La leçon du Danube : le fleuve expérimental par Karl-Markus Gauß

« Rien de nouveau ne s’est produit qui n’ait été expérimenté sur le Danube et rien de ce qui appartient au passé ne peut disparaître ou réapparaître d’un bienheureux oubli qui n’ait été roulé par le fleuve ou ait ressurgi réapparu tel un fantôme sur l’une de ses rives. »
Karl-Markus Gauß
Né en 1954 à Salzbourg, journaliste, critique et écrivain autrichien d’origine souabo-danubienne, Karl-Markus Gauß dirige la revue Literatur und Kritik (Salzbourg), écrit pour différents journaux (Frankfurter Allgemeine Zeitung, Die Zeit, Die Presse).
Son œuvre a été couronnée en 1995 par le Prix National Autrichien du journalisme culturel, par le prix Bruno Kreisky du livre politique, par le prix européen de l’essai (Fondation Charles Veillon) et le prix Jean Améry (2018).

« Le fleuve expérimental », est un extrait du texte traduit de l’allemand de l’écrivain Karl-Markus Gauß qui accompagne le livre Donau/Danube, de la photographe autrichienne Inge Morath.

Karl-Markus Gauß, photo Kurt Kaindl, droits réservés

Le fleuve expérimental

   Un certain ingénieur belge du nom de Maire eût au 18ème siècle une vision audacieuse. Il avait auparavant constaté combien l’Europe était dominée par les hasards de la géographie, par des chaînes de montagnes impossibles à déplacer, des plaines désertes sans raison, des fleuves puissants et pourtant presque inutilisés. L’ingénieur belge pensait que cela n’était pas du tout une bonne chose. Cet utopiste pragmatique imaginait une toute autre Europe. Aussi se rendit-il un jour à Vienne pour faire part de son rêve à l’Empereur Joseph II de Habsbourg (1741-1790).

Joseph II de Habsbourg peint en 1790 par Joseph Hickel (1736-1807), Musée Historique Allemand de Berlin

   L’esprit le plus libre des Habsbourg et le plus courageux des monarques réformateurs de cette époque partagea immédiatement la vision de l’ingénieur belge et admit qu’il y avait beaucoup de choses à améliorer. Dans les détails pratiques, il s’agît de solliciter M. Maire pour que Vienne devienne le coeur d’un système de voies fluviales navigables à l’échelle de l’Europe entière ainsi que de commencer à réfléchir et à calculer comment rectifier les imperfections de la nature. Le Danube, ce fleuve européen, devait, selon les plans de l’ingénieur belge, devenir l’artère centrale du continent à laquelle les autres fleuves importants devaient être reliés par une multitude de canaux, de sorte que les mers qui baignaient le continent européen puissent être accessibles de partout à l’intérieur des terres par ces voies navigables. Il convenait de relier le Danube avec l’Adige et l’Adriatique au sud, avec le Main et le Rhin à l’ouest, avec la Moravie tchèque, la Vistule polonaise et le Dniestr dans le lointain empire tsariste par un subtil réseau de canaux et de voie d’eaux artificielles. Les plans de M. Maire, élaborés avec autant de passion que d’enthousiasme, ne se sont pas concrétisés à cette époque et, aujourd’hui encore, certains pourraient en vouloir à l’ingénieur belge que l’Autriche et la mer Méditerranée soient séparées par les Alpes et qu’aucun canal ne les relie. Pourtant, il reste que, malgré l’échec de ce projet, que l’empereur et celui qui voulait améliorer l’empire souhaitaient construire une Europe sous le signe du Danube. Il nous reste au moins la certitude que le Danube a connu tout ce que l’Europe a traversé durant son histoire. Rien de nouveau ne s’est produit qui n’ait été expérimenté sur le Danube et rien de ce qui appartient au passé ne peut disparaître ou réapparaître d’un bienheureux oubli qui n’ait été roulé par le fleuve ou ait ressurgi réapparu tel un fantôme sur l’une de ses rives.

   D’innombrables nationalités se sont installées au bord de ce fleuve au puissant courant qui a vu et subi tout ce que les peuples d’Europe centrale et du sud-est sont parvenus à faire, et à se faire. Tout ce qui nous fait frémir de peur, les grimaces du chauvinisme, la haine des peuples liés pourtant les uns aux autres et s’affrontant périodiquement, le fanatisme de l’étroitesse d’esprit, la destruction de la nature, la marche nivelante du progrès, tout cela s’est déjà passé au bord du fleuve et sans doute sur un mode encore plus dévastateur qu’ailleurs. En plus de la peur, il y a aussi, avec le Danube, ce qui me fascine le plus sur la terre : la beauté d’un paysage tantôt séduisant, tantôt brutal, souvent surprenant, la richesse culturelle, la diversité des modes de vie qui s’influencent et s’enrichissent mutuellement et continuellement sans se nuire, un art plein de gaité et une jouissance passionnée de la vie, la magnanimité souvent confirmée des gens, leur force entêtée à déployer le particulier et le singulier face à l’uniformisation et leur obstination à conserver ce qui les distingue des autres…

   Le Danube a connu depuis la nuit des temps les pires despotes, mais il a également vu comment ceux-ci ont dû s’éclipser, s’enfuir, précipitamment avec leurs valets. Beaucoup de sang a coulé sur le Danube, pour la possession, le pouvoir, l’idéologie. Mais sur ce fleuve la tolérance est également toujours redevenue efficace, non pas comme une sorte d’utopie intellectuelle d’un esprit éclairé ou comme un programme politique de penseurs officiels bien intentionnés, mais comme un principe fondamental du quotidien proche de la vie, comme une forme de sagesse de cette vie pratiquée par des gens que l’on qualifie la plupart du temps d’ordinaires.

