Danube, musiques et musiciens

   « Il n’y a pas une musique profonde et difficile et une musique facile et légère, il n’y a que de la mauvaise ou de la bonne musique. »
Johann Strauss junior

   On pourrait se poser la question de savoir s’il existe de part le monde un grand fleuve dont les rives sont autant baignées de musique que celles du Danube. Le Danube ressemble à une incroyable et dense partition de musique tant celui-ci a inspiré les compositeurs européens de toutes les époques. De Donaueschingen, où il prend officiellement ses sources, avec son château des princes Fürstenberg, protecteurs des arts, mélomanes réputés (n’y ont-ils pas reçu Haydn, Mozart, Liszt et bien d’autres compositeurs et interprètes ?) et son festival de musique contemporaine « Donaueschinger Musiktage », (www.swr.de/donaueschingen), le plus ancien festival de musique contemporaine au monde, jusqu’à l’extrémité de son delta et les musiques et chants traditionnels de la communauté lipovène en passant par les monastères et les grandes abbayes de Beuron, Zwiefalten, Wilhering, Saint Florian, Melk, Göttweig, Klosterneuburg, Pannonhalma…, les cathédrales, basiliques, églises, temples ou modestes chapelles, lieux de pélerinage, les châteaux, palais et résidences aristocratiques, les maisons (parfois natales) de compositeurs et de musiciens, les opéras, salles de concerts et théâtres des grandes villes qui se tiennent sur ses rives ou encore les quatre capitales danubiennes, Vienne, Bratislava, Budapest et Belgrade, hauts-lieux de la civilisation européenne, la musique ne cesse de se faire entendre sous ses formes les plus variées.
Mais le fleuve n’est-il pas lui-même musique ?

   Ce fleuve aux multiples visages, reflets des multiples paysages traversés a ses musiques, ses compositeurs, ses musiciens comme il a ses écrivains, poètes, peintres, photographes, cinéastes, vidéastes…

   Et qu’importe au fond qu’ils soient compositeurs reconnus, grands interprètes, artistes professionnels ou simples amateurs, qu’ils soient musiciens traditionnels, modestes musiciens de rue, chanteurs, solistes ou choristes anonymes.

   Rares sont les lieux sur les deux rives et aux alentours, d’amont en aval, qui n’aient été un jour ou qui ne soient encore aujourd’hui le théâtre de manifestations, de fêtes où la musique et la danse tiennent une place privilégiée. Combien également de sites prestigieux, historiques, de châteaux, de ruines médiévales, d’abbayes baroques ou classiques, de rues, de places, de parcs et d’élégants jardins, de scènes contemporaines, parfois directement aménagés sur le fleuve, d’où montent, certains jours, les échos d’une manifestation musicale, d’une aubade improvisée ?

Emmanuel Schikaneder (1751-1812), un Papageno mozartien et… danubien !

   Là où se tiennent les hommes au bord du fleuve, il y a musique ! Le Danube, berceau de la chanson des Nibelungen, n’a rien à envier au Rhin, à l’Elbe ou à la Vltava tchèque (ce si joli nom slave qu’on traduit tristement sous le nom allemand de Moldau !). Bien au contraire c’est « Le Fleuve musical européen » par excellence comme le chante le grand poète allemand et amoureux du monde fluvial, Friedrich Hölderlin (1770-1843), né lui-même sur les bords d’un affluent du Rhin, le Neckar et qui a consacré, parmi plusieurs poésies dédiées aux fleuves deux de ses plus beaux poèmes au Danube,  » À la source du Danube (Am Quell der Donau) et l’Ister (Der Ister). Vienne et Budapest ne se disputent-elles pas le titre de capitale de la musique en Europe ? Déambuler dans les rues de ces deux métropoles, c’est sans cesse aller à la rencontre de musiciens et de compositeurs célèbres mais aussi d’artistes inconnus ou miraculeusement sauvés de l’oubli par une unique chanson, une mélodie touchante qui a traversé les siècles ou par un écrivain tel Franz Grillparzer (1791-1872) et le personnage émouvant de sa nouvelle Der arme Spielmann (Le pauvre musicien), un violoneux nostalgique, au destin tragique (Il meurt lors d’une inondation de son quartier par le Danube mais rejoint le paradis des musiciens.)  du quartier de Brigittenau, nouvelle publiée en 1848. Maisons natales, églises, palais et châteaux, salles de bals et de concerts, théâtres, cours, parcs, jardins, statues, cimetières, auberges…, la promenade n’est alors qu’une incessante succession de rencontres avec le monde musical d’autrefois et d’aujourd’hui. Valses, galops, polkas, ländler, musique militaire, musique de salon, lieders, opéras et opérettes, répertoire religieux, musiques populaires, musique de rue, de parc ou d’auberge, de foire, de cabaret ou musiques savantes se portent à Vienne comme à Budapest une étonnante estime réciproque, les unes fécondant les autres sans aucun doute. Il n’est pas rare de voir et d’entendre des musiciens des grands orchestres symphoniques autrichiens interpréter des chansons traditionnelles du répertoire de la « Schrammelmusik » dans les auberges (Heuriger) des quartiers périphériques viennois de Grinzing, Döbling, Nußdorf…, sorte de caveaux de vignerons locaux ou des musiciens du monde « classique » jouer du répertoire tsigane dans les restaurants populaires de Budapest et d’autres grandes villes.

