Un nouveau pont à Brǎila !

   La construction de nouveaux ponts sur le Danube a depuis quelques années le vent en poupe. Après le pont roumano-bulgare de Calafat-Vidin qui porte le nom de « Nouvelle Europe », inauguré en juin 2013, le pont de Belgrade, « pont de l’amitié Chine-Serbie » (…), financé par la Chine, construit par des entreprises chinoises et inauguré en décembre 2014, un nouvel ouvrage doit permettre franchir d’ici quelque temps le Bas-Danube roumain à la hauteur de la ville et port valaque de Brǎila. Ce sera  le troisième ouvrage permettant de franchir le Bas-Danube en Roumanie, le cinquième pont européen de par sa longueur et le premier en remontant le fleuve depuis la mer Noire.  
   Le concours, ouvert par la CNAIR (Compagnie Nationale pour le Management des Infrastructures Routières),  a été remporté par les entreprises Astaldi SpA (Italie) et IHI Infrastructure System CO (Japon). 

Plan du projet et implantation du pont en aval de Brǎila

Longueur du pont : 1974, 30 m dont 489, 65 m sur la rive gauche (Brǎila), 364, 65 m sur la rive droite (Tulcea) et 1120 m au-dessus du fleuve.
Hauteur : 47 m (hauteur de franchissement au dessus du fleuve : 38 m)
Largeur : 31, 70 m ( 22 m de large pour une route à quatre voies, 2 accotements de part et d’autres de  2,5 m de large chacun et 2 pistes cyclables de 2,8 m de large chacune)
Longueur totale du projet (pont et aménagements routiers : 23,413 km)
Le financement (env. 435 millions d’Euros) est assuré par l’Union Européenne dans le cadre du programme POIM (Operational Programme for Large Infracstructure).     

Les Souabes du Danube : une histoire douloureuse

Fresque d’une « boite du Danube » (Ulmer Schachtel) sur l’ancienne mairie d’Ulm (Bade-Wurtemberg)

La grande majorité d’entre eux provient de Haute-Souabe (au sud-ouest de l’Allemagne sur les Land de Wurtemberg et d’une partie de la Bavière, région de la rive droite du Haut-Danube située entre le Jura souabe, le lac de Constance et le Lech, un affluent de la rive droite du Danube), du nord du lac de Constance, du Haut-Danube (sud de la Forêt-Noire) de la principauté de Fürstenberg à laquelle se joingnent des Hessois, des Bavarois, des Franconiens et des Lorrains, ces derniers en trop petit nombre pour ne pas être assimilés rapidement aux Souabes ce qui leur vaudra bien des ennuis à la fin de la Deuxième Guerre Mondiale… Ils sont recrutés par l’Empire d’Autriche pour repeupler, restaurer l’agriculture et la vie économique de territoires de confins après leur reconquête sur l’Empire ottoman.

 

Implantations et « colonies » des Souabes du Danube entre Preßburg (Bratislava) et Belgrade en particulier en « Turquie Souabe » (Hongrie du sud), Slavonie, Vojvodine, Batschka, Syrmie, Banat. Les noms des villes sont mentionnés en allemand (Fünfkirchen = Pecs, Neusatz = Novi Sad, Temeschwar = Timişoara, Esseg = Osijek, Waitzen = Vács, Raab = Györ…)

Ces colons conservèrent et conservent encore pour la plupart leur langue maternelle et leur religion, développant des communautés fortement allemandes tout en entretenant des relations étroites avec d’autres populations locales.
Les Souabes du Danube sont considérés comme le groupe le plus récent de l’ethnie allemande apparu en Europe. Ce groupe se compose d’Allemands de Hongrie, de Souabes de Satu Mare, d’Allemands de Croatie, de Bačka (Batschka), de Souabes du Banat, d’Allemands de Vojvodine, de Serbie et de Slavonie, de Croatie, notamment ceux de la région d’Osijek.
Les Allemands des Carpates et les Saxons de Transylvanie ne font pas partis des Souabes du Danube.
Après l’effondrement de l’Empire austro-hongrois à la suite de la Première Guerre mondiale, les zones de peuplement des Souabes du Danube sont divisées en trois parties par les puissances alliées. Une partie  demeure en Hongrie, la deuxième partie est attribuée à la Roumanie et la troisième à la Yougoslavie. Dans cette atmosphère de nationalisme ethnique, les minorités des Souabes du Danube doivent se battre pour obtenir l’égalité juridique en tant que citoyens et pour la préserver leurs traditions culturelles. Dans les années 30, l’Allemagne nazie fait non sans un certain succès la promotion des idées nationales-socialistes auprès des Souabes du Danube et revendique le droit de protéger cette population de langue allemande comme une des raisons de son expansion en Europe orientale..
Les Souabes du Danube sont confrontés à des défis complexes pendant la Seconde Guerre mondiale, lorsque les puissances de l’Axe, dont l’Allemagne, envahissent les pays où ils vivent. Bien qu’ils aient été initialement favorisés par ces occupants, certains Souabes du Danube furent malgré tout contraints de se déplacer. L’Allemagne enrôle de force de nombreux hommes de cette communauté vers la fin du conflit. Des atrocités ont lieu pendant et après la guerre, en raison des allégeances compliquées, de la brutalité des nazis et en particulier de la réaction des partisans yougoslaves.

La fuite pathétique de Souabes du Danube de Roumanie avant l’arrivée des armées soviétiques pendant l’été 1944 , photo © Bundesarchiv, Bild 1011-144-2311-19 Foto: Bauer / Spmmer 1944

Des dizaines de milliers de Souabes du Danube s’enfuient vers l’ouest avant l’arrivée des troupes soviétique. Après la guerre, les Souabes du Danube qui ont choisi de rester sur leur terre sont privés de tous leurs droits et leurs biens saisis. Un grand nombre d’entre eux sont déportés dans des camps de travail en Union soviétique. La Hongrie expulse la moitié de ses Allemands de souche. En Yougoslavie, les descendants de colons allemands sont rendus collectivement responsables des actions de l’Allemagne nazie et considérés comme des criminels de guerre. De nombreux Souabes du Danube yougoslaves sont également exécutés. On enferme les Les survivants dans des camps de travail et d’internement. Après la fermeture de ces camps, la majorité des survivants quitte la Yougoslavie et cherche refuge en Allemagne, en Autriche, dans d’autres régions d’Europe et au-delà, aux États-Unis, en Argentine ou en Australie.
Les petites  communautés de la diaspora souabes danubiennes essaient aujourd’hui de maintenir tant bien que mal et malgré le vieillissement de la population leur langue et leurs coutumes en organisant de nombreuses manifestations culturelles.
De plus, en raison de la diminution de la population des Souabes du Danube dans les Balkans, le mot Švabo désigne désormais les communautés de la diaspora ex-Yougoslave qui vivent et travaillent en tant que salariés ou résidents permanents dans les pays germanophones européens ou dans des pays connus pour leur faible taux de chômage et leurs emplois bien rémunérés. Il est également utilisé dans un contexte négatif au sein de l’ex-Yougoslavie, comme un équivalent approximatif de la connotation anglaise de « gosse de riche », reflétant la richesse sans précédent qui peut être acquise par une seule famille de « Gastarbeiter » à l’étranger tandis que leurs parents au pays luttent souvent financièrement pour se maintenir à flot.
En 1950 les Souabes du Danube représentaient une population d’environ 1. 500 000 personnes. Elle n’était plus que de 350 000 en 1990.

Une politique volontariste de repeuplement et de valorisation économique
   À la fin du XVIIe siècle, les armées impériales catholiques placées sous le commandement du Prince Eugène de Savoie (1663-1736) et de ses généraux commencent à reconquérir une grande partie du royaume de Hongrie jusqu’alors occupée par l’Empire ottoman dont le recul géographique et le déclin n’en sont qu’à leur début. Les Habsbourg, empereurs du Saint-Empire romain germanique et rois de Hongrie sont confrontés de part leurs (re)conquêtes territoriales à la nécessité de repeupler ces régions en grande partie dévastées et ont pour devoir de les protéger de nouvelles invasions venant de l’est de l’Europe ou d’au-delà. Ces missions exigent de faire appel à de la main d’oeuvre qui peut accomplir ces travaux avec l’aide du peu d’habitants restés dans ces confins géographiques. Fidèles à des convictions mercantilistes, les autorités prennent des initiatives pour y accroitre rapidement la population et obtenir de meilleurs résultats commerciaux, industriels et agricoles. Il leur semble évident que le succès le plus rapide dans cette démarche est de recruter des colons au sein du Saint-Empire Romain germanique, en particulier des colons possédant de bonnes connaissances spécialisées. La plupart des colons qui seront recrutés, dont on estime le nombre entre 100 000 et 400 000, viennent de Haute-Souabe, du Wurtemberg, de Bade, de Suisse, d’Alsace, de Lorraine, des électorats du Palatinat et de Trèves. Ultérieurement ceux-ci seront désignés sous le terme générique de « Souabes du Danube ». Ces colons rejoignent d’abord la ville d’Ulm par leurs propres moyens et vont descendre le Danube en bateau vers leur ‘Terre promise ». Ulm a joué un rôle extrêmement important en tant que principal port d’embarquement sur le fleuve devenant au XVIIIe siècle la principale plaque tournante des flux de population qui émigrent vers le sud-est de l’Europe. Ce sont tout d’abord des émigrants isolés qui partent puis, à partir de 1712, des convois entiers de bateaux dans des expéditions organisées soit par des propriétaires privés hongrois, soit par les autorités impériales. Cette même année le comte hongrois Alexandre Károlyi (1668-1743) encourage des colons souabes à venir s’installer sur sa propriété nouvellement acquise à Sathmar (Satu Mare, aujourd’hui en Transylvanie roumaine).

