Johann Adam Klein et le paysage de la Wachau en 1812 (peintres du Danube)

   Les paysages danubiens, gravés  et représentés par Albrecht Altdorfer (vers 1480-1538) et Wolf Huber (vers 1485-1553), deux peintres parmi les plus remarquables de l’École dite « du Danube » (« Donauschule ») de la première moitié du XVIe siècle, puis dans une logique plus scientifique et patrimoniale par le cartographe Matthäus Merian (1593-1650) et par le cartographe, topographe, graveur et ecclésiastique Georg Matthäus Vischer (1628-1796), ont été redécouverts par des artistes romantiques, non sans que certaines de leurs oeuvres fassent référence à ces grands maîtres de la Renaissance.

J.A. Klein, J. J. Kirchner en Wachau 1812 ÖNB

Johann Jakob Kirchner devant l’église Saint Jean-Baptiste im Mauerthal  (Sankt Johann im Mauerthal), aquarelle (vers 1812)  de Johann Adam Klein (1792-1875) 

 Le dessin d’Albrecht Altdorfer « Sarmingstein an der Donau » (collection du Musée des Beaux-Arts de Budapest), daté de 1511 fait partie des toutes premières représentations graphiques d’un paysage haut-danubien. Le peintre illustrera ultérieurement à plusieurs reprises l’environnement du fleuve à travers ses peintures en particulier dans son tableau « Paysage près de Ratisbonne » (1520-1525) dans lequel A. Altdorfer ne cherche pas toutefois à reproduire fidèlement le paysage mais plutôt à faire ressentir et partager ses états d’âmes devant le spectacle grandiose de la nature, préfigurant le courant du romantisme.

Albrecht Altdorfer,  Sarmingstein, dessein, 1511

Trois cents ans après Albrecht Altdorfer, en 1811, le jeune peintre et graveur franconien Johann Adam Klein (1792-1875), alors âgé d’à peine vingt ans, fait partie d’un groupe d’artistes qui se rend à Vienne en descendant le Danube en bateau. Klein écrira dans son autobiographie de 1833 : « peu après mon arrivée à Vienne, je rendis visite à un ami d’enfance et compatriote, Kirchner, qui avait alors quitté la librairie pour se consacrer à l’art. Nous avons souvent été ensemble, nous avons partagé nos points de vue sur l’art et avons fait plusieurs voyages à pied dans les environs de la capitale ainsi dans les massifs montagneux qui bordent le Danube… »1
Deux exemplaires de la gravure de J. A. Klein (1814), réalisée d’après son aquarelle datée d’environ 1812 (collection du Département des images et affiches de la Bibliothèque Nationale d’Autriche à Vienne), sont conservés au Landesmuseum de Sankt-Pölten (Basse-Autriche), et dans la collection municipale d’art de Nuremberg. Elle représente, ainsi que Carl Jahn le mentionne dans son recueil sur l’oeuvre de Klein publiée en 1863 « Le peintre paysagiste en voyage ».2

