Sulina l’oubliée

 « La bouche Soulineh [Sulina] est la plus fréquentée de celles du Danube, puisqu’elle est la plus profonde. On y parvient après avoir pris connaissance de l’ile Fidonisi [Île aux Serpents] si c’est le jour, ou de son phare, d’où on fait l’O. 1/4 S. O. ; on découvre les monts Bechetépéh, puis la tour du phare Soulineh, sur laquelle on gouverne jusqu’à découvrir les bouées ; il est rare qu’on n’ y rencontre pas le pilote. Dans tous les cas, on tient le milieu du fleuve, avec assurance d’y trouver 2″ 70 à 3″ d’eau.
Après avoir franchi la barre, le fond augmente jusqu’à 20″. On annonce que cette bouche a diminué son eau assez considérablement depuis quelques années et qu’une barre se formerait, qui bientôt en interdirait l’accès ; cependant comme le gouvernement russe y a ordonné de grands travaux de curage, il est probable que ces difficultés seront facilement vaincues et que sa navigation n’en sera pas obstruée.
Le feu de Fidonisi n’est entretenu que pour signaler cet îlot dangereux, qu’il faut tenir à bonne distance, et comme point de départ ; son immense portée est d’un très-grand avantage et permet toujours de se mettre en position, pour gagner la bouche Soulineh ou dépasser son parallèle pour aller à Odessa et les ports du Nord.
Le phare de la bouche Soulineh est également d’une grande utilité ; mais il serait imprudent de fréquenter cette entrée sans un pilote ; attendu les changements et les mouvements des sables qui y sont fréquents d’une année à l’autre. La bouche Kilia a plusieurs balises sur la rive gauche en entrant, pour en marquer la passe quand on les relève au N.74°O. ; le banc sur le côté opposé est marqué par des bouées : mais elle manque de profondeur pour les grands navires…. »

« Navigation particulière des ports. », ATLAS GÉNÉRA DES PHARES ET FANAUX à l’usage des Navigateurs, PAR M. COULIER, CHEVALIER DE L’ORDRE ROYAL DE LA LÉGION D’HONNEUR, PUBLIÉ SOUS LES AUSPICES DE S.A.R.Mgr LE PRINCE DE JOINVILLE, RUSSIE (Mer Noire), PARIS, CHEZ L’AUTEUR, RUE DU BAC, 67, SAINT-PÉTERSBOURG, CHEZ J. ISSAKOFF, GOSTINOI-DVOR, 22., 1847

La bouche du bras de Sulina, gravure de S. Read, vers 1850

Le nom de Selinas ou Solina, à l’entrée du bras du fleuve du même nom est mentionné dans le long poème épique « L’Alexiade » d’Anna Comnène, princesse et historienne byzantine (1083-1153). Dans le second Empire Bulgare (XIIIe siècle), le village est un petit port fréquenté par des marins et des commerçants génois. Elle appartient ensuite au Despotat de Dobrodgée, placé sous la protection de la Valachie en 1359 puis se retrouve ottomane et à nouveau valaque en 1390 pour quelques décennies jusqu’en 1421, année où elle redevient possession de la principauté de Moldavie. Un document de juillet 1469 mentionne que « la flotte de la Grande Porte était à Soline », avant l’attaque de Chilia et de Cetatea Alba. Conquise par les Ottomans en 1484 elle prend le nom le nom de « Selimya » et restera ottomane jusqu’au Traité d’Andrinople en 1829 où elle se retrouve annexé malgré elle à l’Empire russe.
Le traité austro-russe conclu à Saint-Pétersbourg en 1840, est le premier document de droit international qui désigne Sulina comme un port fluvial et maritime. Cette convention jette les bases de la libre navigation sur le Danube. Sulina redeviendra une dernière fois ottomane après la Guerre de Crimée et le Traité de Paris de 1856.
Le nombre de navires anglais qui entrent dans le Danube par le bras de Sulina passe de 7 en 1843 à 128 en 1849 préludant à l’intensification du trafic qui transitera par ce bras après les aménagements conséquents de la Commission Européenne du Danube quelques années plus tard. La population de Sulina se montait alors à environ 1000/1200 habitants qui vivaient pour la la plupart de la pêche, de différents trafics et profitaient également des nombreux naufrages de bateaux en les pillant à proximité de cette partie de la côte de la mer Noire.


Le Traité de Paris de 1856 permet la création la Commission européenne du Danube (C.E.D.). Cette commission est composée de représentants de Grande-Bretagne, de France, d’Autriche, d’Allemagne (la Prusse à la création de la C.E.D.), d’Italie (Sardaigne), de Russie et de Turquie. Sulina obtient alors le statut de port franc. C’est à cette époque que se développe en parallèle d’une expansion économique due à l’aménagement du bras de Sulina, à l’installation de la C.E.D. sur le Bas-Danube (siège à Galaţi) à la construction d’infrastructures et à la présence d’une partie de son personnel international à Sulina, le concept d’Europe unie qui se manifeste par un esprit de tolérance et de coexistence multiethnique.

Le Carolus Primus » (Carol Ier), yacht d’inspection de la Commission Européenne du Danube

Selon un recensement de la fin du XIXe siècle, la population de Sulina se monte à 4889 habitants : 2056 Grecs, 803 Roumains, 546 Russes, 444 Arméniens, 268 Turcs, 211 Austro-Hongrois, 173 Juifs, 117 Albanais, 49 Allemands, 45 Italiens, 35 Bulgares, 24 Anglais, 22 Tartares, 22 Monténégrins, 21 Serbes, 17 Polonais, 11 Français, 7 Lipovènes, 6 Danois, 5 Gagaouzes, 4 Indiens et 3 Égyptiens. Ont été également recensés sur la ville 1200 maisons, 154 magasins, 3 moulins, 70 petites entreprises, une usine et un château d’eau pour la distribution d’eau dans la ville dont la construction a été financée par la reine des Pays-Bas venue elle-même en visite dans le delta, une centrale électrique, une ligne téléphonique de Tulcea à Galaţi, une route moderne sur une longueur de 5 miles, deux hôpitaux et un théâtre de 300 places. Le nombre d’habitants variera entre les deux guerres de 7.000 à 15.000, variation liée aux productions annuelles de céréales qui étaient stockées au port de Sulina puis chargés sur des cargos pour l’exportation, en majorité en Angleterre. Ces activités commerciales engendre l’arrivée d’une main d’oeuvre hétérogène de toute l’Europe y compris de Malte. Le système éducatif éducatif y est représenté par 2 écoles grecques, 2 roumaines, une école allemande, une école juive, plusieurs autres écoles confessionnelles, un gymnase et une école professionnelle pour les filles ainsi qu’une école navale britannique. Les institutions religieuses sont au nombre de 10 : 4 églises orthodoxes (dont 2 roumaines, une russe et une arménienne), un temple juif, une église anglicane, une église catholique, une église protestante et 2 mosquées. 9 bureaux ou représentations consulaires ont été ouverts : le consulat autrichien, les vice-consulats anglais, allemand, italien, danois, néerlandais, grec, russe et turc. La Belgique disposait d’une agence consulaire. Les représentants consulaires fondèrent un club diplomatique.

Entrée du Danube à Sulina au début du XXe siècle

    D’importantes compagnies européennes de navigation y ont des bureaux : la Lloyd Austria Society (Autriche), Deutsche Levante Linie (Allemagne), la Compagnie grecque Égée, la Johnston Line (Angleterre), la compagnie Florio et Rubatino (Italie), la Westcott Line (Belgique), Les Messageries Maritimes (France), le Service Maritime Roumain… Les documents officiels sont rédigés en français et en anglais, la langue habituelle de communication étant le grec. Une imprimerie publie au fil du temps des journaux en différentes langues comme la « Gazeta Sulinei », le « Curierul Sulinei », le « Delta Sulinei » et les « Analele Sulinei »…   Mais les activités déclinent avec la conflit de la Première Guerre Mondiale. Le commerce reprend par la suite mais pour peu de temps.

Sulina dans les années trente

Sulina perd son statut de port franc en 1939 et la C.E.D., vue d’un mauvais oeil par le régime nazi, est sabordée par le régime nazi au début de la Seconde Guerre mondiale et avec elle ses représentants consulaires. Devenue un objectif stratégique, la ville est bombardée par les Alliés le 25 août 1944. Ces bombardements détruisent plus de 60 % des bâtiments existant. Le régime roumain d’après guerre, placé sous influence soviétique, tentera d’effacer les souvenirs de la longue présence (83 ans) de la Commission Européenne du Danube à Sulina.
   Le recensement de 2002 établissait le nombre d’habitants à à 4628 soit un déclin de 20% de la population au cours des 12 dernières années, déclin du au marasme de la vie socio-économique de l’ancien port-franc malgré une fréquentation touristique en hausse. Le dernier recensement (2021) confirme une baisse importante de la population qui s’établit désormais à 3118 habitants.

Sources :
www.sulina.ro
voci autentico româneşti
https://www.voci.ro/
https://mistereledunarii.wordpress.com

Danube-culture, © droits réservés, mis à jour mars 2026

Sulina et le Danube gelé, hiver 1929

Galaţi et la francophonie

   Vers le milieu du XIXe siècle Saint-Marc Girardin (1801-1873), littérateur et homme politique français, professeur d’histoire puis de littérature à la Sorbonne, notait dans ses Souvenirs de voyages et études (Paris, Amiot, 1852-1853) que de tous les pays que traverse le Danube, la Valachie et la Moldavie sont les plus intéressées à la prospérité du fleuve. Sous le régime du monopole turc, c’est en vain que ces principautés étaient fécondes ; cette fécondité ne leur profitait pas, leurs céréales étant destinées à approvisionner Constantinople. La Porte fixait les prix, et les bateaux turcs venaient les charger à Ismaïl, à Galatz et à Brailof. Or, la paix d’Adrianople1 en 1829 a accordé aux deux Principautés Roumaines la liberté du commerce, et cette liberté avait besoin de la navigation du Danube, car les Principautés étaient liées en haut avec l’Europe centrale et en bas avec la mer Noire et la Méditerranée.

Galaţi, sa falaise et son port vers 1824 depuis la rive droite du fleuve, pendant la domination ottomane, , dessin de Jacob Alt (1789-1872) document Danube-culture

   Deux villes importantes, notait l’auteur, Brǎila en Valachie et Galaţi en Moldavie « personnifient pour ainsi dire les intérêts et les espérances des Principautés à l’égard du Danube… Si le Danube devient la grande route entre l’Orient et l’Occident…, Bucarest, Brailof, Galatz, Iassy même deviendront, pour ainsi dire, les auberges de la civilisation dans sa nouvelle route vers l’Orient. Les marchandises, sur leur chemin, répandent la richesse, mais les voyageurs répandent les idées… Pour Galatz, pour Brailof, les ballots de marchandise qui viendront du Haut Danube sont la richesse, les voyageurs sont la civilisation, c’est plus encore, c’est l’attention de l’Europe ».

Le port de Galaţi dans les années 1900, document de la collection de la Bibliothèque départementale V. A. Urechia du Judets de Galaţi, droits réservés

   Quant aux débuts de la francophonie en Roumanie, il faut remonter au XVIIIe siècle pour voir l’introduction du français comme discipline obligatoire pour les enfants de l’aristocratie et constater la présence de secrétaires français auprès des princes de Moldavie et de Valachie, ainsi que l’apparition des premières colonies françaises dans les deux capitales. Un premier consulat français fut établi à Bucarest en 1795. Cependant, c’est au XIXe siècle que les voyageurs roumains en France y ramènent les valeurs libérales de la révolution française et les lumières de la culture française en général.

L’ancien Hôtel administratif de la Commission Européenne du Danube à Galaţi, aujourd’hui le bâtiment abrite la Bibliothèque départementale V. A. Urechia, collection Bibliothèque départementale V. A. Urechia, droits réservés

   À Galaţi, la création des premières écoles privées où l’on apprenait le français date dès les premières décennies du XIXe siècle. Le premier établissement, fondé en 1833, était celui de J. Sachetti qui accueillait 25 élèves pour leur enseigner le français, le roumain, le grec et l’allemand. Notons qu’il disposait aussi d’une bibliothèque de 500 livres.
    Par la suite, l’intérêt pour l’apprentissage de cette langue prestigieuse cultivée dans la plupart des grands centres européens  allait s’accroître, ce dont témoigne le nombre bien important d’écoles destinées à son étude.
   En 1842, une « école pour l’éducation des jeunes filles » avait deux « professeures » chargées d’enseigner aux élèves l’ouvrage manuel féminin et le « dialecte français ».
   En 1845, le prince moldave Mihail Sturdza (1794-1884) visite la ville de Galaţi2 et décide la création d’une « école publique » où l’on étudiera aussi le français.
   Une pension nommée « École pour nos enfants », où l’enseignement était donné en roumain, en français et en allemand, fut fondée en 1946 par trois « boyards » de la ville : Vasile Sârbinschi, Ion Cumbari et Sofia Cosma.
   En 1849, Celestina Scotti a ouvert un « pensionnat français-allemand de demoiselles » qui accueillait 35 élèves et 6 professeurs, l’enseignement de 4 ans étant donné en français. Les disciplines d’étude étaient l’Histoire ancienne et moderne, la mythologie, la géographie, l’arithmétique, le roumain, l’anglais et le grec.
   En 1850, le Suisse Al. Fedi, maître de français, ouvrait un autre pensionnat pour filles auxquelles il enseignait la langue et la culture françaises.
   En 1860, Ana Ghica, présidente de la Société des Dames de Galati, fondait un orphelinat pour les jeunes filles pauvres et cherchait à y embaucher une institutrice « qui sache le français ».
   Cependant, l’établissement le plus notoire où le français  fut vraiment la langue des études a été l’Institut Notre-Dame de Sion, créé en 1867 par l’ordre (ou la congrégation) catholique du même nom (Notre-Dame de Sion). Deux ans après son apparition s’y ajoutait une école confessionnelle et un orphelinat. En 1870 il n’y avait que 40 élèves, mais en sept ans seulement l’effectif passa à 200 élèves, l’enseignement étant assuré par 18 mères et soeurs. En 1890 l’établissement employait 31 professeurs et était l’une des plus importantes institutions de culture féminine de Roumanie.

