Regards littéraires sur Budapest à travers les siècles…

« Cette ville noble, dans un site favorable, couronnée de collines, se mirant dans les immenses plaines de Pest. Elle mérite justement le titre de capitale d’un vaste royaume. »
Federico Cornaro, 1686

« Si on me demandait ce que la Hongrie a d’exceptionnel, je répondrais : Budapest. C’est une ville intelligente. »
Györgi Konrad, 1988

Combien d’éloges et d’admiration pour la beauté et l’élégance de la capitale hongroise, surnommée  » La perle du Danube ». Célébration unanime ? Pas tout-à-fait ! Quelques voix voix discordantes se font entendre ici et là dont celle du jeune Le Corbusier qui découvre la capitale hongroise lors de son « Voyage d’Orient » en 1910-1911 et pour qui Budapest ressemble à « une lèpre sur un corps de déesse. »
Budapest, peut-être plus que toute autre grande ville danubienne, est liée à l’histoire de ses ponts. Et c’est de ses ponts, de ses balcons, de ses terrasses, de ses promenades et monts au dessus du fleuve que l’on découvre le mieux la cité.


« Le Danube coule majestueusement au bas d’un coteau assez élevé ; et c’est sans doute pour les meilleures raisons possibles que l’on a bâti la plus des villes, entre deux gorges adossées au fleuve qu’on n’aperçoit que du château. Le château de Buda est assez beau mais la ville est aussi laide que la vie y est chère… Il y a tout à gagner à descendre à l’est. »

Comte de Salaberry, 1791


« Buda n’a ni fortifications ni portes. On entre dans la capitale de la Hongrie comme dans un village. »

Robert Townson, 1798


« On construit en ce moment une multitude de nouveaux bâtiments d’un bel aspect et bien ordonnés, de telle sorte que Pest va devenir avec le temps un petit Berlin, tant ses places sont grandes et ses rues spacieuses. »

Comte Hoffmannsegg, 1800


« Quand on visite Pest, on est pénétré par l’uniforme impression qui résulte de la beauté des maisons, de l’harmonie des édifices. On voit une ville admirablement belle, qui paraît toute neuve, qui semble avoir été construite d’une seule pièce. »

Pierre Marge, 1910


« Pourquoi parlerais-je de Budapest puisque je ne l’ai pas comprise, puisque je ne l’ai pas aimée ? Elle me parut comme une lèpre sur un corps de déesse. Il faut monter sur la citadelle pour voir l’irréparable de cette ville manquée. Autour de soi, c’est un vibrant organisme de monts, palpitant. Un épanchement généreux de fluide nacreux monte lentement de la plaine. Le Danube encercle les monts, les condense en un puissant corps qui regarde en face l’étendue sans bornes. Mais sur cette plaine s’étend une lente fumée noire où disparaît le réseau des rues. Huit cent mille habitants se sont rués là en cinquante ans. Et le désordre, sous des formes pompeusement trompeuses, a rendu cette ville suspecte. D’aucuns admirent l’immensité des bâtiments publics. Je ne le puis, choqué d’emblée par l’étalage de styles divers et opposés. Ils bordent le fleuve mais ils ne s’entendent pas pour lui faire un cortège harmonieux. Sur la hauteur, un palais monstrueux s’accote à une église ancienne restaurée récemment.
Cependant, sur ce même mont, plus près de la citadelle, des masures anciennes sont comme une floraison parmi les acacias. Demeures simples, elles s’unissent par des murs d’où jaillissent les arbres. Elles naissent naturellement sur ce terrain mouvementé. Nous sommes restés des heures sur ce mont paisible à guetter s’allumer sur Taban envahi par la nuit les petites lumières des veillées. Le calme était grand. Tout à coup s’éleva une lente et ineffablement triste mélopée. C’était un saxophone ou un cor anglais ; j’écoutais avec plus d’émotion qu’on entend le berger flûter son vieux chant quand Tristan se meurt. Étrange consonance grandiose dans la nature assoupie. »

Le Corbusier, « Le Danube », Voyage d’Orient, 1910-1911″


Une grande masse d’eau mouvante entre deux villes, l’une toute plate, couchée au bord du fleuve, l’autre debout, escaladant de ses toits, de ses clochers, de ses jardins, les collines de Buda. »

André Dubosq, 1913


Le pont aux Chaines, photo droits réservés

Le pont aux Chaines (photo droits réservés)


