À l’extrémité du delta du Danube et du continent européen, Sulina l’oubliée

  L’histoire de Sulina et de la Dobroudja (Dobrogée) est liée à la présence des peuples gètes et daces, des comptoirs grecs, des empires romain (Mésie), byzantin, bulgare des péripéties des principautés valaques et moldaves, du despotat de Dobroudja, des Empires ottoman et russe ainsi que d’un emplacement géographique délicat aux confins mouvants des frontières de ceux-ci. L’histoire de Sulina et celle de la Dobroudja est encore intimement liée plus récemment à la création du royaume de Roumanie puis des querelles territoriales de cette dernière avec la Bulgarie. Si aujourd’hui ces différents roumano-bulgares ont été résolus, il reste désormais à démêler un certain nombre de litiges entre l’Ukraine et la Roumanie, ces deux pays se partageant inégalement un delta du Danube à la géographie très instable et évolutive, les rives de cette partie européenne de la mer Noire et de ses eaux territoriales. 
   Sulina, de par son emplacement, se situe aujourd’hui aux frontières orientales de l’Union Européenne.

   « La bouche Soulineh [Sulina] est la plus fréquentée de celles du Danube, puisqu’elle est la plus profonde. On y parvient après avoir pris connaissance de l’ile Fidonisi [Île aux Serpents] si c’est le jour, ou de son phare, d’où on fait l’O. 1/4 S. O. ; on découvre les monts Bechetépéh, puis la tour du phare Soulineh, sur laquelle on gouverne jusqu’à découvrir les bouées ; il est rare qu’on n’ y rencontre pas le pilote. Dans tous les cas, on tient le milieu du fleuve, avec assurance d’y trouver 2″ 70 à 3″ d’eau.
   Après avoir franchi la barre, le fond augmente jusqu’à 20″. On annonce que cette bouche a diminué son eau assez considérablement depuis quelques années et qu’une barre se formerait, qui bientôt en interdirait l’accès ; cependant comme le gouvernement russe y a ordonné de grands travaux de curage, il est probable que ces difficultés seront facilement vaincues et que sa navigation n’en sera pas obstruée.
   Le feu de Fidonisi n’est entretenu que pour signaler cet îlot dangereux, qu’il faut tenir à bonne distance, et comme point de départ ; son immense portée est d’un très-grand avantage et permet toujours de se mettre en position, pour gagner la bouche Soulineh ou dépasser son parallèle pour aller à Odessa et les ports du Nord.
   Le phare de la bouche Soulineh est également d’une grande utilité ; mais il serait imprudent de fréquenter cette entrée sans un pilote ; attendu les changements et les mouvements des sables qui y sont fréquents d’une année à l’autre. La bouche Kilia a plusieurs balises sur la rive gauche en entrant, pour en marquer la passe quand on les relève au N.74°O. ; le banc sur le côté opposé est marqué par des bouées : mais elle manque de profondeur pour les grands navires…. »

« Navigation particulière des ports. », ATLAS GÉNÉRA DES PHARES ET FANAUX à l’usage des Navigateurs, PAR M. COULIER, CHEVALIER DE L’ORDRE ROYAL DE LA LÉGION D’HONNEUR, PUBLIÉ SOUS LES AUSPICES DE S.A.R.Mgr LE PRINCE DE JOINVILLE, RUSSIE (Mer Noire), PARIS, CHEZ L’AUTEUR, RUE DU BAC, 67, SAINT-PÉTERSBOURG, CHEZ J. ISSAKOFF, GOSTINOI-DVOR, 22., 1847

Le nom de Selinas ou Solina, à l’entrée du bras du fleuve du même nom est mentionné dans le long poème épique « L’Alexiade » d’Anna Comnène, princesse et historienne byzantine (1083-1153). Dans le second Empire Bulgare (XIIIe siècle), le village est un petit port fréquenté par des marins et des commerçants génois. Elle appartient ensuite au Despotat de Dobrodgée, placé sous la protection de la Valachie en 1359 puis se retrouve ottomane et à nouveau valaque en 1390 pour quelques décennies jusqu’en 1421, année où elle redevient possession de la principauté de Moldavie. Un document de juillet 1469 mentionne que « la flotte de la Grande Porte était à Soline », avant l’attaque de Chilia et de Cetatea Alba. Conquise par les Ottomans en 1484 elle prend le nom le nom de « Selimya » et restera ottomane jusqu’au Traité d’Andrinople en 1829 où elle se retrouve annexé malgré elle à l’Empire russe.
Le traité austro-russe conclu à Saint-Pétersbourg en 1840, est le premier document de droit international qui désigne Sulina comme un port fluvial et maritime. Cette convention jette les bases de la libre navigation sur le Danube. Sulina redeviendra une dernière fois ottomane après la Guerre de Crimée et le Traité de Paris de 1856.
Le nombre de navires anglais qui entrent dans le Danube par le bras de Sulina passe de 7 en 1843 à 128 en 1849 préludant à l’intensification du trafic qui transitera par ce bras après les aménagements conséquents de la Commission Européenne du Danube quelques années plus tard. La population de Sulina se montait alors à environ 1000/1200 habitants qui vivaient pour la la plupart de la pêche, de différents trafics et profitaient également des nombreux naufrages de bateaux en les pillant à proximité de cette partie de la côte de la mer Noire.
Le Traité de Paris de 1856 permet la création la Commission européenne du Danube (C.E.D.). Cette commission est composée de représentants de Grande-Bretagne, de France, d’Autriche, d’Allemagne (la Prusse à la création de la C.E.D.), d’Italie (Sardaigne), de Russie et de Turquie. Sulina obtient alors le statut de port franc. C’est à cette époque que se développe en parallèle d’une expansion économique due à l’aménagement du bras de Sulina, à l’installation de la C.E.D. sur le Bas-Danube (siège à Galaţi) à la construction d’infrastructures et à la présence d’une partie de son personnel international à Sulina, le concept d’Europe unie qui se manifeste par un esprit de tolérance et de coexistence multiethnique.