Notre-Dame de Sion, photo © collection de la Bibliothèque départementale V. A. Urechia du Judets de Galaţi, droits réservés

   Au début du XXe siècle le nombre des élèves s’élevait déjà à 600. Le consul français de Galaţi (notons que Galaţi regroupait à l’époque 19 consulats étrangers) observait que le succès de cette pension, admirablement organisée, contribuait largement au développent de l’influence française au sein de la haute société moldave.

La Galaţi de la Belle-Époque s’inspire de la mode et de l’élégance et de l’éducation à la française, photo © collection de la Bibliothèque départementale V. A. Urechia du Judets de Galaţi, droits réservés

   Au cours des deux derniers siècles, de nombreux intellectuels de Galaţi, hommes de lettres, artistes, penseurs ou hommes politiques, se sont illustrés brillamment dans le domaine de la culture française, s’étant inscrits dans le flux continu des traditions francophones de cet important centre économique et culturel de la Roumanie. Parmi eux, la haute personnalité de l’historien et écrivain Vasile Alexandrescu Urechia (1834-1901) y occupe une place de premier ordre. Ayant fait ses études à Paris et s’étant pénétré de la culture et des hautes valeurs spirituelles de ce véritable foyer de lumières intellectuelles, le savant roumain allait contribuer par la suite à propager ces valeurs dans les deux capitales roumaines, ainsi que dans la ville de Galaţi où il fut député puis sénateur à partir de 1867. En tant que professeur, il a enseigné dans les universités de Iaşi et de Bucarest et compte aussi parmi les membres fondateurs de l’Académie Roumaine. Nommé ministre du Département des Cultes et de l’Instruction Publique en 1860, V. A. Urechia accordait des bourses à des jeunes qui allaient étudier en France, en Espagne ou au Portugal et cherchait à moderniser l’enseignement roumain selon les préceptes et les concepts de ces pays émancipés.

Vasile Alexandrescu Urechia (1834-1901), lithographie d’Eduard Sieger datant de 1891, collection de la Bibliothèque départementale V. A. Urechia du Judets de Galaţi, droits réservés

   Particulièrement préoccupé par l’ethnographie, V. A. Urechia s’est distingué dans ce domaine pendant qu’il était étudiant à la Sorbonne, à l’occasion du Congrès international d’ethnographie de Paris (1858). Ses relations avec le savant français Léon de Rosny ont orienté les études de ce dernier vers la vie des Roumains et, après des voyages en Roumanie, Rosny allait publier un ouvrage intitulé « Les Populations danubiennes. La Patrie des Roumains d’Orient » (1882-1884), livre dédié à son ami V. A. Urechia.
En 1883, V. A. Urechia recevait à Paris l’hommage de la Société française d’Ethnographie et à cette occasion Léon de Rosny (1837-1914) lui a adressé des louanges mémorables et bien méritées le présentant comme « un collègue qui a offert tant de preuves de zèle et de dévouement pour notre association internationale et confraternelle, surtout pendant le Premier Congrès International de Sciences Ethnographiques organisé à Paris en même temps que l’Exposition Universelle de 1878 ». « Vous nous avez présenté alors, poursuivait Rosny, cette jeune et brave nation qui, sur les bords du Danube, dans les Carpates, sur le littoral de la Mer Noire et jusqu’en Macédoine et en Épire, où elle a de nombreux frères, brandit vaillamment l’étendard de l’idée gallo-latine au milieu des populations slaves et non-aryennes de l’ancienne Turquie européenne ».
   Un collaborateur de Rosny, Auguste Lasouef (1829-1906) allait proposer ensuite à la Société Française d’Ethnographie l’institution d’un prix international V. A. Urechia, avec trois médailles : d’or, d’argent et de bronze portant l’effigie du savant roumain. Le Musée d’histoire de Galaţi en conserve des exemplaires.
   Un mémorable hommage adressé par les Français au savant V. A. Urechia figure dans les pages de l’Encyclopédie contemporaine, revue hebdomadaire universelle des sciences, des arts et de l’industrie, n° 311 du 12 décembre 1895, sous le titre « CLXXVIIIe Congrès des Langues Romanes : M. Vasile A.Urechia, de Bucarest », signé E. Romuald :
« Parmi les hautes personnalités européennes  ont tenu à prendre part au dernier Congrès des Langues Romanes de Bordeaux, nous avons remarqué M. le sénateur V. A. Urechia dont le nom fait aujourd’hui autorité dans les grandes questions politiques, scientifiques et littéraires qui passionnent notre « extrême soeur latine », la Roumanie… »
   Non seulement nous avons voulu rendre hommage à l’érudition du savant, au talent de l’écrivain, mais encore nous avons tenu à constater la grande amitié que porte à notre pays un des plus dévoués et des plus vaillants champions du progrès intellectuel….
   Il s’est signalé enfin à l’attention sympathique de tous en rendant de grands services à la fameuse Ligue Culturelle roumaine, cette société qui compte aujourd’hui plus de deux cent mille membres et qui est devenue sous sa présidence un facteur puissant de la politique des peuples latins en Orient ».
   L’auteur note ensuite que V. A. Urechia, ministre de l’instruction publique en Roumanie, représentait au sein du sénat roumain la ville de Galaţi, un des principaux ports du Danube, et que cette ville doit à son sénateur une des plus belles bibliothèques du pays et un important musée d’histoire.
   Par le même article nous apprenons que, lors de son séjour à Paris, V. A. Urechia a dirigé une feuille roumaine « Opiniunea » plaidant pour l’union des Principautés, puis que, rentré en Moldavie, il collabora à des périodiques français tels que les trois journaux de l’Empire: le Constitutionnel, la Patrie, Le pays, puis il écrivit sa correspondance pour les publications Le Siècle, La Presse, Le Temps…

Dr. Nicolae Taftă, Président de la Fondation Eugène Ionesco de Galaţi

Notes :
1 Andrinople, aujourd’hui Edirne en Turquie, ville située aux frontières avec la Grèce et la Bulgarie et traversée par la Maritsa.
C’est sous le règne de M. Sturdza que Galaţi obtint son statut de port franc (1837)

La Bibliothèque française Eugène Ionesco de Galaţi, un des emblèmes de la francophonie roumaine, photo © Danube-culture, droits réservés

Danube-culture adresse ses remerciements à Laetiţia Buriana de la Bibliothèque départementale V.A. Urechia de Galaţi et à Victor Cilincă, aujourd’hui malheureusement décédé, pour la mise à disposition des documents iconographiques.

Bibliographie :
Nicolae Taftă, Jacques Hesse, Une aventure humaine : La bibliothèque française Eugène Ionesco de Galati (Roumanie)publiée par Les amis de la Bibliothèque française Eugène Ionesco de Galaţi, 2016
N. Cartojan, « Pensionatele franceze din Moldova în prima jumătate a veacului al XIX-lea », Omagiu lui Ramiro Ortiz (Bucharest: Tipografia Bucovina, 1929), 71–72.
Roger Ravard, Le Danube maritime et le port de Galatz, Thèse pour le doctorat, Librairie moderne de droit et de jurisprudence Ernest Sagot et Cie , Paris, 1929

Albert Marquet, Quais de Galatz, 1933 ; ce peintre post-impressioniste et de marine français séjourne et peint à Galaţi en 1933 puis retourne à Vienne par le Danube.

Sulina et la Commission Européenne du Danube

Sulina dans l’histoire européenne…

   L’histoire de Sulina et de la Dobroudja est liée à la présence dans l’Antiquité des tributs gètes et daces puis des comptoirs grecs, des empires romains ( province de Mésie), byzantin, bulgare, des nombreuses péripéties de l’histoire des principautés valaques et moldaves, du despotat de Dobroudja, des Empires turcs et russes et de la création du royaume de Roumanie ainsi que de ses querelles territoriales avec la Bulgarie. Si ces différents roumano-bulgares ont été heureusement résolus depuis, il reste encore par contre à démêler un certain nombre de litiges territoriaux entre l’Ukraine et la Roumanie qui se partagent un delta du Danube à la géographie en évolution permanente, les rives de cette partie européenne de la mer Noire et des eaux territoriales.
Sulina se situe aujourd’hui aux frontières orientales de l’Union Européenne.

L’entrée du bras de Sulina, gravure de A. Fesca, vers 1860, le phare a été construit en 1802 par l’Empire ottoman

   Le nom de Selinas ou Solina, à l’entrée du bras du fleuve du même nom est déjà mentionné dans le long poème épique « L’Alexiade » d’Anna Commène (1083-1148), princesse et historienne byzantine. Pendant le second Empire Bulgare au XIIIe siècle, le village est un petit port fréquenté par des marins et des commerçants génois qui passera sous le contrôle du Despotat de Dobrodgée, lui-même placé sous la protection de la Valachie en 1359. Sulina devient une première fois ottomane et à nouveau valaque en 1390 jusqu’en 1421 puis possession de la principauté de Moldavie. Un document de juillet 1469 mentionne que « la flotte de la Grande Porte était à Soline », avant l’attaque de Chilia et de Cetatea Alba. Conquise avec la Dobrogée par les Ottomans en 1484 elle prend le nom le nom de « Selimya » et restera turque (ottomane) jusqu’au Traité d’Andrinople (1829) qui l’annexe à l’Empire russe. Le delta du Danube appartiendra à la Russie impériale de 1829 à 1856. La Convention austro-russe conclue à Saint-Pétersbourg (1840), est le premier document écrit de droit international qui désigne Sulina comme port fluvial et maritime. Cette convention jette les bases de la libre navigation sur le Danube. Malgré ses promesses, la Russie n’effectuera aucun travail d’entretien pour facilité la navigation fluviale sur le Bas-Danube et dans le delta afin de ne pas faire concurrence à son propre port d’Odessa, situé à proximité sur la mer Noire. Sulina redeviendra une dernière fois turque après la Guerre de Crimée et le Traité de Paris (1856) du fait du retour des principautés de Valachie et de Moldavie dans l’Empire ottoman, principautés qui gardent toutefois leurs propres administrations, le sultan ne faisant que percevoir un impôt sans possibilité d’ingérence dans les affaires intérieures.

Edwin Edward (1823-1879), L’entrée du bras de Sulina, eau-forte, Alphonse Lemerre, Paris, vers 1869

Le nombre de navires de commerce anglais de haute mer qui entrent dans le Danube par le bras de Sulina passe de 7 en 1843 à 128 en 1849, prélude à l’intensification du trafic qui transitera par ce bras après les aménagements conséquents de la Commission Européenne du Danube qui commenceront quelques années plus tard.

Sulina et l’embouchure du bras du Danube du même nom en 1871

La population de Sulina se monte au milieu du XIXe siècle alors à environ 1000/1200 habitants qui vivent modestement  y compris les Lipovènes, pour la plupart de la pêche, de différents trafics et profitent également des nombreux naufrages de bateaux à proximité. Le seul aménagement existant est le phare construit par les Turcs en 1802. Les terres marécageuses qui entourent le village ne sont pas propices à son développement.    Le traité de Paris engendre la création la Commission européenne du Danube (C.E.D.). Cette commission est composée de représentants de Grande-Bretagne, de France, d’Autriche, de la Prusse puis d’Allemagne, de Sardaigne puis d’Italie, de Russie et de Turquie et a pour mission d’élaborer un règlement de navigation, de le faire respecter et d’assurer l’entretien du chenal de navigation du bras de Sulina. Le Danube devient un lien important entre l’Europe de l’Ouest et l’Europe de l’Est. Parallèlement le chemin de fer se développe. Les voies convergent vers les ports du Bas-Danube comme ceux de Brăila et Galaţi où accostent de nombreux cargos internationaux. Sulina obtient le statut avantageux de port franc.

 Sulina, port turc sur un bras du Danube à son embouchure, dessin de M. Bergue pour « Le Monde illustré », Vol. 40, No. 1055, p. 313,  1877

Quelques années après la création de la création de la C.E.D., la ville s’est développée le long d’une rue, de façon assez anarchique. On commence à voir apparaître quelques rues transversales. Les seuls aménagements effectués sont les deux digues destinées à éviter l’ensablement naturel du Delta et assurer l’accès des gros bateaux. La digue Sud a commencé à modifier l’aspect de l’embouchure. Les quais n’existent pas encore.

Sulina, aquarelle de Charles Hartley, 1879

Le port de Sulina, Ports du monde, 1890

   La ville est avant tout une infrastructure dédiée au commerce. Le développement se fait sans aucun lien avec le territoire environnant (marécages), ni avec le reste du pays. C’est aussi à cette époque que se développe, en parallèle d’une expansion économique considérable due aux travaux d’aménagement de ce bras du Danube, à l’installation de la C.E.D. sur le Bas-Danube avec son siège à Galaţi, à la construction d’infrastructures (ateliers, hôpital…) et à la présence d’une partie de son personnel technique à Sulina, le concept d’Europe unie qui se manifeste par un esprit de tolérance et de coexistence pacifique multiethnique.

Selon un recensement de la fin du XIXe siècle le port et la ville sot alors peuplés de 4889 habitants parmi lesquels on compte 2056 Grecs, 803 Roumains, 546 Russes, 444 Arméniens, 268 Turcs, 211 Austro-Hongrois, 173 Juifs, 117 Albanais, 49 Allemands, 45 Italiens, 35 Bulgares, 24 Anglais, 22 Tartares, 22 Monténégrins, 21 Serbes, 17 Polonais, 11 Français, 7 Lipovènes, 6 Danois, 5 Gagaouzes, 4 Indiens et 3 Égyptiens ! Ont été également recensés sur la ville 1200 maisons, 154 magasins, 3 moulins, 70 petites entreprises, une usine et un réservoir pour la distribution d’eau dans la ville dont la construction a été financée par la reine des Pays-Bas venue elle-même en visite à Sulina, une centrale électrique, une ligne téléphonique de Tulcea à Galaţi, une route moderne sur une longueur de 5 miles, deux hôpitaux et un théâtre de 300 places.

