Le Centre Culturel Nicăpetre de Brăila, souvenir de la grande époque et lieu d’exposition

   La villa Embiricos, aujourd’hui Centre Culturel Nicăpetre (strada Belvedere n°1), a été édifiée en 1912 par l’architecte Lazăr I. Predinger pour Menelas Embiricos, armateur et homme politique grec, descendant d’une véritable dynastie d’armateurs, de banquiers et de commerçants  originaires de l’île ionienne d’Andros et dont certains des membres s’étaient installés déjà auparavant à Brăila et exerçaient un quasi-monopole sur certaines activités commerciales, cet élégant et luxueux hôtel particulier aux façades et décorations raffinées, tient lieu à son origine de siège de la compagnie maritime M. Embiricos & Co dont Menelas Embiricos est le propriétaire avec son frère Leonidas et de logement pour sa famille.

Le port de Brăila au début du XXe siècle avant sa mécanisation (1908) qui provoquera de graves émeutes parmi les dockers et les ouvriers.

   L’écrivain Fanuş Neagu (1932-2011) évoque dans un de ses récits l’atmosphère  de la fête que l’amateur organise pour l’inauguration de son hôtel particulier qu’il avait fait coïncider avec la journée de la fête national grecque :
« Les sirènes des navires ancrés dans le port retentissaient sur l’eau puis se taisaient et recommençaient à nouveau, les canons de parade tonnaient en grandes salutations. Dans le jardin d’Embericos on servait, sur des plateaux géants, des olives, des oranges, des mandarines, de l’ouzo, de la liqueur de roses, du vermouth, de l’eau-de-vie de Chios, du mouton grillé, des tripes surtout et des pièces de viande de chevreau accompagnées par des vins doux et parfumés… »
   La société grecque exporte des céréales et importe du charbon d’Angleterre. Menelas Embiricos est également agent général de plusieurs compagnies maritimes (Byron Steamship Ltd, Londres, Compagnie Nationale Grecque de Navigation de Bateaux à Vapeur grecque) et possède avec son frère une flotte de cargos assurant une liaison régulière entre l’Angleterre, le continent, la Méditerranée et les ports de la mer Noire et du Danube parmi lesquels Brăila. Ils  possèdent encore les paquebots Themistocle puis Alexandre Ier qui relieront Constanţa à New York via le Pirée et Marseille ainsi que d’autres bateaux transportant les voyageurs de Marseille jusqu’à Varna (Bulgarie) tout en desservant des ports grecs intermédiaires (Thessaloniki, Le Pirée…).
   Les affaires de la famille Embiricos vont connaître une période d’instabilité à cause de la première guerre mondiale. Elles reprendront par la suite mais les deux armateurs grecs décident de transférer en 1920 le siège de leur compagnie à Constanţa, au bord de la mer Noire. Ils s’y s’installent et y font construire un immeuble prestigieux.

L’immeuble construit à la demande des frères Embiricos à Constanţa en 1922 et surnommé « Le palais de la navigation, un joyau du patrimoine architectural de la capitale de la Dobrodgée, est aujourd’hui dans état déplorable, sources Wikimedia

   Le conflit entre la Grèce et l’Empire ottoman (1919-1922), la défaite de leur pays et ses conséquences financières entravent à nouveau les activités commerciales des frères Embiricos. La crise économique de 1929 commence à se profiler. Leur hôtel particulier de Brăila, abandonné, mal entretenu, a été vendu entretemps (1927). Il appartiendra ensuite successivement à la la Société des amis de M. Eminescu (1930), servira de dispensaire de la Caisse d’Assurance Sociale Roumaine (1937), sera occupé par des soldats de l’Armée rouge en 1944 puis abritera un hôpital et une polyclinique. En 1986, le bâtiment est confié à l’administration du Musée Carol Ier .  

Photo © Danube-culture, droits réservés

   Le Centre Culturel Nicăpetre de Brăila, strada Belvedere n°1, qui abrite désormais la collection de l’artiste roumain Nicăpetre (de son nom de famille Petre Bălănică, 1936-2008) a été inauguré le 6 décembre 2001 dans l’ancienne Maison des collections d’art (1986-2001). Il a été rénové entre 2008 et 2010 et réouvert au public le 12 novembre 2010.

   Le bâtiment aux quatre façades d’une rare élégance est entouré d’un jardin dans lequel sont également exposées des sculptures.

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   À l’intérieur, répartis sur trois étages organisés de la même manière, des salles d’exposition réparties autour d’un escalier central en marbre décoré d’un superbe vitrail art déco représentant Hermès, dieu grec du commerce. L’escalier est relié au hall d’entrée. Les combles ont été aménagés pour accueillir des expositions temporaires.

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Détail du vitrail « Art Nouveau » de l’escalier Photo © Danube-culture, droits réservés

   Un travail intéressant de dramaturgie muséal met en valeur les oeuvres du sculpteur. Elles-mêmes valorisent par leur puissance, leur expressivité et leur symbolisme les espaces architecturaux et les éléments de décoration (plafonds, frises, lucarnes, balcons et balustrades, grandes fenêtres, colonnes corinthiennes qui ne sont pas sans faire allusion au pays d’origine du commanditaire du bâtiment…) tout en contrastant avec eux. 

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Un jeu permanent d’influences multiples.
Il émane de cette rencontre, de ce dialogue et de cette alliance par delà les années entre sculpture, architecture, organisation des espaces, des perspectives, des alternance des champs de lumières et d’ombres douces et des éléments décoratifs raffinés, une atmosphère particulièrement séduisante et convaincante, une fluidité artistique équilibrée entre mouvement et repos.

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www.muzeulbrailei.ro

Eric Baude, © Danube-culture, droits réservés, avril 2019, révisé septembre 2021

Europolis sur le Danube

   Dans sa brève préface, la traductrice, Gabrielle Danoux, rappelle judicieusement que ce roman daté de 1933 et dernière oeuvre de Jean Bart avant sa mort cette même année et premier roman d’une trilogie interrompue, avait fait l’objet d’une précédente traduction en langue française désormais quasiment introuvable, traduction réalisée en 1958 par un homonyme, Constantin I. Botez (1901-1977), un philosophe, psychologue et érudit roumain originaire de Iași (Moldavie) qui fit des études à la Sorbonne et consacra une thèse à la philosophie d’Henry Poincaré (1854-1912). Étonnante proximité géographique et culturelle entre l’écrivain et son premier traducteur en langue française, les deux hommes étant originaires de la principauté moldave et ayant vécu à Iași, sa capitale.

Jean Bart (1974-1933) 

   Jean Bart, durant ses années de présence à Sulina comme capitaine principal du port, commandant de la garnison et commandant militaire du port autour duquel tournait encore l’essentiel de la vie de ses habitants, a navigué sur le Danube maritime, arpenté les rues de sa ville et sa «falaise» (les quais où se trouve sa maison) menant ses activités littéraires en parallèle avec ses responsabilités militaires professionnelles.
« Sulina, du nom d’un chef cosaque, est la porte du Danube. Le blé en sort et l’or rentre. La clef de cette porte est passée au fil des temps d’une poche à l’autre, après d’incessantes luttes armées et intrigues. Après la guerre de Crimée, c’est l’Europe qui est entrée en possession de cette clef qu’elle tient d’une main ferme et ne compte plus lâcher : elle ne la confie même pas au portier, qui est en droit d’en être le gardien.

   Sulina, tout comme Port-Saïd à l’embouchure de Suez, une tour de Babel en miniature, à l’extrémité d’une voie d’eau internationale, vit uniquement du port.
Cette ville créée par les besoins de la navigation, sans industrie ni agriculture, est condamnée à être rayée de la carte du pays, si on choisit un autre bras du fleuve comme porte principale du Danube.
En attendant, cette cité ancestrale se développe ou décline selon la récolte annuelle.
La population double les années d’abondance et baisse les années de vaches maigres.
D’où vient tout ce monde bigarré ? Marins, commerçants, artisans, portefaix, escrocs, vauriens, femmes, femmes de toutes sortes. Oiseaux de proie assoiffés de gain se réunissent ici comme des sauterelles sur l’étroite langue de terre entre le Danube et la mer.


   Comme par miracle surgissent bureaux, boutiques, cafés, bistrots, bodegas, cafés-concerts, lupanars, boîtes de nuit, en quelques jours comme des champignons sortis de terre. Toute la nuit, à la lumière électrique, vrombissent les élévateurs par où le blé coule à torrents comme de la poudre d’or des chalands dans les bateaux qui l’emportent sur les mers, vers d’autres pays. Le commerce d’aventures, les jeux de hasard s’épanouissent, et l’argent passe rapidement d’une main à l’autre. Quelle époque féérique ! Ce ne sont que chansons, cris, scandales, larcins, trahisons, une appétit effréné de plaisirs, une vie bruyante, débauchée… jusqu’à ce que le robinet de l’exportation soit fermé.
Une mauvaise année, une mauvaise récolte et tout le souk maritime disparaît d’un coup de baguette magique : tous se dispersent dans la nuit comme des perdrix. La plupart, là où ils atterrissent, souvent dans une misère noire, demeurent les yeux rivés vers le ciel, rêvant des sept vaches grasses, attendant le retour de la terre promise où le blé pousse, les bonnes années arrosé par la pluie envoyée du ciel et, les mauvaises années, humidifié par la sueur du paysan roumain.
Le quartier des boîtes de nuit, où les marins débarqués après de longs voyages trouvaient des divertissements bon marché, était discrètement placé à la lisière de la ville, en direction des marais, là où commençaient les roselières du delta.
   On en apercevait de loin les lumières rouges comme les fanaux de route des bateaux qui naviguent de nuit. Comme il n’y avait pas de route pavée de ce côté-là, mais seulement un chemin bordé de dunes, les marins appelaient ce faubourg «le Sahara».
   Le beau monde s’amusait au centre, l’Englitera, café-concert avec cabinets particuliers ; c’était le seul local familial, comme disait le nouveau patron. Monsieur Pericle Papadachi, dit aussi Bibiul, homme taciturne, grave comme un magistrat, très respecté, philanthrope et président du conseil de fabrique de l’église, avait organisé de façon moderne ce nouvel établissement européen, grâce à l’expérience que son épouse légitime avait en ce genre de commerce…»
Jean Bart, Europolis, Éditions Createspace Independent Publishing Platform, 2016, traduit du roumain par Gabrielle Danoux

Sulina, la ville des chats, peut-être la réincarnation des nombreuses âmes en souffrance qui peuplent l’histoire de la ville,  photo Danube-culture, © droits réservés

Notes : 
1 Eugène Botez, Europolis, Éditions en Langues Étrangères, traduction de C. Botez, Bucureşti, 1958

Le Yacht royal « Libertatea » (« Nahlin »)

Le « Libertatea » à quai à Galaţi dans les années 1970, hôtel-restaurant sur le Danube !

