Drobeta-Turnu Severin par l’écrivain roumain Alexandru Vlăhuţa (1858-1919)

   Tournou Sévérine (Drobeta Turnu-Severin, PK 931, Roumanie, rive gauche, préfecture du Judeţ de Mehedinţi) au début du XXe siècle par Alexandru Vlăhuţa, extrait de son livre « La Roumanie pittoresque » (« România pitorească »), « un atlas géographique commenté, traversé par un chaleureux amour du pays » et du Danube, traduit en français par l’écrivaine, journaliste, critique, enseignante et militante féministe roumaine Mărgărita Miller-Verghy (1865-1953)

Le port de Drobeta-Turnu Severin au début du XXe siècle, collection particulière

    « À partir de Vertchiorova1, les berges s’abaissent et s’aplanissent. De vastes champs de maïs verdoient à l’horizon. La voie ferrée, en bordure ininterrompue, ourle tout droit la rive du fleuve, jusqu’à Tournou-Sévérine, qui apparaît, au coucher du soleil, comme en un décor de théâtre. Le Danube élargi, empiète en courbe sur le littoral roumain, et repousse la ville sur une hauteur ombragée d’arbres, dont les touffes laissent entrevoir, toujours plus haut, toujours plus grandes, de blanches maisons coiffées de tuiles rouges. D’épaisses fumées noires s’échappent à gros bouillons des cheminées d’usine. On entend de loin cogner dans les chantiers, les lourds marteaux de fer. La berge, au débarcadère, fourmille de monde, comme une foire. Ils abondent, ces lieux, en souvenirs antiques. C’est par ici que s’écoula, il y a dix-huit siècles, le flot des légions romaines destinées à planter, dans les plaines désertes de la Dacie, un peuple nouveau.

C’est ici que plus tard, l’empereur Septime Sévère2, établit ses postes de sentinelles, à l’orient de son empire : « les camps Sévériens » dont on voit les restes encore aujourd’hui (La Tour de Sévère) dans le jardin public de la ville, situé au dessus du port, sur une terrasse élevée, d’où l’on découvre une des plus belles perspectives sur le Danube. C’est ici que se trouvait autrefois la capitale de l’Olténie, la résidence des illustres Bans de Sévérin3 dont l’origine se perd dans la nuit des temps, par-delà l’époque de la première colonisation. Les fouilles opérées dans les environs exhument d’antiques ruines, des figures de pierre, des bijoux et des monnaies romaines, lointains souvenirs de ce peuple d’incomparables héros, qui a transplanté et instauré dans les plaines danubiennes, la lumière, le parler et l’imposante puissance de l’empire le plus grand et le plus glorieux que le soleil ait vu.
Quelles empreintes de géant ont laissées, partout où ils passèrent, ces légionnaires de Trajan4 ! Leurs traces se montrent encore parmi les crevasses des montagnes. Toute chose leur fut soumise. Les rochers s’écartèrent pour leur faire place : les fleuves se soumirent, épouvantés par l’ombre et le fracas des premiers ponts qui les eussent enjambés. Même le Danube, le grandiose, l’impétueux Danube fut dompté, et dut fléchir sous le joug. On voit encore aujourd’hui se dresser hors des flots, comme deux bras gigantesques tendus vers le ciel, les extrémités du pont qui a rendu immortel le nom d’Apollodore de Damas5.

Les ruines du pont de Trajan, collection particulière

   À cette même place, sur cette terre consacrée par tant de grands sacrifices et de précieux souvenirs, s’élève aujourd’hui Tournou-Sévérine, l’un des ports les plus importants de la Roumanie ; ville à l’aspect occidental, aux beaux bâtiments, aux imposantes écoles, aux rues larges et droites, autrefois citadelle entourée par un fossé profond, qu’aux moments de danger le Danube remplissait en un clin d’œil, mettant ainsi la cité sous l’égide de ses flots et la pressant sur son sein, de ses bras protecteurs, comme un enfant bien-aimé.

Le port de Drobeta-Turnu Severin dans les années trente, photo collection particulière

   Et, comme s’il était écrit que cette ville, à laquelle se rattachent tant de grands événements, dût graver son nom une fois de plus dans l’histoire de notre nation, voilà que c’est encore ici, à la place même où l’empereur Trajan mit pied à terre, il y a dix-huit siècles, que fit ses premiers pas sur le sol de la Roumanie, le jeune Prince Carol Ier6 , convié à prendre entre ses mains fortunées et sagaces la destinée de ce peuple, et à ressusciter dans son âme l’antique vaillance et l’indomptable énergie, en l’éveillant aune vie nouvelle, à une nouvelle phase de gloire et de progrès… »

Alexandru Vlăhuţa, extrait de son livre « La Roumanie pittoresque », traduction française de Mărgărita Miller-Verghy, publié à Bucarest en 1903

Alexandru Vlahuţa (1858-1919)

Notes :
1 Vârciorova, en aval du confluent de la Bahna avec le Danube, rive gauche.
2 146-211, Septime Sévère règne de 193 à 211 après avoir été nommé empereur à Carnuntum par les légions qui stationnent sur le Danube.
3
Princes ou gouverneurs régnant sur un Banat, territoire frontalier de la couronne hongroise. Les Bans de Severin règneront en fait de 1233 jusqu’à la conquête et la destruction de la forteresse en 1524 par les armées de Soliman le Magnifique. Cette forteresse qui avait été construite entre 1247 et 1250 par l’ordre  des chevaliers de Jeanne représentait le centre politico-administratif du Banat de Severin. Il s’agit de la première forteresse en pierre de Roumanie. C’est ici que Mircea l’Ancien (Mircea cel Bătrân, ?-1418, puissant voïvode de Valachie de 1386-1418 ) signe avec le roi de Hongrie, un traité d’alliance contre les Ottomans en 1406. À partir de ce moment-là, la forteresse de Severin n’a plus qu’un seul objectif : la défense devant la menace des Ottomans. La place forte comportait une imposante tour de guet (donjon), six tours défensives, deux murs de pierre concentriques et une douve profonde alimentée par l’eau du Danube. La tour de guet qui se trouve dans l’angle nord-est est également connue sous le nom de « Tour de Sever ». À l’intérieur de la forteresse se trouvent les ruines d’une église. En 1370, le prince de Valachie Vladislav Ier (Vlaicu Voda, 1325-1377), après avoir reçu le Banat de Severin en 1369 et accepté la suzeraineté hongroise, établit la deuxième métropole orthodoxe du pays roumain dans cette forteresse. L’épiscopat latin de Severin est fondé en 1382 et se place sous la protection de saint Séverin de Noricum, également connu sous le nom latin de San Severino.

4 Marcus Ulpius Traianus, 53-117, empereur de 53 à 117. Il mène deux campagnes contre les Daces en 101-102 qu’il affronte et vainc à Adamclisi en Dobrouja et en 105-106, assiégeant et prenant leur capitale Sarmizegetusa, sur le site actuel du village de Grădiștea de Munte dans le judeţ de Hunedoara en Transylvanie et contraignant leur chef Decebale à se réfugier dans les montagnes des Carpates puis à se suicider.
5 60,-129 ? architecte du pont de Trajan, construit entre 103 et 105, probablement le premier ouvrage en dur réalisé sur le Danube.
6 1839-1914, né à Sigmaringen sur le haut-Danube allemand, appartenant à la dynastie de Hohenzollern, il règne sur la Roumanie de 1881 à 1914.
Danube-culture, © droits réservés,  mis à jour mai 2024
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