L’hôpital de Sulina construit par la C.E.D., photo Danube-culture © droits réservés

Le nombre d’habitants variera entre les deux guerres de 7.000 à 15.000, variation due aux emplois liés aux productions annuelles de céréales qui étaient stockées au port de Sulina et chargées sur des cargos pour l’exportation, en majorité pour l’Angleterre. Ces activités commerciales engendrent l’arrivée d’une main d’oeuvre hétérogène de toute l’Europe y compris de Malte.

Le système éducatif éducatif est assuré par 2 écoles grecques, 2 roumaines, une école allemande, une école juive, plusieurs autres écoles confessionnelles, un gymnase et une école professionnelle pour filles ainsi qu’une école navale britannique. Les monuments religieux sont au nombre de 10 : 4 églises orthodoxes (dont 2 roumaines, une russe et une arménienne), un temple juif, une église anglicane, une église catholique, une église protestante et 2 mosquées.

9 bureaux ou représentations consulaires ont été ouverts : un consulat autrichien, les vice-consulats anglais, allemand, italien, danois, néerlandais, grec, russe et turc. La Belgique dispose d’une agence consulaire. Les représentants consulaires fondent un club diplomatique.

   D’importantes compagnies européennes de navigation ont ouvert des bureaux  et des agences : la Lloyd Austria Society (Autriche), la Deutsche Levante Linie (Allemagne), la Compagnie grecque Égée, la Johnston Line (Angleterre), la compagnie Florio et Rubatino (Italie), la Westcott Line (Belgique), les Messageries Maritimes (France), le Service Maritime Roumain… Les documents officiels sont rédigés en français et en anglais, la langue habituelle de communication étant le grec. Une imprimerie locale édite au fil du temps des journaux comme la «Gazeta Sulinei»,le «Curierul Sulinei»,le «Delta Sulinei» et les «Analele Sulinei»…


Les activités économiques déclinent avec la Première Guerre Mondiale et reprennent à la fin du conflit, la Roumanie ayant obtenue la Transylvanie et la Bessarabie. Les empires autrichiens et ottomans ont disparu. Après quelques années favorables, Sulina connaît une sombre période avec la perte de son statut de port franc en 1939 et avec la dissolution de la C.E.D. voulue par l’Allemagne nazie. Les représentations consulaires ferment. Devenue objectif stratégique la ville est bombardée par les Alliés le 25 août 1944, bombardements qui conduisent à la destruction de plus de 60 % de ses bâtiments.

Dans le très émouvant cimetière multi-confessionnel de Sulina, photo Danube-culture © droits réservés

   Une nouvelle Commission du Danube est créée à Belgrade en août 1948. Cette institution succède à la Commission Européenne du Danube instaurée par le Traité de Paris de 1856 et à la Commission Internationale du Danube. Le Danube est toutefois coupé en deux blocs comme le continent européen. De plus, la construction pharaonique du canal Danube-mer Noire entre Cernavodă et Constanţa imposée par les dirigeants communistes et qui ne sera achevé qu’en 1989, permettra aux navires de rejoindre plus rapidement la mer Noire via Constanţa en évitant Sulina et le delta du Danube.

Le palais de la Commission Européenne du Danube, occupé aujourd’hui par l’Administration Fluviale Roumaine du Bas-Danube, photo Danube-culture, © droits réservés

Le même régime communiste roumain d’après guerre tentera également d’effacer les souvenirs de la longue présence (83 ans) de la Commission Européenne du Danube dans la ville. Le patrimoine historique de la C.E.D. est heureusement aujourd’hui en voie de rénovation grâce à des fonds européens.

Maison du marin et écrivain Jean Bart (, photo Danube-culture © droits réservés

Sulina est en déclin démographique depuis 1990. Alors qu’en 1992, la ville comptait 5 484 habitants, 3663 2011 en dénombrait 3 663 en 2011 et 3118 en 201 soit moins de la moitié de la population du début du XXe siècle. « On assiste aujourd’hui à une nouvelle confrontation avec l’abandon de certains objectifs d’intérêt public et, implicitement, avec l’abandon physique des bâtiments qui les abritent. Cette situation constitue un problème grave qui entraîne un sérieux recul, tant en termes de développement général de la localité qu’en termes de patrimoine bâti, y compris son patrimoine historique extrêmement précieux. Le chantier naval est progressivement fermé, la conserverie est en cours de fermeture et de nombreux bâtiments construits pendant la période socialiste sont démolis et abandonnés, notamment le cinéma construit en 1957 et l’hôtel de la jeunesse, qui a remporté le prix de l’Union des architectes.
Cependant, la ville s’étend en lotissant et en construisant sur des terrains situés à l’est de la ville historique, vers la mer, et bon nombre des nouveaux bâtiments sont destinés au tourisme. On peut dire que le tourisme estival est aujourd’hui la principale activité génératrice de revenus à Sulina. »1
Eric Baude pour Danube-culture © droits réservés, mis à jour janvier 2026

Notes :
PHILIP, Anca, Legends of the Sulina,
arhitectura-1906.ro, 2022

Sources :
Bey, Voisin, Notice sur les travaux d’amélioration de l’Embouchure du Danube et Bras de Soulina 1857-1891, Paris, 1893
CED, Projets pour l’amélioration de la navigabilité de Bas-Danube, Leipzig, 1858
CED, Plans comparatifs de l’Embouchure et de différentes sections fluviales du Bras de Soulina, Litografia F. A. Brockhaus, Leipzig, 1867
CED, Mémoire sur l’achèvement des travaux d’amélioration exécutés aux Embouchures du Danube par la Commission Européenne, Galați, 1867
CED, Mémoire sur l’achèvement des travaux d’amélioration exécutés aux Embouchures du Danube par la Commission Européenne, Leipzig, 1873
CED, Cartes du Delta du Danube et plans comparatifs de l’Embouchure et des sections fluviales du Bras de Soulina, Litografia F.A. Brockhaus, Leipzig, 1887
Engelhardt, Édouard, Études sur les embouchures du Danube, Galați, 1862

voci autentico româneşti
Rosetti, Carlo, Rey, M. Francis, La Commission Européenne du Danube et son oeuvre de 1856 à 1931, Imprimerie Nationale, Paris, 1931
Stanciu, Ștefan, Duță, Alexandru, Traités, conventions et autres documents concernant le régime de la navigation du Danube maritime, Ed. Partener, Galați, 2009
Sturdza, Dimitrie A., Însemnătatea lucrărilor Comisiune Europeane dela Gurile Dunării 1856 la 1912, Bucharest, Leipzig, Vienna, 1913
https://www.voci.ro/
arhitectura-1906.ro

Sulina, rive droite, photo © Danube-culture droits réservés

Connecting Danube: Sharing European Heritage and Stories on the Wings of a Dove

Entretien avec Catalina Popa de la Bibliothèque départementale V.A. Aurechia de Galaţi, responsable du projet
Les sites du patrimoine européen sont des lieux qui revêtent une importance particulière pour la construction de l’Europe d’aujourd’hui et de demain. Depuis les débuts de la civilisation européenne jusqu’à l’Europe telle que nous la connaissons actuellement, ces sites célèbrent et symbolisent les idéaux, les valeurs, l’histoire, la construction et l’intégration européenne. On en dénombre en tout 67 dans l’U.E. Ils  ont été sélectionnés pour leur forte valeur symbolique, pour le rôle incontournable qu’ils ont joué dans l’histoire européenne ainsi que pour les activités qu’ils proposent de nos jours.

Connecting Danube: Sharing European Heritage and Stories on the Wings of a Dove, Les journées des auteurs européens

Le Bureau European Heritage Label Bureau a lancé un appel à projet pour l’ensemble des sites en 2024 avec un cofinancement de l’Union Européenne. Dix projets ont ainsi été sélectionnés, l’un d’entre eux impliquant comme partenaires l’ancien Palais de la Commission Européenne du Danube à Galați (aujourd’hui la Bibliothèque départementale « V.A. Urechia ») et le Musée de la culture de Vučedol à Vukovar (Croatie). Ces deux sites ont trouvé un puissant élément commun, à savoir le Danube. Ce grand fleuve incarne un univers de richesse et de courage, d’événements et de poésie. C’est un excellent outil pour refléter les valeurs européennes, sensibiliser et renforcer la présence communautaire.

La Bibliothèque départementale V. A. Urechia de Galati, photo droits réservés

Bien que nous n’ayons pas rencontré de difficultés majeures. Nous avons parfois du régler des problèmes dans la mise en pratique du projet liés à certains risques ou éléments imprévus mais ils ont été rapidement résolus. Lorsque nous avons proposé dans le cadre de ce projet un partenariat au Musée de la culture de Vučedol de Vukovar, leur réponse favorable de leur part a été immédiate. Nous avons très bien collaboré pendant la rédaction de la candidature, et dans toutes les situations ultérieures : requête de documents, rapports trimestriels, visites…

Musée de la culture de Vučedol, Vukovar, Croatie, source photo, By Darkobilandzic – Own work, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=48522535

Les activités proposées ont été nombreuses variées, les participants, les partenaires locaux et le public les ont appréciées. Ils ont compris l’importance du patrimoine européen et ont manifesté leur intérêt de sorte que de plus en plus de personnes nous ont rejoint.
Les situations ponctuelles ont été gérées efficacement grâce à une bonne communication, sans compromettre la réalisation des objectifs ou le calendrier du projet. Je tiens également à mentionner que le projet s’est déroulé à un moment où la bibliothèque c’est-à-dire l’ancien Palais de la Commission européenne du Danube, était en cours de rénovation. Cela a été notre plus grand défi : promouvoir un site qui ne pouvait pas être visité physiquement. Cependant, les informations ont été transmises de telle manière que l’essentiel a été communiqué au grand public. Les retours après chaque activité nous ont permis de comprendre que le label du patrimoine européen présent à Galați trouvait un écho dans le public local, en particulier auprès des jeunes.

Clôture du projet et de la Journée des Auteurs Européens, lecture de poèmes, photo droits réservés

Les jeunes écrivains ont été très enthousiastes de participer à la Journée des Auteurs Européens. C’était un moyen de faire connaître leurs créations, de dialoguer avec d’autres jeunes écrivains, mais aussi avec des écrivains reconnus au niveau local et national et, grâce à votre présence, je peux également dire au niveau international. Ce fut une expérience littéraire unique, un café littéraire où les mots, les idées et les émotions s’animent pendant une journée dédiée à la littérature européenne, à la création collective et à la célébration des auteurs contemporains, dans plusieurs langues et cultures.

Clôture du projet et de la Journée des Auteurs Européens, atelier d’écriture, photo droits réservés

Pour la jeune génération, le Danube et son patrimoine historique représentent bien plus qu’un repère géographique ou un chapitre dans les manuels scolaires, un lieu de rencontre entre cultures et histoires communes. Grâce à ce projet, les jeunes ont eu l’occasion d’apprendre ou de se rappeler les origines et l’histoire du Danube, de visiter physiquement ou virtuellement les pays danubiens et de découvrir les spécificités et les traditions de chaque peuple. Ils ont fait appel à leur imagination et ont utilisé le Danube comme ressource pour divers ateliers thématiques. Ils ont compris que de nombreuses histoires peuvent ainsi être racontées, que de nombreux liens peuvent être créés et que grâce aux connaissances des origines, l’on pouvait construire un avenir fondé sur le respect des cultures et des valeurs européennes.

 

 Clôture du projet et de la Journée des Auteurs Européens, photo droits réservés

Le projet que nous avons mené dans le cadre du programme Connecting Danube: Sharing European Heritage and Stories on the Wings of a Dove a été intense et très stimulant. ll a rassemblé des participants de tous les horizons et de tous les âges. L’impact sur le public a été très considérable, les témoignages des participants en sont la preuve ainsi que leur volonté de s’impliquer à l’avenir dans de nouvelles initiatives. Par conséquent, la bibliothèque V.A. Urechia soumettra sa candidature pour d’autres projets et programmes européens comme Label du Patrimoine Européen, Volontaires du Patrimoine Européen, Journées du Patrimoine Européen, Erasmus…
La suggestion de réunir différentes bibliothèques des villes danubiennes dans un projet commun est évidemment extrêmement motivante. La création littéraire européenne s’en trouverait certainement enrichie.
Catalina Popa, responsable du projet
Bibliothèque V.A. Urechia, Galaţi, Roumanie

Le Danube en poèmes…

Danube is my long lasting friend
I was born with it, lived with it
I have always loved playing next to it
As we have so much memories together
We laugh, smile and cry with each other
Its tears are like vague regrets
And mines dissapear when I’m with it.
Aura Cucoș

Clôture du projet et de la Journée des Auteurs Européens, photo droits réservés

Au-delà de l’infini
Dans l’air frais de la nuit
Je marche à travers les ombres du Danube
Flottant sur les rêves d’un enfant
Perdu parmi les larmes de joie.
La lune me cache de la lumière en moi
Me perdre parmi les étoiles,
Au-delà de l’infini.
Maria-Daria Băraru 
Apa Dunării, viață
Curgerea râului, timp
Strălucirea apei, iluminare
Păsări plutind, libertate
Resturi duse de apă, griji,
Susurul, liniște sufletească
Un oraș ce respiră odată cu râul.
Aniela Moga

Bibliothèque V.A. Urechia, Galaţi, Roumanie
bvau.ro

Clôture de la Journée des Auteurs Européens et du projet, photo droits réservés

Connecting Danube: Sharing European Heritage and Stories on the Wings of a Dove
cepli.eu
ehl-bureau.eu
culture.ec.europa.eu
Musée de la culture de Vucedol, (Muzej vučedolske kulture), Vukovar, Croatie
vucedol.hr

Danube-culture, janvier 2026

Ada Kaleh (I)

« Les femmes de l’île chantent des chansons traditionnelles. Elles essaient de chanter dans des tonalités plus élevées en faisant vibrer leurs voix cristallines […]. Les pêcheurs fredonnent des airs de récitatifs qu’ils terminent par des fins de phrases aiguës. […]. Puis le soir vient et Ada kaleh s’élève doucement à travers la phosphorescence de l’eau. »
Tout comme l’ancienne et proche cité roumaine d’Orşova et les îles Poreci, érigée à l’emplacement de la colonie romaine de Tierna et qui marquait la fin de la voie trajane, prouesse technique et humaine taillée dans les rochers le long du fleuve par les armées romaines, la minuscule mais singulière île danubienne d’Ada Kaleh (1,7 km de long sur 500 m de large) fut recouverte en 1970 par les eaux d’un lac artificiel, conséquence de la construction du premier des deux imposants barrages/centrales hydroélectriques roumano-serbe des Portes-de-Fer, Djerdap I.

