de Constance (seul possédé par le Rhin), ce Bodensee, ce plus beau lac d’Europe, vrai miroir à nuages et à neiges, dont le sépare les molles collines badoises.

À Tuttlingen, plus vigoureux, le Danube remonte droit vers le nord, bleu comme une truite au bleu, agrandi de sources, avant d’arriver à Ulm la Wurtembergeoise, sa première grande ville, celle où l’on s’est toujours battu pour son passage. Après Ulm, Ratisbonne.

Le vieux pont de pierre de Regensburg (Ratisbonne)

Ici, le Danube entre dans l’histoire, qui l’utilisera désormais par tous les bouts, les légions romaines de Tibère s’en servant comme de la muraille septentrionale du « limes », les croisés le descendant, en route vers Byzance et Jérusalem, tandis que le remontent les invasions des Avars, Goths, Wisigoths et des Huns, ancêtre des Hongrois.

Déjà, à Donauwörth, on apercevait de ces bateaux-lavoirs carrés que les allemands nomment des « boites » ; à Ratisbonne commence la navigation régulière, vers le Weltenburg ; la ville est située à l’extrême nord du cours, comme Orléans sur la Loire, au confluent de la Regen et de la Naab. C’est une cité qui s’élève sur les stratifications de l’histoire, camp romain, siège des diètes impériales, décor des amours de Charles Quint et des nuits de Napoléon, coupées de rêves stratégiques ; cet escalier à plate-forme qui va dominer le Danube, c’est tout simplement le Walhalla, l’Olympe nordique, consacrée par Louis Ier de Bavière aux grands hommes de la Germanie. Ce n’est pas là le seul rappel des légendaires Nibelungen, présents à chaque méandre du fleuve ; tout le Danube, ici, est wagnérien.

Le Walhalla, dédié aux grands hommes de la Germanie (photo droits réservés)

Comme tout ce qu’a construit ce naïf Louis de Bavière, filleul de Louis XVI et de Marie-Antoinette, ce panthéon bavarois est une copie du Parthénon ; en quoi il ressemble à ses soeurs, la Glyptothèque et la Pinacothèque munichoises. Cela date de 1842, époque du faux grec et du gothique troubadour, où Louis Ier se promenait sur les bords du Danube en pourpoint de velours noir, chaîne d’or et toques à plumes, accompagné de cette belle maîtresse qui finit par lui coûter sa couronne, la danseuse Lola Montès, une irlandaise qui se faisait passer pour sévillane. Ensemble, les amants ramassaient les morceaux de marbre de la région pour en daller les Walhalla à porte d’airain, où les Walkyries de la salle des morts annoncent les Ases dorés sur tranche. Ce paganisme scandinave, qui nous fait sourire, exaspérait le parti clérical bavarois ; aussi à la veille des révolutionnaires années 1848, Munich était-il divisé en « ultramontains » et en « lolamontains ». Est-ce de ce grand-père trop original que Louis II de Bavière hérita sa passion des châteaux « altdeutsch » ? Le grand-père détestait, d’ailleurs, son petit-fils : « Ce Wittelsbach n’en est pas un disait-il, il n’aime pas les femmes. »

Les grandes villes se font déjà plus nombreuses, chacune lançant son pont sur le fleuve, mettant son joug sur l’indomptable. Les bateaux du Loyd bavarois assurent le service de Passau à Linz. Pont suspendu de Passau où l’eau a trois couleurs, comme un drapeau ; au vert jade de la neige fondue, l’Inn mêle son lait, descendu du Tyrol, et l’Ilz, qui arrive de Bohême, ses eaux du noir-bleu de la mouche à viande ; tout se noue autour de la vieille forteresse d’Oberhauss dont Napoléon ne fit qu’une bouchée.

Linz, dont la grand-place descend se désaltérer au fleuve, voit entre les façades à colombages de ses vieilles résidences branlantes, surgir la colonne de la Trinité, action de grâce de la cité reconnaissante d’avoir échappé à deux fléaux, la peste et les Turcs ; les églises, les Dômes, les cloîtres, les flèches gothiques commencent à faire place, dans le ciel, à ces clochers bulbeux qui font déjà rêver à la Russie orthodoxe et aux mosquées. De plus haut encore, de la Franz-Josefwarte au Jägermayr, le Danube lèche les promenades en équerre, les tours de l’enceinte maximilienne, les dévalées de sapins droits comme des tuyaux d’orgue.

