La légende de la Muraille-du-Diable et la rose d’Aggsbach (Wachau)

 » Partout où l’on rencontre de ces dénominations sataniques, on peut être sûr qu’il s’y joint une tradition. Voici celle qu’on raconte sur ce rempart du fleuve.  »

Xavier Marmier, Du Danube au Caucase, voyages et littérature, 1854

Forteresse d’Aggstein, gravure de W. H. Barlett

La Muraille du-Diable

C’était il y a longtemps, dans le temps où le diable exerçait un métier fort difficile. où, pour gagner une âme, une seule âme qui bien souvent encore lui échappait, il prodiguait les trésors de ses grottes souterraines et opérait des prodiges. À présent, il n’a pas besoin de courir le monde, la bourse à la main, comme un racoleur. Il se repose de ses premières fatigues, comme un courtier qui a su se faire une bonne clientèle. Les âmes n’attendent pas qu’il vienne les chercher, elles vont d’elles-mêmes à lui et se font peu marchander.

Donc, en ces jours de splendides contrats diaboliques, il y avait au château de Spitz et au château d’Aggstein deux chevaliers épris à la fois de la même jeune fille. Celui d’Aggstein était le préféré. Mais la timide jeune fille, n’osant se prononcer ouvertement entre deux puissants rivaux, déclara, pour prévenir une fatale collision, qu’elle épouserait celui qui remporterait le prix à un tournoi de Vienne. En même temps, elle priait ardemment le ciel de favoriser celui qu’elle aimait, et le ciel exauça ses prières.

Château de Spitz Bartlett

Château de Spitz/Donau, gravure de W. H. Bartlett

Le sire d’Aggstein revenait de la capitale de l’Autriche, heureux de sa victoire,   heureux surtout d’avoir conquis par sa couronne d’athlète son triomphe de fiancé. Pendant qu’il rêvait joyeusement à son mariage, son pauvre antagoniste errait le soir sur les bords du fleuve, dans l’humiliation de sa défaite et le désespoir de son amour.

— Pourquoi cet air sinistre ? lui dit un petit homme d’une figure étrange qui tout à coup apparut devant lui. Il semblerait, à vous voir, que vous méditez quelque horrible projet.
— Oui, répondit le chevalier, je projette de me précipiter dans cette onde pour y ensevelir ma honte et ma douleur.
— Misérable idée ! reprit avec un sourire sardonique le Méphistophélès du Danube, je puis vous en donner une meilleure : je connais la cause de votre sombre résolution. En ce moment, votre rival navigue gaiement sur les flots au-devant de la riante petite tête d’enfant qu’on appelle la rose d’Aggsbach.
Que me donnerez-vous si, par l’effet de ma puissance, dont il est inutile de vous révéler le secret, je l’arrête ici même à son passage et vous ramène à celle que vous aimez ?

— Tout, s’écria le chevalier éperdu.

— Votre âme ?

— Mon âme, que j’allais vouer au démon du suicide.

— Très bien, c’est convenu. Cette nuit mon oeuvre, et demain votre mariage. Aussitôt le diable (car c’était le diable) se met à l’oeuvre et, de son bras magique, entasse pierre sur pierre, monticules sur monticules pour étendre sur le fleuve une barrière contre laquelle viendraient se briser toutes les chaloupes. Déjà il avait accompli une grande partie de son oeuvre maudite, il allait l’achever quand soudain le coq d’Aggsbach chanta. L’infernal pontonnier lui lança une flèche dans la tête. Mais au même instant le jour parut, et la lumière du  jour mettait fin à ses maléfices. La digue resta inachevée et le bateau du chevalier d’Aggstein franchit l’obstacle sans encombre.

Le chevalier de Spitz se retira dans un couvent pour y expier, en de rudes pénitences jusqu’à la fin de ses jours, sa criminelle erreur, et, en mémoire de ce merveilleux événement, les habitants d’Aggsbach posèrent au faite de leur clocher un coq dont la tête est traversée par une flèche.

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