Vienne et le vin : un art de vivre !

   Vienne, ville en premier lieu des cafés et du café (Wiener Melange), des Konditorei, des pâtisseries et autres délicatesses qu’on associe bien volontiers en français sans en connaître l’origine au terme de viennoiseries (c’est un officier autrichien, August Zang, associé à un noble viennois, Ernest Schwarzer, qui les introduisit à Paris entre 1837 et 1839, en ouvrant une boulangerie viennoise au 92, rue de Richelieu et dont le succès a vite inspiré une foule d’imitateurs plus ou moins inspirés) est aussi réputée pour ses excellents vins blancs. Aucune autre capitale au monde ne peut se vanter d’avoir sur son territoire parmi lesquelles ses collines dominant le Danube une telle étendue de vignobles. Un certain nombre d’entre e ces vignobles sont désormais cultivés en agriculture biologique. Vienne et ses traditions vinicoles se distingue ainsi des grandes villes allemandes méridionales, tel Munich qui se veut un des berceaux de la civilisation de la bière. Ce qui ne veut toutefois pas dire qu’on ne boive pas beaucoup de bière à Vienne mais peut-être pas tout à fait de la même façon que dans la capitale de la Bavière. À la cour des Habsbourg on n’en servait d’ailleurs qu’avec la soupe même si l’empereur François-Joseph aimait aussi boire une petite mousse pendant ses déjeuners de travail en solitaire.

   Le Viennois est très fier de sa production viticole comme il est fier de son patrimoine musical pour lequel les touristes accourent du monde entier. Le nom de sa ville est un anagramme du mot vin en allemand (Wein). Il attribue volontiers à la culture du vin son sens de l’art de vivre, sa sensibilité, sa forme d’humour et d’esprit spécifiques, voire sa supériorité ! Vienne se rattache via le vin à la civilisation latine et l’histoire de la ville se confond aussi avec celle de la vigne. C’est l’empereur romain Probus (232-282) qui autorisa les légionnaires du camp de Vindobona à planter des vignes à proximité du Danube mais il n’est pas impossible que la culture de la vigne  remonte encore plus loin, c’est à dire à l’époque celte. Vienne s’appelait alors Vedunia (transformé en Vindobona par les Romains) qui signifie en celte « ruisseau de forêt ».

Vignobles du côté de Grinzing au sortir de l’hiver et les tristes gratte-ciels de Donaustadt photo © Danube-culture, droits réservés

   Les vignobles viennois ont une superficie d’environ 700 hectares (Vienne s’étend sur 414,6 km2) exposés vers le sud pour la plupart et se répartissent sur les coteaux des Kahlenberg et Leopoldsberg qui surplombent la rive droite du Danube, dans les quartiers de Nußdorf, Grinzing (joli village de vignerons attesté depuis le Xe siècle), Sievering, Heiligenstadt, Salmannsdorf, sur les pentes du Bisamberg au nord du Danube (rive gauche), à Stammersdorf, Strebersdorf et Jedlersdorf, favorables au cépages bourguignons. On trouve encore des vignobles au sud de la capitale, à Mauer, Kalksburg sur les pentes du Laaer Berg et au-delà. 

Le plus petit vignoble de la capitale et d’Autriche se trouve place Schwarzenberg, photo © Danube-culture, droits réservés

   Le plus petit vignoble viennois (100 m2), datant de 1924 et planté en Gemischter Satz ( mélange de différents cépages), se cache en plein centre ville. Vous pourrez le découvrir au numéro 2 de la place Schwarzenberg devant le palais de l’archiduc Louis Victor, dissimulé derrière une balustrade et presque invisible à l’oeil des touristes. Il produit 50 à 60 kilos de raisin annuellement. La cinquantaine de bouteilles issues des vendanges est vendue lors d’une manifestation caritative à l’hôtel de ville de Vienne au mois de décembre.

   On dénombre plus de 600 vignerons et quelques 180 Heuriger (caveaux) sur le territoire de la commune pour une production totale avoisinant les 25 000 hectolitres dont 21 000 de vins blancs (2016).