Ada Kaleh, London Illustration News, 1877

Cette île en forme de croissant au milieu du grand fleuve, formée par les sédiments d’un affluent de la rive gauche roumaine, la rivière Cerna, fut submergée par la volonté des dictateurs roumains Gheorghe Gheorghiu-Dej (1901-1965) et Nicolae Ceauşescu        (1918-1989) qui ne voyaient dans cette île « exotique » qu’un désuet et encombrant souvenir de la longue domination ottomane sur les principautés danubiennes de Moldavie et de Valachie. L’histoire de cette île remonte jusqu’à l’antiquité et à la mythologie grecque.  Elle portait avant l’arrivée des turcs sur l’île au XIVe siècle encore, semble-t-il, son nom grec d’origine, Erythia. Hérodote la mentionne sous le nom de Cyraunis. Les chevaliers teutoniques la baptisèrent Saan. L’île répondit aussi aux noms de Ducepratum, l’île ville Ata / Ada, l’Ile forteresse, Ada-Kale, Ada-i-Kebir, l’île d’Orsova, la Nouvelle Orsova, Karolina, Neu Orsova… Les Serbes la mentionnent sous le nom d’Oršovostrvo, les Hongrois la nomment Uj-Orsova sziget et les Roumains continuent à l’appeler de son nom turc Ada Kaleh (l’île fortifiée) tout en l’ayant surnommé par le passé l’émeraude ou le panier à fleurs du royaume de Roumanie.

La vieille Orsova (rive gauche), la Nouvelle Orsova fortifiée (Ada kaleh) sur le fleuve, reliée par un pont ou une passerelle à Fort Élisabeth (rive droite) et les récifs en aval, dessin du XVIIIe siècle

Certains archéologues supposent que l’empereur Trajan lors de la guerre daco-romaine de 101-102, aurait traverser le Danube avec ses légions juste à l’endroit où se trouvait l’île, après avoir fait construire un pont de bateaux qui s’appuyait sur celle-ci. L’existence d’un canal de navigation pourrait confirmer qu’Ada Kaleh, de par sa position stratégique pour la défense de l’accès au canal, devait être déjà peuplée durant les Ier et IIe siècles après J.-C.1
Pour l’archéologue serbe Vladimir Kondic, la forteresse romaine de Ducepratum ou Ducis pratum, utilisée du IVe au VIe siècle, aurait été construite sur l’île-même.2

Ada Kaleh, photo de Rudolf Koller, 1931, collection Bibliothèque Nationale d’Autriche, Vienne

« Une légende populaire de la région des Portes-de-Fer raconte qu’Hercule a séparé des rochers au lieu dit « Babakaï » ouvrant de ce fait les gorges du fleuve qui s’écoule vers la mer Noire. Les Valaques croient à un être surnaturel qu’ils appellent Dzuna, terme ressemblant beaucoup au mot Danube. Dzuna habite dans les profondeurs des eaux, sort de l’eau pour se laisser porter par le vent quand il souffle et on entend alors la musique de flûtes. Vue de la falaise, l’île d’Ada Kaleh ressemblait énormément par sa forme à un dragon dont la tête plongeait dans les profondeurs de Danube. Et selon de nombreuses croyances populaires de la région des Portes-de-Fer, on croit que la carpe, à partir d’un certain âge acquiert des ailes et sort de l’eau pour se transformer en dragon, d’où probablement la légende d’un combat mystique entre le héros populaire serbe Baba Novak et un terrible dragon de la région des Portes-de-Fer. Baba Novak coupa la tête du dragon qui dégringola de la colline et laissa des traces de sang  formant la rivière Cerna sur  la rive gauche confluant avec le grand fleuve près de l’île Saan-Ada Kale. L’origine du mot Saan renvoie au mot sang en latin et roumain, d’où une légende racontant que  l’île aurait été créée soit à partir de la tête en sang du dragon, soit à partir de gouttes de ce sang versé à l’endroit où la rivière Cerna se jette dans le Danube. »5
L’île est mentionnée sur une carte autrichienne de 1716 sous le nom de Carolina.

Plan de l’île d’Orsova par le cartographe d’origine lorraine Nicolas de Sparr : Atlas du Cours du Danube avec les plans, vues et perspectives des villes, châteaux et abbayes qui se trouvent le long du cours de ce fleuve depuis Ulm jusqu’à Widdin dessiné sur les lieux, fait en MDCCLI.TM (1751), collection de la Bibliothèque Nationale d’Autriche de Vienne

Les avantages de l’emplacement stratégique de l’île permettant de contrôler la navigation sur le fleuve à un endroit où la largeur de celui-ci est restreinte en raison du relief traversé, sont remarqués par les armées de l’empire des Habsbourg qui, après avoir repoussé les Turcs au XVIIsiècle, la dote d’un solide dispositif de fortifications afin de se prémunir contre de nouvelles menaces ottomanes, transformant peu à peu l’île à chacune de leurs occupations, en une sorte de  « Gibraltar » de l’occident en Europe orientale. Mais en 1739, suite au Traité de Belgrade entre l’Autriche et l’Empire ottoman, négocié avec l’aide de la France, l’île est rendue à la Sublime Porte ainsi que la Serbie et Belgrade. Elle sera difficilement reconquise par l’Empire autrichien en 1790 lors d’une nouvelle guerre austro-turque et demeurera par la suite ottomane jusqu’en 1918.

Ada Kaleh (Neu Orsova) sur la carte de Pasetti

Elle fut étonnement (volontairement ?) un des « oublis » des négociations du Congrès de Berlin (1878). Occupée de force par les armées austro-hongroises au moment de la Première guerre mondiale, Ada Kaleh devient officiellement un territoire roumain suite au Traité de Lausanne (1923). Les autorités du royaume de Roumanie laissent la jouissance de l’île à la population turque insulaire tout en lui donnant un statut fiscal avantageux, statut qui encourage la contrebande de diverses marchandises.

Elles la dotent en même temps de nouvelles infrastructures, construisent une école officiant en roumain et en turc, une église orthodoxe, une mosquée, une mairie, un bureau de poste, une bibliothèque, un cinéma, des fabriques de cigarettes, de loukoums, de nougats, des ateliers de couture et y installent même une station de radio !

Intérieur de la mosquée

La réputation grandissante de l’île lui permet d’attirer alors de nombreux visiteurs6 au nombre desquels le roi Carol II de Roumanie, des dignitaires du régime communiste et des curistes de la station thermale proche de Băile Herculane (Herkulesbad, les Bains d’Hercule). On raconte aussi que des tunnels auraient été creusés et remis en service par des trafiquants de marchandises sous le fleuve depuis l’île vers la rive droite yougoslave7. Les habitants y vivent de la fabrication de tapis, de la transformation du tabac, de la fabrication du sucre oriental rakat, d’autres produits non imposés, du tourisme et profitent sans doute aussi de diverses contrebandes.

Boite de lokoums « La favorite du sultan » d’Ada Kaleh

Il ne reste qu’un peu moins d’un demi-siècle avant sa disparition définitive, rayée de la carte par la dictature communiste. Mais qui sait si Ada Kaleh dont le minaret de la mosquée réapparaît parfois en période de basses-eaux du Danube, comme pour rappeler sa présence silencieuse sous les eaux assagies par la construction du barrage, ne redeviendra pas un jour ce qu’elle fut autrefois ?

Ada-Kaleh photo prise en 1949

Informés tardivement du projet mégalomane les habitants turcs commencent à déserter « l’île sublime » bien avant le début des travaux du barrage. Certains choisissent de repartir en Turquie, d’autres s’installent dans la région de la Dobrogée, à Constanţa qui a conservé un quartier  turc ou à Bucarest, attendant vainement la réalisation de la promesse du gouvernement roumain d’être rapatriés avec le patrimoine d’Ada Kaleh sur l’île toute proche en aval de Şimian (PK 927). Mais le projet de second barrage en aval, près de Gogoşu, (PK 877) qui commence dès 1973 et dont le lac de retenu aurait du à son tour noyé cette terre d’accueil, décourage les habitants de s’y installer. Il reste encore aujourd’hui sur cette petite île de Simian abandonnée, au milieu d’une végétation abondante, des ruines de ce nouveau paradis turc perdu. Des villages voisins serbes et roumains des bords du fleuve, Berchorova, Eșelnița, Jupalnic, Dubova, Tufari, Opradena, l’ancienne Orşova, d’autres îles des environs d’Ada Kaleh, des sites archéologiques remarquables, subissent le même sort.

L’île de Şimian (PK 927) avec ses quelques vestiges mais sans le charme de sa soeur Ada Kaleh, photo © Danube-culture, droits réservés

Quelques monuments et maisons furent malgré tout reconstruits sur l’île de Simian mais l’architecture et l’ambiance insulaire ottomane unique des petits cafés, des ruelles pittoresques, de la mosquée à la décoration élégante, des bazars turcs d’Ada Kaleh, de ses ruelles pittoresques et de ses jardins parfumés, disparurent dans les flots de la nouvelle retenue.

Le bazar d’Ada Kaleh en 1912

« Je me souviens encore de l’odeur du tableau Ada Kaleh quand je sautais de mon lit. L’île verte avec son minaret jaune pâle […] et la femme turque peinte au premier plan lévitait sur les profondeurs vert Nil du Danube […] Ma chambre était pleine jusqu’au plafond de cette odeur d’huile de lin et quand j’ouvrais la fenêtre, je le voyais littérairement se déverser et couler en cascades le long des cinq étages de façade rugueuse de notre immeuble en préfabriqué… »
Mircea. Cărtărescu, « Ada-Kaleh, Ada-Kaleh », Fata de la marginea vieţii, povestiri alese, Humanitas, Bucarest, 2014

Notes : 
1 Srdjan Adamovicz, « Ada Kaleh histoire et légende d’une Atlantide danubienne »
https://doi.org/10.4000/cher.13140
2 idem

3 idem
4 idem
5 Cartarescu Mircea « Ada Kaleh, Ada Kaleh (Vallée du Danube/Roumanie) », dans Last andLost, Atlas d’une Europe fantôme, sous la direction de Katharina Raabe et Monika Sznajderman. Traduit du roumain par Laure Hinckel, Éditions Noir sur Blanc 2007, p. 155-173, cité par Srdjan Adamovicz, dans « Ada Kaleh histoire et légende d’une Atlantide danubienne », opus citatum.
6 Voir l’article
L’expérience de l’Orient : le tourisme sur l’île danubienne submergée d’Ada Kaleh (1878-1918, 1ère partie)
7 Tunnels sous le Danube : un secret non résolu. L’infatigable voyageur M.T. Romano raconte que, dans l’entre-deux-guerres, on pouvait encore voir des traces des tunnels depuis les rives du Danube du côté serbe. Il affirmait que, selon les habitants, une autre galerie communiquait avec la rive roumaine et concluait que de tels travaux avaient dû soulever de nombreuses difficultés. Les murs de la forteresse, d’une épaisseur maximale de 25 mètres, avaient résisté, en 1737, pendant 69 jours, aux deux sièges turcs. En 1810, les drapeaux russes sont hissés brièvement sur l’île par le bataillon dirigé par Tudor Vladimirescu.

Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, mis à jour janvier 2026

Au revoir Adah-Kaleh, photo de 1964

Adah Kaleh, 1964

Sources :
ADAMOVICZ, Srdjan, « Ada Kaleh histoire et légende d’une Atlantide danubienne »
https://doi.org/10.4000/cher.13140
CHAPELAN,  Mihaela. « Récupération fictionnelle d’une île qui fut réelle : Ada-Kaleh, Ada-Kaleh de Mircea Cărtărescu ». Îles réelles, îles fictionnelles, édité par Vanezia Pârlea, Presses universitaires Blaise-Pascal, 2019,https://doi.org/10.4000/books.pubp.2735
LORY, Bernard, « Ada Kale », Balkanologie, VI-1/2, décembre 2002, p. 19-22. URL : http://balkanologie.revues.org/437
MARCU, P. « Aspects de la famille musulmane dans l’île d’Ada-Kaleh », Revue des Études Sud-Est Européennes, vol. VI, n°4, 1968, pp. 649-669
NORRIS, Harry T., Islam in the Balkan, religion and society between Europe and the Arab world, Columbia (S.C.) University of South Carolina Press, Columbia, 1993

ŢUŢUI, Marian, Ada-Kaleh sau Orientul scufundat (Ada Kaleh ou l’Orient englouti), Noi Media Print, Bucureşti, 2010
VERBEGHT, Pierre, Danube, description, Antwerpen, 2010
https://en.wikipedia.org › wiki › Ada_Kaleh
Ada Kaleh, an Ottoman Atlantis on the Danube
Ada-Kaleh: the Balkan Island Where People Once Lived with no State or Masters, Petar Georgiev Mandzhukov’s memoir Harbingers of Storm (Sofia: FAB, 2013)
Ada Kaleh: the lost island of the Danube – photogallery

Au revoir les enfants, au revoir Adah Kaleh…

Documentaires :
The Turkish Enclave of Ada Kaleh, documentaire de Franck Hofman, Paul Tutsek et Ingrid Schramme pour la Deutsche Welle (en langue anglaise)
https://youtu.be/pNOLbkE4524
Le dernier printemps d’Adah Kaleh (1968) et Adah Kaleh, le Sérail disparu (en roumain)
npdjerdap.org

Tulcea

Vue sur le Danube et le monument de l’indépendance à l’arrière-plan, photo © Danube-culture, droits réservés

« Le soir, vers cinq heures, on s’arrêtait à Toultcha, l’une des plus importantes villes de la Moldavie. En cette cité de trente à quarante mille âmes, où se confondent Tcherkesses, Nogaïs, Persans, Kurdes, Bulgares, Roumains, Grecs, Arméniens, Turcs et Juifs, le seigneur Kéraban ne pouvait être embarrassé pour trouver un hôtel à peu près confortable. C’est ce qui fut fait. Van Mitten eut, avec la permission de son compagnon, le temps de visiter Toultcha, dont l’amphithéâtre, très pittoresque, se déploie sur le versant nord d’une petite chaîne, au fond d’un golfe formé par un élargissement du fleuve, presque en face de la double ville d’Ismaïl. Le lendemain, 24 août, la chaise traversait le Danube, devant Toultcha, et s’aventurait à travers le delta du fleuve, formé par deux grandes branches. La première, celle que suivent les bateaux à vapeur est dite la branche de Toultcha ; la seconde, plus au nord, passe à Ismaïl, puis à Kilia, et atteint au-dessous la mer Noire, après s’être ramifiée en cinq chenaux. C’est ce qu’on appelle les bouches du Danube. Au delà de Kilia et de la frontière, se développe la Bessarabie, qui, pendant une quinzaine de lieues, se jette vers le nord-est, et emprunte un morceau du littoral de la mer Noire. »
Jules Verne, Kéraban-le-têtu, 1882

Tulcea 1771, lors de la guerre russo-turco-polonaise de 1768-1774 pendant le règne de Catherine II de Russie, guerre qui se termine le le Traité de Kutchuk-Kaïrnadji (Bulgarie) attaque de la ville alors ottomane par le général Weismann commandant la cavalerie de l’armée russe. 

