Citations et extraits de textes sur le Danube : une anthologie non exhaustive…

Une petite géographie danubienne…

D’Andersen à Stefan Zweig en passant par Juliette Adam, Peter Altenberg, Grigore Antipa, Ausone, Thomas Bauer, Elias Canetti, Dion Cassius, Evliyâ Çelebi, Procope de Césarée, François-René de Châteaubriand, Eva Demski, Denis Diderot, Joseph von Eichendroff, Édouard Engelhardt, Péter Esterházy, Dominique Fernandez, Jean de La Fontaine, Franz Grillparzer, Joseph von Hammer, Hérodote, Niels une Lars Hoffmann, Kark-Markus Gauss, Virgil Georghiu, Graham Greene, Martin Heidegger, Hérodote, Friedrich Hölderlin, Victor Hugo, Panaït Istrati, Attila József, Patrick Leigh Fermor, Konrad Lorenz, Claudio Magris, Xavier Marmier, Yvon Le Men, Paul Morand, Napoléon, Nicolae Iorga, Gérard de Nerval, Sándor Petöffi, Élisée Reclus, Anania Shirakatsi, Jovan Svijic, Bernhard Setzwein, Christiane Singer, Andrzej Stasiuk,Victor-Louis Tapié, Édouard Thouvenel, Garcilaso de la Vega, Vercors, Kenneth White, Yordan Yovkov…, d’habitants des rives, des îles ou d’ailleurs sur le fleuve et bien d’autres sédentaires ou voyageurs, voici un florilège de citations, d’extraits de textes et de poèmes formant une étonnante et foisonnante géographie, un attachant et fascinant miroir littéraire, historique, scientifique et poétique danubien.
Ce fleuve n’est-il pas l’une des plus belle sources naturelles d’inspiration littéraire européenne ?

Il existe ainsi dans cette géographie mouvante et labyrinthique une infinité de Danube selon les écrivains, les historiens, les artistes, les scientifiques, d’où ils proviennent, les lieux où ils se tiennent et les multiples raisons, parfois singulières, de leur rencontre avec le fleuve. Réalités, imaginaires, mythes, représentations s’entremêlent inlassablement donnant au fleuve une dimension métaphysique. Les regards se succèdent à travers l’histoire, les évènements, les circonstances, se posant et se reposant sur ce qui ne cesse de s’en aller vers « l’Orient étranger », vers le monde « portant volontiers les bateaux sur l’onde vigoureuse. »

Voir également  Bibliographie danubienne en langues française, allemande, anglaise et autres sur ce site.

« Le Danube prend sa source au pays des Celtes. »

Hérodote (vers 484-vers 420 av. J.-C.)
Historien, géographe grec né à Halicarnasse (Bodrum, Turquie), carrefour de plusieurs civilisations. Il est éduqué dans le culte d’Homère. Grand voyageur, il se rend en Médie, Perse, Assyrie, Égypte, dans le Pont-Euxin… Revenu à Athènes il noue des liens avec Périclès et Sophocle et consacre la fin de sa vie à écrire ses Histoires.


Le pont de Trajan…

« Trajan construisit un pont de pierre sur l’Ister, pont à propos duquel je ne sais comment exprimer mon admiration pour ce prince. On a bien de lui d’autres ouvrages magnifiques, mais celui-là les surpasse tous. Il se compose de vingt piles, faites de pierres carrées, hautes de cent cinquante pieds, non compris les fondements, et larges de soixante. Ces piles, qui sont éloignées de cent soixante-dix pieds l’une de l’autre, sont jointes ensemble par des arches. […]

Si j’ai dit la largeur du fleuve, ce n’est pas que son courant n’occupe que cet espace […], c’est que l’endroit est le plus étroit et le plus commode de ces pays pour bâtir un pont à cette largeur. Mais, plus est étroit le lit où il est renfermé en cet endroit, descendant d’un grand lac pour aller ensuite dans un lac plus grand, plus le fleuve devient rapide et profond, ce qui contribue encore à rendre difficile la construction d’un pont. Ces travaux sont donc une nouvelle preuve de la grandeur d’âme de Trajan […] »

Dion Cassius (155 env. – après 229), Histoire romaine, LXVIII, 13
Historien grec, né à Nicée en Bithynie, Dion Cassius est un homme politique d’une certaine audience. Son père est gouverneur de la Cilicie sous le règne de Commode (180-192). Il sera de son côté Consul suffectus sous Septime Sévère (193-211), puis consul ordinaire en 229. À partir de cette date, il écrit son Histoire romaine (quatre-vingts livres).
Initialement favorable à la dynastie des Sévères, il  fera preuve plus tard d’une grande hostilité envers Septime Sévère.


« Bissula trans gelidum stirpe et lare prosata Rhenum,
conscia nascentis Bissula Danubii,
capta manu, sed missa manu, dominatur in eius
deliciis, cuius bellica praeda fuit.
matre carens, nutricis egens, nescivit herai
imperium domini quae regit ipsa domum
fortunae ac patriae quae nulla opprobria sensit,
illico inexperto libera servitio … »

« Bissula est née, elle a sa famille et son pays au-delà des bords glacés du Rhin,
Bissula connaît la source du Danube,
La main la prit, mais la main l’affranchit, et elle règne sur le bonheur
de celui dont elle fut la proie par les armes.
Séparée de sa mère, privée de sa nourrice, elle n’a point connu l’autorité d’une maîtresse,
Elle n’a point senti l’opprobre de sa destinée et de sa patrie :
elle a eu sa liberté sur l’heure,
avant de subir l’esclavage. »
(Traduction : E.-F. Corpet)

Ausone (Decimus Magnus Ausonius, vers 310-vers 395)
Écrivain et poète latin né à Bordeaux (?), professeur de rhétorique et conseiller politique. Son père, médecin, fut préfet d’Illyrie sous Valentinien 1er. Il compta parmi ses élèves l’empereur Gratien dont il fut le précepteur qui lui fit faire une brillante carrière administrative. Il fut questeur du palais, préfet du prétoire des Gaules, consul et proconsul d’Asie. Il revient à Bordeaux par la suite et se consacre à la poésie. Celle-ci célèbre en particulier la nature et les vins.
Ausone chante ici le Danube, chante Bissula, jeune Suève captive, qu’il avait reçue pour sa part de butin de guerre, et qui fit les délices de son maître.


Des édifices de Justinien…

« Il y a une partie de la mer Adriatique qui se répand dans la terre ferme, & qui forme le Golfe Ionique, & à l’Epire à un de ses côtés, & la Calabre à l’autre. Le Danube coule à l’opposite, & donne à cette partie d’Europe la figure d’une île. Justinien y a élevé des ouvrages, par lesquels il a bouché le partage aux Barbares qui habitent au-delà du Danube. »

« Il a fondé une autre ville voisine, qu’il a nommée Justinopole, du nom de l’Empereur son oncle. Il a réparé de telle forte les murailles de Sardique, de Naïsopole, de Germane, & de Pantalie, qu’elles sont maintenant imprenables. Il a fondé tout auprès trois autres villes, Cratiscare, Quimédabe, & Rumisiéne ; parce qu’il avait dessein que le Danube servît comme de rempart à l’Europe, & à toutes les places que je viens de nommer, il a élevé plusieurs forts sur les bords de ce fleuve, & il y a établi de bonnes garnisons, afin d’en empêcher le partage aux Barbares. Après avoir achevé un si grand nombre d’ouvrages, il ne laissa pas de se défier de l’inconstance des choses humaines, & d’appréhender que les ennemis traversassent le Danube, inondassent les terres, & emmenassent ses sujets en captivité. C’est pourquoi il ne se contenta pas d’avoir pourvu à leur sureté par les fortifications des places, il fît encore fortifier les terres des particuliers dans l’ancienne & la nouvelle Epire, où il fit bâtir la ville de Justinianopole, qui s’appelait auparavant Andrinople. »

Procope de Césarée (vers 500-562 ?), Des édifices de Justinien, Livre IV, chapitre I
Haut fonctionnaire de la cour de Constantinople, préfet de la ville en 562, Procope de Césarée est le plus remarquable des historiens de son époque.


« Il y a en Thrace deux montagnes et des rivières : l’une d’elles s’appelle le Danube, qui se divise en six bras, formant un lac et une île du nom de Pyuki (Pevka). Sur cette île vit Aspar-Khruk [Asparukh], le fils de Kubraat, qui a fui devant les Khazars et quitté les collines bulgares, se lançant vers l’ouest à la suite des Avars. C’est là qu’il s’est fixé. »

Anania Shirakatsi (612-685), géographe arménien du VIIème siècle

Statue d'Aniana Shirakatsi à Erevan

Statue d’Aniana Shirakatsi à Erevan


« Danube, fleuve divin, qui t’en vas courant avec les claires ondes vers des féroces nations. »

Garcilaso de la Vega (1501/03-1536), Canciones III, 1532

Le poète Garsilaso de la Vega surnommé le « Pétrarque espagnol » fit une expérience personnelle singulière du fleuve. Il fut en effet emprisonné en 1532 pour une courte période sur la grande île danubienne du seigle (Velký žitný ostrov ou Große Schütteninsel en allemand) par l’empereur Charles Quint pour avoir semble-t-il, intrigué contre lui dans une délicate affaire de galanterie. Il fut alors l’hôte du comte György Cseszneky, juge de la cour royale hongroise de la ville proche de Györ.


« Or, quant à mon ancêtre, il a tiré sa trace
D’où le glacé Danube est voisin de la Thrace. »

Pierre de Ronsard (1524?-1585)
Le grand poète français de la Renaissance est bien l’auteur de ce vers qui pourraient signifier qu’une partie de son ascendance serait originaire d’Europe orientale (Bulgarie ?).


« Mon roi, dans ton pays, le fleuve de Danube fut pris par ses cheveux comme une femme et maintenant il coule dans la ville de Mekedonya. »

Evliyâ Çelebi (1611-1682), Seyahatnâme (Le livre des voyages)


Le paysan du Danube

« Il ne faut point juger des gens sur l’apparence.
Le conseil en est bon ; mais il n’est pas nouveau.
Jadis l’erreur du Souriceau
Me servit à prouver le discours que j’avance.
J’ai, pour le fonder à présent,
Le bon Socrate, Esope, et certain Paysan
Des rives du Danube, homme dont Marc-Aurèle
Nous fait un portrait fort fidèle.
On connaît les premiers : quant à l’autre, voici
Le personnage en raccourci.
Son menton nourrissait une barbe touffue,
Toute sa personne velue
Représentait un Ours, mais un Ours mal léché.
Sous un sourcil épais il avait l’oeil caché,
Le regard de travers, nez tortu, grosse lèvre,
Portait sayon de poil de chèvre,
Et ceinture de joncs marins.
Cet homme ainsi bâti fut député des Villes
Que lave le Danube : il n’était point d’asiles
Où l’avarice des Romains
Ne pénétrât alors, et ne portât les mains.
Le député vint donc, et fit cette harangue :
Romains, et vous, Sénat, assis pour m’écouter,
Je supplie avant tout les Dieux de m’assister :
Veuillent les Immortels, conducteurs de ma langue,
Que je ne dise rien qui doive être repris.
Sans leur aide, il ne peut entrer dans les esprits
Que tout mal et toute injustice :
Faute d’y recourir, on viole leurs lois.
Témoin nous, que punit la Romaine avarice :
Rome est par nos forfaits, plus que par ses exploits,
L’instrument de notre supplice.
Craignez, Romains, craignez que le Ciel quelque jour
Ne transporte chez vous les pleurs et la misère ;
Et mettant en nos mains par un juste retour
Les armes dont se sert sa vengeance sévère,
Il ne vous fasse en sa colère
Nos esclaves à votre tour.
Et pourquoi sommes-nous les vôtres ?
Qu’on me die En quoi vous valez mieux que cent peuples divers.
Quel droit vous a rendus maîtres de l’Univers ?
Pourquoi venir troubler une innocente vie ?
Nous cultivions en paix d’heureux champs, et nos mains
Etaient propres aux Arts ainsi qu’au labourage :
Qu’avez-vous appris aux Germains ?
Ils ont l’adresse et le courage ;
S’ils avaient eu l’avidité, Comme vous, et la violence,
Peut-être en votre place ils auraient la puissance,
Et sauraient en user sans inhumanité.
Celle que vos Préteurs ont sur nous exercée
N’entre qu’à peine en la pensée.
La majesté de vos Autels
Elle-même en est offensée ;
Car sachez que les immortels
Ont les regards sur nous.
Grâces à vos exemples,
Ils n’ont devant les yeux que des objets d’horreur,
De mépris d’eux, et de leurs Temples,
D’avarice qui va jusques à la fureur.
Rien ne suffit aux gens qui nous viennent de Rome ;
La terre, et le travail de l’homme
Font pour les assouvir des efforts superflus.
Retirez-les : on ne veut plus
Cultiver pour eux les campagnes ;
Nous quittons les cités, nous fuyons aux montagnes ;
Nous laissons nos chères compagnes ;
Nous ne conversons plus qu’avec des Ours affreux,
Découragés de mettre au jour des malheureux,
Et de peupler pour Rome un pays qu’elle opprime.
Quant à nos enfants déjà nés,
Nous souhaitons de voir leurs jours bientôt bornés :
Vos préteurs au malheur nous font joindre le crime.
Retirez-les : ils ne nous apprendront
Que la mollesse et que le vice ;
Les Germains comme eux deviendront
Gens de rapine et d’avarice.
C’est tout ce que j’ai vu dans Rome à mon abord :
N’a-t-on point de présent à faire ?
Point de pourpre à donner ?
C’est en vain qu’on espère
Quelque refuge aux lois : encor leur ministère
A-t-il mille longueurs.
Ce discours, un peu fort
Doit commencer à vous déplaire.
Je finis. Punissez de mort
Une plainte un peu trop sincère.
A ces mots, il se couche et chacun étonné
Admire le grand coeur, le bon sens, l’éloquence,
Du sauvage ainsi prosterné.
On le créa Patrice ; et ce fut la vengeance
Qu’on crut qu’un tel discours méritait. On choisit
D’autres préteurs, et par écrit
Le Sénat demanda ce qu’avait dit cet homme,
Pour servir de modèle aux parleurs à venir.
On ne sut pas longtemps à Rome
Cette éloquence entretenir. »

Jean de la Fontaine (1621-1695), Le paysan du Danube, Fables


« À ta source enchantée
Ô Danube, j’ai bu à ta santé,
Et par l’eau et par le verre,
Grâce à toi, j’ai vaincu l’hiver ! »

Gottfried Friedrich von Herrsberg, le 22 janvier 1660, Grand livre du protocole du château des princes Fürstenberg à Donaueschingen


Le Danube et l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert

« S. m. (Géog. mod.) en allemand Douaw, le plus célèbre et le plus grand fleuve de l’Europe après le Wolga. Hésiode est le premier auteur qui en ait parlé. (Théog. v. 339.) Les rois de Perse mettaient de l’eau de ce fleuve et du Nil dans Gaza avec leurs autres trésors, pour donner à connaitre la grandeur et l’étendue de leur empire. Le Danube prend sa source au-dessous de Toneschingen, village de la principauté de Furstemberg, traverse la Souabe, la Bavière, l’Autriche, la Hongrie, la Servie, la Bulgarie, etc. et finalement se décharge dans la mer Noire par deux embouchures. L’abbé Regnier Desmarais, dans son voyage de Munich, dit assez plaisamment sur le cours de ce fleuve.