Le  dessinateur Johann Jakob Kirchner au bord du Danube en Wachau

Sur la gravure de Klein, Johann Jakob Kirchner se tient assis sur la rive sud du Danube, au nord-est de Melk, avec un point de vue vers l’aval et le nord-est sur les ruines de la forteresse de Spitz/Donau (rive nord) près du « Mur du diable » (« Teuferlsmauer »). La gravure représente curieusement la réalité du paysage à l’envers (le peintre est en fait assis sur la rive droite alors qu’il se tient sur la rive gauche sur l’aquarelle et la gravure), ce qui rend difficile une détermination topographique précise. Aussi la représentation définitive du paysage de Saint Jean-Baptiste im Mauerthal n’a pas encore pu être formellement établie bien que le dessin de la forme polygonale de la tour ouest de l’édifice religieux semble confirmer qu’il s’agit bien du clocher de celui de l’église Saint Jean-Baptiste im Mauerthal dont la construction date d’après 1430. celui-ci est  ici surmonté d’une croix alors qu’il est aujourd’hui coiffé d’un coq en lien avec une légende populaire. Plusieurs des clochers des églises de la vallée de la Wachau sont toutefois également d’une même forme octogonale. Les ruines de la forteresse de Hinterhaus au loin, dominant Spitz/Donau, sur le versant de la rive septentrionale du Danube, sont représentées malgré la distance d’une façon détaillée avec leur donjon carré qui s’élève du côté de la montagne et les tours d’angle inférieures du côté de la vallée. Les parois rocheuses dénudées du célèbre « Teufeulsmauer » ou « Mur du Diable » s’avancent vers le Danube comme pour en obstruer le passage. Les vignobles du versant sud de la même rive apparaissent derrière le dos de l’artiste.
Placé au premier plan sur le côté droit de l’aquarelle, Jakob Kirchner (1796-1837), alors âgé de dix-huit ans, né à Nuremberg comme J. A. Klein, est assis en train de dessiner, fumant une longue pipe, coiffé de son chapeau, sur un rocher dominant le Danube. J. A. Klein l’a croqué vu de profil ou légèrement de dos à la manière romantique, sans qu’il ait même posé son sac à dos et sa besace à terre, son bâton de marche à ses pieds sur le rocher, près du chemin longeant la rive qui, protégé par une rambarde rudimentaire en bois (?), descend vers le village en effectuant un virage. Au second plan se trouve une embarcation au milieu du fleuve qu’un personnage regarde passer depuis la rive où se trouve e peintre. Le village est dissimulé en partie par une autre paroi rocheuse au-dessus du chemin, en partie par des arbres. Figure et paysage déterminent le contenu de cette gravure avec un trait différent.
Les ruines de la forteresse d’Aggstein qui d’ailleurs n’apparaissent pas sur cette gravure et d’où la vue plonge vertigineusement sur le Danube, sont beaucoup plus souvent mentionnées dans la littérature de voyage romantique que le modeste village de Saint Jean en Wachau tout comme le « Mur du diable » (rive opposée sur la gravure), qui a souvent suscité une vive curiosité et engendré une légende. On le trouve chez Ernst Moritz Arndt (1798) puis chez Eduard Diller en 1838/40 : « juste en dessous de Schwallenbach, le Mur du diable descend sur versant de la montagne depuis les crêtes rocheuses qui ressemblent à des murs fissurés ; un écho se cache derrière… » Il est intéressant d’effectuer une comparaison topographique avec la gravure intitulée « Le village  bas-autrichien de Saint Jean », qui apparaît quelques années plus tard vers 1819/début des années 1820 dans le recueil de 264 vues lithographiées du Danube dessinées par Jakob Alt pour Adolph Friedrich Kunike et publiées à Vienne. L’église de Saint Jean-Baptiste im Mauerthal y est dessinée depuis la rive opposée en regardant vers l’aval. La gravure représente l’édifice avec sa nef, son chœur et son clocher polygonal caractéristique, des groupes d’arbres comme sur l’aquarelle et la gravure de J. A. Klein ainsi que le chemin longeant le fleuve et descendant de l’ouest vers le village et qui passe à droite de l’église. Des embarcations figurent également sur le fleuve. J. A. Klein voyagera à plusieurs reprises sur le Danube ainsi que sur le le Rhin et Main et croquera dans ses dessins avec beaucoup de détails et de précision le contexte dans lequel les équipages de halage et dans lequel un voyage en bateau sur un fleuve pouvait s’effectuer à cette époque (Reisende auf der Donau, Schiffzugpferde und Reiter)
Quelques cartes géographiques vont figurer ultérieurement le même paysage et peuvent éventuellement servir de référence pour sa représentation. On peut citer parmi celles-ci la carte du Danube d’August Brandmayer gravée à Ratisbonne et intitulée « Panorama der Donau von Linz bis Wien » (vers 1840/1850) qui représente à vol d’oiseau ce tronçon du fleuve depuis Aggstein en amont jusqu’aux ruines de la forteresse de Spitz en passant par le village de Saint Jean-Baptiste im Mauerthal, le clocher de son église et l’incontournable « Mur du diable » de même qu’une autre carte panoramique du Danube, un peu antérieure de Henry Winkler  réalisée vers 1840 et publiée également à Ratisbonne sous le titre « Panorama der Donau von Ulm bis Wien ».
La gravure de Johann Adam Klein a été, bien que figurant le paysage d’une manière inversée, une contribution innovante à la représentation des paysages de la Wachau. Il est possible que le peintre ait réalisé un croquis ou un dessin aujourd’hui perdu en amont de son aquarelle.

