Le Pont de l’empereur romain Trajan sur le Danube à Drobeta : un extraordinaire exploit architectural

Ce pont qui permettait aux armées romaines de traverser rapidement le fleuve joua, avec la voie romaine qui franchissait les Portes de Fer, un rôle majeur dans la deuxième guerre de l’Empire romain contre les tributs daces (101-106).

« Trajan construisit un pont de pierre sur l’Ister1, pont à propos duquel je ne sais comment exprimer mon admiration pour ce prince. On a bien de lui d’autres ouvrages magnifiques, mais celui-là les surpasse tous. Il se compose de vingt piles, faites de pierres carrées, hautes de cent cinquante pieds, non compris les fondements, et larges de soixante. Ces piles, qui sont éloignées de cent soixante-dix pieds l’une de l’autre, sont jointes ensemble par des arches. […]

Si j’ai dit la largeur du fleuve, ce n’est pas que son courant n’occupe que cet espace […], c’est que l’endroit est le plus étroit et le plus commode de ces pays pour bâtir un pont à cette largeur. Mais, plus est étroit le lit où il est renfermé en cet endroit, descendant d’un grand lac pour aller ensuite dans un lac plus grand, plus le fleuve devient rapide et profond, ce qui contribue encore à rendre difficile la construction d’un pont. Ces travaux sont donc une nouvelle preuve de la grandeur d’âme de Trajan […]»

Apollodorus_of_Damascus,_Greek_Architect_and_Engineer._Pic_01

L’architecte et ingénieur d’origine grecque Apollodore de Damas (50-130), auteur du pont de Drobeta-Turnu Severin

Dion Cassius (155 env. – après 229), Histoire romaine, LXVIII, 13
Historien romain d’origine grecque, né à Nicée en Bithynie (Iznik, Turquie) Dion Cassius est un homme politique d’une certaine audience. Son père est gouverneur de la Cilicie sous le règne de Commode (180-192). Il sera de son côté « Consul suffectus » sous Septime Sévère (193-211), puis « Consul ordinaire » en 229. À partir de cette date, il écrit son Histoire romaine (quatre-vingts livres).

« 1. Quand on est sorti de Viminaque l’on rencontre sur le bord du Danube trois forts, Picne, Cupe & Nova, qui ne consistaient autrefois qu’en une Tour. Justinien y a depuis élevé un si grand nombre de maisons & de fortifications qu’il en a fait des villes fort célèbres. Il y avait sur l’autre bord, à l’opposite de Nova, une Tour dont le véritable nom était Litérata, & que les habitants appelaient par corruption Lédérata. Cette Tour ayant été autrefois abandonnée, Justinien en a depuis fait un fort considérable. En suite de Nova il y a divers forts, savoir Cantabazate, Smorne, Campse, Tanate, Serne & Ducéprate. Il y en a encore plusieurs autres sur l’autre bord qui ont tous été bâtis de neuf par les soins du même Prince. Il y a un peu plus loin une forteresse nommée la tête de bœuf, bâtie autrefois par Trajan, & tout auprès, une ancienne ville nommée Zane que l’Empereur a fait fortifier, de telle forte que ce sont maintenant deux des plus puissants boulevards de l’Empire. Proche de Zane est un fort, nommé Pont. Le fleuve se coupe en cet endroit pour entourer une partie de son rivage, après quoi il se remet dans son canal ordinaire». Ce n’est pas de lui-même qu’il fait ce détour, il y est forcé par l’artifice des hommes. Je dirai ici pourquoi ce fort a été appelé Pont, & pourquoi le cours du Danube a été détourné en cet endroit-là.

2. L’Empereur Trajan étant d’un naturel ardent, & ambitieux semblait avoir de l’indignation de ce que son Empire n’était pas d’une étendue infinie & de ce que le Danube y servait de bornes. Il désira donc d’en joindre les deux bords avec un Pont afin qu’il n’apportât plus d’obstacle à les conquêtes. Je n’entreprendrai pas d’en faire la description. Il faudrait pour cela avoir la suffisance de cet Apollodore de Damas, qui en donna le dessin. Mais quelque grand que sut cet ouvrage, il devint inutile aux Romains, parce que la suite du temps, & le cours du fleuve le ruinèrent. Trajan rebâtit deux forts aux deux bouts du Pont. L’un de ces forts a été depuis nommé Pont, & l’autre Théodora. Les ruines du pont remplirent de telle sorte le canal du Danube qu’il changea son cours, & prit le tour dont j’ai parlé. Ces deux forts ayant été ruinés tant par la longueur du temps, que par les irruptions des Barbares, Justinien a fait réparer très solidement le fort du Pont, qui est au côté droit du Danube, & a assuré par ce moyen le repos de l’Illyrie & pour celui de Théodora il l’a négligé parce qu’il était trop exposé aux courses des nations étrangères. Le même Empereur a fait bâtir au-dessus du fort du Pont divers autres forts dont voici les noms : Narbourg, Susiane, Armate, Timéne, Théodoropole, Stilibourg, & Alicanibourg. »