Déjà nous avons vu le Danube inconstant,
Qui tantôt Catholique, et tantôt Protestant,
Sert Rome et Luther de son onde,
Et qui comptant après pour rien
Le Romain, le Luthérien,
Finit sa course vagabonde
Par n’être pas même Chrétien.
Rarement à courir le monde
On devient plus homme de bien.

Le Lecteur curieux de connaitre le cours du Danube, l’histoire naturelle et géographique d’un grand nombre de pays qu’il arrose, le moderne et l’antique savamment réunis, trouvera tout cela dans le magnifique ouvrage du comte de Marsigly sur le Danube. Il a paru à La Haie en 1726 en 6 volumes in-folio, décorés d’excellentes tailles-douces. Peu de gens ont eu des vues aussi étendues que son illustre auteur : il y en a encore moins qui aient eu assez de fortune pour exécuter comme lui ce qu’il a fait en faveur des Sciences. »

M. le Chevalier De Jaucourt (1704-1779) pour l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert
Médecin, philosophe érudit, le Chevalier de Jaucourt est l’un des auteurs les plus féconds de l’Encyclopédie.


« On dit qu’ayant trouvé le Danube glacé et ayant entrepris de la passer, la glace s’ouvrit sous leur pied. »
Charles de Pougens (1775-1833), Charles Rollin (1661-1741), Histoire ancienne, Oeuvre tome IX


En radeau

« La matinée suivante fut sans pluie, mais froide. Les passagers passèrent sur la terre ferme à Landau, et à une heure nous étions sur le Danube, qui ne me parut d’abord pas aussi large que je me l’était imaginé. Il s’élargit toutefois à mesure que nous descendions ; nous arrêtâmes à deux heures dans un village sordide, où il y avait pourtant un beau couvent. le vent se fit si violent que je craignais à chaque instant qu’il n’emportât ma cabine et moi avec ; à trois heures il fut décidé qu’on passerait la nuit au village, car il n’était pas prudent de naviguer avec un tel vent. Je n’avais rien à faire en un tel lieu, mais comme cette contrée s’appelle à juste titre le païs des vents, je dus bien prendre mon mal en patience. Mes provisions commençaient à diminuer et à rancir, et il n’y avait pas moyen de m’en procurer de nouvelles… »

« Les passagers furent appelés à trois heures du matin, et le train de radeaux se mit en mouvement peu après ; c’était devenu une énorme et lourde machine, longue d’un quart de mile, que l’on avait chargé de planches de sapin, de barrique de vin et de toutes sortes d’impedimenta. Le soleil se leva dans un ciel d’une parfaite pureté, mais à six heures il se mit à souffler un fort vent d’est et les rives du fleuve disparurent presque complètement sous un épais brouillard.
J’avais négligé, avant de m’embarquer pour une semaine sur mon radeau, de prévoir qu’il pourrait faire chaud, mais maintenant il faisait si froid que j’avais peine à tenir ma plume, alors qu’on n’était que le 27 août… »

« A huit heures on s’arrêta à Vilshofen, petite ville joliment située ; un pont en bois de seize arches y enjambe le Danube. Le brouillard s’était levé, et les hauteurs qui surmontent la ville, couvertes de magnifiques forêts, resplendissaient sous le soleil. Comme c’était la dernière ville de Bavière, les officiers de la douane firent une inspection courtoise de mes affaires et enlevèrent les scellés apposés sur ma malle. Ils m’avertirent du sévère examen que j’aurais à subir en entrant en Autriche ; certes, j’avais peu à perdre, sinon du temps, mais le temps me devenait trop précieux pour que je puisse le partager patiemment avec ces voleurs inquisitoriaux.
A neuf heures et demi nous partîmes pour Passau par un beau soleil qui me revivifia les esprits et me rendit la faculté de tenir la plume. Le Danube est plein de rochers, certains cachés, d’autres à fleur d’eau, autour desquels le courant fait un grand fracas. »

Charles Burney (1726-1814), Voyage musical dans l’Europe des Lumières, « De Munich à Vienne »
Charles Burney, musicologue anglais distingué accomplit ce voyage en 1772, visitant successivement les Pays-Bas, l’Allemagne, l’Autriche et les Provinces-Unies.


L’Ister

 » Viens, ô feu, maintenant !
Avides nous sommes
De voir le jour,
Et quand l’épreuve
Aura traversé les genoux,
Quelqu’un pourra percevoir les cris de la forêt.
Nous chantons cependant depuis l’Indus,
Venus de loin, et
Depuis l’Alphée, longtemps nous avons
Cherché l’approprié,
Ce n’est pas sans ailes que l’on pourra
Saisir ce qui est le plus proche,
Tout droit,
Et atteindre l’autre côté.
Ici, nous cultiverons.
Car les fleuves défrichent
Le pays. Lorsqu’il y a des herbes qui y poussent
Et que s’en approchent,
En été, pour boire les animaux,
Les hommes iront également.

Mais l’Ister on l’appelle.
Belle est sa demeure. Y brûle le feuillage des colonnes
Et s’agite. Sauvages, elles s’érigent
Dressées, mutuellement ; par dessus,
Une seconde mesure, jaillit
De rochers le toit. Ainsi ne m’étonne
Point qu’il ait
Convoqué Hercule en invité,
Brillant de loin, là-bas auprès de l’Olympe,
Quand celui-ci, afin de chercher l’ombre,
Vint du chaud Isthme ;
Car pleins de fougue ils étaient,
Là même, mais il est besoin, en raison des Esprits,
De la fraîcheur aussi. Ainsi préféra-t-il voyager
Ici, vers les sources d’eau et les rives d’or,
Élevées qui embaument, là-haut, et noires
De la forêt de sapins, où dans les profondeurs
Un chasseur aime à se promener,
Le midi, et que la croissance se fait entendre
Dans les arbres résineux de l’Ister,

Lui qui paraît, toutefois presque
Aller en reculant et
Je pense qu’il devrait venir de l’est.
Beaucoup serait à dire là-dessus. Et pourquoi adhère-t-il
Aux montagnes en aplomb ? L’autre,
Le Rhin, obliquement
Est parti. Ce n’est point pour rien que vont
Dans le pays sec les fleuves. Mais comment ? Il est besoin d’un signe,
De rien d’autre, tout bonnement, pour qu’il porte le soleil
Et la lune dans l’âme, inséparables,
Et qu’il continue, jour et nuit aussi, et que
Les Célestes chaleureusement se sentent l’un auprès de l’autre.
C’est pourquoi aussi ceux-là sont
La joie du  Suprême. Car comment descendrait-il
Ici-bas ? Et ainsi que Herta la verte
Eux sont enfants du Ciel. Mais trop patient
Me paraît celui-là, non,
Prétendant, et quasiment se moquer. Car lorsque

Doit se lever le jour,
Dans sa jeunesse, là où à croître il
Commence, voilà un autre qui bondit déjà
Haut en splendeur, et comme les poulains,
Grince des dents dans la bride, et que de loin entendent
Le tumulte les vents,
Celui-là est content ;
Il a pourtant besoin de coups le rocher
Et de sillons la terre ;
Inhospitalier ce serait, sans répit ;
Mais ce qu’il fait lui, le fleuve,
Nul ne le sait. »

Friedrich Hölderlin (1770-1843)L’Ister, traduction de Holger Schmid, Annick Leroy, Danube-Hölderlin, La Part de l’OEil, Bruxelles, 2002

Holderlin1842

Le poète en 1842


« Danube, Danube, je voudrais chanter ce qui m’a ravi dans ton aspect, ce que je sais de tes voyages, oh ! noble femme à sept bouches1, à sept langues, comme celles qui sont adorés par les disciples de Brahms. »

Joseph von Hammer (1774-1856)
Joseph von Hammer-Purgstall, diplomate autrichien, écrivain, historien, orientaliste, helléniste, traducteur a été un remarquable connaisseur de l’Empire ottoman.

1 Le Danube est de genre féminin en allemand et dans les langues slaves


« 4 septembre : aux alentours de 5 heures, nouveau tumulte, le bateau se met en mouvement. Avant même que je n’arrive sur le pont couvert, Erdödy est déjà dépassé (nous avions tranquillement passé la nuit à hauteur d’Apatin). Il y a sur le bateau un certain comte Seczen avec son aimable épouse. Tous deux parlent remarquablement. L’assemblée ne va cesser de diminuer. Le capitaine et le Hollandais plus âgé ainsi que le plus jeune des deux Anglais sont des personnes exquises. Je ne peux penser moi-même beaucoup de choses raisonnables par dessus le trépignement et le tumulte. Et peut-être est-ce mieux ainsi ! Cette diète n’est pas seulement profitable au corps. Les environs redeviennent insignifiants. Pas mal au niveau d’Illok, etc. Peterwardein est bien situé, de loin la forteresse fait plutôt bon effet. Czernowitz est superbe. Mais les deux rives sont infâmes de là jusqu’à Semlin. »

Franz Grillparzer (1791-1872), À travers la Syrmie (Durch Syrmien)
Écrivain et dramaturge autrichien né et mort à Vienne


« Ils te disent barbare, sauvage. Ce sont eux qui t’ont fait tel. Rien d’inhumain dans ton génie. Un caractère de mansuétude résignée, virile, frappe dans les images des captifs danubiens qu’on voit au musée du Louvre. Et les bustes gigantesques des hommes de Dacie que conserve le Vatican, majestueusement chevelus comme les monts des Carpathes, ont la douceur du noble cerf qui erre aux grandes forêts. Ton génie est bien plus encore dans les graves mélodies qui se mêlent au bruit de tes flots et suivent ton cours. L’âpre douceur des chants du pasteur serbe, le rythme monotone du batelier, le refrain du Roumain et du raïa bulgare, tout se fond dans une vaste plainte, qui est comme ton soupir, ô fleuve de la captivité ! »

Jules Michelet (1798-1874), Le Danube


« Né dans la forêt Noire, le Danube va mourir dans la mer Noire. Où gît sa principale source ? Dans la cour d’un baron allemand, lequel emploie la naïade à laver son linge. Un géographe s’étant avisé de nier le fait, le gentilhomme propriétaire lui a intenté un procès. Il a été décidé par arrêt que la source du Danube était dans la cour dudit baron et ne saurait être ailleurs. Que de siècles il a fallu pour arriver des erreurs de Ptolémée à cette importante vérité ! »

« Le Danube, en perdant sa solitude, a vu se reproduire sur ses bords les maux inséparables de la société : pestes, famines, incendies, saccagements de villes, guerres, et ces divisions sans cesse renaissantes des passions ou des erreurs humaines. »

« Déjà nous avons vu le Danube inconstant,
Qui, tantôt catholique et tantôt protestant,
Sert Rome et Luther de son onde,
Et qui, comptant après pour rien
Le Romain, le Luthérien,
Finit sa course vagabonde
Par n’être pas même chrétien. »

François-René de Chateaubriand (1748-1848), Mémoires d’outre-tombe (1809-1841)

François-René_de_Chateaubriand

François-René de Chateaubriand


Les tourbillons de Grein

 » On ne voit ici aucun homme, nul oiseau ne chante ; seule la forêt sur les pentes, et le redoutable tourbillon, qui entraîne toute vie dans son abîme insondable, font entendre ici leur chuchotement, immuable depuis des siècles. »

Joseph von Eichendorff (1788-1857), Ahnung une Gegenwart (Pressentiment et présent), 1815
Poète et romancier post-romantique allemand né en Silésie, ami de C. Brentano, J.G. Fichte, A.  von Arnim et H. von Kleist. Le fleuve est dans son livre Pressentiment et présent le symbole d’un voyage  à travers la vie qui débute dans un univers bucolique de prairies accueillantes et se termine dans d’insondables abîmes. Son roman Scène de vie d’un propre-à-rien est traduit en français.


 Sur les plages du Danube,
Il y a une maison,
Là une fille aux joues roses
Regarde dehors.

La fille,
Elle est bien enclose,
Dix cadenas de fer
Sont posés sur sa porte.

Dix cadenas de fer
C’est une plaisanterie !
Je les fais sauter,
Comme s’ils étaient de verre.

Georg Friedrich Daumer (1800-1875), Am Donaustrande, Liebesliederwalzer opus 52 n°9 pour 4 voix et piano à quatre mains, musique de Johannes Brahms (1833-1897)


Bazar danubien

« Le Danube avait débordé, inondant la prairie. L’eau clapotait sous les sabots des chevaux. Le drapeau autrichien flottait sur le navire Argo qui nous faisait signe d’approcher comme si nous étions là chez nous. A l’intérieur, il y avait une salle avec des miroirs, des livres, des cartes de géographie et des divans à ressorts, la table était mise, on y avait posé des plats fumants ainsi que des fruits et du vin. À bord, tout était pour le mieux ! »

Hans Christian Andersen (1805-1875), Le bazar d’un poète
Une des plus beaux récits d’un grand voyage sur et le long du fleuve, sur ses rives et dans ses environs, le génie envoutant d’un immense conteur.


Sur le Danube hongrois…

« Le midi, nous nous arrêtâmes à Mohatsch pour charger du charbon extrait non loin de là dans l’intérieur des terres. Comme le transport pouvait prendre du temps, nous rejoignîmes la rive afin de nous promener en ville. Des paysans, des femmes et des hommes à la présentation soignée se pressaient sur le bord du fleuve. Ils s’étaient attroupés pour admirer notre bateau à vapeur. Des noisettes, de superbes raisins et des pommes débordaient des corbeilles des femmes. Il y avait aussi un grand panier en rotin rempli des plus beaux melons et prunes que j’ai jamais vu. Ils étaient d’un rouge profond et d’une maturité alléchante. Un artiste aurait saisi dans ce tableau, représentant des Tyroliens en train de proposer leur marchandise avec leurs paniers en rotin, l’image la plus pittoresque de diversité de caractères et de costumes. Nous repartîmes de Mohatsch vers trois heures de l’après-midi. Soudain, un choc me sortit brutalement de mes songes sur les nouveautés que je venais de découvrir. Nous fûmes entièrement stupéfaits et nous nous rendîmes compte avec un sentiment de colère que l’eau n’était profonde que de quelques pieds juste devant nous et que, sans grand effort, nous aurions pu arriver à n’importe quel autre endroit. Les Tyroliens, sans regret pour l’incident mais soucieux de nous consoler de notre malheur avec une aubade, entonnèrent leur hymne national. Deux ou trois remarquables voix de soprano et une basse magnifique chantaient la mélodie principale. Toutes les femmes, tous les hommes étaient à l’unisson dans le chœur. Ce fut une expérience musicale unique sur les ondes de leur lointain Danube. Comme si retentissait l’écho des chants de chasseurs et la rude mélodie des bergers des Alpes, devenue plus austère après un long vol au-dessus de cette eau paisible. Nous percevions dans ces chants le souvenir de leur pays natal, si loin déjà de leurs montagnes et qu’ils ne reverraient bientôt plus. La soirée était magnifique. Une lumière dorée et chaleureuse colorait l’horizon tandis que des milliers d’étoiles apparaissaient dans le bleu transparent du ciel. Des météores s’enflammaient ici et là pour détendre le firmament tels des messages des anges.

