Ruse (Bulgarie), au bout de deux mondes : entre la Mitteleuropa et les Balkans

Ruse ou Rousse (km 495) sur la rive droite du fleuve est aujourd’hui la quatrième ville de Bulgarie (env. 150 000 habitants) et surtout le plus grand port fluvial de ce pays. La ville abrite un patrimoine culturel attachant et aux reflets nostalgiques d’une « Belle Époque » disparue.

Office de tourisme : www.tic.rousse.bg
Musée d’Histoire Régionale de Ruse : www.museumruse.com
Musée de la Vie Urbaine (Maison Kaliopa)
Maison-musée Zahari Stojanov

Festival International de Musique Canetti : www.canettifestival.com (en juillet habituellement)
Carnaval de Ruse (à la fin du mois de juin)

Hébergement :
Hotel Splendid : www.splendid.rousse.bg
Architecture pesante de l’époque communiste mais chambres confortables.

Hotel Anna palace : www.annapalace.com
Tout proche du Danube, avec terrasse, un hôtel restaurant de classe aménagé dans un bâtiment de la « Belle Époque » de Ruse.

Nombreux bars et restaurants en centre-ville.

 

« L’Europe, c’était le reste du monde. Quand quelqu’un remontait le Danube vers Vienne, on disait : il va en Europe ; l’Europe commençait là ou finissait l’empire ottoman. »
Elias Canetti

Des recherches archéologiques ont permis d’établir que des hommes s’étaient établis sur ces lieux dès l’époque néolithique. Des populations thraces, d’origine indo-européenne, s’y établissent ensuite. Les Romains leur succèdent.

À l’époque où l’empire de Rome s’étendait jusqu’aux rives du Danube (provinces de Thrace et de Mésie), la cité portait de le nom de Sextanta Prista (soixante navires) en raison, semble-t-il de la présence de nombreux bateaux, les « pristes » de la flotte militaire romaine danubienne chargée de protéger les frontières et le Limes. Les premières tribus slaves s’installent dans la région au Vème siècle.

Les Turcs envahissent le second empire bulgare au XIVème siècle, conquièrent Ruse en 1388 et en font à leur tour un port pour leur armada militaire et la rebaptisent du nom de Routschouk (Petite ruse en langue turque). La ville restera sous domination ottomane pendant près de cinq siècles. De 1864 à 1877 Ruse est le chef-lieu du vilayet du Danube, région prospère de l’empire ottoman. Midhat Pacha (1822?-1884), homme politique et grand réformateur turc,  gouverneur de la province bulgare de l’Empire ottoman (1862-1867), est un homme aux idées nouvelles et tourné vers l’Europe. Il métamorphose la ville en une une cité moderne avec la construction d’écoles, de bibliothèques, d’hôpitaux, de parcs. Des consulats européens s’ouvrent, des architectes viennois sont sollicités pour y construire des hôtels qui y  accueillent et distraient des négociants qui commercent avec toute l’Europe. On y  inaugure en 1866, la première ligne de chemin de fer de l’empire ottoman, reliant Ruse à Varna.

Midhat Pasha (1822-1884)

Midhat Pacha (1822 ?-1884), le rénovateur de Ruse

Si les Turcs sont chassés de Ruse par les Russes en 1878, l’indépendance bulgare ne tarit toutefois pas les activités économiques et culturelles de la ville qui continueront à s’épanouir malgré les guerres balkaniques jusqu’à l’arrivée du régime communiste (1946). Le rideau tombe alors brutalement sur les années de gloire de la « Petite Vienne » bulgare.

L’atmosphère  séduisante et contrastée de la ville, son patrimoine architectural (Le Théâtre National, la place de la Liberté, la place Alexandre de Battenberg, la cathédrale catholique Saint-Paul en style néo-gothique (1892), le Musée d’Histoire Régionale et son trésor thrace de Borino,  le lycée et la bibliothèque, l’église de la Sainte-Trinité (1632), la charmante rue piétonne Alexandrovska, la gare (première édifice de ce genre en Bulgarie construit en 1866) et son Musée des Transports, le Musée de la Vie Urbaine, le Musée Zahari Stojanov, le Monument de la Liberté (1909),  la demeure de la famille Canetti construite en 1898 et les autres villas néo-baroques, la promenade sur le Danube) reflètent un savant mélange cosmopolite d’ambiance, de cultures et d’influences à la fois bulgares, autrichiennes et roumaines.

En partie restaurée avec un centre ville rénové, Ruse se révèle une très agréable et attachante étape sur les rives danubiennes bulgares.

À quelques kilomètres de Ruse, le « vieux » pont ferroviaire et routier de l’amitié (Km 489), construit en 1954, rénové en 2003 et premier des deux ouvrages sur le Danube entre la Bulgarie et la Roumanie, permet de rejoindre la ville roumaine industrielle de Giurgiu avec laquelle Ruse est jumelée. Les effluves polluées des industries chimiques de la ville soeur roumaine ont longtemps été poussées par les vents par dessus le fleuve vers la rive bulgare.

De Ruse, on peut aisément rejoindre le Parc National de Rusenski Lom et grimper jusqu’au monastère de Basarbovo et de poursuivre éventuellement jusqu’à la grotte d’Orlov.