Ce magnifique bateau a été construit en 1930 selon les plans de G.L. Watson & Co. (Glasgow) par les chantiers navals écossais John Brown & Co. pour la femme la plus riche de Grande-Bretagne de l’époque, Lady Annie Henriette Yule, héritière de sir David Yule. Baptisé du nom de « Nahlin », bénéficiant d’équipements techniques novateurs et performants et d’une décoration intérieure des plus raffinées, il fut considéré comme le plus beau yacht de son époque. Le bateau qui va naviguer sur les océans et les mers du monde entier héberge des membres de la famille royale britannique à partir de 1934 parmi lesquels le roi Édouard  VIII qui invite à bord sa maitresse sulfureuse Wallis Simpson, une relation qui l’aurait obliger à renoncer au trône d’Angleterre pour l’épouser.

Le « Nahlin » est ensuite racheté en 1937 par le gouvernement roumain rebaptisé « Luceafărul », (« Lumière du soir ») et offert au roi Carol II. Le navire remonte le Danube et vient mouiller régulièrement à Galaţi. Le roi et sa famille y accueille de nombreuses personnalités à bord et le bateau sert aussi pour des négociations politiques. Après l’abdication du roi , le bateau devient la propriété du Ministère de la culture roumain. Le « Nahlin » tombe ensuite aux mains du régime communiste après la Seconde Guerre mondiale. Commence une sombre période. Rebaptisé « East » et plus tard « Freedom » il reste malgré tout un des navires les plus prestigieux de la flotte roumaine jusque dans les années cinquante. Il est ensuite transformé en musée et hôtel-restaurant puis uniquement en restaurant restant amarré aux quais de Galaţi et laissé dans un état de plus en plus déplorable. Difficile de reconnaître l’ancien yacht royal même si les habitants de Galaţi le considèrent comme l’un des symboles les prestigieux de la ville. La société SC Regal SA Galaţi acquiert le yacht pour une somme dérisoire et dans des conditions mystérieuses après la révolution de 1989 et le changement de régime. Du fait de cette acquisitions plus ou moins légale la propriété du « Libertatea » fait l’objet de plusieurs litiges entre le Ministère de la Culture roumain et la SC Regal SA Galaţi. En 1998 la Commission Nationale des Musées et des Collections de Roumanie intègre le yacht dans la catégorie « Patrimoine et trésors culturels nationaux ». La SC Regal SA Galaţi conteste cette classification devant les tribunaux. Elle perd son procès. Entretemps elle réussit malgré tout à vendre le navire aux enchères en 1999 pour la somme ridicule de 265 000 $. L’acquéreur, trop heureux de son achat, est  un courtier britannique renommé, Nicholas Edmiston. La vente fait scandale en Roumanie. La directrice de la société SC Regal Galaţi, Elena Trandafir, s’excuse et déclare tardivement que, bien que le navire ait déjà été vendu, le nouveau propriétaire doit se conformer à la législation roumaine concernant les biens patrimoniaux. Le ministère de la Culture fait lui-même l’objet d’une enquête publique. Sa plainte pénale contre SC Regal Galaţi est rejetée par le bureau du procureur. Nous sommes dans une période post-communiste et en plein feuilleton romanesque ! En septembre 1999, ce même ministère de la Culture délivre curieusement un permis « d’exportation temporaire »au nouveau propriétaire du navire sous le prétexte que le bateau ne peut être correctement restauré qu’en Grande-Bretagne. Le départ du navire du pays est l’occasion de débats houleux y compris au parlement roumain. La tempête médiatique se calme peu à peu après que le ministère de la Culture assure que le navire conservera son pavillon roumain et rentrera en Roumanie en août 2000. Le bateau n’est depuis jamais revenu naviguer dans les eaux roumaine ni sur le Danube maritime…

Après son départ de Galaţi et son transfert par cargo en Angleterre le yacht est immédiatement rebaptisé de son nom de baptême « Nahlin » et hisse les couleurs britanniques. Il commence à être restauré selon ses plans d’origine à Devonport, Plymouth et Liverpool puis par les chantiers navals allemands de Rendburg et plus tard à Hambourg. Le bateau rénové avec un soin extrême retourne à la navigation en 2010 avec Glasgow comme port d’attache. Diverses sources affirment que la restauration aurait coûté la modeste somme d’environ 35 millions de dollars. Le « Nahlin » est estimé quant à lui à 45 millions de dollars. Il appartient aujourd’hui à l’industriel britannique Sir James Dyson, qui l’a lui-même acheté à Sir Anthony Bamford, président de JCB. Il fait partie des trois derniers grands yachts à vapeur construit en Grande-Bretagne.

Le « Nahlin », photo © Stekruerbe, droits réservés

Le « Nahlin » mesure 91,4 m de long, 10,98 m de largeur au fort. Son tirant d’eau est de 4,42 m. Le bateau est équipé d’un système de propulsion de 4 moteurs de 2 200 CV, chacun fournissant 1 619 kilowatts ; la puissance totale du bateau est donc de 8 800 ch ou 6 475 kW. sa vitesse maximale de 17 noeuds. L’intérieur d’origine était divisé en six cabines avec salle de bains privative pour les invités, un gymnase, un salon pour  les femmes avec vue sur la mer sur trois côtés et une bibliothèque.

On ne peut que regretter avec les habitants de Galaţi et des villes roumaines du Danube que ce magnifique yacht ait quitté définitivement les eaux danubiennes et celles de la mer Noire mais il faut reconnaître que c’est grâce à la ténacité et au savoir-faire britannique et des chantiers navals allemands que le navire a été sauvé d’une démolition probable.Tant de magnifiques navires d’autrefois qui croisaient sur le Danube en y transportant des passagers prestigieux ou anonyme d’un pays ou d’un empire à l’autre ont eu ce tragique destin. Que sont également devenus les navires et les embarcations de la Commission Européenne du Danube comme par exemple le yacht « Prince Ferdinand de Roumanie », le canot automobile en bois de pin « Principele Mihai », les bateaux-pilotes l' »Hirondelle«  et »E. Magnussen« , stationnés à Sulina, les chaloupes à vapeur « Flora », « Mouette », « Angelus », ou encore ses bateaux de sauvetage en bois d’acajou construits en Angleterre ? Le Danube est un grand cimetière de bateaux.

Le « Nahlin » (« Libertatea ») reviendra-t-il un jour s’amarrer aux quais de la Falaise ou du port de Galaţi ?

Le « Carolus Primus », élégant yacht de la Commission Européenne du Danube

Sources :
Ovidiu Amălinei, Viaţa Libera, Galaţi
Reginald Crabtree, Royal yachts of Europe : from the seventeenth to twentieth century, David & Charles publisher, London, 1975

Eric Baude, © Danube-culture, mai 2021

Le yacht « Libertatea » à quai sur la « Faleza » de Galaţi en 1980 devant l’église fortifiée de Sfânta Precista. Sources Bibliothèque V.A. Urrechia, Galaţi

Brǎila

Brǎila la séduisante valaque, ville au passé prestigieux

   Brǎila, en Valachie roumaine, est une ville et un port danubiens de la rive gauche (Km 170) qui se situe en amont de Tulcea (rive droite) et de Galaţi (rive gauche). Elle porta différents noms à travers l’histoire : Bailago, Baradigo, Berail, Brailano, Braylam, Breill, Brigala, Brilago, Brilague, Brilagum, Drinago, Ueberyl, Proilavum, Ibrail, Brăilof… Lieu de batailles acharnées dès le Moyen-Âge, Brǎila était aussi surnommée autrefois la ville des restaurants et des belles filles. Elle fut encore au début du vingtième siècle la capitale européenne des Tsiganes.

Place des pécheurs

La place des pécheurs autrefois

C’est le lieu de naissance, dans un bas quartier pauvre des bords du fleuve, de l’écrivain et conteur Panaït Istrati (1884-1935) qui fait dans certains de ses romans (Codine, Kyra Kiralyna, Nerantsoula…) des descriptions colorées et émouvantes de sa ville natale, de ses populations multiethniques. de ses quartiers populaires, grecs, turcs, de son port, de ses importantes activités et bien évidemment de son cher Danube.

Le Mémorial Panaït Istrati, photo © Danube-culture, droits réservés

La grande actrice roumaine d’origine grecque comme bien des habitants de cette ville portuaire et du delta du Danube, directrice de théâtre, contemporaine de Panaït Istrati, Maria Filotti (1883-1956), est également née à Brǎila. Le théâtre municipal porte son nom.

Le Théâtre municipal Maria Filotti, photo © Danube-culture, droits réservés

Centre commercial fondé en 1368, elle est conquise avec la Valachie par  Süleyman le Magnifique en 1542 et occupée militairement. La principauté est alors soumise à un tribut conséquent et à d’autres impôts comme celui de fournir à Constantinople des poissons du Danube, du blé, du miel….
Brǎila demeure une place forte ottomane pendant près de trois siècles, de 1544 à 1828, subit l’occupation des troupes du tsar russe Nicolas Ier puis est  rattachée avec Turnu et Giurgiu, suite au Traité d’Andrinople (1829), à la principauté de Valachie qui, tout en devenant territoire ottoman autonome, reste occupée par les troupes russes jusqu’en 1834.
   Le Traité d’Andrinople, favorable à la Russie, renforce considérablement et pour longtemps la position de cette principauté sur le Bas-Danube et dans le delta. La forteresse érigée par les Ottomans est détruite. Alexandru Dimitrie Ghica (1795-1862 ?) est élu prince de Valachie et règne de 1834 à 1842 puis, comme Caïmacan (dignitaire de l’Empire ottoman), de 1856 à 1858. L’union de la Valachie et de la Moldavie est réalisée en 1859 sous l’autorité d’Alexandru Ion Cuza (1820-1873), soutenu activement par Napoléon III.

Plan de Brǎila en éventail, 1892

Avec sa voisine portuaire moldave et concurrente Galaţi, Brǎila a obtenu le statut avantageux de port franc ce qui prélude à un important développement des activités économiques de la Valachie et de la Moldavie. Ce sera « l’âge d’or économique » de la cité. Le monopole du commerce des marchands et négociants turcs dans le delta avait toutefois déjà été rompu en 1784 avec des concessions du point de vue des libertés commerciales concédées aux étrangers. En 1838, le Royaume-Uni, en plein essor industriel et croissance économique mais devant faire face à un déclin de son agriculture et à une demande croissante en céréales, cherche à contrer la présence russe dans la région et signe avec L’Empire ottoman le Traité de Ponsonby.

Vue ancienne du port de Brǎila (photo collection Musée Carol Ier, droits réservés

Le port de Brǎila est relié à la mer Noire et accessible aux cargos de petit tonnage grâce aux travaux entrepris dans la deuxième moitié du XIXe et au début du XXe siècle par la Commission Européenne du Danube et à la chenalisation du bras de Sulina. La cité et ses établissements portuaires avec ses ateliers est alors le théâtre d’une grande activité et de nombreux échanges commerciaux. De somptueuses villas sont érigées dans le centre ville et ses environs en particulier  par de riches armateurs grecs.