Je fus réveillé la nuit par un violent orage. Je voulus le regarder depuis le pont du bateau. Le ciel était une mer de flammes et le tonnerre gronda continuellement jusqu’à ce que ne tombe plus qu’une pluie chaude qui se transforma en déluge. J’appréciai de pouvoir retourner dans ma couchette où je dormis jusque tard dans la matinée. Je retrouvais les Tyroliens déjà fort occupés à débarquer leurs affaires à Ujpalanka. La pluie de la nuit avait transformé la rive en marais. Ces hommes réussirent enfin à la rejoindre en marchant sur des planches et des madriers qu’ils avaient posés à cet effet. Près de Belgrade, le Danube est si large que toute la flotte anglaise pourrait facilement y mouiller. Après Semendria1 , toutes les flottes du monde pourraient même y jeter l’ancre. Plus j’apprenais à connaître ce splendide courant, plus grandissait mon étonnement de voir une Europe aussi inconnue et ce fleuve aussi rarement utilisés comme voie commerciale.»
1 Zemun

Michel (Michael) J. (Joseph) Quin, Voyage sur le Danube, de Pest à Routchouk, par navire à vapeur, et notices de la Valaquie, de la Hongrie, de la Servie, de la Turquie et de la Grèce etc./1, Libraire-Éditeur Artus Bertrand, Libraire de la Société de Géographie Paris, 1836

Michael Joseph Quin (1796-1843) est un journaliste, écrivain et voyageur irlandais, fondateur du périodique La revue de Dublin. Son livre relatant son voyage sur le Danube en 1834-1835 connut un grand succès et fut immédiatement traduit en français. Ce récit est dédié à sa femme.


Au Prater

« Le Prater, que je n’ai vu que lorsqu’il était dépouillé de sa verdure, n’avait pas perdu pour autant toute ses beautés ; les jours de neige surtout, il présente un coup d’oeil charmant, et la foule venait de nouveau envahir ses nombreux cafés, ses casinos et ses pavillons élégants, trahis tout d’abord par la nudité de leurs bocages. Les troupes de chevreuils parcourent en liberté ce parc où on les nourrit, et plusieurs bras du Danube coupent les îles les bois et les prairies. À gauche commence le chemin de Vienne à Brünn. À un quart d’heure de lieue plus loin coule le Danube (car Vienne n’est pas plus sur le Danube que Strasbourg sur le Rhin). Tels sont les Champs-Élysées de cette capitale. »

Gérard de Nerval (1808-1855), Vienne, Récit, Éditions Magellan, Paris, 2010
G. de Nerval séjourne à Vienne du 19 novembre 1839 au 1er mars 1840. Il a trente ans. Il arpente la ville, son centre, ses parcs, va au spectacle, rencontre et … s’aperçoit qu’on le surveille dans ses moindre allées et venues !


« Nul pays, dans notre Europe si souvent bouleversée, n’a subi plus de vicissitudes que le territoire aujourd’hui connu sous le nom de principautés du Danube. Guerres intestines, invasions, gouvernements avides et corrupteurs, tous ces fléaux s’y sont succédés, sans interruption, jusqu’à ces dernières années. De ce chaos de faits engendrés par la force brutale ne ressort aucune idée grande et féconde, aucun enseignement nouveau. Je ne sais quel arrêt fatal semble avoir condamné l’une des plus belles contrées de la terre à offrir une arène sans cesse ouverte à toutes les mauvaises passions des hommes. »

Édouard Thouvenel (1818-1863), Revue des Deux Mondes – 1839 – tome 18.djvu/558, « La Valachie » en 1839
Diplomate français et ministre des Affaires Étrangères de Napoléon III


 

De la navigation sur le Danube autrichien

Il est dit : Que pour bien jouir d’une navigation sur le Danube, on ne doit s’engager sur aucun vaisseau pour tout le voyage. Qu’on choisisse quelque endroit intéressant ou commode pour s’y établir et en faire un centre d’excursions. C’est là qu’on se fait mettre en terre et qu’on s’arrête à bon plaisir. La rivière est toujours tellement parcourue de vaisseaux, qu’on est sûr de ne pas attendre longtemps sans en voir passer. Alors pour continuer le voyage on s’y fait conduire par un bateau du rivage, ou si le navire traîne une Jolle (Zille) après lui, on n’a qu’à crier : « Hol aus ! » pour voir arriver un batelier, qui vous mène à bord du vaisseau, car ces gens ne laissent pas échapper un petit profit inespéré. Et si vous seriez arrivé en bateau pris sur la côte, à bord d’un vaisseau, qui n’eût point de nacelle pour vous reconduire plus tard en terre, vous crierez encore « Hol aus ! » lorsque vous vous verrez vis-à-vis d’un endroit habité, et l’on viendra vous chercher avec le même empressement. De cette manière on est maître de son intérêt et l’on a toutes les commodités qu’on souhaite. — Quant aux entraves que les orages et les vents peuvent opposer à un trajet sur le Danube, il est bon à savoir, qu’il en peut bien résulter des désagréments, mais rarement ou jamais un vrai péril. Le vent qui domine au printemps, est le vent d’est, qui opposé au courant du fleuve, entrave la marche du bâtiment, et que les bateliers appellent vent contraire (Gegenwind), en opposition au vent d’ouest, qu’ils nomment vent favorable (Nachwind), parce que celui-ci accélère le cours du fleuve et la marche du bateau, qu’il pousse pour ainsi dire. Si le vent contraire est violent, il peut forcer à faire une relâche, c’est-à-dire mettre le vaisseau en sureté à quelque endroit convenable, jusqu’à qu’il soit possible de continuer le voyage. Ces relâches (nommées Windfeiern) sont ordinairement très ennuyeuses ; mais voilà tout le danger qu’on court. Lorsque le volume de l’eau est très petit, il est beaucoup plus facile de s’engraver dans des bancs de sable, de toucher à des corps d’arbres, ou aux débris des rochers cachés sous la surface de l’eau, nommés Kogeln, accidents qu’on a nullement à redouter quand les eaux sont hautes, supposé que le batelier connaisse les parages. Dès que le temps se dispose à un orage, le batelier ne néglige jamais de chercher de bonne heure un abri, pour éviter la violence de l’ouragan. Outre les désagréments,qui proviennent du vent et du temps, on a encore beaucoup à souffrir du soleil. Ses rayons brûlants à l’heure de midi, réfléchis par le miroir du fleuve, halent la peau avec une violence incroyable. Les hommes eux-mêmes sont exposés à prendre un coup de soleil, et il faut conseiller à chaque femme de ne jamais affronter sans parasol et voile, même pour un instant, le soleil du midi, en sortant de la cabane sur le radeau ou le bâtiment. Il est dangereux aussi de monter un petit bâtiment où sont embarqués des boeufs ou des chevaux… »

REICHARD, M., Le voyageur en Allemagne et en Suisse…, Manuel à l’usage de tout le monde. Douzième édition, De nouveau rectifiée, corrigée, et complétée par F. A. Herbig., tome premier., À Berlin, Chez Fréd. Aug. Herbig, Libraire. A Paris chez Brockhaus et Avenarius et chez Renouard et Co., 1844.


« Au printemps de l’année 1854, un bâtiment de guerre apparut en vue de Soulina. Il était commandé par le fils de l’amiral Parker. Après avoir fait armer un canot, ce jeune officier en prit lui-même la conduite, et vint débarquer en face d’une ancienne redoute construite vers la pointe de la rive gauche du fleuve. Comme il passait, suivi de quelques hommes, devant cet ouvrage abandonné, un coup tiré à bout portant le frappa mortellement. Les Anglais se vengèrent de cet assassinat en bombardant le village, qui fut réduit en cendres. Peu après cet événement, les bouches du Danube furent déclarées en état de blocus, et l’exportation des céréales des principautés fut interrompue jusqu’au commencement de l’année 1855. A cette époque, par égard pour les droits des neutres, auxquels le traité de Paris allait donner une solennelle consécration, le blocus fut levé, et un mouvement extraordinaire se produisit dans les ports moldo-valaques. Une nouvelle population, composée en majeure partie des mêmes élémens que la précédente, vint s’implanter à Soulina, et bientôt, grâce à l’absence de toute autorité sur la rive droite du fleuve, une bande d’écumeurs de mer s’empara de l’entrée du Danube. L’audace de ces bandits n’eut plus de bornes ; trompant la confiance des capitaines auxquels ils se présentaient comme pilotes lamaneurs, il n’était pas rare qu’ils fissent échouer dans la passe le bâtiment dont ils avaient pris la direction. Livré le plus souvent à ses propres ressources dans l’opération du sauvetage, le capitaine ne tardait pas à se convaincre de l’inutilité de ses efforts, et il abandonnait son navire, dont on faisait aussitôt la curée.

Cependant ce brigandage ne pouvait durer. Le commandant des troupes autrichiennes dans les principautés envoya à l’embouchure un détachement de 60 soldats. Cette occupation fut un bienfait momentané pour le commerce européen. Déployant une rigueur égale à la perversité dont ses nationaux étaient les premières victimes, le représentant de l’autorité nouvelle fit prompte et sommaire justice au nom de la loi martiale ; la bastonnade fut mise à l’ordre du jour et consciencieusement administrée. Sous ce régime énergique, la discipline fut bien vite rétablie. Toutefois le pouvoir militaire, quelque efficace que fût son action, n’était pas à même de procurer d’une manière durable les garanties de sécurité que réclamait impérieusement la marine marchande. Cette tâche appartenait tant à la puissance territoriale qui venait d’être dûment reconnue qu’à la Commission européenne, qui se trouvait temporairement investie d’une partie de ses droits. Aujourd’hui régénérée, moralisée au contact d’une autorité internationale dont les attributions sont aussi exceptionnelles que l’état du pays dans lequel elle fonctionne, Soulina prend des développements rapides qui semblent la préparer à un rôle important ; elle compte déjà près de 4,000 âmes. Les cabanes éparses qui couvraient la plage et servaient de repaires aux premiers habitants ont fait place à des constructions solides et régulières. De grands bâtiments s’y élèvent pour les différents services de la navigation. Des édifices religieux y représentent déjà les principaux cultes de l’Occident. Siège d’une caïmacamie, la nouvelle ville entretient une garnison permanente. Des agents consulaires y sont accrédités, et la vue de leurs pavillons protecteurs rassure les marins, pour lesquels ces parages étaient autrefois si inhospitaliers. »

Édouard (Philippe) Engelhart (1828-1916)
Diplomate, ministre plénipotentiaire. Il contribua à l’élaboration de la règlementation internationale pour la navigation sur le Danube. Il fut aussi délégué de la France à la Conférence de Berlin en 1885), membre de l’Institut de droit international et de la Commission européenne du Danube de 1856 à 1867.


« Alors je prends mon envol en songe et me déploie.
Loin, très loin de la terre, aux cieux je me hasarde,
Et l’image de la Grand’Plaine qui ondoie
De la Tisza jusqu’au Danube me regarde. »

Sándor Petöfi (1823-1849), La Grand’Plaine (Az Alföld), 1844, traduction de Jean Rousselot

« Mon ange as-tu vu le Danube
Et l’île Marguerite en son milieu ?
Ainsi je place ton image
Au coeur de mon coeur… »

Ce très grand poète et révolutionnaire hongrois, mort à l’âge de 26 ans dans la bataille de Segesvár (Sighişoara, aujourd’hui en Roumanie) a laissé une oeuvre exceptionnelle de 1500 pages en à peine sept ans de publication  : poèmes, récits, notes de voyage, pièce de théâtre, articles.

Sándor Petöfi (1823-1849)

Sándor Petöfi


Le Danube

« À chaque instant la scène change :
De frais tableaux, d’aspects divers
C’est un splendide et grand mélange.
Là, le front chargé d’arbres verts,
S’élèvent de hautes montagnes
Dont les pittoresques revers
S’inclinent doucement vers de riches campagnes ;
Ici, de vieux castels aux créneaux ébréchés,
Se redressent encore, formidables athlètes ;
Ailleurs, des temps passés tristes et noirs squelettes,
De grands débris dorment couchés.
Puis, c’est le frémissant navire
Qui laisse à son passage un sillon sur les eaux ;
C’est la noble villa, coquette qui se mire
Dans le fleuve amoureux l’enlaçant de ses flots.
C’est partout la nature riche et magnifique ;
C’est le DANUBE, enfin, qui, plein de majesté,
Donnant aux champs la vie et la fécondité,
Répand autour de lui la couleur poétique
Qui tient du voyageur l’oeil longtemps arrêté. »

Hilaire-Léon Sazerac (Édition française revue par), Le Danube illustré, Vues d’après nature dessinées par Bartlett, gravées par plusieurs artistes anglais, H. Mandeville, Libraire-Éditeur, Paris, 1849


Du Danube au Caucase…

« La vraie source du Danube n’a cependant pas encore été découverte. Comme celle du Nil, elle repose au sein de ses montagnes de la Lune, elle échappe à la curiosité sous un voile mystérieux ; mais on est convenu de l’accepter telle qu’elle se présente dans le limpide filet d’eau qui jaillit entre l’église et le palais de Donaueschingen. Le maître de ce domaine, le prince de Furstenberg, glorieux de posséder cet Hercule des fleuves à son berceau, a décoré son trésor d’une oeuvre d’art, d’un groupe en pierre, qui représente le Danube sous les traits d’une belle femme1 assise entre deux enfants, symbole de ses deux principaux affluents. C’est donc de Donaueschingen que l’on commence à suivre le cours du Danube. C’est là qu’il prend son nom. C’est de là que, de toutes parts lui arrivent ses tributaires. Trente-six mille petits cours d’eau et cent rivières ou ruisseaux se joignent à lui comme des soldats à leur général ou des vassaux à leur suzerain. C’est, par cette quantité prodigieuse d’affluents, le plus riche des fleuves de l’Europe. C’est, par son cours de sept cents lieues, le plus long de tous ceux qui existent dans les deux hémisphères, après le Volga, l’Euphrate, et après les immenses amas d’eau de l’Amérique2. A Ulm, à soixante lieues de son étroit bassin de Donaueschingen, il est déjà navigable. A Vienne, il a trois mille cinquante pieds de largeur; à Galacz, quinze mille ; et, quand il arrive au terme de sa route, il envahit, il scinde un énorme terrain, il se jette dans la mer Noire par sept embouchures. »

1
 Le nom de Danube, en allemand Donau, est féminin. Il vient probablement de dan, down (bas), et au, qui, dans les langues Scandinaves, signifie rivière, comme on peut le remarquer dans les désignations suédoises d’Umea, Pitea., qu’on prononce Umeo, etc.

Cours du Mississipi, en y comprenant le Missouri, 3 610 milles anglais ; des Amazones, 3 130 ; du Volga, 2 100 ; de l’Euphrate, 1860 ; du Danube, 1850 ; du Rhin, 830 ; de la Seine, 510 ; du Rhône, 430 ; de la Tamise, 240.

Xavier Marmier (1808-1892), Du Danube au Caucase, Voyages et littérature, Garnier Frères Éditeurs, Paris, 1854


Sur les bords du Danube

« Venu du Gange où mon rêve module
Midi, mirage au soleil qui rutile,
Mon coeur s’entrouvre en grande campanule,
Ma force tient en des frissons subtils.

