Symbolique du pélican, oiseau emblématique du delta du Danube

La symbolique du pélican ou pourquoi il faut sauver cet oiseau sacré, symbole de la rédemption

Le pélican blanc (Pelecanus onocrotalus) ou frisé (Pelecanus crispus), habitants familiers du paysage deltaïque danubien, sont des oiseaux migrateurs dont la présence sur notre planète remonte à la fin de l’ère secondaire, il y a une centaine de millions d’années. Ils sont encore présents sur tous les continents mais bien moins nombreux que par le passé. Le mode de vie de cet oiseau emblématique du grand fleuve européen nous permet de mieux comprendre le sens de sa symbolique.

Le pélican, dont les ailes peuvent atteindre une envergure de 3m 50 et qui peut peser jusqu’à 13kg, fait aussi partie des plus gros oiseaux de la planète. Il affectionne les zones humides et tranquilles des régions tropicales ou tempérées chaudes où le poisson abonde comme dans le delta du Danube où se retrouvent plusieurs colonies de pélicans blancs et, nettement moins nombreuses, de pélicans frisés. On les trouvait autrefois jusqu’en Autriche et sur le Danube hongrois.

Le pélican peut se déplacer sur terre, sur l’eau et dans l’air. C’est un oiseau monogame, pacifique et qui aime à vivre en groupe. Dans une communauté de pélicans il n’existe pas de dominants ni de dominés à l’exception d’une petite hiérarchie et d’un respect témoigné par les plus jeunes aux plus expérimentés des oiseaux de la communauté au moment de la pêche.

Mâle et femelle couvent alternativement les œufs pendant une période de 29 à 36 jours et qui donnent naissance de un à trois oisillons, totalement dépourvus de plumes. Les oisillons sont alors nourris par le couple parental qui leur apporte la nourriture sous forme de bouillie régurgitée contenue dans la poche de leur bec que les adultes vident en le pressant contre leur poitrine.

Un peu plus tard, les jeunes pélicans de la colonie, regroupés sous la surveillance de quelques adultes, vont chercher les morceaux de poissons directement dans le gosier des parents, parfois même jusque dans l’œsophage.

La pêche n’occupe qu’une petite partie de l’emploi du temps de la colonie, le pélican préférant nettement passer de longues heures à dormir ou à faire sa toilette et lisser ses plumes au soleil.

Symbolique du pélican

 Nous trouvons la présence du pélican chez les Égyptiens qui en font un animal d’ornement se promenant dans les jardins et les palais. Les prêtres l’assimilent au cygne, le pélican étant « la Lumière couvant l’œuf du monde ». L’oiseau était également sacré chez les musulmans, une vénération qui puise son origine dans une légende selon laquelle celui-ci était censé avoir participé à la construction de la Kaaba, à la Mecque.

Les légendes autour du pélican se répandent dans le monde grec puis romain. Voyant des morceaux sanguinolents de poissons régurgités, certains hommes de l’Antiquité pensent que le pélican va jusqu’à percer sa propre chair pour nourrir ses petits. Il devient alors le modèle de l’amour parental.

Cette histoire figure dans le Physiologos, bestiaire chrétien écrit en Égypte au IIème siècle ap. J.-C., oeuvre qui influencera tout le Moyen-âge. D’autres légendes apparaissent dans ce bestiaire comme celle qui raconte que les jeunes pélicans, à leur naissance, frappent leur géniteur. En représailles, ils sont tués, puis ressuscités trois jours plus tard grâce aux gouttes de sang que faisait couler sur eux leur mère.

Gravure de Pélican, issu d’une fresque des ruines de Chan Chan (royaume de Chimor), au Pérou, photo © Ajor933

 Une autre légende raconte que l’ennemi du pélican, le serpent, tue les oisillons avec son venin. L’oiseau s’envole alors au-dessus d’un nuage qu’il inonde de son sang afin que le liquide, tombant avec la pluie sur les jeunes oiseaux, puisse les ressusciter.

Le christianisme fait du pélican le symbole du sacrifice, du martyr et de la résurrection, comparant l’oiseau au Christ se sacrifiant pour la rédemption des pécheurs.

Détail de la cathédrale de Metz, photo © zor32

Eusèbe de Césarée (265-339) et saint Augustin (354-430) le mentionent au début du IVème siècle. L’oiseau, dorénavant lié à la symbolique chrétienne, apparaît alors dans de nombreux livres enluminés, sur des chapiteaux et des stalles d’églises et plus tard sur des armoiries.

Église de La Trinité-La Palud à Marseille : stalles avec accoudoirs en bois sculpté en forme de pélicans, photo © Rvalette

En héraldique, le pélican est traditionnellement représenté comme un oiseau à bec d’aigle, dans son nid, les ailes déployées au-dessus de ses petits, se perçant la poitrine d’où coulent des gouttes de sang. Il est dénommé « Pélican de piété ».

« Le Pélican est le symbole de l’amour du Prince pour ses peuples ; il est aussi l’emblème de la tendresse maternelle. »
Nicolas Vitton de saint-Allais, Dictionnaire de la Noblesse, 1816

Il apparaît sur les armoiries de plusieurs familles, institutions, villes, pays, voire même imaginaires comme sur celui de la Syldavie dans Le sceptre d’Ottokar d’Hergé.