L’ancienne gare maritime, photo © danube-culture, droits réservés

La principale activité économique locale, aux côtés du port et de la pêche, reste longtemps centrée sur la transformation des roseaux du delta en papier et en matériau de construction ainsi que sur d’autres industries annexes. Les chantiers navals ont été également, dans le passé et jusqu’à récemment, de gros pourvoyeurs d’emplois.
La prise de conscience d’un patrimoine environnemental danubien d’exception a permis la création  d’un parc naturel « Balta Mică a Brăilei », actif dans le domaine de la protection de la biodiversité et de la pédagogie de l’environnementLes chantiers navals de Brǎila, photo © Danube-culture, droits réservés

Brǎila, grâce à la rénovation, financée en partie par l’Union Européenne, de son centre historique et de son riche patrimoine architectural (églises, anciennes villas et hôtels particuliers d’industriels, banquiers, armateurs et riches commerçants), à ses infrastructures éducatives et culturelles (université, musées) bénéficie du développement du tourisme dans cette région proche du delta. Un pont sur le Danube qui doit relier bientôt la ville à la rive droite est en cours d’achèvement.

Le Musée Carol Ier, photo © Danube-culture, droits réservés

De nombreuses autres personnalités artistiques et musicales sont nées à Brǎila parmi lesquelles la cantatrice préférée du compositeur Giacomo Puccini (1858-1924) Haricléa Darclée (1860-1939) qui débuta à Paris en 1888 et créa le rôle de Tosca et de la Wally d’Alfredo Catalani (1854-1893) . La ville lui rend hommage depuis 1995 avec un concours de chant international portant son nom.

La maison natale restaurée de Petru Stefanescu Goanga (1902-1973) dont la façade est partiellement (provisoirement ?) cachée par un panneau d’information ! Photo © Danube-culture, droits réservés

Le compositeur George Cavadia (1858-1926), d’origine macédonienne, a été durant son séjour un grand promoteur de la vie musicale de Brǎila et le fondateur de l’école de musique devenue par la suite conservatoire, de la société musicale Lyra et de l’orchestre philharmonique qui porte aujourd’hui son nom. Il peut être également considéré comme le mentor d’Haricléa Darclée à ses débuts. George Cavadia a été récemment fait citoyen d’honneur de Brǎila.

Portait de George Cavadia (1858-1926) par Jozef Kózmata (Sources Bibliothèque Nationale Roumaine)

Le chanteur d’opéra (baryton) Petre Stefanescu Goanga (1902-1973) dont la maison natale a été restaurée et transformée en centre culturel et le compositeur Iannis Xenakis (1922-2001) sont  également originaires de Brǎila tout comme le remarquable contrebassiste, pianiste et compositeur Johnny Rǎducanu (1931-2011) qui a donné son nom à un festival de musique.

Maison natale de I. Xenakis dans le vieux Brăila, photo © Danube-culture, droits réservés

L’historien des sciences et psychologue social Serge Moscovici (1925-2013) né à Brăila a passé une partie de son enfance dans sa ville.

Eric Baude, © Danube-culture, juin 2018, mis à jour septembre 2021, droits réservés

Sources :
Ioan Munteanu : Stradele Brăilei, Ed. Ex Libris Brăila, 2005
Musée Carol Ier de Brǎila (y compris Mémorial Panaït Istrati) :  www.muzeulbrailei.ro

Musée Carol Ier, photo collection Musée Carol Ier, droits réservés

https://brailaveche.wordpress.com
Festival de jazz Johnny Rǎducanu de Brǎila
www.johnnyraducanu.ro
Association des amis de Panaït Istrati (France)
www.panait-istrati.com

Le jardin public de Brǎila, un dix mai « patriotique » (Panaït Istrati)

Le kiosque du Jardin municipal, photo © Danube-culture, droits réservés

   Le Jardin Public de Braïla permet d’imaginer ces fameux jardins suspendus de Sémiramis, puisqu’il est lui aussi suspendu à pic au bord du plateau qui domine le majestueux Danube et son incomparable delta marécageux.
Entièrement clôturé du côté de la ville, par des maisons seigneuriales, il semble avoir été autrefois un superbe parc réservé aux seuls riches. Mais aujourd’hui, grâce à ce satané » régime démocratique » qui abâtardit toute « beauté pure », rien n’est plus respecté, et c’est pourquoi, surtout les jours de fêtes, les allées du Jardin sont envahies par une foule faubourienne qui apporte avec elle, en même temps que le pittoresque violent de ses couleurs et de son babil indiscret, toutes les odeurs possibles et inimaginables dans un quartier du genre Comorofca.
Aussi, bon gré, mal gré, les anciens riches ont dû céder le pas à l’envahisseur intempestif. Rarement pouvait-on voir encore, et aux seules heures de calme, la silhouette bouledogue de quelques princes du maïs, ou la tête blanche de l’armateur grec, au visage rendu grave par leur fortune acquise, traînant l’un et l’autre leurs jambes de goutteux sur le sable fin de ce lieu de repos.
Adrien, qui n’était pourtant ni un prince du maïs ni un grave armateur, choisissait comme eux, pour se promener dans le Jardin, les jours et les heures où celui-ci était désert. (Les extrêmes se touchent.) On peut donc se figurer sa rage quand, de 10 mai patriotique, y arrivant vers les cinq heures avec sa « bande », il trouva le paisible Jardin entièrement possédé par la soldatesque et les corporations d’ouvriers de la ville. Il recula, effrayé devant les vagues furibondes d’une foule qui se mouvait péniblement sous la pluie de confetti et de serpentins, hurlant, se débattant, transpirant comme des forgerons et puant des pieds et des aisselles….
Dès qu’ils se furent mêlés à la foule, les bras chargés de sacs à confetti, des meutes de sous-offs et de civils aux gueule hilares les cernèrent. Les deux mères en furent écrasées. Adrien, Léana et son frère, se défendirent de leur mieux mais, les « munitions » épuisées, ils ne purent à la fin que se couvrir le visage avec les bras et « battre en retraite », la « forteresse » étant « prise d’assaut ». Ces termes militaires, en vogue ce jour-là, furent poussés au-delà de toutes les limites de la bienséance, et Léana, cible de toutes les convoitises, dut subir des outrages et entendre des compliments qui lui firent plus d’une fois regretter d’avoir cherché ces « entourages-là ». Des mains cavalières — on ne pouvait plus savoir à qui elles appartenaient — allèrent jusqu’à la prendre par la taille, par le cou, lui fourrer des confetti dans le sein et même la pincer, pendant que ses compagnons étaient isolés et aveuglés par d’autres comparses. »
Panaït Istrati, La jeunesse d’Adrien Zograffi, « Mikhaïl »

                                        L’art de boire le thé à Brǎila (Panaït Istrati)

« Pourquoi fuyait-on, comme la peste, le « sucre farineux » ? Parce que, à Braïla, à l’exemple de la sainte Russie, on ne boit pas le thé comme à Paris ou à Londres. Libre à vous de sucrer votre jus tiède et même de le « salir » d’une goutte de lait ou plus, ou de ne rien faire et de l’avaler — glouc ! — comme on avale une purge, ou, encore, de l’accepter » pour faire plaisir » et de vous en aller — avec un « merci beaucoup » — sans l’avoir touché. Dans le second port danubien de la Roumanie, les habitants boivent le thé tout autrement. Ces habitants, qu’ils soient nationaux get-beget ou pravoslavniks lipovans aux barbes à la Tristan Bernard, aux bottes d’égoutiers et à vaste lévite qui trimballent dans une poche l’inséparable verre, lourd comme un caillou, dont on se sert là-bas individuellement pour avaler dans des bistrots impurs de la votka pure, après s’être copieusement signé, ces habitants sont, avant tout, de grands buveurs de thé. Ils le boivent, du matin à la nuit, pour ses multiples vertus : apéritif, nutritif, digestif, laxatif, constipant, excitant, calmant et diurétique. On le boit l’hiver pour se réchauffer, l’été pour dr rafraîchir, et on en absorbe de deux à quatre litres par jour comme un rien. Mais, direz-vous, que fait-on de cette masse d’eau dans le ventre ? Eh bien, on boit verre sur verre en toute tranquillité, puis, avec la même innocence, on sort dans la rue et on pisse sur le trottoir, en s’épongeant le front et, parfois, en tournant le dos à une aimable personne qui passe tout justement. Ainsi, le thermosiphon circule à souhait. Les boyaux, lavés à grande eau, sont pincés par la faim, et souvent aussi les bronches par le froid, lorsqu’on sort en hiver « pour faire des trous d’ambre dans la neige immaculée. »

Panaït Istrati, La jeunesse d’Adrien Zograffi « Mikhaïl », Éditions Gallimard, Paris 1968 

Sources : Maison (mémorial) Panaït Istrati, Musée Carol Ier, Brǎila, droits réservés 

Tulcea, la ville aux sept collines

« Le soir, vers cinq heures, on s’arrêtait à Toultcha, l’une des plus importantes villes de la Moldavie. En cette cité de trente à quarante mille âmes, où se confondent Tcherkesses, Nogaïs, Persans, Kurdes, Bulgares, Roumains, Grecs, Arméniens, Turcs et Juifs, le seigneur Kéraban ne pouvait être embarrassé pour trouver un hôtel à peu près confortable. C’est ce qui fut fait. Van Mitten eut, avec la permission de son compagnon, le temps de visiter Toultcha, dont l’amphithéâtre, très pittoresque, se déploie sur le versant nord d’une petite chaîne, au fond d’un golfe formé par un élargissement du fleuve, presque en face de la double ville d’Ismaïl. Le lendemain, 24 août, la chaise traversait le Danube, devant Toultcha, et s’aventurait à travers le delta du fleuve, formé par deux grandes branches. La première, celle que suivent les bateaux à vapeur est dite la branche de Toultcha ; la seconde, plus au nord, passe à Ismaïl, puis à Kilia, et atteint au-dessous la mer Noire, après s’être ramifiée en cinq chenaux. C’est ce qu’on appelle les bouches du Danube. Au delà de Kilia et de la frontière, se développe la Bessarabie, qui, pendant une quinzaine de lieues, se jette vers le nord-est, et emprunte un morceau du littoral de la mer Noire. »
Jules Verne, Kéraban-le-têtu, 1882

La Dobrogée et le delta du Danube sont habités depuis l’ère paléolithique mais Tulcea, qui porte dans l’Antiquité le nom d’Aegyssos ou Aegyssus, a été probablement fondée au VIIIsiècle av. J.-C. par des tributs daces et/ou gètes auxquelles succèdent des navigateurs grecs qui établissent plusieurs comptoirs dans le delta du Danube. Lors de ses conquêtes en Europe orientale au Ier siècle ap. J.-C, Rome intègre la Dobrogée à son territoire sous le nom de province de Mésie inférieure. Des légionnaires bâtissent sur une colline la citadelle de Caestrum Aegyssus.

