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On recense encore aujourd’hui plus de 900 îles sur le Danube dont 147 seraient encore restées à l’état sauvage. Le périmètre danubien de Budapest et de ses environs, malgré les importants travaux d’aménagements et les modifications que cette partie du cours du fleuve a connu, en recèle plusieurs, les plus connues étant sans doute l’île Marguerite, l’île Óbudai, l’île Csepel et l’île de Szentendre. Lupasziget (l’île Luppa), est une île aux dimensions modestes, environ 800 m de long et de 200 m de large maximum, située à l’ouest de l’île de Szentendre. Elle appartient au périmètre administratif du comitat de Budakalász mais semble en fait surtout n’appartenir qu’à elle-même.
L’île Luppa (Luppa sziget) ou Lupa, à l’origine en grande partie boisée et inhabitée, apparaît pour la première fois en 1836 sur la carte de József Berger (1780 ?-1850) en 1836, sous le nom d’Insel Mereszgyán. Elle portera aussi les noms de Morosgyán, Mészáros et Pettkó Island. L’appelation d’île Luppa provient de la riche famille bourgeoise serbe de Pomaz, les Luppas qui fut propriétaire de l’île et dont le fils le plus connu, Péter (1838-1904), ingénieur, voyageur et propriétaire terrien, deviendra député.
Après les travaux de régularisation du fleuve, la physionomie du paysage fluvial se modifie. L’île est vendue par des descendants de la famille Luppa au début des années 1930 à la société Helvetia Construction and Real Estate Ltd. qui la divise en 160 parcelles et la présente dans la presse budapestoise comme une destination de vacances idéale, proche de la ville mais loin de son agitation et parfaitement adaptée à l’homme moderne et tente de convaincre les gens méfiants que les inondations ne constituent en rien une menace pour les futurs propriétaires…
Des familles bourgeoises de l’intelligentsia industrielle, financière, scientifique et culturelle de la capitale hongroise vont y faire construire des maisons de villégiature, dessinées parfois dans le style du Bauhaus par l’architecte Lajos Kozma (1884-1948), l’un des grands représentants de l’Art nouveau en Hongrie dans les années vingt puis du Postmodernisme, comme celle qui se trouve au numéro huit de l’allée centrale de l’île.

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Alfréd Forbát (1897-1972) et József Körner (1907-1971) y conçoivent également les plans d’autres constructions. L’île est assainie, un château d’eau et un embarcadère y sont construits, l’électricité est installée, un pont de bateaux provisoire facilitant tous ces travaux et l’allée de platane aujourd’hui renommée est plantée au milieu de l’île sur toute sa longueur.

La magnifique allée de platanes au centre de l’île dont les troncs conservent ici à leur base la marque de la dernière inondation (septembre 2024), photo Danube-culture, © droits réservés
L’association des thermes de Budakalász-Lupasieti prend en charge la gestion de l’île mais la population du village voisin de Budakalász sur le territoire duquel l’île se trouve, voit d’un très mauvais oeil cette « colonisation » de Lupa sziget par des citadins et considère leur présence pendant le weekend comme un monde très éloigné du sien. Les élus locaux négligent en conséquence l’aménagement de l’île et ne fournissent aucun moyens pour développer ses infrastructures. Par ailleurs aucune attention à ce qui se passe sur Luppa n’est pris en considération par la presse de l’époque, à l’exception de quelques rares et brèves informations sur le début de la saison balnéaire. L’île compte 33 maisons en 1941 pour lesquelles les propriétaires se sont réunis en association préférant gérer eux-mêmes l’île.
Un certain nombre de parcelles changent de propriétaires après la deuxième guerre mondiale et, avec l’arrivée des communistes au pouvoir, les maisons sont confisquées afin d’accueillir une nouvelle population en grand nombre issue des entreprises de l’Etat et qui, peu habituée aux conditions de vie sur l’île et trop nombreuse, dégrade rapidement les infrastructures. Après l’échec de cette nouvelle colonisation de Lupa, les propriétés seront restituées en grande partie.
On peut accéder sur Luppa par un petit bac pour piétons qui part de l’embarcadère d’en face à Budakalász mais ceux qui y habitent au long de l’année ou pour les vacances, possèdent évidemment leur propre bateau.
L’île et ses habitants ont connu et connait bien des moments difficiles en raison de nombreuses inondations dont celle de 1945 a peut-être été la plus dévastatrice de toutes, le niveau du Danube étant monté si haut qu’il détruit les maisons pourtant surélevées de la rive orientale, repousse la rive occidentale au-delà de son emplacement.

Une brève histoire des inondations de l’île avec leurs hauteurs. Au sommet de l’échelle celle de 1838…, photo Danube-culture, © droits réservés
Les îliens, philosophes, très attachés malgré tout à leur petite île et qui ont appris à vivre avec le danger des crues et les complications, les efforts de nettoyage qu’elles engendrent, refusent de la quitter tout en prenant soin de surélever leurs maisons. La dernière inondation que l’île a connue, date du mois de septembre 2024 et n’a rien changé à leur détermination et leurs habitudes.
Luppa, inaccessible aux voitures, est aussi habitée par quelques personnalités du monde culturelle et des médias de Budapest qui y trouve un havre de paix et de fraîcheur pendant l’été incomparable.
Pour en savoir plus sur l’île Luppa : dunaiszigetek.blogspot.com
Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, mis à jour février 2024