La Dobrogée et le delta du Danube sont habités depuis l’ère paléolithique mais le site de Tulcea, qui portait dans l’Antiquité le nom d’Aegyssos ou Aegyssus, a été probablement fondé au VIIIsiècle av. J.-C. par des tributs daces et/ou gètes auxquelles succèdent des navigateurs grecs qui établissent plusieurs comptoirs dans le delta du Danube. Lors de ses conquêtes en Europe orientale au Ier siècle ap. J.-C, Rome intègre la Dobrogée à son territoire sous le nom de province de Mésie inférieure. Des légionnaires bâtissent sur une colline la citadelle de Caestrum Aegyssus.

Fouilles archéologiques sur le site du Caestrum Aegyssus, photo © Danube-culture, droits réservés

   C’est à partir de cet emplacement que la ville se développe peu à peu. Point stratégique pour la navigation sur le Danube, Tulcea sert aussi de base à la Classis, une flotte romaine qui surveille et protège la frontière avec les peuples barbares (Limes) puis aux bateaux de l’Empire byzantin et à ceux de la République de Gêne. Après Rome et Byzance la ville appartiendra à l’Empire bulgare. Elle passe brièvement entretemps sous domination russe et tatare, tombe à la fin du XIVe siècle sous le joug du voïvode de Valachie Mircea Ier l’Ancien ou Mircea cel Bătrân (env. 1355-1418) avant d’être conquise en 1416 par l’Empire ottoman et de rester sous son joug  jusqu’en 1878. Tulcea est alors attribuée à la Roumanie au moment du partage de la Dobrogée.

Le port de Tulcea en 1938

La cité connaîtra un essor rapide dès son intégration au réseau ferré roumain (1925). Elle entrera ensuite, après la seconde guerre mondiale, dans une longue léthargie pendant la dictature communiste qui, comme dans tant d’autres lieux de ce pays, détruit consciencieusement le centre ville et une partie de son patrimoine historique pour « reconstruire » selon d’étranges canons esthétiques des immeubles au style déprimant.

Une architecture communiste inesthétique a largement défiguré le centre ville. Au premier plan le monument dédié à Ivan Patzaichin, grand champion de canoë originaire du village de Mila 23. La « Faleza » a été réaménagée récemment. Elle porte désormais le nom de « Faleza Ivan Patzaichin », photo © Danube-culture, droits réservés

Tulcea et la Dobrogée abritaient autrefois des moulins à vent. Dès le XIXsiècle s’installent des chantiers navals (qui existent encore aujourd’hui sous le nom de VARD Tulcea et appartiennent à l’armateur italien Fincantieri, présent également sur le Danube roumain amont à Brǎila).

Les Chantiers navals Vard à Tulcea,  photo © Danube-culture, droits réservés

La Commission Européenne du Danube (CED) avait localisé à Tulcea une partie de ses activités tout en ayant son siège à Galaţi. Des industries de pêche, de conserveries de poissons et de légumes se sont également implantées et développées, activités auxquelles se sont jointes par la suite une petite industrie et beaucoup plus récemment un tourisme encore saisonnier qui se disperse depuis Tulcea dans les bras du delta et jusqu’à la mer Noire. De nombreux pécheurs la fréquentent. Du port de Tulcea partent ou accostent certains grands bateaux de croisière qui naviguent sur le Danube. Le siège de l’administration de la réserve de biosphère du delta du Danube se trouve sur la falaise (ARBB).

Le Danube à Tulcea, photo Danube-culture, © droits réservés

Le fleuve qui, peu après Tulcea, se divise, s’éparpille en plusieurs bras et forme un impressionnant delta-labyrinthe naturel, refuge d’une incroyable faune et flore sauvage et de petits villages, poursuit son patient chemin vers la mer. Le Danube débute son « apogée » ici à Tulcea. La proximité de son delta, donne à cette dernière ville de son cours, malgré (ou peut-être grâce à…) une architecture que la municipalité tente depuis quelques années d’améliorer, d’égayer en rénovant et en repeignant certains immeubles du centre-ville, une atmosphère singulière. Le voyageur éprouve également la sensation étonnante d’être à la frontière d’un autre monde, d’un univers à la fois proche et lointain engendré par cette omniprésence du Danube et son incessant trafic de bateaux en tous genres, un fleuve fil d’Ariane aux eaux douces reliant Tulcea autant à l’amont qu’à l’aval, juste avant qu’il ne se sépare aux confins de la ville en entrant dans un univers inédit, un fleuve inventant inventant son propre royaume dans un infini d’eau et semblant vouloir effacer de sa mémoire toutes traces des paysages, reliefs, plaines, défilés et cultures traversés depuis ses sources.

Départ pour une pêche (miraculeuse ?) dans le delta, photo © Danube-culture droits réservés

Le port et la promenade le long du Danube (Faleza), lieu de rendez-vous de départ et d’arrivée des bateaux et vedettes pour Sulina, Chilia Veche, Sfântu Gheorghe et les villages disséminés dans le delta, offre un regard sur tout ce qui se passe sur l’eau et les innombrables embarcations qui circulent. Le parc du monument de l’indépendance qui abrite le Musée d’histoire et d’archéologie et les fouilles de la cité d’Aegyssus domine la ville et la zone industrielle orientale.

Le quartier lipovène, photo © Danube-culture, droits réservés

Ferries, bacs, cargos, paquebots anciens et nouveaux-nés des chantiers navals, barques de pêche, se dispersent ou se rassemblent en un manège permanent, s’approchant et s’éloignant inlassablement des deux rives et des embarcadères, des esplanades où se pressent, se promènent, se mélangent joyeusement pendant la belle saison touristes, scientifiques, naturalistes, ornithologues, archéologues, pêcheurs et habitants de la ville et des environs.

La mosquée Geamia Azizie, construite par le sultan Abdülaziz, à l’origine de la ligne de chemin de fer Bucarest-Constanţa, reste le rare symbole d’une longue domination ottomane sur la région. Elle est aujourd’hui la plus grande mosquée préservée de Roumanie. Lütfü Sabahattin Abi, gardien du lieu sait est un sympathique Tatar, entièrement dévoué à la mosquée, ouverte au culte sept jours sur sept mais elle n’est plus fréquentée que par de de rares fidèles. Un imam vient pour la prière du vendredi entouré d’une dizaine de personnes. Il ne reste que 750 foyers musulmans à Tulcea, principalement tatars et turcs. On estime le nombre total de ces deux communautés à environ 2 500.  photo © Danube-culture, droits réservés

Tout en étant aujourd’hui majoritairement roumaine, Tulcea abrite des minorités bulgares, turques, grecques, roms, russes, tatars, lipovènes (Vieux Russes) et ukrainiennes comme en témoignent divers édifices religieux et associations.

La cathédrale orthodoxe saint-Nicolas, un des nombreux monuments religieux de la ville, photo © Danube-culture, droits réservés

Les bateaux classiques et semi-rapides de la compagnie Navrom qui partent de Tulcea permettent de rejoindre tous les villages du delta accessibles par le fleuve sur ses trois bras principaux ainsi que la petite ville de Sulina : le bras de Sfântu Gheorghe au sud, celui de Sulina au centre, aménagé et rectifié par la Commission Européenne du Danube qui avait une partie de ses activités à Tulcea, et celui septentrional de Chilia, bras faisant office de frontière entre la Roumanie et l’Ukraine. Le port de la ville abrite également une base de pilotage pour les gros navires.

Un des bateaux semi-rapides de la compagnie Navrom qui desservent en permanence le delta, photo © Danube-culture, droits réservés

Il est nécessaire pour chaque personne souhaitant visiter le delta d’acheter un permis valable le temps du séjour. Ce permis est en vente aux comptoirs de la compagnie Navrom ou à l’ARBDD. (www.ddbra.ro)

Photo © Danube-culture, droits réservés

Photo © Danube-culture,  droits réservés

Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, mis à jour décembre 2026

Bibliographie :
ARITON, Nicolae C. Tulcea, The exquisite Romantic and Nostalgic Traveler’s Guide, ZOOM print & copy center, Iași, 1976
POSTELNICU, Valentina, Tulcea in documente de archivă, Ed. Ex Ponto, Tulcea, 2006
VRABIE, Sofia, Sfinxul Deltei, Municipul Tulcea, Ghid turistic, Harvia S.R.L., Tulcea, 2005

www.navromdelta.ro
Plusieurs types de bateaux plus ou moins rapides pour le delta, Sulina et ses villages. Horaires suivant la saison disponibles sur le site.

Embarquement pour Europolis (Sulina) et d’autres destinations sur les trois bras du delta, photo © Danube-culture, droits réservés

Office de Tourisme de Tulcea
Strada portului (rue du port)

Le Centre National d’information et de promotion touristique de Tulcea, photo © Danube-culture, droits réservés

Centre National d’information et de promotion touristique de Tulcea
www.cnipttulcea.ro

Culture/environnement
Centre d’informations de l’A.R.B.D.D.
N° 34a, strada portului
Exposition sur la biodiversité du delta et ses populations mais aussi nombreuses informations sur le site concernant les autorisation nécessaires pour se rendre dans le delta, les horaires et les destinations des bateaux, les excursions et l’hébergement (bureau de tourisme Antrec).
www.ddbra.ro

Villa Avramide, siège de l’Institut éco-muséal (ICEM) , photo © Danube-culture, droits réservés 

Villa Avramide, photo © Danube-culture, droits réservés

ICEM, Institut de Recherches Éco-muséales
Cet institut, logé dans la superbe villa Avramide ouverte à la visite, regroupe plusieurs musées de Tulcea et sites historiques de la Dobrogée (Centre écotouristique de Tulcea, Musée des Arts, Musée d’Ethnographie et d’Art Populaire, Musée d’Histoire et d’Archéologie, Villa Avramide, Monument paléochrétien de Niculiţei, forteresse d’Halmytis, Musée du Vieux-phare de Sulina, Forteresse médiévale d’Enisala, Gospodăria Țărănească conservată « in situ », Enisala, Mémorial Panaït Cerna). Sa bibliothèque posséde un fonds de 50 000 volumes dont des manuscrits et éditions anciennes.
www.icemtl.ro

Centrul Ecoturistic Tulcea (Centre écotouristique de Tulcea, ancien Musée d’Histoire Naturelle)
N°1, strada 14 Noiembrie (1 rue du 14 novembre)
Un complexe muséal avec un aquarium présentant la faune, la flore et les spécificités environnementales du delta du Danube. Salles de projection video, salles de conférence…

Museul de Ethnografie şi Artǎ Popularǎ (en cours de rénovation)
N° 2, strada 9 Mai
Collection de costumes, de meubles, traditions régionales

Museul de Artǎ
N° 2, strada Grigore Antipa
Belle collection d’oeuvres de grands peintres et sculpteurs roumains et d’artistes régionaux, icônes, peinture sur verre, meubles et objets de l’occupation turque dans un bâtiment avenant.
Expositions permanentes et temporaires.

Ivanpatzaichin.ro
Le grand champion roumain d’origine lipovène, Ivan patzaichin, est originaire de Mila 23, un village du delta du Danube dans le judets de Dobrogée du nord, proche de Tulcea.

 Magdalena Chersoi, Delta, photo © Danube-culture, droits réservés 

Musée d’Histoire et d’Archéologie
Parc archéologique Aegyssus IV
Parc du Monument de l’Indépendance

Maison de pêcheurs du village de Mila 23, village-musée de pêcheurs, Tulcea, photo © droits réservés

Adamclisi et le trophée de l’empereur Trajan

On découvre au nord de la commune d’Adamclisi (70 km au sud-ouest de Constanţa, préfecture du judets de Dobrogée), dominant un paysage de coteaux en terrasse, le site du Tropaeum Traiani, une réplique de l’antique construction élevée après la victoire des troupes romaines emmenées par l’empereur Trajan au début du IIe siècle après J.-C.

Détail du trophée de Trajan, photo Alstyle — Travail personnel, CC BY-SA 3.0 ro, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=16778534

Les fouilles sur les lieux ne commencent qu’au XIXe siècle à la suite de la découverte par les Ottomans des ruines d’un monument en pierre qui s’apparentait à une église d’où le nom qu’ils donnent au lieu Adamclisi (adam = homme, Kilisse = église). Le trophée de Trajan, construit entre 106 et 109 à la demande de l’empereur, dédié à Mars, dieu de la guerre et qui commémore sa victoire en 101 sur un de ses plus farouche adversaires, le roi dace Décébale (?-106) que les Roumains ont placé au panthéon de leur histoire et de leur mythologie populaire et sur les Sarmates, ne subsistait alors qu’à l’état de ruines, une partie des pierres ayant été subtilisée par les populations locales pour divers bâtiments.