La Poste autrichienne a elle aussi rendu hommage au Gemischter Satz viennois

Les cépages
   Le Gemischter Satz, représentant 30 % de la surface totale du vignoble. Cette tradition remontant à la Renaissance et bénéficie de l’appellation prestigieuse D.A.C. (Districtus Austriae Controllatus) depuis 2013. Elle consiste à cultiver des cépages différents de vins blancs sur une même vigne et à les vendanger en même temps. Il peut y avoir de deux minimum jusqu’à 20 cépages différents ! Le Gemischter Satz symbolise l’esprit du vin blanc viennois par excellence, léger ou complexe, toujours fruité et généreux en arômes. Sont cultivés également sur le vignoble viennois les Grüner Veltliner, Neuburger, Riesling, Weißburgunder, Ruländer (pinot gris) Morillon (Chardonnay), Sauvignon blanc, Traminer, (Gelber) Muskateller, pour les blancs, Zweigelt, Merlot, Pinot noir (Blauburgunder) et Cabernet Sauvignon (rare !) et des Cuvées (vins d’assemblage) comme le Danubis Grand Select, un grand vin rouge viennois du vigneron Fritz Wieninger (Stammersdorf) pour les rouges. Certains vignerons ont importé ces dernières années de nouveaux cépages (Shiraz…) ou proposent pour s’adapter à la mode des vins rosés, parfois pétillants (Weingut Walter, Strebersdrof) à la jolie robe issus généralement du cépage Blauer Zweigelt, des vins blancs champagnisés et des vins liquoreux de vendange tardive (Beerenauslese).

Place Schwarzenberg, photo © Danube-culture, droits réservés 

Les Heuriger et Buschenschank
Les vins blancs viennois secs se boivent pour la plupart jeunes (1-3 ans) et sont servis habituellement dans des verres en Achtel (un huitième de litre), Viertel (un quart), en carafe (d’un litre ou de deux litres) ou à la bouteille. Dans les dégustations, on sert également des Sechzehntel (1 seizième = 6,5 cl). Ces vins se dégustent traditionnellement entre amis ou en famille dans les fameux Heuriger, au sein de leur cour aménagée en guinguette, dans les jardins et tonnelles, assis à des grandes tables et bancs en bois au confort assez rudimentaire ou encore au milieu des vignes dans des Buschenschank, ouverts seulement quelques semaines par an. Dans ces sortes de guinguettes à l’atmosphère bon enfant et conviviale se côtoient dans un joyeux brouhaha toutes les classes sociales viennoises auxquels se joignent désormais des touristes de plus en plus nombreux. Réglementés par un édit de Joseph II en 1784, les Heuriger se reconnaissent facilement de la rue à la perche couronnée d’un bouquet ou de branches de pin marquant leur entrée et le droit de servir du vin et du Sturm, vin de l’année et en cours de fermentation.

Dument autorisé par l’empereur Joseph II, photo © Danube-culture, droits réservés

   Les Viennois savourent souvent ainsi le plaisir partagé de bipperln (boire en dialecte viennois) quelques Achtel ou de partager a Lita (carafe d’un litre) ou même si on est assez nombreux de commander a Doppla (deux litres) de Gemischter Satz ou de Grüner Veltliner, Riesling, Sauvignon blanc, Chardonnay, de Cuvée (rouge), de déguster éventuellement quelques plats typiques présentés sous forme d’un Buffet et de goûter aux charmes des dernières douces soirées de l’automne ou des beaux jours revenus du printemps.

Frontispice de la valse de Johann Strauss « Aimer, boire et chanter », pour choeur d’hommes et orchestre, opus 333, 1869, Vienne Verlag C.A. Spina, Bibliothèque de la ville de Vienne

« Pour connaître vraiment l’âme viennoise, mieux vaut chercher entre Grinzing et Nußdorf un Heuriger non frelaté — ils sont, Dieu merci, encore nombreux-, ou bien pousser plus loin jusqu’à Sievering, un peu plus en dehors des sentiers battus. Partout on trouvera la même gaité sans vulgarité ni tapage, la même retenue aussi jusque dans l’épanchement, avec l’art d’éluder l’émotion par un sourire ; la sociabilité viennoise reste toujours de bonne compagnie, ne verse jamais dans la crapule ou dans le mélodrame. C’est qu’on ne soûle pas dans un Heuriger ; tout au plus s’y grise-t-on, juste assez pour atteindre cet état vibratoire où la sensibilité oscille incessamment entre euphorie et mélancolie. Au reste, les Viennois ont un instinct très sûr du moment où il convient de dire Servus, formule d’adieu familière du dialecte local qui équivaut à notre ancien « Serviteur ». Si la qualité d’une société se mesure à sa façon de s’amuser, il faut convenir que le Heuriger, qui conjugue des qualités que l’on pourrait croire incompatibles – simplicité paysanne, expressivité en demi-teintes, urbanité-, témoigne d’un raffinement et d’une originalité aujourd’hui presque uniques dans une Europe qui s’abrutit et perd toute saveur. »
X. Y. Lander, Vienne, « Plaisirs de table », Points Planète Seuil, Paris, 1989