Puits à bascule, auberges et gourdins
Pusztas, vacarme, ivrognes qui titubent ;
Baisers grossiers, tueurs de rêves vains,
Que fais-je ici sur les bords du Danube ? »

Endre Ady (1877-1919), « Sur les bords du Danube », adaptation d’Anne-Marie de Backer, Poèmes, Éditions Corvina Budapest, Éditions Seghers Paris, 1967


« Le soir, vers cinq heures, on s’arrêtait à Toultcha, l’une des plus importantes villes de la Moldavie.En cette cité de trente à quarante mille âmes, où se confondent Tcherkesses, Nogaïs, Persans, Kurdes, Bulgares, Roumains, Grecs, Arméniens, Turcs et Juifs, le seigneur Kéraban ne pouvait être embarrassé pour trouver un hôtel à peu près confortable. C’est ce qui fut fait. Van Mitten eut, avec la permission de son compagnon, le temps de visiter Toultcha, dont l’amphithéâtre, très pittoresque, se déploie sur le versant nord d’une petite chaîne, au fond d’un golfe formé par un élargissement du fleuve, presque en face de la double ville d’Ismaïl. Le lendemain, 24 août, la chaise traversait le Danube, devant Toultcha, et s’aventurait à travers le delta du fleuve, formé par deux grandes branches. La première, celle que suivent les bateaux à vapeur est dite la branche de Toultcha ; la seconde, plus aunord, passe à Ismaïl, puis à Kilia, et atteint au-dessous la mer Noire, après s’être ramifiée en cinq chenaux. C’est ce qu’on appelle les bouches du Danube. Au delà de Kilia et de la frontière, se développe la Bessarabie, qui, pendant une quinzaine de lieues, se jette vers le nord-est, et emprunte un morceau du littoral de la mer Noire.

Il va sans dire que l’origine du nom du Danube, qui a donné lieu à nombre de contestations scientifiques, amena une discussion purement géographique entre le seigneur Kéraban et Van Mitten. Que les Grecs, au temps d’Hésiode, l’aient connu sous le nom d’Istor ou Histor ; que le nom de Danuvius ait été importé par les armées romaines, et que César, le premier, l’ait fait connaître sous ce nom ; que dans la langue des Thraces, il signifie « nuageux » ; qu’il vienne du celtique, du sanscrit, du zend ou du grec ; que le professeur Bupp ait raison, ou que le professeur Windishmann n’ait pas tort, lorsqu’ils disputent sur cette origine, ce fut le seigneur Kéraban qui, comme toujours, réduisit finalement son adversaire au silence, en faisant venir le mot Danube, du mot zend « asdanu », qui signifie : la rivière rapide.

Mais, si rapide qu’elle soit, son cours ne suffit pas à entraîner la masse de ses eaux, en les contenant dans les divers lits qu’elle s’est creusés, et il faut compter avec les inondations du grand fleuve. Or, par entêtement, le seigneur Kéraban ne compta pas, en dépit des observations qui lui furent faites, et il lança sa chaise à travers le vaste delta. Il n’était pas seul, dans cette solitude, en ce sens que nombre de canards, d’oies sauvages, d’ibis, de hérons, de cygnes, de pélicans, semblaient lui faire cortège. Mais, il oubliait que, si la nature a fait de ces oiseaux aquatiques des échassiers ou des palmipèdes, c’est qu’il faut des palmes ou des échasses pour fréquenter cette région trop souvent submergée, à l’époque des grandes crues, après la saison pluvieuse. Or, les chevaux de la chaise étaient insuffisamment conformés, on en conviendra, pour fouler du pied ces terrains détrempés par les dernières inondations. Au delà de cette branche du Danube, qui va se jeter dans la mer Noire à Sulina, ce n’était plus qu’un vaste marécage au travers duquel se dessinait une route à peu près impraticable. Malgré les conseils des postillons, auxquels se joignit Van Mitten, le seigneur Kéraban donna l’ordre de pousser plus avant, et il fallut bien lui obéir. Il arriva donc ceci : c’est que, vers le soir, la chaise fut bien et dûment embourbée, sans qu’il fût possible aux chevaux de la tirer
de là.
« Les routes ne sont pas suffisamment entretenues dans cette contrée ! crut devoir faire observer Van Mitten. – Elles sont ce qu’elles sont ! répondit Kéraban. Elles sont ce qu’elles peuvent être sous un pareil gouvernement !
– Nous ferions peut-être mieux de revenir en arrière et de prendre un autre chemin ?
– Nous ferons mieux, au contraire, de continuer à marcher en avant et de ne rien changer à notre itinéraire !
– Mais le moyen ?…
– Le moyen, répondit le têtu personnage, consiste à envoyer chercher des chevaux du renfort au village le plus voisin. Que nous couchions dans notre voiture ou dans une auberge, peu importe ! »
Il n’y avait rien à répliquer… »

Jules Verne (1828-1905), Kéraban-le-Têtu


« Le Danube est gris au milieu, verdâtre à ses bords ; sera-t-il bleu demain ? Il se moire sous la lumière, crépite comme la flamme, il miroite, il étincelle. Majestueux, solennel et lourd, le fleuve énorme ne coule pas, il marche. »

« Le Danube m’appartient, il est à mes pieds, et je l’aime. Je vais le voir au lever, au coucher du soleil, et sous la lune.  »

Juliette Adam (1836-1936), La Patrie hongroise


Le Danube ou le casse-tête géographique des frontières naturelles mouvantes…

« Le courant fluvial vient butter alternativement sur la rive gauche ou sur la rive droite. À l’endroit où se produit le choc, l’érosion est plus forte ; elle fait reculer la rive et déplacer latéralement le thalweg. On voit, surtout dans les environs de Mohač et d’Apatin, de grandes boucles anciennes et d’autres plus récentes que le fleuve a recoupées. Le même phénomène s’observe sur la rive gauche de la Drava. Ainsi se sont formées de vastes plaines, parsemées de marais et de lacs riches en poissons, ainsi que de vastes îles entourées de bras morts, qui sont d’une grande fertilité. »
Jovan  Cvijic (1865-1927), Frontière septentrionale des Yougoslaves, Paris, s.n., 1919

Géographe, anthropologue et ethnographe serbe, spécialiste de géomorphologie, président de l’Académie royal serbe des sciences, recteur de l’Université de Belgrade.


« Notre Danube ! Chaque fois que son nom se fait entendre, des doigts invisibles pincent les cordes de nos coeurs. »

Yordan Yovkov (1880-1937)
Écrivain et dramaturge bulgare, maître de la nouvelle. Il s’attache dans ces courts récits et ses romans à parler des paysans et des habitants de la Dobroudja et des temps anciens de la Bulgarie mais toujours dans une dimension spirituelle et une confiance dans l’avenir.


« Il fallait voir cette femme pêcher, pour savoir ce que c’est qu’une Olténienne qui aime son mari ! Surtout quand elle lançait en rond le prostovol, les bras nus jusqu’aux épaules, la jupe ramassée tout en haut, la chevelure bien serrée dans la basmal, les yeux, la bouche, les narines, tendus vers l’infini marécageux, on eût dit qu’elle allait retirer tout le poisson de la Borcéa. »

Panaït Istrati (1884-1935), Les chardons du Baragan

« Je t’écris ces lignes pendant que ton gramophone chante « Le Danube est gelé ». Il est bien gelé, mon Danube, gelé pour toujours. Et je me demande si ma vie, riche de rien que des miracles, pourra faire un dernier miracle, dégelant mon Danube au soleil d’un dernier printemps. »

Panaït Istrati, lettre à un ami de Braïla, 1935


 Le delta du Danube

« C’est une région extraordinaire, qui ne ressemble à aucun autre delta, pas même à celui du Nil, célébré par Lawrence Durrell. Elle est immense et sans âge ; une province française y tiendrait facilement ; les pêcheurs, qu’on aperçoit parfois dans des barques couleur de caïques, ont l’air d’amphibies sorties de la préhistoire. Y-habitent-ils seulement ? On peut en douter, car où est le sol, où est même l’eau ? Ni les échasses ni le flotteur d’un hydravion y trouverait appui. Sur des milliers d’hectares, à perte de vue, ce ne sont que des roseaux infestés de sangsues, à plumets violets ou bruns, que le vent fait plier avec un bruit de taffetas. Tout sent la carpe, tout sent la fiente d’oiseau ; empire paludéen grouillant de nageoires, frémissant d’ailes : avides cormorans, aigrettes d’Égypte, canards de Scandinavie, cygnes de Sibérie, venus là pour vivre à l’abri de l’homme. »

Paul Morand

Paul Morand

« De la terrasse de Kalemegdan, au confluent de la Save et du Danube, pendant mes longues heures de résidence forcée, entre deux séances de la Commission, à Belgrade, capitale la plus ennuyeuse d’Europe (sic !), je contemplais longuement ces deux longs fleuves tendus comme des cordes pour barrer la route… »

Paul Morand (1888-1976), « Le Danube », in ENTRE RHIN ET DANUBE, Éditions Nicolas Chaudun, Paris (?), 2011

Écrivain, ministre et diplomate français, ambassadeur de France en Roumanie et membre (éphémère) de la Commission Européenne du Danube.


« C’était un bel octobre ensoleillé ; les effluves d’automne qui montaient de l’eau attiédie purifiaient l’air enfumé de la ville et, parfois, les rousses collines de la rive de Buda saluaient la rive de Pest de leur odeur de feuilles mortes. Lorsque s’allumaient les réverbères, les eaux du Danube se mettaient à bercer leurs reflets couleur de lune, et le souffle de la brise les effilochait en minces lueurs dorées qui, chevauchant des vagues à peine perceptibles, allaient se perdre entre les deux rives. »

« Il faisait chaud. Une petite brise se levait de temps à autre, entrainant l’odeur de l’eau jusque dans le logis, depuis le Danube qui scintillait sous la fenêtre. Entrait encore la chaude odeur de poix des trottoirs fondant au soleil et les vapeurs d’essence des voitures roulant au dehors. Du linge frais lavé séchait sur une corde tendue dans la pièce donnant gaiement la réplique à l’odeur de l’eau et du soleil envoyé par le fleuve. »

Tibor Déry (1894-1977), Niki, L’histoire d’un chien, traduit du hongrois par Ladislas Gara [Imre Lazslo], Les éditions Circé, Belval, 2011
Tibor Déry, romancier hongrois, né et mort à Budapest, est « le grand peintre de la condition humaine de notre temps » (György Lukács). L’histoire de la petite chienne fox-terrier Niki et du couple qui sont ses maîtres adoptifs, commence au printemps 1948, année qui scella le sort de la Hongrie pour une longue et sombre période.


« À Rome, place Navone, la fontaine du Bernin est ornée de quatre figures de fleuve, chacun d’eux symbole d’une partie du monde. C’est le Danube qui représente l’Europe. À l’époque où le Bernin élevait ce monument, le XVIIème siècle, des eaux du Danube, sur un vaste parcours, s’écoulaient dans les territoires occupés par l’Islam, mais plus en amont, dans ce qu’on appelait le Hongrie royale et dans les duchés autrichiens, la vallée du Danube était la route ouverte où le sort pouvait se jouer encore une fois entre l’Islam et la Chrétienté. »

Victor-Louis Tapié (1900-1974), préface de Monarchie et peuples du Danube


« On peut dire que jamais les relations entre les deux rives du Danube, tellement naturelles que ces rives ont eu souvent la même population, les mêmes intérêts, les mêmes formes religieuses, culturelles et politiques, ne cessèrent à une époque qui, pour être obscure, ne signifie nullement le complet abandon, le désert, le néant. »

Nicolae Iorga (1870-1940), Histoire des Roumains de Transylvanie et de Hongrie (I), 2ème édition, Bucarest, 1940
Grand historien roumain, homme politique,ministre puis premier ministre, écrivain. Démocrate et patriote il fut assassiné par un commando de la Garde de Fer.


« L’hymne à l’Ister dit l’être du fleuve qui, dans son cours supérieur, rend fertile le pays d’origine du poète. »

Martin Heidegger (1889-1976), Approches de Hölderlin, « Souvenir »,

« Dans son cours supérieur, près de sa source, le Danube coule avec hésitation. Ses eaux sombres s’immobilisent et même reviennent en tourbillonnant sur leur pas. Presque comme si ce flux retournant à l’origine remontait du lieu où le fleuve se jette dans la mer étrangère. presque comme si le fleuve, qui sous le nom d’Ister appartient à l’Orient étranger, était présent dans le Danube supérieur. »

Martin Heidegger commentaires des poèmes de Hölderlin, cité par Jacques Le Rider dans sa préface du livre de Pierre Burlaud Danube-Rhapsodie, Images mythes et représentations d’un fleuve européen.


« Le Danube semblait un grand chemin silencieux et recouvert de neige. »

János Széchely (1901-1958), L’enfant du Danube, Éditions des Syrtes, Paris, 2000
Écrivain et scénariste hongrois né à Budapest et mort à Berlin-Est. Seuls deux de ses livres ont été traduits en français.


« La vision la plus affligeante
Étaient celle des ponts muets
À l’échine rompue
Entre les deux villes,
Couchés en ligne
Comme des bêtes abattues,
Dans le crime et la souillure,
Eux qui étaient innocents. »


Gyula Illyés (1902-1983)


Prairies alluviales danubiennes

« Comme coulées dans du plâtre, les traces des multiples habitants des prairies alluviales danubiennes ont été préservées dans les larges bandes boueuses jusqu’à la prochaine inondation. Qui a osé prétendre qu’il n’y avait plus aucun cerf dans ces lieux ? D’après les empreintes, de nombreux cerfs imposants semblent au contraire encore fréquenter ces forêts, même si on ne les entend plus à la période du rut. Les dangers de la dernière guerre, qui a fait dans ses derniers instants tant de ravages par ici, les ont rendus secrets et furtifs. Chevreuils et renards, rats musqués et rongeurs plus petits, innombrables chevaliers guignettes, pluviers, petit-gravelots et chevaliers sylvains ont déformé la boue avec les séries croisées de leurs déplacements. Même si ces traces racontent à mes yeux les histoires les plus belles, combien plus nombreuses sont celles que détecte le seul museau de ma petite chienne ! Elle se régale dans des orgies d’odeurs que nous autres êtres humains, avec nos pauvres nez, ne pouvons même pas nous imaginer… »

Konrad Lorenz (1903-1989), cité par Ernst Trost dans son livre Die Donau, Lebenslauf eines Stromes 


Au bord du Danube

Sur une pierre au bord du fleuve assis,
Je vis voguer l’écorce d’un melon.
À peine j’entendis, plongé dans mes soucis,
L’écume papoter, et se taire le fond.
Tel jailli de mon cœur d’un seul élan,
Le Danube allait, trouble, sage et grand.
Tels des muscles à leur tâche attelés
Quand l’homme martèle, maçonne ou lime,
Se retendait, avant de s’épuiser,
Chaque remous et chaque vague infime.
Comme maman, me berçait l’eau tranquille
Et lavait la lessive d’une ville.

La pluie commence, quelques gouttes rares,
Puis cesse par manque de conviction.
Pourtant tel d’une grotte on fixe son regard
Sur une longue pluie, je scrutai l’horizon.
Autrefois si coloré, le passé pleuvait,
Fané, sans plus vouloir cesser.
Le Danube coulait. Et comme des enfants
Dans le giron d’une mère féconde
À l’esprit absent, jouaient sagement
Et réjouies me souriaient les ondes.
Le flot du temps les faisait vaciller,
Immense cimetière aux stèles descellées.

Voilà cent fois mille ans que je contemple
Ce qui soudain se révèle à mes yeux.
Un seul instant clôt du temps tout l’ensemble
Qu’observent avec moi cent mille aïeux.