Si nombreux, les châteaux, si hérissés sur leur rocher, entourés du poil des conifères et de la fourrure des châtaigniers, si noblissimes que les célèbres « burgs » rhénans font, à côté d’eux, figure de chalets suisses. Leurs tours en surplomb dominent les gouffres, les chutes d’eau baveuses, leurs créneaux édentés menacent l’horizon. Obernzell, résidence des princes-évêques de Passau, Viechtenstein, qui commande la frontière austro-bavaroise, les forteresses dont les fameux tourbillons du Strudel sont les douves, Marsbachzell et sa tour, Wilhering et sa belle église baroque, Niederwaldsee où François-Joseph fêtait Noël avec sa fille chérie, Valérie, le très ancien Persenbeug, où l’aiglon passait ses vacances, magnifiques ruines féodales d’Aggstein, Greinburg, fief des Saxe-Cobourg, Krems, que brûla Mathias Corvin, Tulln, la Comagène des légions romaines, antérieure à Vienne et enfin Dürnstein où fût enfermé Richard Coeur de Lion.

Ce Richard Ier d’Angleterre, orgueilleux jusqu’à la démence, s’était mis à dos tous les croisés, devant Jaffa ; dans un accès de rage, il avait même piétiné les étendards du Duc d’Autriche. Au retour des croisades, la tempête jeta son bateau sur les côtes de Dalmatie. Pressés de rentrer à Londres, où son frère Jean sans Terre complétait contre lui avec Philippe Auguste, l’imprudent Coeur de Lion décida de prendre la voie de terre, plus rapide, à travers l’Autriche et l’Allemagne, et atteignit le Danube à Dürnstein, où il s’apprêta à passer la nuit à l’auberge du lieu, sans se douter que, dans le voisinage, son ennemi, le duc d’Autriche, résidait au château. Occasion inespérée de venger l’affront fait aux couleurs autrichiennes : l’auberge fut investie ; alerté, Richard se déguisa en marmiton et se réfugia à la cuisine ; les archers le surprirent à tourner la broche et le reconnurent immédiatement à sa taille gigantesque. Enfermé au château de Dürnstein, Richard dut payer une première rançon de soixante mille livres au duc Léopold, qui le livra à l’empereur d’Allemagne. L’empereur aussi avait des griefs à faire valoir contre son compagnon de croisade ; coût : cent mille marks d’or. Les bourgeois de Londres durent tout payer. La halte de leur illustre monarque sur le Danube leur avait coûté cher.
À côté des châteaux, les vieilles abbayes, les vieilles abbayes appelées à évangéliser les Slaves, à arrêter les Hongrois ou les Turcs, les unes encore forteresses, les autres déjà baroques, rose, vert amande, refuges cisterciens ou résidences de dieux wagnériens, vieux repaires hussites, Spitz, Stein, Melk enfin…

Abbaye bénédictine de Melk (photo droits réservés)

