L’ultime voyage danubien du dernier empereur d’Autriche

De Baja sur le Danube (Hongrie) à l’île portugaise de Madère ou l’ultime voyage, à l’automne 1921, du dernier empereur d’Autriche et roi de Hongrie, Charles Ier (Charles IV de Hongrie, 1887-1922).

Le mariage du futur dernier empereur d’Autriche, Charles de Habsbourg avec la princesse Zita de Bourbon-Parme (1911)

 » La lumière ocre de ce midi sur le fond mordoré des eaux du fleuve offre — comme la vaste et aristocratique Beke Teravec ses édifices jaunes — un cadre digne de l’épilogue ou plutôt du post-scriptum de l’histoire des Habsbourg, qui s’est déroulé sur ses rives du Danube. Charles, avait tenté, en 1921, de remettre sur sa tête la couronne de saint Étienne ; la tentative ayant échoué, non sans provoquer une petite émeute mais sans aller jusqu’à interrompre une fameuse partie de football en train de se dérouler à Budapest, une canonnière anglaise le transporta, en compagnie de l’impératrice Zita, de Baja à l’île de Madère, le lieu de son exil. C’est sur ces rives que le nonce apostolique lui accorda sa bénédiction. C’est ainsi que le dernier des Habsbourg descendit le Danube, le fleuve de sa couronne, à la rencontre de la mer Noire, de la Méditerranée, des colonnes d’Hercule, de l’exil.  »
Claudio Magris

1 aujourd’hui place de la Sainte-Trinité (Szent Háromság tér), grande place centrale de Baja avec son hôtel de ville baroque édifié par Antal Grassalkovic (1694-1771). 

La place de la Sainte-Trinité de Baja en 1938 (FOTO:FORTEPAN / Kölcsey Ferenc Dunakeszi Városi Könyvtár / Petanovics fényképek)

C’est dans la nuit du 11 au 12 novembre 1918 que le dernier empereur d’Autriche-Hongrie, Charles Ier de Habsbourg, petit-neveu et successeur de François-Joseph Ier d’Autriche-Hongrie (1830-1916) doit abandonner avec sa famille la résidence viennoise de Schönbrunn pour se réfugier au château d’Eckartsau qui avait été la propriété de François-Ferdinand de Habsbourg (1863-1914), située en aval de Vienne, sur la rive gauche du Danube tout proche, dans le Marchfeld.

Le château d’Eckartsau, ancienne résidence de chasse de l’archiduc François-Ferdinand de Habsbourg

Ils n’y demeurent que pour un bref séjour avant d’êtres contraints par les Alliés à l’exil. Leur départ pour la Suisse a lieu le 23 mars 1919, depuis la petite gare voisine de Kopfstetten.

La petite gare de Kopfstetten-Eckartsau (photo Gemeinde Eckartsau)

C’est le train de la cour (Hofzug) qui emmène l’empereur, sa famille et une suite restreinte vers leur exil helvétique. Ils sont accompagnés par un détachement de soldats britannique placés sous le commandement du lieutenant colonel Edward Lisle Strutt (1874-1948). Charles Ier n’aura de cesse de tenter de revenir en Autriche-Hongrie. La première tentative de retour et de restauration a lieu au printemps 1921. Elle échoue malgré un accueil chaleureux de la population hongroise tout comme échouera la deuxième de l’automne 1921. Lors de celle-ci, l’empereur est parti avec son épouse qui a insisté pour l’accompagner.

Après leur départ incognito en voiture d’Herstentein où ils ont laissés leurs enfants puis en avion de l’aéroport de Dübendorf près de Zürich, leur retour rocambolesque en Hongrie et la deuxième tentative échouée de restauration, l’empereur Charles Ier, est assigné à résidence avec sa femme Zita de Bourbon-Parme (1892-1989) à l’abbaye bénédictine de Tihany au-dessus du lac Balaton, surnommé  « la mer hongroise ». « Les moines nous réservèrent un accueil très amical » raconte l’impératrice dans ses mémoires.  C’est ici que commence, le 31 octobre 1921, l’ultime voyage vers l’exil du dernier empereur d’Autriche-Hongrie, voyage qui l’emmène avec sa femme et sa fidèle petite escorte tout d’abord en train vers Baja sur la rive gauche du Danube en Hongrie méridionale. À Baja, ville natale du grand héros de la guerre d’indépendance de 1849-1849, Itsván Türr (1825-1909) et contraint lui aussi à l’exil, l’attend une canonnière britannique le Glow worm (le Vers luisant !) dont le commandant l’oblige à prêter serment de ne pas tenter de s’évader.

