Un vieux passeur et sa femme vivaient dans une misérable cabane à l’écart sur la rive gauche du Danube, près du village d’Untermühl (Haute-Autriche). C’était en plein hiver, dans une nuit sombre, une lanterne suspendue au mur près de la porte d’entrée brûlait, et son pâle reflet se répandait à travers les ténèbres sur le fleuve qui charriait d’immenses blocs de glace. Le vieil homme, immobile, veillait au chevet de sa femme gravement malade.
Soudain, vers minuit, quelqu’un frappa au carreau et des voix d’hommes se firent entendre :
« Viens vite, petit vieux, détache ta barque et fais-nous traverser le fleuve, nous devons nous rendre à un mariage sur l’autre rive ! »
Le passeur, qui ne se sentait pas très à l’aise avec cette soudaine compagnie nocturne, répondit d’une voix brutale :
« Laissez donc-moi tranquille ! Je ne vous ferai pas traverser même pour beaucoup d’argent. C’est trop dangereux ! Le fleuve charrie d’énormes blocs de glace et en plus ma femme est gravement malade. Je ne peux pas la laisser toute seule ».
Les trois hommes, trois frères, se mirent alors à proférer des injures à son encontre. Puis se dirent l’un à l’autre : « Pourquoi devrions-nous être effrayés par les propos de cet idiot peureux de vieux batelier ? Nous sommes trois gars costauds et si nous ramons de toutes nos forces, nous atteindrons avec sa barque facilement l’autre rive avec sa barque. Et là nous lui fredonnerons une chanson pour qu’il sache qu’il n’est qu’un idiot peureux ! ».
Ils sautèrent dans la barque qui se mit à tanguer et commencèrent à ramer avec énergie.
Dès qu’ils eurent atteints le milieu du fleuve, déjà sûrs de leur affaire, ils sifflèrent de joie et hurlèrent en se moquant des eaux tumultueuses : « Holaus ! Holaus ! » Leur « Holaus », leur revint aux oreilles comme un écho de la nuit profonde, un écho bien plus moqueur qu’ils ne l’avaient crié. Ces voix sinistres les glacèrent d’effroi. Ils se remirent à ramer et réussirent à atteindre la rive. Mais alors qu’ils s’apprêtaient à poser les pieds sur la terre, les flots se séparèrent brutalement devant la barque du passeur et un immense ondin émergea des flots. Il était haut comme une tour avec une couronne de coquillages à quatre pointes coiffant sa tête : ses longs cheveux et sa barbe dégoulinante étaient bleu sombre. Un magnifique manteau pourpre recouvrait ses épaules. L’ondin leva ses larges mains vertes au-dessus de l’eau sans prononcer une parole et toucha les trois frères qui se métamorphosèrent aussitôt en rochers inanimés. C’est ainsi qu’ils furent punis pour avoir défier les esprits du fleuve et s’être moqués du vieux passeur. Toute la nuit, celui-ci entendit encore crier « Holaus ! Holaus ! » Au matin, lorsqu’il put enfin traverser le fleuve apaisé, il découvrit les têtes des trois frères changées en rochers.
On peut encore voir de nos jours ces trois rochers sur la rive gauche près d’Untermühl.
Les trois frères de pierre
Il était une fois trois abominables frères qui vivaient au château-fort de Randeck, dans la vallée de l’Altmühl. Ils étaient détestés pour leur férocité et tous les habitants évitaient de côtoyer ces hommes d’un brutalité inouïe. Les jeunes filles des environs, en particulier, craignaient de faire leur rencontre. C’est pourquoi aucun des trois frères n’avaient réussi à trouver de femmes prêtes à les épouser. Les trois hommes, lassés de leurs échecs et des moqueries dont ils étaient l’objet, décidèrent un jour d’enlever trois nobles demoiselles qui s’étaient réfugiées à l’abbaye de Weltenburg sur la rive droite du Danube, en amont de Kehlheim. Aussi le lendemain matin, avant l’aube, ils voulurent se rendre sur la rive gauche du Danube, à la hauteur du monastère. La barque du passeur se trouvait sur l’autre rive mais, sans hésiter, le plus jeune des frères traversa le fleuve à la nage, détacha la barque et revint à la rame chercher ses deux autres frères. Il s’arrêta de ramer au beau milieu du Danube, car il entendit un bruit sourd qui montait des profondeurs. En regardant par dessus-bord, il aperçut au fond de l’eau les corps de trois chevaliers. La stupéfaction le saisit. À cet instant précis, une magnifique ondine émergea devant le bateau et lui fit un signe amical. Stupéfait et ébloui il laissa tomber les rames dans l’eau. Ce n’est qu’aux cris que poussaient ses frères qu’il reprit ses esprits et rama jusqu’à eux. Les trois frères rejoignirent la rive droite, se cachèrent dans le jardin du monastère et attendirent leurs proies. Peu de temps après, la porte du monastère s’ouvrit et trois belles et charmantes jeunes filles en sortirent. Les trois frères se jetèrent sur elles et, malgré leurs prières et leurs supplications désespérées, les entraînèrent dans la barque qui les emporta rapidement en aval du Danube. Mais l’enlèvement n’était pas passé inaperçu. Le prévôt du couvent et un cousin des jeunes filles, se précipitèrent à leur secours dans une embarcation rapide comme une flèche.
Se voyant poursuivis, les trois frères se jetèrent dans le fleuve pour tenter de rejoindre la rive à la nage. Mais l’Ondine veillait au milieu des flots. Elle attrapa les trois hommes et les métamorphosa instantanément en rocher.
On peut encore voir de nos jours trois crêtes rocheuses rondes dans le défilé de Weltenburg surnommées « Les trois frères de pierre ».