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T. W. Adorno et le Danube
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Jules Verne (1828-1905), Johann Strauss et Le Beau Danube Jaune
« Pendant les quatre jours que la barge mit à descendre le fleuve jusqu’à Orsava [Orşova], elle navigua sur un lit très capricieux dans ses détours, dont la direction générale se maintenait vers l’est, servant à gauche de limite aux Confins Militaires. Elle passa devant la ville de Semendria, autrefois capitale de la Serbie, et dont la forteresse (est) campée sur un promontoire qui barre une partie du Danube, et que défendent toute une couronne de tours et un donjon. En cet endroit, le grand fleuve rachète merveilleusement la sauvagerie ou l’infertilité des campagnes qui le bordent en amont. Partout des arbres fruitiers en plein rapport, des vergers enrichis de diverses sortes de plants, des vignobles luxuriants qui se succèdent jusqu’à l’embouchure de la Morava. Cette rivière arrive au fleuve par une vallée superbe, une des plus belles de la Serbie. À l’embouchure se montraient un certain nombre de bateaux, les uns qui la descendaient, les autres qui se préparaient à la remonter avec des remorqueurs ou des attelages.
Après Semendria, ce fut Basiach [Baziaş], où s’arrêtait alors le chemin de fer de Vienne à Orsava et qui allait être prolongé prochainement jusqu’à cette ville, puis Columbacz [Golubac], avec ses magnifiques ruines, puis des cavernes à légendes, entre autres celle dans laquelle Saint-Georges aurait déposé le corps du dragon tué de ses propres mains. De toutes parts, à chaque coudée du fleuve, et on ne perd l’un que pour retrouver l’autre, se dressaient des promontoires coupés à pic et contre lesquels le courant précipite ses eaux écumantes. Au-dessus, se massent des bois épais, s’étageant jusqu’aux montagnes qui sont plus élevées sur la rive turque que sur la rive hongroise.
Un touriste se fût certainement maintes fois arrêté pour contempler de plus près et plus longuement les merveilles que le fleuve offre alors aux yeux. Il se serait fait mettre à terre au défilé des Cazan, l’un des plus remarquables du parcours ; il aurait suivi le chemin de halage, afin d’examiner cette fameuse table de Trajan, ce rocher où est encore gravée l’inscription qui rappelle la campagne du célèbre empereur romain… »
Jules Verne, Le Beau Danube Jaune, « De Belgrade aux Portes-de-Fer », chapitre XIII
Le fils de l’écrivain et écrivain lui-même Michel Verne (1861-1925), toutefois moins talentueux que son père et qui s’attribuera même la paternité de certains écrits de son père ou les réécrira pour les publier sous son nom, utilisera le manuscrit du Beau Danube Jaune, pour rédiger en 1908 une œuvre à l’ambiance bien différente, voire opposée, un roman policier sérieux et sombre à qui il donnera le titre de Le Pilote du Danube, conservant évidemment dans le titre même de son livre la mention du Danube.
Olivier Dumas nous conseille d’oublier Le Pilote du Danube de Michel Verne et de lire Le Beau Danube Jaune de Jules Verne comme une œuvre inédite, fantaisiste et humoristique.
Jules Verne aimait alterner dans sa démarche d’écrivain, un roman sérieux et un roman léger.


Johann Strauss, « Sur le Beau Danube Bleu »

Dieudonné Lancelot, Pont sur le Danube, « De Paris à Bucarest », revue Le Tour du Monde

