Les bateaux-moulins et moulins à eau du Danube et de ses affluents

La présence du fleuve a engendré depuis les temps très anciens de multiples métiers et activités sur ses rives. Compléments indispensables de la culture de blé et des autres céréales tout comme du maïs et de la fabrication du pain, les bateaux-moulins et leurs corporations de meuniers ont fait partie pendant plusieurs siècles, du XIIIème jusqu’aux années soixante du XXème siècle, du paysage fluvial danubien et de ses affluents pour les derniers d’entre eux.

 

« Dans cet espace, et à cinq quarts de lieue de Tulln, est le village de Langenlebern [Langenlebarn], dont les 70 maisons occupent, parallèlement au fleuve, une demi-lieue de longueur : ses habitants cultivent des légumes qu’on conduit à Vienne : cependant on trouve parmi eux une vingtaine de bateliers, dont quelques-uns sont propriétaires de bateaux. Devant ce village, 8 moulins à farine sont mus par les eaux du fleuve. Ces moulins sont établis sur des bateaux, et de l’espèce de ceux qui, en 1809, soulevés par les eaux, furent entrainés sur les ponts de l’armée française devant l’île de Lobau, et les rompirent. »
De Castres, Essai d’une reconnaissance militaire sur le bassin du Danube, chapitre I, première section, Picquet, Paris, 1826

« La matinée était magnifique. Nous passâmes devant plusieurs de ces curieux moulins à farine dont le Danube est couvert. Ces machines flottantes sont d’une construction très simple. Une maison en bois est élevée sur un grand et lourd bateau amarré près du point où le fleuve est le plus rapide. À une distance de quelques pas de cet édifice, un autre bateau plus petit est attaché, parallèlement au premier. L’avant de chacun est est dirigé dans le sens du cours de l’eau. Dans l’intervalle qui les sépare, est suspendue la roue que fait mouvoir la vitesse naturelle du courant. Ces moulins, dont on voit souvent dix ou vingt se suivre sans interruption, ont un aspect assez pittoresque, et animent la scène qui les entoure. Mais, malgré leur commodité pour la population des deux rives du Danube où il n’y a pas d’éminence pour y bâtir des moulins à vent, il est certains qu’ils apportent des empêchements sérieux pour la navigation. Ils occupent uniformément les meilleures partie du fleuve, et contribuent à la formation ou à l’accroissement des bancs de sable dans leur voisinage ; et ces bancs, ainsi que nous l’avons éprouvé plus tard, sont extrêmement nuisibles… »

Michel J. Quin, Voyage sur le Danube, de Pest à Routchouk, par navire à vapeur, Arthus Bertrand, Libraire-Éditeur, Paris, M. DCCC. XXXVI  (1836)

« À gauche, l’une après l’autre, de petites villes, pointaient leur tête à travers la verdure ; de minuscules colonies flottaient sur le Danube, chaque maison était un moulin à eau, les roues tournaient, les garçons meuniers grimpaient sur le dos les uns des autres pour regarder notre bateau par la lucarne ainsi que les étrangers qu’il transportait. Il régna dès lors sur le bateau, et jusqu’à Pest, une gaîté à la Eulenspiegel.  À chaque fois que nous passions devant un moulin, les Hongrois à bord prenaient leur chapeau et faisaient mine de moudre dedans avec l’autre main. Par là ils voulaient signifier que les meuniers meulent pour leur propre chapeau, autrement dit que ce sont des voleurs. Chaque fois la plaisanterie fut comprise et on y répondit à la manière de feu Eulenspiegel : les meuniers nous tournèrent complètement le dos et, découvrant une partie de leur corps qu’il ne serait pas convenable de nommer ici, faisaient mouvoir d’avant en arrière, un grand balai en paille de riz placé entre leurs jambes, comme une queue de renard. La plaisanterie rencontra chaque fois un grand succès… »
Hans Christian Andersen, « De Semlin à Mohacs », in Le bazar d’un poète, Domaine romantique, Éditions José Corti, Paris, 2013

« En plein milieu de fleuve, une file de moulins, construits sur des bateaux amarrés, tout petits moulins, charmants, clos comme une arche ; ils sont flanqués d’une grande roue plus épaisse que haute, bâtie de cerceaux légers munis de palettes grises, grises comme l’arche du reste, dans le gris lumineux du paysage. Ils reportent à la Chine, ces petits moulins fins comme des vanneries délicates. »
Le Corbusier, Voyage d’orient, 1910-1911

Saint-Jean Népomucène (1345-1393), patron de la corporation des « meuniers fluviaux ».

