En coche d’eau sur le haut-Danube au XVIIIe siècle…

De Ratisbonne à Vienne sur le Danube avec un coche d’eau ou radeau ordinaire à la fin du XVIIIe siècle.
  « Le coche d’eau (ordinari) ou radeau de Ratisbonne à Vienne ne circule pas tous les jours, mais seulement le dimanche. Il part à midi, près de la porte de la ville qui mène à l’île d’Unterer Wöhrd en aval du pont de pierre. Les passagers doivent se présenter le plus tôt possible au batelier qui est responsable du voyage et payer d’abord le prix de la course qui coûte jusqu’à six florins pour Vienne. Il est également vivement conseillé aux voyageurs de bien préparer à l’avance leur périple. Le Guide de voyage du Danube édité en 1802, recommande expressément de se munir de pain, de café, d’eau de Seltz, de plats froids, de quelques ustensiles, d’un chandelier, d’une lampe, d’une cafetière avec une tasse etc. Et son auteur ajoute : « Pour pouvoir au moins dormir avec un minimum de confort, il est conseillé d’acheter à Ratisbonne un sac en toile de cinq pieds et demi de long et de le faire remplir de paille fraîche… »

  « L’embarcation qui va nous transporter en aval du Danube a environ cent vingt pieds de long. Elle est complètement plate, sans voile ni mât et construite en bois de sapin. Il y a une sorte de grosse cabane au milieu de celle-ci. Au lieu d’un grand gouvernail, on voit deux longues rames à l’avant et deux autres à l’arrière, qui sont maniées par six à huit membres d’équipage. Un jeune apprenti peut très bien s’engager comme rameur et se rendre ainsi à Vienne sans payer quoi que ce soit. Le maître d’équipage est l’un des vingt-quatre patrons bateliers de Ratisbonne. Chaque dimanche, on tire au sort lequel d’entre eux conduira le coche d’eau vers Vienne. Celui-ci ne doit pas seulement être d’une grande habilité à la manoeuvre comme le prouve son statut de patron batelier, mais il doit aussi être marié, car on estime qu’un père de famille est plus consciencieux et plus prudent qu’un célibataire. Il n’est effectivement pas facile de mener à bon port ce type d’embarcation à travers les nombreux bas-fonds, les îles, les ponts, les moulins-bateaux et les autres obstacles qui jalonnent le fleuve.
Les bateliers sont vraiment des gens à part, des hommes dotés d’une grande force physique, rudes, sauvages mais  toujours proches de la nature dans le meilleur sens du terme, habiles, dévoués corps et âme à l’eau et fiers de leur métier. Ils sont d’ailleurs si fiers d’être bateliers qu’on peut qualifier leur corporation de véritable dynastie. Celui qui, en tant qu’habitant de l’île de Wöhrd [île de Wörth], se rend impopulaire auprès d’eux d’une manière ou d’une autre, peut au mieux faire son baluchon et quitter les lieux. On raconte qu’un des bateliers de Ratisbonne nommé Gottlieb Naimer, attrapait ses ennemis par le col de la chemise, les maintenait au-dessus du Danube avec ses bras d’ours et menaçait de les y jeter s’ils ne quittaient pas l’île de Wöhrd au plus vite. Il aurait aussi, en d’autres occasions, sauvé plus de vingt personnes de la noyade.
    Toujours parmi ces bateliers de Ratisbonne, un des plus originaux était un membre de la famille Hörndl, surnommé « Hörndl le noir » car son visage et ses mains étaient entièrement brûlés par le soleil. D’après les propos d’un certain Hoffmeister (intendant) distingué qui voulait l’avoir comme maître d’équipage supplémentaire, celui-ci était une brute indomptable qui se moquaient des bonnes manières. Son injonction à la traditionnelle prière au moment du départ en tant que responsable du radeau, était plus qu’impérative : « Tust’s die Hat runter und bet’s, sonst kimm’ i euch ! » (Enlèves donc ton chapeau et prie sinon gare à toi !). Malgré les nombreux dangers afférents à la navigation, tous ces bateliers téméraires du Danube, pour autant que l’on sache, sont morts dans leur lit .