 Original work: Cristiano64 derivative work: ColdEel — Ce fichier est dérivé de Campagna dacica Traiano 101-102 png.png:

Campagne de l’empereur romain Trajan en 101-102 après J.-C (Original work: Cristiano64 derivative work: ColdEel — Ce fichier est dérivé de Campagna dacica Traiano 101-102 png.png)

1 Le Danube ou Bas-Danube selon les sources
2 Vinimacium, ville importante de l’Empire romain, sur la Via militaris, au confluent de la Milava et du Danube (rive droite), capitale de la Mésie supérieure, aujourd’hui en Serbie

Procope de Césarée (Vers 500-565), LIVRE IV. DES ÉDIFICES DE JUSTINIEN, CHAPITRE VI, « Ouvrages bâtis par Justinien depuis la ville de Viminaque2 jusqu’à la Thrace ».

« Une peinture multicolore montre le pont de Trajan, dont la voûte soutenue par des piles de pierre dominait le Danube à l’époque romaine, près de Turnu-Severin — localité bien connue de tous également aujourd’hui — , l’une des merveilles du monde des siècles passés, désormais disparue. Un premier dessin reproduit ce pont d’après un vieux tableau de Jakob Leuv, tel que celui-ci l’avait vu en 1669. Les arches datant de Trajan se dressaient, solides, robustes, au-dessus du passage étroit du fleuve, praticables pour les chariots et les hommes, comme au temps où les cohortes romaines partaient en campagne contre les Scythes et les hordes des invasions barbares. Si, sur le tableau réalisé sur place par notre auteur moins de cent ans plus tard, en 1750, on ne découvre plus que les ruines de cette imposante construction, les piles sont toujours plantées, encombrantes, dans l’eau et plusieurs fragments ont conservé leur cintre avec son épigraphe, un morceau de la Rome antique maintenant réduit en poussière. »

Stefan Zweig (1881-1942), Voyages, « Un voyage sur le Danube », Éditions Belfond, Paris, 2000

RC174-Tabula_Traiana

Tabula Traiana, km 964, 70

« L’empereur César, fils du divin Nerva,
Nerva Traianus, Augustus, vainqueur des Germains,
Grand pontife, tribun pour la quatrième fois,
Père de la patrie et consul pour la troisième fois,
A dompté la montagne et ouvert cette voie.  »

« Nous venions de visiter les restes de l’extraordinaire pont de Trajan, le plus grand de l’empire romain. Son architecte, Apollodore de Damas, était un Grec de Syrie, et l’on voyait encore deux grandes piles de maçonnerie encombrer la rive roumaine ; une troisième s’élevait de l’autre côté, dans un champ serbe. Les martinets rasaient la surface de l’eau, des faucons aux pattes rouges planaient et plongeaient tout autour de ces rescapées uniques des vingt piles massives. Jadis, elles s’étaient dressées, effilées, très hautes, pour supporter plus d’un mille de superstructure et d’arcatures de bois : des poutres que la cavalerie avait franchies à grand bruit, sur lesquelles les voitures à boeufs avaient grincé, tandis que la Treizième Légion marchait à pas lourds vers le nord pour assiéger Decebal à Sarmizegethuse1. S’il ne restait sur place que ces souches, le moment de la dédicace du pont est gravé avec force détails sur la colonne Trajane de Rome et les pigeons du Forum, qu grimpe en spirale autour du fût , peuvent admirer ces mêmes piles en bas-relief : le pont à balustres jaillit dans son intégrité, et le général en manteau se tient près du taureau sacrificiel et de l’autel allumé , entouré par ses légionnaires, le casque à la main, sous leurs étendards et leurs aigles. »

1Sarmizegethuse : capitale, centre politique et religieux du royaume des Daces. Decebale était le roi de ce peuple dace des Carpates contre lequel Trajan organisa ses expéditions en 101-102 et 105-106. Le royaume dace est annexé à l’empire romain à l’issue de la deuxième campagne qui vit aussi le suicide de Decebale.

Patrick Leigh Fermor, Entre fleuve et et forêt, À pied jusqu’à Constantinople : du moyen Danube aux Portes de Fer, « Lafin de l’Europe centrale », Petite Bibliothèque Payot/Voyageurs, Éditions Payot et Rivages, Paris, 2003.