Alexander Karolyi (1668-1743)

L’information se répand comme une traînée de poudre dans toute la Haute-Souabe, une région dans laquelle les habitants et les paysans ont particulièrement souffert des derniers conflits et des ravages de la Guerre de Succession d’Espagne (1701-1713). Aussi des milliers d’entre eux convergent avec leur famille au printemps 1712 vers la capitale du Bade-Wurtemberg et s’embarquent à destination de la Hongrie comme de nombreuses chroniques de l’époque le mentionnent.
Cette tentative d’installation à Sathmar (Satu Mare,) échoue malheureusement, en grande partie parce que et ce malgré tous les efforts déployés sur place, les émigrants arrivent en trop grand nombre. Dès l’automne, des centaines de colons souabes, bloqués et malades se voient obligés de revenir d’où ils sont partis. La ville d’Ulm aménage immédiatement et à ses frais face à cet afflux un grand hôpital aux limites de la ville pour les accueillir et les soigner rapidement afin d’éviter la propagation d’épidémies.
Les motifs qui poussent la population à émigrer vers le sud-est de l’Europe sont multiples : guerres successives, catastrophes naturelles, famines, épidémies, impôts et taxes trop élevés, politique administrative rigide ou droits de succession oppressants. Dans le cas de certains colons, les faibles possibilités d’avancement social font parties des raisons de leur départ, associées parfois à des raisons personnels tels que de l’endettement, des conflits conjugaux, des grossesses prématurées ou avant le mariage ou encore le refus d’autorisation de se marier. Les perspectives de posséder leur propre ferme et leurs propres terres, d’être exempter provisoirement d’impôts, de recevoir des subventions pendant la période de colonisation et d’être exempter du service militaire sont très attrayantes. Une soif d’aventure ou de se refaire une réputation honnête jouent encore un rôle pour un petit nombre d’entre eux. Les volontaires provenaient de différentes catégorie sociales telles que des paysans et des artisans, des journaliers, des domestiques, des valets, des compagnons maçons et leurs apprentis, des pasteurs, des enseignants, toutes sortes de spécialistes comme des personnes sans aucune compétence particulière, des célibataires, des familles avec des enfants petits, grands ou adultes, des femmes enceintes, des veuves, des gens riches ainsi que des soldats. Si le premier train de bateaux d’émigrants pour Sathmar se solde par un échec, l’empereur Charles VI et les propriétaires hongrois s’accordent sur le fait qu’il faut accueillir un nombre supplémentaire de colons sur ces nouveaux territoires et mieux les répartir. En 1723, le processus de colonisation est insérée au sein de la politique officielle de l’État par le parlement hongrois qui siège encore à Presbourg (Bratislava). Cette même philosophie politique est mise en place par les Habsbourg et se perpétuera jusqu’au début du XIXe siècle.
Charles VI (1711-1740) de Habsbourg cherche à entrer en contact avec l’assemblée impérial souabe pour ses plans de colonisation et promet de n’accepter que les familles qui se présenteraient aux commissaires au recrutement avec des papiers attestant leur libération complète de leur ancien statut de domestique. Sous l’autorité du gouverneur lorrain Claude Florimond, Comte de Mercy (1666-1734), ce sont 3 000 à 4 000 familles qui s’installent dans plus de 60 lieux du Banat habsbourgeois en 1726. Le comte installe des émigrants à la même période dans ses propres domaines en « Turquie », dans la région autour de Fünfkirchen (Pécs). La colonisation dans le Banat est ensuite suspendue et ne reprend qu’en 1734. Mais une nouvelle guerre contre les Ottomans (1737-1739) et l’épidémie de peste de 1738 paralysent les efforts de recrutement. Sous l’impératrice Marie-Thérèse (1740-1780), pendant la guerre de Succession d’Autriche et la guerre de Sept Ans (1756-1763), la politique impériale d’implantation, interrompue à plusieurs reprises, n’est remise en œuvre que par la suite sous la devise de « Ubi populus, ibi obulus » (« Là où il y a des sujets, il y a des impôts »). Un brevet de colonisation initié par Marie-Thérèse pour la Hongrie, la Transylvanie et le Banat de Timisoara, délivré en 1763, attire plus de 9 000 familles. L’afflux de migrants de l’empire atteint son apogée dans les années 1769-1771, lorsque l’inflation générale et les mauvaises récoltes augmentent les souffrances de la population du sud-ouest. Marie-Thérèse cherche principalement des familles riches de confession catholique. Sa phrase à ce sujet est légendaire : « Les protestants sont de mauvaises personnes ; mieux n’en vaut aucun qu’un peuple aussi dangereux ! ». Cependant, malgré cette revendication, des propriétaires hongrois acceptent des émigrants protestants. Les colons étaient initialement recherchés par des recruteurs dits paysans. Après 1763, le système de recrutement se structure et des commissariats fixes sont créés à Francfort /Main, Coblence/Rhin et Rottenburg/Neckar, dans lesquels les intéressés au départ doivent s’enregistrer. Dans l’ensemble, les Habsbourg accordent peu d’importance à la publicité bruyante pour recruter des colons du fait qu’ils étaient alors constitutionnellement en terrain dangereux, car en 1768, l’émigration vers des régions n’appartenant pas à l’empire (comme la Hongrie !) était interdite. Après la fin de la guerre de Sept Ans, en 1763, d’autres dirigeants européens du sud de l’Allemagne ont également courtisé les colons souabes, en particulier la tsarine Catherine II de Russie (1762-1796) et le roi Frédéric II de Prusse (1740-1786), suivant ainsi la tradition de ses prédécesseurs. Tous deux garantissaient la liberté de religion aux émigrés, ce qui rendait leur pays intéressant pour les protestants désireux d’émigrer et qui n’étaient pas les bienvenus en Hongrie. Les émigrants n’étaient pas non plus expressément tenus d’avoir un minimum de richesse. L’Amérique du Nord, vers laquelle des milliers de personnes ont émigré chaque année, fut une concurrence permanente au XVIIIe siècle.
L’édit de tolérance de Joseph II (1780-1790) de 1781, qui permet aux non-catholiques de pratiquer librement leur religion dans l’Empire, ainsi que des conditions d’installation plus favorables déclenchent une vague de colons protestants. Outre plus de 10 ans d’exonération fiscale, les émigrés se voient entre autres offrir une maison, des terres agricoles, une paire de bœufs, deux chevaux, une vache et des outils. Au total, Joseph II a envoyé environ 45 000 personnes en Hongrie entre 1784 et 1787. Parmi eux se trouvaient environ 800 à 1 000 citoyens d’Ulm qui voulaient quitter leur patrie principalement pour des raisons économiques. Les fermiers, les domestiques, les journaliers et les tisserands constituaient le groupe le plus important d’émigrants, ainsi que les tailleurs, les cordonniers, les charpentiers, les bergers, les forgerons, les conducteurs de charriots, les tricoteurs de bas, les meuniers, les maçons. Les quartiers de Geislingen du Filstal fournissaient la majorité des émigrants, le reste était également réparti sur l’Alb. Peu de gens ont émigré de la ville elle-même.

Ulm et le Danube au XVIIIe siècle

Quiconque souhaite quitter Ulm ou le territoire doit d’abord introduire une demande auprès des autorités compétentes : pour la population urbaine, il s’agit de la mairie, pour les sujets de la campagne le bureau de l’administration. S’il le colon s’était acquitté de toutes ses dettes et des frais (émigration et taxe additionnelle, « taxe de mariage » pour les célibataires, rachat du servage pour les domestiques, délivrance de passeports, certificat de naissance, actes de baptême…) le permis d’émigration lui était délivré. La majorité des émigrants d’Ulm se sont installés dans la Batschka (Бачка) entre le Danube et la Tisza, en particulier dans des villes protestantes dont la plupart sont maintenant en Voïvodine serbe. Même après la mort de Joseph II en 1790, la colonisation s’est poursuivie sous Léopold II (1790-1792) et François II (1792-1835) dans une proportion toutefois considérablement réduite.

Une reconstitution d’une « boite d’Ulm » (Ulmer Schachtel), à la hauteur de Ratisbonne, photo © Danube-culture, droits réservés

Les émigrants furent une source de revenus importantes pour les bateliers d’Ulm qui transportaient des marchandises et des passagers sur le Danube avec des radeaux depuis le Moyen Âge puis à partir de 1570, également avec des « Zille », bateau traditionnel danubien. Le voyage vers Vienne durait en moyenne 8 à 10 jours. Seuls quelques bateaux partis d’Ulm continuaient jusqu’en Hongrie. Les frais de voyage pour les adultes et les enfants vers Vienne s’élevaient à environ 1 florin 30 kreuzers. Les embarcations ne naviguaient évidemment que pendant la journée. À la tombée de la nuit, le bateau accostait et les passagers restaient soit à bord soit descendaient sur la rive ou, s’ils pouvaient se le permettre, dinaient et passaient la nuit dans une auberge. Certains de ces coches d’eau ou autre embarcation encore plus rudimentaire accueillirent jusqu’à 300 émigrants pour leur voyage au cours des principaux mois de migration (avril à juin). Arrivées à destination, les embarcations qui prirent ultérieurement le nom d »Ulmer Schachteln » (boites d’Ulm), étaient vendues ou démontées pour servir de bois de construction ou de chauffage. Les bateliers devaient rentrer à Ulm par voie terrestre.