Décébale (?-106)

Le trophée fait d’abord l’objet d’une reconstitution en 1977 par le régime communiste. Rénové ultérieurement, mesurant à la base 31 m de diamètre et 40 m de hauteur, il est coiffé d’un toit conique recouvert de tuiles en écailles, à l’origine des dalles de pierre imbriquées. Les socles hexagonaux, placés au sommet du tronc de cône portaient sur deux faces, dans la partie supérieure, une inscription dédicatoire à Mars Ultor (Mars le dieu vengeur)1. La base cylindrique est décorée de 54 métopes2 (dont 49 originaux se trouvent au musée d’Adamclisi), en calcaire de Deleni qui glorifient la victoire romaine et la soumission des tributs daces vaincues. L’empereur y est notamment représenté accompagné d’un officier tout comme la scène  d’un combat entre un soldat romain et un « barbare » dace, deux prisonniers daces amenés à Trajan, trois joueurs de trompette, deux porte-enseigne ou encore une famille indigène.

  L’empereur Trajan avec un de ses lieutenants, photo Cristian Chirita, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=4474017 

Le musée romain, dans le village rassemble les 48 panneaux sculptés originaux (sur 54) ou métopes et un certain nombre d’objets afférents à la présence romaine dans ces lieux de la Dobrogée.  À proximité du trophée se trouve l’admirable site romano-byzantin, le Municipium tropaeum Trajani, fondé à la même époque, au IIe siècle après J.-C. Ce site prend rapidement de l’ampleur du fait de sa situation sur la voie nord-sud de la Dobrogée. Démoli au IIIe siècle, reconstruit à la fin de ce siècle et au début du IVe, il est abandonné et détruit par les Avares au VIe siècle. Il émane une atmosphère étonnement émouvante en visitant ces lieux lorsque l’on franchit les anciennes portes de l’enceinte fortifiée comme si l’on remontait au IIe siècle ap. J.-C. et en marchant sur l’artère principale, au milieu de laquelle se trouve un caniveau et qui était bordée à l’époque romaine bordée de nombreux portiques et arcades.

    L’excellent Guide Bleu « Roumanie » (édition de 1966) en donne une description assez détaillée : « La porte Est, par laquelle on pénètre dans l’enceinte fortifiée, était flanquée de deux tours dont il subsiste des soubassements. Une grande porte à deux battants fermait l’entrée ; elle était maintenue par une grosse barre métallique coulissant dans un logement que l’on voit encore dans le massif de droite. Dans l’axe de la porte s’ouvre la grande artère principale, creusée d’un caniveau central qui à l’époque était couvert. Des portiques et d’arcades bordaient la chaussée. À droite de la rue (10 m env.) apparaissent les soubassements d’une basilique chrétienne du IVe siècle de notre ère, composée de trois nefs à abside et d’un narthex3. — À gauche de la rue, les ruines d’une basilique chrétienne byzantine, en forme de croix, également à trois nefs avec un narthex et peut-être un exonarthex. La crypte est bien conservée (fin du Ve, début du Ve).
Plus loin on franchit une rue transversale pour atteindre, à gauche, les ruines de la basilique de Forensis qui semble avoir été imposante à en juger par la taille des dix-huit bases de colonnes qui séparent l’édifice en trois nefs. Cet édifice, construit au IIIe s. et rebâti sous Constantin le Grand (280-337 ap. J.-C.), servait de lieu pour des réunions publiques.
En continuant à descendre la rue principale, on trouve à gauche encore une autre basilique du IVe, complétée au VIe, par l’adjonction d’une crypte. On arrive à la porte Ouest où les murs d’enceinte sont mieux conservés qu’à la porte Est. En se dirigeant ensuite par le Nord, on rejoint la basilique marmoréenne,  la basilique chrétienne de l’évêché dont on voit le baptistère à droite de l’entrée. L’édifice remonte aux Ve et VIe siècle et forme aussi un plan à trois nefs avec absides. — À proximité se dresse une tour où l’on entreposait des vivres.
Il est tout à fait possible de suivre le mur d’enceinte sur tout son pourtour où plusieurs restes de tours de défense en plus ou moins bon état sont encore visibles.
Les fouilles entreprises entre 1891 et 1909 n’ont en fait dégagé qu’un dixième des vestiges de la ville : neuf hectares restent encore à mettre au jour.

Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, janvier 2026

Notes :
1 Métope : intervalle rectangulaire situé entre les triglyphes de la frise dorique, et généralement orné de reliefs. Les métopes du Parthénon. Demi-métope, portion de métope qui termine une frise, sur les monuments hellénistiques et romains. (source dictionnaire de l’Académie française).

2 Narthex : dans les premières basiliques chrétiennes, portique élevé en avant de la nef, après l’atrium, et formant une sorte de vestibule où se tenaient ceux qui n’avaient pas le droit d’accéder au lieu consacré, catéchumènes, pénitents, etc. Narthex extérieur. Narthex intérieur, séparé du naos par des portes, par une cloison.Par extension. Galerie couverte s’étendant à l’extérieur ou à l’intérieur d’une église, sur toute la largeur de la façade. Le narthex de la basilique de Vézelay. L’exonathex est une pièce réservée  aux tombeaux dans les églises et cathédrales orthodoxes.
3 L’inscription partiellement conservée a pu être toutefois reconstituée :

 MARTI ULTOR[I]
IM[P(erator) CAES]AR DIVI
NERVA[E] F(ILIUS) N[E]RVA
TRA]IANUS [AUG(USTUS) GERM(ANICUS)]
DAC]I[CU]S PONT(IFEX) MAX(IMUS)
TRIB(UNICIA) POTEST(ATE) XIII
IMP(ERATOR) VI CO(N)S(UL) V P(ater) P(atriae)
?VICTO EXERC]ITU D[ACORUM]
?—- ET SARMATA]RUM ———————]E

Pour Mars vengeur, l’empereur César,
Fils du divin Nerva,
Nerva Trajan Augustus, qui a vaincu les Germains,
Les Daces, grand pontife,
Pour la 13e fois détenteur de la puissance tribunitienne,
Proclamé général victorieux par l’armée pour la sixième fois,
consul pour la cinquième fois, père de la patrie,
Après avoir vaincu les armées Daces
?—- et Sarmates

Sources :
Guide bleue Roumanie, Hachette, Paris 1966
Guey Julien. Le « Tropaeum Trajani  » est-il l’œuvre de l’empereur Valens ? À propos d’un passage de Thémistius. » In: Revue des Études Anciennes. Tome 40, 1938, n°4. pp. 387-398.
www.persee.fr/doc/rea_0035-2004_1938_num_40_4_3006
https://muzeedelasat.ro
https://www.romanforts.eu › en › tropaeum-тraiani

Vue sur les collines et le sommet du  trophée de Trajan (Tropaeum Traiani ) depuis la forteresse romano-byzantine, photo © Danube-culture, droits réservés

Albert Marquet : Le Danube, voyage de printemps

Albert Marquet met à profit ce voyage fluvial pour réaliser de nombreuses aquarelles et faire des croquis. C’est sa femme qui écrit les textes relatant ce périple. Les réflexions sur le monde du delta que le couple français découvre à l’occasion de leur périple roumain sont à l’image de l’étonnement et du dépaysement que la plupart des voyageurs ont ressenti autrefois en parcourant ce territoire aquatique et sauvage des confins de l’Europe. « Nous y étions un peu perdu et, comme au bout du monde ». Illustrés d’une sélection d’une quinzaine d’aquarelles et de quelques croquis ils seront édités sous la forme d’un carnet en 1954 chez l’éditeur suisse Mermod dans la collection « Carnets de Françoise ».
L’ordre d’insertion des aquarelles dans les textes a été volontairement modifié par rapport  à la publication de 1954.

Le Danube, Voyage de printemps 

   Le beau Danube bleu, ce ne fut pas pour le voir que nous embarquâmes au printemps 1933 et heureusement car nous aurions été déçus. Il n’est bleu que dans la chanson ou peut-être, nous n’y sommes pas allés voir, près de ses sources. De son delta à Vienne, les deux points limite de notre voyage, il roule des eaux limoneuses entre des rives le plus souvent plates et faites surtout des marais et des alluvions qu’il abandonne et renouvelle au gré des crues et des saisons.

 Les entrepôts (de Sulina)

Marquet, entraîné par un amis que ses fonctions appelaient là et qui craignait, sans compagnon éprouvé, de s’y ennuyer, accepta sans hésiter de partir pour Galatz, simplement parce que cette sollicitation tombait au moment où il n’avait pas de projet et qu’un grand fleuve inconnu avec ses promesses de bateaux et de mouvement ne pouvait que le tenter.

 Matinée sur le Danube

Ce fût d’abord une déception. L’hôtel qu’on nous offrit était dans une rue sans caractère et, dès qu’il fût dans la chambre, les fenêtres grandes ouvertes, Marquet, consterné, se trouva devant une façade grise, haut dressée à quelques mètres de lui. Il ne pouvait même pas apercevoir un coin de ciel. Il soupira :
« Autant se fixer à Bécon-les-Bruyères, ça ne vaut pas le voyage », et sur-le-champs décidé :
« Ne défais pas les valises. Je ne resterai pas quarante-huit heures ici. »
Des amis roumains qui avaient été contents de le voir arriver dans leur pays ne l’entendirent pas ainsi :
« Que vous manque-t-il ? Le port, vous avez pu vous en rendre compte, est grand. Les quais sont sillonnés de voitures, de camions, de charrettes, le fleuve de remorqueurs, de barques, de vapeurs, s’il vous faut une installation là, nous vous la trouverons. » Et deux heures plus tard nous étions sur un bateau amarré pour quelques semaines en l’un des points les plus vivants du fleuve. Marquet, à son affaire, se mit au travail.

 Flotille à Galatz

Il ne resta pas à Galatz tout le temps de son séjour en Roumanie. Quand on vit sur l’eau, il est tentant de prendre un bateau qui navigue et, pour Marquet qui passait ses journées sur le pont, bien tentant de dessiner ce qui défilait sous ses yeux : des verdures, des petites villes groupées autour de leur église ou de leur minaret, des charrettes qu’on devinait grinçantes, des passants, paysans lents et pesants, des soldats fusil à l’épaule dont on imaginait mal qu’ils eussent quelque chose à garder, des nuages qui tout au long des heures dérivaient bas sur l’horizon.

La charrette sous l’orage

    Marquet avait comme à son habitude un carnet, un stylo, des crayons, des pinceaux, un gobelet d’eau, une petite boîte d’aquarelle dans ses poches. Il semblait vraiment faire partie du groupe formé par ses amis et moi, devisant et jouissant du soleil sur la plage arrière du bateau, mais à un moment imprévu, sans qu’aucun de nous ne l’eût pressenti, il s’éloignait d’un pas tranquille et décidé.

Maisons au bord du Danube

Il venait de découvrir un coin isolé, bien placé, nous n’existions plus pour lui, tout à coup et totalement absorbé par le problème auquel toute sa vie il chercha une solution : fixer les rapports éphémères de la lumière et de l’eau et, dans un point ou un trait immobile, emprisonner de la vie en lui laissant de sa palpitation. Un ingénieur qui nous avait été présenté s’effarait. Pourquoi se mettre martel en tête afin de tenter une besogne impossible, saisir ce qui passe si vite que des yeux humains ne sauraient le retenir. Ne serait-il pas plus commode pour Monsieur Marquet de dessiner et de peindre  à son aise dans son atelier en s’aidant de photographies ?

Sur place, il n’a pas tracé une ligne que déjà ce qu’il voulait représenter a disparu. Chacun a ses méthodes et ses préférences, mais comment arriver à faire comprendre à un homme raisonnable que la fuite des choses aide à mieux les connaître, que l’immobilité est un mensonge dont Marquet se refusait à être le complice.

La remontée du Danube

Avant de remonter le Danube, après une courte escale à Sulina, petit port bâti à l’une de ses embouchures, une visite à Vulkov nous fut conseillée, et dans cette bourgade fleurie en cette saison de tous ses cognassiers, coupée d’eau, plutôt faite de jardins que de maisons, notre passage insolite (il n’y avait pas d’hôtel et nous logions chez l’habitant), ameutait à nos trousses les enfants du pays.

Nous errions dans ce village dont nous n’arrivions pas à saisir la forme, sans cesse ramenés à notre point de départ par un canal, un ruisseau, un étang qui arrêtaient notre marche et nous obligeaient à revenir sur nos pas, quand nous fûmes hélés par un jeune homme depuis une heure à notre recherche, envoyé par la compagnie de navigation à laquelle il appartenait afin de nous guider et de nous avertir qu’une cabine était mise à notre disposition sur un de ses bateaux pour assurer notre retour à Galatz. Il nous invita à continuer notre promenade en barque, dans un silence que le chant des oiseaux aurait seul troublé, si notre cicerone n’avait décidé de mettre à profit notre compagnie pour parfaire sa connaissance du français. Comme il était honnête, il voulut partager les avantages de la situation et ne prononça pas un mot sans nous en donner la traduction, d’abord en roumain, sa langue, ensuite en russe, puisque nous étions en Bessarabie. Nous l’écoutions d’une oreille distraite. je crois que Marquet ne l’écoutais pas du tout, il était pris par ce qu’il voyait : des masses de verdure croulant dans les méandres de l’eau, des petits ponts en dos d’âne et dessus, des porteuses d’eau qui cheminaient avec précaution, leurs deux sceaux ruisselants attachés chacun à l’une des extrémités du long fléau en équilibre sur l’épaule. Les bruits soyeux des rames, le clapotement de l’eau, les fuites des insectes, les chants des oiseaux et l’intarissable bavardage du compagnon que nous allions perdre n’arrivaient pas à disperser le silence enveloppant les jardins que nous ne finissions pas de contourner.