Selon un recensement de la fin du XIXe siècle, la population de Sulina se monte 4889 habitants : 2056 Grecs, 803 Roumains, 546 Russes, 444 Arméniens, 268 Turcs, 211 Austro-Hongrois, 173 Juifs, 117 Albanais, 49 Allemands, 45 Italiens, 35 Bulgares, 24 Anglais, 22 Tartares, 22 Monténégrins, 21 Serbes, 17 Polonais, 11 Français, 7 Lipovènes, 6 Danois, 5 Gagaouzes, 4 Indiens et 3 Égyptiens. Ont été également recensés sur la ville 1200 maisons, 154 magasins, 3 moulins, 70 petites entreprises, une usine et un château d’eau pour la distribution d’eau dans la ville dont la construction a été financée par la reine des Pays-Bas venue elle-même en visite dans le delta, une centrale électrique, une ligne téléphonique de Tulcea à Galaţi, une route moderne sur une longueur de 5 miles, deux hôpitaux et un théâtre de 300 places. Le nombre d’habitants variera entre les deux guerres de 7.000 à 15.000, variation liée aux productions annuelles de céréales qui étaient stockées au port de Sulina puis chargés sur des cargos pour l’exportation, en majorité en Angleterre. Ces activités commerciales engendre l’arrivée d’une main d’oeuvre hétérogène de toute l’Europe y compris de Malte. Le système éducatif éducatif y est représenté par 2 écoles grecques, 2 roumaines, une école allemande, une école juive, plusieurs autres écoles confessionnelles, un gymnase et une école professionnelle pour les filles ainsi qu’une école navale britannique. Les institutions religieuses sont au nombre de 10 : 4 églises orthodoxes (dont 2 roumaines, une russe et une arménienne), un temple juif, une église anglicane, une église catholique, une église protestante et 2 mosquées. 9 bureaux ou représentations consulaires ont été ouverts : le consulat autrichien, les vice-consulats anglais, allemand, italien, danois, néerlandais, grec, russe et turc. La Belgique disposait d’une agence consulaire. Les représentants consulaires fondèrent un club diplomatique.

Entrée du Danube à Sulina au début du XXe siècle

 D’importantes compagnies européennes de navigation y ont ouvert des bureaux : la Lloyd Austria Society (Autriche), Deutsche Levante Linie (Allemagne), la Compagnie grecque Égée, la Johnston Line (Angleterre), la compagnie Florio et Rubatino (Italie), la Westcott Line (Belgique), Les Messageries Maritimes (France), le Service Maritime Roumain… Les documents officiels sont rédigés en français et en anglais, la langue habituelle de communication étant le grec. Une imprimerie publie au fil du temps des journaux en différentes langues comme la « Gazeta Sulinei », le « Curierul Sulinei », le « Delta Sulinei » et les « Analele Sulinei »…   Mais les activités déclinent avec la conflit de la Première Guerre Mondiale. Le commerce reprend par la suite mais pour peu de temps.

Sulina dans les années trente

Sulina va perdre son statut de port franc en 1939 et la C.E.D., vue d’un mauvais oeil par le régime nazi, disparaît est sabordée par le régime nazi au début de la Seconde Guerre mondiale et avec elle ses représentants consulaires. Devenue un objectif stratégique, la ville est malheureusement bombardée par les Alliés le 25 août 1944. Ces bombardements détruisent plus de 60 % des bâtiments existant. Le régime roumain d’après guerre, placé sous influence soviétique, tentera d’effacer les souvenirs de la longue présence (83 ans) de la Commission Européenne du Danube à Sulina.
   Le recensement de 2002 établissait le nombre d’habitants à à 4628 soit un déclin de 20% de la population au cours des 12 dernières années, déclin du au marasme de la vie socio-économique de l’ancien port-franc malgré une fréquentation touristique en hausse. Le dernier recensement (2021) confirme une baisse importante de la population qui s’établit désormais à 3118 habitants.

Sources :
www.sulina.ro
voci autentico româneşti
https://www.voci.ro/
https://mistereledunarii.wordpress.com

Danube-culture, © droits réservés, mis à jour mai 2024

 

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