Extrait d’un article du Dr. Gudrun Litz (Archives de la ville d’Ulm), traduction et adaptation en langue française : Eric Baude

Pour en savoir plus…
Danube Swabian Central Museum Ulm
Schillerstrasse 1, 89077 Ulm, Allemagne

Plaque commémorative aux colons souabes sur les quais du Danube à Ulm, photo © Danube-culture, droits réservés

Panaït Istrati : comment boire le thé à la manière unique de Brǎila…

« À ce qu’on dit ! » Comment pouvait-il, ce sceptique de Mikhaïl, mettre en doute jusqu’à la renommée, universelle, à Braïla, du tchéaïnik, ou de la tchéaïnerie (maison de thé) du gospodine Procop ? Car cette renommée ne concernait pas uniquement la qualité du thé, lequel, chez Procop, était du « vrai Popoff » (lorsqu’on le demandait expressément en y ajoutant le sou supplémentaire). Elle ne concernait pas d’avantage le sucre, — cet éternel élément de discorde qui faisait que maints clients fidèles changeaient brusquement de tchéaïnik, parce qu’on leur avait servi du « sucre farineux », — et ici je suis bien obligé de faire une petite disgression.

Panaït Istrati (à droite) et sa famille, collection du Musée Panaït Istrati, Brǎila

Pourquoi fuyait-on, comme la peste, le « sucre farineux » ? Parce que, à Braïla, à l’exemple de la sainte Russie, on ne boit pas le thé comme à Paris ou à Londres. Libre à vous de sucrer votre jus tiède et même de le « salir » d’une goutte de lait ou plus, ou de ne rien faire et de l’avaler — glouc ! — comme on avale une purge, ou, encore, de l’accepter » pour faire plaisir » et de vous en aller — avec un « merci beaucoup » — sans l’avoir touché. Dans le second port danubien de la Roumanie, les habitants boivent le thé tout autrement. Ces habitants, qu’ils soient nationaux get-beget ou pravoslavniks lipovans aux barbes à la Tristan Bernard, aux bottes d’égoutiers et à vaste lévite qui trimballent dans une poche l’inséparable verre, lourd comme un caillou, dont on se sert là-bas individuellement pour avaler dans des bistrots impurs de la votka pure, après s’être copieusement signé, ces habitants sont, avant tout, de grands buveurs de thé. Ils le boivent, du matin à la nuit, pour ses multiples vertus : apéritif, nutritif, digestif, laxatif, constipant, excitant, calmant et diurétique. On le boit l’hiver pour se réchauffer, l’été pour dr rafraîchir, et on en absorbe de deux à quatre litres par jour comme un rien. Mais, direz-vous, que fait-on de cette masse d’eau dans le ventre ? Eh bien, on boit verre sur verre en toute tranquillité, puis, avec la même innocence, on sort dans la rue et on pisse sur le trottoir, en s’épongeant le front et, parfois, en tournant le dos à une aimable personne qui passe tout justement. Ainsi, le thermosiphon circule à souhait. Les boyaux, lavés à grande eau, sont pincés par la faim, et souvent aussi les bronches par le froid, lorsqu’on sort en hiver « pour faire des trous d’ambre dans la neige immaculée. »

Piata Pescariilor Statului din Braila

Place des pêcheurs de Brăila autrefois

Et pour que l’on puisse boire économiquement tant de thé, vu le prix exagéré du sucre et la modicité des gains, on a dû recourir à un expédient : réduit à l’état de minuscules dés, au moyen d’un petit engin appelé siftch, le grain de sucre est d’abord trempé dans du citron, puis, adroitement placé entre la joue et la mâchoire, où il résiste vaillamment à toutes les gorgées du bouillant liquide qui le frôlent sans trop le malmener, et de cette façon on arrive au fonds du verre en conservant encore dans la bouche une vague sensation du précieux aliment. C’est ce qu’on appelle là-bas : boire le thé prikoutsk. Voilà pourquoi tout le monde évite le « sucre farineux », que le thé emporte rapidement,  « comme si c’était de la semoule », et on recherche celui qui est « dur comme du verre » et phosphorescent, la nuit, comme ces allumettes dont on usait autrefois pour s’empoisonner.
Les deux morceaux qu’on servait par « demi-portion » — 50 grammes environ — provenaient du sectionnement à la scie d’un pain de sucre de cinq kilos, opération faite par le patron lui-même, car il faut avoir un oeil exercé et la terrible adresse de scier des morceaux d’une égalité quasi parfaite, afin d’éviter que certains d’entre eux puissent paraître aux clients trop petits pour soi et trop grands pour le voisin de table. Là encore, source inépuisable de mécontentement. Le pain de sucre, fût-il triplement raffiné, il n’en est pas moins vrai que, « vers la pointe », il est plus dur, de même qu’il est plus « farineux » vers la base. »
Panaït Istrati, La jeunesse d’Adrien Zograffi, Mikhaïl, in « Oeuvres de Panaït Istrati, II », Éditions Gallimard, Paris, 1968

Panaït Istrati, Bilili et Nikos Katzanzakis, 1928

Nikos Katzanzakis, Panaït Istrati et Bilili en 1928, lors d’un voyage en Ukraine

Georges Boulanger, musicien du delta

La famille de Georges Boulanger se consacre à la musique depuis plusieurs générations, ses membres jouant du violon, de la guitare et de la contrebasse à chaque occasion et dans toutes les fêtes et manifestations auxquelles ils se joignent.
Le jeune musicien reçoit une bourse dès l’âge de douze ans et doit partir étudier au Conservatoire de Bucarest. Trois années plus tard, alors qu’il interprète une pièce de Paganini, Leopold Auer (1845-1930), grand violoniste virtuose hongrois (il sera le dédicataire du Concerto pour violon de Tchaïkovsky qu’il refusera toutefois d’interpréter jusque peu de temps avant la mort du compositeur, l’estimant injouable…) et découvreur de jeunes virtuoses, l’écoute avec un grand intérêt. G. Boulanger l’impressionne par sa musicalité et son talent artistique. Aussi L. Auer l’emmène-t-il à Dresde pour qu’il poursuive ses études sous son autorité. Deux années plus tard (1910) son professeur estime que la formation musicale de son protégé est accomplie. G. Boulanger n’est pourtant âgé que de 17 ans. Il reçoit en cadeau de son professeur un violon avec lequel le musicien roumain jouera jusqu’à la fin de ses jours. Auer obtient aussi pour son jeune protégé un contrat de violoniste principal au  “Café Chantant”, le plus huppé des établissements de ce genre à Saint Pétersbourg, un lieu fréquenté par toute l’aristocratie de la ville. Le public russe, féru de musique légère, l’acclame et lui témoigne son admiration.
C’est sur les bords de la Neva que le musicien roumain va trouver son style original, une “musique légère” d’influences diverses, mélange subtil à la fois de musique tzigane, de musique traditionnelle des Balkans et de valses viennoises. Pendant son séjour en Russie il rencontre Ellinorr Paulson, une jeune intellectuelle estonienne, avocate et étudiante en médecine dont il tombe éperdument amoureux.

Georges Boulanger

Georges Boulanger (1893-1958)

Les grands bouleversements politiques de 1917 en Russie l’incitent à rentrer en Roumanie où il accomplit son service militaire et se consacre en parallèle à l’enseignement de la musique et à la composition. Georges Boulanger entretient pendant cette période une riche correspondance avec sa fiancée, restée chez  ses parents en Estonie. Leur passion réciproque est si forte qu’ils décident de se retrouver à Berlin vers 1922/23 et de vivre ensemble. Ellinorr Paullson devient sa femme puis la mère de ses deux enfants, Nora et Georgette. Sa fille Nora perpétuera la tradition familiale et deviendra à son tour une musicienne et compositrice reconnue.
Berlin connaît, au moment où le musicien roumain la rejoint, l’effervescence de l' »Unterhaltungsmusik » (Musique légère) et la ville foisonne de nombreux salons de danse, de cafés, d’hôtels, de cabarets où se produisent de petits orchestres avec un « Stehgeiger », violoniste qui fait la sérénade à toutes les tables de la salle. C’est encore à Berlin qu’il retrouve cette aristocratie russe en exil qui l’avait tant acclamée autrefois à Saint Pétersbourg, une aristocratie qui fréquente assidûment le restaurant Förster.
Après avoir joué pour la première fois  devant  le micro d’une radio (1926), la maison d’édition berlinoise Bote & Bock lui propose un contrat pour publier sept pièces, dont Avant de Mourir (1926), composition qui connaîtra un immense succès avec les paroles de Jimmy Kennedy sous le nom de My Prayer. Fait exceptionnel, cette oeuvre restera à partir de 1958 pendant vingt et une semaines au palmarès des radios américaines. Elle fait partie des musiques des films Les Yeux noirs, Malcom X, La grande escroquerie 2 et October Sky.
G. Boulanger est désormais inscrit sur le bottin berlinois du téléphone en tant que chef d’orchestre. Les journaux, les annonces des hôtels et les salons de musique ne cessent d’afficher “Aujourd’hui concert de G. Boulanger”. Des musiciens juifs, russes, roumains, hongrois et tziganes font partie de ses orchestres. Il est invité en Angleterre et se produit au prestigieux Savoy et au Claridge (1928). Trois ans plus tard, il effectue une tournée dans les grandes villes européennes avec son orchestre de onze musiciens. G. Boulanger enregistre pour différentes maisons de disques et arrive au sommet de sa gloire en Europe. Il restera pendant toute la seconde guerre mondiale en Allemagne et refuse partir aux États-Unis.
Il se retrouve dans le Mecklembourg en 1945, une zone occupée par l’armée Rouge. Les  Américains ayant découvert qu’il était le compositeur de My Prayer, le soustraient du secteur russe.
Ses parents et  beaux parents décédés, G. Boulanger prend la décision de partir en Amérique du Sud (1948), ayant obtenu un contrat pour jouer au Copacabana Palace Hôtel de Rio de Janeiro. Il parcourt triomphalement tout le Brésil puis accepte un premier contrat en Argentine pour Radio Belgrano. Il s’y installe et y demeure jusqu’à sa mort en 1958.
Georges Boulanger a écrit environ 250 compositions. Elles appartiennent pour  la plupart au genre de musique de salon. Leur durée n’excède pas 5/6 minutes, parfois un peu moins. Il s’agit de fox-trots, marches, tangos, one-steps et de toutes sortes de pièces pour danser. La plupart de ces oeuvres sont facilement facilement identifiables à leur titre : Au bord du lac, Le joueur de cornemuse, Fête à Budapest, Idées d’automne… Le musicien s’inspirait de tout ce qu’il entendait autour de lui comme musiques, puisant aussi dans ses humeurs du moment ou dans la musique traditionnelle des Balkans comme pour Légende roumaine, Czardas Roumaines, Rapsodie Hongroise, Danse Hongroise, Chanson et Czardas Hongroises, Intermezzo Russe.
On trouve parmi ses oeuvres les plus célèbres Avant de mourir (My prayer), Afrique, Da Capo, Vision Américaine…

Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, mis à jour avril 2022

Un enregistrement :
Comme -ci, comme-ça, Hommage à Georges Boulanger
Original Salon-Ensemble Prima Carezza
Musique oblige 766, Tudor (1991)

https://youtu.be/jmW2AwUqDSI
https://youtu.be/5gJrCxctIac
https://youtu.be/eDlcqhlzDqQ

Vignobles danubiens, des territoires ancestraux d’exception !

