Le cours du Danube : une vaste géographie européenne

La superficie totale du bassin versant du Danube est de 817 000 km2. Celui-ci « englobe des régions aussi variées que les moyennes montagnes d’Europe occidentale et centrale, les Alpes centrales, orientales et dinariques, les Carpates, les Balkans, les grandes plaines pannonienne et moldo-valaque ainsi que l’Ukraine méridionale. Son bassin voisine au nord avec ceux de la Weser, de l’Elbe, de l’Oder et de la Vistule, au nord-est avec le bassin du Dniestr, au sud avec les bassins des fleuves de la mer Egée (Salamvria,Vistritsa, Vardar, Aliakmon, Strylon ou Strouma, Maritsa) et de la mer Adriatique, enfin à l’ouest et au nord-ouest avec le bassin du Rhin.

Le Danube naît en Allemagne, de l’union de deux ruisseaux de montagne, la Breg et la Brigach, ruisseaux qui prennent leur source sur le versant est de la Forêt-Noire (Schwarzwald, Bade-Wurtemberg) à respectivement 1078 et 940 m d’altitude.

Le bassin du Danube : 817 000 km2, source WWF Deutschland

Ces deux cours d’eau de 49 et 43 km qui se rencontrent à Donaueschingen et auxquels se joignent plusieurs sources du sous-sol karstique jaillissant sur le territoire de cette commune parmi lesquelles une quinzaine se trouvent dans la zone même du parc du château des princes de Furstenberg dont celle intitulée « Die Donauquelle » (« La source du Danube »), forment officiellement le Danube en aval de leur confluence.

Le confluent de la Breg avec la Brigach à Donaueschingen, photo © Danube-culture, droits réservés

   La longueur totale du fleuve, à partir du confluent de ces deux ruisseaux est de 2783,4 km. 2414 km du fleuve sont navigables, de Kelheim (Allemagne) jusqu’à Sulina (kilomètre zéro, Roumanie).
   Toutes les distances sur le Danube sont mesurées de l’aval vers l’amont, d’abord en milles de Sulina à Galaţi (Roumanie), puis en kilomètres de Galaţi jusqu’à Ulm (Allemagne). Le comptage en milles se termine au port de Galaţi où est installée la dernière et 80ème borne. En continuant à remonter le fleuve on trouve ensuite la première borne kilométrique (Point Kilométrique 150) et ainsi de suite jusqu’à Ulm. La distance en ligne droite, entre le confluent de la Breg avec de la Brigach et l’embouchure du fleuve est de 1630 km, ce qui donne un coefficient de sinuosité de 1,7.

Point kilométrique (PK) 2000, photo © Danube-culture, droits réservés

Le dénivelé total du fleuve, depuis le confluent de la Breg et du Brigach jusqu’à la mer Noire n’est que de 678 m.
Dénivellation moyenne de la source jusqu’à Passau : 0,65%
Dénivellation moyenne de Passau à Hainburg : 0,5%
Dénivellation moyenne de Hainburg jusqu’à l’embouchure : 0,07%
La pente moyenne est donc très faible et n’est égale qu’à 25 cm/km.
Le débit d’eau moyen au Cap Tchatal d’Izmaïl (bras de Chilia) est de 6 500 m3/seconde (approximativement 205 km3/an) mais il varie considérablement selon les années et la météorologie.

Le Haut-Danube dans sa traversée du Jura Souabe à la hauteur de l’abbaye de Weltenburg (rive droite), en amont de Kelheim et du confluent avec l’Altmühl, photo © Danube-culture, droits réservés

À partir du confluent de la Breg et de la Brigach et jusqu’à la localité de Tuttlingen (PK 2747), le Danube coule vers le sud-est, puis il modifie son cours en direction du nord-est, orientation qu’il garde jusqu’à Regensburg (Ratisbonne, PK 2379). Il atteint alors le point le plus septentrional de son parcours (49°03′ de latitude nord). Le Danube se dirige par la suite vers le sud-est jusqu’à Gönyü, en Hongrie (PK 1791). À Gönyü, il poursuit d’abord son chemin vers l’est et oblique brusquement vers le sud dans la région de Vác (PK 1679). Le fleuve continue de couler vers le sud en direction de Vukovar (Croatie, PK 1333).

Par TomGonzales, major revision by Ulamm in April 2016, CC BY-SA 2.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=16939996

De Vukovar (rive droite, Croatie) jusqu’à la petite ville de Bačka Palanka (rive gauche, Serbie, PK 1298), il maintient un cap sud-est puis est jusqu’au confluent avec la Tisza (PK 1214,5). Du confluent de la Tisza jusqu’à Artchar (PK 771), il dessine de grands méandres, coulant vers le sud-est et l’est jusqu’à Svistov (rive droite, Bulgarie, PK 554). C’est près de cette ville que le Danube atteint son point le plus méridional (43°38′ de latitude nord). Au delà le fleuve se dirige vers le nord-est jusqu’à la ville de Cernavodă, rive droite, Roumanie, PK 300). En aval de Cernavodǎ, le Danube prend la direction du nord, oblique ensuite doucement vers l’est à la hauteur du Siret, (PK 155), affluent de la rive gauche. Il maintient plus ou moins cette direction jusqu’à son delta.
Sur son cours inférieur, le Danube se ramifie et forme un large delta marécageux d’une superficie d’environ de 5640 km2. La longueur du delta d’ouest en est atteint 75 km sur une largeur de 150 km.

Ce delta occupe la partie méridionale d’une vaste plaine s’étendant vers la mer Noire. À l’ouest du delta se dressent les contreforts septentrionaux du plateau de la Dobrogée roumaine derrière lesquels s’étend la plaine du Bas-Danube séparant les versants est des Carpates et des Balkans. Le point le plus avancé du delta danubien se trouve au Cap Tchatal d’Izmaïl.

Danube_delta_Landsat_2000

Photo du delta du Danube prise par le satellite Lansat en l’an 2000

Le lit principal se divise d’abord en deux bras, ceux de Chilia et de Tulcea. Le bras de Tulcea se divise à son tour en deux bras, celui de Saint-Georges (Sfântu Gheorghe) et celui de Sulina. Le Danube se jette ainsi actuellement dans la mer Noire par trois bras principaux : celui de Chilia au nord, le bras central de Sulina et le bras de Sfântu Gheorghe au sud. Les bras de Chilia et de Sfântu Gheorghe se divisent en de nombreux bras secondaires.

