Esztergom, la Rome hongroise et la rive droite du Danube en amont de Budapest

Esztergom (Gran en allemand, Ostřihom en slovaque), la « Rome hongroise »  est à l’image de ses soeurs danubiennes bavaroises et autrichiennes Regensburg, Passau, Grein, Dürnstein ou Krems, un bijou architectural de petite cité comme les hommes savent parfois en façonner au bord des fleuves sur un emplacement favorable avec la « complicité » des eaux douces et du paysage.
Itinérance sur la rive hongroise en amont du « coude » du Danube.

« Ce paysage magyar, plein de force mais aussi d’indolence, ce serait donc là déjà l’Orient, souvenir encore frais des steppes de l’Asie, des Huns, des Petchénègues, ou du Croissant ; Cioran célèbre le bassin du Danube en ce qu’il amalgame des peuples bien vivants mais obscurs, ignorant de l’Histoire, c’est-à-dire de cette division en périodes définies en fonction d’une idéologie qui est une invention de l’historiographie occidentale, giron et sève de civilisation non encore dévitalisée, à ses yeux par le rationalisme ou le progrès.

Ce pathos viscéral, qui se proclame à l’abri de toute idéologie, n’est qu’un artifice idéologique. Un arrêt dans une pâtisserie ou une librairie à Budapest apporte un démenti à celui qui pense que, à l’est de l’Autriche, on pénètre déjà confusément dans le sein de l’Asie. Dès l’entrée dans la grande plaine de Hongrie, on pénètre, certes dans une Europe en partie différente, dans un creuset où se mêlent des éléments autres que ceux qui constituent la pâte de l’Occident. La poésie d’Endre Ady (1877-1919), le grand poète hongrois du XXème siècle, est marquée par la sombre angoisse de cette charge séculaire qui, comme on l’a dit, pèse sur les Magyars : celle du choix nécessaire et parfois impossible entre orient et occident… »

Claudio Magris, Danube, « Aux portes de l’Asie ? »  Éditions Gallimard, Paris, 2009

Sur la rive droite hongroise

Komorn (Komarom), sa forteresse et ses fortifications édifiées par les armées impériales autrichiennes

À l’exception de  Komárom, petite cité portuaire, industrielle et thermale hongroise que le Danube partageait déjà mais qui fut coupée en deux après la première guerre mondiale par le traité de Trianon (1920), la partie située sur la rive gauche devenant tchécoslovaque sous le nom de Komárno puis slovaque lors de la partition récente de la Tchécoslovaquie en 1993, la rive droite demeurant en Hongrie, aucune ville ne se tient directement sur les bords du Danube jusqu’à Esztergom et ce, depuis le début de son parcours slovaco-hongrois, en aval de Bratislava.

Comaromium vulgo Comorn in Danubius Pannonico-Mysicus 1726 de Marsigli

La cité de Moson-Magyaróvár et la séduisante Györ se tiennent prudemment du grand fleuve. Elles ne sont que traversées pour la première par la Lajta (Leitha) et le Mosoni-Duna (Danube-Mosoni), bras du fleuve principal qui serpente à travers la campagne depuis le petit village frontière et base sportive slovaque de Čunovo, par le même Mosoni-Duna et les rivières Rába et Rábca pour la seconde. Moins connue que Passau la bavaroise, Györ est aussi la ville au confluent de trois cours d’eau. Le Mosoni-Duna rejoint, quant à lui, le bras principal du Danube en aval de Györ.

« Le Danube enfile les villes comme des perles. Györ, qui était en 1956 le centre des revendications les plus dures et imposait des ultimatums à Budapest, plus modérée, et même au gouvernement d’Imre Nagy, considéré comme trop favorable aux communistes, est belle et tranquille, avec ses vieilles rues qui mènent comme une promenade dominicale sur les rives du Danube, avec ses quais et l’eau verte de la Raba qui se jette dans un bras du Danube. Au n° 5 de la Dr Kovacs Utca, de nobles et fières moustaches magyares ornent sur un médaillon le visage de Petöfi1 ; dans l’église des Jésuites les feuillages verts, dorés par le soleil, encadrent les fenêtres et les visages qui un instant se dessinent contre la lumière, avec une beauté plus émouvante que celle des vitraux gothiques. Dans l’Alkotmany Utca, où a séjourné Napoléon, les balconnets ont une allure aristocratique empreinte de calme et de mesure, avec des cariatides et des lions brandissant des sabres.