Le bateau-moulin : une technique adaptée au contexte des grands fleuves
Il n’était tout simplement pas possible d’utiliser, pour des raisons techniques, des moulins à eau fixes sur les grands fleuves comme le Danube ou la Tisza ou d’autres affluents de celui-ci dont le débit et le niveau d’eau pouvaient varier (et varient encore aujourd’hui) considérablement tout au long de l’année. Le bateau-moulin était donc la solution la mieux adaptée pour profiter de la force du courant.

Bateaux-moulins sur le Danube hongrois à la hauteur de Tolna (Hongrie méridionale) dans les années 1820, dessin de Ludwig Erminy et lithographie de Adoph Kunike (Donau Ansichten, collection E. Baude)

Bateau-moulin sur le Danube hongrois à la hauteur de Mohacs (Hongrie méridionale) dans les années 1820, lithographie de Adoph Kunike (Donau Ansichten, collection E. Baude)

L’architecture en bois très fonctionnelle et la taille de ces bateaux-moulins variaient selon les habitudes et les besoins locaux.

Bateaux-moulins à Szeged sur la Tisza, affluent du Danube, gravure du XIXème siècle

En 1863, on dénombrait 4 301 moulins bateaux en service sur le Danube et la Tisza hongrois, (Transylvanie, Slavonie et Croatie non-inclues) dont ceux de Ráckeve et de Baja.

Baja et les bateaux-moulins sur la carte de Basetti établie entre 1857 et 1868

À cette époque la corporation des « meuniers fluviaux » jouait dans l’économie et la vie sociale des habitants du bord de ces fleuves un rôle capital. Leur corporation avait adopté comme saint protecteur Saint-Jean Népomucène (1345-1393). Celui-ci était également le saint protecteur de tous les autres corporations devant naviguer sur les fleuves.

Bateaux-moulins sur le Danube hongrois à Baja (Hongrie méridionale). Il est possible que ceux-ci aient été peints en blanc de façon à les rendre plus visibles pour la navigation.

Bateau-moulin sur le Danube hongrois

Bateau-moulin sur le Danube hongrois

Les régulations du fleuve entre 1870 et 1875 sur le Danube hongrois et autrichien, le développement de la navigation à vapeur puis de nouveaux moyens de transport comme le chemin de fer, l’invention de la minoterie industrielle et  de régulières intempéries sonnèrent le début de la fin des corporations aisées des meuniers austro-hongrois et de leurs bateaux-moulins.

Bateau-moulin près du pont de Tabor à Vienne, gravure de Joseph Wohlmuth vers 1820

Moulin-bateau sur le Danube viennois au début du XXième siècle

Bateau-moulin typique du Danube viennois au début du XXème siècle

Le dernier bateau-moulin de Ráckeve, sur l’île de Csepel (Hongrie), au sud de Budapest, disparait pendant l’hiver rigoureux de 1968 lorsque les glaces brisèrent le bateau entrainant le moulin et son équipement au fond du fleuve. En 2006, la municipalité proposa de construire une réplique de moulin-bateau. Celle-ci fut réalisée d’après des archives, des documents locaux et avec le savoir-faire et l’aide enthousiastes de nombreux habitants. Une belle histoire !
https://youtu.be/vX-hg02932E

Plan en coupe d’un bateau-moulin (sources : Duna Múzeum, Esztergom)

Le dernier  bateau-moulin viennois cesse ses activités à la fin des années 1920. En comparaison ceux du Rhône avaient disparus du Rhône dès 1899. (J. Bethemont, Les mots de l’eau, L’Harmattan, Paris, 2012).