Izmaïl et le bras de Chilia, photo © 2018 Google Imagery

À partir du Cap Tchatal d’Izmaïl jusqu’à la localité de Pardina, le bras de Chilia coule dans un lit unique, d’abord vers le nord-est, ensuite, en aval d’Izmaïl, vers le sud-est. Entre la localité de Pardina et la petite ville de Vilkovo (Ukraine), le bras de Chilia se divise à deux reprises dans des bras secondaires formant de nombreuses îles et qui se réunissent plus loin à nouveau en un seul lit.
Le bras de Sulina est peu sinueux et non ramifié coulant vers l’est et se se jetant dans la mer Noire à hauteur du port de Sulina. Les localités les plus importantes situées sur ce bras sont les communes de Maliuc, Gorgova, Crişan et Sulina.

Le bras de Sfântu Gheorghe juste avant son embouchure avec la mer Noire, photo © Danube-culture, droits réservés

Le bras de Sfântu Gheorghe, forme de larges méandres et coule vers le sud-est en un seul lit. Cinq kilomètres avant la mer Noire il se divise en cinq bras, formant ainsi un delta secondaire. Les localités les plus importantes situées sur ce bras sont les communes de Mahmudia, Murighiol, Dunavat et Sfântu Gheorghe.

Eric Baude pour Danube-culture © droits réservés, mis à jour février 2024

Sources :
Stančík Andrej, Jovanovič, Slavoljub et al., Hydrology of the river Danube, Hydrologie du Danube, Hydrologie der Donau, Priroda Vydavatelstvo, Bratislava, 1988
Ritter Jean, Le Danube, P.U.F., Paris, 1976
Pardé Maurice, Frécaut, René, Hydrologie fluviale de l’Europe continentale. Le Bassin du Danube inférieur [article], Revue géographique de l’Est, Année 1963, 3-4, pp. 429-444
George, Pierre. Données hydrologiques récentes sur le Danube. In: L’information géographique, volume 5, n°2, 1941. p. 30; doi : https://doi.org/10.3406/ingeo.1941.5072

Ancienne carte historique du bassin du Danube, 1921

Les sources du Danube

La source de la Breg au lieu-dit Martinskapelle, sur la commune de Furtwangen,, avec la statue de Flvius Danubius photo ©  Danube-culture droits réservés

Quelques dates :

En l’an 15 avant J.-C., selon Hérodote, le général romain et futur empereur Tibère (42 av. J.-C.-37 ap. J.-C.), chevauchant du lac de Constance vers le Nord aurait découvert le Danube.

368 après J.-C. : le poète Decimus Magnus Ausonius (vers 309/310 -vers 394-395 ap. J.-C.) mentionne dans l’un de ses poèmes d’amour la source du Danube.

1292 : Le nom du fleuve est joint au nom du village de Túnŏeschingen (Donaueschingen).

1488 : les princes de Fürstenberg achètent le village et le château de Donaueschingen.

1493 : l’humaniste Hartmann Schedel (1440-1514) mentionne la source du Danube dans ses Chroniques de Nuremberg.

1538 : le savant humaniste, professeur d’hébreu, mathématicien, astronome et cartographe Sébastien Münster (1489-1552), originaire de Bâle, réalise la première carte de la source du Danube et la mentionne  dans sa Cosmographia Universalis (1538).

La Brigach, Vilingen et Donaueschingen, détail d’une carte de la Cosmographie Universelle de Sébastien Münster (1538)

1723 : le prince Josef Wilhelm Ernst de Fürstenberg (1699-1762) fait de Donaueschingen sa résidence principale. Il construit un nouveau château de style Baroque.

FURTWANGEN en Forêt-Noire (Land de Bade-Wurtemberg)

Furtwangen en 1808

   « Profitant d’un carnaval à Donaueschingen, un bourgmestre de Furtwangen, déguisé en statue du Commandeur, n’y alla pas par quatre chemins pour dire son sentiment. À la tête d’une délégation de partisans résolus, il vida avec ostentation une bouteille d’eau de la Breg dans le bassin du château afin, déclara-t-il, que celui ne devienne pas à sec. »
Bernard Pierre, Le roman du Danube, « Une naissance princière », Éditions Plon, Paris, 1987

La petite chapelle saint-Martin (Martinskapelle) veille sur la la source de la Breg, photo © Danube-culture, droits réservés

   Furtwangen en Forêt-Noire est la première commune à se vouloir être le berceau du Danube. C’est sur le territoire de cette petite cité, également connue pour ses fabriques d’authentiques coucous, au lieu-dit Martinskapelle (Chapelle Saint-Martin), que la Breg (ou le Danube…) prend sa source, à 1078 mètres d’altitude.

« Ici jaillit la source principale du Danube, la Breg, à l’altitude de 1078 m au-dessus de la mer, à 2 888 km de l’embouchure du fleuve. À 100 m de la ligne de partage des eaux entre le Danube et le Rhin, entre la mer Noire et la mer du Nord. » Photo © Danube-culture, droits réservés

   Furtwangen prétend encore à une autre singularité. Son territoire se situe sur la ligne de partage des eaux de deux bassins versants de deux grands fleuves européens, ceux du Rhin et du Danube. Deux rivières, qui naissent à moins de deux cents mètres de distance l’une de l’autre, courent ainsi vers deux horizons opposés : la Breg, qui, de sa rencontre avec la Brigach et d’autres sources du sous-sol karstique à Donaueschingen, forme officiellement le Danube et l’Elz (121 km) qui, elle, tourne le dos au Danube et préfère se jeter dans le Rhin.

Toute proche de la source de la Breg, quelques mètres au-dessus, la ligne de partage des eaux entre le bassin du Rhin et celui du Danube, photo © Danube-culture, droits réservés

Cette petite ville de près de 10 000 habitants est aussi réputée pour son musée de l’horlogerie.

Source de la Breg. À peine sortie de terre et déjà bleue ! Photo © Danube-culture, droits réservés

« Ici naît le bras principal du Danube, dit la plaque apposée près de la source de la Breg. Malgré cette déclaration lapidaire, le débat pluriséculaire sur les sources du Danube est loin d’être clos, et se trouve même à l’origine d’une vive rivalité entre les villes allemandes de Donaueschingen et de Furtwangen. En outre, ce qui est venu récemment compliquer les choses, c’est l’hypothèse hasardeuse soutenue par Amédée, sédimentologue distingué et historiographe occulte des erreurs de programmation —hypothèse selon laquelle le Danube naît d’un robinet. Sans prétendre résumer l’énorme quantité de livres écrits au fil des âges sur le sujet depuis Hecatée de Millet, le précurseur d’Hérodote, jusqu’aux fascicules de la revue Merian, en vente dans tous les kiosques, il convient de se remettre en mémoire ces époques lointaines pour lesquelles le Danube était né de source inconnue — comme le Nil, dans les eaux duquel, du reste, il se reflète et se confond, sinon in re du moins in verbis, au gré des comparaisons et des parallèles entre les deux fleuves qui se succèdent depuis des siècles dans les commentaires savants.

