Panaït Istrati, écrivain universel du delta du Danube

« C’est l’empire du nénuphar blanc et des mûres sauvages, veloutées, grosses comme des cerises! »
Panaït Istrati, Codine

« Le Danube m’attira avec une force irrésistible. J’avais onze ans passés, et je ne connaissais pas le plaisir de glisser sur le fleuve dans une de ces barques dont les rameurs chantent, langoureux, en descendant le courant. »
Panaït Istrati, Kyra Kyralina

Panaït Istrati (1884-1935) est un écrivain roumain de langue française né à Brǎila, dans le delta du Danube, d’une mère blanchisseuse et d’un père contrebandier grec. Après avoir exercé les métiers les plus divers dès l’âge de douze ans pour gagner sa vie, il se consacre à l’écriture. Romancier fécond, conteur extraordinaire, personnage hors du commun, intègre et courageux, il fut surnommé par Romain Rolland qui le fit connaître en France et devint son ami le « Gorki des Balkans ». Le delta du Danube et les paysages danubiens de son enfance occupe dans plusieurs de ses oeuvres une place considérable à travers lequel on sent les liens profonds de l’écrivain avec cet espace naturel singulier et multiculturel.

« L’humanité a-t-elle tiré quelques enseignements de tout ce que la création lui fait entendre depuis des milliers d’années ? »
Panaït istrati, La jeunesse d’Adrien Zograffi, Mes départs


 

Panaït Istrati (1884-1935), deuxième à partir de la droite, sa compagne Marie-Louise Baud-Bovy surnommée « Bilili » et l’écrivain grec Níkos Kazantzákis (1883-1957) en mars 1928, lors d’un voyage en Ukraine

Chevauchant le XIXème et le XXème siècle de l’Europe au Proche-Orient, son œuvre littéraire relève de plusieurs genres, du conte au roman historique en passant par l’autobiographie, le témoignage et l’essai, qui s’entremêlent dans un même récit sans cesse déployé et toujours fécondé par une évocation saisissante de la nature et par un profond sentiment d’humanité, renouvelant par là même une forme littéraire originale. La générosité, la passion amoureuse et l’amitié dans sa vie comme dans son œuvre le disputent au tragique de la destinée humaine ainsi qu’au bruit et à la fureur de l’Histoire. Imprégnés de la tradition populaire orale de son pays natal, émaillés de termes et de proverbes roumains, ses contes et ses récits qu’on a souvent rapprochés des Mille et Une Nuits enrichissent l’épopée qui les a nourrit. Ils dépeignent des personnages hauts en couleur dans toutes leurs contradictions dont le plus célèbre d’entre eux, le haïdouc, hors-la-loi tour à tour bandit d’honneur, redresseur de torts et révolté contre l’injustice sociale. Et si l’écrivain, amoureux de « la noble déesse, la Littérature » et de « la belle lettre inspirée », renfermait des « millions de vies belles et affreuses  » dont il se voulait « le simple écho », l’homme, fils d’un contrebandier grec et d’une blanchisseuse roumaine, ne séparait pas son art de sa vie dans ses rencontres, ses voyages et ses engagements. Il a participé au plus fort de son être à toutes les « pulsations » de l’histoire humaine, sociale et politique du XXème siècle au-delà même de sa disparition prématurée, tant les « ismes » auxquels il s’est confronté nous interrogent encore de nos jours : capitalisme, nationalisme, anarchisme, socialisme, communisme, stalinisme, fascisme et antisémitisme.

Sensible à la peine des hommes quelles que soient leurs conditions, fidèle sans illusion à ceux d’en bas, il n’a jamais dérogé au refus de parvenir. Lié au mouvement ouvrier roumain et international, il soutiendra la révolution russe et sera le premier écrivain célèbre à s’être élevé dès 1929 contre le régime stalinien de l’URSS faisant face avec un courage exemplaire à la réprobation de la majorité des intellectuels et des écrivains de gauche et aux plus ignobles calomnies des staliniens.