Les somptueux vignobles de la Wachau autrichienne et leurs voisins de la vallée de la rivière Krems (Kremstal, rive gauche), du Kamp (Kamptal), de la Traisen (Traisental, rive droite) ou des coteaux adoucis de Wagram (rive gauche), pour ne citer que ceux-ci, sont emblématique des magnifiques vins blancs qui sont élaborés sur les terroirs danubiens autrichiens. Le niveau de qualité de ces vins danubiens est toutefois, comme partout, contrasté et va des vins les plus extraordinaires des meilleurs terroirs et parcelles aux plus simples des breuvages (vins rouges) n’apaisant guère (et encore !) que la soif.

Spitz/Danube (rive gauche) et ses vignobles au coeur de la Wachau, une région classée au patrimoine mondial de l’Unesco pour ses paysages viticoles ancestraux, photo © Danube-culture, droits réservés

Quand à Vienne, unique capitale européenne à avoir préserver un vignoble conséquent, elle s’enorgueillit aussi à juste titre de ses nombreuses charmantes et joyeuses auberges et caveaux de vignerons avec cours, jardins, les « Heuriger » et parfois vue sur la ville. Ici l’on vous sert un gouleyant, traditionnel et joyeux vin blanc de production tout-à-fait locale, le « Gemischter Satz » qui peut être élaboré avec 20 différents cépages, parfois biologique (voir l’article sur les vins de Vienne sur ce site).

Le plus petit vignoble viennois, place Schwarzenberg, dont les vins sont vendus au profit d’oeuvres caritatives, photo © Danube-culture, droits réservés

Le Danube est peut-être aujourd’hui, avec le Rhône, la Loire, l’estuaire de la Gironde, le Neckar, la Moselle et le Rhin, l’un des cours d’eau les plus propices à la culture de la vigne du continent européen. Comme pour le sel et d’autres matières (bois, fer, céréales…), on a longtemps acheminé par bateaux sur ce fleuve, avec en particulier les fameuses « Zille », grandes barques en bois à fond plat parfaitement adaptées à la délicate navigation danubienne, depuis les régions de production, d’importantes quantités de barriques de vin vers les capitales et les grandes villes qui jalonnent son parcours, telles Vienne, Bratislava, Budapest, Belgrade et au delà...

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Les vignobles du Haut et Moyen-Danube
Bien que la vigne soit cultivée en Allemagne dans quelques villages bavarois des bords du fleuve comme à Bach/Danube (rive gauche), entre Ratisbonne et Wörth, c’est en Autriche que le fleuve rencontre ses premières grandes régions viticoles : les régions de la Wachau, Kremstal, Wagram, Kamptal, Donauland, Vienne et ses collines, Petronell-Carnuntum (rive droite), la région des thermes (Thermenland, au sud de Vienne) et enfin la région orientale aux frontières de la Hongrie du nord du Burgenland (rive droite), plate et chaude, plaine et terroir féconds pour les vins de cépage Blaufränkisch, Zweigelt, Pinot noir, Carbernet-Sauvignon… mais aussi de grands vins blancs y compris de vendange tardive (Eiswein), plus particulièrement sur les reliefs autour du Neusiedlersee, grand lac peu profond, vestige de l’antique et immense mer panonnienne. La Styrie, la Carinthie méridionale et le Tyrol du sud, aux frontières de l’Italie, se joignent avec bonheur aux territoires viticoles danubiens.
Le niveau moyen de qualité de l’ensemble de la production autrichienne qui s’étend sur 50 000 ha de vignes est l’un des plus élevés d’Europe.

L’Abbaye de Göttweig comme celle de Melk et de Klosterneuburg possède ses propres vignobles, photo © Danube-culture, droits réservés

C’est incontestablement dans la région de la Wachau, entre l’abbaye de Melk et l’abbaye de Göttweig, que s’élaborent les vins blancs secs les plus réputés de ce pays voire d’Europe. On aurait désormais tort de négliger malgré tout les vins des régions voisines de Wagram, Kamptal (rive gauche),Traisental le vignoble de Carnuntum (rive droite), en aval de Vienne, et celui du « Thermenland » avec ses jolis villages, au sud de la capitale, qui réservent de belles surprises à l’amateur oenophile éclairé.

Slovaquie méridionale et Hongrie danubienne (Moyen-Danube)
Le vignoble slovaque (vins blancs) se tient sur la rive gauche (nord) du Danube et borde ses affluents. La production vinicole slovaque a beaucoup progressé depuis quelques années grâce à des vignerons entreprenants et soucieux de qualité. De l’autre côté, sur la rive hongroise se tiennent sur la rive droite les vignobles de la région de l’abbaye de Pannonhalma, au sud de Győr, puis apparaissent les premiers reliefs hongrois et l’excellent petit vignoble d’Ázsár-Nezmély. L’origine de ce vieux vignoble remonte à l’époque romaine. Un bon ensoleillement et une arrière-saison, souvent chaude, permettent de produire en majorité des vins rouges, plutôt légers et quelques vins blancs de qualité. Le Danube baigne ensuite sur la rive droite plusieurs grandes régions viticoles hongroises, de Budapest (district d’Etyek-Buda) jusqu’à la frontière méridionale avec la Croatie danubienne qui n’est pas non plus avares de divins breuvages (vignoble croate septentrional des régions de Baranja et d’Ilok). Ces paysages viticoles ont été façonnés par l’homme avec l’aide du fleuve et de ses affluents dont la Drava (Slavonie croate). Parmi les meilleurs vins rouges hongrois, on peut recommander ceux  des régions de  Szekszard, Tolna, Villány, Pecs… D’autres vignobles s’épanouissent aussi sur la rive gauche entre Danube et Tisza (vignobles de Kunság, Congrád, Hajós-Baja…).
Les vins hongrois danubiens offrent de belles émotions tant en rouge qu’en blanc voire rosé et méritent une redécouverte et une reconnaissance plus largement partagée comme celle que connait le légendaire Tokaji Aszú, l’un des vins doux les plus raffinés au monde et qui est désormais inscrit au Patrimoine mondial de l’Unesco. La surface viticole compte en totalité 65 000 hectares cultivés par 32 000 vignerons. Quelques cépages :  Bikáver, Blauburger, Cabernet Franc, Kadarka, Pinot Noir, Zweigelt, Turán, Kékfrankos, Merlot,  Portugieser… (rouges), Chardonnay, Cirfandli, Irsai Olivér, Hárslevelü, Olaszrisling, Sauvignon blanc, kéknyelü, Kövidinka, Sárgamuskotály, Tramini Zenit, Szürkebarát, Zöldveltelini…(vins blancs).

Les vignobles serbes, croates, roumains et bulgares du Bas-Danube : le renouveau d’un savoir faire ancestral
Dans les Balkans danubiens, l’amateur de découvertes sera tout à la joie de rencontrer des vins et des cépages parfois inconnus qui sortent encore relativement peu de leur zone de production comme celles du Banat serbo-roumain, de Vojvodine et de Fruška Gora en Serbie septentrionale, de Ruse, Pleven, Veliki Tarnovo et Vidin en Bulgarie (rive droite), des collines de l’Olténie (Dealu Mare) et de la Drobrogea en Roumanie. Malmenés par la période communiste, peu avide en élaboration de vins de qualité, ces vignobles apportent de bonnes (et moins bonnes) surprises qui illustrent l’hétérogénéité actuelle de la production mais il est évident que la qualité progresse rapidement. À noter que des vignerons français et italiens se sont, depuis quelques temps, installés sur les terroirs serbes et roumains danubiens et les versants septentrionaux de la Dobrogea roumaine. Leur présence influence les méthodes de vinification. Les vins élaborés ces dernières années, parfois de façon biologique, suscitent de plus en plus nombreux commentaires élogieux et de belles perspectives dans l’avenir. Certains vins serbes et roumains (et hongrois) se retrouvent dans les caves et sur les tables de grands restaurants fraçais !
Les conditions climatiques de la prochaine décennie seront déterminantes pour l’avenir des vignobles du Bas-Danube.

Le « Bermet », un vin serbe d’anthologie inclassable et à l’élaboration secrète, toujours cultivé en Vojvodine à Sremski Karlovci (rive droite), sur les bords du Danube, au pied de la belle Fruška Gora, photo © Danube-culture droits ré,servés

Mentionnons parmi les cépages cultivés le long du fleuve, outre les Riesling d’origine allemande et les transfuges français comme les Cabernet, Merlot et Pinot pour les rouges, le Sauvignon et le Chardonnay pour les blancs, les excellents Grüner Veltliner autrichiens (blanc), les Frankovka (rouge) ou l’Ezerjo slovaque, le Kadarka et  l’Olazriesling hongrois.