Une source plus discrète, celle de la Brigach au lieu-dit Sankt-Georgen-Brigach à 925 m d’altitude, sur la commune de Sankt-Georgen im Schwarzwald, photo © Danube-culture, droits réservés

   Ces sources ont été très tôt l’objet de recherches, de notices, de conjonctures de la part d’Hérodote, de Strabon, de César, de Pline, de Ptolémée, du pseudo-Skymnos, de Sénèque, de Mela, d’Erastothène, elles y sont supposées ou signalées dans la forêt d’Hyrcanie, chez les Hyperboréens, dans les Pyrénées, dans les contrées des Celtes, ou des Scythes, sur le mont Abnoba, aux Hespérides, tandis que d’autres hypothèses font état de la bifurcation du fleuve, d’un bras qui se jetterait dans l’Adriatique, et donnent des descriptions contradictoires de son embouchure sur la mer Noire. Si, de l’histoire ou de la légende qui veut que les Argonautes soient descendus du Danube jusqu’à l’Adriatique, on passe aux temps préhistoriques, la vérification devient encore plus malaisée, on se heurte à l’énorme, au fracas d’une gigantesque mise en place, à une géographie de titans : l’Ur-Donau, le Danube primitif, prenait sa source dans l’Oberland bernois, là où se dressent aujourd’hui les pics de la Jungfrau et de l’Eiger, recevait les eaux de l’Ur-Rhin, de l’Ur-Neckar et de l’Ur-Main et, vers la moitié du Tertiaire, pendant l’Éocène, il y a vingt à soixante millions d’années avait son embouchure à peu près sur le site actuel de Vienne, dans un golfe de Thétis, mère originelle des océans, au bord de cette mère des Sarmates qui recouvrait alors toute l’Europe du sud-est. »
Claudio Magris, « Donaueschingen contre Furtwangen » in Danube, Éditions Gallimard, Paris, 1986

Collectivité locale de Furtwangen : www.furtwangen.de
Musée allemand de l’horlogerie : www.deutsches-uhrenmuseum.de

   Même Jules Verne semble s’interroger sur l’emplacement de la ou des sources du Danube…
« Toutefois, une difficulté pouvait se présenter. La situation de la source du grand fleuve était-elle déterminée avec précision? Les cartes l’indiquaient-elles avec exactitude? N’existait-il pas quelque incertitude sur ce point, et, quand on essaierait de rejoindre Ilia Brusch à tel endroit, ne serait-il pas à tel autre?
Certes, il n’est pas douteux que le Danube, l’Ister des Anciens, prenne naissance dans le grand-duché de Bade. Les géographes affirment même que c’est par six degrés dix minutes de longitude orientale et quarante-sept degrés quarante-huit minutes de latitude septentrionale. Mais enfin cette détermination, en admettant qu’elle soit juste, n’est poussée que jusqu’à la minute d’arc et non jusqu’à la seconde, ce qui peut donner lieu à une variation d’une certaine importance. Or, il s’agissait de jeter la ligne à l’endroit même où la première goutte d’eau danubienne commence à dévaler vers la mer Noire.
D’après une légende qui eut longtemps la valeur d’une donnée géographique, le Danube naîtrait au milieu d’un jardin, celui des princes de Furstenberg. Il aurait pour berceau un bassin en marbre, dans lequel nombre de touristes viennent remplir leur gobelet. Serait-ce donc au bord de cette vasque intarissable qu’il conviendrait d’attendre Ilia Brusch le matin du 10 août?
Non, là n’est point la véritable, l’authentique source du grand fleuve. On sait maintenant qu’il est formé par la réunion de deux ruisseaux, la Breg et la Brigach, lesquels se déversent d’une altitude de huit cent soixante-quinze mètres, à travers la forêt du Schwarzwald. Leurs eaux se mélangent à Donaueschingen, quelques lieues en amont de Sigmaringen, et se confondent alors sous l’appellation unique de Donau, d’où les Français ont fait Danube.Si l’un de ces ruisseaux méritait plus que l’autre d’être considéré comme le fleuve lui-même, ce serait la Breg, dont la longueur l’emporte de trente-sept kilomètres, et qui naît dans le Brisgau… »
Jules Verne, « Aux sources du Danube » in Le pilote du Danube   

Donaueschingen (Land de Bade-Wurtemberg) : les sources et plus… 

La source « officielle », aménagée et très fréquentée du Danube dans le parc du château de Donaueschingen, photo © Danube-culture, droits réservés

Le bassin de la source officielle, dans le parc du château, a été aménagé en 1875 à la demande du prince Charles Egon III de Furstenberg (1820-1892) par son architecte Adof Weinbrenner (1836-1921). La statue intitulée « Die Baar » qui symbolise le relief en forme de plateau où le fleuve prend ses sources1, montre à une jeune fille, le Danube (die Donau), le chemin vers le lointain. Réalisée initialement mais non achevée par Franz Xaver Reich en 1875 l’oeuvre a été relevée et intégrée dans un cadre en marbre par Adolf Heer.
Une tradition voulait autrefois que les hôtes du château prennent un bain dans le bassin quelqu’en soit la saison !

Notes :
1Le nom de Baar ou Baarhochmulde désigne un  plateau calcaire situé dans sa zone centrale à une altitude d’environ 670 à 750 mètres entre la Forêt-Noire et le Jura souabe dans le sud-ouest de l’Allemagne (Bade-Wurtemberg). Le nom provient de l’ancien landgraviat historique de Baar qui avait cependant une étendue un peu plus grande. La Baar couvre une superficie de 410 km².

