Luigi-Ferdinando Marsigli (1658-1730) militaire, savant universel, géographe et naturaliste du Danube

Le comte bolognais Luigi Ferdinando Marsigli (1658-1730) est un personnage incontournable de l’histoire du Danube et de son bassin. Militaire, géographe, cartographe, historien, botaniste…, savant à la curiosité universelle, il  a publié une extraordinaire encyclopédie monumentale contenant ses observations géographiques, hydrographiques, astronomiques, physiques sur le fleuve et son environnement, encyclopédie considérée, à juste titre, comme un des ouvrages de référence sur le fleuve.  

« Tout le monde sait que monsieur le Comte de Marsigli eut beaucoup de part aux Négociations de la Paix de Carlowitz en 1699. Il fut employé la même année au règlement des limites entre les deux Empires, en qualité de Commissaire Impérial. L’Empereur Léopold, qui le connaissait personnellement, ne fut point insensible aux grands service que le Compte lui rendit ; & non content de l’honorer des emplois militaires qui convenaient à son mérite et à sa naissance, il entra dans les vues que ce Seigneur formait  pour le progrès des Sciences , & il encouragea les travaux, en prenant sur soi la dépense de l’exécution.  Peut-être lui comptait-on cette faveur pour une récompense. C’en était une en effet pour un homme de l’humeur du Comte. C’est ainsi que furent proposées et levées les cartes qui représentent le cours du Danube, depuis Callenberg, au dessus de Vienne, jusqu’à Giorgio & Rossig (Ruse) où la Jantra vient se perdre dans ce fleuve. Ce n’est pas qu’il se soit borné à cette seule partie du Danube, car il en donne le cours tout entier, & remonte même jusqu’à sa source, comme le font voir quatre pièces de ce recueil ; mais le sort de ses recherches a eu principalement cette partie pour objet.

Tout conspire à donner une haute idée de l’exactitude de ce travail. Ce n’est point un Géographe sédentaire, qui recueillant dans son cabinet diverses relations faites à la hâte par des voyageurs peu rigides sur le calcul, tâche d’ajuster de son mieux les distances qu’ils marquent sur une appréciation populaire, et hasarde souvent bien des choses dans les sinuosités que fait le cours d’une rivière. C’est un mathématicien habile, & exact jusqu’au scrupule, qui veut tout voir et tout mesurer jusqu’à la dernière précision. C’est en même temps un officier général, qui a sous lui, & à sa disposition, bon nombre de géomètres dont il conduit lui-même les opérations, & à qui il communique et son esprit & prête les lumières, pour former un ouvrage digne de son siècle & de la postérité, & qui réponde à l’idée qu’en a déjà d’avance le souverain qui doit en jouir… »

Bruzen de la Martinière, préface  de LA HONGRIE ET LE DANUBE PAR Mr. Le COMTE DE MARSIGLI, EN XXXI Cartes très fidèlement gravées d’après les Desseins originaux & les Plans levez Sur les lieux par l’Auteur lui-même. Ouvrage où l’on voit la Hongrie, par rapport à ses rivières, à ses Antiquités Romaines & à ses Mines ; & les Sources & Cours du Danube, &c.
A LA HATE , AUX DEPENS DE LA COMPAGNIE, M. CC. XLI

Luigi-Ferdinando Marsigli est né à Bologne le 10 juillet 1658 dans une famille de praticiens où il est de règle de recevoir une éducation soignée. Sa curiosité insatiable pour toutes sortes de discipline l’accompagnera toute sa vie. Le jeune homme complète sa formation avec quelques-uns des meilleurs savants italiens de l’époque : l’astronome Geminiano Montanari (1633-1687), le mathématicien et philosophe Giovanni Alfonso Borelli (1608-1679) et le médecin-naturaliste Marcelo Malpighi (1628-1694).

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LeDANUBIUS PANNONICO-MYSICUS (1726), ouvrage monumental contenant des observations géographiques, hydrographiques, astronomiques et physiques sur le Danube et son environnement.

Guerres et conflits en Europe et à ses frontières orientales se succèdent ; empires contre royautés, occident chrétien contre Empire ottoman… Marsigli choisit une carrière militaire singulière. Il se rend et séjourne à l’âge de 21 ans à Constantinople pour espionner les forces militaires des Ottomans tout en approfondissant ses connaissances en histoire naturelle qui lui permettent de publier en 1681 un traité sur les eaux du Bosphore.

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Buda, Ofen, Pest et l’île de Csepel en aval, carte publiée par Marsigli dans son ouvrage DANUBIUS PANNONICO-MYSICUS

L’empire autrichien et sa capitale étant régulièrement sous la menace des armées de la Sublime Porte, L. Marsigli propose en 1682, après avoir servi la République de Venise, et fort de ses connaissances sur les armées ottomanes, ses services à l’empereur Léopold Ier de Hasbourg (1740-1705), roi de Bohême et de Hongrie qui s’empresse de les accepter et lui offre le commandement d’une compagnie d’infanterie. Mais les Turcs le capturent quelques mois plus tard sur les rives de la Rába, affluent hongrois du Danube, et l’emprisonnent. Sa captivité dure neuf mois chez ses premiers geôliers puis on le remet à un pacha ottoman qui en demande une rançon. Sa famille, informée de sa captivité, réussit à le racheter et à le faire libérer le 25 mars 1684.