Melk, le plus beau sanctuaire danubien, où résidèrent ces Babenberg, premiers dynastes autrichiens de l’an mille avant les Habsbourgs… Melk sur son roc, à l’entrée du défilé de la Wachau, avec sa terrasse insolente sur le fleuve, sa cour des Prélats, sa salle des Marbres, sa bibliothèque bénédictine, aussi belle que celle de la Hofburg.
Vienne, au cours de son histoire, n’a pas fait au Danube sa place ; l’utilisant défensivement, économiquement, puis industriellement, elle l’a négligé en urbanisme. Elle lui tourne le dos, elle lui rogne son espace vital, elle s’agrandit au dépends de terres alluvionnaires. Sous les canons de Wagram, le Danube offrait encore un paysage d’îlots, qui servaient de douves aux fortifications alors intactes, des champs d’épandage, de terrains réservés aux inondations. Après 1870 commencèrent les endiguements, les lits artificiels. J’ai connu jadis un Danube viennois, pas encore assagi, comme il l’est aujourd’hui ; dans les îles, sous les saules, les restaurations d’été risquaient d’être emportées par les inondations. Moi-même, j’y ai bu un coup un soir où éclata un de ces formidables orages viennois, fréquents en automne. Soudain le vent arracha les nappes à carreaux bleus et rouges, retourna les feuilles de peupliers qui, de vertes, devinrent blanches ; effarés les dîneurs et les danseurs sautèrent sur les tables ; tandis que l’orchestre grimpait sur le toit et continuait, impavide, à jouer des Bettelstudent sous les cris des oiseaux pêcheurs. Après l’Anchluss, des travaux gigantesques firent jaillir une Vienne industrielle. Pour replacer le Danube dans son décor, il faut grimper au Kahlenberg, au Leopoldsberg, où les assaillants trouvaient jadis les clefs de Vienne. Du Wienerwald aux premiers monts de Bohême, la ville se lit aisément, dans son admirable ceinture de forêts, son île aux Oies, paradis nautique, ses vignobles, ses coupoles, Hofburg ou Belvédère, dominés par la flèche de Saint-Etienne.

Depuis le départ des Russes, les services de bateaux à vapeur ont repris entre Linz et Passau, mais la descente vers Budapest, un des charmes de Vienne, a fait place au no man’s water… Sur l’eau, couleur de « mélange » (le café crème viennois) où l’Inn, la Salzach, le Traun, l’Enns, l’Ybbs, la Wien gonflent le fleuve, on arrivait en vue du Schlossberg d’Hainburg, vieux burg roman, aux fortifications intactes, qui commandait l’entrée en Hongrie. À Nickelsdorf, c’est le Burgenland, la région des châteaux, que se disputèrent si souvent Vienne et Budapest. Il faut signaler, à Vienne, un curieux monument commémoratif, dédié à tous les noyés du Danube.

Bratislava, ex-Presbourg

Slovaque, puis hongrois, le Danube effleure Bratislava, ex-Presbourg, sur la rive gauche, au commencement des Carpathes. Située dans la plaine de Moravie, au confluent de la Morava, Devin lui fait suite. Quel joli accueil réservait la capitale de la Slovaquie, aux temps préhistoriques de la Petite Entente, quand nous la visitâmes pour la première fois ; les drapeaux alliés flottaient aux doubles fenêtres, la batellerie à la cathédrale Saint-Martin et au château gothique une ceinture de coques blanches, tandis qu’à l’île du Seigle (Grande Ile Zitny), la plus grande île fluviale d’Europe, les baigneurs couleur de poulet cuit à l’infra-rouge saluaient notre yacht au pavillon européen de la Commission européenne, ou internationale, partout alors respectée.

Sur la rive droite, peu au dessous de Bratislava, le Danube devient hongrois.
À Komarno, patrie de Franz Lehar, nous quittons la Tchécoslovaquie. Mohacs, c’est la puzta, l’infinie plaine à blé. En été, la chaleur est telle que la terre boirait le fleuve, si un sang nouveau ne lui arrivait des derniers contreforts alpestres ou des Carpathes naissantes, la Leitha, la Drave, la Save, la Tisza, la Morava.
Sur un bras du fleuve, qui a nom le Petit Danube, après Györ, dont la cathédrale domine les vignobles de muscat, après Esztergom, résidence du primat de Hongrie, première sentinelle avancée de Budapest, le Danube plonge droit vers le sud ; il est maintenant hongrois sur ses deux rives ; il entre dans la capitale par l’île Marguerite, coiffé successivement de huit ponts, Buda sur la rive droite, dominée par la vieille citadelle, Pest à gauche. Comment oublier les couchers de soleil de Hongrie, quand le vapeur s’amarrait vers le soir à l’embarcadère de la place Eötvos ?

Budapest, peinture de Rudolf von Alt (1812-1905)

La colline du Buda étageait déjà ses feux ; les grands hôtels des rives, Dunapalota, Ungaria, les casinos de l’île Marguerite, les lanternes des campeurs de ses plages faisaient de Pest la ville la plus désirable d’Europe ; portés sur l’eau, les sons feutrés du cymbalum, les violons rageurs ou sanglotants des tsiganes se mêlaient au gémissement des cordes enroulées autour des bittes.