Claudio Magris, Danube, « Tristement magyar », Éditions Gallimard, Paris, 2009

1 Sándor Petőfi, né Sándor Petrovics le 1ᵉʳ janvier 1823 à Kiskőrös et mort le 31 juillet 1849 à Segesvár, est considéré comme le poète inspirateur du nationalisme hongrois.

Le fleuve, qui s’est enrichi à hauteur de Komárno/Komárom d’un nouvel affluent sur sa rive gauche slovaque, le Váh, poursuit ensuite paisiblement son chemin d’Ouest en Est à travers la plaine hongroise, longe un peu plus loin sur la rive méridionale les vignobles d’Ászár-Neszmély qui donnent en particulier un excellent Olaszrizling puis, avant d’atteindre les versants Nord de ses premiers reliefs hongrois (les monts Gerecse), se prélasse entre de nombreuses îles jusqu’à Estergom. En quittant Estergom le Danube se glisse difficilement entre les monts Pilis (rive droite) et Börszöny (rive gauche) pour dessiner ensuite avec le « genou » ou courbe du fleuve et la citadelle Visegrád l’un des plus beaux paysages danubiens hongrois.

Même si les  premiers villages riverains n’ont malheureusement pas de ce côté hongrois beaucoup de charme, il vaut mieux rester sur cette rive pour rejoindre Esztergom plutôt que de prendre l’itinéraire par la Slovaquie et de retraverser le Danube à Štúrovo sur le « nouveau » pont Mária-Valéria. L’itinéraire sur la rive slovaque passe par contre, à quelques kilomètres en aval de Komárno, à proximité du camp romain de Kelemantia (IIème-IVème siècles ap. J.-C.), puis des deux petits lacs thermaux de Patince. 

Comme pour Komárno et Komárom, Štúrovo qui s’appelait jusqu’en 1948 Parkan (Párkáný en hongrois) et Esztergom ne formait de part et d’autre du fleuve autrefois qu’une seule ville. 

Esztergom, cité royale et archiépiscopale, la « Rome hongroise » 

« Esztergom. C’est ici que Geza, prince des Hongrois venus un siècle plus tôt des steppes russes sous la conduite d’Arpad, établit sa résidence et sa cour en 973 et que naquit son fils, Étienne le Saint, premier roi de Hongrie. Avec ce premier roi chrétien qui christianisera la Hongrie et vainquit les Petchénègues païens, s’acheva le règne des chamanes et des divinités errantes des steppes ; à présent la ville est la résidence officielle du Primat de Hongrie. L’énorme cathédrale néoclassique qui trône au-dessus du Danube a la froide et morte monumentalité d’un coenotaphe, et manifeste la glaciale présence d’un pouvoir temporel orgueilleux. À Esztergom, on s’est beaucoup battu : invasions mongoles, sièges et conquêtes des Turcs. C’est ici, en 1594, qu’est tombé Bálint Balassi, un des premiers poètes de la littérature hongroise. Le musée qui lui consacré est fermé, la jeune fille qui nous ouvre la porte ne sait rien et l’entrée est encombrée de gravats. Dans un dessous d’escalier du vestibule gît, abandonné et renversé, un buste de Sissi, l’impératrice qui aimait tant la Hongrie. Le sourire de son visage, sculpté par un ciseau tout à fait conventionnel, donne une impression d’irréalité qui sied assez bien à cette invraisemblable impératrice, à son rêve d’être une mouette. L’histoire universelle elle-même est faite de déménagements, souvent interrompus et laissés en plan. Des sceptres, des couronnes, des manteaux finissent à la brocante ; lors de la liquidation de l’empire des Habsbourg Sissi a fini, dieu sait à la suite de quelle erreur d’aiguillage, dans ce dessous d’escalier. »
Claudio Magris, Danube, « Un buste impérial dans un dessous d’escalier. »

Ce sont d’abord des tributs celtes qui s’installent à cet endroit suivies des romains très présents un peu partout sur les rives de ce fleuve stratégique pour les frontières de l’empire. Le camp et la colonie romaine de Solva Mansio accueillent l’empereur Marc-Aurèle qui y aurait écrit, en grec, pendant la campagne du Danube (172-173), vers la fin de sa vie, quelques-une de ses célèbres Pensées.