Blason de l’université de Cambridge, source Wikipedia

Dante, dans le Paradis de sa Divine Comédie, compare le Christ à l’oiseau, en parlant de saint-Jean qui fut représenté dans la Cène penché sur le sein du Sauveur :

« Voici venir celui qui coucha sur le sein
de notre Pélican : qui, du haut de la croix
avait été choisi pour un office insigne. »

Cette image est reprise au XIXème siècle par Alfred de Musset (1810-1857) dans son poème  l’Allégorie du Pélican extrait de son oeuvre Les Nuits :

« Quel que soit le souci que ta jeunesse endure,
Laisse-la s’élargir, cette sainte blessure
Que les séraphins noirs t’ont faite au fond du cœur ;
Rien ne nous rend si grands qu’une grande douleur.
Mais, pour en être atteint, ne crois pas, ô poète,
Que ta voix ici-bas doive rester muette.
Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,
Et j’en sais d’immortels qui sont de purs sanglots.
Lorsque le pélican, lassé d’un long voyage,
Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux,
Ses petits affamés courent sur le rivage
En le voyant au loin s’abattre sur les eaux.
Déjà, croyant saisir et partager leur proie,
Ils courent à leur père avec des cris de joie
En secouant leurs becs sur leurs goitres hideux.
Lui, gagnant à pas lent une roche élevée,
De son aile pendante abritant sa couvée,
Pêcheur mélancolique, il regarde les cieux.
Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte ;
En vain il a des mers fouillé la profondeur ;
L’océan était vide et la plage déserte ;
Pour toute nourriture il apporte son cœur.
Sombre et silencieux, étendu sur la pierre,
Partageant à ses fils ses entrailles de père,
Dans son amour sublime il berce sa douleur ;
Et, regardant couler sa sanglante mamelle,
Sur son festin de mort il s’affaisse et chancelle,
Ivre de volupté, de tendresse et d’horreur.
Mais parfois, au milieu du divin sacrifice,
Fatigué de mourir dans un trop long supplice,
Il craint que ses enfants ne le laissent vivant ;
Alors il se soulève, ouvre son aile au vent,
Et, se frappant le cœur avec un cri sauvage,
Il pousse dans la nuit un si funèbre adieu,
Que les oiseaux des mers désertent le rivage,
Et que le voyageur attardé sur la plage,
Sentant passer la mort se recommande à Dieu.

Poète, c’est ainsi que font les grands poètes.
Ils laissent s’égayer ceux qui vivent un temps ;
Mais les festins humains qu’ils servent à leurs fêtes
Ressemblent la plupart à ceux des pélicans.
Quand ils parlent ainsi d’espérances trompées,
De tristesse et d’oubli, d’amour et de malheur,
Ce n’est pas un concert à dilater le cœur ;
Leurs déclamations sont comme des épées :
Elles tracent dans l’air un cercle éblouissant ;
Mais il y pend toujours quelques gouttes de sang. »

Les alchimistes s’emparent très tôt du symbole du pélican. Ils se servent de ces oiseaux pour symboliser les parties volatiles de la matière, utilisant celui qu’ils appellent « oiseau d’Hermès » pour représenter leur Mercure. Un vase alchimique, récipient hermétique muni de deux tubes reliant le sommet, ressemblant à la silhouette du pélican qui se perce le flanc, porte son nom. Le pélican représente aussi l’œuvre au blanc, les trois oisillons étant respectivement le Sel, le Soufre et le Mercure.

 Les Rose-Croix à leur suite utilisent le symbole, qui est repris dans la Franc-maçonnerie pour l’ordre ultime du Rite Français et pour le dix-huitième degré du Rite Écossais Ancien et Accepté, qui porte le titre de « Souverain Prince Rose-Croix, ou Chevalier de l’Aigle et du Pélican ».  

 On retrouve  cet oiseau accompagné des outils sur des tabliers de maçons correspondant à ces degrés. Il pourrait alors symboliser la consécration au grade de maitre et l’achèvement du parcours initiatique, comme le pélican, victorieux de la mort, pourrait faire renaitre ses enfants vers la lumière de l’initiation.

 Au final, notre oiseau porte en lui les symboles de la mort, de la renaissance, donc des cycles de la Vie, de la quête spirituelle tendant vers la lumière.

Robert-Jacques Thibaud, auteur d’une série de dictionnaires sur la signification des mythes des différentes cultures du bassin méditerranéen et de l’Europe occidentale, voit dans le pélican une représentation de « l’œuvre générant puis entretenant sa création ». Selon lui, « le pélican symbolise l’axiome assurant que l’on ne découvre que ce que l’on possède déjà en soi. C’est l’image d’une autre phase de la longue quête spirituelle assimilable au grand-œuvre ».

Emblème de la Louisiane, source Wikipedia

Sources :
Jean Chevalier, Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, mythes, rêves, coutumes, gestes, formes, figures, couleurs, nombres, Robert Laffont/Jupiter,  Paris, 2000

Didier Colin, Dictionnaire des symboles des mythes et des légendes, Hachette, Paris 2000

www.oiseaux.net

http://www.larousse.fr/encyclopedie/vie-sauvage/p%C3%A9lican/178178

lieuxsacres.canalblog.com

 

 

 

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