Photo © Danube-culture, droits réservés

En Croatie continentale on pourra déguster des vins de cépages Graševina et Traminer, en Serbie on découvrira un vieux cépage local traditionnel, le Procupac. Si l’on a beaucoup et sans doute un peu trop planté de Cabernet et de Merlot en Bulgarie danubienne, le pays possède aussi des cépages locaux intéressants comme le Mavrud, le Melnik (rouge), le Dimiat ou le Rkatsiteli (blanc).
La Roumanie est également riche en variétés locales et trésors insoupçonnés. Vignerons et oenologues valorisent de mieux en mieux les cépages Feteasca Neagra et Babeasca Neagra (rouge), les Feteasca Alba, Feteasca Regala, Cramposia (blanc). Là aussi souvent le meilleur comme le plus médiocre se côtoient encore mais la transition fait progresser la qualité. De beaux vins blancs aux raisins sucrés et ensoleillés sont produits à partir des variétés Grasa et Tamioasa jusque dans le delta du Danube.
La Moldavie peut aussi revendiquer des vins dignes d’être appréciés par les connaisseurs. Quant aux villages ukrainiens du delta, leurs habitants produisent un vin sympathique et de consommation uniquement locale .

Sur les vins roumains et le réchauffement climatique :
Irimia, L.M., Patriche, C.V. & Roșca, B. Theor Appl Climatol (2018) 133: 1. Climate change impact on climate suitability for wine production in Romania
https://doi.org/10.1007/s00704-017-2156-z

 Sur les vins autrichiens :
www.vinea-wachau.at
www.kremstal-wein.at
www.wienerwein.at
www.oesterreichischwein.at

Eric Baude pour Danube-culture © droits réservés, révisé mars 2022

Le yacht « Carolus Primus », élégant navire « inspection » de la Commission Européenne du Danube

Le premier propriétaire,  l’ingénieur et constructeur naval écossais Patrick Macnab Inglis (1864-1920, vend le bateau au lieutenant-colonel anglais James H. Crossman qui navigue entre Londres et Cannes dans les années 1905-1908. James H. Crossman décède d’un accident de moto le 23 mars 1908 en France, à Beaulieu près de Nice. Le bateau est alors racheté en 1909 par la Commission Européenne du Danube et renommé « Carolus Primus » en l’honneur de Carol Ier (1839-1914), issu de la dynastie des Hohenzollern1 et élu roi de Roumanie en 1881 après avoir été élu prince-souverain des Principautés de Roumanie en 1866. Il entre à son service comme yacht d’inspection de l’administration générale de la C.E.D. avec comme port d’attache Sulina.

Pavillon de la Commission Européenne du Danube

Le 18 août 1938, conformément aux dispositions de l’accord de Sinaia, les principales missions de la C.E.D. sont transférées à l’État roumain.La C.E.D. et ses agents cessent d’exercer leurs prérogatives sur le Danube maritime, dans la rade et le port de Sulina. Ce pays met en place pour succéder à l’organisme international un service spécifique, la Direction du Danube Maritime (D.D.M.), service dépendant de l’Administration des ports et des voies navigables (P.C.A.). La D.D.M., aux compétences multiples, réglemente la navigation sur cette partie du fleuve. Le « Carolus Primus », confié provisoirement « pour usage » à l’État roumain, a alors comme port d’attache Giurgiu.

Après l’entrée de la Roumanie dans la Seconde Guerre mondiale, le navire est mis à la disposition du général Hans Speidel (1897-1984), un des futurs conspirateurs de l’attentat contre Hitler alors chef de la mission aérienne allemande en Roumanie, en tant que navire de commandement et reçoit la permission du chef du sous-secrétariat d’État de la marine roumaine, le contre-amiral Nicolae Păiș, de naviguer sous pavillon allemand.
En avril 1942, le responsable de la Direction générale de la marine marchande, Cezar Ioanițiu, demande que le « Carolus Primus » soit restitué à l’État roumain ce que le commandement allemand accepte. Le bateau est amarré dans le port de Constanta dans son état d’origine à l’exception des deux cabines à l’arrière aménagées pour le logement de l’équipage.
Le « Carolus Primus » est alors rebaptisé sous le nom de Neptune puis devient un des navires-écoles de la marine roumaine (1948). Le bateau naviguera sous ce nouveau nom jusqu’à la fin de son existence. Le 5 décembre 1953,  la Roumanie acquiert le « Carolus Primus » de manière définitive en vertu des documents annexés à l’Accord établissant l’Administration fluviale du Bas Danube (A.F.D.J.).
Peu après, le yacht est transformé en navire-école pour les élèves de l’École technique de la Marine de Constanţa (Arrêté de la Direction générale de la navigation commerciale du 10 juillet 1954). Dans un état déplorable n’ayant plus navigué depuis plus de dix ans, son moteur a besoin de nombreuses réparations. La superstructure en bois, les aménagements intérieurs partiellement endommagés engendrent d’importants travaux de rénovation. Le Neptune réussi toutefois à renouer avec son prestigieux passé au service de la C.E.D. grâce aux élèves et aux enseignants de l’École technique de l’École technique de la Marine roumaine.

Livre d’or du « Carolus Primus », collection privée

Le navire quitte son service au sein de la marine roumaine en 1955 et est transformé en bateau de croisières côtières pour le tourisme. Il subit de nouveaux aménagements. Le couloir entre la cabine des officiers et le salon arrière est divisé en 5 cabines avec toilette et des accès directe depuis le pont, des bancs sont installés dans les deux bordés le long de la margelle et deux cabines d’équipage sont créées sous le pont avant.

Le Neptune (ex »Carolus Primus ») en réfection dans les chantiers navals de Constanţa (Roumanie), photo vers 1955 (?)

Le navire entre  à nouveau en service à partir de mai 1959. Il a reçu l’autorisation de naviguer de jour en vue de la côte à une  distance maximum de 2-3 milles marins avec un maximum de 50 personnes à bord, équipage compris.
Le bateau est radié de manière surprenante, peut-être en raison de son mauvais entretien,  du registre de la marine marchande roumaine en 1971 après soixante-huit années de bons et loyaux service.

Caractéristiques techniques :
Le « Carolus Primus », ex « Oithona » de 1903 à 1908 puis « Neptune » à partir de 1948, est un yacht à vapeur en acier à propulsion à une hélice
Construction : A. & J. Inglis Ltd., Glasgow, n° 274
Année de construction : 1903
Date d’achèvement : 16 avril 1903
Date de lancement : 10 juin 1903
Premier port d’attache : Glasgow
Structure : acier
Pont : bois
Longueur : 45, 16 m
Largeur : 7, 16 m
Hauteur : 4, 07 m
Tirant d’eau : 3, 00 m
Poids : 280 grt / 154 nrt /
Déplacement à vide : 310 tonnes
Capacité de charge : 57 TDW
Moteur : A. & J. Inglis Ltd., Glasgow, Triple Expansion Car, 3 cylindres, puissance 300 cv
carburant : charbon (consommation : 350 kg / heure)
Vitesse de croisière maximum : 11 noeuds (aval) et 9 noeuds (amont).

Notes :
1 Le roi est né au château de Sigmaringen sur le Danube (Bade-Wurtemberg, Allemagne).

Sources :
Constantin Cumpănă, Corina Apostoleanu, 2011, « Amintiri despre o flotă pierdută », vol. I – « Navele românești ale Dunării și Mării », vol. II – « Voiaje neterminate », Constanța, Editura : Telegraf Advertising.
Cunstantin Cumpana : https://rezistenta.ro/dupa-1948-yachtul-carolus-primus-a-ajuns-nava-de-croaziera

Eric Baude pour Danube-culture, mars 2022, © droits réservés

 

Le « Carolus Primus » à Galaţi en 1938, photo collection privée

Le Centre Culturel Nicăpetre de Brăila, souvenir de la grande époque et lieu d’exposition

   La villa Embiricos, aujourd’hui Centre Culturel Nicăpetre (strada Belvedere n°1), a été édifiée en 1912 par l’architecte Lazăr I. Predinger pour Menelas Embiricos, armateur et homme politique grec, descendant d’une véritable dynastie d’armateurs, de banquiers et de commerçants  originaires de l’île ionienne d’Andros et dont certains des membres s’étaient installés déjà auparavant à Brăila et exerçaient un quasi-monopole sur certaines activités commerciales, cet élégant et luxueux hôtel particulier aux façades et décorations raffinées, tient lieu à son origine de siège de la compagnie maritime M. Embiricos & Co dont Menelas Embiricos est le propriétaire avec son frère Leonidas et de logement pour sa famille.

Le port de Brăila au début du XXe siècle avant sa mécanisation (1908) qui provoquera de graves émeutes parmi les dockers et les ouvriers.

   L’écrivain Fanuş Neagu (1932-2011) évoque dans un de ses récits l’atmosphère  de la fête que l’amateur organise pour l’inauguration de son hôtel particulier qu’il avait fait coïncider avec la journée de la fête national grecque :
« Les sirènes des navires ancrés dans le port retentissaient sur l’eau puis se taisaient et recommençaient à nouveau, les canons de parade tonnaient en grandes salutations. Dans le jardin d’Embericos on servait, sur des plateaux géants, des olives, des oranges, des mandarines, de l’ouzo, de la liqueur de roses, du vermouth, de l’eau-de-vie de Chios, du mouton grillé, des tripes surtout et des pièces de viande de chevreau accompagnées par des vins doux et parfumés… »
   La société grecque exporte des céréales et importe du charbon d’Angleterre. Menelas Embiricos est également agent général de plusieurs compagnies maritimes (Byron Steamship Ltd, Londres, Compagnie Nationale Grecque de Navigation de Bateaux à Vapeur grecque) et possède avec son frère une flotte de cargos assurant une liaison régulière entre l’Angleterre, le continent, la Méditerranée et les ports de la mer Noire et du Danube parmi lesquels Brăila. Ils  possèdent encore les paquebots Themistocle puis Alexandre Ier qui relieront Constanţa à New York via le Pirée et Marseille ainsi que d’autres bateaux transportant les voyageurs de Marseille jusqu’à Varna (Bulgarie) tout en desservant des ports grecs intermédiaires (Thessaloniki, Le Pirée…).
   Les affaires de la famille Embiricos vont connaître une période d’instabilité à cause de la première guerre mondiale. Elles reprendront par la suite mais les deux armateurs grecs décident de transférer en 1920 le siège de leur compagnie à Constanţa, au bord de la mer Noire. Ils s’y s’installent et y font construire un immeuble prestigieux.