Le « Schrammel Quartett » en 1890

Le fleuve, la musique et le vin, une trilogie inséparable si danubienne  !  Quand à Bratislava la slovaque et Belgrade la balkanique, elles résonnent elles aussi de multiples manifestations musicales, classiques et contemporaines, jours et nuits. Jusqu’à l’extrémité du delta et la petite ville étonnante de Sulina, aujourd’hui quelque peu endormie sur son glorieux passé et qui vit naître l’un des plus grands chefs d’orchestre de l’histoire de la musique, George Georgescu, en passant par les rives des campagnes serbes, bulgares, roumaines, ukrainiennes, tous ces lieux dispercés le long du fleuve sont inondés de mélodies engendrées par l’eau et les hommes.

Les flots du Danube, une composition de J. Ivanovici, compositeur roumain d’origine serbe ayant travaillé sur les rives du Bas-Danube : un hymne majestueux au fleuve !

Difficile de ne pas évoquer également, quand on parle de musique sur les rives du Danube, les joyaux architecturaux et culturels que sont les prestigieuses abbayes baroque de Beuron, Kremsmünster, Wilhering, Saint-Florian, Melk, Göttweig et Klosterneuburg tant elles furent actives et réputées (elles le demeurent encore de nos jours) dans le domaine des arts et des sciences. Leurs orgues, leur lignée de maîtres de chapelle, de compositeurs et leurs impressionnantes bibliothèques musicales tout comme les nombreux festivals et concerts qui s’y déroulent, en témoignent.

Les splendides orgues baroques orgues de la basilique autrichienne de Maria Taferl, photo © Danube-culture, droits réservés

Certaines régions semblent de prime abord plus privilégiées que d’autres mais toutes ont leur musique populaire spécifique. De nombreuses chansons traditionnelles autrichiennes, slovaques, croates, serbes, bulgares, roumaines, moldaves, valaques, ukrainiennes ont pour thème le Danube. Il y a encore les chansons des bateliers d’autrefois, des mariniers danubiens, chansons qu’on entendait parfois pendant les manoeuvres dans les passages délicats et qui donnaient force et courage, les chants des corporations liées à la présence du fleuve ou encore les hymnes des processions religieuses qui descendaient le Danube en bateau pour des pèlerinages. La musique pouvait aussi aider ceux qui s’aventuraient sur le fleuve à conjurer leur peur.

Anton Bruckner (1824-1986) : sa musique « connectée » avec le divin semble aussi évoquer et invoquer la puissance du Danube, dieu de la nature.

Ce fleuve a ses légendes musicales dans des genres très diversifiés. Il a fasciné et inspiré de nombreux compositeurs et musiciens européens bien au delà de ceux qui sont simplement et par hasard nés sur ses rives où à proximité tels Johann Nepomuk Hummel, né à Bratislava, Anton Bruckner, Ludwig van Beethoven, Franz Liszt, Joseph Pleyel, Joseph Haydn, Franz Schubert et la famille Strauss, Carl Michaël Ziehrer, Josif Ivanovici, Franz Lehár (Komárno), Belá Bartók, Georges Boulanger (Tulcea), Johnny Rǎducanu (Brăila) et bien d’autres. La liste de tous ceux qui ont chanté le Danube serait ici trop longue à énumérer.

J’aime à penser enfin que peut-être les tonalités des voix, des langues des riverains, de ceux qui naviguent quotidiennement, reflètent secrètement quelques harmonies de la mélodie du fleuve.