Dieudonné Lancelot, Budapest, « De Paris à Bucarest », revue Le Tour du Monde

Dieudonné Lancelot, Belgrade, « De Paris à Bucarest », revue Le Tour du Monde

Dieudonné Lancelot, radeau sur le Danube, « De Paris à Bucarest », revue Le Tour du Monde
Les détails géographiques du Beau Danube Jaune viennent également du récit de Victor Duruy-Dieudonné Lancelot mais, encore une fois, l’écrivain les adapte à sa guise. Sur la Carte du bassin oriental du Danube, figure la ville hongroise de Racz (Rácz-Becse, aujourd’hui Bečej, en Vojvodine serbe). Elle se trouve sur les rives de la Theiss/Tisza. Dans Le Beau Danube Jaune, Jules Verne précise à plusieurs reprises que son héros, Ilia Krusch, est natif de Racz Becse. Dans un autre de ses livres, Le secret de William Storitz (vers 1898), la ville de Racz se déplace sur la rive droite du Danube, en aval de Vukovar, aujourd’hui en Croatie. Pourquoi, Jules Verne s’amuse-t-il à glorifier cette petite ville inconnue dont Dieudonné Lancelot ne cite même pas le nom dans son récit ? La question n’a pour le moment pas trouvé de réponse !

Dieudonné Lancelot, Moulins sur le Danube, « De Paris à Bucarest », revue Le Tour du Monde
Le Beau Danube Jaune relate simplement un voyage sur le Danube, depuis pratiquement sa source jusqu’à la mer Noire en passant par le bras septentrional de Kilia :
« Les embouchures du Danube sont multiples, et son delta est couvert d’une sorte de réseau hydrographique. Les deux principales sont séparées par la grande île de Leti [Letea], un triangle dont le sommet est à la bifurcation des deux bouches. Celle qui limite l’île au sud est la plus importante, et, de préférence, les bâtiments la suivent pour atteindre la mer Noire [en fait le bras de Sulina dont il est probable que Jules Verne connaissait la présence de la Commission Européenne du Danube, instituée en 1856 et qui y avait déjà commencé ses travaux d’aménagement pour faciliter la navigation].
La bouche qui limite l’île au nord, moins fréquentée, prend le nom de Kilia, qui est celui d’une petite ville forte bâtie sur sa rive gauche [Kilia est une ville industrielle et portuaire située désormais en Ukraine dans l’Oblast d’Odessa. Les Roumains l’appellent Chilia Nouǎ par opposition à la petite ville de Chilia Veche sur la rive droite].
C’est ce bras que le chaland devait prendre pour arriver à destination, et, dans la matinée du lendemain, servi par un courant assez rapide, il en longeait la rive droite, de manière à passer loin de Kilia… »
(Le beau Danube Jaune, chapitre XVI, « De Galatz à la mer Noire », p. 161)
Ce même thème thème est repris au début du Secret de William Storitz (également « révisé » par Michel Verne et publié dans cette version en 1910 puis dans sa version originale en 1985 par la Société Jules Verne) : Henry Vidal, 33 ans, ingénieur de la Compagnie du Nord des chemins de fer, descend le fleuve sur une plus courte distance, de Vienne à Ragz, à bord du vapeur de la D.D.S.G. Mathias Corvin :
« Le dampfschiff [bateau à roue à aube] descendait rapidement, battant de ses larges roues les eaux jaunâtres du beau fleuve, car elles paraissent plutôt teintes d’ocre que d’outre-mer, quoi qu’en dise la légende. De nombreux bateaux le croisaient, leurs voiles tendues à la brise, transportant les produits de la campagne qui s’étend à perte de vue sur les deux rives. On passe également près de ces immenses radeaux, ces trains de bois formés d’une forêt tout entière, où sont établis des villages flottants, bâtis au départ, détruits à l’arrivée, et qui rappellent les prodigieuses jangadas brésiliennes de l’Amazone. Puis, les îles succèdent aux îles, capricieusement semées, grandes ou petites, la plupart émergeant à peine, et si basses parfois, qu’une crue de quelques pouces les eût submergées. Le regard se réjouissait à les voir si verdoyantes, si fraîches,avec leurs lignes de saules, de peupliers, de trembles, leurs humides herbages piqués de fleurs aux couleurs vives… »
(Le Secret de William Storitz chapitre II, p. 16)
Le Beau Danube Jaune est d’abord conçu comme une paisible promenade fluviale et l’écrivain en profite pour décrire avec complaisance les diverses curiosités touristiques rencontrées en chemin. La qualité de grand pêcheur d’Ilia Krusch, permet d’exposer avec bonheur et humour toutes les finesses de ce noble sport. Le roman prend d’ailleurs parfois même des allures de manuel de la pêche à la ligne. Mais le ton sérieux n’est qu’une feinte de l’écrivain. Pourrait-il en être autrement quand l’auteur appelle son héros Krusch, si proche de « cruche » comme nom de son principal personnage, un personnage qu’on perçoit comme éminemment sympathique mais à l’évidence un peu benêt.
Dieudonné Lancelot, Bateaux sur le Danube hongrois, « De Paris à Bucarest », revue Le Tour du Monde
Jules Verne insère discrètement dans son roman une intrigue sous la forme d’un trafic de contrebande sur le fleuve ce qui permet à la police de soupçonner le brave pêcheur et de l’emprisonner. L’innocent serait-il coupable ? Deux partis se forment, les Kruschistes et les antikruschistes. Les lecteurs des 1900, auront sans doute fait le rapprochement avec l’affaire Dreyfus.
Le Beau Danube Jaune, fantaisie humoristique et roman épicurien
Le Beau Danube Jaune est à la fois une fantaisie humoristique et un roman épicurien si l’on en juge par l’importance accordée aux boissons et aux mets. Il commence par une pantagruélique orgie à la bière et aux liqueurs. Les héros, quant à eux, s’offrent chaque matin un petit coup d’eau-de-vie, et un verre de bon vin à l’occasion, une habitude courante dans le milieu des bateliers et des pêcheurs mais pas seulement. Il est en effet connu que la présence de l’eau donne aussi soif et donc l’envie de boire ! Quand I. Krusch fait des courses en ville, il achète, pour améliorer l’ordinaire culinaire, fruit de la pêche, des tripes et même des escargots (ch. IV), sans oublier naturellement de fumer une bonne pipe.