   Les Heuriger sont aussi des lieux où l’on peut entendre, interprétées par d’excellents musiciens en formation de trois ou quatre voire plus nombreux (violon, contre-guitare, accordéon, petite clarinette…), de la « Schrammelmusik« , un style de musique populaire viennoise du XIXe qu’affectionnait parmi bien d’autres célébrités Johann Strauss fils et ses frères et sans lequel Vienne ne serait pas tout à fait Vienne. Cette musique doit son nom à Johann Schrammel (1850-1893) qui lui donna ses lettres de noblesse. Quel Viennois n’a pas entendu dans ces lieux conviviaux au moins une fois dans sa vie la chanson « Wien bleibt Wien ! », (Vienne demeurera toujours Vienne !). Les deux thèmes prédominant de ce répertoire sont précisément le vin et Vienne.

Le Schrammel quartett (1890)  

Eric Baude, Danube-culture, octobre 2017, révisé février 2020, droits réservés

Bibliographie sélective (en langue allemande) :
Erich Landsteiner: « Wien – eine Weinbaustadt? » In: Peter Csendes, Ferdinand Opll (Hg.): Wien. Geschichte einer Stadt. Bd. 2: « Die frühneuzeitliche Residenz (16. bis 18. Jahrhundert) », hrsgg. v. Karl Vocelka, Anita Traninger, Wien-Köln-Weimar: Böhlau 2003, S. 141-146.

Martin Bauer: Weinbau und Urbanisierung im Niederösterreich des Spätmittelalters und der frühen Neuzeit (ungedr. Dipl.Arb.), Wien 2002

Richard Perger, « Weinbau und Weinhandel in Wien im Mittelalter und in der frühen Neuzeit ». In: « Stadt und Wein ». In: Beiträge zur Geschichte der Städte Mitteleuropas (Hg. Ferdinand Opll) 14 (Linz 1996), S. 207 ff.

Friedrich Arnold: Wiener Weinwanderwege, Wien: Deuticke 1996

Herbert Tschulk: « Weinverfälschung in alter Zeit », in: Wiener Geschichtsblätter 40 (1985), S. 119 ff.

Herbert Tschulk: Wein und Weinhandel im Wiener Raum im Hoch- und Spätmittelalter (Prüfungsarbeit IföG, 1983)

Herbert Tschulk: « Weinbau im alten Wien ». In: Wiener Geschichtsblätter 37 (1982), Beiheft 7

Elisabeth Lichtenberger, Die Wiener Altstadt. Wien: Deuticke 1977

Hans Pemmer: Schriften zur Heimatkunde Wiens. Festgabe zum 80. Geburtstag. Hg. von Hubert Kaut. Wien [u.a.]: Jugend & Volk 1969 (Wiener Schriften, 29), S. 103 f. (Weinverfälschung)

Paul Harrer-Lucienfeld: Wien, seine Häuser, Geschichte und Kultur. Band 2, 2. Teil. Wien, 1952 (Manuskript im WStLA), S. 307 f.

Leopold Schmidt: Wiener Volkskunde. 1940, S. 56 f. (Weinlese)
Statistisches Handbuch für den Bundesstaat Österreich 17 (1937), Wien: Österreichische Staatsdruckerei 1937

Albert Elmar: « Ottakring und der Wein ». In: Geschichte der Stadt Wien 4, S. 104 ff.

Geschichte der Stadt Wien. Hg. vom Altertumsverein zu Wien. Wien: Holzhausen 1897-1918, Bände 2/2 und 4

Weinbau Maria Grötzer, Nussdorf, photo droits réservés

Pour les Heuriger le site de référence :
wienerheuriger.at

et quelques (bonnes) adresses de vignerons viennois :
www.wienwein.at
www.weinstrauch.at
www.wieninger.at
www.edlmoser.com
bioweingutlenikus.at
www.weinbauobermann.at
www.hajszan.com
www.weingut-christ.at
www.edlmoser.at
www.zumberger.at
www.zawodsky.at

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