L. F. Marsigli retrouve sa place dans l’armée impériale où sa hiérarchie lui confie des travaux de génie civil, de constructions de fortifications, lui demande d’envisager des projets de pont sur le Danube. Il est nommé colonel en 1689 et reçoit également les fonctions de messager auprès du pape pour l’informer des victoires de la Chrétienté sur l’Empire ottoman. Son intérêt à cette époque va au pont romain dit « de Trajan » construit près de Drobeta Turnu-Severin par l’architecte d’origine grecque Appolodore de Damas à l’occasion des campagnes de l’empereur Trajan contre les tributs daces. Marsigli étudie les techniques de construction et envisage même le projet d’édifier un ouvrage sur le Danube à proximité de celui-ci.

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Carte de la région des Portes de Fer publiée par L. Marsigli dans son ouvrage DANUBIUS PANNONICO-MYSICUS. Y figurent notamment le pont romain de Trajan, en aval de Severin et les deux îles d’Adah Kaleh (aujourd’hui noyée par les eaux de la retenue du  barrage de Djerdap I) et de Simian.

Après la paix et le Traité de Karlowitz (1699) conclu par la Sainte-Ligue et l’Empire Ottoman, il effectue de nombreux relevés de terrains, participant au tracé et à l’édification des nouvelles frontières de l’Empire autrichien avec l’Empire ottoman. Dès qu’il en a le loisir, Marsigli continue, au gré de ses déplacements, à mener des travaux dans des domaines aussi variés que ceux de l’archéologie, l’hydrologie, la géologie, la botanique et les sciences naturelles…

Lorsque la guerre entre la France et l’Autriche (guerre de succession d’Espagne) reprend en 1701, Marsigli, devenu entretemps général, reçoit le commandement, sous les ordres du comte Johann Philipp d’Arco (1752-1704) de la place assiégée de Brisach-sur-le-Rhin (Vieux Brisach). Les armées impériales autrichiennes capitulent au bout de treize jours. L’empereur Léopold Ier d’Autriche (1655-1705), fort mécontent, reproche à ces deux militaires d’avoir cédé trop vite et ordonne de décapiter le comte d’Arco. Marsigli a plus de chance, il n’est que déchu de ses fonctions le 4 septembre 1704. Toutes ses tentatives pour amener à la révision de ce jugement se solderont par des échecs. Sa disgrâce lui permet toutefois de se consacrer pleinement à l’histoire naturelle, de parcourir l’Europe, d’étudier en Suisse la géographie des montagnes, de sillonner la France puis de s’installer à Marseille où il se prend de passion pour la biologie marine.

Le pape Clément XI (1649-1721) le rappelle en 1709 pour commander ses troupes. Après un bref séjour en Italie, il revient à Marseille, reprend ses recherches et fait publier son Histoire physique de la mer à Amsterdam (1715).

De retour dans sa ville natale, Marsigli propose à Bologne ses riches collections d’instruments de physique et d’astronomie, des plans et cartes de génie militaire et des pièces archéologiques. Ce don s’accompagne toutefois d’une condition : les collections doivent être gérées par des savants. Et pour cela, il fonde l’Institut des Sciences et des Arts de Bologne. Cette création est mal reçue par certains et engendre quelques heurts avec la communauté scientifique de l’époque, en particulier avec la prestigieuse Académie des Sciences et l’Académie de Peinture, Sculpture et Architecture de Bologne. Malgré tout  la communauté scientifique se réconcilie et L. Marsigli  peut lier les activités du nouvel institut aux deux académies tout en les subordonnant à la vénérable université de Bologne.

Frontispice de le l’ouvrage La Hongrie et le Danube, extrait du Danubius Pannonico-Mysicus (Bibliothèque nationale de France, domaine public)

En ce début du siècle des Lumières, l’intérêt pour les sciences est général en Europe. Alors que de nombreux États s’affrontent, les communautés scientifiques et artistiques transcendent au contraire les frontières. L.  Marsigli est salué et accueilli dans le cercle de nombreuses sociétés savantes et académies. Il appartient à la Société Royale des Sciences de Montpellier, devient membre associé étranger de l’Académie des Sciences de France (1715) puis membre de la Royal Society de Londres.

Marsigli continue de promouvoir les sciences et fonde une imprimerie qui a la charge de publier les travaux des savants de l’Institut de Bologne. Estimant que les collections de cet institut ne sont pas encore suffisamment étoffées, en particulier pour les échantillons de pays lointains, il se rend en Angleterre et en Hollande et acquiert de nouvelles pièces ainsi que des monographies. C’est à l’occasion de sa venue à la Haye qu’est publié en 1726 son ouvrage monumental en 6 volumes sur le Danube DANUBIUS PANNONICO-MYSICUS. Les cartes sont publiées ultérieurement.

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Héron cendré (Ardea cinerea), Danubius Pannonico-Mysicus, 1726

Le savant retourne une nouvelle fois en Provence en 1728, mais une attaque d’apoplexie l’oblige à rentrer à Bologne. Une seconde attaque l’emporte le 1er novembre 1730.

Extrait de l’Éloge de Monsieur le comte Marsigli, (BNF, Archives de l’Académie des sciences, domaine public)

Autre livre de Luigi-Ferdinando Marsigli sur le Danube :
Description du Danube, depuis la montagne de Kalenberg en Autriche, jusqu’au confluent de la rivière Jantra dans la Bulgarie, 1744

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