Fouilles archéologiques sur le site du Caestrum d’Aegyssus, photo © Danube-culture, droits réservés

   C’est à partir de cet emplacement que la ville se développe peu à peu. Point stratégique pour la navigation sur le Danube, Tulcea sert aussi de base à la Classis, une flotte romaine qui surveille et protège la frontière avec les peuples barbares (Limes) puis aux bateaux de l’Empire byzantin et à ceux de la République de Gêne. Après Rome et Byzance la ville appartiendra à l’Empire bulgare. Elle passe brièvement entretemps sous domination russe et tatare, tombe à la fin du XIVe siècle sous le joug du voïvode de Valachie Mircea Ier l’Ancien ou Mircea cel Bătrân (env. 1355-1418) avant d’être conquise en 1416 par l’Empire ottoman et de rester sous son joug  jusqu’en 1878. Tulcea est alors attribuée à la Roumanie au moment du partage de la Dobrogée.

portul-tulcea

Le port de Tulcea autrefois 

La cité connaîtra un essor rapide dès son intégration au réseau ferré roumain (1925). Elle entrera ensuite, après la seconde guerre mondiale, dans une longue léthargie pendant la dictature communiste qui, comme dans tant d’autres lieux de ce pays, détruit consciencieusement le centre ville et une partie de son patrimoine historique pour « reconstruire » selon d’étranges canons esthétiques des immeubles au style déprimant.

Une architecture communiste inesthétique a largement défiguré le centre ville. Sur la droite le minaret de la vieille mosquée, photo © Danube-culture, droits réservés

Tulcea et la Dobrogée abritaient autrefois des moulins à vent. Dès le XIXsiècle s’installent des chantiers navals (qui existent encore aujourd’hui sous le nom de VARD Tulcea et appartiennent à l’armateur italien Fincantieri, présent également sur le Danube roumain amont à Brǎila). La Commission Européenne du Danube avait localisé à Tulcea une partie de ses activités. Des industries de pêche, de conserveries de poissons et de légumes se sont également implantées et développées, activités auxquelles se sont jointes par la suite une petite industrie et beaucoup plus récemment un tourisme encore saisonnier qui se disperse depuis Tulcea dans les bras du delta et jusqu’à la mer Noire. De nombreux pécheurs la fréquentent. Du port de Tulcea partent ou accostent certains grands bateaux de croisière qui naviguent sur le Danube. Le siège de l’administration de la réserve de biosphère du delta du Danube se trouve sur la falaise (ARBB).

Le fleuve qui, peu après Tulcea, se divise en plusieurs bras, s’éparpille et forme un impressionnant labyrinthe naturel, refuge d’une incroyable faune et flore sauvage, en poursuivant son chemin vers la mer. Cette proximité invisible du delta donne à cette dernière grande ville danubienne, malgré une architecture que la municipalité tente désespérément d’égayer en rénovant et en repeignant certains immeubles du centre-ville, une atmosphère au parfum presque méridional. Le voyageur éprouve la sensation singulière d’être à la frontière d’un autre monde, d’un univers à la fois proche et mystérieux dessiné par le fleuve et ses alluvions. Le delta représente l’ultime étape d’un fleuve qui semble vouloir effacer les certitudes du relief, des paysages et des cultures traversés et façonnés jusque là.

Départ pour une pêche (miraculeuse ?) dans le delta, photo © Danube-culture droits réservés

Le port et la promenade le long du Danube (Faleza), lieu de rendez-vous de départ et d’arrivée des bateaux et vedettes pour Sulina, Chilia Veche, Sfântu Gheorghe et les villages disséminés dans le delta, offre un regard sur tout ce qui se passe sur l’eau et les innombrables embarcations qui circulent. Le parc du monument de l’indépendance qui abrite le Musée d’histoire et d’archéologie et les fouilles de la cité d’Aegyssus domine la ville et la zone industrielle orientale.

Photo © Danube-culture, droits réservés

Ferries, bacs, cargos, paquebots anciens et nouveaux-nés des chantiers navals, barques de pêche, se dispersent ou se rassemblent en un manège permanent, s’approchant et s’éloignant inlassablement des deux rives et des embarcadères, des esplanades où se pressent, se promènent, se mélangent joyeusement pendant la belle saison touristes, scientifiques, naturalistes, ornithologues, archéologues, pêcheurs et habitants de la ville et des environs.

La mosquée de Tulcea (Geamia Azizie), symbole d’une longue domination ottomane, photo © Danube-culture, droits réservés

Tout en étant aujourd’hui majoritairement roumaine, Tulcea abrite des minorités bulgares, turques musulmanes, grecques, roms, russes, lipovènes (Vieux Russes) et ukrainiennes comme en témoignent divers édifices religieux.

La cathédrale orthodoxe Saint Nicolas, photo © Danube-culture, droits réservés

Les bateaux et hydroglisseurs qui partent de Tulcea permettent de rejoindre tous les villages du delta accessibles par le fleuve sur ses trois bras principaux ainsi que la petite ville de Sulina : le bras de Sfântu Gheorghe au sud, celui de Sulina au centre, aménagé et rectifié par la Commission Européenne du Danube, et celui septentrional de Chilia, bras faisant office de frontière entre la Roumanie et l’Ukraine. Le port abrite également une base de pilotage pour les gros navires.

Un des bateaux semi-rapides de la compagnie Navrom qui desservent le delta depuis Tulcea, photo © Danube-culture, droits réservés

Il est nécessaire pour chaque personne souhaitant visiter le delta d’acheter un permis valable le temps du séjour. Ce permis est en vente aux comptoirs de la compagnie Navrom ou à l’ARBDD. ( www.ddbra.ro)

Eric Baude © Danube-culture, mis à jour mars 2021, droits réservés 

Bibliographie :
ARITON, Nicolae C. Tulcea, The exquisite Romantic and Nostalgic Traveler’s Guide, ZOOM print & copy center, Iași, 1976
POSTELNICU, Valentina, Tulcea in documente de archivă, Ed. Ex Ponto, Tulcea, 2006
VRABIE, Sofia, Sfinxul Deltei, Municipul Tulcea, Ghid turistic, Harvia S.R.L., Tulcea, 2005

www.navromdelta.ro
Plusieurs types de bateaux plus ou moins rapides pour le delta. Horaires suivant la saison disponibles sur le site.

Office de Tourisme de Tulcea
Strada portului (rue du port)

Photo © Danube-culture, droits réservés

Centre National d’information et de promotion touristique de Tulcea
www.cnipttulcea.ro

Culture/environnement

Centre d’informations de l’ARBDD
N° 34a, strada portului
Exposition sur la biodiversité du delta et ses populations mais aussi nombreuses informations sur le site concernant les autorisation nécessaires pour se rendre dans le delta, les horaires et les destinations des bateaux, les excursions et l’hébergement (bureau de tourisme Antrec).
www.ddbra.ro

Villa Avramide, siège de l’ICEM, photo © Danube-culture, droits réservés 

Villa Avramide, photo © Danube-culture, droits réservés

ICEM, Institut de Recherches Éco-muséales
Cet institut réputé et logé dans la superbe villa Avramide qu’on peut visiter regroupe plusieurs musées de Tulcea et sites historiques de la Dobrogée (Centre écotouristique de Tulcea, Musée des Arts, Musée d’Ethnographie et d’Art Populaire, Musée d’Histoire et d’Archéologie, Villa Avramide, Monument paléochrétien de Niculiţei, forteresse d’Halmytis, Musée du Vieux-phare de Sulina, Forteresse médiévale d’Enisala, Gospodăria Țărănească conservată « in situ », Enisala, Mémorial Panaït Cerna). Bibliothèque possédant un fonds de 50 000 volumes dont des manuscrits et éditions anciennes.
www.icemtl.ro

Centrul Ecoturistic Tulcea (Centre écotouristique de Tulcea, ancien Musée d’Histoire Naturelle)
N°1, strada 14 Noiembrie (1 rue du 14 novembre)
Un complexe muséal avec un aquarium présentant la faune, la flore et les spécificités environnementales du delta du Danube. Salles de projection video, salles de conférence…

Museul  de Ethnografie şi Artǎ Popularǎ (en cours de rénovation)
N° 2, strada 9 Mai
Collection de costumes, de meubles, traditions régionales

Museul de Artǎ
N° 2, strada Grigore Antipa
Belle collection d’oeuvres de grands peintres et sculpteurs roumains et d’artistes régionaux, icônes, peinture sur verre, meubles et objets de l’occupation turque dans un bâtiment avenant.
Expositions permanentes et temporaires.

 Magdalena Chersoi, Delta, photo © Danube-culture, droits réservés 

Musée d’Histoire et d’Archéologie
Parc archéologique Aegyssus IV
Parc du Monument de l’Indépendance

La gare maritime et les guichets de Navrom, photo © Danube-culture, droits réservés

Photo © Danube-culture, droits réservés

Une visite à Adah Kaleh, l’île forteresse par Patrick Leigh Fermor

« J’avais beaucoup entendu parler d’Adah Kaleh dans les dernières semaines et lu tout ce qui me tombait sous la main. Le nom signifie  « île forteresse » en turc. Elle faisait à peu près un mille de long, avait la forme d’une navette, légèrement courbée par le courant, un peu plus proche de la rive carpate que de la rive des Balkans. On l’a appelée Erythia, Rushafa, puis Continusa et, selon Appolonios de Rhodes, c’est là que les Argonautes jetèrent l’ancre à leur retour de Colchide. Comment Jason arriva-t-il à piloter le navire Argo à travers les Portes-de-Fer, puis le Kazan ? Il faut croire que Médée avait soulevé le navire au-dessus des écueils par magie. Certains prétendent que l’Argo avait atteint l’Adriatique par transport terrestre, d’autres qu’il l’avait traversée, remontant le Pô pour échouer mystérieusement en Afrique du Nord. Des écrivains ont émis l’hypothèse que le premier olivier sauvage implanté en Attique a pu être originaire de cette île. Mais elle devait sa célébrité à une époque plus tardive.

 

Ses habitants étaient turcs, descendants peut-être des soldats de l’un des premiers sultans qui aient envahis les Balkans, Murad Ier ou Bayazid Ier. Abandonnée par le reflux turc, l’île avait perduré, relique éloigné de l’Empire ottoman, jusqu’au traité de Berlin en 1878. Les Autrichiens détenaient sur elle quelque vague suzeraineté, mais l’île semble avoir été laissée pour compte jusqu’à ce qu’on la concède à la Roumanie lors du traité de Versailles ; et les Roumains avaient laissé tranquilles ses habitants. La première chose que je découvris après mon débarquement, ce fut un café rustique sous une treille, où siégeaient de vieux bonhommes assis en tailleur et en cercle, avec des faucilles, des doloires et des couteaux d’affûtage autour d’eux. Lorsqu’ils m’invitèrent à les rejoindre, la joie m’envahit comme si l’on l’avait soudain permis de m’asseoir sur un tapis magique. Des ceintures bouffantes rouge vif, d’un pied de large, plissaient abondamment leurs amples pantalons noirs ou bleu nuit. Certains portaient des vestes ordinaires, d’autres des boléros bleu nuit aux riches broderies noires et des fez couleur prune déteints et ceints de turbans effilochés, aux noeuds lâches ; tous sauf le hodja, dont les plis blancs comme neige étaient bien disposés autour d’un fez plus bas moins effilé, pourvu d’une courte tige au milieu. Quelque chose dans la ligne du front, la courbure du nez et le ressaut des oreilles les rendait indéfinissablement différents de toutes les personnes que j’avais croisées jusqu’ici. Ces quatre ou cinq cents insulaires appartenaient à quelques familles qui s’étaient alliées pendant des siècles, et j’en vis un ou deux avec l’expression vague et absente, le regard indécis, la légèreté erratique qui résultent parfois d’une trop grande antiquité et consanguinité. Malgré ces habits reprisés, usés jusqu’à la corde, leur style et leurs manières étaient pétris de dignité. Rencontrant un inconnu, ils se touchaient le coeur, les lèvres et le front de la main droite, puis la posaient sur la poitrine avec une inclinaison de tête et une formule murmurée de bienvenue. C’était un geste d’une grâce extrême, sorte de cérémonial d’altesses déchues. Un air de survivance préhistorique flottait sur l’île, comme si elle avait abrité une espèce par ailleurs éteinte et balayée depuis longtemps.