Je vois ce qu’ils n’ont pas pu voir jadis
Pris par le labour, l’amour et la guerre ;
Mais ce que ne peut voir leur petit-fils,
Ce sont eux qui le voient, n’étant plus que matière.

Tels chagrin et joie, nous nous connaissons.
Le passé me revient ; leur dû, c’est le présent.
Nous écrivons des vers : ils tiennent mon crayon,
Moi, je me souviens d’eux, et en moi je les sens.

Ma mère était Coumane, et j’avais comme père
Un Siculo-Roumain – ou roumain tout entier ?
J’aimais les douces bouchées de ma mère ;
De père, les bouchées de vérité.
Mes gestes vivent leurs enlacements.
Parfois, cela me remplit de tristesse,
Étant moi-même issu de cet effacement.
À moi – “Tu verras, sans nous… –” ils s’adressent.

Ils s’adressent à moi, car déjà je suis eux ;
C’est ainsi que moi, faible, je puis être
Non seulement fort, mais plus que nombreux :
Depuis la nuit des temps, tous mes ancêtres.
Je suis l’Aïeul qui en des descendants se brise :
Heureux, je deviens mon père et ma mère
Qui à leur tour en moitié se divisent :
En un plein d’âme ainsi je prolifère.
Je suis tout l’Univers – tout ce qu’il pouvait être :
Les nations ennemies, chaque tribu.
Avec les vainqueurs morts, je refais leur conquête
Et souffre du supplice des vaincus.
Árpád, Zalán… Les guerres des ancêtres…
Mongols et Turcs, Slovaques et Roumains
Sont réunis dans ce cœur dont la dette
Est un futur serein – Hongrois contemporains !

Je veux travailler. Il est suffisant,
Ce combat pour qu’on avoue le passé.
Du Danube qui est futur, passé, présent,
Les doux flots ne cessent de s’embrasser.
La mémoire dissout en une paix posthume
Les luttes acharnées de nos aïeux.
Régler enfin nos affaires communes,
C’est notre devoir. Et ce n’est pas peu.

 József Attila (1905-1937), Au bord du Danube


Vienne après-guerre

« Je n’ai pas connu le Vienne d’entre les deux guerres et je suis trop jeune pour me me souvenir du Vienne d’autrefois, ce Vienne de la musique de Strauss au charme facile et factice ; pour moi ce n’est qu’une ville faite de ruines sans dignité qui furent transformées, ce mois de février, en grands glaciers couverts de neige. Le Danube était un fleuve gris, plat et boueux qui traversait très loin de là le second Bezirk1, la zone russe où gisait le Prater écrasé, désolé, envahi d’herbes folles au-dessus duquel la Grande Roue tournait lentement parmi les fondations des manèges de chevaux de bois, semblables à des meules abandonnées, de la ferraille rouillée de tanks détruits que personne n’avait déblayés et d’herbes brûlées par le gel aux endroits où la couche de neige était mince. »

Graham Greene (1904-1991), Le Troisième Homme, traduit par Marcelle Sibon, Robert Laffont, Paris, 1950
1 Bezirk, arrondissement de Vienne


Ruse (Routschouk) et le Danube multiculturel…

« Routschouk, sur le Danube inférieur, où je suis venu au monde, était une ville merveilleuse pour un enfant, et si je me bornais à la situer en Bulgarie, on s’en ferait à coup sûr une idée tout à fait incomplète : des gens d’origine diverses vivaient là et l’on pouvait entendre parler sept ou huit langues différentes dans la journée. Hormis les Bulgares, le plus souvent venus de la campagne, il y avait beaucoup de Turcs qui vivaient dans un quartier bien à eux, et, juste à côté, le quartier des séfarades espagnols, le nôtre. On rencontrait des Grecs, des Albanais, des Arméniens, des Tziganes. Les Roumains venaient de l’autre côté du Danube, ma nourrice était roumaine mais je ne m’en souviens pas. Il y avait aussi des Russes, peu nombreux il est vrai.

Enfant, je n’avais pas une vision d’ensemble de cette multiplicité mais j’en ressentais constamment les effets. Certains personnages sont restés gravés dans ma mémoire uniquement parce qu’ils appartenaient à des ethnies particulières, se distinguant des autres par leur tenue vestimentaire. Parmi les domestiques qui travaillèrent à la maison pendant ces six années, il y eut une fois un Tcherkesse et, plus tard, un Arménien. La meilleure amie de ma mère était une Russe nommée Olga. Une fois par semaine, des Tziganes s’installaient dans notre cour ; toute une tribu, me semblait-il, tellement ils étaient nombreux, mais il sera encore question, ultérieurement, des terreurs qu’ils m’inspirèrent. »

Elias Canetti (1905-1994), La langue sauvée, Histoire d’une jeunesse (1905-1921), Édition Albin Michel, Paris, 1980

« Certaines années, le Danube était complètement gelé en hiver. Dans sa jeunesse, ma mère était souvent allé en Roumanie en traineau et me montrait volontiers les chaudes fourrures dont elle s’emmitouflait alors. Quand il faisait très froid, les loups descendaient des montagnes, poussés par la faim, et s’attaquaient aux chevaux qui tiraient les traineaux. Le cocher s’efforçait de les chasser à coups de fouet, mais cela ne servait à rien et il fallait tirer dessus pour s’en débarrasser… Ma mère revoyait les langues rouges des loups. Les loups, elle les avait vu de si près qu’elle en rêvait encore bien des années plus tard. »

« Le bateau était plein, les gens ne se comptaient plus sur le pont, assis ou couchés, c’était un vrai plaisir de se faufiler d’un groupe à l’autre et de les écouter. Il y avait des étudiants bulgares qui retournaient chez eux  pour les vacances, mais aussi des gens ayant déjà une activité professionnelle, un groupe de médecins qui avaient rafraîchi leurs connaissances en « Europe ».

Elias Canetti, « Le message », Histoire d’une vie, Le flambeau dans l’oreille, Albin Michel, Paris, 1982

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Elias Canetti


Offrandes danubiennes

« Nous jetâmes un coup d’oeil par la fenêtre. Les flots déferlaient sous les étoiles. C’était le plus large fleuve d’Europe , poursuivait-il, et de loin le plus riche pour la faune. Plus de soixante-dix espèces de poissons y étaient établies. Il possédait sa propre espèce de saumon et deux genres différents de brochets — quelques spécimens empaillés couraient le long des murs dans des boites de verre. Le fleuve reliait les poissons d’Europe occidentale et ceux qui peuplaient le Dniestr, le Dniepr, le Don et la Volga. — Le Danube a toujours servi de voie d’accès aux envahisseurs : même au dessus de Vienne, vous pouvez trouver des poissons qui d’ordinaire ne s’aventurent jamais à l’ouest de la mer Noire. Ou en tout cas très rarement. Quand au véritable esturgeon, il reste dans dans Delta — hélas mais on trouve ici nombre de ses cousins. L’un d’eux, l’Acipenser ruthenia, très répandu à Vienne, était délicieux. Il arrivait qu’ils s’aventurent jusqu’à Regensbourg et Ulm. Le plus gros de tous, un autre esturgeon appelé Hausen ou Acipenser Huso était un géant qui atteignait parfois une longueur de vingt-cinq pieds ou, plus rarement, trente ; il pouvait peser deux mille livres. — Mais c’est un animal inoffensif : il ne mange que du menu fretin. Tous les esturgeons sont myopes de famille, comme moi. Ils se déplacent à tâtons sur le lit du fleuve, avec leurs antennes, en broutant les herbes aquatiques. Fermant les yeux, il mima une expression comique d’effarement et tendit des mains exploratoires et frémissante—s entre les verres à vin. — Son véritable domaine, c’est la mer Noire, la Caspienne et la mer d’Azov. Quant à la vraie terreur du Danube, c’est le Wels ! Maria et les bateliers hochèrent latête en signe de triste assentiment, comme si l’on venait de mentionner le Kraken ou le Grendel. Le Silurus glanis ou poisson-chat géant ! Bien qu’il fût plus petit que le Hausen, c’était le plus gros poisson européen indigène, il pouvait mesurer treize pieds. — On dit qu’ils mangent les bébés tombés à l’eau, fit Maria en laissant retomber une chaussette à moitié raccommodée sur ses genoux. — Les oies aussi, ajouta l’un des mariniers. — Et les canards. — Les agneaux. — Les chiens. — Dick ferait bien de faire attention ! reprit Maria. Les tapotements réconfortants de mon voisin érudit sur le crâne hirsute assoupi à son côté provoquèrent un regard langoureux et quelques coups de queue ; cependant il m’apprenait qu’on avait extrait un caniche entier d’un poisson-chat attrapé un ou deux ans plus tôt. » « J’étais tombé sur une mine d’or ! » Ici, on renseigne sur tout  » : la flore, la faune, l’histoire, la littérature, la musique, l’archéologie — il en savait d’avantage qu’une bibliothèque de château…. Il connaissait toutes sortes d’histoires sur les habitants des châteaux du Danube — dont il faisait d’ailleurs partie, comme je l’avais plus ou moins compris d’après la façon dont les autres s’adressaient à lui : sa tanière était un Schloss décrépit près d’Eferding et son intérêt pour la faune du fleuve datait de sa découverte , enfant, d’une héronnière, celle-là même que j’avais aperçue toute désertée. Il avait un je-ne-sais-quoi de délicieux, bohème, érudit et vagabond. »

« Le Danube inspire une passion contagieuse à ses riverains. Mes compagnons savaient tout de leur fleuve. »

« Tout va disparaître ! On parle de construire des barrages hydroélectriques sur le Danube et je tremble à chaque fois que j’y pense ! Ils vont rendre aussi docile qu’un égout municipal le fleuve le plus capricieux d’Europe. Tous ces poissons orientaux — ils ne reviendront jamais ! Jamais, jamais, jamais ! »

Patrick Leigh Fermor (1915-2011), Le temps des offrandes, Petite Bibliothèque Payot, Éditions Payot & Rivages, Paris 1992


« À la rigueur, déclara un jour [le chancelier allemand] Adenauer, on peut construire l’Europe sans le Danube, mais jamais sans le Rhin. »

Jordis von Lohausen (1907-2002)  dans Les Empires et la Puissance, La géopolitique aujourd’hui, « La communauté de l’espace franc », Éditions du Labyrinthe, Arpajon, 1986


« Il n’est pas facile d’écrire sur le Danube, parce que le fleuve s’écoule sans cesse et sans repères, sourd aux propos et au langage qui articule et découpe l’unité du vécu. »

Franz Tumler (1912-1998), Propositions sur le Danube (Sätze von der Donau), Zürich 1965
Écrivain autrichien né dans le Tirol méridional


Les Portes de Fer

« — Les Portes de Fer sont un des plus grands districts de la frontière ouest de la Roumanie, n’est-ce pas ?— C’est même le plus grand pays, répond le colonel. Mais ce n’est pas à proprement parler un district. Les Portes de Fer sont comme une brèche dans un mur de prison. Il est à l’intersection de trois frontières, roumaine, hongroise et yougoslave.
— Pourquoi dites-vous que c’est une brèche dans un mur de prison ?— Les Portes de Fer sont, au sens propre du terme, un trou dans un mur de prison, répond le colonel. Géographiquement parlant, notre district est le lieu d’une évasion.
— Évasion pour qui ?
Pour le Danube, répond le colonel. Ce fleuve, a double visage, a commis, ici, aux Portes de Fer, la plus grande évasion géographique qui ait jamais été réalisée. »

Virgil Gheorghiu (1916-1992), Les amazones du Danube


« Où s’asseoir ? Le pont est encombré de jambes de dormeuses ; il faudrait réveiller tant de beautés redoutables pour atteindre la dernière chaise libre. En bas, il y a juste autant de vieilles dames et de ministres en retraite que de fauteuils. Et on me regarde. J’ai beau feindre l’intérêt le plus singulier pour ce château sur la rive, ils en ont tant vu ! Ils aiment mieux me faire honte de mon visage gris ; leurs yeux stupides me demandent où je n’ai pas dormi. Le seul refuge est à l’avant, parmi les cordages, des chaines, sur un banc humide, — juste de quoi s’étendre, et regarder jaillir sans fin contre soi l’eau de ce beau Danube jaune qui est le plus inodore des fleuves. »

Denis de Rougemont (1906-1985), Le paysan du Danube et autres textes, Voyage en Hongrie


« Les conflits étaient particulièrement vifs à propos des îles : si le « thalweg »1 passait au nord d’une île, elle devenait sur l’heure bulgare et les habitants des villages voisins se précipitaient en barques ou en plates, pour y couper les saules et les peupliers et y faucher le foin. Les Roumains protestaient, ils rappliquaient de leurs villages […]. Mais voilà qu’avant que le conflit n’ait pu être réglé, le Danube modifiait son cours, le thalweg se rabattait vers notre rive et les Roumains triomphants s’emparaient de leur île avec des haches pour y couper la forêt. »

1 Chenal du fleuve

Yordan Dimitrov Raditchov (1929-2004), Sur l’eau
Grand écrivain bulgare, né dans un village qui sera englouti plus tard sous les eaux d’un barrage. Auteur de très nombreux récits, nouvelles et pièces de théâtre, Yordan Dimitrov Raditchov a créé la majeure partie de son œuvre féconde sous le totalitarisme tout en sortant des sentiers imposés par l’idéologie communiste et la méthode du réalisme socialiste bulgare. Il est traduit dans la majeure partie de l’Europe.


« Je viens de la commune de Lubkova, sur les bords du Danube. Nous vivons tous ensemble avec des Roumains et des Serbes et les Tchèques sont des pêcheurs. Et puis on a notre église. On a aussi 22 maisons, et nos enfants vont dans une école serbe, mais je me suis arrangé pour qu’ils aient des cours de tchèque au moins deux heures par semaine pour qu’ils l’apprennent bien. Et puis on se retrouve souvent entre Tchèques de la région. En septembre, il y aura une kermesse à Lub’kova, tout le monde viendra ici, et puis nous irons chez eux. »

Petr Lubas, habitant d’origine tchèque d’un des villages multi-ethniques banatais du bassin danubien roumain


Rapsodie danubienne

« Nous sommes les premiers à embarquer. Et donc, de l’autre côté du fleuve, les premiers à débarquer. C’est ici que les difficultés commencent. Le bac est encombré de camions si lourds que son bord arrive bien au-dessous de celui du débarcadère. Il manque au moins trente centimètres. Svetlana, qui conduit ce jour-là la Peugeot, est une jeune Roumaine blonde, très belle, très élégante. Elle se rend compte tout de suite qu’il est impossible de franchir l’obstacle de la dénivellation. « Essayez quand même ! » lui conseillent les débardeurs, avec cette confiance dans l’impossible aussi passive et absurde que la soumission à l’échec. Svetlana sort de la voiture et les apostrophe dans leur langue. Ils apportent deux poutres, mais les couchent sur le bac l’une à côté de l’autre, en sorte qu’elles ne peuvent favoriser en rien la manoeuvre. Alors la jeune femme, se baissant et empoignant elle-même les madriers, les installe de manière à former un escalier de deux marches. Les costauds, sidérés, regardent, sans rien dire, sans esquisser un seul geste, cette Vénus en manteau de cuir placer le dispositif nécessaire. Elle se remet au volant, réussit à sortir la voiture.
Exemple de l’incapacité roumaine. Ces hommes sont des professionnels de la batellerie, ils font le trajet vingt fois par jour, et ils n’ont pas encore trouvé le moyen de résoudre le problème du débarquement, lorsque le bac est trop chargé. Dans ce domaine aussi, rien n’a changé depuis soixante-cinq ans. Au sujet d’un certain monsieur Wolff, ingénieur en chef des docks de Braïla, Istrati écrivait (Le Pèlerin du coeur) que « c’est une haute compétence technique et l’un des rares Allemands qui n’aient pas été remplacés par les Roumains sinécuristes, comme c’est le cas depuis qu’on a cru pouvoir se passer des Allemands. On s’en est passé, mais les résultats en sont lamentables. Partout c’est la gabegie, le pillage, l’incapacité. On a dit : “Par nous-mêmes!” Et ce fut le vol et la ruine de la technique «par nous-mêmes ».