Aujourd’hui encore un des quartiers riverains du Danube de la capitale autrichienne porte le nom de « Kaisermühlen » (Moulins de l’empereur, rive gauche) où étaient concentrés autrefois de nombreux bateaux-moulins.

Le dernier bateau-moulin de la Wachau en 1913 (Basse-Autriche), près de Hundsheim, au dessus de Mautern (rive droite). Dernier meunier : Alois Schmid (photo collection du Musée de la navigation de Spitz/Danube)

Sur le Haut-Danube, c’est en 1956 que cessèrent les activités du dernier d’entre eux, près d’Exlau, en raison de la construction de l’usine hydro-électrique d’Aschach.

Moulin-bateau sur le Danube autrichien, gravure, collection du Musée de la navigation de Grein (Haute-Autriche)

Bateau-moulin sur le Danube autrichien, gravure, collection du Musée de la navigation de Grein (Haute-Autriche)

Moulins à eau sur le Danube bavarois (Haut-Danube) à Lauingen dans les années 1820. Les moulins sont vraisemblablement construits sur pilotis. Lithographie d’Adolph Kunike (Donau Ansichten, collection E. Baude)

Saluons aussi l’initiative de Martin Zöbel, ultime meunier du Danube autrichien et sa belle réplique de bateau-moulin d’Orth, en aval de Vienne sur la rive gauche. Martin Zöberl a également réalisé une réplique d’une « tschaïque », bateau utilisé autrefois par les Ottomans et parfaitement adapté à la morphologie du Danube.

Le bateau-moulin de Martin Zöbel à l’entrée du bras mort d’Orth/Donau, sur le territoire du Parc National des Prairies Danubiennes. La roue est à l’intérieur d’un bâtiment aux plus vastes proportions. Inauguré en 2001, celui-ci a été endommagé par des crues successives et a du être reconstruit. Il a été réouvert aux visites en 2011. Photo Danube-culture, droits réservés

Reconstruction d’un bateau-Moulin sur la Mur à Mureck (Styrie, Autriche), photo Danube-culture, droits réservés

Une réplique de bateau-moulin a également été récemment réalisée à Baja en Hongrie méridionale où jusqu’à 70 bateaux-moulins ont autrefois été en activité avec une corporation de meuniers qui a grandement contribué, avec l’industrie de la pêche, à l’essor économique de cette petite ville.

Moulin-bateau (réplique) sur la Sugovica, à Baja, Hongrie méridionale

Bateau-moulin (réplique) sur la Sugovica, à Baja, Hongrie méridionale, photos Danube-culture, droits réservés

Quant au bateau-moulin de Kukljin, près de Krusevac, sur la Morava serbe (affluent méridional du Danube),  il a longuement été étudié, dans les années soixante, par Claude Rivals, ethnologue, spécialiste français des moulins. « Il est typique des bateaux-moulins du second type, avec bac et foraine, le plus répandu en France et en Europe. Ce bateau-moulin était probablement à ce moment-là un des derniers encore en activité en Europe. »

Les moulins à eaux

Il existe encore plusieurs moulins à eau d’origine et restaurés en partie en Slovaquie méridionale, sur le petit Danube, près du village de Jelka et à Kolárovo, près de Komarom sur le Váh, un affluent de la rive gauche du Danube.

Moulin à eau près du village de Jelka, Slovaquie

Moulin à eau près du village slovaque de Jelka, sur le petit Danube

Le moulin de Tomašikovo, sur le Váh slovaque, date de 1893

Le moulin de Tomašikovo, sur le Váh slovaque, date de 1893 (photos droits réservés)

Eric Baude, septembre 2017, droits réservés

Sources :

BETHEMONT, Jacques,  Les mots de l’eau, L’Harmattan, Paris, 2012

BERGAUER, Sabine/ HRAUDA, Gabriele, Leben mit der DonauSchiffmühlen von Wien bis Bratislava, Böhlau Verlag, 2011

GRÄF, Daniela, Boat mills in Europe from Early Medieval to Modern Times, Landesamt für Archäologie mit Landesmuseum für Vorgeschichte, Dresden, 2006

www.schiffmuehle.at
www.hajomalom.rackeve.hu

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