Charles Ier de Habsbourg-Lorraine (1887-1922), dernier empereur d’Autriche et roi de Hongrie.

Le Glow worm appareille avec ses passagers prestigieux et longe les terres méridionales hongroises chargées d’histoire, passe devant la petite ville de Mohács et du lieu de la terrible défaite hongroise en 1526 face aux armées ottomanes de Soliman le Magnifique puis d’une victoire en forme de revanche en 1687, de Belgrade et doivent mettre fin à leur croisière forcée à Moldova (aujourd’hui Moldova Vecche), sur la rive roumaine à cause d’un régime de basses-eaux du Danube. De là, le trajet va se poursuivre en voiture vers la gare d’Orşova où un train emmène le couple impérial et sa petite suite jusqu’à Galatz. Le convoi ferroviaire avance lentement vers l’est, traverse Craoiva, Bucarest, Ploieşti, Brăila et arrive enfin à Galatz en Moldavie (roumaine), port maritime du bas-Danube et siège de la Commission Européenne du Danube. Pathétiques retrouvailles de l’empereur avec le fleuve symbole de l’Empire austro-hongrois et sur les rives duquel il est né, dans le château familial de Persenbeug, en Basse-Autriche aux portes du Nibelungengau, le 17 août 1887.

La petite canonnière anglaise Glow worm devant Baja (photo droits réservés)

À Galatz les attend un ancien yacht de luxe, le Princesse Maria. À son bord, ils ont la surprise de se voir proposer un repas à la manière du château de Schönbrunn. Le cuisinier qui officie sur le bateau a travaillé avant la guerre, dans les cuisines impériales  à Vienne.

Le croiseur britannique Cardiff qui emmène en exil Charles Ier et sa femme Zita de Bourbon-Parme sur l’île portugaise de Madère (photo droits réservés)

Le yacht rejoint un navire militaire britannique, le croiseur Cardiff sur lequel l’empereur embarque avec sa femme et le fidèle comte Hunyady et son épouse qui les accompagnent. Il doit à nouveau donner, comme il l’a déjà fait avec le commandant de la canonnière, sa parole au commandant du croiseur de ne pas tenter de s’évader. Mais comment pourrait-il tenter désormais de s’échapper ? Le bateau quittera bientôt les eaux du grand fleuve pour les flots de la mer Noire. Il passera le détroit du Bosphore, au large de Constantinople, puis ceux des Dardanelles et de Gibraltar et rejoindra le 19 novembre Funchal et l’île portugaise de Madère où la Conférence des ambassadeurs qui se tenait à Paris avait décidé que l’empereur déchu serait exilé. Le couple s’installe à la villa Victoria. Charles Ier mourra d’une pneumonie sur cette île très peu de temps après, à 37 ans, le 1er avril 1922.

L’église Nossa Senora do Monte à Funchal (Madère) où repose l’empereur Charles Ier

Dans ses mémoires l’impératrice Zita de Habsbourg raconte à sa manière cette étrange et pathétique dernier voyage d’exil.