Dieudonné Lancelot, Pêcheurs hongrois fumant la pipe, « De Paris à Bucarest », revue le Tour du Monde

Illustration de Georges Roux pour Le pilote du Danube, 1908

Dieudonné Lancelot, Les Portes-de-Fer, « De Paris à Bucarest », revue le Tour du Monde

Dieudonné Lancelot, Maisons à Routschouk (Ruse), « De Paris à Bucarest », revue le Tour du Monde, 1867
Jules Verne semble avoir été fasciné par les fleuves et en particulier par le Danube. Il aurait été aussi impressionné par les Portes-de-Fer et les environs de Berzasca lors d’une visite des lieux dans les années 1880 avec sa chérie Luiza Miller/Müller. Malheureusement aucune source fiable ne peut confirmer l’hypothèse de cette visite mais elle a été développée par l’écrivain Simion Săveanu dans son livre Sur les traces de Jules Verne en Roumanie, (Albatros,1980). Selon Simion Săveanu, Jules Verne aurait rencontré Luiza (Louise) Müller, originaire de Transylvanie, plus précisément de Homorod (département de Brașov) entre 1882 et 1884, et un lien étroit (voire intime) se serait noué entre eux. À son instigation, Jules Verne se serait rendu incognito en compagnie de sa belle sur le Danube jusqu’à Giurgiu (rive gauche, Valachie), puis en train jusqu’à Bucarest, Brașov et enfin Homorod. Il aurait parcouru la région pendant plusieurs semaines et visité le château de Colț (dans le village de Suseni, judets de Hunedoara), qui lui aurait inspiré son célèbre roman Un château dans les Carpates.
L’écrivain a écrit vers la fin de sa vie, cinq romans dont les scénarios se situent géographiquement ou en partie dans le bassin du Danube : Kéraban-le-têtu (1882), Mathias Sandorf (1885), Le château dans les Carpathes (1892), Le secret de Wilhelm Storitz (1898) et Le beau Danube jaune (1901).

Jules Verne, Kéraban-le-Têtu, illustration de
Danube-culture, décembre 2024