La Baar montrant le chemin au jeune Danube au-dessus du bassin de la source officielle du fleuve  dans le parc du château de Donaueschingen, photo © Danube-culture, droits réservés

« On a fait l’honneur à une très belle source, enfermée aujourd’hui dans la cour du château de Donaueschingen, de la regarder comme l’origine du Danube, et le faible courant qui en sort porte le nom du fleuve, reçoit comme simples affluents deux rivières qui viennent s’y joindre et perdre leur nom. Ce privilège accordé à la faiblesse contre les droits de la force, si rarement contestés, remonte sans doute à une très haute antiquité ; il est probable que son origine fut mythologique ; la beauté de la source et des sites qui l’environnent put faire croire que le dieu du fleuve avait choisi ce lieu pour sa demeure. Un prince de Fürstenberg, propriétaire de ce charmant pays, eut l’ambition de se mettre à la place de ce dieu, de tenir à son tour l’urne inclinée dont les eaux vont se répandre jusque dans le Pont-Euxin ; il fit construire le château dont ce réservoir naturel et le ruisseau qu’il alimente, sont la plus intéressante décoration. »
DUCKETT, M.W. (dir.), Dictionnaire de la conversation et de la lecture. Tome XIX, [D-Délibéra]. Paris, Berlin-Mandar, 1835

Bassin de la source officielle du Danube dans le parc du château des Fürstenberg à Donaueschingen, photo © Danube-culture, droits réservés

Donaueschingen : « Hier entspringt die Donau »
« Hier entspringt die Donau », Ici naît le Danube, dit la plaque du parc des Fürstenberg, à Donaueschingen. Mais l’autre plaque, que le docteur Ludwig Ohrlein a fait apposer sur la source de la Breg, précise que c’est cette dernière, parmi toutes celles prétendent au titre de source de fleuve, qui est la plus éloignée de la mer Noire, à 2.888 kilomètres, soit à 48,5 km de plus que Donaueschingen. Ce docteur Ohrlein, propriétaire du terrain dans lequel jaillit la Breg, à quelques kilomètres de Furtwangen, a livré bataille contre Donaueschingen à coups de papier timbré et de certificats. On a là une intime et tardive séquelle de la Révolution française au sein de la persistante « misère allemande » : le bourgeois de profession libérale et petit propriétaire se dressant contre la noblesse féodale et ses blasons. Les bons bourgeois de Furtwangen se sont rassemblés en troupe compacte derrière le docteur Orhlein et tous ont en mémoire ce jour où leur maire, suivi d’un cortège de ses concitoyens, a versé non sans mépris, dans la source de Donaueschingen, une bouteille d’eau de la Breg. »
Claudio Magris, Danube, « Donaueschingen contre Furtwangen », Éditions Gallimard, Paris, 1986

« Brigach und Breg
bringen die Donau zu Weg.
Breg et Brigach
mettent le Danube en chemin. »
Dicton local

  Première ville en aval des deux sources du Danube, Donaueschingen, élégante et propette, se revendique haut et fort comme le lieu de la naissance du fleuve, plus précisément dans le parc du château des princes Fürstenberg. C’est par la confluence de la Breg et de la Brigach en aval à l’extrémité du parc, que ces deux petites rivières qui n’en demandaient pas tant du point de vue de la géographie ni de l’histoire, forment le point de départ du parcours du Danube.
Donaueschingen est jumelée avec la ville de Saverne (Alsace).

   « Officiellement, c’est bien connu, c’est à Donaueschingen que se trouve la source du Danube, et les habitants en garantissent l’originalité et l’authenticité, juridiquement parlant. Depuis l’époque de l’empereur Tibère, le petit filet d’eau jaillissant de la colline a été célébré comme source du Danube, et c’est aussi à Donaueschingen que se rencontrent les deux rivières, la Breg et la Brigach, dont la réunion (selon l’opinion commune, confirmée par les guides touristiques, les pouvoirs publics et les proverbes populaires) constitue le départ du Danube. L’incipit du fleuve qui engendre et enserre la Mittteleuropa fait partie intégrante de l’ancienne résidence princière des Fürstenberg, en même temps que le château, la bibliothèque de cour renfermant les manuscrits de la Chanson des Nibelungen et de Parsifal, la bière portant elle aussi le nom des seigneurs du lieu et les festivals de musique qui ont fait la réputation de Hindemith. »
Claudio Magris, « Donaueschingen contre Furtwangen » in Danube, Éditions Gallimard, Paris, 1986

Brochure de l’Office de tourisme de Donaueschingen :
Die Donauquelle (La source du Danube)
« L’eau qui jaillit entre l’église collégiale saint-Jean et le château de Donaueschingen et que l’on désigne comme la « source du Danube » provient d’une source souterraine de la Forêt-Noire alimentée par l’eau de pluie.

L’élégant temple néo-grec de la source du Danube dans le parc du château de Donaueschingen, photo © Danube-culture, droits réservés

   Depuis l’empereur romain Tibère, cette source, une des quinze sources de type karstique, est considérée comme la source du Danube, fleuve traversant l’Europe. Hérodote mentionne dans ses écrits que les Celtes avaient déjà bâti leurs habitations autour de ce lieu avant l’arrivée des Romains ce qui incite à penser que ceux-ci considéraient déjà cette source d’eau comme la source du Danube et la vénéraient en tant que telle. »

Le confluent de la Breg et de la Brigach à Donaueschingen ; c’est à partir de ce confluent que le fleuve prend officiellement le nom de Donau (Danube), photo © Danube-culture, droits réservés

À Donaueschingen…
   « Le Danube prend sa source sous la colline de l’église paroissiale saint-Jean à l’architecture baroque, juste à côté du château princier. À l’origine, cette source coulait librement devant celui-ci et rejoignait la Brigach et la Breg à environ deux kilomètres à l’est pour former le Danube. Au-delà de la Brigach se trouvaient autrefois des marais alimentés par de nombreuses sources et petits cours d’eau.
L’eau de la source du Danube coule désormais via un canal souterrain directement dans la Brigach. Les marais ont été transformés en un parc princier avec des étangs et des canaux.
La source du Danube est réputée depuis l’époque romaine. Le commandant militaire et futur empereur Tibère visite le site en l’an 15 avant Jésus-Christ et l’empereur Maximilien du Saint Empire Romain germanique (1459-1519) y tient une cour solennelle en 1499. Le dernier empereur allemand, Guillaume II de Hohenzollern (1859-1941), a également visité la source du Danube à plusieurs reprises entre 1900 et 1913.
Le prince Karl Egon III de Fürstenberg (1820-1892), né à Donaueschingen, fait construire en 1875 un élégant bassin circulaire entourant la source du Danube. La sculpture centrale représente la « Mère Baar » qui dirige le jeune Danube sur son parcours de 2840 kilomètres, de sa source à Donaueschingen à la mer Noire. »
https://haus-fuerstenberg.com/donaueschingen/?lang=en