Nuages de beau temps

Nous avions l’impression d’errer dans un pays qui commençait d’être, sur des eaux lourdes, molles, limoneuses, visiblement nourricières, charriant en leur sein ce qui deviendrait terre, herbages, taillis, aliment et refuge d’animaux que nous avions entendu ramper, glisser, voleter tout au long du chemin qui nous avait amenés ici. Cet étrange chemin, le sable trempé des plages en fut la meilleure partie. Ailleurs ce n’était qu’une piste caillouteuse, souvent creusée d’ornières profondes qui avaient eu le temps de se solidifier depuis les dernières pluies, et coupées de ponts si haut perchés qu’il nous fallut à plusieurs reprises descendre de voiture afin de permettre à notre mince cheval de les franchir dans un élan où il employait toutes ses forces ramassées. Pendant ce voyage, qui dura quelques heures, nous aurions pu nous croire les seuls habitants du monde : des joncs, des plantes à ras de terre, de l’eau un peut partout, stagnante ou courante, et par-dessus, un ciel immense où paraissaient des nuages qui s’étiraient, se gonflaient, s’amassaient, se dispersaient, fuyaient, revenaient, promettaient, menaçaient, restant, avec la brise qui courait entre les joncs, la seule manifestation tangible de la vie. Une méchante carriole, pour cocher, et nous ne savions pas pourquoi, un soldat, nous deux, notre valise, et nous avancions dans un pays où la présence de l’homme n’était décelable qu’à l’existence d’une piste en mauvais état suivie ce jour-là par nous, que poussait, dans l’idée de notre soldat, une incompréhensible curiosité.
« Vulkov », vous verrez, c’est un pays comme il n’y en a pas deux », et il fallait vraiment que nous n’ayons rien à faire pour qu’une si banale réflexion suffît à nous décider d’y partir.
Nous y étions un peu perdu et, comme au bout du monde. Le fleuve en nous emmenant demain nous en délivrerait. Jamais nulle part nous ne nous étions senti  tellement étrangers et, je ne sais pas pourquoi, sur le point d’être oubliés.

 Iles et collines

Il nous semblait assister aux hésitations d’une ébauche, à moins que ce ne fussent les prémices d’une disparition. Trop d’eau, trop de ciel, et ce pêcheurs en loques, éventrant un esturgeon pour en extraire la masse d’un caviar qui serait, à des lieues d’ici, dégusté dans des restaurants rutilants de lumières, de musiques, de fleurs et de femmes luxueusement parées, manquait de réalité.
Tout ce que nous avions sous les yeux nous apparaissait sans lien avec le reste du monde. Ces enfants rencontrés dans les chemins, ces enfants que nous avions effrayés, intrigués, que raconteraient-ils après notre départ ? Et toute leur vie, la passeraient-ils contre ce bras puissant du Danube qu’aucun pont ne traverse là et dont les eaux profondes et lourdes les maintenaient dans l’isolement ? Des jardins, de petites maisons, des fleurs, des fruits, des poissons, cela constituait un univers bien clos. Leur serait-il suffisant ? Nous le voyions au printemps, épanoui dans des verdures et des floraisons, mais l’hiver quand les vents froids balaient cette immensité à laquelle le rend le dépouillement de ses jardins, à quoi peut-on penser ou rêver dans les petites maisons blanchies à la chaux, ornées de fleurs artificielles et de napperons brodés, placées encore en cette année 1933 sous la protection d’ icônes qu’honoraient de tremblants lampions ?

Nous quittons le port

Le lendemain nous abandonnions Vulkov et alors commença notre remontée vers Vienne. Aux marais succédèrent des prairies, aux joncs, des peupliers et des bouleaux, quelques usines, de vraies villes, parfois un resserrement du fleuve entre des collines, mais partout le Danube restait le maître, apportant aux pays qu’il traverse leur mélancolie ou leur fertilité, leurs façons et leurs raisons de vivre.
Marcelle Marquet, Le Danube, voyage de printemps, juillet 1954

Danube-culture, mis à jour novembre 2025

 L’entrée des Portes-de-Fer

 Les Portes-de-Fer

 Un village en Cracovie (Croatie)

La sortie du port

Le fleuve Prout (Pruth), Voltaire et la Russie

« La Moldavie et la Valachie devaient secouer le joug des Turcs. Ces pays sont ceux des anciens Daces, qui, mêlés aux Gépides, inquiétèrent longtemps l’empire romain : Trajan les soumit ; le premier Constantin les rendit chrétiens. La Dacie fut une province de l’empire d’Orient ; mais bientôt après ces mêmes peuples contribuèrent à la ruine de celui d’Occident, en servant sous les Odoacre et sous les Théodoric.
Demetrius Cantemir avait obtenu la Moldavie. On faisait descendre ce voïvode Cantemir de Tamerlan, parce que le nom de Tamerlan était Timur, que ce Timur était un kan tartare : et du nom de Timurkan venait, disait-on, la famille Kantemir.
Déjà le vizir Baltagi Mehemet avait passé le Danube à la tête de cent mille hommes, et marchait vers Yassi le long du Pruth, autrefois le fleuve Hiérase, qui tombe dans le Danube, et qui est à peu près la frontière de la Moldavie et de la Bessarabie.
Tandis que l’armée ottomane passait le Danube, le czar avançait par les frontières de la Pologne, passait le Borysthène [Dniepr] pour aller dégager le maréchal Sheremetof, qui, étant au midi d’Yassi sur les bords du Pruth, était menacé de se voir bientôt environné de cent mille Turcs et d’une armée de Tartares. Pierre, avant de passer le Borysthène, avait craint d’exposer Catherine à un danger qui devenait chaque jour plus terrible ; mais Catherine regarda cette attention du czar comme un outrage à sa tendresse et à son courage ; elle fit tant d’instances que le czar ne put se passer d’elle : l’armée la voyait avec joie à cheval, à la tête des troupes. Elle se servait rarement de voiture. Il fallut marcher au delà du Borysthène par quelques déserts, traverser le Bog, et ensuite la rivière du Tiras, qu’on nomme aujourd’hui Niester [Dniestr] ; après quoi l’on trouvait encore un autre désert avant d’arriver à Yassi sur les bords du Pruth. Elle encourageait l’armée, y répandait la gaieté, envoyait des secours aux officiers malades, et étendait ses soins sur les soldats.

Aubry De La Motraye (vers 1674-1743),  plan de la campagne du Pruth (ou guerre russo-ottomane de 1710-1711) au cours de laquelle l’armée ottomane, sous le commandement du grand vizir Baltaci Mehmet Pacha, encercla une armée conjointe moldave et russe dirigée par Pierre le Grand et la contraignit à se rendre. Publié dans « Voyages à travers l’Europe, l’Asie et une partie de l’Afrique », 1723-1724

Le vizir demanda longtemps qu’on lui livrât Cantemir, comme le roi de Suède s’était fait livrer Patkul. Cantemir se trouvait précisément dans le même cas où avait été Mazeppa. Le czar avait fait à Mazeppa son procès criminel, et l’avait fait exécuter en effigie. Les Turcs n’en usèrent point ainsi ; ils ne connaissent ni les procès par contumace, ni les sentences publiques. Ces condamnations affichées et les exécutions en effigie sont d’autant moins en usage chez eux, que leur loi leur défend les représentations humaines, de quelque genre qu’elles puissent être. Ils insistèrent en vain sur l’extradition de Cantemir. Pierre écrivit ces propres paroles au vice-chancelier Schaffirof :

« J’abandonnerai plutôt aux Turcs tout le terrain qui s’étend jusqu’à Cursk : il me restera l’espérance de le recouvrer ; mais la perte de ma foi est irréparable, je ne peux la violer. Nous n’avons de propre que l’honneur : y renoncer, c’est cesser d’être monarque. »

Voltaire, Histoire de l’Empire de Russie, « Campagne du Pruth »

Le Pruth dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert

(Géog. mod.) le Hieracus de Ptolémée, ou le Geracus d’Ammien Marcellin, rivière de la Dacie, est selon Mrs. de Valais et Cluvier le Pruth des modernes, rivière de Pologne, qui a sa source dans les montagnes de la Pocutée ; elle traverse la Moldavie, et va se perdre dans le Danube, un peu avant qu’il se jette lui-même dans la mer Noire.
C’est sur le bord du Pruth que le Czar Pierre en 1711, vit tout d’un coup son armée sans vivres, sans fourrages, et cent cinquante mille turcs devant lui ; plus malheureux en ce moment que son rival Charles XII à Pultawa ; mais le moment fut court : Une femme le sauva en négociant la paix du Pruth ; femme d’un simple dragon, elle épousa son empereur et lui succéda. Nous n’avons point oublié son article dans cet ouvrage. (D.J.)

Danube-culture, mis à jour novembre 2025

Sulina mon amour, meine Liebe, my love, Sulina, dragostea mea !

   Le sujet n’est pas fortuit : Sulina, notre petite tour de Babel roumaine, a un passé européen et un destin emblématique pour l’histoire de notre pays et pour le destin de l’architecture roumaine. J’ai décidé de vous parler de Sulina non seulement parce que personne ne parle plus de ce lieu sauf lorsqu’il se produit quelque chose d’inimaginable du style «un curé a mordu un chien», mais aussi parce que c’est tout simplement un lieu fascinant, une cité exemplaire pour illustrer la naissance, la vie et la mort de l’architecture, de l’urbanisme, de l’histoire.

Embouchure du bras de Sulina vers 1850. Comme on le voit sur la gravure, il existait déjà un phare construit par l’Empire ottoman en 1848 bien avant ceux de la Commission européenne du Danube.

   Le titre n’est pas fortuit non plus : Sulina a été entre 1856 et 1939 la ville de la Commission Européenne du Danube, une organisation internationale créée à Galaţi grâce au traité de paix qui a suivi la guerre de Crimée et qui a décidé de la neutralité de la mer Noire, la rétrocession à la Moldavie de trois judets [départements] du sud de la Bessarabie et la libre circulation de la navigation sur le Danube, sous la surveillance d’une commission internationale1. Elle a été en fait la première ville de Roumanie liée à ce qu’on peut appeler le concept européen et un lieu significatif décrit par l’écrivain Jean Bart dans son roman Europolis comme une scène de vie à mi-chemin entre le XIXe et le XXe siècles.
Sulina a été d’abord une enfant misérable du delta. Elle a grandi en toute liberté, aisément, intimement directement en lien avec la nature et à son environnement aussi longtemps qu’elle demeura un village de pêcheurs et une terre stable à l’endroit où le Danube faisait son entrée dans la mer. Elle a eu la chance de se trouver au bon endroit et au bon moment pour recevoir une éducation, acquérir la fortune et l’usage du monde, devenant une dame. Elle connut le succès et inspira confiance entre 1856 et 1939 quand elle devint la cité de la Commission Européenne du Danube.

Sulina, le grand quai du port en 1900 avec des cargos anglais en attente de chargement (de céréales), photo collection ICEM Tulcea

Le temps a passé et malheureusement la jeunesse de Sulina s’est enfuie avec lui. La deuxième guerre mondiale a bouleversé son destin. La société a changé,  le communisme est arrivé avec ses tanks venus de l’est en même temps que les vents rudes des hivers du delta. Des villes récentes, telles les cités industrielles de « l’homme nouveau », les villes-dortoirs… ont commencé à s’affirmer en se trouvant également au bon endroit et au bon moment.  Sulina s’est transformée en une vieille dame avec des valeurs qui ne correspondaient plus à celles de l’après-guerre. Les autorités du nouveau régime décidèrent de la « rééduquer » en détruisant ou en laissant à l’abandon son patrimoine architectural d’autrefois, en altérant ses structures sociales,  ses positions européennes et son avenir au profit d’un style de vie contemporain. Cette «rééducation» se concrétisa par la construction de nouveaux immeubles et l’implantation de chantiers et d’industries navals souvent liées à l’activité de la pêche.

Sulina en 1930, photo archives Commission Européenne du Danube

Les années sont passées sur Dame Sulina. Des signes de souffrance sont apparus sur son visage, son corps comme des cicatrices et des rides mais son âme  restait malgré tout jeune et vivante. Une lueur d’espoir a surgi dans ses yeux et son âme vers le crépuscule de son existence en 1989 lors des changements de société. Ces bouleversements sont brusquement apparus comme une chance et  exprimant l’espoir que Sulina puisse être enfin réhabilitée. Le changement des temps et des moeurs n’a pas engendré la concrétisation de ses espérances. De nouvelles déceptions ont commencé à ternir le moral de la ville tels l’apparition de nouveaux blocs, la destruction des identités architecturales et urbaines, le remplacement des bâtiments caractéristiques par d’autres réalisations étrangères, l’absence de véritable promotion de la petite cité portuaire, le manque d’une vision globale d’un développement durable, la pollution des voisinages. Le passé a ainsi mis cette bonne Dame Sulina, encore riche d’un potentiel touristique, de terrains et de maisons bon marché (une aubaine pour certains escrocs qui profitèrent de la naïveté des habitants), d’une interface pour les activités de pêche et de chasse dans le delta, dans une position extrêmement vulnérable, conséquence des souffrances accumulées au cours de l’histoire. Des vautours, des sociétés immobilières, des hommes d’affaires peu scrupuleux, des politiciens véreux se sont acharnés sur elle afin d’en tirer profit.… Ils l’ont harceler pour lui dérober tout ce qu’elle possédait (terrains, immeubles, position, statut…).

Sulina est aujourd’hui une dame misérable, à la fois roumaine dans le sang et européenne dans l’âme qui raconte sa vie et ses souvenirs, la gloire de sa jeunesse avec ses longues journées d’été brûlés de soleil, les interminables nuits d’hiver elles aussi brûlées non par le soleil mais par le vent d’est glacial, scrutant le monde à travers ses vieilles lunettes bulgares, dans un fauteuil français, avec un châle autour des épaules, assise sur un tabouret hongrois posé sur un tapis rose italien dans une vieille chambre au mobilier monténégrin d’une maison lipovène perdue parmi les fleurs et le ricin, buvant un café turc adouci d’un cube de sucre autrichien et d’une goutte de lait russe, dans une tasse de porcelaine grecque, avec une petite cuillère en argent arménienne et une soucoupe serbe, posées sur une table en bois peint allemande, couverte d’un napperon polonais blanc apprêté, à côté d’une carte postale albanaise, d’un bougeoir hébreu et d’un gobelet tatar en émail.