Aujourd’hui, le Danube est redevenu ce qu’il était au temps des Turcs, « un chemin de guerre », et le dragon a terrassé saint Georges au pied du Mont Gelbert.

Une fois passé les ponts, les rives sont désormais d’une platitude amazonienne. Des bateaux à vapeur remontent et descendent le fleuve, d’Esztergom à Mohacs, la dernière grande cité méridionale, le lieu de la terrible défaite qui fit de la Hongrie, vaincue par Soliman, une province turque pendant cent cinquante ans. Le Danube, ayant terminé son plongeon vers le sud, prend alors sa direction définitive vers l’Orient et va entrer en Yougoslavie. A peine a-t-on appris en hongrois « Rien à déclarer » (Semmi elvámolni valóm mincs) et en tchèque (Nemám nic k proclení) il va falloir le dire en serbe, ô      Babel !…

De la terrasse de Kalemegdan, au confluent de la Save et du Danube, pendant mes longues heures de résidence forcée, entre deux séances de la Commission, à Belgrade, capitale la plus ennuyeuse d’Europe, je contemplais longuement ces deux longs fleuves tendus comme des cordes pour barrer la route…

Sur ces sept collines, dominées par une citadelle ébréchée, Belgrade a été reconstruite dans ce que les guides nomment « un esprit résolument moderne ». Elle ne vaut rien que par sa gare et ses bureaux de voyage, prometteurs de monastères, de cascades, de rivages adriatiques, de pêches et de ces chasses incomparables de Yougoslavie. On se demande pourquoi les Celtes, les Avars, les Slaves et les Turcs se sont entr’égorgés pour cette morne ville, sinon parce qu’elle tient une des clefs du Danube.

Yougoslave jusque-là, le fleuve va devenir frontière roumaine ; les deux nations, par dessus l’eau, se regardent sans aménité ; les Carpates transylvaines froncent le sourcil en face des Balkans qui font la moue… Le Danube commence ses embardées, ses crochets de lièvre en fuite ; il approche du plus célèbres défilé européen, repaire de fraîcheur, antre de tourbillons, asile de rapides, si encaissé que sa profondeur va atteindre une cinquantaine de mètres.

Voici le plus grand rapide d’Europe, dernière échelon du fleuve qui saute enfin la dernière marche de l’escalier. Le bateau y mène de Belgrade en dix-huit heures. On peut survoler les Portes-de-Fer : l’avion offre une vue d’ensemble merveilleuse avec ses pleins et ses vides, ses noeuds et ses ventres, ses hernies et ses goulots. Mais avec la hauteur disparaissent le relief, la surprise, la vie dangereuse de ce fleuve étranglé ; seule la navigation permet des étonnements successifs (voyager, c’est s’étonner, sinon le voyage n’est plus qu’un déplacement). L’imprévu vient d’abord des étendues variables de la surface ; ici, le Danube a 300 mètres de large (bassin des Buffles) ; l’instant d’après, il en a 1 000 ; tantôt le voyageur voit jusqu’au fond de l’horizon, tantôt il se croit enfermé dans une cuvette rocheuse, hermétiquement close ; puis les parois du décor coulissent et livrent au dernier moment passage, dans un bouillonnement qui fait craindre que le bateau n’aille se fracasser sur la falaise, comme une auto, qui, ayant raté son virage, irait s’abimer contre un mur ; mais un coup de barre a suffi à écarter le danger. Dans ce paysage inhumain surgit soudain un mirage de bazar : petites maisons blanches, minarets, mosquées, forteresse ottomane en ruine ; c’est la petite île d’Ada-Kaleh où se réfugièrent autrefois des Turcs et qu’on leur laissa coloniser en paix.

