On peut sans hésitation considérer Albrecht Altdorfer (vers 1480-1538), artiste de la Renaissance allemande original et précurseur encore trop méconnu et parfois présenté comme un disciple d’Albrecht Dürer (1471-1528), comme le peintre emblématique d’un mouvement pictural spécifique du XVIe siècle dénommé par la suite « École du Danube », au sein duquel les paysages sauvages, ces « paysages du monde », mis en scène et aux perspectives et à la profondeur infinies, semblables à ceux de la vallée du Haut-Danube et des Alpes occupent à la fois une place autonomes prépondérante dans de nombreuses oeuvres. Altdorfer s’émancipe des canons de la représentation du paysage jusque là en vigueur.
Né en Bavière, probablement à proximité de Ratisbonne (Regensburg), Altdorfer s’installe à Ratisbonne et en devient citoyen en 1505. Il entreprend un voyage sur le Danube en 1515 après avoir gravé plusieurs oeuvres pour l’Empereur du Saint Empire romain germanique Maximilien de Habsbourg (1459-1519).

Sarmingstein sur le Danube, encre sur papier, 1511. Altdorfer rend compte avec ces rochers qui se dressent jusqu’au ciel, de l’étroitesse du défilé de la Strudengau. Au milieu du fleuve deux embarcations minuscules qui semblent perdues dans le paysage.
Du voyage sur le Danube ont été conservés plusieurs dessins et petits tableaux de paysage qui préfigurent la place du paysage et de la nature dans les oeuvres ultérieures du peintre, sans doute impressionné par l’environnement danubien encore intact de la Haute-Autriche. En 1518, il est chargé de peindre le Retable de Saint-Florian pour l’abbaye du même nom, retable malheureusement aujourd’hui dispersé dans plusieurs endroits.

Le retable de Saint-Florian, l’arrestation de Saint-Florian, 1518/1520
Devenu un notable de sa ville, il va siéger ultérieurement au Grand Conseil tout en poursuivant ses activités officielles de peintre, de graveur et de dessinateur. Altdorfer dessine en 1519 les plans d’une église dont la construction est prévue sur les ruines de deux synagogues détruites et semble avoir joué un rôle important dans l’expulsion des Juifs de la cité à cette époque de guerre civile. Peut-on parler alors d’un peintre « humaniste » ? Nommé architecte de la ville en 1526, il contribue à l’aménagement de sa ville et de ses remparts mais en 1528, refuse de prendre la charge de bourgmestre pour ne plus se consacrer qu’à son travail artistique. Il commence cette même année ce qui deviendra son plus célèbre tableau « La bataille d’Alexandre », commande du duc Guillaume IV de Bavière (1493-1550), tableau qui se trouve aujourd’hui à l’Alte Pinacothek de Munich.4 Il meurt en 1538. De l’ensemble de son oeuvres ont été conservés une cinquantaine de tableaux et 250 gravures.
« Dans ses paysages, Altdorfer transpose la réalité sur un plan poétique et lyrique, qui semble inspirer un sentiment plus vif d’union avec la nature. Ce n’est pas un hasard si, dans l’une de ses premières peintures, Altdorfer choisit le thème, à peu près inconnu dans le Nord à l’époque, de la Famille du satyre, qui à la suite des « hommes sauvages » du Moyen Âge, symbolise les forces obscures de la nature et de l’instinct. Dans le petit panneau du Saint Georges de 1510, où la lumière ne pénètre que parcimonieusement, comme tamisée par l’épais feuillage, on peine quelque peu à trouver le saint à cheval et plus encore son monstrueux adversaire qui semble faire partie intégrante de cette forêt proliférante. Ses tableaux religieux se distinguent par des recherches d’éclairage créant une atmosphère surnaturelle.

Le retable de Saint-Florian avec en arrière-plan la petite cité d’Enns, les paysages alpins où l’Enns prend sa source, huile sur bois, 1518/1520
Dans le grand Retable de Saint-Florian (Haute-Autriche), terminé en 1518/1520, Altdorfer s’y révèle un esprit tourmenté, visionnaire, créateur d’atmosphères violemment contrastées, où la nature tout entière amplifie le drame de la Passion qui s’y joue, lui donnant sa dimension de drame cosmique. Dans des couleurs éclatantes, les personnages se détachent cette fois sur des paysages ou des architectures puissamment éclairées, à divers moments du jour ou de la nuit. L’historien d’art Otto Benesch a fait remarquer que les peintures d’Altdorfer datant de cette période sont parmi les premières à représenter un univers convexe, héliocentrique, dans lequel la Terre n’est plus le centre du monde ; l’art dévoile ainsi, par ses moyens propres, la révolution scientifique à laquelle Copernic travaillait au même moment. »

Albrecht Altdorfer, paysage danubien près de Ratisbonne
On lira également au sujet d’Albrecht Altdorfer le chapitre consacré à l’ « École du Danube » par Patrick Leigh Fermor dans son livre Dans la nuit et le vent, Le Temps des offrandes, Entre fleuve et forêt et La Route interrompue (préface et traduction française entièrement revue et complétée de Guillaume Villeneuve), publié aux éditions Nevicata, 2016.
Eric Baude, © Danube-culture, droits réservés, mis à jour décembre 2024