Une zille (Kehlheimer) passant devant le rocher du Jochenstein sur le Haut-Danube, gravure de William Henry Bartlett (1809-1854), 1844

   Ces voyages en radeau sont à chaque fois une sacrée aventure ! Chaque départ a quelque chose à la fois de « remarquable et de solennel », comme le décrit un voyageur en 1792. Une foule bigarrée de promeneurs et de badauds se donne rendez-vous pour assisterSà ce spectacle. Deux jeunes bateliers inspectent le bateau pour s’assurer que sa construction et son aménagement répondent aux exigences du long voyage, deux autres vérifient également l’embarcation à leur tour encore une ois avant de détacher les amarres du poteau sur la rive. Deux coups de canon donnent le signal du départ. Le maître d’équipage, qui surveille tout le monde, enlève son chapeau et récite à haute voix le « Notre Père ». Tous sans exception, voyageurs et spectateurs se joignent à la prière afin que Dieu et les éléments soient miséricordieux envers l’embarcation et la protègent ainsi que ses passagers tout au long du voyage.
Il faut un peu plus tard le premier jour aux passagers se préparer à passer une première nuit à environ vingt-cinq kilomètres en aval de Ratisbonne. Et si quelqu’un n’a pas prévu de sac de couchage ou s’il l’a oublié, il peut  soit rester sur l’embarcation , soit se réfugier dans quelque ferme-auberge qui ne sont pas du tout aménagées pour les voyageurs. En général, le coche d’eau ordinaire arrive à Vienne en dix jours. Si le patron batelier raccourcit les temps de repos, évite la soi-disante « Fête du vent » et si le coche d’eau n’est pas trop longtemps retenu par la douane autrichienne, on peut espérer arriver à destination dès le sixième jour. Ceux qui peuvent s’offrir un petit coche d’eau privé, font le voyage en deux fois moins de temps.
Siegfried Färber (1910), Die Donau in Bayern und Österreich, Landschaft und Kultur, Verlag Joseph Haber, Regensburg, 1963

Voyage en « ordinari »
   Les « ordinari » ou coche d’eau sont apparus à la toute fin du XVIIe siècle. Ce sont des embarcations qui naviguent régulièrement. Ils partent à des dates précises et selon un horaire défini. De tels « ordinari » existeront de Regensburg (Ratisbonne) à Vienne à partir le 24 mars 1696. « Tous les dimanches à midi, un « Kellheimer » de 128 pieds  part de Regensburg, parfois il en part même parfois plusieurs. Une grande cabane en bois d’environ 10 pieds de haut au milieu occupe le pont. Devant et sur le toit il y a des échafaudages, et sur ces échafaudages, une galerie plate sur laquelle se tiennent les rameurs. À l’intérieur, la cabane est divisée en deux pièces. L’une d’elles est entièrement remplie de marchandises. L’autre est également encombrée d’objets de sorte qu’il ne reste qu’un tout petit espace pour les passagers où se trouvent une table et quelques bancs…. » (descriptions d’un voyageur sur un « ordinari » en 1784).
Ces bateaux partis le dimanche arrivent le vendredi suivant à Vienne. Le prix du billet de Ratisbonne à Vienne avec une place dans la cabane coûte entre 5 et 6 florins. Le transport du quintal de marchandise se négocie, sans les frais de péage,  aux alentours de 1 à 2 florins en monnaie impériale.

De tels itinéraires fluviaux sur des « ordinari » sont décrits à maintes reprises. Certains passagers en parlent avec humour et ressentiment, comme l’écrivain, poète et homme politique prussien Ernst Moritz Arndt (1769-1860) qui, en 1798, voyage de Ratisbonne à Vienne et paie cinq florins pour la meilleure place « qui n’est certes pas vraiment la meilleure » et qui cite deux emplacements où se tenir sur le coche d’eau, « celui  à l’arrière étant aussi « bon » que la place à l’avant ! Là, soit on reste debout, soit  on s’assoie, soit on est couché les uns sur les autres, comme le hasard le veut et l’humeur de chacun. Heureusement qu’on a une capote pour nous protéger du soleil quand il ne pleut pas, sinon la chaleur et les odeurs rendraient le voyage insupportable  !  » Un autre voyageur raconte qu’il est préférable de « s’assurer, contre un bon pourboire une place  à la proue du bateau pour éviter de sentir les mauvaises odeurs et le bruit et les cris des autres passagers !.
Il y a aussi des témoignages heureusement plus positifs comme celui du juriste et professeur Friedrich August Schmelzer qui descend le Danube en 1789 de Ratisbonne à Vienne sur un « ordinari » en compagnie d’un colonel anglais, d’un secrétaire de la légation suédois, d’un enseignant hongrois revenant d’Iéna et d’un étudiant en théologie originaire de Hambourg. Cette fois le voyage en cette aimable compagnie est décrit comme très confortable et agréable et F. A. Schmelzer se sent bien dans la « petite pièce pourvu de tables, de bancs et d’un service à café… »

Sources :
Siegfried Färber (1910), extrait de Die Donau in Bayern und Österreich, Landschaft und Kultur, Verlag Joseph Haber, Regensburg, 1963
Andreas Aberle, N, in Gotts Nam ! Schiffahrt auf Donau und Inn, Salzach und Traum, Rosenheimer Verlagshaus Alfred Förgl, 1974
Traduction et adaptation en français Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, mis à jour mai 2025

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