Dominique Fernandez (1929), Rapsodie roumaine, photographies de Ferrante Ferranti, Éditions Grasset, Paris, 1998


« Longer les rives du Danube permet de penser avec la mentalité de plusieurs peuples. »

« Le Danube enfile les villes comme des perles. »

« Il se peut que la culture du Danube, qui semble si ouverte et si cosmopolite, conduise aussi à ce repli sur soi et à cette angoisse ; c’est une culture qui, durant trop de siècles a été obsédée par les digues, les bastions à construire contre les Turcs, contre les Slaves, contre les autres. »

« Le Danube, qui sous le Pont de pierre s’écoule, grand et sombre dans le soir, et strié par les crêtes de ses flots, semble évoquer l’expérience de tout ce qui manque, écoulement d’une eau qui s’en est allée ou va s’en aller mais qui n’est jamais là. »

Claudio Magris (1939), Danube, première édition en langue italienne en 1986
C. Magris est un écrivain, journaliste, ancien sénateur, germaniste et professeur universitaire italien, né à Trieste, ville de l’ancien empire austro-hongrois, aujourd’hui italienne. Son livre Danube emmène le lecteur dans une sorte de pèlerinage passionnant tout au long du fleuve et au-delà, à la redécouverte des cultures de la Mitteleuropa, des sources du Danube en Forêt-Noire jusqu’au delta et la mer Noire.


« Rêvasser des heures dans la solitude d’une prairie bordière ; remonter le courant à la rame ou à la nage, jusqu’au prochain coude du fleuve ; attiser la braise d’un feu de camp, au crépuscule, sur un banc de sable auprès duquel murmure le flot ; ce sont des moments de bonheur, de joie de vivre et de méditation que seul un fleuve peut procurer. Par son mouvement perpétuel, il diffère de la montagne, la forêt ou la mer ; il emporte au loin les pensées et les nostalgies, il apporte de nouvelles séductions. Comment s’étonner que, parmi ses riverains se soit trouvée une foule de voyageurs et de conteurs, que compositeurs et poètes aient découvert dans son flux de nouvelles harmonies et de secrètes images ? Et qu’aujourd’hui encore le Danube — même par le truchement des actuelles agences de tourisme organisé — attire chaque année des centaines de milliers d’amateurs de voyages ? »

Hans Peter Treichler (1941), Le Danube, Éditions Mondo SA, Lausanne, 1983


Sztálinváros…


« Je lui donne ce nom parce qu’il figurait encore sur tous les panneaux indicateurs et sur toutes les cartes routières l’été dernier. On hésitait à reprendre celui de Dunapentele, que portait autrefois la bourgade établie au même endroit. À présent, on s’est décidé à rebaptiser la ville de Staline, qui s’appelle désormais Dunajváros — la ville neuve du Danube.

Soixante-dix kilomètres la séparent de Budapest. Je me disais :  » Nous serons tout le temps à traîner derrière un camion. » Je me trompais. Nous avons été arrêtés à maintes reprises par des passages à niveau attendant le train et sa locomotive à longue cheminée, stoppés par des troupes d’oies aussi à l’aise que sur des passages cloutés, retardés par des charrettes rentrant la moisson, mais nullement gênés par les camions. Pour Sztálinváros, en effet, le gros du trafic passe par le Danube.

Jusqu’au pied du plateau où s’élève la ville, le paysage a tout le charme de la campagne : champs de maïs et de blé à l’infini, vaches couchées dans l’herbe, au bord du Danube, cochons fidèles à leurs mares. Un bateau-pompe descend au beau milieu du fleuve,  portant comme un panache blanc le double jet d’eau qu’il envoie sur les prés des berges… »

Monique Fougerousse, L’Atlas des voyages, Hongrie, Collection dirigée par Charles-Henri Favrod, Éditions Rencontre, 1962


« Remontant par le Danube l’antique route des invasions et des épidémies, la grande voyageuse était entrée dans Vienne sans tambour ni trompette. »

Christiane Singer (1943-2007 ), La mort viennoise, « La peste », Éditions Albin Michel, 1978


« Les rives du Danube sont le laboratoire vivant de l’Europe de demain. »

Martin Graff, (1944) Le réveil du Danube
Journaliste, écrivain, chroniqueur, réalisateur alsacien


Vienne n’est pas une ville danubienne

« Vienne n’est pas une ville danubienne. Vienne ne tient pas le Danube en grande estime, c’est tout juste s’il s’aperçoit de sa présence, il se contente d’inviter le canal par pure formalité et il patauge dans le bras mort. C’est probablement grâce à cette indifférence que Voyageur — qui, n’oublions pas, est un voyageur danubien ! — peut méditer sur sa vie. »

« Dans sa jeunesse, il voyagea fougueusement et impétueusement, sa vie était une mosaïque de oui, il dit oui à tout, désira tout, et il voyagea à peine, se disant que ce n’était pas aussi important que ça, il avait l’impression que ça ne pressait pas, qu’il avait largement le temps, et s’il s’y prêta quand même, il considéra alors le voyage comme un essai qui n’était pas forcément valable, ou plutôt, ça ne valait même pas la peine de trancher si c’était valable ou pas, s’il le voulait, ça comptait, s’il le

« Vienne n’est pas une ville danubienne. Vienne ne tient pas le Danube en grande estime, c’est tout juste s’il s’aperçoit de sa présence, il se contente d’inviter le canal par pure formalité et il patauge dans le bras mort. C’est probablement grâce à cette indifférence que Voyageur — qui, n’oublions pas, est un voyageur danubien ! — peut méditer sur sa vie. »

« Dans sa jeunesse, il voyagea fougueusement et impétueusement, sa vie était une mosaïque de oui, il dit oui à tout, désira tout, et il voyagea à peine, se disant que ce n’était pas aussi important que ça, il avait l’impression que ça ne pressait pas, qu’il avait largement le temps, et s’il s’y prêta quand même, il considéra alors le voyage comme un essai qui n’était pas forcément valable, ou plutôt, ça ne valait même pas la peine de trancher si c’était valable ou pas, s’il le voulait, ça comptait, s’il le voulait, ça ne comptait pas, mais ni l’un ni l’autre ne comptait finalement ; il ne refusa aucune main tendue : il les serra, ou caressa, ou baisa, ou tapa dedans en souriant de toutes ses dents. Il lui arriva de hausser les épaules à la vue de la  » rondelette  » Passau, de laisser tomber le Danube, de l’envoyer paître, au diable, à l’ombre, enfin plutôt le voyage et non le Danube ; il se consacra à l’étude des mathématiques, mais dans le désordre, à la manière des chiots courant et clabaudant sur les berges, puis sur un coup de tête, il s’adonna à l’athlétisme entre Mohács et Baja, et durant les pauses des quatre cents mètres exténuants et mortels, il traduisit Rilke ; il rêva à mille vies : une à Eschingen, une à Ulm, une autre, dorée sur tranches (« catholique païenne ») à Melk, une toute petite vie en aval de Vienne à Petronell (alias Carnuntum), à l’ombre de Marc-Aurèle, une à Komárom (c’est là que son ami avait été zazou dans les années cinquante), une à Szentendre, une sur la plaine de Mohács, où il élèverait ses petits garnements au bord du ruisseau Csele, sous le joug d’une femme perfide mais sexuellement attrayante, une vie à Újvidék sur un boulevard débouchant sur le quai, dans une chambre, en colocataire, seul et aigri, une à Orşova, une à Roussé entièrement consacré à la mémoire de ses veuves (qu’il aima tant, d’après le récit de Nicolas Bedő, qu’elles trépassèrent dans ses bras), une vie pitoyable à Tulcea, enfin une autre au bout du sinueux bras du Danube qui mène à Saint-Georges, creusé par la queue du dragon, gardant le souvenir du combat de jadis ; muet, il s’enfoncerait de plus en plus dans la vase putride des rives ; mille vies ! et chaque jour envolé signalait cette « mille-itude », les jours disparus ne lui serraient pas le coeur, il vola, observa et rit, ingurgitant goulûment tout ce qu’il voyait : les différentes espèces de poissons et les différentes façons de servir les vins blancs, sauces et barques, crues et clochers, bancs de sable, canards, cormorans, pélicans, hérons cendrés, grues, aigrettes, poèmes, héros romanesques, gués, ponts, pêcheurs, bateliers, des mamelons frémissants, des frissons, de menus ossements, la nudité, enfin tout ce qu’il voyait, tout ce qui existe.»

« — à l’approche de la Porte de Fer, la main se cache derrière l’oreille, et on se demande inévitablement ce qui se passerait si le Danube était obligé ici de rebrousser chemin. Imaginons-le repartir bredouille, rentrant dans ses rivières, excusez-moi, je me suis trompé, où serait alors ce glorieux fleuve centre-européen qui, bien qu’il portât tant de souffrances sur son dos, fut tout de même quelqu’un, ce serait alors une vraie nullité qui reculerait à Esztergom, excusez-moi, excusez-moi — et on peut effectivement poser la question : dans quelle direction avait coulé le Danube dans les quarante dernières années ?… »

« — aux environs de la Porte de Fer, le 24 juin 1830, le Széchenyi comprit l’intérêt de la régulation du cours du Danube inférieur, puis, ayant consommé son déjeuner frugal, bien que savoureux, il descendit le Danube sur son bateau en bois Desdémona. »

« Je contemplais ce mince et joli ruban d’argent se presser innocemment sur la plaine d’Eschingen. Nul ne sait ce qui l’attend. La boule du soleil était jaune clair, elle descendit le firmament dans sa robe tissée d’or tout en se vêtant déjà de sa robe de chambre violette. Je compris alors que ce fleuve me comblerait de tout: orographie, hydrographie, histoire, ethnographie, tourisme, anecdotes avec espoirs et morts. Il y aurait de tout : passé, présent et avenir, inondations et sécheresses, pré marécageux et soupe aux poissons, et il y aurait des hommes… ».

« Être entre Donauschingen et Braila : c’est la seule définition valable de l’instant présent  »

« La suite de la vérité
Tout ce danube et cette démultiplication des litanies centre-européennes me faisaient non pas dégoûter mais enrager. (En affaires patriotiques, c’est tout de même Thomas Bernhard qui fait autorité, seulement concernant la Hongrie, il faut changer « Hochgebirgetrottel » en « Tiefebenetrottel »…) Tous ces « idées danubiennes », « ethos danubien », « passé danubien », « histoire danubienne », « tragédie danubienne », « dignité danubienne », « présent danubien », « avenir danubien » ! De quoi parle-t-on ? Ce déferlement est devenu suspect. Vide danubien, haine danubienne, provincialisme danubien, Danube danubien. Pauvre Gertrude Stein ! Si seulement elle vivait pour voir cela : le Danube est le Danube… »

Péter Esterházy (1950)L’oeillade de la comtesse Hahn-Hahn – en descendant le Danube, Arcades, Éditions Gallimard, Paris, 1999

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Peter Esterhazy


« L’oubli de l’Europe centrale avait fait sortir le Danube du champ de conscience des Européens. »

Jacques Le Rider (1954) , préface du livre de Pierre Burlaud Danube-Rhapsodie, Images mythes et représentations d’un fleuve européen,


« Le Danube lui-même est une expérience qui concerne le monde entier – ce qui échoue ici peut échouer partout, ce qui est réussi permet d’espérer ailleurs. »

Karl-Markus Gauss (1954) , essai publié dans Donau d’Inge Morath, Édition Fotohof, Otto Müller Verlag, Salzburg/Wien, 1995
Écrivain, essayiste, critique, éditeur autrichien né à Salzburg


À l’encontre du temps…

« Le Danube s’écoule à l’encontre du temps. Il charrie ses eaux du présent vers le passé, l’actualité vers l’intemporalité. Il est aussi long qu’il est ancien. Son delta abrite des silures millénaires et des volées de pélicans qui ressemblent à des reptiles volants. On trouve dans le delta le limon des régions les plus arriérées d’Europe. Les énormes boeufs et porcs du village de Murighiol paissent tranquillement. Le crépuscule venu, ils se retirent dans les roseaux. »

« Le Danube est un courant de réflexion, de méditation, qui rapproche ce qui est inconciliable. Le fleuve prend sa source dans une démocratie libre, caractérisée par la prospérité et la paix, et il traverse après un certain temps une région dans laquelle les batailles les plus sanguinaires avaient lieu voilà encore peu de temps, dans laquelle la misère, la vengeance et la pauvreté apparaissent sans vergogne, en plein jour. Le Danube a tant de facettes différentes : c’est ce qui fait de lui le plus européen des fleuves. »

« J’étais monté sur le pont supérieur. Une odeur de moisson et d’étable parvenait du navire turc. Les Français, les yeux fermés, étaient allongés sur la poupe. Deux marins turcs fumaient des cigarettes. Appuyés contre la rambarde, ils regardaient en direction de l’infini verdoyant du delta. Il m’avait semblé pendant une fraction de seconde que le bateau s’appelait Bethléem mais ce devait être le fruit de mon imagination qui tentait de venir à bout de l’inhabituel. »

« Je voulais voir le continent s’enfoncer dans la mer, je voulais voir la terre s’abaisser et se glisser sous la surface des eaux, laisser derrière elle les hommes, les animaux et les végétaux, fuir ses occupations, rejeter hors d’elle tout ce désordre d’histoire, de peuples, de langues, cet immémorial foutoir d’évènements, chaos de destinées, je voulais la voir chercher du repos dans la pénombre éternelle des profondeurs en la compagnie indifférente et monotone des poissons et des algues. »

Andrzej Stasiuk (1960), Sur la route de Babadag, « Le delta », Christian Bourgeois Éditeur, Paris, 2007
Écrivain, poète, essayiste et critique littéraire polonais. Jeune militant pacifiste, il refusa de faire son service militaire et fut condamné à deux ans de prison, expérience qu’il racontera plus tard dans son livre «Les murs d’Hébron». Il travaille pour des journaux clandestins pendant la dictature communiste puis quitte Varsovie en 1987 et s’installe dans les montagnes polonaises des Beskides tout en parcourant à de nombreuses reprises l’Europe centrale et orientale, territoires auxquels l’écrivain semble particulièrement attaché.