Bastion d’Ada-Kaleh dans les années cinquante

Plusieurs de mes voisins trituraient des chapelets, mais non pour prier ; ils les faisaient courir entre leurs doigts de temps en temps, comme pour mesurer leur oisiveté illimitée ; à mon grand ravissement, un vieil homme, encerclé par son nuage, fumait un narghilé. Six pieds de tube rouge était adroitement enroulés et, lorsqu’il tirait sur l’embouchure ambrée, le morceau de charbon rougeoyait sur un tas humide de feuilles de tabac d’Ispahan, et les bulles, qui se frayaient un chemin dans l’eau avec les coassements d’un crapaud qui s’accouple, remplissaient de fumée le récipient de verre. Pourvu de petites pinces, un garçonnet arrangea de nouveaux morceaux de charbon. À ce moment, le vieil me désigna du doigt en chuchotant ; quelques minutes plus tard, le garçon revenait avec un plateau chargé, posé sur une table ronde et haute de six pouces. Devant ma perplexité, un voisin m’expliqua la marche à suivre : d’abord, ingurgiter le petit verre de raki ; puis manger la cuillerée de délicieuse confiture de pétales de rose déjà prête sur une soucoupe de verre ; avaler ensuite un demi-gobelet d’eau ; enfin, siroter un dé à coudre de café noir et bouillant glissé dans un support de métal en filigrane. Le rituel s’achevait quand on avait vidé le gobelet et accepté du tabac, en l’occurrence une cigarette aromatique roulée à la main sur l’île. Pendant ce temps, les vieilles gens restaient assis, souriants, en silence, avec un soupir occasionnel, et parfois un mot amical à mon adresse dans ce qui me paraissait être un roumain très heurté ; le médecin m’avait dit que leur accent et leur syntaxe amusaient beaucoup sur le continent. Entre eux, ils parlaient le turc, que j’entendais pour la première fois : de sidérantes enfilades de syllabes agglutinées, avec une suite de voyelles identiques qui rappelaient obscurément le magyar ; tous les mots sont différents mais les deux langues sont de lointaines cousines dans le groupe ouralo-altaïque. Selon mon cicérone de tout à l’heure, leur idiome s’était beaucoup éloigné de la langue vernaculaire de Constantinople, ou bien il était resté immuablement pris dans son vieux moule, comme les parlers des vieilles communautés françaises du Québec ou d’Acadie, ou d’une collectivité anglaise isolée depuis longtemps, et qui parlerait encore la langue de Chaucer.

Je ne savais quoi faire en partant ; on arrêta ma tentative de paiement d’un sourire, en renversant la tête en arrière, d’une manière énigmatique. Comme tout le reste, le geste de dénégation universel dans le Levant, était pour moi une nouveauté ; et une fois de plus, il y eut cette charmante inclinaison, la main sur le coeur.

Ainsi, c’était là les ultimes descendants des nomades victorieux venus des confins de la Chine ! Ils avaient conquis la plus grande partie de l’Asie, l’Afrique du Nord, jusqu’aux colonnes d’Hercule, asservi la moitié de la chrétienté, fait trembler les portes de Vienne ; victoires passées depuis longtemps, mais rappelées ici et là par un minaret qu’ils détenaient encore, comme une épée plantée en terre. Des maisons pourvues de balcons se regroupaient autour de la mosquée, avec de petits ateliers producteurs de loukoums et de cigarettes, tous entourés par les vestiges croulants d’une massive forteresse. Des treilles ou un auvent occasionnel ombrageaient les allées pavées. Des bidons d’essence peints en blanc étaient remplis de roses trémières et grimpantes ou d’oeillets, et les femmes qui s’activaient autour se cachaient la tête dans un sombre feredjé — un voile fixé sur le front, et refermé sur le le nez ; elles portaient un pantalon blanc fuselé, mise qui leur donnait l’air de quilles blanc et noir. Les enfants étaient des miniatures d’adultes semblablement vêtues et, leurs visages dévoilés exceptés, les fillettes auraient pu prétendre être la plus petite d’une série de poupées russes. Des feuilles de tabac pendaient à sécher au soleil comme des rangées de harengs. Les femmes juchaient des fagots de rameaux sur leur tête, nourrissaient la volaille, et revenaient de la berge en portant de pleines brassées de roseaux, et leurs faucilles. Des lapins aux oreilles tombantes se prélassaient ou sautillaient avec indolence dans les petits jardins, et grignotaient les feuilles des melons mûrissants. Des flottilles de canards croisaient parmi les filets et les canots, et des multitudes de grenouilles avaient fait descendre de leurs toits toutes les cigognes.

Hunyadi était l’auteur de la première muraille défensive, mais les remparts circulaires dataient d’après la prise de Belgrade par le prince Eugène, et la fuite des Turcs vers l’aval ; l’extrémité oriental de l’île donnait l’impression de devoir sombrer sous le poids de ses fortifications. Les voûtes des galeries de tirs et les formidables et humides magasins s’étaient effondrés. Des fissures courraient sur les remparts, de gros blocs de maçonnerie emplumés d’herbe s’étaient détachés, et les chèvres arrachaient les feuilles au milieu des ruines. Une sente conduisait, entre les poiriers et les mûriers, à un petit cimetière où s’inclinaient des stèles enturbannées, où l’on découvrait dans un coin la tombe d’un prince derviche de Bokhara qui avait fini ses jours ici après avoir vagabondé dans le monde, «pauvre comme Job», à la recherche du plus bel endroit terrestre, le plus à l’abri du mal et de l’infortune.

Il se faisait tard. Le soleil abandonna le minaret, puis la nouvelle lune, un peu moins filiforme que la nuit précédente, lui répondit dans le ciel turquoise, accompagnée d’un étoile qu’on aurait pu croire épinglée par un héraut ottoman. Aussi prompt, le buste du hodja apparut sur le balcon dominé par la flèche du minaret. Tendant le coup dans la brume, il leva les mains et l’invitation aiguë, traînante de l’izan flotta dans l’air, chaque verset oscillant et se dilatant comme des rides acoustiques provoquées par le jet intermittent de petits cailloux dans la mare atmosphérique. J’écoutais encore en retenant mon souffle que le message avait pris fin ; le hodja devait déjà être à mi-chemin de l’escalier obscur.

Entourés de pigeons, les hommes s’activaient sans se hâter, à la fontaine d’eau lustrale, près de la mosquée, et à la rangée de chaussons laissés dehors vinrent bientôt s’ajouter mes chaussures de gym. Une fois entrés, les Turcs se disposèrent en rang sur un grand tapis, les yeux baissés. Point de décoration, à part le mihrab, le mimbar et la calligraphie noire d’un verset coranique sur le mur. Les gestes de préparation s’effectuaient avec soin et mesure, à l’unisson, jusqu’au moment où, prenant de l’ampleur, la rangée d’adorateurs s’arqua comme une vague puis s’abattit, le front posé sur le tapis, la plante des pieds soudainement, candidement révélée ; se redressant, ils restèrent assis, les mains ouvertes sur les genoux, paumes tournées vers le ciel ; tous parfaitement silencieux. De temps en temps, le hodja assis devant eux murmurait «Allah Akbar !» d’une voix tranquille, et un autre long silence s’ensuivait. Dans cet espace dépouillé et feutré, les quatre syllabes isolées avaient quelques choses d’incroyablement digne et austère..1

Le vacarme des oiseaux et des coqs insulaires me réveilla juste à temps pour entendre l’appel du muezzin. Un frémissement agitait les feuilles de peupliers, et le lever du soleil projetait l’ombre de l’île loin en amont. La séduction de l’eau était irrésistible ; plongeant depuis un talus, je fus si surpris par la force du courant que je hâtais de remonter sur la rive après quelques brasses, de peur d’être emporté.

Dans le café, les vieillards avaient déjà repris leur place, et je me retrouvais bientôt à siroter une tasse minuscule en mangeant du fromage de chèvre blanc, enveloppé dans une crêpe de pain ; le vieux fumeur de hookah, tirant ses premières bulles à travers l’eau, émettait les signaux de fumée d’un Huron. Un craquement, une ombre et un souffle d’air nous passèrent au-dessus de la tête ; une cigogne quittait sa posture d’unijambiste sur le toit pour glisser dans les roseaux ; elle replia ses ailes l’une sur l’autre, avec leur bande noire sénatoriale, et rejoignit trois compagnons qui arpentaient le bord de l’eau, attentifs, sur leurs échasses écarlates ; rien ne différenciait plus les parents des jeunes, à présent. L’un des vieux fit le geste de voler puis, indiquant vaguement la direction du sud-est, il dit : « Afrik, Afrik ! » Elles n’allaient pas tarder à partir. Quand ? Dans une ou deux semaines ; pas beaucoup plus… Je les avais vu arriver le soir de mon passage en Hongrie, et voici que parade, nichée, ponte et éducation, tout était fini et qu’elles s’apprêtaient à repartir. »

Patrick Leigh Fermor, Dans la nuit et le vent, à pied de Londres à Constantinople (1933-1935), traduit de l’anglais par Guillaume Villeneuve, Éditions Nevicata, Bruxelles, 2015
https://editionsnevicata.be

Notes :
1Les mots arabes signifiant « Allah est grand » — criés sur le minaret un peu plus tôt et à présent murmurés à l’intérieur — s’étaient vus remplacés pendant un certain temps, en Turquie, par l’expression locale Allah büyük ; de même que le rôle du fez et du turban avait été usurpé par la casquette de toile, souvent portée à l’envers par les fidèles comme font les bougnats, de manière à pouvoir toucher le sol du front sans être gêné par la visière. Si l’on veut bien admettre qu’un autre que le hodja, sur Ada-Kaleh, savait lire, c’étaient toujours les vieux caractères arabes qui étaient en usage, et non le nouvel alphabet latin obligatoire en Turquie proprement dite. Je retrouvai par la suite la même méfiance à l’égard des nouveautés parmi les minorités turques égarées en Bulgarie et en Thrace grecque par les traités d’après-guerre. Note de l’auteur.