Le chant polyphonique du fleuve

Le Danube c’est aussi le chant de ses oiseaux et de la nature. Le fleuve, certains matins ou certains soirs, dans le delta, sur ses îles, dans les forêts et les prairies alluviales qu’il arrose, n’est qu’une extraordinaire polyphonie de chants d’oiseaux, de batraciens, d’animaux sauvages et de mille autres reliefs sonores.

Mais n’oublions pas que le grand fleuve composeavant tout d’abord sa propre musique, son propre chant, envoûtante mélodie assourdie et presque douloureuse qui monte dans certains lieux du fond de son lit comme une sorte de plainte, musique fluviale de pierres, de galets et de graviers roulés par un courant impétueux, pétris, polis et emportés inlassablement sans cesse au loin vers la mer, mystérieuse musique de la vie qui s’éloigne inexorablement. Il suffit d’ailleurs de s’asseoir sur ses berges à certains endroits ou de se laisser dériver à bord d’une embarcation dans le courant, pour entendre celle-ci et tomber sous le charme. Quelque soit le lieu où vous serez près du fleuve, allez marcher le soir sur ses rives, sur une digue, sur une plage, en vous éloignant un peu de l’embarcadère si vous descendez le Danube pour une croisière. C’est aussi cela la magie du Danube, un hymne de l’eau aux galets, au vent, à tous les éléments de la nature qui l’accompagne et fonde un chemin avec lui.

Orgue baroque portatif de 1697 servant à accompagner les chants des pèlerins qui descendaient le Danube en bateau, collection du Musée de la navigation danubienne de Spitz/Donau (Basse-Autriche), photo © Danube-culture, droits réservés

Entre gaité et nostalgie

Est-il nécessaire de rappeler que la plus populaire des oeuvres dédiées au Danube est évidemment la valse de Johann Strauss fils Sur le beau Danube bleu ? Si elle reste l’oeuvre la plus connue, la composition de référence, l’une des mélodies les plus fredonnées, l’une des plus diffusées du répertoire musical (ne l’entend-t-on pas jusque dans les avions de la compagnie autrichienne ou dans les toilettes du passage souterrain de l’Opéra de Vienne, tel un hymne aux divinités éternelles du kitsch ?), d’autres compositions moins connues voire oubliées rendent un aussi bel hommage au fleuve.

Première édition de l’oeuvre « Sur le beau Danube bleu » pour piano et choeur d’hommes

Plaisirs d’amour…

Un autre compositeur ayant vécu dans sa jeunesse quelques années sur les bords du Danube, Jean-Paul-Égide Martini (1741-1816), célèbre à son époque mais tombé presque complètement dans l’oubli pour le reste de son oeuvre, a aussi écrit une des plus célèbres chansons d’amour de tous les temps, Plaisir d’amour. Qui se souvient que l’auteur étudia au séminaire jésuite de Neuburg/Danube en Allemagne ?

Qui se souvient également que le violoniste virtuose Georges Boulanger (1893-1958), alias Ghiţa Bulencea est né à Tulcea à proximité du delta du Danube ? Au delà de Vienne et de Budapest  les autres villes riveraines du Danube slovaque hongrois, serbe, roumain bulgare et ukrainien ont aussi apportés un nombre impressionnant de musiciens et de compositeurs dont quelques-uns seulement sont passés à la postérités.

Georges Boulanger, violoniste et compositeur danubien d’origine Rom né à Tulcea 

Nous nous sommes aussi attachés, dans ce chapitre particulier sur les musiques danubiennes, à découvrir, identifier, à localiser, quelques soient les époques et les genres, tout un répertoire éclectique, méconnu, ou connu localement, d’émouvantes chansons, lieder, danses, recueils et autres musiques et mélodies populaires inspirées par la présence du fleuve.

La Bibliothèque Nationale Autrichienne et son département des Archives (corpus des chants populaires autrichiens) a mis en place depuis 1994 une banque de données qui ne cessent de s’enrichir et dans laquelle on trouve de nombreux lieders et chansons populaires consacrés au Danube :
www.volksliedwerk.at

Eric Baude, mis à jour le 13 mai 2020, © droits réservés
Le deuxième article consacré aux compositeurs danubiens est disponible à certaines conditions. Merci de nous contacter.

Retour en haut de page
ut diam dolor ultricies nec Lorem Donec amet, neque. risus