« Voyage en Terre Promise » de Ladislav Fuks (Le Danube littéraire)

   Voyage en Terre promise est le titre évocateur d’un livre de l’écrivain tchèque Ladislav Fuks. Ce récit émouvant et toujours d’une grande actualité dans bien des endroits du monde, raconte la tentative à haut risque mais pleine d’espoir d’un petit groupe hétéroclite de membres de la communauté juive de la capitale autrichienne de s’enfuir par le Danube vers la Terre promise après l’annexion (Anschluß) de l’Autriche à l’Allemagne nazie en mars 1938. Les rives du fleuve sont désormais nazies de ses sources jusqu’à la frontière tchécoslovaque.
Ladislav Fuks  (1923-1994) est un écrivain de la communauté juive de Prague qui débute sa carrière littéraire à plus de quarante. Il fait auparavant des expériences douloureuses pendant la Seconde Guerre mondiale (camp de travail) puis des études de philosophie, psychologie et d’historien de l’art à l’université Charles de Prague (il obtient son doctorat en 1949). Comme tout intellectuel tchécoslovaque de cette époque, il doit travailler six années dans une fabrique de papier et ne devient qu’ensuite conservateur d’un château à la Direction du patrimoine et employé à la Galerie Nationale de Prague. Son tout premier roman Pan Theodor Mundstock (Monsieur Theodor Mundstock, 1963) qui met en scène un petit employé juif confronté à la barbarie nazie le rend immédiatement populaire.
L. Fuks s’inscrit dans une tradition littéraire pragoise ne cessant de mêler le surnaturel, le fantastique à la triste réalité de la condition de vie de ses personnages. Gustav Meyrink (1868-1932), auteur du Golem (1915) n’est jamais loin. L’atmosphère générale menaçante et aux tonalités absurdes de ses romans n’est pas non plus sans rappeler celles des oeuvres de Franz Kakfa dans un univers inquiétant où la barbarie est partout à l’oeuvre. Son livre L’Incinérateur de cadavres (Spalovač mrtvol, 1967) est adapté au cinéma (1969) par Juraj Herz. Plusieurs de ses autres romans souvent autobiographiques sont également à l’origine de plusieurs longs métrages.
De par sa posture difficile d’homosexuel dans le contexte d’après guerre et bien qu’il  ait adhéré à la très officielle Union des écrivains tchèques (avait-il le choix pour continuer à publier ?) l’écrivain s’est confronté toute sa vie à une grande solitude. On regrettera qu’un grand nombre de ses oeuvres ne soit pas encore traduite en français.     

Anselme Kieffer (1945), les Argonautes, 2004, technique mixte et papier photographique sur carton collé. Cet artiste qui vit en France est né aux sources officielles du Danube à Donaueschingen (Land de Bade-Wurtemberg). 

Voyage en terre promise, première édition en langue tchèque sous le titre de Cesta do záslibené země, Prague 1969, 1991, Éditions L’Engoulevent, 2005, traduction en langue française de Barthélémy Müller.
   Seul le fleuve semble désormais encore pouvoir autoriser le petit groupe de citoyens juifs viennois à espérer. On les force discrètement, un matin à l’aube, à monter dans une embarcation d’un confort plus que sommaire (première déconvenue…) depuis le parc du Prater, ce lieu symbole historique de la légèreté de la vie, des festivités et des divertissements avec ses manèges, sa Grande roue, ses cafés, ses feux d’artifices de la capitale autrichienne et dont les rives donnent à la fois sur le bras principal et sur un des bras secondaires, le Canal du Danube. L’embarcation n’est pas à proprement parler un bateau de croisière comme ils l’imaginaient mais un bac rudimentaire qui arbore, ô comble d’une sinistre ironie, le pavillon du IIIe Reich. Celui-là ne saurait leur porter chance dans leur migration !
Les passagers sont des personnalités de la communauté juive viennoises telles que le manufacturier Kerstorff, sa femme et sa fille au même prénom de Selma et son gendre Werner Seidler, ancien maître d’escrime, l’industriel Wilhem Breitenbach, son épouse Erika et leurs enfants Wilhem, Wolf et Erika, le vieux banquier Ludwig Festan, Klara sa femme, Hans leur fils et Marta Eisner, une employée dévouée à leur service, la cantatrice Rosa Salinger et enfin, pour les guider dans leur errance fluviale, le rabbin régional de Vienne, Moïse Ascher soit en tout quinze personnes. La descente commence.
   « La berge s’éloigna doucement, de même que la grande roue dans la verdure du parc, les maisons prenaient lentement de la distance sur le quai où seuls vaquaient, de si bonne matin, un laitier ou un boulanger isolés, ou une patrouille allemande de surveillance… Les passagers du bac se tenaient à la rambarde comme des statues. Ils quittaient la ville où ils étaient nés, où ils avaient vécu et travaillé… Là-bas se dressaient la flèche de la cathédrale Saint-Étienne, le château, le parlement, là-bas, derrière les tours, il y avait l’hôpital militaire, l’école ou la maison que nous habitions depuis trois générations… Cette chère ville qui, il y a six mois à peine, était encore tellement différente, et maintenant ils la quittaient en y laissant presque tout… Pour rejoindre le cours principal du fleuve couvert de brumes, face au soleil levant. Les buissons sur les berges qui, dans le soleil et la brume, flamboyaient… »
Une fuite devant l’horreur qui va se transformer peu à peu en cauchemar, une fuite inéluctable devant la barbarie nazie triomphante de citadins juifs viennois qui ne peuvent rien avoir en commun avec elle et qui préfèrent remettre leur destin dans les mains d’un fleuve inconnu qui n’est surtout pas le beau Danube viennois, Le beau Danube bleu des valses straussiennes et qu’ils appréhendent. L’errance de petit groupe fait l’objet d’un récit en forme d’allégorie de fin du monde où l’atmosphère sauvage qui les entoure, le cours labyrinthique du fleuve avec ses îles qui obstruent son chenal, ses haut-fonds, ses innombrables bras morts, tous les éléments de cette nature hostile vont exacerber la gravité et l’absurdité de leur situation. Enfin, au bout d’une longue descente apocalyptique les rares survivants épuisés vont suivre leur rabbin, ce rabbin qui n’a évidemment d’autre prénom que Moïse (!) au milieu d’une tempête, de la foudre et du tonnerre pour entrer dans un fleuve dont les eaux, à l’image de celles de celles de la mer Rouge (ou de la mer des Jonc, peut-être le delta du Nil), vont s’entrouvrir puis se refermer derrière eux.

Ladislav Fuks (1923-1994)

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