Danube-culture, mis à jour janvier 2021

Présence et témoignages d’un médecin français sur le Bas-Danube et en Dobroudja pendant la guerre de Crimée (1853-1856)

« Durant mon séjour à Rassova, je fis de bien fréquentes excursions sur les rives du Danube et dans les gorges voisines. Je gravis souvent les hauteurs pour contempler le magnifique spectacle qu’offre aux yeux le Danube, qui de ses mille bras étreint les plaines de la Valachie. J’aimais à voir, du haut des falaises turques, le grand fleuve autrichien, mécontent de sa facile proie, venir sans cesse user le sol bulgare sans pouvoir l’envahir. J’affectionnais surtout un point, du haut duquel on voit plusieurs vallées converger vers une vallée plus profonde, qui vient s’ouvrir sur le Danube devant Rassova. Au loin, semblable à une mer enveloppant d’innombrables îles, le fleuve se resserre subitement pour diriger sa course vers le point de la rive turque que protège la levée française. Que deviendront ou même que sont déjà devenus ces travaux ? Le fleuve les a peut-être détruit à cette heure, ou les détruira sans doute bientôt si une main conservatrice ne vient pas les protéger. Mais leurs traces resteront, comme pour attester aux populations futures de ces régions qu’il n’est pas impossible de résister aux empiètements du fleuve, et que la France a donné l’exemple et a eu l’initiative de cette grande oeuvre.

Vue du port antique de Kustendjé (Constanţa), des falaises et de la route française, dessin d’après Camille Allard

Nous habitâmes Rassova jusqu’au 25 novembre, et nous pûmes voir, à l’ombre du drapeau français, la ville ruinée se ranimer peu à peu. Les émigrés rentraient de toute part ; des maisons nouvelles s’élevaient partout, et Rassova, au moment de notre départ, était transformé. Plusieurs négociants étaient venus s’y établir ; des fournisseurs de l’armée avaient élevés de grands magasins, autour desquels se groupaient une foule d’arabas1 destinés à transporter à Kustendjé2 les approvisionnements de l’armée. Les bateaux à vapeur du Danube stationnent depuis cette époque devant Rassova, et tout promet à cette ville une certaine importance, si, comme on doit l’espérer, rien ne vient entraver l’impulsion donnée par la France.

Vue générale de Kustendjé (Constanţa), prise de la maison occupée par les membres de la mission, 1855, Camille Allard, Souvenirs d’Orient, la Bulgarie orientale, Adrien Le Clère et Cie, Libraires-Éditeurs et C. Dillet, Libraire-Éditeur, Paris, 1864

Mais le 25 novembre, la première neige commençait à tomber ; les steppes avaient pris un aspect bien triste. Les rives du fleuve et les lacs étaient gelés, et le dernier paquebot autrichien revenait de Galatz, trainant une longue chevelure de glaçons… »

Notes : 
Charriot couvert tirée par des bœufs, utilisée autrefois dans l’Empire ottoman
2 Constanţa

Sources :
ALLARD, Camille (docteur), Souvenirs d’Orient, La Dobroutcha, Charles Dourniol, Libraire-Éditeur, Paris, 1859 
ALLARD, Camille, Souvenirs d’Orient, la Bulgarie orientale, Adrien Le Clère et Cie, Libraires-Éditeurs et C. Dillet, Libraire-Éditeur, Paris, 1864
ALLARD, Camille, Entre mer Noire et Danube, Dobroudja 1855, collection Via Balkanika, introduction de Bernard Lory, Éditions Non Lieu, Paris, 2013

Sulina mon amour, meine Liebe, my love, Sulina, dragostea mea ! (Teofil Mihailescu)

Le sujet n’est pas fortuit : Sulina, notre petite tour de Babel roumaine, a un passé européen et un destin emblématique pour l’histoire de notre pays et pour le destin de l’architecture roumaine. J’ai décidé de vous parler de Sulina non seulement parce que personne ne parle plus de ce lieu sauf lorsqu’il se produit quelque chose d’inimaginable du style «un curé a mordu un chien», mais aussi parce que c’est tout simplement un lieu fascinant, une cité exemplaire pour illustrer la naissance, la vie et la mort de l’architecture, de l’urbanisme, de l’histoire.

Embouchure du bras de Sulina vers 1850. Comme on le voit sur la gravure, il existait déjà un phare construit par l’Empire ottoman en 1848

Le titre n’est pas fortuit non plus : Sulina a été entre 1856 et 1939 la ville de la Commission Européenne du Danube, une organisation internationale créée à Galaţi grâce au traité de paix qui a suivi la guerre de Crimée et qui a décidé de la neutralité de la mer Noire, la rétrocession à la Moldavie de trois judets [départements] du sud de la Bessarabie et la libre circulation de la navigation sur le Danube, sous la surveillance d’une commission internationale1. Elle a été en fait la première ville de Roumanie liée à ce qu’on peut appeler le concept européen et un lieu significatif décrit par l’écrivain Jean Bart dans son roman Europolis comme une scène de vie à mi-chemin entre le XIXe et le XXe siècles.

Sulina a été d’abord une enfant misérable du delta. Elle a grandi en toute liberté, aisément, intimement directement en lien avec la nature et à son environnement aussi longtemps qu’elle demeura un village de pêcheurs et une terre stable à l’endroit où le Danube faisait son entrée dans la mer. Elle a eu la chance de se trouver au bon endroit et au bon moment pour recevoir une éducation, acquérir la fortune et l’usage du monde, devenant une dame. Elle connut le succès et inspira confiance entre 1856 et 1939 quand elle devint la cité de la Commission Européenne du Danube.

Sulina, le grand quai du port en 1900 avec des cargos anglais en attente de chargement (de céréales), photo collection ICEM Tulcea

Le temps a passé et malheureusement la jeunesse de Sulina s’est enfuie avec lui. La deuxième guerre mondiale a bouleversé son destin. La société a changé,  le communisme est arrivé avec ses tanks venus de l’est en même temps que les vents rudes des hivers du delta. Des villes récentes, telles les cités industrielles de « l’homme nouveau », les villes-dortoirs… ont commencé à s’affirmer en se trouvant également au bon endroit et au bon moment.  Sulina s’est transformée en une vieille dame avec des valeurs qui ne correspondaient plus à celles de l’après-guerre. Les autorités du nouveau régime décidèrent de la « rééduquer » en détruisant ou en laissant à l’abandon son patrimoine architectural d’autrefois, en altérant ses structures sociales,  ses positions européennes et son avenir au profit d’un style de vie contemporain. Cette «rééducation» se concrétisa par la construction de nouveaux immeubles et l’implantation de chantiers et d’industries navals souvent liées à l’activité de la pêche.

Sulina en 1930, photo archives Commission Européenne du Danube

Les années sont passées sur Dame Sulina. Des signes de souffrance sont apparus sur son visage, son corps comme des cicatrices et des rides mais son âme  restait malgré tout jeune et vivante. Une lueur d’espoir a surgi dans ses yeux et son âme vers le crépuscule de son existence en 1989 lors des changements de société. Ces bouleversements sont brusquement apparus comme une chance et  exprimant l’espoir que Sulina puisse être enfin réhabilitée. Le changement des temps et des moeurs n’a pas engendré la concrétisation de ses espérances. De nouvelles déceptions ont commencé à ternir le moral de la ville tels l’apparition de nouveaux blocs, la destruction des identités architecturales et urbaines, le remplacement des bâtiments caractéristiques par d’autres réalisations étrangères, l’absence de véritable promotion de la petite cité portuaire, le manque d’une vision globale d’un développement durable, la pollution des voisinages. Le passé a ainsi mis cette bonne Dame Sulina, encore riche d’un potentiel touristique, de terrains et de maisons bon marché (une aubaine pour certains escrocs qui profitèrent de la naïveté des habitants), d’une interface pour les activités de pêche et de chasse dans le delta, dans une position extrêmement vulnérable, conséquence des souffrances accumulées au cours de l’histoire. Des vautours, des sociétés immobilières, des hommes d’affaires peu scrupuleux, des politiciens véreux se sont acharnés sur elle afin d’en tirer profit.… Ils l’ont harceler pour lui dérober tout ce qu’elle possédait (terrains, immeubles, position, statut…).

Festivités en 1932 devant le bâtiment de la LLoyds Agency, photo collection ICEM Tulcea

Sulina est aujourd’hui une dame misérable, à la fois roumaine dans le sang et européenne dans l’âme qui raconte sa vie et ses souvenirs, la gloire de sa jeunesse avec ses longues journées d’été brûlés de soleil, les interminables nuits d’hiver elles aussi brûlées non par le soleil mais par le vent d’est glacial, scrutant le monde à travers ses vieilles lunettes bulgares, dans un fauteuil français, avec un châle autour des épaules, assise sur un tabouret hongrois posé sur un tapis rose italien dans une vieille chambre au mobilier monténégrin d’une maison lipovène perdue parmi les fleurs et le ricin, buvant un café turc adouci d’un cube de sucre autrichien et d’une goutte de lait russe, dans une tasse de porcelaine grecque, avec une petite cuillère en argent arménienne et une soucoupe serbe, posées sur une table en bois peint allemande, couverte d’un napperon polonais blanc apprêté, à côté d’une carte postale albanaise, d’un bougeoir hébreu et d’un gobelet tatar en émail.

« L’Hôtel d’Administration » de la Commission Européenne du Danube construit en 1866, collection archives de la Commission Européenne du Danube

À Sulina, les habitants se sentent à l’écart et vraiment au bout du monde. D’une certaine façon c’est vrai : Sulina est à l’altitude la plus basse de Roumanie (1m 50 au dessus du niveau de la mer !). C’est le point le plus à l’Est du pays. Elle est reliée au reste du monde uniquement par des voies d’eau ou aériennes et soumise en théorie à un régime spécial de protection de la nature du fait de la création en 1993 de la réserve de Biosphère du Delta du Danube (A.R.B.B.).

Boutiques sur la rue Élisabeth avec en arrière-plan la mosquée (aujourd’hui démolie) et le phare, photo collection BAR, Bucarest

Beaucoup de visiteurs viennent à Sulina un peu par hasard, pour la plage et la mer, le camping, la pêche et pour le côté relativement sauvage et isolé des lieux. La plupart de ces touristes ne respecte ni la plage, ni la mer, ni la ville et son histoire, ni la nature du delta. Cela se voit aux tonnes de bouteilles de plastique, papiers, boîtes de conserve, poubelles jetées à chaque pas, en ville et au bord de la mer, dans les étangs et les canaux. On les trouve d’une année sur l’autre toujours en plus grand nombre. Peu d’habitants ont de la considération pour leur ville. Le fleuve est de plus en plus sale. Comment s’en étonner puisque c’est ici que se rassemblent pratiquement toutes les saletés de l’Europe emmenées par le Danube ? Le Delta a reçu le statut de réserve naturelle, mais bien trop tardivement tant pour la nature que pour Sulina elle-même.

Bien trop rares sont les habitants qui voient plus loin que la pointe de leur barque, que l’extrémité de leurs filets, de leurs lieux de pêche, que le braconnage quotidien, que les pêcheries et les promenades des pêcheurs amateurs. Bien trop rares sont ceux qui connaissent, comprennent, apprécient l’ambiance, l’histoire ou l’architecture de la ville, ceux qui en perçoivent la poésie et ne laissent pas l’atmosphère, l’histoire et l’architecture de Sulina mourir d’inanition. La ville n’est plus animée par un souffle communautaire vivant, irriguée par l’estime du passé mais seulement par une somme d’intérêts financiers, de petites ou de grandes affaires et/ou d’escroqueries.