Adah Kaleh

Le Danube va entrer dans le défilé (Djerdap en serbe) ; serbo-magyar jusque-là, il en sort serbo-roumain, puis roumano-bulgare. Ces bigarrures de nationalités ne lui font pas peur ; il en a vu d’autres ; sa plus grande forteresse, maîtresse des Portes-de-Fer, Golubac aux énormes tours, fut, à travers les siècles, disputée avec acharnement : Romains, Huns, Turcs, Serbes, Hongrois, Autrichiens, Valaques s’y sont entremassacrés. De 1337 à 1867, elle a été prise par les Turcs et reprise par les chrétiens onze fois. Telle est l’importance stratégique des Portes-de-Fer.

Le Danube passe le défilé ; la pierre de Bubajik marque l’entrée d’un petit Bosphore ; murailles de falaises, couloirs et bassins, jusqu’à Kladovo où le pont à vingt arches de Trajan, fut, dit-on, dans un accès de dépit envieux, détruit par Hadrien. Les derniers postes serbes, Mihailovac, Prahovo, marquent déjà l’approche de la Bulgarie. Pour éviter les pires rapides, le bateau prend le canal de Sip. Le cadre rocheux est brisé : c’est l’espace… et la monotonie.

Aussitôt terminé ce combat entre l’eau et le roc, Le Danube victorieux n’a plus qu’à se laisser vivre : un fleuve qui commence à ressembler à la mer, quel ennui !… C’est l’Olténie et ses grandes villes prospères, Turnu-Severin, Craoiva, la richissime plaine à blé, pays de l’Oltean tenace « aux trente-deux molaires ». Le fleuve descend paresseusement vers cette Mer Noire qu’on a appelé le cul-de-sac de l’Europe. Sur sa rive droite, le granit de la Droboudja lui refuse toute alimentation ; c’est donc des Carpates, à gauche, qu’il va recevoir ses affluents puissants, parfois sauvages, parfois aimables, toujours engendreurs de richesses, le Jiul, l’Oltul, aux traits admirables, la Dimbovitza, qui arrose Bucarest, l’Argesul, le long Siretul et l’interminable Pruth, jadis frontière russe.

Prise d’Izmaïl par les armées russes en 1790

De là dévalèrent jusqu’à Izmail les armées de la Grande Catherine, dans le dessein de libérer les Balkans du joug de l’Infidèle ; là, l’illustre maréchal Souvorov, ce héros d’une témérité presque mythologique, à la tête de sa poignée de Cosaques, et contre les ordres de son généralissime, prit d’assaut la place forte turque et incendia les flottilles fluviales des Ottomans, massacrant les Janissaires du pacha Andouslou, qui avait dit : « Les eaux du Danube rouleront à rebours avant que je me rende. »

À l’automne de 1918, sur cette même route, mais en sens opposé cette fois, et du sud au nord, un autre grand stratège, le maréchal Franchet d’Esperey, déploya sa nouvelle armée française du Danube, montant de Salonique et renforcée des troupes franco-roumaines du général Berthelot ; devançant ses instructions, tandis que reculait le maréchal allemand Mackensen affaibli par la défection des soldats tchèques et hongrois, Franchet d’Esperey osait, d’ici, franchir le Danube et s’élancer sur Vienne.

Traversée du Danube par les armées russes à Periprava en 1877

Au lendemain de la guerre de Crimée, l’Europe, consciente du danger qu’il y aurait à laisser la Russie se rendre maîtresse des bouches du Danube, créa la Commission européenne du Danube, chargée de la surveillance du fleuve et de l’exécution des traités internationaux qui le concernaient. La Commission était un petit royaume fictif, indépendant, avec son pavillon, ses yachts désuets, ses fonctionnaires de toutes nations, son budget-or et ses loisirs, employés par nous, ses membres, à tirer les aigrettes ou les gypaètes et à pêcher l’esturgeon dans des barques à voiles carrées ; dans nos vieilles résidences Napoléon III, nous nous bourrions de cochons à la broche et étouffions de caviar ; on se serait cru, à Braila, à Galati, revenu au temps de Gobineau. Aujourd’hui la guerre a soufflé sur tout cela et l’Europe s’est laissée chasser de cet avant-poste diplomatique, comme de tout l’orient.

