Mythologie et symboliques du fleuve

Le fleuve, dieu généreux, puissant mais aussi parfois imprévisible et colérique…

Hésiode dans sa magnifique Théogonie écrit : « Ne traversez jamais les fleuves au cours éternel, avant d’avoir prononcé une prière, les yeux fixés sur leurs magnifiques courants, avant d’avoir trempé vos mains dans l’onde agréable et limpide. Celui qui franchit un fleuve sans purifier ses mains du mal dont elles sont souillées attire sur lui la colère des dieux, qui lui envoient par la suite de terribles châtiments. »1
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Cité par Jacques Béthemont dans son livre Les mots de l’eau, dictionnaire des eaux douces, L’Harmattan, Paris, 2012

 

 

Selon la mythologie grecque, Okéanos, l’Océan, personnifiait le grand fleuve primordial qui entourait la terre, le fleuve des fleuves, et leur père à tous, dont la puissance rivalisait avec Zeus. Avec Théthys, sa soeur figurant la fécondité de la mer, Okéanos formait un couple divin. De même que l’océan fut souvent représenté par un homme et la mer par une femme, le fleuve apparaissait sous les traits d’un homme et la rivière sous ceux d’une femme.

Toutes les civilisations antiques accordèrent une place prépondérante au fleuve et à sa symbolique, le hissant quasiment à un plan divin. En effet c’est au bord d’un grand fleuve et grâce au rôle fécondant que jouaient ses crus cycliques sur la Terre au limon fertile, que la plupart d’entre elles naquirent : le Tigre et l’Euphrate en Mésopotamie, le Nil en Égypte, [les premières civilisations danubiennes], pour ne citer que les plus célèbres. En Chine, le Houang-Ho, et en Inde le Gange et l’Indus tinrent le même rôle. Et partout, à chaque fois, le fleuve était considéré comme un dieu généreux, mais puissant. Autour du fleuve comme des rivières d’ailleurs, se trouvaient donc toutes sortes de divinités, d’esprits, de génies des eaux, figurant les grandes forces de la nature. Toutefois, deux autres symboles associés au fleuve doivent retenir notre attention : le temps et le pont. D’abord l’écoulement du temps, qui va du passé à l’avenir sans jamais s’interrompre, est bien sûr une représentation de la vie humaine dont le temps s’écoule de la naissance à la mort, inexorablement. Ensuite, le pont qui permet de passer d’une rive à l’autre, c’est-à-dire symboliquement de la vie à la mort, du monde visible à l’au-delà. Comme on le voit, suivre le mouvement du fleuve qui se dirige vers la mer, c’est-à-dire suivre le chemin de la vie qui va de la naissance à la mort. Toutefois, nous sommes présents à la vie. Tandis que traverser le fleuve équivaut à passer d’un plan de la réalité du monde visible et tangible à un autre, inconnu, ou à propos duquel nous n’avons aucune certitude.

L’eau du fleuve évoque aussi tout ce qui suit un cours naturel, normal, évident, tout ce qui va dans le bon sens. Carl Gustav Jung faisait allusion, à ce sujet, au penchant naturel auquel le fleuve nous fait penser. En effet, l’eau coule dans le sens où la Terre penche, précipité en avant par son mouvement de rotation. De même, nous avons aussi des penchants naturels, comme la fonction du rêve par exemple, ou les pulsions qui nous poussent à satisfaire des désirs ou à répondre à des besoins vitaux. Physiologiquement, notre sang ne coule-t-il pas toujours dans le même sens à l’intérieur de nos veines et de nos vaisseaux ? Il est probable que les énergies psychiques suivent un mouvement constant et identique et que, ainsi, elles relèvent elles aussi des penchants naturels. Si remonter le cours du fleuve jusqu’à sa source est un acte chargé d’une puissance symbolique spirituelle ou mystique, la Sagesse antique dicte plutôt de ne pas s’opposer au cours du fleuve, de suivre le courant normal des choses, celui de l’existence. Pourtant, il existe aussi le risque de se laisser aller, de ne plus être maître de sa vie, de ne plus tenir les rênes de son destin.

Ainsi, pour interpréter un rêve dans lequel un fleuve apparaît ou joue un rôle important, il faut faire preuve de beaucoup de subtilité. Par exemple, le fait de nager en suivant le courant d’un fleuve peut être traduit, selon l’état d’esprit et la situation du rêveur , soit comme un penchant à se laisser aller ou à tout laisser aller à vau-l’eau dans sa vie, soit comme une preuve de sagesse, d’humilité, d’acceptation du destin qui le porte et l’emporte, mais dont il n’est pas dupe. En revanche, nager à contre-courant, dans des eaux plus ou moins tumultueuses, est souvent un signe de témérité dangereuse, de présomption, d’orgueil, mais ce rêve peut aussi révéler une prise de conscience importante, la nécessité de résister à certains éléments destructeurs qui nous entraînent.

Sources : Didier Colin, Dictionnaire des symboles, des mythes et des légendes, Hachette, Paris, 2000

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