Budapest et le Danube…
« De ma fenêtre, je voyais le Danube, à midi, en feu comme un fleuve de naphte, traverser des grands ponts majestueux aux noms augustes ; j’étais réveillé le matin par les sirènes des blancs bateaux, pavoisés et pleins à sombrer d’une foule avide de bains, de soleil et de courses dans les bois. Plus vertes que les feuilles, les grosses coupoles ventrues, bulbeuses, des églises, émergeaient de l’horizon. Ce Danube est un fleuve grand comme le Mississipi ou le Potomak ; ce n’est pas un de ces petits fleuves européens comme la Tamise ou la Seine, des rivières à peine, sur le dos desquelles tout le monde grimpe avec irrévérence, comme sur le dos d’un animal domestique : le Danube porte avec dignité et sans déchoir ses touristes, comme une mer. J’étais arrivé à Budapest en cette courte saison qui est entre l’hiver et l’été, si courte qu’on peut à peine la nommer le printemps., En effet, aussitôt la glace cassée, aussitôt abattus les vents de Galicie, la chaleur arrive, saharienne, chaleur de la pleine hongroise qui roussit tout, sauf quelques bouquets d’acacias émergeant de l’immense plaine à blé. Budapest, au fonds d’une cuvette boisée, bien qu’arrosée et abritée, n’échappe pas à cet embrasement général. En quelques jours, l’on quitte le voisinage des poêles de porcelaine pour aller s’étendre sur les plages artificielles de l’île Sainte-Marguerite, respirer sur les hauteurs du golf, d’où l’on voit le fleuve se perdre dans la platitude infinie de ces terres noires, que dominent les silos, ces élévateurs de grains, qui ne finiront qu’aux rivages de la mer Noire. En quelques heures, le Kovacz, le New York, l’Ungaria, tous les restaurants de Pest, et même Gerbaud, la plus célèbres des pâtisseries de l’Europe centrale, – sont désertés, et c’est vers le Pesth d’été, vers le Spolarich, vers le Sanatorium, vers le Restaurant champêtre, à volets verts, de la tour Elisabeth qu’il faut aller. Autour du cymbalum comme autour d’un cercueil, des musiciens debout et affligés semblent veiller le cadavre d’un temps qui s’est enfui, et on se rappelle que le Danube compte plus de suicidés qu’un autre fleuve…, Seules, les porteuses de pain, à robe courte, si alertes avec leur petit bonnet blanc, égayent ces lieux de plaisirs. Elles vendent leurs petits pains avec des airs complices, comme une friandise défendue. Avec l’été, une génération hongroise nouvelle sportive, athlétique, rasée à l’américaine, qui n’a pas connu la guerre si lointaine déjà, envahit les plages, plonge dans les eaux sulfureuses, dans les vagues artificielles, ou dans le Danube du haut des tremplins et s’entraine pour les championnats de water-polo. La Hongrie est mutilée mais ses fils et ses filles poussent, de toutes leurs forces. »

Paul Morand, « CARNET D’EUROPE CENTRALE, BUDAPEST », in ENTRE RHIN ET DANUBE, Éditions Nicolas Chaudun, Paris, 2011


Pont François-Joseph

Pont François-Joseph, aujourd’hui pont de la Liberté (photo droits réservés)


« C’était un bel octobre ensoleillé ; les effluves d’automne qui montaient de l’eau attiédie purifiaient l’air enfumé de la ville et, parfois, les rousses collines de la rive de Buda saluaient la rive de Pest de leur odeur de feuilles mortes. Lorsque s’allumaient les réverbères, les eaux du Danube se mettaient à bercer leurs reflets couleur de lune, et le souffle de la brise les effilochait en minces lueurs dorées qui, chevauchant des vagues à peine perceptibles, allaient se perdre entre les deux rives. »

« Il faisait chaud. Une petite brise se levait de temps à autre, entrainant l’odeur de l’eau jusque dans le logis, depuis le Danube qui scintillait sous la fenêtre. Entrait encore la chaude odeur de poix des trottoirs fondant au soleil et les vapeurs d’essence des voitures roulant au dehors. Du linge frais lavé séchait sur une corde tendue dans la pièce donnant gaiement la réplique à l’odeur de l’eau et du soleil envoyé par le fleuve. »

DÉRY, Tibor (1894-1977)Niki, L’histoire d’un chien, traduit du hongrois par Ladislas Gara [Imre Lazslo], Les éditions Circé, Belval, 2011