Galaţi, bibliothèque V.A. Urechia, ancien siège de la Commission Européenne du Danube (photo droits réservés)

Après Galati, le Danube se divise en trois bras, qui s’éloigneront l’un de l’autre jusqu’à une centaine de kilomètres. Ils vont mourir dans la mer Noire, dans ces petits ports où s’écoulent le blé danubien, par les soins des colonies grecques qui pratiquent là cette profession d’exportateur depuis la Grèce antique. Les trois pointes du trident se nomment Saint-Georges, Sulina et Kilia. Entre elles s’étend le delta.

Pécheur lipovène

C’est une région extraordinaire, qui ne ressemble à aucun autre delta, pas même à celui du Nil, célébré par Lawrence Durrell. Elle est immense et sans âge ; une province française y tiendrait facilement ; les pêcheurs, qu’on aperçoit parfois dans des barques couleur de caïques, ont l’air d’amphibies sorties de la préhistoire. Y-habitent-ils seulement ? On peut en douter, car où est le sol, où est même l’eau ? Ni les échasses ni le flotteur d’un hydravion y trouverait appui. Sur des milliers d’hectares, à perte de vue, ce ne sont que des roseaux infestés de sangsues, à plumets violets ou bruns, que le vent fait plier avec un bruit de taffetas. Tout sent la carpe, tout sent la fiente d’oiseau ; empire paludéen grouillant de nageoires, frémissant d’ailes : avides cormorans, aigrettes d’Égypte, canards de Scandinavie, cygnes de Sibérie, venus là pour vivre à l’abri de l’homme. Mais l’homme a appris à en tirer profit. Ce gigantesque marécage, cette « balta », contient tout un peuple lacustre : réfugiés cachés dans l’eau, comme autrefois les Vénètes fuyant l’invasion des Goths, insoumis craignant la conscription, « Skoptzi » russe protégeant leur foi contre l’Évangile remanié de Moscou, tziganes campés depuis le XVIIème siècle ; ils passent dans leurs barques noires qui rappellent les gondoles. Ce sont les « Lipovan », les grands pourvoyeurs de caviar de Vilkow. Leur vie, c’est de pêcher le  « morun » pour les étals de Vilkow.

Vilkovo, photo de K. Hilscher

Vilkow est le port exportateur du caviar ; ce village sinistre et misérable vit de cette friandise de luxe ; sur les grandes tables, l’énorme poisson, blanc comme un corps de femme nue, est fendu vivant ; le caviar est arraché de ses entrailles, salé sur place, enfermé dans les rondes boites de métal et expédié vers les capitales d’Occident. Le contraste entre les êtres informes et boueux, venus de l’âge lacustre, qui peinent là, et les élégants restaurants, qui percevront des prix exorbitants, révoltent l’esprit et le coeur ; las de ces spectacles, nous retournions au yacht, où notre chef faisait cuire le succulent « bortsch » au poisson, qui n’a d’égal que la portugaise bouillabaisse de Setúbal. Barbets, brèmes, esturgeons s’entassaient dans des chaudrons, avec arêtes, branchies, nageoires et laitances, arrosés d’huile au paprika et d’oignons frits. Deux heures plus tard, il n’en restait que quelques tasses de bouillon, vrai élixir de poisson, avec quoi nous arrosions notre omelette aux oeufs azurés des poules d’eau, aux oeufs verts des bécasses, bleus des canards, tribut payé par l’immense gent ailée et voyageuse qui passe les étés au Kamtchatka, les hivers sur le Tchad et qui, entre ces saisons, élit pour demeure le delta.

L’ancien phare construit par la Commission Européenne du Danube à Sulina

Avec la Mer noire finissent le Danube et son histoire ; admirons encore sur la carte la beauté du grand fleuve allongé comme une nudité orientale d’Ingres. Un pont a été jeté sur le Danube pour relier Giurgiu, roumain, à Ruse, bulgare : il porte le beau nom de pont de l’Amitié… seulement nul n’a le droit d’en approcher. Faisons le voeu qu’avec l’accélération — ou la décélération — de l’histoire, le pont de l’Amitié soit un jour ouvert à tous les hommes.

Paul Morand, Entre Rhin et Danube, « Le Danube »

 

 

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