Eric Baude, Danube-culture, © droits réservés, novembre 2022

Autres gravures de paysages et de monuments danubiens de J. A. Klein (sources C. Jahn)
Baumgruppe im Prater, crayon, 1812
Das Schiffzugpferd, 1812
Burg Greifenstein (« Bergschloss Greifenstein an der Donau »), crayon, vers 1812
Baumgruppe im Prater, 1813
Kelheimer am Ufer, crayon, vers 1813
Der Slawake am Donau Ufer, 1814 (?)
Ungarischer Schiffzug, 1814
Hainburg, Wiener Tor von Osten, aquarelle, plume et crayon,  1814
Bad Deutsch Altenburg, Karner und Pfarrkirche Maria, Empfängnis von Südosten, plume, crayon, vers 1814
Linzer Schiffmühle, plume et pinceau, 1815
Donaustauf, Stadttor von Westen, plume et crayon, 1816
Straubing von Norden, plume et crayon, 1816
Reisende auf der Donau, 1816, Plume, pinceau et crayon, 1816
Schiffzugpferde und Reiter, plume et pinceau, crayon, vers 1816 (au bord du Danube, probablement dans le quartier de Rossau Vienne le 28 août), Musée Historique de la ville de Vienne (inv. 64364)
Klosterneuburg, Pfisterstiege, crayon, 1817
Zille am Ufer, crayon, pinceau, vers 1818
Donauwörth, alte Donaubrücke von Norden, crayon, 1819
Schiffzuf-Pferde in Bivouac (Danube ?), 1845

Notes :
« En 1811, après le décès de sa brave mère, Klein décida, à l’instigation de son père, de découvrir le monde et, après que les obstacles dus à la conscription eurent été levés avec l’aide d’un mécène, le directeur de police Wurm, il se tourna vers Vienne vers laquelle il partit le 16 septembre, via Ratisbonne et le Danube, muni d’une lettre de recommandation du marchand d’art Frauenholz de Nuremberg », in Carl Jahn, « Der Lebengang des Meisters », Das Werk von Johann Adam Klein, Maler und Kupferätzer zu München, p. XXVI.
J. A. Klein, revenu dans sa ville natale, refera en 1816 le voyage vers Vienne sur le Danube, cette fois en compagnie de son ami Johann Christoph Erhard. ( Carl Jahn, idem, p. XXIX)
 

2 131. « Der Landschaftmahler auf der Reise », nach links am Ufer der Donau sitzend und zeichnend. Portrait des Künstlers J. F. Kirchner aus Nürnberg

Sources :
Renate Freitag-Stadler, Johann Adam Klein, 1792-1875, Zeichnungen und Aquarellen, Bestandskatalog der Stadtgeschichtlichen Museen Nürnberg, Verlag Hans Carl, Nürnberg, 1975
Fritz Sink, « Johann Jakob Kirchner vor St. Johann in der Wachau : Radierung v. Johann Adam Klein aus dem Jahre 1814 », Jahrbuch für fränkische Landesforschung. 28. [Nürnberg] [1968], pp. 343-346 http://data.onb.ac.at/rec/AC12058613
Carl Jahn, Das Werk von Johann Adam Klein, Maler und Kupferätzer zu München, Mitglied der kgl. Akademie der Künste zu Berlin, Inhaber des Verdienstkreuzes  vom herzogl. Sächs. Ernestinischen Hausorden , Mit dem Bildniss des Künstlers in Stahlstich., München, 1863, Verlag der Montmorillon’schen Kunsthandlung., Druck von Dr. C. Wolf & Sohn. 

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