« Nous quittâmes Tihany tard dans la soirée et on nous conduisit au Danube, jusqu’au bateau où nos propres soldats formèrent une haie ; puis, on nous confia aux militaires anglais….
Le commandant britannique du bateau  nous traita le mieux du monde, mais nous étions très l’étroit et le manque d’intimité, des jours durant, nous causa quelques difficultés.
Nous éprouvâmes un grand réconfort à l’idée du Danube qui nous portait et de notre vieille patrie qui nous saluait au passage. Nous vîmes défiler les nombreuses localités qui nous avaient reçus si chaleureusement il y avait à peine trois ans (…). Et puis, à notre grande surprise, un doyen vint nous avertir que les pilotes du Danube avaient refusé de guider notre bateau à travers les rapides du fleuve. Les Hongrois, comme les Croates, avaient déclaré qu’ils ne voulaient pas piloter un bâtiment qui servait à expulser leur Roi. Ils avaient, en outre, procédé à toute une série d’actes de sabotage pour l’empêcher d’aller plus loin. La fidélité de ces hommes nous émut beaucoup.
Je me souviens aussi des paroles d’un officier serbe : « Imaginez-vous ce que cela veut dire pour moi ! Certes, je suis Serbe, mais j’ai servi sous le roi Charles. Cela me fend le coeur de devoir, à présent, en tant qu’officier de l’armée serbe, expulser celui qui fut mon Roi. »
Lorsqu’une fois encore, le bateau ne put poursuivre sa course les gens dirent : « C’est évident, le Danube refuse de transporter le Roi hors du pays ! ». C’est ainsi que nous attendîmes deux ou trois jours devant la porte de l’écluse qui nous interdisait le passage : le temps de chercher une solution.
Pour finir, les Anglais décidèrent, d’un commun accord avec les Français qui nous accompagnaient, de nous transporter à terre en canot, puis en voiture jusqu’à la gare la plus proche. Pendant le trajet, nous fîmes un arrêt pour permettre à un anglais de faire des démarches. C’est alors que les dockers regardèrent à l’intérieur de la voiture et dirent en hongrois : « Ne désespérez pas Sire, ça va changer ! » Eux aussi étaient serbes, des sujets hongrois d’autrefois.
À Orşova, on nous installa dans un train. Une nouvelle fois, nous fûmes émus de voir accourir la population : elle vint rendre hommage au Roi et l’assurer de sa fidélité. Cela se passait justement dans une région qui avait été marquée par le nationalisme roumain.
D’Orşova, nous gagnâmes Galatz. Nous y embarquâmes sur le Princesse Marie, un vieux bâtiment autrichien que les Roumains avaient pris et baptisés autrement. Cela nous toucha particulièrement qu’on nous servît à bord un déjeuner composé de spécialités viennoises. Nous voulûmes savoir comment cela était possible. Il s’avéra que le cuisinier était viennois et avait travaillé à la cour, autrefois (…).
Finalement, nous atteignîmes l’endroit où nous devions prendre le train. De nouveau, la population accourut de toute part et les autorités roumaines durent répandre une fausse information sur le lieu de notre départ. Elles devaient empêcher les gens de bloquer voiture et train. C’est ainsi que, par une voie secondaire, mais en train spécial, nous gagnâmes l’embouchure du Danube.
Nous passâmes encore une nuit à terre avant de monter sur le navire où le commandant nous attendait. Le comte et la comtesse Hunyady eurent juste le temps de nous  rejoindre ; déjà nous voguions vers la mer Noire.
À Sulina, nous embarquâmes sur un autre bâtiment où commandant, officiers et équipage nous accueillirent très amicalement. Cette fois, c’était le croiseur anglais « Cardiff  » . À son bord, nous traversâmes la mer Noire pour gagner Constantinople. Il est vrai que cette ville n’avait plus le même aspect que trois ans auparavant… Le sultan avait été renversé, les bâtiments étaient à l’abandon et les belles roses de mai fanées. Quelle différence avec ces jours où nous étions à Corne d’Or et espérions encore parvenir à l’équilibre et à la paix ! Nous parlions encore de la place de l’Autriche dans  la nouvelle Europe à venir, de son rôle au Proche-Orient… » 

Eric Baude, novembre 2017

1 Bien qu’il eut été couronné roi de Hongrie à Budapest le 1er décembre 1916, Charles Ier ne sera jamais, durant ses deux années de règne (1916-1918), couronné à Vienne comme empereur d’Autriche ni à Prague comme roi de Bohême.
Feigl, Erich, Zita de Habsbourg, Mémoires d’un empire disparu, préface de François Fetjö, Éditions CRITERION, Paris, 1991, pp. 334-336

Sources :
http://blogpatrickgermain.blogspot.com
Magris, Claudio, « Épilogue à Baja », in Danube, collection « L’Arpenteur », Éditions Gallimard, Paris, 1988
Feigl, Erich, Zita de Habsbourg, Mémoires d’un empire disparu, préface de François Fetjö, Éditions CRITERION, Paris, 1991, pp. 334-336

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