Adah Kaleh ou l’orient englouti !

Adah Kaleh, Atlantide danubienne ou l’orient englouti : l’histoire mouvementée et tragique de l’île turque des Portes-de-Fer.

Tout comme l’ancienne et proche cité roumaine d’Orşova, érigée à l’emplacement de la colonie romaine de Tierna et qui marquait la fin de la voie trajane, prouesse technique et humaine taillée dans les rochers le long du fleuve par les armées romaines, la minuscule mais singulière île danubienne d’Adah Kaleh (1,7 km de long sur 500 m de large) fut recouverte en 1970 par les eaux d’un lac artificiel, conséquence de la construction du premier des deux imposants barrages/centrales hydroélectriques roumano-serbe des Portes-de-Fer, Djerdap I.

Ada Kaleh l’ottomane en 1909

Cette île minuscule au milieu du grand fleuve, formée par les sédiments d’un affluent de la rive gauche roumaine, la rivière Cerna, fut submergée par la volonté du dictateur roumain N. Ceauşescu qui ne voyait sans doute dans cette île «exotique» qu’un désuet souvenir de la longue domination ottomane. L’île avait pourtant une histoire étonnante qui remontait jusqu’à l’antiquité et à la mythologie grecque. Elle portait avant l’arrivée des turcs sur l’île au XIVème siècle le nom d’origine grec Erythia.

Les avantages de l’emplacement stratégique de l’île permettant de contrôler la navigation sur le fleuve à un endroit où la largeur de celui-ci est restreinte en raison du relief traversé, sont vite perçus par les armées de l’Empire des Habsbourg qui, après avoir repoussé les Turcs au XVIIème siècle, la dote d’un dispositif de fortifications afin de se prémunir contre de nouvelles menaces ottomanes, transformant peu à peu l’île à chacune de leurs occupations en une sorte de  « Gibraltar » de l’occident en Europe orientale.

Mais en 1739, suite au Traité de Belgrade entre l’Autriche et l’Empire ottoman, négocié avec l’aide de la France, l’île est rendue à la Sublime Porte ainsi que la Serbie et Belgrade. Elle est difficilement reconquise par l’Empire autrichien en 1790 lors d’une nouvelle guerre austro-turque et demeure ottomane jusqu’en 1918. Elle fut un des oublis des négociations du Congrès de Berlin (1878). Occupée de force par les armées austro-hongroises au moment de la Première guerre mondiale, Adah Kaleh devient officiellement un territoire roumain suite au Traité de Lausanne (1923). Les autorités roumaines d’alors en laissent la jouissance à la population turque tout en lui donnant un statut fiscal avantageux, statut qui encourage la contrebande. Elles la dotent en même temps de nouvelles infrastructures, construisent une école officiant en roumain et en turc, une église orthodoxe, une mosquée, une mairie, un bureau de poste, une bibliothèque, un cinéma, des fabriques de cigarettes, de loukoums, de nougats, des ateliers de couture et y installent  une station de radio !

Boite de lokoums « La favorite du sultan » d’Ada-Kaleh

La réputation grandissante de l’île lui permet d’attirer alors de nombreux visiteurs au nombre desquels le roi Carol II de Roumanie et par la suite des dignitaires du régime communiste. On raconte aussi que des tunnels auraient également été creusés par des trafiquants de marchandises sous le fleuve depuis l’île vers la rive droite yougoslave. Les habitants y vivaient de la fabrication de tapis, de la transformation du tabac, de la fabrication du sucre oriental rakat, d’autres produits non imposés et profitaient sans doute aussi de divers trafics de marchandises.

Il ne reste qu’un peu moins d’un demi-siècle avant sa disparition définitive, rayée de la carte par la dictature communiste Mais qui sait si Adah Kaleh dont le minaret de la mosquée réapparaît parfois en période de basses-eaux du Danube, comme pour rappeler sa présence silencieuse sous les eaux assagies par la construction du barrage, ne redeviendra pas un jour ce qu’elle fut autrefois.

Adah-Kaleh 

Informés du projet mégalomane les habitants turcs commencèrent à déserter «l’île sublîme» bien avant le début des travaux du barrage. Certains choisirent de repartir en Turquie, d’autres s’installèrent dans la région voisine de la Dobroudja, à Constanţa qui avait conservé un quartier  turc et à Bucarest, attendant vainement la réalisation de la promesse du gouvernement roumain d’être rapatriés avec le patrimoine d’Adah Kaleh sur l’ île en aval de Şimian (Km 927) Mais le projet de second barrage en aval sur le Danube, près de Gogoşu, (Km 877) qui commença dès 1973 et dont le lac de retenu aurait du à son tour noyer cette terre d’accueil, découragea les habitants de s’y installer. Il reste encore aujourd’hui sur cette île abandonnée au milieu d’une végétation abondante, quelques ruines de ce nouveau paradis turc perdu.

L’île de Şimian (Km 927), photo © Danube-culture, droits réservés

Quelques monuments et maisons  furent malgré tout reconstruits à cet endroit mais l’architecture et l’ambiance insulaire ottomane unique des petits cafés, des ruelles pittoresques, de la mosquée à la décoration élégante, des bazars turcs d’Adah Kaleh, de ses ruelles pittoresques et de ses jardins parfumés disparurent à jamais dans les flots de la nouvelle retenue.

Intérieur de la mosquée

Au revoir Adah-Kaleh, photo de 1964

Au revoir Adah Kaleh ! Photo prise sur l’île en de 1964

Eric Baude, Danube-culture, mis à jour février 2019, droits réservés

Sources :
ŢUŢUI, Marian, Ada-Kaleh sau Orientul scufundat (Ada Kaleh ou l’Orient englouti), Noi Media Print, Bucureşti, 2010
VERBEGHT, Pierre, Danube, description, Antwerpen, 2010 

Documentaires :
The Turkish Enclave of Ada Kaleh, documentaire de Franck Hofman, Paul Tutsek et Ingrid Schramme pour la Deutsche Welle (en langue anglaise)
https://youtu.be/pNOLbkE4524

 Le dernier printemps d’Adah Kaleh (1968) et Adah Kaleh, le Sérail disparu (en roumain)

npdjerdap.org

 

 

 

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