L’immeuble construit à la demande des frères Embiricos à Constanţa en 1922 et surnommé « Le palais de la navigation, un joyau du patrimoine architectural de la capitale de la Dobrodgée, est aujourd’hui dans état déplorable, sources Wikimedia

   Le conflit entre la Grèce et l’Empire ottoman (1919-1922), la défaite de leur pays et ses conséquences financières entravent à nouveau les activités commerciales des frères Embiricos. La crise économique de 1929 commence à se profiler. Leur hôtel particulier de Brăila, abandonné, mal entretenu, a été vendu entretemps (1927). Il appartiendra ensuite successivement à la la Société des amis de M. Eminescu (1930), servira de dispensaire de la Caisse d’Assurance Sociale Roumaine (1937), sera occupé par des soldats de l’Armée rouge en 1944 puis abritera un hôpital et une polyclinique. En 1986, le bâtiment est confié à l’administration du Musée Carol Ier .  

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   Le Centre Culturel Nicăpetre de Brăila, strada Belvedere n°1, qui abrite désormais la collection de l’artiste roumain Nicăpetre (de son nom de famille Petre Bălănică, 1936-2008) a été inauguré le 6 décembre 2001 dans l’ancienne Maison des collections d’art (1986-2001). Il a été rénové entre 2008 et 2010 et réouvert au public le 12 novembre 2010.

   Le bâtiment aux quatre façades d’une rare élégance est entouré d’un jardin dans lequel sont également exposées des sculptures.

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   À l’intérieur, répartis sur trois étages organisés de la même manière, des salles d’exposition réparties autour d’un escalier central en marbre décoré d’un superbe vitrail art déco représentant Hermès, dieu grec du commerce. L’escalier est relié au hall d’entrée. Les combles ont été aménagés pour accueillir des expositions temporaires.

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Détail du vitrail « Art Nouveau » de l’escalier Photo © Danube-culture, droits réservés

   Un travail intéressant de dramaturgie muséal met en valeur les oeuvres du sculpteur. Elles-mêmes valorisent par leur puissance, leur expressivité et leur symbolisme les espaces architecturaux et les éléments de décoration (plafonds, frises, lucarnes, balcons et balustrades, grandes fenêtres, colonnes corinthiennes qui ne sont pas sans faire allusion au pays d’origine du commanditaire du bâtiment…) tout en contrastant avec eux. 

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Un jeu permanent d’influences multiples.
Il émane de cette rencontre, de ce dialogue et de cette alliance par delà les années entre sculpture, architecture, organisation des espaces, des perspectives, des alternance des champs de lumières et d’ombres douces et des éléments décoratifs raffinés, une atmosphère particulièrement séduisante et convaincante, une fluidité artistique équilibrée entre mouvement et repos.

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www.muzeulbrailei.ro

Eric Baude, © Danube-culture, droits réservés, avril 2019, révisé septembre 2021

Europolis sur le Danube

   Dans sa brève préface, la traductrice, Gabrielle Danoux, rappelle judicieusement que ce roman daté de 1933 et dernière oeuvre de Jean Bart avant sa mort cette même année et premier roman d’une trilogie interrompue, avait fait l’objet d’une précédente traduction en langue française désormais quasiment introuvable, traduction réalisée en 1958 par un homonyme, Constantin I. Botez (1901-1977), un philosophe, psychologue et érudit roumain originaire de Iași (Moldavie) qui fit des études à la Sorbonne et consacra une thèse à la philosophie d’Henry Poincaré (1854-1912). Étonnante proximité géographique et culturelle entre l’écrivain et son premier traducteur en langue française, les deux hommes étant originaires de la principauté moldave et ayant vécu à Iași, sa capitale.

Jean Bart (1974-1933) 

   Jean Bart, durant ses années de présence à Sulina comme capitaine principal du port, commandant de la garnison et commandant militaire du port autour duquel tournait encore l’essentiel de la vie de ses habitants, a navigué sur le Danube maritime, arpenté les rues de sa ville et sa «falaise» (les quais où se trouve sa maison) menant ses activités littéraires en parallèle avec ses responsabilités militaires professionnelles.
« Sulina, du nom d’un chef cosaque, est la porte du Danube. Le blé en sort et l’or rentre. La clef de cette porte est passée au fil des temps d’une poche à l’autre, après d’incessantes luttes armées et intrigues. Après la guerre de Crimée, c’est l’Europe qui est entrée en possession de cette clef qu’elle tient d’une main ferme et ne compte plus lâcher : elle ne la confie même pas au portier, qui est en droit d’en être le gardien.

   Sulina, tout comme Port-Saïd à l’embouchure de Suez, une tour de Babel en miniature, à l’extrémité d’une voie d’eau internationale, vit uniquement du port.
Cette ville créée par les besoins de la navigation, sans industrie ni agriculture, est condamnée à être rayée de la carte du pays, si on choisit un autre bras du fleuve comme porte principale du Danube.
En attendant, cette cité ancestrale se développe ou décline selon la récolte annuelle.
La population double les années d’abondance et baisse les années de vaches maigres.
D’où vient tout ce monde bigarré ? Marins, commerçants, artisans, portefaix, escrocs, vauriens, femmes, femmes de toutes sortes. Oiseaux de proie assoiffés de gain se réunissent ici comme des sauterelles sur l’étroite langue de terre entre le Danube et la mer.


   Comme par miracle surgissent bureaux, boutiques, cafés, bistrots, bodegas, cafés-concerts, lupanars, boîtes de nuit, en quelques jours comme des champignons sortis de terre. Toute la nuit, à la lumière électrique, vrombissent les élévateurs par où le blé coule à torrents comme de la poudre d’or des chalands dans les bateaux qui l’emportent sur les mers, vers d’autres pays. Le commerce d’aventures, les jeux de hasard s’épanouissent, et l’argent passe rapidement d’une main à l’autre. Quelle époque féérique ! Ce ne sont que chansons, cris, scandales, larcins, trahisons, une appétit effréné de plaisirs, une vie bruyante, débauchée… jusqu’à ce que le robinet de l’exportation soit fermé.
Une mauvaise année, une mauvaise récolte et tout le souk maritime disparaît d’un coup de baguette magique : tous se dispersent dans la nuit comme des perdrix. La plupart, là où ils atterrissent, souvent dans une misère noire, demeurent les yeux rivés vers le ciel, rêvant des sept vaches grasses, attendant le retour de la terre promise où le blé pousse, les bonnes années arrosé par la pluie envoyée du ciel et, les mauvaises années, humidifié par la sueur du paysan roumain.
Le quartier des boîtes de nuit, où les marins débarqués après de longs voyages trouvaient des divertissements bon marché, était discrètement placé à la lisière de la ville, en direction des marais, là où commençaient les roselières du delta.
   On en apercevait de loin les lumières rouges comme les fanaux de route des bateaux qui naviguent de nuit. Comme il n’y avait pas de route pavée de ce côté-là, mais seulement un chemin bordé de dunes, les marins appelaient ce faubourg «le Sahara».
   Le beau monde s’amusait au centre, l’Englitera, café-concert avec cabinets particuliers ; c’était le seul local familial, comme disait le nouveau patron. Monsieur Pericle Papadachi, dit aussi Bibiul, homme taciturne, grave comme un magistrat, très respecté, philanthrope et président du conseil de fabrique de l’église, avait organisé de façon moderne ce nouvel établissement européen, grâce à l’expérience que son épouse légitime avait en ce genre de commerce…»
Jean Bart, Europolis, Éditions Createspace Independent Publishing Platform, 2016, traduit du roumain par Gabrielle Danoux

Sulina, la ville des chats, peut-être la réincarnation des nombreuses âmes en souffrance qui peuplent l’histoire de la ville,  photo Danube-culture, © droits réservés

Notes : 
1 Eugène Botez, Europolis, Éditions en Langues Étrangères, traduction de C. Botez, Bucureşti, 1958

Le Yacht royal « Libertatea » (« Nahlin »)

Le « Libertatea » à quai à Galaţi dans les années 1970, hôtel-restaurant sur le Danube !