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« Axe de démocratisation le Danube ? Pourquoi en écarter l’augure ? C’est en tout cas bien comme cela que le Danube pourrait servir de support à une stabilité enfin retrouvée de l’Europe médiane. »

Michel Foucher, Géopolitique du Danube, collection perspectives stratégiques, ellipse / édition Marketing S.A., Paris, 1999


« Glauque, le Danube semblait la narguer. Si elle calculait mal son élan, si elle glissait… Elle respira profondément pour calmer les battements de son coeur, se ramassa sur elle-même puis s’élança d’un grand bond souple. »

Michel Vial, Le beau Danube noir, Éditions Ditis, Paris, 1961


Le delta du Danube

« Entre les Balkans et les Carpates »

Sur le littoral de la mer Noire
au nord du lieu où Ovide
vécut son exil

vaste territoire
survolé par l’aigle
qui niche
dans les crevasses de la falaise blanche

reflets argents des mouettes
sur les eaux sombres
ciel sillonné de cygnes hurlants
d’oies bernaches
et de pélicans

perdue dans le désert
une pierre solitaire
portant ces mots :
loci princeps
limit.prov.scyt.

plus récemment
le grondement du canon
là-bas vers Sébastopol
des Cosaques errants
bourrés de raki
chantant entre nostalgie et néant
d’anciennes mélopées d’Ukraine

un lieu
peut-être enfin
rendu à ses origines.»

Kenneth White (1936), Les archives du littoral, traduit par Marie-Claude White, Éditions du Mercure de France, Paris, 2011
L’écrivain et poète Kenneth White, inventeur du concept de géopétique propose tout au long de son oeuvre une déambulation à travers les lignes du monde. Il dessine dans ce livre la carte méconnue des rivages de la planète où « l’être se transforme en système ouvert, où l’identité devient champ d’énergie. »


Mythologie danubienne

« Dites dans la conversation que vous travaillez sur le Danube. Observez votre interlocuteur : un déclic se fait, son visage s’éclaire d’un sourire entendu et heureux… Ah ! Le Danube ! Grâce à Johann Strauss fils, le fleuve est associé en une seconde à une panoplie mêlant rêve fugace, violons, pas de danse, vision romantique, musique légère, bal à Vienne, femmes tournoyantes et beaux officiers. La couleur bleue apporte une touche de paix, de légèreté, de gaité (nuées, nostalgie, bateaux blancs à vapeurs, robes vaporeuses et peut-être évocation de l’accès à la mer…).

Par le truchement de la valse, le Danube se perpétue comme image d’Épinal internationale et au-delà, comme élément identitaire d’une Autriche musicale et riante dont le fleuve serait le coeur et coulerait dans le coeur de tous les autrichiens. »

« Les fleuves créent-ils des mythes ? Plus exactement, les hommes se servent des fleuves pour nourrir des mythes… »

Pierre Burleaud, « Le Danube et l’Autriche, Attraction -Répulsion », in Culture et identité autrichiennes au XXème et au début du XXème siècles


« Plus à l’est, le passage entre Giurgiu et Roussé offre une autre illustration consternante de l’activité humaine. Le fleuve lèche les villes jumelles et nous dépose sur la rive bulgare. Depuis Roussé, je distingue en face la Roumanie de Stasiuk : « fraternité entre Mercedes, or, puanteur de porc et tragique de l’industrie». De longues trainées de fumées noires flottent au-dessus d’un amoncellement d’édifices à l’abandon, anéantis par les brûlures des gaza abrasifs et au milieu desquels s’élèvent de hautes cheminées cafardeuses. Quand le vent porte au sud, les exhalaisons chimiques traversent le fleuve et la Bulgarie tousse le mauvais air roumain. Les passants des petites rues proprettes du centre-ville jettent des regards lourds de reproches à leur voisin d’en face, oubliant que leurs usines font de même lorsque le vent souffle au nord. Dans le centre de Roussé, je reconnais « l’ambiance familière d’une Mitteleuropa solide et industrieuse, entre la prospérité marchande ancienne et bigarrée du port fluvial et l’énormité impénétrable de l’ « industrie lourde » dont parle Claudio Magris dans Danube. La ville natale d’Elias Canetti, teintée autrefois de cosmopolitisme et d’esprit libertaire, ressemble aujourd’hui à une parade de progrès. Des rues piétonnes flanquées de belles façades, d’enseignes internationales et de banques pompeuses aux vitres rutilantes témoignent du grand rêve de consommation. Lorsque la chaleur se retire, les allées se gonflent de promeneurs qui se traînent nonchalamment sous le ballet des hirondelles jusqu’à de grandes places ombragées où de jeunes gens gâtés du despotisme de l’apparence dégustent des glaces crémeuses tout en jouant une passegiatta prosaïque. La jeunesse contestataire et passionnée de Roussé qu’Ivan Vazov dépeint dans Sous le joug n’est plus de cette époque. De nos jours les modèles sont les joueurs de foot et les vedettes des sitcoms. La désobéissance du bel âge s’accommode moins d’un combat idéaliste que d’un tatouage ou d’un string. Mon regard se pose sur un panneau d’affichage monumental. On y voit une jeune femme aux lèvres charnues laisser couler un flot de thé glacé dans sa bouche grande ouverte. En ville la sexualité est omniprésente. L’attitude, la parole, l’apparence, le décorum tout entier suintent le porno. En quelques années, l’opinion est passée du tabou à la suggestion et de la suggestion à l’ostentation… »

Lodewijk Allaert, Rivages de l’Est, En kayak du Danube au Bosphore, « Belgrade-Oltenita »


« Sur le Danube croisent les bateaux et les péniches, soviétiques, hongrois, slovaques ou autrichiens. Les drapeaux se succèdent et ne se ressemblent pas. Il y a les anciens de Hongrie et de Tchécoslovaquie, qui portent encore l’étoile rouge, et les nouveaux, immaculés, qui ont ôté l’étoile. Remontant le Danube, le bateau passe devant les capitales successives de la Hongrie, qui se trouvent en Hongrie ou en Slovaquie, maintenant. Les rives du fleuve sont à l’image de l’histoire tourmentée d’une Europe qu’on appelle centrale. Hongrie des deux côtés, puis une rive hongroise une rive slovaque, Slovaquie des deux côtés, puis une rive slovaque et, en face, autrichienne, puis Autriche des deux côtés. »

« Vienne ignore le Danube, superbement. La ville intérieure est y traversée par le Graben, emplacement de l’ancien fossé — graben veut dire fossé — de l’enceinte romaine, encerclée par le Ring, grand boulevard circulaire où se trouvent l’Opéra, et le Burgtheater. Le Danube est lointain, une tangente qui effleure le cercle. Certes, au bord, d’anciens entrepôts ont été convertis en hôtel de luxe abritant des séminaires pour hommes d’affaires, et les bords de son île ont été aménagés en plage — villégiature encore — mais l’essentiel se passe ailleurs. L’essentiel, à Vienne, c’est quoi ? Question bien embarrassante. »

Cécile  Wajsbrot et Sébastien Reichmann, Europe centrale, un continent imaginaire, « Voyage en terre d’Europe centrale », « Vienne : un meurtre que tout le monde commet »


« Les touristes admirent, et avec raison, les bords de la Meuse aux environs de Liège, les bords de l’Elbe, les bords du Rhin de Mayence à Coblentz ; mais s’il faut parler de grandeur, rien de tout cela ne saurait être comparé, même de bien loin, à ce passage des Portes de Fer. Je ne vois, en un autre genre, que le cirque de Gavarni, avec le chaos qui le précède, qui puisse entrer en parallèle.

Qu’on imagine, pendant une quarantaine de kilomètres, un amoncellement de collines et de montagnes jetées en tout sens, pêle-mêle, comme un immense troupeau ; qu’on se figure maintenant une masse d’eau énorme, rencontrant sur son chemin cette formidable barrière, ici tournant les obstacles, serpentant dans les intervalles ; là se frayant de vive force une route à travers quelque roche moins dure : — tel est le spectacle unique au monde, à la fois superbe et terrible, qui nous est offert. L’homme s’y voit en présence de forces auprès desquelles la sienne est bien peu de chose et il y a je ne sais quoi de religieux dans l’admiration mêlée d’épouvante dont il est impossible de se défendre ici. »

Charles Bigot (1840-1893), Grèce – Turquie, le Danube, « Sur le Danube »


« Danube, petite voie de chemin de fer, grande fabrique de cuir, pavé de granit inégal, bien suffisant pour l’allure d’escargot des camions aux larges roues ! L’automobile, elle, sautait, galopait, bondissait, n’était pas à sa place sur cette route pavée pour camions. À gauche, c’était le port d’hiver, à droite un plateau surélevé, formé de sable du Danube et de cailloux du Danube, planté de jeunes bouleaux. On avait là une vue circulaire sur des collines d’un gris de plomb, des cheminées d’usines noires, et sur le brasier du soleil couchant. On voyait la grisaille du magasin à poudre, le Laaerberg, le cimetière central, le Kahlenberg… Comme dans le plomb gris, liquide, du ciel et de la terre, montait la vague embrasée, rouge sombre, des rais du couchant. La fabrique de cuir était comme un monstre noir, et trois gigantesques cheminées envoyaient une fumée dans le brasier, tels de minces jets de vapeur qui auraient voulu éteindre de formidables incendies ! Les frêles et délicats bouleaux sur le remblai du Danube frémissaient dans le vent du soir, et les deux amis choisirent de beaux cailloux polis, brun clair, en guise de souvenir de cette paisible soirée. »

Peter Altenberg (1859-1919), Nouvelles esquisses viennoises, traduit de l’allemand par Miguel Couffon, Actes Sud, 1994, cité dans Le goût de Vienne, textes choisis et présentés par Gérard-Georges Lemaire, Mercure de France, Paris, 2003


« Le 6 janvier de chaque année, mes parents ont jeté deux roses rouges dans le Danube, et ma grand-mère Bíró a refusé jusqu’à sa mort de traverser le fleuve. Quand elle était obligée d’emprunter l’un des ponts, pour se rendre de Pest à Buda, notamment à l’hôpital de mon père, elle fermait les yeux pour ne pas voir cette eau. Ce fleuve-là. »

Adam Bíró (1941) , Les ancêtres d’Ulysse, Éditions PUF, Paris, 2002, cité dans Le goût de Budapest, Textes choisis et présentés par Carole Vantroys, Mercure de France, Paris, 2005


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Le Danube en colère

« Belgrade et Semlin sont en guerre.
Dans son lit, paisible naguère,
Le vieillard Danube leur père
S’éveille au bruit de leur canon.
Il doute s’il rêve, il tressaille,
Puis entend gronder la bataille,
Et frappe dans ses mains d’écaille,
Et les appelle par leur nom.

 Allons, la turque et la chrétienne !
Semlin ! Belgrade ! qu’avez-vous ?
On ne peut, le ciel me soutienne !
Dormir un siècle, sans que vienne
Vous éveiller d’un bruit jaloux
Belgrade ou Semlin en courroux !

Hiver, été, printemps, automne,
Toujours votre canon qui tonne !
Bercé du courant monotone,
Je sommeillais dans mes roseaux ;
Et, comme des louves marines
Jettent l’onde de leurs narines,
Voilà vos longues couleuvrines
Qui soufflent du feu sur mes eaux !

Ce sont des sorcières oisives
Qui vous mirent, pour rire un jour,
Face à face sur mes deux rives,
Comme au même plat deux convives,
Comme au front de la même tour
Une aire d’aigle, un nid d’autour.

Quoi ! ne pouvez-vous vivre ensemble,
Mes filles ? Faut-il que je tremble
Du destin qui ne vous rassemble
Que pour vous haïr de plus près,
Quand vous pourriez, sœurs pacifiques,
Mirer dans mes eaux magnifiques,
Semlin, tes noirs clochers gothiques,
Belgrade, tes blancs minarets ?

Mon flot, qui dans l’océan tombe,
Vous sépare en vain, large et clair ;
Du haut du château qui surplombe
Vous vous unissez, et la bombe,
Entre vous courbant son éclair,
Vous trace un pont de feu dans l’air.

Trêve ! taisez-vous, les deux villes !
Je m’ennuie aux guerres civiles.
Nous sommes vieux, soyons tranquilles.
Dormons à l’ombre des bouleaux.
Trêve à ces débats de familles !
Hé ! sans le bruit de vos bastilles,
N’ai-je donc point assez, mes filles,
De l’assourdissement des flots ?

Une croix, un croissant fragile,
Changent en enfer ce beau lieu.
Vous échangez la bombe agile
Pour le Coran et l’évangile ?
C’est perdre le bruit et le feu :
Je le sais, moi qui fus un dieu !

Vos dieux m’ont chassé de leur sphère
Et dégradé, c’est leur affaire :
L’ombre est le bien que je préfère,
Pourvu qu’ils gardent leurs palais,
Et ne viennent pas sur mes plages
Déraciner mes verts feuillages,
Et m’écraser mes coquillages
Sous leurs bombes et leurs boulets !

De leurs abominables cultes
Ces interventions sont le fruit.
De mon temps point de ces tumultes.
Si la pierre des catapultes
Battait les cités jour et nuit,
C’était sans fumée et sans bruit.

Voyez Ulm, votre sœur jumelle :
Tenez-vous en repos comme elle.
Que le fil des rois se démêle,
Tournez vos fuseaux, et riez.
Voyez Bude, votre voisine ;
Voyez Dristra la sarrasine !
Que dirait l’Etna, si Messine
Faisait tout ce bruit à ses pieds ?

Semlin est la plus querelleuse :
Elle a toujours les premiers torts.
Croyez-vous que mon eau houleuse,
Suivant sa pente rocailleuse,
N’ait rien à faire entre ses bords
Qu’à porter à l’Euxin vos morts ?

Vos mortiers ont tant de fumée
Qu’il fait nuit dans ma grotte aimée,
D’éclats d’obus toujours semée !
Du jour j’ai perdu le tableau ;
Le soir, la vapeur de leur bouche
Me couvre d’une ombre farouche,
Quand je cherche à voir de ma couche
Les étoiles à travers l’eau.

Sœurs, à vous cribler de blessures
Espérez-vous un grand renom ?
Vos palais deviendront masures.
Ah ! qu’en vos noires embrasures
La guerre se taise, ou sinon
J’éteindrai, moi, votre canon.

Car je suis le Danube immense.
Malheur à vous, si je commence !
Je vous souffre ici par clémence,
Si je voulais, de leur prison,
Mes flots lâchés dans les campagnes,
Emportant vous et vos compagnes,
Comme une chaîne de montagnes
Se lèveraient à l’horizon !

Certes, on peut parler de la sorte
Quand c’est au canon qu’on répond,
Quand des rois on baigne la porte,
Lorsqu’on est Danube, et qu’on porte,
Comme l’Euxin et l’Hellespont,
De grands vaisseaux au triple pont ;

Lorsqu’on ronge cent ponts de pierre,
Qu’on traverse les huit Bavière,
Qu’on reçoit soixante rivières
Et qu’on les dévore en fuyant ;
Qu’on a, comme une mer, sa houle ;
Quand sur le globe on se déroule
Comme un serpent, et quand on coule
De l’occident à l’orient ! »

Victor Hugo (1802-1885), Les Orientales  (Juin 1828)


« Le Danube est sans aucun doute la plus importante des richesses naturelles de notre pays ; même si l’on ne prend en considération que l’aspect d’artère mondiale de navigation et de commerce. Maîtres de ses bouches, qui sont la porte de l’Europe vers l’Orient et la porte de l’Orient vers l’Europe; maîtres de 36 % de la superficie de son bassin total ; maîtres d’environ de la moitié de sa longueur navigable, y compris toutes les rivières qui coulent du Nord s’y jettent ; en tant que maîtres de tout cela nous sommes soumis en même temps, en tant que peuple, à la plus dure épreuve, parce que nous nous devons montrer que nous sommes capables, compétents, de remplir le rôle mondial dicté par cette situation géographique, tellement favorable mais qui implique tant de responsabilités. »

Grigore Antipa (1867-1944), Dunǎrea româneascǎ, The Romanian Danube, Le Danube roumain, Agenţia de Presǎ AGERPRES, Bucureşti, 2011

Grigore Antipa

photo source www.antipa.ro

Grigore Antipa est un naturaliste et océanographe roumain, spécialisé en écologie, en zoologie et en biologie marine, membre de l’Académie roumaine. Le Muséum national d’histoire naturelle de Bucarest porte son nom. C’est à lui que l’on doit la prise de conscience de l’exceptionnelle biodiversité que représente le delta du Danube et les premières mesures de protection de cet espace naturel.