Et combien de kilomètres ?
On attribue au cours du Danube différentes longueurs : il mesure 2840 km à partir de sa source jusqu’à la mer Noire, (certains citent le chiffre de 2845 km) et 2775 km à partir de la confluence de la Brigach et de la Breg. On cite également le chiffre de 2888 km (comme il est d’ailleurs indiqué sur la plaque de la source de la Breg à Furtwangen) mais celui-ci inclut en fait les 46 km du cours de la Breg qui prend sa source dans la Forêt-Noire et rejoint la Brigach à Donaueschingen.
En réalité, on ne mesure pas la longueur du Danube à partir de la source de la Breg dans la Forêt-Noire, pas plus qu’on ne la mesure à partir de la source située à Donaueschingen. Le Danube est un cas particulier et, contrairement aux autres fleuves, ses kilomètres sont comptabilisés depuis l’une de ses embouchures [l’embouchure du bras de Sulina]. Son point zéro officiel est matérialisé par le « vieux » phare de Sulina, petite ville et port du delta du Danube en Roumanie et son dernier kilomètre se trouve à la confluence de la Brigach et du Breg à Donaueschingen !

Sulina (bras de Sulina, rive gauche) le point kilométrique zéro à partir duquel la longueur du fleuve est mesurée, se situe aujourd’hui bien en amont du confluent de ce bras avec le mer Noire, photo © Danube-culture, droits réservés

Collectivité de  Donaueschingen :
www.donaueschingen.de (page en langue française)
Office du Tourisme :
www.donaueschingen.de

Le château des princes de Fürstenberg ne se visite que sur réservation (voir à l’Office du Tourisme).
Musée Biedermann :
www.museum-art-plus.com
Musée d’art contemporain en bordure du parc du château

Festival de musique contemporaine de Donaueschingen (Donaueschinger Musiktage) :
www.swr.de/donaueschingen
Le plus ancien festival de musique contemporaine au monde, créé en 1921 et l’un des plus prestigieux. Une programmation transversale ouvrant sur d’autres pratiques artistiques contemporaines. Un grand évènement culturel. Certaines des oeuvres créées dans le cadre de cette manifestation ont été dédiées au Danube.

Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, mis à  jour février 2024

Photo © Danube-culture droits réservés

Mokichi Saitō (1882-1952), poète japonais des sources du Danube

Sources photo : Dietrich Krieger, CC BY-SA 4.0 <https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0>, via Wikimedia Commons
Un poète japonais aux sources du Danube
   Le grand poète et psychiatre japonais Mokichi Saitō (1882-1952), né à Yamagata, séjourne en Allemagne et en Autriche dans les années 1921-1924. C’est à cette époque qu’il rédige son « Journal des punaises – Petites souffrances et joies d’un étudiant japonais dans l’Europe entre les deux grandes guerres« . Après s’être rendu en train de Munich jusqu’à Donaueschingen en 1924 pour « découvrir l’endroit où la Breg et la Brigach se rejoignent et forment la source du Danube », il raconte dans son livre « Aux sources du Danube », publié en 1926, cette inoubliable expérience tout comme son séjour à l’hôtel Schützen, ses promenades jusqu’aux sources, au confluent des deux rivières et au village d’Aufen en amont sur la Brigach. C’est ainsi que les habitants du Japon découvrirent l’existence de Donaueschingen et des sources du Danube.
   En souvenir de la visite du poète, la promenade qui mène jusqu’au confluent de la Breg et de la Brigach porte le nom de « Mokichi-Saitō-Weg ».
   Sur une pierre commémorative au bord de la Brigach, près de l’hôtel Schützen, a été gravé son tanka :
« Le grand fleuve Danube
En chemin à la quête de sa source lointaine
Crépuscule dans la vallée »
   Kaminoyama, en souvenir de la visite du poète aux sources du Danube, a pris contact avec Donaueschingen en 1995 et lui a proposé de jumeler deux villes.
   Mokichi Saitō reçoit en 1950 le prix Yomiuri pour sa poésie, et l’année suivante, est décoré de l’ordre de la culture japonaise. Un musée qui est consacré, a été construit à Kaminoyama. Son cabinet de travail a été transporté de sa maison d’été de Hakone et reconstruit dans le musée. Près de sa maison natale, située un peu au sud de son musée, se trouve le parc Miyuki, où le poète aimait à se promener.
   Mokichi Saitō a écrit plus de 70 livres, d’innombrables poèmes, des essais, et des récits de voyage.

Mokichi Saitō, photo Shigeru Tamura

François-René de Châteaubriand (1768-1848) et le Haut-Danube

19 mai 1833,

« Le 19 mai, à midi, j’avais quitté Ulm. À Dillingen les chevaux manquèrent. Je demeurai une heure dans la grande rue, ayant pour récréation la vue d’un nid de cigogne planté sur une cheminée comme sur un minaret d’Athènes ; une multitude de moineaux avaient fait insolemment leurs nids dans la couche de la paisible reine au long cou. Au-dessous de la cigogne, une dame, logée au premier étage, regardait les passants à l’ombre d’une jalousie demi-relevée ; au-dessous de la dame était un saint de bois dans une niche. Le saint sera précipité de sa niche sur le pavé, la femme de sa fenêtre dans la tombe : et la cigogne ? elle s’envolera : ainsi finiront les trois étages.
Entre Dillingen et Donauwerth [Donauwörth], on traverse le champ de bataille de Blenheim. Les pas des armées de Moreau sur le même sol n’ont point effacé ceux des armées de Louis XIV ; la défaite du grand roi domine dans la contrée les succès du grand empereur.
Le postillon qui me conduisait était de Blenheim ; arrivé à la hauteur de son village, il sonna du cor : peut-être annonçait-il son passage à la paysanne qu’il aimait ; elle tressaillait de joie au milieu des mêmes guérets où vingt-sept bataillons et douze escadrons français furent faits prisonniers, où le régiment de Navarre, dont j’ai eu l’honneur de porter l’uniforme, enterra ses étendards au bruit lugubre des trompettes : ce sont là les lieux communs de la succession des âges. En 1793, la République enleva de l’église de Blenheim les guidons arrachés à la monarchie en 1704 : elle vengeait le royaume et immolait le roi ; elle abattait la tête de Louis XVI, mais elle ne permettait qu’à la France de déchirer le drapeau blanc.
Rien ne fait mieux sentir la grandeur de Louis XIV que de trouver sa mémoire jusqu’au fond des ravines creusées par le torrent des victoires napoléoniennes. Les conquêtes de ce monarque ont laissé à notre pays des frontières qui nous gardent encore. L’écolier de Brienne à qui la légitimité donna son épée, enferma un moment l’Europe dans son antichambre ; mais elle en sortit, le petit-fils de Henri IV mit cette même Europe aux pieds de la France ; elle y est restée. Cela ne signifie pas que je compare Napoléon à Louis XIV : hommes de divers destins, ils appartiennent à des siècles dissemblables, à des nations différentes ; l’un a parachevé une ère, l’autre commencé un monde. On peut dire de Napoléon ce que dit Montaigne de César : « J’excuse la victoire de ne s’être pu dépêtrer de lui. »