Elias Canetti  (1905-1994)
L’écrivain Elias Canetti, prix Nobel de Littérature (1981), est né à Ruse et y passera les six premières années de sa vie. Sa famille appartient à la communauté séfarade émigrée d’Espagne. Un parcours dans Ruse lui y est consacré. Canetti décrit dans Histoire de jeunesse l’atmosphère de cette ville merveilleuse où l’on «… l’on pouvait entendre parler sept ou huit langues dans la journée. Hormis les Bulgares (…), il y avait beaucoup de Turcs (…) et, juste à côté, le quartier des séfarades espagnols, le nôtre. On rencontrait des Grecs, des Albanais, des Arméniens, des Tziganes. Les Roumains venaient de l’autre côté du Danube (…). Il y avait aussi des Russes, peu nombreux il est vrai».
À la lumière de son œuvre, on comprend que cette multitude de cultures est symbolique d’un état d’esprit européen avant la lettre chez Canetti et a en fait présagé de son futur cursus culturel à travers l’Europe.
Lors de l’indépendance de la Bulgarie, en 1908, celui-ci choisira de garder sa nationalité turc d’origine.

Elias_Canettis_demeure de Rousse

Maison de la famille Canetti à Ruse

Ruse a fasciné bien des artistes jusqu’à Jules Verne qui y domicile Serge Ladko, le héros de son livre Le Pilote du Danube.

« C’était la troisième fois que je passais à Rusé et je ressentais toujours la même attirance, faite d’une nostalgie difficile à à cerner : semblable, peut-être, en plus mélancolique à celle qui m’avait fait aimer Bitola.
Il est vrai que Rusé n’est plus vraiment balkanique et plus tout à fait Mitteleuropa ou plutôt mêle les deux avec lassitude. Chacun peut donc s’y promener au gré de ses fantasmes. Quelque chose rôde toujours, dans l’air pollué, des vingt mosquées relevées par un voyageurs au XVIIIe siècle, des basiliques et des synagogues, quelque chose qui monte du brouillard du fleuve et apporte avec le cri des mouettes, des bribes de parlers disparus. Quelque chose qu’il est vain de chercher et qui reste pourtant indéfinissablement présent. De tant de villes traversées j’ai pu ou j’aurais pu évoquer, au risque de me répéter, la vie paisible des populations mêlées d’autrefois : pourquoi, alors, particulièrement à Rusé ? Les quelques lignes de Canetti ne suffisent pas à justifier cet attachement. Il y a cette impression ténue de désastre irrémédiable flottant dans l’atmosphère floconneuse, qui charrie encore des petites parcelles de temps décomposé….

La place centrale sur la dalle piétonnière offre, autour d’un square central avec fontaines et arbres, un vrai catalogue de l’architecture du siècle dans toute la splendeur de ces médiocrités successives. L’opéra rococo des années dix, les bâtiments genre Caisse d’Épargne des années vingt, l’art stalinien massif et néoclassique de l’immédiate après-guerre, le mode fonctionnel limité à des plaques de ciment sur des structures de métal terne, et le coup de massue de l’ère jivkovienne, décidément très spécifique, qui n’est pas sans évoquer un Chemetov (celui du ministère parisien des Finances, sur la Seine) en plus rustique, avec ses grosses masses de béton très blanc, ses encadrements de fenêtres noirs et une tendance systématique à l’encorbellement : un gros parallélépipède posé sur un cube moins gros et l’écrasant — peut-être pour rappeler les encorbellements des maisons traditionnelles, des demeures-froteresses bulgare-ottomanes ? L’ensemble crée, comme ailleurs, un espace aseptisé, disjoint du tissu urbain dont les tronçons mutilés s’arrêtent à la périphérie… »
François Maspero, Klavdij Sluban, Balkans-Transit, « Le pont de l’amitié »

« Ruse, la « petite Bucarest » était jusqu’à l’entre-deux-guerres la ville la plus riche de Bulgarie ; on y avait fondé la première banque ; Midhat Pacha, son gouverneur turc, l’avait rénovée et modernisée, en y construisant des hôtels et une voie ferrée, et en élargissant les avenues et les rues selon le modèle parisien du baron Haussmann. Les deux soeurs Élias, des Italiennes (leur père était fondé de pouvoir de la fabrique de chapeaux Lazar et Cie) nées à Ruse vers la fin des années 10, se souviennent de la neige, l’hiver, aussi haute que les maisons, et des baignades l’été dans le Danube, de la pâtisserie turque Teteven et de l’école française tenue par M. et Mme Astruc, des paysans qui apportaient  le matin de pleins sacs de yaourt et des poissons du fleuve, du studio Photographie Parisienne de Carl Curtius, où on se rendait pour les photos scolaires, et de la tendance à dissimuler ses richesses.
Á la fin du XIXème siècle, en revanche, la ville usait de moins de précautions : des consuls des pays d’Europe les plus divers et des négociants venus des nations les plus variées y vivaient des soirées animées, comme cette nuit mémorable où un marchand grec de semences, très connu, perdit toute sa fortune au jeu, ainsi que son palais néoclassique rouge, près du Danube, et sa femme. Á un coin de la place du 9 Septembre, la Caisse d’Épargne du district offre une façade symbolique de ce monde avide, chaotique et en même termes drapé dans son décorum : les portes de la vieille banque sont encadrées de mascarons grimaçants, une tête de satire, un Moloch de l’argent, s’ornent de moustaches qui se prolongent et s’achèvent en festons liberty et regarde de côté avec des yeux mongols lascifs. Beaucoup plus en hauteur, dépasse une tête toute différente, un visage pompeusement inexpressif couronné de laurier : peut-être s’agit-il du fondateur de la banque, du père noble de ces démons de la finance aujourd’hui placés sous la protection des archanges d’État… »
Claudio Magris, Danube, « Ruse »

 

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