 

Le pont dit  « de Trajan » ou le génie civil romain au service d’un empereur prestigieux

Le pont de l’empereur Trajan (Marcus Ulpius Traianus, 53-117, empereur romain de 98 à 117) à Drobeta-Turnu Severin a été construit, selon les historiens de l’Antiquité, d’après les plans de l’architecte syrien d’origine grecque Apollodore de Damas (50-130). Cet architecte réputé et connu pour ses monuments civils comme militaires choisit comme emplacement Pontes-Drobeta en aval du défilé des Portes de Fer. Selon lui, ce lieu offre les meilleures conditions pour la réalisation de cet audacieux projet. Le débit du fleuve est à cet endroit plus calme qu’en amont et la profondeur du Danube moindre. La présence d’alluvions provenant venant des roches des massifs des Balkans et des Carpates stabilise le lit et pouvait permettre de supporter le poids de l’ouvrage.

L'empereur Trajan (53-117). C'est sous son règne que l'Empire romain atteint son apogée.

L’empereur Trajan (53-117). C’est sous son règne que l’Empire romain atteint son apogée.

La monographie du pont, écrite par l’architecte Apollodore de Damas et connue de l’historien Procope de Césarée a malheureusement été perdue. La plupart des informations concernant la construction de ce pont sont relatées par un autre historien ayant eu connaissance des écrits d’Apollodore de Damas, Dion Cassius. Au Xème siècle, l’empereur byzantin Constantin VII Porphyrogénète (905-959) situe le pont de Drobeta à la frontière de la Hongrie, à trois jours de distance de Belgrade. Au milieu du XVIème siècle, l’historien italien Paulo Giovo (1483-1552) précise à son tour que le pont se trouve à proximité de Turnu-Severin. Quant aux chroniqueurs valaques et moldaves, ils en découvrent l’existence grâce à la description faite par les historiens byzantins et par l’intermédiaire des usages locaux.

Reconstitution du pont de Trajan

Reconstitution du pont de Trajan (photo droits réservés)

Les ruines du pont sont étudiées pour la première fois en 1689 par l’ingénieur militaire et savant autrichien d’origine italienne Luigi Ferdinando, comte de Marsigli (1658-1730). Celui-ci eut aussi le projet de construire un pont juste à côté de celui d’Apollodore de Damas. Dans l’une de ses publications, Marsigli décrit avec forces détails la reconstitution de l’ouvrage romain.

En 1856, la sécheresse et le très bas niveau du Danube permettent à une commission autrichienne d’effectuer de nouvelles recherches sur les vestiges du pont romain qui affleurent cette année là à la surface de l’eau. L’ingénieur de la ville de Turnu Severin, Alexandru Popovici, s’est aussi intéressé cette même année aux ruines de l’ouvrage. Ses plans et ses écrits ont été conservés. La partie technique du pont a encore été analysée en 1906 par l’ingénieur français Edgar Duperrex, professeur à l’École polytechnique de Bucarest. Edgard Duperrex fait publier ses travaux et construit une maquette de la reconstitution du pont. Cette maquette, d’une dimension de plus de 15 m est conservée aujourd’hui au Musée des Portes de Fer de Drobeta-Turnu Severin.

Pont de Trajan

Pile du pont de Trajan sur la rive serbe (photo droits réservés)

D’après Dion Cassius, la construction du pont est terminé au début de la deuxième guerre avec les Daces (105). L’hypothèse est confirmée par la découverte d’une médaille en bronze datant de 105 après J.-C. et qui représente d’un côté la tête de l’empereur Trajan, et de l’autre le pont sur le Danube. Celui-ci est toutefois réduit à ses 2 portails réunis par une arche en bois, en dessous de laquelle se trouve un bateau romain.

La technique utilisée par Apollodore pour la construction du pont demeure jusqu’à aujourd’hui une énigme. Plusieurs séries d’hypothèses s’appuyant sur l’ensemble des informations existantes ont été élaborées. Une des techniques qui pourrait avoir été utilisée est celle de la dérivation du Danube. L’écrivain et homme politique romain Pline le Jeune , (61/62?-114) prodigua ce conseil au poète Caninius qui rédigeait un poème sur les campagnes de Trajan contre les Daces : «Tu devras chanter les nouveaux fleuves déviés et les nouveaux ponts qui les traversent». Cette allusion pourrait être liée au Danube et au pont de Drobeta. En faisant référence à l’endroit où se trouve celui-ci, Procope de Césarée précise dans une phrase du sixième chapitre de son livre IV : DES ÉDIFICES DE JUSTINIEN, « Ouvrages bâtis par Justinien depuis la ville de Viminaque jusqu’à la Thrace » : «Ici, le fleuve détient un bras, une partie de la côte, puis il fait un détour et s’en retourne dans le lit commun. Et cette chose n’est pas réalisée de sa propre initiative, mais forcée par l’ingéniosité des hommes».