   Ce magnifique bateau a été construit en 1930 selon les plans de G.L. Watson & Co. (Glasgow) par les chantiers navals écossais John Brown & Co. pour la femme la plus riche de Grande-Bretagne de l’époque, Lady Annie Henriette Yule, héritière de sir David Yule. Baptisé du nom de « Nahlin », bénéficiant d’équipements techniques novateurs et performants et d’une décoration intérieure des plus raffinées, il fut considéré comme le plus beau yacht de son époque. Le bateau qui va naviguer sur les océans et les mers du monde entier héberge des membres de la famille royale britannique à partir de 1934 parmi lesquels le roi Édouard  VIII qui invite à bord sa maitresse sulfureuse Wallis Simpson, une relation qui l’aurait obliger à renoncer au trône d’Angleterre pour l’épouser.
Le « Nahlin » est ensuite racheté en 1937 par le gouvernement roumain rebaptisé « Luceafărul », (« Lumière du soir ») et offert au roi Carol II. Le navire remonte le Danube et vient mouiller régulièrement à Galaţi. Le roi et sa famille y accueille de nombreuses personnalités à bord et le bateau sert aussi pour différentes négociations politiques. Après l’abdication du roi , le bateau devient la propriété du Ministère de la culture roumain. Le « Nahlin » tombe ensuite aux mains du régime communiste après la Seconde Guerre mondiale. Commence une sombre période. Rebaptisé « East » et plus tard « Freedom » il reste malgré tout un des navires les plus prestigieux de la flotte roumaine jusque dans les années cinquante. Il est ensuite transformé en musée et hôtel-restaurant puis uniquement en restaurant restant amarré aux quais de Galaţi et laissé dans un état de plus en plus déplorable. Difficile de reconnaître l’ancien yacht royal même si les habitants de Galaţi le considèrent comme l’un des symboles les prestigieux de la ville. La société SC Regal SA Galaţi acquiert le yacht pour une somme dérisoire et dans des conditions mystérieuses après la révolution de 1989 et le changement de régime. Du fait de cette acquisitions plus ou moins légale la propriété du « Libertatea » fait l’objet de plusieurs litiges entre le Ministère de la Culture roumain et la SC Regal SA Galaţi. En 1998 la Commission Nationale des Musées et des Collections de Roumanie intègre le yacht dans la catégorie « Patrimoine et trésors culturels nationaux ». La SC Regal SA Galaţi conteste cette classification devant les tribunaux. Elle perd son procès. Entretemps elle réussit malgré tout à vendre le navire aux enchères en 1999 pour la somme ridicule de 265 000 $. L’acquéreur, trop heureux de son achat, est  un courtier britannique renommé, Nicholas Edmiston. La vente fait scandale en Roumanie. La directrice de la société SC Regal Galaţi, Elena Trandafir, s’excuse et déclare tardivement que, bien que le navire ait déjà été vendu, le nouveau propriétaire doit se conformer à la législation roumaine concernant les biens patrimoniaux. Le ministère de la Culture fait lui-même l’objet d’une enquête publique. Sa plainte pénale contre SC Regal Galaţi est rejetée par le bureau du procureur. Nous sommes dans une période post-communiste et en plein feuilleton romanesque ! En septembre 1999, ce même ministère de la Culture délivre curieusement un permis « d’exportation temporaire »au nouveau propriétaire du navire sous le prétexte que le bateau ne peut être correctement restauré qu’en Grande-Bretagne. Le départ du navire du pays est l’occasion de débats houleux y compris au parlement roumain. La tempête médiatique se calme peu à peu après que le ministère de la Culture assure que le navire conservera son pavillon roumain et rentrera en Roumanie en août 2000. Le bateau n’est depuis jamais revenu naviguer dans les eaux roumaine ni sur le Danube maritime…
Après son départ de Galaţi et son transfert par cargo en Angleterre le yacht est immédiatement rebaptisé de son nom de baptême « Nahlin » et hisse les couleurs britanniques. Il commence à être restauré selon ses plans d’origine à Devonport, Plymouth et Liverpool puis par les chantiers navals allemands de Rendburg et plus tard à Hambourg. Le bateau rénové avec un soin extrême retourne à la navigation en 2010 avec Glasgow comme port d’attache. Diverses sources affirment que la restauration aurait coûté la modeste somme d’environ 35 millions de dollars. Le « Nahlin » est estimé quant à lui à 45 millions de dollars. Il appartient aujourd’hui à l’industriel britannique Sir James Dyson, qui l’a lui-même acheté à Sir Anthony Bamford, président de JCB. Il fait partie des trois derniers grands yachts à vapeur construit en Grande-Bretagne.

Le « Nahlin », photo © Stekruerbe, droits réservés

Le « Nahlin » mesure 91,4 m de long, 10,98 m de largeur au fort. Son tirant d’eau est de 4,42 m. Le bateau est équipé d’un système de propulsion de 4 moteurs de 2 200 CV, chacun fournissant 1 619 kilowatts ; la puissance totale du bateau est donc de 8 800 ch ou 6 475 kW. sa vitesse maximale de 17 noeuds. L’intérieur d’origine était divisé en six cabines avec salle de bains privative pour les invités, un gymnase, un salon pour  les femmes avec vue sur la mer sur trois côtés et une bibliothèque.

On ne peut que regretter avec les habitants de Galaţi et des villes roumaines du Danube que ce magnifique yacht ait quitté définitivement les eaux danubiennes et celles de la mer Noire mais il faut reconnaître que c’est grâce à la ténacité et au savoir-faire britannique et des chantiers navals allemands que le navire a été sauvé d’une démolition probable.Tant de magnifiques navires d’autrefois qui croisaient sur le Danube en y transportant des passagers prestigieux ou anonyme d’un pays ou d’un empire à l’autre ont eu ce tragique destin. Que sont également devenus les navires et les embarcations de la Commission Européenne du Danube comme par exemple le yacht « Prince Ferdinand de Roumanie », le canot automobile en bois de pin « Principele Mihai », les bateaux-pilotes l' »Hirondelle«  et »E. Magnussen« , stationnés à Sulina, les chaloupes à vapeur « Flora », « Mouette », « Angelus », ou encore ses bateaux de sauvetage en bois d’acajou construits en Angleterre ? Le Danube est un grand cimetière de bateaux.

Le « Nahlin » (« Libertatea ») reviendra-t-il un jour s’amarrer aux quais de la Falaise ou du port de Galaţi ?

Sources :
Ovidiu Amălinei, Viaţa Libera, Galaţi
Reginald Crabtree, Royal yachts of Europe : from the seventeenth to twentieth century, David & Charles publisher, London, 1975

Eric Baude, © Danube-culture, mai 2021

Le yacht « Libertatea » à quai sur la « Faleza » de Galaţi en 1980 devant l’église fortifiée de Sfânta Precista, sources Bibliothèque V.A. Urrechia, Galaţi

Brǎila

Brǎila la séduisante valaque, ville au passé prestigieux

   Brǎila, en Valachie roumaine, est une ville et un port danubiens de la rive gauche (Km 170) qui se situe en amont de Tulcea (rive droite) et de Galaţi (rive gauche). Elle porta différents noms à travers l’histoire : Bailago, Baradigo, Berail, Brailano, Braylam, Breill, Brigala, Brilago, Brilague, Brilagum, Drinago, Ueberyl, Proilavum, Ibrail, Brăilof… Lieu de batailles acharnées dès le Moyen-Âge, Brǎila était aussi surnommée autrefois la ville des restaurants et des belles filles. Elle fut encore au début du vingtième siècle la capitale européenne des Tsiganes.

Place des pécheurs

La place des pécheurs autrefois

C’est le lieu de naissance, dans un bas quartier d’une grande pauvreté des bords du fleuve, de l’écrivain et conteur Panaït Istrati (1884-1935) dont certains ses romans (Codine, Kyra Kiralyna, Nerantsoula…) contiennent des descriptions colorées et émouvantes de sa ville natale, de ses populations multiethniques. de ses quartiers populaires, grecs, turcs, de son port, de ses importantes activités et bien évidemment aussi de son cher Danube.

Le Mémorial Panaït Istrati, photo © Danube-culture, droits réservés

La grande actrice roumaine d’origine grecque comme un grand nombre des habitants de cette ville portuaire du Bas-Danube, directrice de théâtre, contemporaine de Panaït Istrati, Maria Filotti (1883-1956), est également née à Brǎila. Le théâtre municipal porte son nom. Bien d’autres personnalités sont nées ou ont vévu à Brăila.

Le Théâtre municipal Maria Filotti, photo © Danube-culture, droits réservés

Centre commercial fondé en 1368, elle est conquise avec la Valachie en 1542 par  Soliman le Magnifique (1494-1566) et occupée militairement. La principauté danubienne, (l’autre principauté danubiennes étant la Moldavie) État médiéval historique qui possédait une armée, une flotte fluviale (bolozanele) et un corps diplomatique  est alors soumise par l’Empire ottoman à un tribut conséquent et à d’autres impôts dont celui de fournir à Constantinople des poissons du Danube, du blé, du miel et d’autres produits.
Brǎila va demeurer une place forte ottomane pendant près de trois siècles, de 1544 à 1828. Elle subit alors l’occupation des troupes du tsar russe Nicolas Ier (1796-1855) pendant la guerre russo-ottomane de 1828-1829 puis est  rattachée avec Turnu Magurele et le port de Giurgiu, suite au Traité d’Andrinople (Édirne) de septembre 1829, à la principauté de Valachie qui, tout en devenant territoire ottoman à l’administration autonome, reste malgré tout occupée par les troupes russes jusqu’en 1834. Les dispositions économiques de ce traité pour les Principautés roumaines vont donné une forte impulsion à l’agriculture et au commerce, les déchargeant de l’obligation d’approvisionner Constantinople et reconnaissant leur liberté de commerce avec tous les pays. Le Traité d’Andrinople, très favorable à la Russie, renforce considérablement et pour longtemps la position de cette principauté sur le Bas-Danube et dans le delta. La forteresse érigée par les Ottomans est détruite. Alexandru Dimitrie Ghica (1795-1862 ?) est élu prince de Valachie et règne de 1834 à 1842 puis, comme Caïmacan (dignitaire de l’Empire ottoman), de 1856 à 1858. L’union de la Valachie et de la Moldavie est réalisée en 1859 sous l’autorité d’Alexandru Ion Cuza (1820-1873), soutenu activement par Napoléon III.