Gravure de Bartlett


« C’est au milieu du pont Margit que l’on découvre Budapest dans toute sa splendeur : à l’est le parlement et l’animation de Pest, puis au sud, l’enfilade des ponts et, à l’ouest, les hauteurs du Buda: le mont Gellért et sa citadelle, la colline du château et l’église Saint-Mathias, et les treize autres éminences de la ville. Ce panorama résume l’histoire de la cité : un site exceptionnel, animé par un acteur non moins majestueux, le Danube. Avant la construction des ponts, il était impossible de le traverser pendant une bonne partie de l’hiver en raison des blocs de glace qu’il charriait ; de nos jours encore, il est fréquent qu’il gèle en surface. Contrairement à la légende, il n’est jamais bleu, mais se pare de mille couleurs suivant les saisons : gris-vert durant l’été et jusqu’à l’automne, il passe l’hiver en gris-blanc et s’habille de jaune au printemps. »
Catherine Horel, Histoire de Budapest, Éditions Fayard, Paris, 1999


« Budapest est la plus belle ville du Danube ; savante auto-mise en scène, comme Vienne, mais avec un contenu plus substantiel et une vitalité qui fait défaut à sa rivale autrichienne.
Claudio Magris, Danube, « Une glace à Budapest. » in Danube, Budapest «Budapest est la plus belle ville du Danube ; savante auto-mise en scène, comme Vienne, mais avec un contenu plus substantiel et une vitalité qui fait défaut à sa rivale autrichienne.
Claudio Magris, « Une glace à Budapest », in Danube, collection « L’arpenteur », Éditions Gallimard, Paris, 1988


La crue de 1838 ou le Danube en colère
« Cette année-là, après un hiver inhabituellement froid et enneigé, le Danube gèle sur les rives de Pest dès le 6 janvier ; à la fin de février, à la faveur d’une première vague de dégel, les bas quartiers de Buda dont inondés. Le 13 mars, malgré les barrages dressés sur les berges, les flots envahissent la cité de Pest jusqu’à la place des Franciscains. A dix heures du soir, les cloches des églises de Pest sonnent l’alarme. «Les faubourgs Joseph et François et les quais du Danube étaient déjà complètement inondés ; à tout moment, des maisons s’écroulaient, ensevelissant dans leurs ruines bêtes et gens, qui n’avaient pu trouver de barques de secours.» Puis les eaux boueuses envahissent le quartier de Lipótváros où les barrages de fortune cèdent les uns après les autres. Le centre de Pest est recouvert par deux mètres d’eau. Il faut attendre le 18 mars pour que l’eau se retire. Sur les 4 254 maisons que compte Pest, plus des deux tiers sont détruites par la crue. »
Catherine Horel, Histoires de Budapest, Éditions Fayard, Paris, 1999


Rudolf von Alt, Pest, 1853

Rudolf von Alt, Pest, 1853


L’île Marguerite…

 Sur l’île

« Sur l’île Marguerite, au lieu d’un bock de bière,
Je savourais, me promenant,
Un simple yaourt. Combien m’es-tu chère,
Avec ton doux feuillage au tendre bercement,
Mon île Marguerite, et tes prix raisonnables
Qui font que les soucis
Deviennent supportables !

Tel le chat dans la chaleur guettant les souris,
Moi je guettais sur l’île Marguerite
Les moindres tremblements
De la feuille la plus petite
Les moindres mouvements
Des plus infimes pousses.

Le goût de l’air depuis longtemps
Était celui d’une vieille bière sans mousse.
Pour me rafraîchir je sortis.
Sous les « Hoch » et les « Heil ! » qu’aussitôt j’entendis,
Lâchés chacun d’une rauque secousse,
J’aperçus soudain le visage cubique,
D’un beau rouge de brique,
De maint Wotan cagneux ! Et des choeurs d’artisans
Du Mecklembourg, âprement insolents,
Hurlaient, c’était immonde,
Hurlaient tous aussi fort
Que si les gaillards eussent été seuls au monde :
Leur grand rêves d’empire prenaient corps,
Ils entendaient le vivre !
Ils s’en louaient !
Vêtus de smoking bruns, les musiciens jouaient.
Mais pourquoi ? Pour quelle nation assez ivre ?

Qu’elle réponde donc, la haute autorité,
Qui se fiche bien de notre tranquillité !
Surpris, oh, je l’ai bien été !
Mais pourquoi diable, aussi, ai-je pensé bien vite,
Pourquoi m’en aller fourrer sur l’île Marguerite ! »

Attila Jozsef (1905-1937), Aimez-moi, L’Oeuvre poétique, Phébus, Paris, 2005, édition réalisée sous la direction de Goerges Kassai et Jean-Pierre Sicre


 

 

Retour en haut de page
leo. consectetur Donec felis porta. nec Aenean leo libero sit amet,