« Le Danube, dont nous avons décrit le cours à l’article Allemagne, est le plus grand fleuve de l’Europe après le Volga ; il entre dans le royaume de Hongrie au dessus de Woltsthal1, et descend aussitôt au-dessus de Presbourg2 dans la plaine inférieure, qu’il traverse orientalement, en tournant un peu au Sud. Il forme l’île de Shutt3, baigne les comtés de Wieselbourg4, de Raab5, Komorn et Gran6, et sépare Pesth de Bude. Il redescend près de Weitzen7 dans la grande plaine, court au S. jusqu’à l’embouchure de la Drave, d’où il se dirige à l’E. Il quitte la grande plaine au-dessous de Neusatz8 et, grossi des eaux de la Czerna, il sort de la Hongrie au-dessous d’Orsova. Son cours est fort tranquille dans tout le royaume, excepté entre les montagnes du Bannat et de la Servie9, où son lit est resserré et sa pente très rapide. Il déborde assez souvent tous les ans à la fin de février ou au mois de mars, à cause du grand nombre de rivières dont il est grossi, Il couvre alors ses îles, et inonde le plat pays près de Kolotscha10, Baja, les frontières du Bfennat11, jusqu’au-delà du Pantschova12. La navigation et le commerce de ce fleuve sont fort considérables , et la pêche très importante. Son cours a 450 lieues13. »

William GUTHRIE (D’après le plan de), NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE, PHYSIQUE, POLITIQUE ET HISTORIQUE, Rédigée, depuis son origine (1800), jusqu’à ce jour, Par HYACINTHE LANGLOIS, DIXIÈME ÉDITION, ACCOMPAGNÉE D’UN ATLAS ÉLÉMENTAIRE DE l5 CARTES ENLUMINÉES. TOME PREMIER. PARIS,CHEZ HYACINTHE LANGLOIS, LIBRAIRE ET GÉOGRAPHE, RUE DE SEINE-SAINT-GERMAIN, N° 12. MDCCCXIX

Hyacinthe Langlois (1771?-1835?), libraire-géographe, éditeur, cartographe, litographe

Notes :
1 Wolfsthal, commune frontalière autrichienne sur la rive droite du Danube
2 Bratislava, capitale de la Slovaquie
3 Žitný ostrov ou Île du seigle. Elle se situe actuellement en Slovaquie, entre Bratislava et Komárno, à la confluence du Váh et du Danube.
4 Moson-Magyaróvár, ville hongroise du Nord-Ouest
5 Györ, principale ville du Nord-Ouest de la Hongrie contemporaine
6 Esztergom (Hongrie)
7 Vác (Hongrie)
8 Novi Sad (Нови Сад), capitale de la Vojvodine
 serbe
9 Serbie
10 Kalocsa, petite ville de la Hongrie du Sud, aujourd’hui très célèbre pour son paprika
11Bannat ou Banat, aujourd’hui partagé entre la Roumanie, la Serbie et la Hongrie, véritable mosaïque ethnique
12Pančevo, ville de Serbie sur le Danube
13 Un lieu mesure 4, 82803 km


La sultane favorite

« N’ai-je pas pour toi, belle juive,
Assez dépeuplé mon sérail ?
Souffre qu’enfin le reste vive.
Faut-il qu’un coup de hache suive
Chaque coup de ton éventail ?

Repose-toi, jeune maîtresse.
Fais grâce au troupeau qui me suit.
Je te fais sultane et princesse
Laisse en paix tes compagnes, cesse
D’implorer leur mort chaque nuit.

Quand à ce penser tu t’arrêtes,
Tu viens plus tendre à mes genoux ;
Toujours je comprends dans les fêtes
Que tu vas demander des têtes
Quand ton regard devient plus doux.

Ah ! jalouse entre les jalouses !
Si belle avec ce cœur d’acier !
Pardonne à mes autres épouses.
Voit-on que les fleurs des pelouses
Meurent à l’ombre du rosier ?

Ne suis-je pas à toi ? Qu’importe,
Quand sur toi mes bras sont fermés,
Que cent femmes qu’un feu transporte
Consument en vain à ma porte
Leur souffle en soupirs enflammés ?

Dans leur solitude profonde,
Laisse-les t’envier toujours ;
Vois-les passer comme fuit l’onde ;
Laisse-les vivre : à toi le monde !
À toi mon trône, à toi mes jours !

À toi tout mon peuple – qui tremblez !
À toi Stamboul qui, sur ce bord
Dressant mille flèches ensemble,
Se berce dans la mer, et semble
Une flotte à l’ancre qui dort !

À toi, jamais à tes rivales,
Mes spahis aux rouges turbans,
Qui, se suivant sans intervalles,
Volent courbés sur leurs cavales
Comme des rameurs sur leurs bancs !

À toi Bassora, Trébizonde,
Chypre où de vieux noms sont gravés,
Fez où la poudre d’or abonde,
Mosul où trafique le monde,
Erzeroum aux chemins pavés !

À toi Smyrne  et ses maisons neuves
Où vient blanchir le flot amer !
Le Gange redouté des veuves !
Le Danube qui par cinq fleuves
Tombe échevelé dans la mer !

Dis, crains-tu les filles de Grèce ?
Les lys pâles de Damanhour ?
Ou l’œil ardent de la négresse
Qui, comme une jeune tigresse,
Bondit rugissante d’amour ?

Que m’importe, juive adorée,
Un sein d’ébène, un front vermeil !
Tu n’es point blanche ni cuivrée,
Mais il semble qu’on t’a dorée
Avec un rayon de soleil.

N’appelle donc plus la tempête,
Princesse, sur ces humbles fleurs,
Jouis en paix de ta conquête,
Et n’exige pas qu’une tête
Tombe avec chacun de tes pleurs !

Ne songe plus qu’aux vrais platanes,
Au bain mêlé d’ambre et de nard
Au golfe où glissent les tartanes…
Il faut au sultan des sultanes ;
Il faut des perles au poignard ! »

Victor Hugo,  Les Orientales   (XII), Octobre 1828


« Il entendait sa mère et son oncle régler son sort avec une cruauté inconsciente, tandis que, le front appuyé à la vitre, il regardait au bas de la falaise la Morava tenter avec peine, de faire pénétrer ses eaux vertes dans les flots boueux du Danube, ce Danube qui serait désormais la toile de fond de sa vie. Terrible Danube ! Oui il l’aimait. Que ne viens-tu de France, pensait-il. Si, du moins, l’on eût, de temps à autre, pu espérer voir passer, venant de cet occident prestigieux, des chalands ou des remorqueurs portant l’écusson tricolore ! Mais non, rien jamais que les couleurs autrichiennes et allemandes. Et les roumaines, avec cette bande jaune, comme une dérision, entre le bleu et le rouge. »

Vercors (1902-1991), La marche à l’étoile, Éditions Albin Michel, Paris, 1951


« Lorsqu’après 1871, je descendis le Rhin de Mayence à Rotterdam, j’eus l’impression que ce fleuve peut couler paisiblement ; ses luttes sont terminées, il n’a plus désormais qu’à laisser flotter au fil de ses eaux les ladies anglaises et les misses américaines qui notent au crayon, dans leur Baedecker, le roc de la Loreley, le Stolzenfels ou le Rolandseck… Mais lorsque j’ai descendu le Danube de Vienne à Galatz et que j’ai observé les passagers du bateau, où se trouvaient mélangés des Allemands, des Hongrois, des Serbes, des Roumains, des Turcs, des Russes, j’ai compris que là se jouerait encore une terrible tragédie, dont dépendra la paix de l’Europe. »
« Pensées et aphorismes d’Anton Rubinstein », Le Ménestrel n°8 du 25/02/1900

Anton Grigor’yevitch Rubinstein (1829-1894), compositeur, pianiste, chef d’orchestre et pédagogue éminent est né en Ukraine.


Hongrie

Danube, Dounaj, Douna
Dounav, Dounarea, Donau

deux grands chevaux noirs
attelés à une carriole
traversent la route
deux mains blanches la guident

au loin
au bout des sillons
des hommes ramassent du bois
devant les maisons
des petits jardins se protègent de la plaine

Danube, Dounaj, Douna
Dounav, Dounarea, Donau

dans la gare vit
un immense poêle en faïence jaune
dans le train les gens se racontent
jouent aux cartes, mangent du pain et du pâté
les contrôleurs portent des uniformes de généraux

Danube, Dounaj, Douna
Dounav, Dounarea, Donau

derrière nous, La Forêt Noire
loin devant, La Mer Noire
derrière nous, l’Occident
loin devant, L’Orient

derrière nous Hölderlin et Novalis
loin devant Panait Istrati et Nâzim Hikmet
derrière nous, le piano
loin devant, le ney
et le fleuve laisse passer les hommes
qui ne savent plus chanter

Danube, Dounaj, Douna
Dounav, Dounarea, Donau

une île
par où s’évader
deux mille huit cent soixante kilomètres
pour se jeter dans une mer fermée
mais le fleuve s’en moque
entre Buda et Pest
il respire et je m’envole

Danube, Dounaj, Douna
Dounav, Dounarea, Donau

terre source
fleuve mer
détroit océan
planète univers

et mirador ?

Danube, Dounaj, Douna
Dounav, Dounarea, Donau

Yvon Le Men (1953), « Hongrie », 1983, in Besoin de poème, Le Seuil 2006


« J’y étais poussé par mon goût du dépaysement : j’aimais à fréquenter les barbares. Ce grand pays situé entre les bouches du Danube et celles du Borysthènes, triangle dont j’ai parcouru au moins deux côtés, compte parmi les régions les plus surprenantes du monde, du moins pour nous, hommes nés sur les rivages de la Mer Intérieure, habitués aux paysages purs et secs du sud, aux collines et aux péninsules. Il m’est arrivé là-bas d’adorer la déesse Terre, comme ici nous adorons la déesse Rome, et je ne parle pas tant de Cérès que d’une divinité plus antique, antérieure même à l’invention des moissons. Notre sol grec ou latin, soutenu partout par l’ossature des rochers, a l’élégance nette d’un corps mâle : la terre scythe avait l’abondance un peu lourde d’un corps de femme étendue. La plaine ne se terminait qu’au ciel. Mon émerveillement ne cessait pas en présence du miracle des fleuves : cette vaste terre vide n’était pour eux qu’une pente et qu’un lit. Nos rivières sont brèves ; on ne s’y sent jamais loin des sources. Mais l’énorme coulée qui s’achevait ici en confus estuaires charriait les boues d’un continent inconnu, les glaces de régions inhabitables. Le froid d’un haut-plateau d’Espagne ne le cède à aucun autre, mais c’était la première fois que je me trouvais face à face avec le véritable hiver, qui ne fait dans nos pays que des apparitions plus ou moins brèves, mais qui là-bas s’installe pour de longues périodes de mois, et que, plus au nord, on devine immuable, sans commencement et sans fin.

Le soir de mon arrivée au camp, le Danube était une immense route de glace rouge, puis de glace bleue, sillonnée par le travail intérieur des courants de traces aussi profondes que celles des chars. Nous nous protégions du froid par des fourrures. La présence de cet ennemi impersonnel, presque abstrait, produisait une exaltation indescriptible, un sentiment d’énergie accrue.

Marguerite Yourcenar (1903-1987), Mémoires d’ Hadrien


« Le train suit le cours du Danube. Pluie et grêle ont repris de plus belle. Le fleuve gît sur le ventre. Sa frange marécageuse noie les arbres au passage. C’est le fleuve de l’oubli. Le fleuve de la Papusza, la «Poupée», poétesse et chanteuse polonaise du XXe siècle :

Le temps des Gitans errants
Est depuis longtemps passé
Mais je les vois, brillants,
Forts et clairs comme l’eau

L’eau ne regarde pas en arrière
Elle fuit, s’en va toujours plus loin
Où les yeux ne la verront pas
L’eau qui vagabonde »
Papusza

Cité par Virginie Luc  dans son livre Journal du Danube


« Oï toi,  ô Marko de Prilep
A toi je donne l’épreuve en premier.
Toi en trois jours,
Tu auras à entasser des pierres
Jusqu’à atteindre les nuages.
Quant à toi, le preux arabe
Toi en trois jours, tu auras à creuser un canal
A le creuser pour amener le Danube
Et le faire passer devant Nikjup la grand’ville
Afin qu’il lave mes pavés de marbre.
Celui de vous qui terminera sa tâche le premier
Celui-là me prendra pour épouse. »
Par Dieu, l’Arabe noir
Fit venir ses trois cents esclaves
Pour creuser le canal et faire venir le Danube.
Quant à Marko, avec son savoir, à bâtir sa tour de pierres
Et dans Nikjup, à la mi-journée
Plus ne restait une seule pierre.
Marko alla sur le paisible Danube blanc
Alla au pays de Grande Valachie
Chez les Caravalaques, pays de Bogdan
Y trouva une pierre de neuf coudées,
La jette sur sa blanche épaule
Pour achever sa tour.
Elle n’y suffit point.
Marko nage dans le paisible Danube blanc
Et en face Semo son cher frère de sang
Dit de loin à Marko :
« Oï toi, ô Marko mon frère de sang
Ia jette-moi la pierre de neuf coudées
La vierge, par Dieu
Accueille déjà l’Arabe ! »

Marko jeta alors la pierre de neuf coudées
Et divisa le Danube en deux
Et sortit par la terre ferme… »

Épopée des Noces de Marko, chant épique de la tradition orale bulgare, traduction de Jean Cuisenier,  Jean Cuisenier, Les Noces de Marko, Le rite et le mythe en pays bulgare


Dans le delta à Sulina…

« À Sulina, nous avions accosté sur la rue principale. Sur le quai, une foule de gens attendait leurs proches. Le long de la strada Deltei poussaient des arbres et l’ombre s’y déployait. Dans le bar le plus proche, j’avais pris un café et m’étais assis sous un parasol. J’attendais que se fasse entendre en moi la conscience de la fin. Le fleuve se perdait dans la mer pour de bon et la terre, avec tous ses évènements, s’arrêtait là. On ne pouvait pas sortir d’ici par une autre route que celle empruntée pour venir. Je sentais que le temps, jusque-là dans les formes humaines, se répandait et retournait à sa forme originelle. Là, à Sulina, il était omniprésent comme l’humidité dans l’air. Il altérait les maisons et les bateaux, corrodait les visages et le paysage, les verres dans les bars et la marchandises dans les magasins. Il avait complètement consumé, rongé la délicate enveloppe des minutes, des heures et des jours, il avait pris possession de l’espace tout entier, de toutes les choses visibles et invisibles ainsi que des pensées humaines. »

Andrzej Stasiuk, Sur la route de Babadag, « Le delta », Christian Bourgeois Éditeur, Paris, 2007


 

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