Bien trop rares sont les visiteurs qui viennent à Sulina pour son atmosphère désuète, pour son histoire ou son architecture, à la recherche de l’âme de la ville. Ceux-là photographient des vieilles maisons ou des villas kitsch, cherchant à  retrouver quelque chose de l’authenticité du lieu mais de nombreux habitants les accusent de prendre des clichés pour leur voler leurs maisons. Ils cherchent à s’imprégner de l’esprit de la ville. Les habitants en regard de leur propre pauvreté, pensent qu’il s’agît d’une étrange perte de temps. Et c’est justement l’âme de Sulina qui tombe maintenant dans l’oubli. De ce point de vue aussi Sulina est moribonde. Ma démarche se veut comme un signal d’alarme afin que son architecture historique puisse être sauvée, que puissent préservés l’esprit du lieu et le sentiment d’appartenance à une communauté, afin que  ne meure avant même de se développer le développement durable, que ne meure la nature à l’endroit même où se trouve sur la mer Noire le seuil d’entrée en Roumanie et dans l’Union Européenne.

Pourquoi Sulina est-elle aussi intéressante ?

Jean Bart (alias Eugeniu P. Botez, 1877-1933), officier de marine, capitaine du port de Sulina et écrivain

Sulina c’est l’Europolis de l’écrivain Jean Bart (pseudonyme littéraire de l’officier de marine Eugène Botez, 1847-1933, choisi d’après le célèbre corsaire français), roman d’un amour double, d’une ville et d’une femme, oeuvre qui, au delà de l’histoire de « l’émigré américain » Nicolas Marulis, de l’officier Neagu et de la sirène noire Evantia, symbolise la cohabitation des Lipovènes, Roumains, Grecs, Polonais, Arméniens, Turcs, Tatars, Italiens, Anglais, Russes, Austro-hongrois, Albanais, Juifs, Bulgares, Allemands, Serbes, Monténégrins, et de la coexistence pacifique des mondes, orthodoxes, catholiques ou du protestantisme avec le judaïsme et l’islam.

L’ancienne maison de l’écrivain Jean Bart, photo © Danube-culture, droits réservés

Sulina a un tissu urbain original et unique en son genre : elle se découpe symboliquement sous la forme d’un quadrilatère avec un grand côté de 5, 5 km de longueur et un petit côté de seulement 500 m de largeur dont les six rues, parallèles au Danube, sont numérotées, à l’image de New York, de I à IV.

Ses caractéristiques sont intéressantes : c’est la première ville de Roumanie où l’on peut parler de concept d’Europe Unie, c’est la ville la plus à l’est de la Roumanie et de l’Union Européenne. On trouve ici le dernier poteau électrique, le dernier poteau téléphonique, l’ultime robinet d’eau potable, le dernier téléphone fixe, le dernier phare, les dernières pistes avec des barques comme ailleurs les voitures, devant la porte des maisons et l’ultime plage de sable fin à l’est du pays et de l’Union Européenne. C’est la première localité que rencontre les marins qui entrent en Roumanie et en UE et la dernière avant qu’ils ne reprennent la mer.

L’église orthodoxe roumaine Saint Nicolas, autrefois la cathédrale de Sulina et à droite l’église orthodoxe roumaine, photo © Danube-culture, droits réservés

Cette petite ville isolée, remarquable pour son patrimoine architectural, témoignage vivant de l’histoire des deux derniers siècles possède cinq églises ! Presque toutes sont consacrées à Saint-Nicolas, protecteur des marins : l’église roumaine orthodoxe Saint-Nicolas, lieu où différentes ethnies se rassemblaient pour prier et se recueillir, a été construite en 1866, à côté d’une vieille église en bois détruite ultérieurement mais restée dans les mémoires grâce à l’érection d’une croix votive placée sur le maître autel, l’église grecque Saint-Nicolas, bâtie en 1868 avec son unique et authentique ambiance, survivante oubliée, mourant peu à peu chaque jour du manque d’intérêt pour sa restauration et de nouveaux projets, l’église orthodoxe de rite ancien Saint-Pierre-et-Paul, paroisse de la communauté russo-lipovenes, construite entre 1991 et 1995 à côté d’une vieille église dont il ne reste reste que la Sainte table, l’église romano-catholique Saint-Nicolas, érigée grâce au financement de la communauté italienne de Sulina, sanctifiée en 1863, marquant sa présence discrète dans le paysage urbain environnant avec sa sobriété architecturale et son clocher à l’aspect particulier, enfin l’église Saint-Alexandre et Saint-Nicolas, actuellement cathédrale orthodoxe de Sulina et du delta. Bâtie grâce à la volonté du prêtre V. Gheorghiu, sa première pierre a été posée en 1910 en présence du roi Carol Ier et de la famille royale. C’est un extraordinaire et valeureux exemple emblématique d’architecture autochtone digne de n’importe qu’elle grande ville européenne.

L’ancien phare de la rive gauche, photo archives de la Commission Européenne du Danube

3 phares ont été construits à Sulina :
– le vieux phare, construit en 1869 au temps de la Commission Européenne du Danube [en fait érigé en 1848 à la demande de l’Empire ottoman]. Bâti à l’endroit où, au moment de sa construction, le Danube se jetait dans la mer Noire, il se trouve désormais en pleine ville, à une grande distance de l’embouchure actuelle du fleuve. Il a été transformé en musée et est provisoirement fermé en raison de sa réfection.
– le phare d’observation (rive gauche du bras de Sulina), également bâti au temps de la Commission Européenne du Danube, aujourd’hui abandonné et dont il émane une présence fantomatique dans le paysage du delta. Ce phare apparaît dans la série télévisée « Toate pînzele sus » (« Toutes voiles dehors ») de Mircea Mureșan, réalisée d’après le roman éponyme de Radu Tudoran (1910-1982). Une longue digue en pierre, à l’allure poétique, où sont inscrits les noms de tous ceux qui participèrent aux travaux de sa construction  le relie à Sulina.
-le nouveau phare, le plus à l’est de l’Europe et de la Roumanie. Sa construction impressionnante date des années 1970. Le phare domine la mer d’une hauteur de 57 m de hauteur et sa lumière est visible à plus de 50 km à la ronde.

Le château d’eau et l’usine électrique, sources archives de la Commission Européenne du Danube

Sulina possède aussi son propre château d’eau, une construction qui, à première vue, peut paraître sans grand intérêt mais dont l’origine est due à un fait singulier. Son architecture et son histoire sont typiquement hollandaise ! Ce réservoir ainsi que le réseau de distribution d’eau de la ville ont été offert par la Reine des Pays-Bas qui, faisant escale à Sulina et demandant quelque chose à boire, se vit offrir un verre d’eau du Danube. Elle fut stupéfaite qu’un port de cette importance et avec une telle densité d’activité n’ait pas de réseau d’eau potable filtrée.

Photo © Danube-culture, droits réservés

Sulina a une architecture extrêmement sensible de maisons toutes simples, qu’elles appartiennent à la communauté lipovène (en torchis, blanchies à la chaux, recouvertes de roseaux et décorées d’ornements de bois) ou des répliques architecturales d’époques influencées autant par l’orient que l’occident.

Le cimetière marin se trouve à l’extérieur de la ville, en direction de la plage.  C’est un lieu fascinant, coloré, émouvant, symbolisant un repos éternel pour les Chrétiens, les Juifs ou les Musulmans, du simple porteur, pêcheur, marin ou ouvrier du port jusqu’à l’ingénieur, officier, capitaine de navire, consul ou figure marquante de l’essor de la ville tel William Simpson, qui fut durant 13 années le Directeur de la construction de la Commission Européenne du Danube, franc-maçon, chevalier de l’Ordre de Malte ou la Princesse Ecaterina Moruzi (1757-1835), nièce de Ioan Sturza, née a Istamboul et décédée à Sulina.

Cimetière de Sulina, photo © Danube-culture, droits réservés

Le  littoral  de Sulina est très particulier ; vaste, donnant une sensation de fin du monde, avec un sable fin et dont les vagues de la mer Noire flirtent avec les eaux douces du Danube. Terminus du bord de la mer la ville est aussi le lieu d’où partent et se terminent les circuits touristiques vers les magnifiques paysages du delta du Danube (Lac Rosu, Rosule, Porcu, Raducu, Lumina et Puiu, la forêt de Caraorman, la forêt primaire de Letea, de Gârla Împutita…).

Plage du littoral de la mer Noire à proximité de l’endroit où le Danube (bras de Sulina) rejoint la mer Noire, photo © Danube-culture, droits réservés

Je suis « Ardelean » mais Sulina m’appartient aussi parce que je suis roumain, architecte, pêcheur, photographe, peintre et passionné de l’âme de cette ville. Voyageant dans le temps et dans l’espace, là-bas où le vieux Danube noie ses flots et son nom dans la mer ainsi que l’écrit avec nostalgie Jean Bart dans l’introduction de son roman Europolis, j’ai eu la sensation physique d’aller au bout du monde pour découvrir paradoxalement et de façon métaphorique que j’étais en fait arrivé en son centre. Cette sensation a été rapidement suivie par une autre sensation bien plus triste : celle que ma quête m’avait emmenée dans un lieu qui mourrait à chaque instant un peu plus et dont l’âme, jour après jour, se détachait de son corps. Je vous ai parlé de ces trésors… Voilà un autre visage de cette ville, cette fois en position de victime : la découverte, heureuse à priori de Sulina, est assombrie par une réalité récente qui bouscule l’histoire et l’esprit des lieux. Découverte également altérée par l’agressivité d’une architecture contemporaine majoritairement kitsch, laide et de mauvaise qualité. Découverte encore altérée par la dilution dans la nature du delta de son architecture ancienne et abandonnée, découverte encore assombrie par une sensation de pauvreté et la grande résignation de ses habitants.

En résumé c’est triste Sulina n’est-ce pas ? Et tellement ressemblant au destin de la Roumanie. Les Seigneurs et les nobles Dames s’en vont comme Sulina… Que fait-on de la parabole de Sulina ? Que fait-on de la Roumanie ? On la laisse mourir peu à peu chaque jour avec toutes ses merveilleuses valeurs.

Teofil Mihailescu, architecte, photographe, écrivain, peintre, vidéaste, journaliste est né à Brasov en 1973. Après un doctorat à l’Université Ion Mincu d’architecture et d’urbanisme de Bucarest, un Master de l’École nationale d’études politiques et administratives de Bucarest il fonde et dirige le bureau d’architecture Teofil Mihailescu. Teofil Mihailescu est membre fondateur de l’Ordre roumain des architectes et a effectué de nombreux séjours à l’étranger (stages d’architecte au Getty Museum de Los Angeles, au Politecnico di Milano, à l’Université de Gênes ou au Royal Institute of Technology de Stockholm…) . Son expérience professionnelle et son approche personnelle non conventionnelle de l’architecture lui permettent de pratiquer les arts visuels et la photographie et de les utiliser comme moyen d’exploration anthropologique du monde.

Cet article de T. Mihailescu date de 2009, a été auparavant publié sur le site dobrogea.net et révisé par nos soins.