Conrad_Cichorius,_Die_Reliefs_der_Traianssäule,_Tafel_LXXII

Le pont de Drobeta sur la colonne de Trajan à Rome (tableau XXII)

Il est probable qu’un canal a été creusé par les romains au même endroit. Ce canal qui se trouvait vraisemblablement sur le territoire actuel serbe (rive droite), entre la commune de Kladovo et l’île de Simian était un ancien bras du Danube, recreusé par Apollodore de Damas pour permettre de dévier le fleuve. S’agit-il du canal qu’on remarque sur la Colonne de Trajan, même si son emplacement n’est probablement pas exact ? On voit sur celle-ci des soldats passant le portail d’un pont, portail suivi d’une passerelle en bois, au-dessus d’une petite île. L’eau coule sous le pont. La toponymie des lieux confirme l’existence de deux bras du fleuve à Drobeta-Turnu Severin. Le nom de « Drubeta » signifie en latin « fendage » ce qui indiquerait qu’à cet endroit le Danube se séparait en deux bras. Le fait que le camp romain de « Castrum Pontes » ait été édifié du côté sud du pont pourrait renforcer cette hypothèse. Le nom latin de « Castrum Pontes » (« Le camp des ponts ») confirmerait que l’emplacement de ce camp était situé entre les ponts.

D’après des sources de l’Antiquité, la longueur du pont semble avoir été de 1.134,90 mètres. Pour les protéger contre les incendies et les hordes de barbares, les portails du pont étaient construits en pierres et en briques et ornés de sculptures et de trophées. Le pont avait une hauteur était de 18, 6 m et une largeur de 14, 55 m.

P1320083

Pile du pont de Trajan sur la rive serbe (photo droits réservés)

Il  reste encore quelques rares éléments visibles de cet ouvrage ; les deux piles principales des deux rives du Danube. Les recherches menées en 1856 permettent de découvrir que les piles implantées dans le lit du fleuve avaient une longueur de 33 m et une largeur de 19 m. Jean Tzétzès (1110-1185), écrivain et poète byzantin, raconte que pour la construction de ces piles les romains utilisèrent d’immenses coffrages en bois d’une dimension de 36×24 m. Il est probable que ces coffrages furent mis en place lorsque le Danube se trouvait en période de basses-eaux. Les romains procédèrent ensuite à l’insertion de lignes de pilons entre lesquels ils coulèrent du mortier formant ainsi un mur impénétrable. La pouzzolane volcanique utilisée pour fabriquer ce mortier provenait de la région de Naples. L’eau qui avait pénétré à l’intérieur de ces coffrages fut pompée grâce à des installations techniques. Une fois le lit du Danube complètement à sec, les ouvriers travaillèrent aux fondations des piles, pour pouvoir passer ensuite à la construction du corps du pont avec ses voutes en bois. Le nombre des piles du pont implantées dans l’eau s’élevait à vingt.

Reconstitution du pont de Trajan

Reconstitution du pont de Trajan (photo droits réservés)

Les matériaux utilisés provenaient à l’exception de la pouzzolane en majorité des environs. Les pierres venaient des carrières de Schela Cladovei (Drobeta Turnu-Severin), de Gura Vǎii (en amont de Drobeta) le bois (du chêne) des grandes forêts des Portes de Fer. Les briques étaient fabriquées sur place.

En ce qui concerne la démolition du pont, il n’existe aucun indice précis. Dion Cassius pense que l’empereur Hadrien (76-138), successeur de Trajan, en est à l’origine et ce afin de protéger les frontières de l’empire des invasions des tribus voisines des Roxolans et des Lazyges, peuples sarmates d’origine scythe. Hadrien aurait donné l’ordre de démonter sa partie supérieure en bois. Mais son abandon et sa destruction définitive sont sans doute liés au départ des romains de la Dacie au profit des Goths (256).

Le pont de Drobeta fait, dès l’Antiquité l’objet d’une grande admiration. François Ier aurait même sollicité son allié ottoman Soliman le Magnifique afin de lui permettre de démolir une pile du pont pour découvrir le secret de sa construction.

pont-sur-le-danube-apollodor-de-damas.blogspot.com

 

Retour en haut de page
quis, ipsum libero Aliquam Phasellus venenatis sit eleifend