Ada(h)-Kaleh ou l’orient englouti

Ada(h)-Kaleh ou l’Atlantide danubienne (km 952) : l’histoire singulière et tragique de l’île turque des Portes de fer.

Tout comme l’ancienne et proche cité roumaine d’Orşova, érigée à l’emplacement de la colonie romaine de Tierna qui marquait la fin de la voie trajane, prouesse technique et humaine taillée dans les rochers le long du fleuve, la minuscule mais singulière île danubienne d’Adah-Kale(h) (1,7 km de long sur 500 m de large) fut recouverte en 1971 par un lac artificiel, conséquence de la construction du premier des deux imposants barrages et centrales hydroélectriques roumano-serbe des Portes de Fer, Djerdap I.

Ada Kaleh en 1909

Ce lieu incroyable formé par les sédiments de la rivière Cerna au milieu du fleuve, fut submergé par la volonté du dictateur roumain N. Ceucescu qui ne voyait sans doute dans cette île «exotique» qu’un désuet souvenir de la longue domination ottomane, avait pourtant une histoire étonnante qui remontait jusqu’à l’antiquité et à la mythologie grecque. «L’île fortifiée» (Ada(h)-Kaleh), était appelée avant l’arrivée des turcs au XIVème siècle sous son nom d’origine grecque Erythia.

Les forteresses d’Adah Kaleh et d’Orsova (carte de Georg Schoenpflug von Gam, vers 1700)

L’intérêt stratégique de l’île permettant de contrôler la navigation sur le fleuve à un emplacement où la largeur de celui-ci est relativement restreinte du fait du relief, est vite perçu par les armées de l’empire des Habsbourg qui, après avoir repoussé les Turcs au XVIIème siècle, font alors considérablement renforcer les fortifications afin de se prémunir contre de nouvelles menaces, transformant l’île en une sorte de  « Gibraltar » de l’occident en Europe orientale.

Plan autrichien des forteresses d’Ada-Kaleh en vue d’un bombardement. On voit un pont de bateaux sur la droite du plan, vers 1738

Bombardement d’Adah-Kaleh par les troupes autrichiennes du général Laudon (1717-1790) en 1790, lors de la guerre austro-turque de 1788-1791

Mais en 1739, suite au traité de paix de Belgrade entre l’Autriche et l’Empire ottoman, négocié avec l’aide de la France, l’île redevient turque comme la Serbie et sa capitale Belgrade. Elle le restera, à l’exception des années 1789-1791, lors de la guerre austro-turque, jusqu’au Traité de Berlin en 1878 où, curieusement oubliée des négociations, elle demeure officiellement turque mais est occupée de force par les armées austro-hongroises. Une première fois oubliée de l’histoire au XIXème, elle en sera définitivement rayée sous la dictature communiste près de cent ans plus tard. En 1918, elle est attribuée à la Roumanie qui en laisse la jouissance à la population turque tout en lui donnant un statut fiscal avantageux, statut qui encouragera la contrebande. Elle la dote en même temps de nouvelles infrastructures, construit une école officiant en roumain et en turc, une église orthodoxe, une mosquée, une mairie, un bureau de poste, une bibliothèque, un cinéma, des fabriques de cigarettes, de loukoums, de nougats, des ateliers de couture et y installe même une station de radio !

Boite de lokoums « La favorite du sultan » d’Ada-Kaleh

La réputation grandissante de l’île lui permet d’attirer alors de nombreux visiteurs au nombre desquels le roi Carol II de Roumanie et par la suite des dignitaires du régime communiste. On raconte aussi que des tunnels auraient également été creusés par des trafiquants de marchandises sous le fleuve depuis l’île vers la rive droite yougoslave. Les habitants y vivaient de la fabrication de tapis, de la transformation du tabac, de la fabrication du sucre oriental rakat, d’autres produits non imposés et …  sans doute aussi de la contrebande.

Adah-Kaleh la Turque

Les habitants turcs commencèrent à déserter «l’île sublîme» bien avant le début des travaux du barrage, repartirent pour certains en Turquie ou s’installèrent dans la région voisine de la Dobrogea, à Constanta qui avait conservé un quartier et à Bucarest, attendant vainement la réalisation de la promesse du gouvernement roumain d’être rapatriés avec le patrimoine d’Ada(h)-Kaleh sur la proche île de Simian (Km 927), à quelques kilomètres en aval. Mais le projet de second barrage en aval sur le Danube, près de Gogosi, (Km 877) qui commença dès 1973 et dont le lac de retenu devait à son tour noyer l’île de Simian, n’encouragea pas les habitants à s’y installer. Quelques monuments et maisons  furent malgré tout reconstruits à cet endroit mais l’architecture et l’ambiance insulaire ottomane unique des petits cafés, des ruelles pittoresques, de la mosquée  à la décoration élégante, des bazars turcs d’Ada(h)-Kaleh, de ses ruelles pittoresques et de ses jardins parfumés disparurent à jamais dans les flots de la nouvelle retenue.

Intérieur de la mosquée

Au revoir Adah-Kaleh, photo de 1964

Au revoir Adah-Kaleh ! photo prise sur l’île en de 1964

Eric Baude, révisé le 20 septembre 2017

Sources :
ŢUŢUI, Marian, Ada-Kaleh sau Orientul scufundat (Ada Kaleh ou l’Orient englouti), Noi Media Print, Bucureşti, 2010
VERBEGHT, Pierre, Danube, description, Antwerpen, 2010 

npdjerdap.org

Documentaires :
The Turkish Enclave of Ada Kaleh, documentaire de Franck Hofman, Paul Tutsek et Ingrid Schramme pour la Deutsche Welle (en langue anglaise)
https://youtu.be/pNOLbkE4524

 Le dernier printemps d’Ada(h)-Kaleh (1968) et Ada(h)-Kaleh, le Sérail disparu (en roumain)

 

 

 

Retour en haut de page
a31e37f27c221e638b9dfc110502c3f7EEEEEEEE