« Les indignes tapisseries du château de Blenheim, que je vis avec Pelletier, représentent le maréchal de Tallart ôtant piteusement son chapeau au duc de Marlborough, lequel est en posture de rodomont. Tallart n’en demeura pas moins le favori du vieux lion : prisonnier à Londres, il vainquit, dans l’esprit de la reine Anne, Marlborough qui l’avait battu à Blenheim, et mourut membre de l’Académie française : « C’était, selon Saint-Simon, un homme de taille médiocre avec des yeux un peu jaloux, plein de feu et d’esprit, mais sans cesse battu du diable par son ambition. »
Je fais de l’histoire en calèche : pourquoi pas ? César en faisait bien en litière ; s’il gagnait les batailles qu’il écrivait, je n’ai pas perdu celles dont je parle. De Dillingen à Donauwerth riche plaine d’inégal niveau où les champs de blé s’entremêlent aux prairies : on se rapproche et on s’éloigne du Danube selon les courbures du chemin et les inflexions du fleuve. À cette hauteur, les eaux du Danube sont encore jaunes comme celles du Tibre.
À peine êtes-vous sorti du village que vous en apercevez un autre ; villages propres et riants : souvent les murs des maisons ont des fresques. Un certain caractère italien se prononce davantage à mesure que l’on avance vers l’Autriche : l’habitant du Danube n’est plus paysan du Danube.

« Son menton nourrissait une barbe touffue :
Toute sa personne velue
Représentait un ours, mais un ours mal léché. »

Mais le ciel d’Italie manque ici : le soleil est bas et blanc ; ces bourgs si dru semés ne sont pas ces petites villes de la Romagne qui couvent les chefs-d’oeuvre des arts cachés sous elles ; on gratte la terre, et ce labourage fait pousser, comme un épi de blé, quelque merveille du ciseau antique.
À Donauwerth, je regrettai d’être arrivé trop tard pour jouir d’une belle perspective du Danube. Lundi 21, même aspect du paysage ; cependant le sol devient moins bon et les paysans paraissent plus pauvres. On commence à revoir des bois de pins et des collines. La forêt Hercynienne débordait jusqu’ici ; les arbres dont Pline nous a laissé la description singulière furent abattus par des générations maintenant ensevelies avec les chênes séculaires.
Lorsque Trajan jeta un pont sur le Danube, l’Italie ouïe pour la première fois le nom si fatal à l’ancien monde, le nom des Goths. Le chemin s’ouvrit à des myryades de sauvages qui marchèrent au sac de Rome. Les Huns et leur Attila bâtirent leurs palais de bois en regard du Colysée, au bord du fleuve rival du Rhin, et comme lui ennemi du Tibre. Les hordes d’Alaric franchirent le Danube en 376 pour renverser l’empire grec civilisé, au même lieu où les Russes l’ont traversé en 1828 avec le dessein de renverser l’empire barbare assis sur les débris de la Grèce. Trajan aurait-il deviné qu’une civilisation d’une espèce nouvelle s’établirait un jour de l’autre côté des Alpes, aux confins du fleuve qu’il avait presque découvert ? Né dans la forêt Noire, le Danube va mourir dans la mer Noire. Où gît sa principale source ? dans la cour d’un baron allemand, lequel emploie la naïade à laver son linge. Un géographe s’étant avisé de nier le fait, le gentilhomme propriétaire lui a intenté un procès. Il a été décidé par arrêt que la source du Danube était dans la cour dudit baron et ne saurait être ailleurs. Que de siècles il a fallu pour arriver des erreurs de Ptolémée à cette importante vérité ! Tacite fait descendre le Danube du mont Abnoba, montis Abnobae . Mais les barons hermondures, narisques, marcomans et quades, qui sont les autorités sur lesquelles s’appuie l’historien romain, n’étaient pas si avisés que mon baron allemand. Eudore n’en savait pas tant, quand je le faisais voyager aux embouchures de l’Ister, où l’Euxin, selon Racine, devait porter Mithridate en deux jours . « Ayant passé l’Ister vers son embouchure, je découvris un tombeau de pierre sur lequel croissait un laurier. J’arrachai les herbes qui couvraient quelques lettres latines, et bientôt je parvins à lire ce premier vers des élégies d’un poète infortuné :

Mon livre, vous irez à Rome, et vous irez à Rome sans moi. » (Martyrs.)

Le Danube, en perdant sa solitude, a vu se reproduire sur ses bords les maux inséparables de la société : pestes, famines, incendies, saccagements de villes, guerres, et ces divisions sans cesse renaissantes des passions ou des erreurs humaines.

Déjà nous avons vu le Danube inconstant,
Qui, tantôt catholique et tantôt protestant,
Sert Rome et Luther de son onde,
Et qui, comptant après pour rien
Le Romain, le Luthérien,
Finit sa course vagabonde
Par n’être pas même chrétien.

Alphonse de Chateaubriand, Mémoires d’Outre-tombe (1849), Partie IV-Livre III, Blenheim-Louis XIV-Forêt hercynienne-Les Barbares.-Sources du Danube.

La Brigach, modeste rivière de la Forêt-Noire

   La Brigach prend sa source à 925 m d’altitude sur le territoire de la commune de Saint Georges en Forêt-Noire (Sankt Georgen im Schwarzwald), plus précisément au lieu-dit Brigach d’où elle tire son nom.

photo © Danube-culture, droits réservés

Une rivière sans histoire ? Pas tout à fait puisque l’on vient d’un peu partout pour découvrir et photographier sa source qui se trouve dans le sous-sol d’une vieille ferme typique de la Forêt-Noire désormais restaurée. Eh oui, Le temps où l’écrivain Claudio Magris découvrait et visitait ces lieux dont il a fait une description pittoresque dans son livre consacré au Danube, est loin désormais. C’est dès ses sources que le tourisme aiguise sa curiosité pour le fleuve. 