Le fait que le Danube n’ait pas attiré seulement des romantiques et des passionnés de la nature, des aventuriers, des amoureux, des commerçants et des pêcheurs, mais également des meurtriers à la recherche des rives du fleuve pour commettre leurs méfaits, constitue un phénomène inquiétant et mystérieux. Dans toutes les guerres qui se sont déroulées dans un pays des bords du Danube, des personnes de l’intérieur du pays ont été amenées sur ses rives pour la seule raison qu’une terrible fin les y attendait. C’est en janvier 1942, dans la capitale de la Vojvodine où de nombreuses nationalités cohabitaient depuis les temps anciens en parfaite harmonie, que de déroula la tristement célèbre razzia de Novi Sad.

La forteresse de Petrovaradin et le monument aux victimes du raid de 1942 réalisé en 1971 par le sculpteur Jovan Soldatović,  photo Pokrajac, droits réservés

   Les Juifs et des centaines de Serbes de la ville ont été conduits dans une longue colonne de misère jusqu’au fleuve gelé où ils ont été abattus par des unités de propriétaires hongrois et jetés ensuite dans le Danube à travers des ouvertures découpées à la scie. D’autres massacres comparables se sont déroulés à Baja et à Budapest où les bords du fleuve avaient été en permanence choisis comme théâtre des plus horribles actes de violence, aucunement spontanées, mais préparés de longue date, comme s’ils allaient pouvoir ainsi effacer les crimes de la mémoire.

Le monument « Chaussures au bord du Danube » (Cipők un Dunaparton) sur le quai  aux abord du palais du parlement hongrois (rive gauche) commémore le massacre en 1942 d’une partie de la population juive de Budapest par des commandos des Croix fléchées. Il a été réalisé en 2005 par le sculpteur Gyula Pauer et le réalisateur Can Togay, photo © Danube-culture, droits réservés

   La Vojvodine, la plaine fertile entre le Danube, la Tisza et la Sava, était un territoire d’expérimentation européenne exemplaire pour la cohabitation entre de nombreuses nationalités et religions, pour le plus grand bien d’une contrée et de ses habitants polyglotes. Les crimes horribles commis à l’encontre de la population juive et serbe ont anéanti de façon sanglante une expérience dont l’acte final a été sanctionné par l’expulsion de la population germanophone qui a pourtant vécu dans cette région pendant 200 ans et qui devait, de façon parfaitement injuste, payer pour ces crimes commis au nom de la Grande Allemagne. Pays autrefois florissant, grenier à blé de nombreux autres régions et réservoirs d’expériences culturelles divergentes, la Vojvodine a également connu un appauvrissement économique après la Seconde Guerre mondiale, tout d’abord en raison de la disparition de la population juive soumise à une féroce extermination, puis avec le départ des Schwaben (Souabes) du Danube chassés du pays ; elle est malgré tout restée plus « fortunée » que les autres régions de l’ancienne République fédérale socialiste de Yougoslavie car Tito avait garanti à la Vojvodine le statut privilégié de province autonome au sein de la République serbe, laquelle province devait préserver les restes de l’ancienne plurinationalité. Elle n’a vraiment été enfantée qu’une fois que son successeur supprima ce statut privilégié, découvert la Vojvodine comme le cœur d’un pays menacé par l’authentique «Serbitude» (Serbentum) et abusé d’elle comme espace de manœuvre pour les troupes du chauvinisme panserbe : ce qui a été commis avant comme allant de soi ne se laisse aujourd’hui plus mobilisé par aucune économie de commando, ni même par un appel nationaliste. Ce territoire qui offrait autrefois de multiples possibilités d’épanouissement aux Serbes, Hongrois, Juifs, Souabes, mais aussi à des populations numériquement non négligeables de Croates, Roumains, Ukrainiens, Slovaques, Bulgares et même de Roms (en fait jamais considérés comme égaux en droit), a finalement été déclaré zone ethniquement épurée. Mais ce pays se défend, n’accepte pas cette nouvelle idéologie qui lui est inadaptée – et celle-ci s’effondre. Les nouvelles se multiplient selon lesquelles la connaissance des vrais moyens de subsistance dans cette région augmente, et pour beaucoup de façon souterraine, mais qui quotidiennement résiste au processus de la mise au pas aussi brutale qu’éloignée de la réalité. Et, il en va comme de la Vojvodine constamment menacée de tomber dans la barbarie de la naïveté, et que quittent toujours des personnes qui portent en eux l’entière et indivisible richesse de cette région, il en va de la Vojvodine comme de la Slovaquie dont la capitale porte trois noms, Bratislava, Pressburg et Pozsony, et encore plus de nationalités, c’est partout le fleuve de l’Europe : Le Danube lui-même est une expérience qui concerne le monde entier – ce qui échoue ici peut échouer partout, ce qui est réussi permet d’espérer ailleurs.

Karl Markus Gauß
traduction de Yves Minsart, adaptation Éric Baude
Sources :
Inge Morath : Donau/Danube, Mit einem Essay von Karl-Markus Gauß, bilingue allemand/anglais, Edition Fotohof im Otto Müller Verlag, Salzburg/Wien, 1995

 

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