« L’Hôtel d’Administration » de la Commission Européenne du Danube construit en 1866, collection archives de la Commission Européenne du Danube

À Sulina, les habitants se sentent à l’écart et vraiment au bout du monde. D’une certaine façon c’est vrai : Sulina est à l’altitude la plus basse de Roumanie (1m 50 au dessus du niveau de la mer !). C’est le point le plus à l’Est du pays. Elle est reliée au reste du monde uniquement par des voies d’eau ou aériennes et soumise en théorie à un régime spécial de protection de la nature du fait de la création en 1993 de la réserve de Biosphère du Delta du Danube (A.R.B.B.).

Boutiques sur la rue Élisabeth avec en arrière-plan la mosquée (aujourd’hui démolie) et le phare, photo collection BAR, Bucarest

Beaucoup de visiteurs viennent à Sulina un peu par hasard, pour la plage et la mer, le camping, la pêche et pour le côté relativement sauvage et isolé des lieux. La plupart de ces touristes ne respecte ni la plage, ni la mer, ni la ville et son histoire, ni la nature du delta. Cela se voit aux tonnes de bouteilles de plastique, papiers, boîtes de conserve, poubelles jetées à chaque pas, en ville et au bord de la mer, dans les étangs et les canaux. On les trouve d’une année sur l’autre toujours en plus grand nombre. Peu d’habitants ont de la considération pour leur ville. Le fleuve est de plus en plus sale. Comment s’en étonner puisque c’est ici que se rassemblent pratiquement toutes les saletés de l’Europe emmenées par le Danube ? Le Delta a reçu le statut de réserve naturelle, mais bien trop tardivement tant pour la nature que pour Sulina elle-même.
Bien trop rares sont les habitants qui voient plus loin que la pointe de leur barque, que l’extrémité de leurs filets, de leurs lieux de pêche, que le braconnage quotidien, que les pêcheries et les promenades des pêcheurs amateurs. Bien trop rares sont ceux qui connaissent, comprennent, apprécient l’ambiance, l’histoire ou l’architecture de la ville, ceux qui en perçoivent la poésie et ne laissent pas l’atmosphère, l’histoire et l’architecture de Sulina mourir d’inanition. La ville n’est plus animée par un souffle communautaire vivant, irriguée par l’estime du passé mais seulement par une somme d’intérêts financiers, de petites ou de grandes affaires et/ou d’escroqueries.
Bien trop rares sont les visiteurs qui viennent à Sulina pour son atmosphère désuète, pour son histoire ou son architecture, à la recherche de l’âme de la ville. Ceux-là photographient des vieilles maisons ou des villas kitsch, cherchant à  retrouver quelque chose de l’authenticité du lieu mais de nombreux habitants les accusent de prendre des clichés pour leur voler leurs maisons. Ils cherchent à s’imprégner de l’esprit de la ville. Les habitants en regard de leur propre pauvreté, pensent qu’il s’agît d’une étrange perte de temps. Et c’est justement l’âme de Sulina qui tombe maintenant dans l’oubli. De ce point de vue aussi Sulina est moribonde. Ma démarche se veut comme un signal d’alarme afin que son architecture historique puisse être sauvée, que puissent préservés l’esprit du lieu et le sentiment d’appartenance à une communauté, afin que  ne meure avant même de se développer le développement durable, que ne meure la nature à l’endroit même où se trouve sur la mer Noire le seuil d’entrée en Roumanie et dans l’Union Européenne.

Pourquoi Sulina est-elle aussi intéressante ?

Jean Bart (alias Eugeniu P. Botez, 1877-1933), officier de marine, capitaine du port de Sulina et écrivain

Sulina c’est l’Europolis de l’écrivain Jean Bart (pseudonyme littéraire de l’officier de marine Eugène Botez, 1847-1933, choisi d’après le célèbre corsaire français), roman d’un amour double, d’une ville et d’une femme, oeuvre qui, au delà de l’histoire de « l’émigré américain » Nicolas Marulis, de l’officier Neagu et de la sirène noire Evantia, symbolise la cohabitation des Lipovènes, Roumains, Grecs, Polonais, Arméniens, Turcs, Tatars, Italiens, Anglais, Russes, Austro-hongrois, Albanais, Juifs, Bulgares, Allemands, Serbes, Monténégrins, et de la coexistence pacifique des mondes, orthodoxes, catholiques ou du protestantisme avec le judaïsme et l’islam.

L’ancienne maison de l’écrivain marin Jean Bart, photo © Danube-culture, droits réservés

Sulina a un tissu urbain original et unique en son genre : elle se découpe symboliquement sous la forme d’un quadrilatère avec un grand côté de 5, 5 km de longueur et un petit côté de seulement 500 m de largeur dont les six rues, parallèles au Danube, sont numérotées, à l’image de New York, de I à IV.
Ses caractéristiques sont intéressantes : c’est la première ville de Roumanie où l’on peut parler de concept d’Europe Unie, c’est la ville la plus à l’est de la Roumanie et de l’Union Européenne. On trouve ici le dernier poteau électrique, le dernier poteau téléphonique, l’ultime robinet d’eau potable, le dernier téléphone fixe, le dernier phare, les dernières pistes avec des barques comme ailleurs les voitures, devant la porte des maisons et l’ultime plage de sable fin à l’est du pays et de l’Union Européenne. C’est la première localité que rencontre les marins qui entrent en Roumanie et en UE et la dernière avant qu’ils ne reprennent la mer.

L’église orthodoxe roumaine saint-Nicolas au premier plan, autrefois la cathédrale de Sulina et à droite l’église orthodoxe roumaine, photo © Danube-culture, droits réservés

Cette petite ville isolée, remarquable pour son patrimoine architectural, témoignage vivant de l’histoire des deux derniers siècles possède cinq églises ! Presque toutes sont consacrées à saint-Nicolas, protecteur des marins : l’église roumaine orthodoxe Saint-Nicolas, lieu où différentes ethnies se rassemblaient pour prier et se recueillir, a été construite en 1866, à côté d’une vieille église en bois détruite ultérieurement mais restée dans les mémoires grâce à l’érection d’une croix votive placée sur le maître autel, l’église grecque saint-Nicolas, bâtie en 1868 avec son unique et authentique ambiance, survivante oubliée, mourant peu à peu chaque jour du manque d’intérêt pour sa restauration et de nouveaux projets, l’église orthodoxe de rite ancien Saint-Pierre-et-Paul, paroisse de la communauté russo-lipovenes, construite entre 1991 et 1995 à côté d’une vieille église dont il ne reste reste que la Sainte table, l’église romano-catholique saint-Nicolas, érigée grâce au financement de la communauté italienne de Sulina, sanctifiée en 1863, marquant sa présence discrète dans le paysage urbain environnant avec sa sobriété architecturale et son clocher à l’aspect particulier, enfin l’église Saint-Alexandre et Saint-Nicolas, actuellement cathédrale orthodoxe de Sulina et du delta. Bâtie grâce à la volonté du prêtre V. Gheorghiu, sa première pierre a été posée en 1910 en présence du roi Carol Ier et de la famille royale. C’est un extraordinaire et valeureux exemple emblématique d’architecture autochtone digne de n’importe qu’elle grande ville européenne.

L’ancien phare de la rive gauche, photo archives de la Commission Européenne du Danube

3 phares ont été construits à Sulina :
– le vieux phare, construit en 1869 au temps de la Commission Européenne du Danube [en fait érigé en 1848 à la demande de l’Empire ottoman]. Bâti à l’endroit où, au moment de sa construction, le Danube se jetait dans la mer Noire, il se trouve désormais en pleine ville, à une grande distance de l’embouchure actuelle du fleuve. Il a été transformé en musée et est provisoirement fermé en raison de sa réfection.

Le « vieux » phare a été rénové récemment, photo © Danube-culture, droits réservés

– le phare d’observation (rive gauche du bras de Sulina), également bâti au temps de la Commission Européenne du Danube, aujourd’hui abandonné et dont il émane une présence fantomatique dans le paysage du delta. Ce phare apparaît dans la série télévisée « Toate pînzele sus » (« Toutes voiles dehors ») de Mircea Mureșan, réalisée d’après le roman éponyme de Radu Tudoran (1910-1982). Une longue digue en pierre, à l’allure poétique, où sont inscrits les noms de tous ceux qui participèrent aux travaux de sa construction  le relie à Sulina.
-le nouveau phare, le plus à l’est de l’Europe et de la Roumanie. Sa construction impressionnante date des années 1970. Le phare domine la mer d’une hauteur de 57 m de hauteur et sa lumière est visible à plus de 50 km à la ronde.

Le nouveau phare de Sulina d’une hauteur de 57 m se trouve au bout du chenal, photo droits réservés

Sulina possède aussi son propre château d’eau, une construction qui, à première vue, peut paraître sans grand intérêt mais dont l’origine est due à un fait singulier. Son architecture et son histoire sont typiquement hollandaise !

Le château d’eau et l’usine électrique, sources archives de la Commission Européenne du Danube

Ce réservoir ainsi que le réseau de distribution d’eau de la ville ont été offert par la Reine des Pays-Bas qui, faisant escale à Sulina et demandant quelque chose à boire, se vit offrir un verre d’eau du Danube. Elle fut stupéfaite qu’un port de cette importance et avec une telle densité d’activité n’ait pas de réseau d’eau potable filtrée.

Photo © Danube-culture, droits réservés

Sulina a une architecture extrêmement sensible de maisons toutes simples, qu’elles appartiennent à la communauté lipovène (en torchis, blanchies à la chaux, recouvertes de roseaux et décorées d’ornements de bois) ou des répliques architecturales d’époques influencées autant par l’orient que l’occident.
Le cimetière marin se trouve à l’extérieur de la ville, en direction de la plage.  C’est un lieu fascinant, coloré, émouvant, symbolisant un repos éternel pour les Chrétiens, les Juifs ou les Musulmans, du simple porteur, pêcheur, marin ou ouvrier du port jusqu’à l’ingénieur, officier, capitaine de navire, consul ou figure marquante de l’essor de la ville tel William Simpson, qui fut durant 13 années le Directeur de la construction de la Commission Européenne du Danube, franc-maçon, chevalier de l’Ordre de Malte ou la Princesse Ecaterina Moruzi (1757-1835), nièce de Ioan Sturza, née a Istamboul et décédée à Sulina.

Le cimetière de Sulina, photo © Danube-culture, droits réservés

Le littoral  de Sulina est très particulier ; vaste, donnant une sensation de fin du monde, avec un sable fin et dont les vagues de la mer Noire flirtent avec les eaux douces du Danube. Terminus du bord de la mer la ville est aussi le lieu d’où partent et se terminent les circuits touristiques vers les magnifiques paysages du delta du Danube (Lac Rosu, Rosule, Porcu, Raducu, Lumina et Puiu, la forêt de Caraorman, la forêt primaire de Letea, de Gârla Împutita…).

Plage du littoral de la mer Noire à proximité de l’endroit où le Danube (bras de Sulina) rejoint la mer Noire, photo © Danube-culture, droits réservés

Je suis « Ardelean » mais Sulina m’appartient aussi parce que je suis roumain, architecte, pêcheur, photographe, peintre et passionné de l’âme de cette ville. Voyageant dans le temps et dans l’espace, là-bas où le vieux Danube noie ses flots et son nom dans la mer ainsi que l’écrit avec nostalgie Jean Bart dans l’introduction de son roman Europolis, j’ai eu la sensation physique d’aller au bout du monde pour découvrir paradoxalement et de façon métaphorique que j’étais en fait arrivé en son centre. Cette sensation a été rapidement suivie par une autre sensation bien plus triste : celle que ma quête m’avait emmenée dans un lieu qui mourrait à chaque instant un peu plus et dont l’âme, jour après jour, se détachait de son corps. Je vous ai parlé de ces trésors… Voilà un autre visage de cette ville, cette fois en position de victime : la découverte, heureuse à priori de Sulina, est assombrie par une réalité récente qui bouscule l’histoire et l’esprit des lieux. Découverte également altérée par l’agressivité d’une architecture contemporaine majoritairement kitsch, laide et de mauvaise qualité. Découverte encore altérée par la dilution dans la nature du delta de son architecture ancienne et abandonnée, découverte encore assombrie par une sensation de pauvreté et la grande résignation de ses habitants.
En résumé c’est triste Sulina n’est-ce pas ? Et tellement ressemblant au destin de la Roumanie. Les Seigneurs et les nobles Dames s’en vont comme Sulina… Que fait-on de la parabole de Sulina ? Que fait-on de la Roumanie ? On la laisse mourir peu à peu chaque jour avec toutes ses merveilleuses valeurs.

Teofil Mihailescu, architecte, photographe, écrivain, peintre, vidéaste, journaliste est né à Brasov en 1973. Après un doctorat à l’Université Ion Mincu d’architecture et d’urbanisme de Bucarest, un Master de l’École Nationale d’études politiques et administratives de Bucarest, il fonde et dirige le bureau d’architecture Teofil Mihailescu. Teofil Mihailescu est membre fondateur de l’Ordre roumain des architectes et a effectué de nombreux séjours à l’étranger (stages d’architecte au Getty Museum de Los Angeles, au Politecnico di Milano, à l’Université de Gênes ou au Royal Institute of Technology de Stockholm…) . Son expérience professionnelle et son approche personnelle non conventionnelle de l’architecture lui permettent de pratiquer les arts visuels et la photographie et de les utiliser comme moyen d’exploration anthropologique du monde.

Cet article de T. Mihailescu date de 2009, a été auparavant publié sur le site dobrogea.net, Il a été traduit et révisé par Danube-culture.

Sur les quais de Sulina un soir d’hiver, photo © Danube-culture, droits réservés

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