Lieu-dit Brigach, photo © Danube-culture, droits réservés

La source de la Brigach, photo © Danube-culture, droits réservés

Photo © Danube-culture, droits réservés

La source alimente un petit étang dans un site sobrement aménagé pour les visiteurs puis la modeste rivière continue sa route vers la vallée traversant successivement les communes de Villingen, Marbach, Grüningen pour atteindre, 43 km en aval, la pimpante cité princière de Donaueschingen qu’elle traverse, en grande partie corsetée dans un lit artificiel.

La Brigach encore libre en amont de Villingen, photo © Danube-culture, droits réservés

La Brigach rejoint en passant par le parc du château son confluent avec la Breg, née elle aussi en Forêt-Noire à Furtwangen, près du hameau de la Chapelle Saint Martin (Saint Martin et Saint Georges veillent ainsi conjointement sur la naissance et le destin du grand fleuve !) et que les habitants considèrent toujours comme la véritable source du Danube. C’est à partir de leur confluent à l’extrémité du parc du château que ces deux jolies rivières prennent ensemble le nom de Danube.
Eric Baude pour Danube-culture © droits réservés, mis à jour août 2022

La confluence de la Breg et de la Brigach ou la naissance d’un fleuve, photos © Danube-culture, droits réservés

Sur le chemin de la Brigach, photo © Danube-culture, droits réservés

Des aventuriers sur le Danube (I) : L’Écossais John MacGregor descend le fleuve en canoë depuis Donaueschingen jusqu’à Ulm (1865)

« Une charrette pleine de chanteurs… »

   John MacGregor (1825-1892) publiera le journal de bord de son voyage européen de l’année 1865 dès l’année suivante sous le titre « A thousand miles in the « Rob Roy » canoë on rivers and lakes of Europe ».1 Ce voyage l’emmène de Londres… à Londres ou plus exactement de la Tamise à la Tamise.
Après avoir traversé la Manche à bord de son embarcation légère, un canoë qu’il a baptisé « Rob Roy » sur laquelle flotte un petit drapeau britannique, John MacGregor commence par naviguer sur la Meuse, le Rhin, le Main et à nouveau le Rhin qu’il quitte pour franchir en tirant son canoë le massif de la Forêt-Noire et atteindre les sources du Danube via le Titisee. Il en explore les environs, remonte la Breg et la Brigach puis suit le Danube de Donaueschingen jusqu’à Ulm, passe brièvement sur son affluent l’Iller, rejoint (en train) Friedrichshafen et le le lac de Constance pour retrouver le Rhin jusqu’à Schaffhouse (Suisse). De là il traverse le lac de Zürich, navigue ensuite sur les lacs de Zug et des Quatre-Cantons, sur l’Aar, retrouve le Rhin, franchit Bâle, passe en France sur le canal Rhin-Rhône, rejoint la Moselle via les Vosges et Remiremont, transite par la Meurthe et la Marne pour descendre vers Paris où se termine son périple avec son canoë. De Paris John MacGregor rentre en Angleterre par le train via Calais, un voyage qui lui coûte huit francs de l’époque. Il lui faut encore deux schillings pour le bateau de Calais à Douvres. Les chemins de fer britanniques transporte gratuitement le « Rob Roy » de Douvres jusqu’à Charing Cross (Londres). Là, deux porteurs l’emmène jusqu’à la Tamise : « Une marée montante, par une soirée ensoleillée, nous porte rapidement et gaiement jusqu’à Searle’s, où je débarque les affaires du « Rob Roy », prenant pied, reconnaissant et sain et sauf, une fois de plus, sur le rivage de la vieille Angleterre dont le drapeau a bravé sur un millier de miles les rapides et les obstacles. »

Le « Rob Roy » avec sa voile

Ce long voyage précède de plus de vingt ans sur le Danube les périples de deux Français dont nous évoquerons les aventures danubiennes dans de prochains articles, Émile Tanneguy de Wogan (1850-1906), un explorateur et homme de lettres qui publie son Voyage du canot en papier le « Qui-Vive » et aventures de son capitaine en 1887 à la Librairie Hachette, et le futur général et photographe amateur Paul Lancrenon (1857-1922) qui descendra avec sa périssoire, une embarcation légère à la fois robuste et fragile, de nombreux fleuves (y compris le Danube et la Volga !) et rivières européens. Alors que Tanneguy de Wogan partira comme John MacGregor de Donaueschingen vers Ulm, Paul Lancrenon commencera son périple là où ses deux prédécesseurs ont terminé le leur. Il part d’Ulm pendant l’été 1889 avec sa périssoire démontable « Vagabonde III » expressément fabriquée à Paris par Auguste Tellier (1840-1914) et descendra le Danube jusqu’à Belgrade. Paul Lancrenon semble avoir renoncé malgré lui pour des impératifs de temps à poursuivre son aventure en aval et en particulier à franchira avec sa périssoire les Portes-de-Fer. Il rentrera avec son bateau en France par le train depuis la capitale serbe mais reviendra par la suite sur le Danube.2
   Il est impossible de ne pas citer également (Boynton ? 1848-1924), aventurier, sportif, nageur de longues distances et inventeur américain qui en 1876, lors de son séjour en Europe, descend avec une combinaison de son invention le Danube à la nage de Linz à Budapest en quatre-vingt-quatre heures tout en faisant une étape remarquée à Vienne, exploit qui ne manque pas de faire sensation. Paul Boyton publiera à son retour le récit de ses nombreuses aventures et voyages dans son livre autobiographique The story of Paul Boyton (1892).

Aux sources du Danube en 1865

   « On n’est pas plus d’accord sur le lieu de la source réelle du Danube que sur celle du Nil. Après avoir essayé d’obtenir des informations précises auprès des habitants de la ville, j’ai passé une journée à explorer les environs. La région de Donaueschingen est composée d’un sol perméable3 avec de nombreux petits et quelques plus grands ruisseaux. J’ai suivi l’un d’eux, la Breg, qui prend sa source à vingt miles de là, près [du hameau] de Saint-Martin4, et j’ai exploré une dizaine de miles d’un autre, la Brigach. Ce ruisseau prend sa source près de Saint-Georges5, à une lieue environ de la source du Neckar6, qui se jette dans le Rhin7. La Breg et la Brigach se rejoignent près de Donaueschingen. Mais dans la ville, une source d’eau claire jaillit dans les jardins du prince8, près de l’église. Ce cours d’eau, le jeune Danube, se mêle aux autres, déjà assez larges ici pour une barque, et qui portent maintenant pour la première fois le nom de Danube. 