Plaque_Panait_Istrati,_24_rue_du_Colisée,_Paris_8

Panaït Istrati a habité à Paris au 24 rue du Colisée (VIIIème arrondissement) de 1922 à 1930

Panaït Istrati, chantre du Danube

« Dans ce refuge où tout sentait la vie sauvage, j’oubliais dès le lendemain le choléra et l’ail qu’il fallait manger, et le camphre que l’on portait au cou, et le vinaigre pour se frotter le corps. Le bois de saules et son petit monde d’oiseaux me semblaient un coin de paradis ; la vue de mon cher Danube, par nos nuits tièdes et étoilées, nos clairs de lune, répondaient à mon plus grand rêve d’enfance : une vie sous un ciel clément, avec une hutte, une couverture et une marmite sur le feu…tout ce que j’avais lu dans les histoires de brigands… »
Panaït Istrati, Codine

« Habituellement, le port et le Danube (mon Danube !) c’était là ma promenade passionnément aimée du jeudi. En été, le port m’absorbait dans son immense labeur. Il me semblait que toutes ces fourmilières d’êtres et de choses vivaient pour ma jouissance personnelle ; en hiver, c’était la majestueuse inertie, l’universel silence, l’imposante solitude des quais déserts, la blancheur immaculée, et surtout le terrifiant arrêt du fleuve sous son linceul de glace. »
Panaït Istrati, Codine

« Ma lipovanca n’avait pas toujours été si malheureuse. Son mari avait été pêcheur à son compte. Avec l’aîné de ses trois enfants — « un garçon de quinze ans, fort comme un taureau » — il partait tous les soirs à la pêche sur le Danube et rentrait le matin assez tôt, le poisson vendu et l’argent dans sa poche. Ils étaient le père et le fils bien braves : ils ne buvaient pas et confiaient tous leurs sous à la Babouchka. Ce n’était pas beaucoup, mais, un jour moins, un jour plus, ça pouvait aller. Et en effet cela alla passablement bien «jusqu’au jour de l’Ascension de l’année dernière» où cela n’alla plus du tout, car ce «matin maudit», le garçon vint frapper à la fenêtre à deux heures de la nuit, et lorsqu’elle lui ouvrit, il n’eut plus que la force de dire : « Mère! Il s’est noyé! » et tomba sur le sol de la chaumière.

La barque avait chaviré à cause des grandes vagues. Le père, lourdement botté, avait tout son possible pour se maintenir à flot pendant que le fils, qui était pieds nus,luttait vaillamment pour lui arracher les «funestes bottes» — seul grand obstacle pour ces nageurs innés — mais, vieux et épuisé, il coula au moment même où une des deux bottes restait dans les mains du garçon. Celui-ci l’entendit crier un instant avant : Petrouchka! Sauve-toi, et sois bon avec ta mère! »
Panaït Istrati, La jeunesse d’Adrien Zograffi, Mikhaïl

« Je t’écris ces lignes pendant que ton gramophone chante «Le Danube est gelé». Il est bien gelé, mon Danube, gelé pour toujours. Et je me demande si ma vie, riche de rien que des miracles, pourra faire un dernier miracle, dégelant mon Danube au soleil d’un dernier printemps. »
Panaït Istrati, lettre à un ami de Braïla, 1935

Brăila_19ème

Brăila au XIXème

Éditions illustrées d’oeuvres de P. Istrati

Kir Nicolas, Éditions du Sablier, 31 mai 1926, illustré de 13 bois en couleurs plus vignettes par Charles Picart Ledoux, 31 mai 1926

Isaac le tresseur de fils de fer, À Strasbourg chez Joseph Heissler libraire, illustré par Dignimont, mai 1927

Pour avoir aimé la terre, Éditions Denoël et Steele, frontispice de Jean Texcier, mai 1930

Tsatsa Minnka, Éditions Mornay, illustré par Henri-Paul Boissonnas,1931, Éditions Ferenczi dans la collection «Le Livre Moderne Illustré», n° 81

Les Chardons du Baragan, illustré par Maurice Delavier, Éditions Ferenczi dans la collection «Le Livre Moderne Illustré», 1929, n° 148

Kyra Kyralina, illustré par Ambroise Thébault, Éditions Ferenczi dans la collection «Le Livre Moderne Illustré», 1932, n° 165

Oncle Anghel, illustré par Michel Jacquot, Éditions Ferenczi dans la collection «Le Livre Moderne Illustré», 1933, n° 195

Présentation des Haïdoucs, illustré par Valentin Le Campion, Éditions Ferenczi dans la collection «Le Livre Moderne Illustré», 1934, n° 230

Domnitza de Snagov, illustré par François Quelvée, 1935, Éditions Fayard dans la collection «Le Livre de demain», n° 149

La Maison Thüringer, illustré par Raymond Renefer, 1935, n° 160

Le Bureau de placement, illustré par Jean Lébédeff, 1936, n° 203

Méditerranée, illustré par Jean Lébédeff, 1939

Sources :
Association des amis de Panaït Istrati
www.panait-istrati.com

Mémorial Panaït Istrati de Brǎila
www.muzeulbrailei.ro

Un documentaire (en roumain) sur l’histoire multiculturelle de Brǎila, ville natale de P. Istrati
https://youtu.be/52ERTIWiwYk

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