Plan de Brǎila en éventail, 1892

Avec sa voisine portuaire moldave et concurrente moldave Galaţi, Brǎila obtient le statut avantageux de port franc ce qui entraine un important développement des activités économiques des deux principautés. Ce sera « l’âge d’or économique » de la cité. Le monopole du commerce des marchands et négociants turcs dans le delta avait toutefois déjà été rompu en 1784 avec des concessions du point de vue des libertés commerciales concédées aux étrangers. En 1838, le Royaume-Uni, soucieux de contrer l’influence russe dans la région et en plein essor industriel et croissance économique mais devant faire face à un déclin de son agriculture et à une forte demande en céréales conclue des accords avec l’Empire ottoman.

Vue ancienne du port de Brǎila (photo collection Musée Carol Ier, droits réservés

Le port de Brǎila est relié à la mer Noire et accessible aux cargos de petit tonnage grâce aux travaux entrepris dans la deuxième moitié du XIXe et au début du XXe siècle par la Commission Européenne du Danube et à la chenalisation du bras de Sulina. La cité et ses établissements portuaires avec ses ateliers est alors le théâtre d’une grande activité et de nombreux échanges commerciaux. De somptueuses villas sont érigées dans le centre ville et ses environs en particulier  par de riches armateurs grecs.

L’ancienne gare maritime, photo © danube-culture, droits réservés

La principale activité économique locale, aux côtés du port et de la pêche, reste longtemps centrée sur la transformation des roseaux du delta en papier et en matériau de construction ainsi que sur d’autres industries annexes. Les chantiers navals ont été également, dans le passé et jusqu’à récemment, de gros pourvoyeurs d’emplois.
La prise de conscience d’un patrimoine environnemental danubien d’exception a permis la création  d’un parc naturel « Balta Mică a Brăilei », actif dans le domaine de la protection de la biodiversité et de la pédagogie de l’environnementLes chantiers navals de Brǎila, photo © Danube-culture, droits réservés

Brǎila, grâce à la rénovation, financée en partie par l’Union Européenne, de son centre historique et de son riche patrimoine architectural (églises, anciennes villas et hôtels particuliers d’industriels, banquiers, armateurs et riches commerçants), à ses infrastructures éducatives et culturelles (université, musées) bénéficie du développement du tourisme dans cette région proche du delta. Un pont sur le Danube qui doit relier bientôt la ville à la rive droite est en cours d’achèvement.

Le Musée Carol Ier, photo © Danube-culture, droits réservés

De nombreuses autres personnalités artistiques et musicales sont nées à Brǎila parmi lesquelles la cantatrice préférée du compositeur Giacomo Puccini (1858-1924) Haricléa Darclée (1860-1939) qui débuta à Paris en 1888 et créa le rôle de Tosca et de la Wally d’Alfredo Catalani (1854-1893) . La ville lui rend hommage depuis 1995 avec un concours de chant international portant son nom.

La maison natale restaurée de Petru Stefanescu Goanga (1902-1973) dont la façade est partiellement (provisoirement ?) cachée par un panneau d’information ! Photo © Danube-culture, droits réservés

Le compositeur George Cavadia (1858-1926), d’origine macédonienne, a été durant son séjour un grand promoteur de la vie musicale de Brǎila et le fondateur de l’école de musique devenue par la suite conservatoire, de la société musicale Lyra et de l’orchestre philharmonique qui porte aujourd’hui son nom. Il peut être également considéré comme le mentor d’Haricléa Darclée à ses débuts. George Cavadia a été récemment fait citoyen d’honneur de Brǎila.

Portait de George Cavadia (1858-1926) par Jozef Kózmata (Sources Bibliothèque Nationale Roumaine)

Le chanteur d’opéra (baryton) Petre Stefanescu Goanga (1902-1973) dont la maison natale a été restaurée et transformée en centre culturel et le compositeur Iannis Xenakis (1922-2001) sont  également originaires de Brǎila tout comme le remarquable contrebassiste, pianiste et compositeur Johnny Rǎducanu (1931-2011) qui a donné son nom à un festival de musique.

Maison natale de I. Xenakis dans le vieux Brăila, photo © Danube-culture, droits réservés

L’historien des sciences et psychologue social Serge Moscovici (1925-2013) né à Brăila a passé une partie de son enfance dans sa ville.

Eric Baude, © Danube-culture, juin 2018, mis à jour septembre 2021, droits réservés

Sources :
Ioan Munteanu : Stradele Brăilei, Ed. Ex Libris Brăila, 2005
Musée Carol Ier de Brǎila (y compris Mémorial Panaït Istrati) :  www.muzeulbrailei.ro

Musée Carol Ier, photo collection Musée Carol Ier, droits réservés

https://brailaveche.wordpress.com
Festival de jazz Johnny Rǎducanu de Brǎila
www.johnnyraducanu.ro
Association des amis de Panaït Istrati (France)
www.panait-istrati.com

Le jardin public de Brǎila, un dix mai « patriotique » (Panaït Istrati)

Le kiosque du Jardin municipal, photo © Danube-culture, droits réservés

   Le Jardin Public de Braïla permet d’imaginer ces fameux jardins suspendus de Sémiramis, puisqu’il est lui aussi suspendu à pic au bord du plateau qui domine le majestueux Danube et son incomparable delta marécageux.
Entièrement clôturé du côté de la ville, par des maisons seigneuriales, il semble avoir été autrefois un superbe parc réservé aux seuls riches. Mais aujourd’hui, grâce à ce satané » régime démocratique » qui abâtardit toute « beauté pure », rien n’est plus respecté, et c’est pourquoi, surtout les jours de fêtes, les allées du Jardin sont envahies par une foule faubourienne qui apporte avec elle, en même temps que le pittoresque violent de ses couleurs et de son babil indiscret, toutes les odeurs possibles et inimaginables dans un quartier du genre Comorofca.
Aussi, bon gré, mal gré, les anciens riches ont dû céder le pas à l’envahisseur intempestif. Rarement pouvait-on voir encore, et aux seules heures de calme, la silhouette bouledogue de quelques princes du maïs, ou la tête blanche de l’armateur grec, au visage rendu grave par leur fortune acquise, traînant l’un et l’autre leurs jambes de goutteux sur le sable fin de ce lieu de repos.
Adrien, qui n’était pourtant ni un prince du maïs ni un grave armateur, choisissait comme eux, pour se promener dans le Jardin, les jours et les heures où celui-ci était désert. (Les extrêmes se touchent.) On peut donc se figurer sa rage quand, de 10 mai patriotique, y arrivant vers les cinq heures avec sa « bande », il trouva le paisible Jardin entièrement possédé par la soldatesque et les corporations d’ouvriers de la ville. Il recula, effrayé devant les vagues furibondes d’une foule qui se mouvait péniblement sous la pluie de confetti et de serpentins, hurlant, se débattant, transpirant comme des forgerons et puant des pieds et des aisselles….
Dès qu’ils se furent mêlés à la foule, les bras chargés de sacs à confetti, des meutes de sous-offs et de civils aux gueule hilares les cernèrent. Les deux mères en furent écrasées. Adrien, Léana et son frère, se défendirent de leur mieux mais, les « munitions » épuisées, ils ne purent à la fin que se couvrir le visage avec les bras et « battre en retraite », la « forteresse » étant « prise d’assaut ». Ces termes militaires, en vogue ce jour-là, furent poussés au-delà de toutes les limites de la bienséance, et Léana, cible de toutes les convoitises, dut subir des outrages et entendre des compliments qui lui firent plus d’une fois regretter d’avoir cherché ces « entourages-là ». Des mains cavalières — on ne pouvait plus savoir à qui elles appartenaient — allèrent jusqu’à la prendre par la taille, par le cou, lui fourrer des confetti dans le sein et même la pincer, pendant que ses compagnons étaient isolés et aveuglés par d’autres comparses. »
Panaït Istrati, La jeunesse d’Adrien Zograffi, « Mikhaïl »

                                        L’art de boire le thé à Brǎila (Panaït Istrati)

« Pourquoi fuyait-on, comme la peste, le « sucre farineux » ? Parce que, à Braïla, à l’exemple de la sainte Russie, on ne boit pas le thé comme à Paris ou à Londres. Libre à vous de sucrer votre jus tiède et même de le « salir » d’une goutte de lait ou plus, ou de ne rien faire et de l’avaler — glouc ! — comme on avale une purge, ou, encore, de l’accepter » pour faire plaisir » et de vous en aller — avec un « merci beaucoup » — sans l’avoir touché. Dans le second port danubien de la Roumanie, les habitants boivent le thé tout autrement. Ces habitants, qu’ils soient nationaux get-beget ou pravoslavniks lipovans aux barbes à la Tristan Bernard, aux bottes d’égoutiers et à vaste lévite qui trimballent dans une poche l’inséparable verre, lourd comme un caillou, dont on se sert là-bas individuellement pour avaler dans des bistrots impurs de la votka pure, après s’être copieusement signé, ces habitants sont, avant tout, de grands buveurs de thé. Ils le boivent, du matin à la nuit, pour ses multiples vertus : apéritif, nutritif, digestif, laxatif, constipant, excitant, calmant et diurétique. On le boit l’hiver pour se réchauffer, l’été pour dr rafraîchir, et on en absorbe de deux à quatre litres par jour comme un rien. Mais, direz-vous, que fait-on de cette masse d’eau dans le ventre ? Eh bien, on boit verre sur verre en toute tranquillité, puis, avec la même innocence, on sort dans la rue et on pisse sur le trottoir, en s’épongeant le front et, parfois, en tournant le dos à une aimable personne qui passe tout justement. Ainsi, le thermosiphon circule à souhait. Les boyaux, lavés à grande eau, sont pincés par la faim, et souvent aussi les bronches par le froid, lorsqu’on sort en hiver « pour faire des trous d’ambre dans la neige immaculée. »

Panaït Istrati, La jeunesse d’Adrien Zograffi « Mikhaïl », Éditions Gallimard, Paris 1968 

Sources : Maison (mémorial) Panaït Istrati, Musée Carol Ier, Brǎila, droits réservés 

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