   On raconte que le nom de Danube n’a jamais été donné aux deux autres ruisseaux parce qu’ils s’assèchent parfois pendant les étés chauds, alors que la source d’eau claire des jardins du prince coule sans interruption depuis des temps immémoriaux.
   La Breg et un autre ruisseau secondaire sont détournés pour remplir un étang près de la Brigach. Celui-ci est entouré d’une forêt et est joli à voir avec son île, ses cygnes et ses poissons rouges. Une roue à eau (que l’on a vainement essayé de cacher) pompe l’eau jusqu’à une corne d’abondance dans un groupe de statues au milieu de l’étang romantique. L’eau qui s’écoule rejoint les autres ruisseaux et forme ensemble ce qu’on appelle maintenant le Danube, l’ancien Ister romain.9 Pour qu’il n’y ait pas d’erreur possible, je les ai tous remonté jusqu’à ce qu’ils soient trop plats pour qu’un canoë puisse y flotter.
   Hilbert [?] dit que « le nom « Danube » vient de Don et Düna (un fleuve). En celte, « Dune » signifie rivière et « don » « brun », tandis que « au » signifie en allemand « île »(comme en anglais « eyot »).10
   Il semble que ces cours d’eau aient conservé des traces de leurs noms romains. Telle la Brigach, le ruisseau qui vient du nord, où se trouve Alt-Breisach, le « Mons Brisiacus » romain, un lieu toujours cité dans les annales des guerres, alors que Breg pourrait peut-être venir de « Brigantii », les gens du « Brigantus Lacus », l’actuel lac de Constance, où Bregenz est l’ancien « Brigantius ». Le Neckar s’appelait autrefois « Nicer », et la Forêt Noire,  « Hercynia Silva ».
Maintenant que le lecteur a été suffisamment embrouillé en ce qui concerne la source du Danube ainsi que son nom, laissons le latin de côté et sautons gaiement dans notre canoë. Des chanteurs firent entendre leur « so-fa » en guise d’adieu et poussèrent des cris de joie à la vue du drapeau anglais. Mon aubergiste – dont la facture de 13 francs pour trois jours avait été payée – s’inclina profondément. La population était surprise. Le 28 août 1865, le « Rob Roy  » quitta le petit pont et s’élança à la vitesse d’une flèche sur le magnifique fleuve tout jeune. 

« Lentement… »

   Au début, le Danube ne mesure que quelques pieds de largeur, mais bientôt il s’élargit et les affluents de la vaste plaine lui font rapidement atteindre la largeur de la Tamise à Henley. Le fleuve sombre et silencieux s’étire en de lents et larges méandres à travers une campagne plate recouverte de prairies. Des roseaux chancelants l’encadrent et des plantes grimpantes argentées et endormies reposent dans l’eau. Outre différentes espèces de canards, on y trouve par dizaines des hérons au long plumage, au longues ailes et aux longues pattes qui semblent avoir oublié de se doter d’un corps. De jolis papillons multicolores glissent sur les rayons du soleil et de fières libellules planent dans l’air.
Des gens de la campagne ramènent du foin. La moitié de leur travail consiste à affuter les lames souples de leurs maigres faux, qu’ils trempent ensuite dans l’eau. Ils discutent et lorsque je passe à leur hauteur, je découvre une série de bouches ouvertes et d’yeux étonnés. Mais dès qu’ils retrouvent leur présence d’esprit, ils font preuve de politesse en me disant « bonjour » et en enlevant leur chapeau. Puis ils en appellent d’autres, et tous rient lourdement –  en fait pas du tout de manière désobligeante, mais avec un rire franc et sincère face à cette étrange clandestinité en regardant un homme coincé dans un canoë à des centaines de miles de chez lui et qui pourtant sifflote joyeusement… »

John MacGregor, A thousand miles in the « Rob Roy » canoë on rivers and lakes of Europe, London : Sampson Low, son, and Marston, Milton House, Ludgate-Hill, 1866.
John MacGregor est l’auteur des illustrations.
Traduction Danube-culture, © droits réservés 

Notes :
David Henry Thoreau (1817-1862) a déjà publié « A week on the Concord and Merrimacks Rivers », « Une semaine sur les fleuves Concord et Merrimack » en 1849 et l’écossais et compatriote de John MacGregor, Robert Louis Stevenson publiera « An Inland Voyage », « Voyage en canoë sur les rivières du Nord »  en 1878.
2 Paul Lancrenon publie l’année suivante (1890) le récit de son voyage fluvial sous le titre « D’Ulm à Belgrade. 1500 kilomètres en périssoire », ouvrage entièrement lithographié et illustré de 25 dessins dont 7 à pleine page et une carte dépliante, Belfort, 1890. Paul Lancrenon publiera un second livre sur ses nouvelles aventures danubiennes (avec le Rhin supérieur et la Volga) de 1896, Trois mille lieues à la pagaie, de la Seine à la Volga, Paris, E. Plon-Nourrit et Cie, 1898.
3 Un sol de type karstique dans le lequel l’eau de fleuves (Danube, Rhin…) ou de rivières peut s’infiltrer et ressurgir via un réseau souterrain plusieurs dizaine de kilomètres plus loin dans un autre bassin versant comme c’est le cas pour le Danube à Immendingen dont une partie conséquente des eaux ressurgissent dans le bassin versant du Rhin à  peu avant le la
4 À la hauteur de 1078 m au hameau de Saint Martin au dessus du village de Furtwangen (Land du Bade-Wurtemberg) dans la Forêt-Noire où la Breg prend sa source.
5 À environ 925 m de hauteur sur la commune de  Sankt Georgen im Schwarzwald  (Bade-Wurtemberg)
6 Cette rivière de 362, 3 km qui  prend sa source à Schwenningen (Bade-Wurtemberg) a été avant les bouleversements géologiques du pliocène qui ont privé le Danube originel (Urdonau) d’une partie de son bassin au profit du Rhin, un affluent du Danube.
de Furstenberg
8 Voir l’article consacré à ce toponyme sue ce site.
9 L’Ister est le nom donné par les Grecs au Bas-Danube
10 Voir l’article consacré à l’étymologie du nom Danube sur ce site.

« De nombreux spectateurs du matin… »

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