Sur les quais de Sulina un soir d’hiver, photo © Danube-culture, droits réservés

« Il n’est jamais question du Danube à Bucarest » (Paul Morand)

« Lorsqu’on se trouve au champ d’aviation de Banasea, on aperçoit sous leurs hangars de ciment les appareils des deux grandes lignes qui relient Bucarest au reste de l’Europe : Air France vers Paris et Lot, compagnie polonaise, vers la Méditerranée ou la Baltique. Les voies ferrées s’étaient écartées de ce tracé historique mais le réseau aérien y est revenu et Bucarest a maintenant repris la place qu’il occupa au cours des siècles, à la croisée des chemins ouest-est, de Vienne à Constantinople, et nord-sud, de Stockholm et de Varsovie vers Athènes.

Bucarest aurait du s’appuyer carrément au Danube, ou du moins être relié à ce roi des fleuves par quelque autostrade ou quelque canal droit comme le bassin de Versailles et long de cinq lieues. Mais ses princes redoutaient pour lui une situation de ville frontière et les périls auxquels, par exemple, est exposé Belgrade (dont le moindre n’est pas la fonte des neiges qui dilate les rives de près d’un kilomètre) ; ils ne pensaient qu’à mettre entre le Turc et eux le plus d’espace possible. Du Danube, la capitale ne connaît qu’un maigre affluent, la Dombovitza, elle-même tributaire de l’Arges ; une ceinture de lacs et de marécages rappelle seule le voisinage de la grandiose coulée.

Il n’est jamais question du Danube à Bucarest ; personne n’y fait allusion, sauf pour célébrer dans quelque chanson tzigane « le chemin sans poussière », sauf pour dire parfois d’un homme en fureur qu’il   « devient Danube » :

Car je suis le Danube immense.
Malheur à vous si je commence…

 Personne n’en parle, sauf quelques négociants en grains et quelques chasseurs de canards ; on le laisse seul, ce père des loutres, poursuivre, au sortir des Portes-de-Fer, sa route autoritaire vers le delta et les ports à blé, et si la nuit, aux Halles, le noctambule attardé ne voyait pas débarquer des paniers d’osier pleins de carpes géantes, de tanches limoneuses, de sterlets squameux1 à museau de lévrier, de moruns2 à caviar pareils à des cadavres humains égorgés dans les lacis de lie de Valkow3, il ignorerait toujours la proximité de la plus noble et de la plus vitale des artères d’Europe.

Je n’oublierai jamais ma première rencontre avec elle. J’arrivais de Constantinople par la voie du ciel après avoir été fort secoué par des poches d’air au-dessus des montagnes de Bulgarie ; le soleil déclinait ; je cherchais l’eau, les yeux fatigués de l’aridité balkanique ; soudain, j’aperçus au loin un si intense foyer de lumière, un embrasement si total de l’horizon que j’en fus aveuglé : le Danube, pareil à l’arbre de vie motif central des tapis roumains, coulait sous nos roues immobiles avec une telle amplitude, gonflant les hernies énormes de ses lacs, submergeant les prairies, changeant de lit, ménageant au centre de ses lagunes dormantes des îles à saules pour les inonder aussitôt et en rebâtir d’autres avec les pierres roulées, se frayant, comme Hercule, un passage à coup de chênes arrachés qu’il maniait par les racines, cachant dans ses roseaux à panaches des flamants et des cygnes sauvages, exondant4 ses bancs noyés bordés de jonc, que nous mîmes plus d’un quart d’heure pour retrouver la terre ferme et ces collines, bastion naturel de la capitale, où tant de fois se joua sa destinée et qu’on nomme, à l’indienne, le lieu de la guerre.

Une fois forcée cette redoute avancée, Bucarest est à moi. Il ne s’annonce par aucune usine, par aucune banlieue ; la verdure ne s’interrompt point et l’avion décrit déjà son orbe au-dessus du centre, qu’on s’en croit encore éloigné. Presque aussi étendu que Paris, bien que trois fois moins peuplé, il se loge dans une grande vallée qui plie sous son poids pour se relever aussitôt après et que dominent trois monticules isolés, Dealul Spirei, l’Arsenal et Cotroceni. Au-delà commence la plaine soudée à celle de Moldavie et, par la Bessarabie, aux steppes infinies de la Russie du Sud.

Mais la croissance roumaine ne s’est pas faite dans le sens nord-est, pente naturelle des invasions barbares ; son lieu de prédilection fut le Danube et et les affluents qui y descendent, l’Arges, l’Olt, le Jiu5, venant des montagnes déchiquetées, des massifs poilus de sapins transylvains ; ces massifs-là sont les vertèbres caudales des Carpates qui, ayant quitté le Danube près de Vienne, le retrouvent ici après avoir dessiné un S immense à travers l’Europe orientale. Là se cache le berceau héroïque de ce peuple qui dut attendre près de deux mille ans le droit de vivre. Là se trouvent les petites cités fortifiées, Campulung, Curtea de Arges, Tergovistea, qui préfigurèrent Bucarest et furent chacune à son tour capitale, jusqu’au jour où le pays trouva son équilibre et où Bucarest s’affermit au centre de l’amphithéâtre valaque protégé par le grand arc carpatique, courbé comme le dos d’un portefaix turc, et appuyé à sa base sur le fleuve nourricier par où était descendu un jour l’empereur Trajan, père des Roumains. »

Paul Morand, Bucarest, entre Danube et Carpathes, Éditions Plon, Paris, 1935

Notes :
1 Le Hudo Huso, ou esturgeon de la mer Noire
2 L’Acipenser Ruthenus ou esturgeon du Danube
3 Vilkove (Вилкове en ukrainien,Vâlcov en roumain), petit ville ukrainienne sur le bras de Chilia (rive gauche), surnommée parfois la Venise du delta.
4 émergeant
5 L’Arges (350 km), affluent de la rive gauche du Danube tout comme l’Olt (700 km) et le Jiu (portait dans l’Antiquité les noms d’Argessos, Ardeiscus ou Ordessus. Cette rivière prend sa source dans les Monts Făgăraş. L’Olt (700 km) (Alutus ou Aluta à l’époque romaine) nait dans les Monts Hǎşmaş (Carpates), Le Jiu (331 km) se jette dans le Danube en aval de l’île de Copaniţa.

La triste rançon du progrès ou « Quelques réflexions à la table d’un café, entre le Kazan et les Portes de Fer » par Patrick Leigh Fermor.

« Le progrès a aujourd’hui immergé l’ensemble de ce paysage. Un voyageur assis à ma vieille table sur l’embarcadère d’Orşova serait obligé de l’envisager à travers un gros disque de verre monté sur charnière de cuivre ; ce dernier encadrerait une perspective de boue et de vase. Le spectateur serait en effet chaussé de plomb, coiffé d’un casque de scaphandrier et relié par cent pieds de tubes à oxygène à un bateau ancré dix-huit brasses plus haut. Parcourant un ou deux milles vers l’aval, il se traînerait péniblement jusqu’à l’île détrempée, au milieu des maisons turques noyées ; vers l’amont il trébucherait entre les herbes et les éboulis jonchant la route du comte Széchenyi pour discerner de l’autre côté du gouffre obscur les vestiges de Trajan ; et tout autour, au-dessus et en-dessous, l’abîme sombre baillerait, les rapides où se précipitaient naguère les courants, où les cataractes frémissaient d’une rive à l’autre, où les échos zigzaguaient le long des vertigineuses crevasses, étant engloutis dans le silence du déluge. Alors, peut-être, un rayon hésitant dévoilerait l’épave éventrée d’un village ; puis un autre, et encore un autre, tous avalés par la boue. Il pourrait s’épuiser à arpenter bien des jours ces lugubres parages, car la Roumanie et la Yougoslavie ont bâti l’un des plus gros barrages de béton et l’une des plus grosses usines hydroélectriques du monde entier, en travers des Portes de Fer. Cent trente milles du Danube se sont transformés en une vaste mare, qui a gonflé et totalement défiguré le cours du fleuve. Elle a supprimé les canyons, changé les escarpements vertigineux en douces collines, gravi la belle vallée de la Cerna presque jusqu’aux Bains d’Hercule. Des milliers d’habitants, à Orşova et dans les hameaux du bord de l’eau, ont du être déracinés et transplantés ailleurs. Les insulaires d’Ada Kaleh ont été déplacés sur une autre île en aval, et leur vieille terre a disparu sous la surface comme si elle n’avait jamais existé. Espérons que l’énergie engendrée par le barrage a répandu le bien-être sur l’une et l’autre rive, en éclairant plus brillamment que jamais les villes roumaines et yougoslaves, car, sauf du point de vue économique, les dommages causés sont irréparables. Peut-être, avec le temps et l’amnésie, les gens oublieront-ils l’étendue de leur perte.

D’autres ont fait mal, ou pis ; mais il est patent qu’on n’a jamais vu nulle part aussi complète destruction des souvenirs historiques, de la beauté naturelle et de la vie sauvage. Mes pensées vont à mon ami d’Autriche, cet érudit qui songeait aux milliers de milles encore libres que les poissons pouvaient parcourir depuis la Krim Tartarie jusqu’à la Forêt-Noire, dans les deux sens ; en quels termes, en 1934, avait-il déploré le barrage hydroélectrique prévu à Persenbeug, en Haute-Autriche : « Tout va disparaître ! Ils feront du fleuve le plus capricieux d’Europe un égout municipal. Tous ces poissons de l’Orient ! Ils ne reviendront jamais. Jamais, jamais, jamais ! »

Ce nouveau lac informe a supprimé tout danger pour la navigation, et le scaphandrier ne trouverait que l’orbite vide de la mosquée : on l’a déplacée pierre par pierre pour la reconstruire sur le nouveau site des Turcs, et je crois qu’on a soumis l’église principale au même traitement. Ces louables efforts pour se faire pardonner une gigantesque spoliation ont ravi à ces eaux hantées leur dernier vestige de mystère. Aucun risque qu’un voyageur imaginatif ou trop romantique croit entendre l’appel à la prière sorti des profondeurs ; il ne connaîtra pas les illusoires vibrations des cloches noyées comme à Ys, autour de la cathédrale engloutie : ou bien dans la légendaire ville de Kitège, près de la moyenne Volga, non loin de Nijni-Novgorod. Poètes et conteurs disent qu’elle disparu dans la terre lors de l’invasion de Batu Khan. Par la suite, elle fut avalé par un lac et certains élus peuvent parfois percevoir le chant des cloches. Mais pas ici : mythes, voix perdues, histoire et ouï-dire ont tous été vaincus, en ne laissant qu’une vallée d’ombres. On a suivi à la lettre le conseil goethéen : « Bewahre Dich von Raüber und Ritter und Gespentergeschichten », et tout s’est enfui.

Patrick Leigh Fermor,  « La rançon du progrès ou « Quelques réflexions à la table d’un café, entre le Kazan et les Portes de Fer », in Dans la nuit et le vent, À pied de Londres à Constantinople (1933-1935), remarquablement traduit de l’anglais par Guillaume Villeneuve, Éditions Nevicata, Bruxelles, 2016

https://editionsnevicata.be

Actualisé le 8 juin 2017

 

 

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