Esztergom_Szent_Istvan_ter

La basilique saint Adalbert, sur l’autre rive la ville slovaque de Sturovo reliée à Esztergom par le pont Mariá-Valeriá

La ville devient au Xème siècle la résidence du Prince hongrois Géza et capitale du royaume. Son fils, Vajk, se fait baptiser sous le nom d’István (Étienne) puis, soutenu par le pape Sylvestre, couronner roi en l’an mille. Il règne jusqu’en 1038 et fait de son royaume l’un des piliers de la civilisation et de la chrétienté occidentales. La cité est alors son apogée. Elle reçoit, sous le règne de Bela III de nombreux visiteurs prestigieux sur le chemin des croisades. À la suite du départ du roi Béla IV et de sa cours d’Esztergom en raison des invasions Tatars du XIIIème siècle, l’archevêque s’installe dans le palais royal, maintenant le pouvoir ecclésiastique dans la ville et un haut niveau culturel. Esztergom n’échappe toutefois pas aux invasions mongoles puis subit, comme le reste du pays, l’occupation turque pendant de longues années.

La ville se tient à la fois sur deux collines et au pied de celles-ci : la colline du château (Vár-hegy) et la colline de Saint Thomas (Szent Tamás-hegy). Une île verdoyante, Primás-sziget (île du Primat), formée par le kis Duna (petit Danube) et ses promenades ombragées (quartier de Viziváros, la ville d’eau) jouxte le centre historique, la magnifique place Széchenyi, l’hôtel de ville, de nombreux bâtiments d’époques successives à l’architecture remarquable et les nouveaux et anciens établissements thermaux.

Esztergom.city.hall.and.holy.trinity.statue

Place Széchenyi, la fontaine et derrière l’hôtel de ville

Au pied de l’imposante basilique Saint Adalbert et du palais royal, construits sur Vár-hegy, se tient, tout proche du fleuve, le palais archiépiscopal (Prímasí palota) abritant un magnifique musée de peinture (Keresztény Múzeum) fondé par le cardinal archevêque János Simor (1813-1891) et enrichi de donations successives.

Esztergom_affiche

La basiliqueSaint-Adalbert

 » Très loin là-bas, sur l’autre rive, j’apercevais ma destination ; elle n’avait cessé de grandir à ma vue depuis le premier regard du matin. Une falaise se détachait au-dessus d’un long coude du fleuve, couronnée par une temple blanc qui ressemblait à Saint-Pierre de Rome. Un cercle de piliers aériens soulevait un dôme scintillant dans le ciel. C’était dramatique, mystérieux, aussi inattendu qu’un mirage et un point de repère sans équivalent dans ce désert liquide et solide. La basilique d’Esztergom, je le savais, était la cathédrale métropolite de toute la Hongrie, le plus grand édifice religieux du royaume et le siège de l’archevêché du cardinal-prince-archevêque : en d’autres termes, l’équivalent hongrois de Reims, Canterbury, Tolède, Armagh et la vieille Cracovie. Cette basilique, si spectaculaire et splendide qu’elle soit, n’est pas ancienne : rare sont les endroits de cette région qui n’aient pas subi les ravages des Tartares et des Turcs ; après la reconquête, tout fut à recommencer. Mais la ville — la Strigonium latine ou la Gran allemande — est l’une des plus ancienne du pays. Depuis la naissance et le couronnement du premier roi apostolique de la Hongrie chrétienne — le descendant des conquérants Arpád, saint Étienne lui-même — à Esztergom, l’histoire n’avait cessé de s’y accumuler et de s’y entrelacer au mythe. La basilique était la seule bâtisse visible depuis mon sentier. Les monastères, les églises, les palais et les bibliothèques qui sertissent la petite ville escarpée gisaient dans un repli de terrain. La grande masse, avec ses deux clochers symétriques à coupoles, son cercle de piliers et son vaste dôme nacré, planait au-dessus de l’eau, des bois et des fougères comme soutenue, telle la cité céleste dans un tableau, par un battement d’ailes infatigables. »

Patrick Leigh Fermor, Dans la nuit et le vent, À pied de Londres à Constantinople, « Le temps des offrandes, Les marches de Hongrie », traduction de Guillaume Villeneuve, Éditions Nevicata, Bruxelles, 2016

Il ne subsiste de la première basilique construite par le roi Étienne Ier et détruite pendant les guerres contre l’empire ottoman que la chapelle Renaissance en marbre rouge (Bakócz-kápolna) édifiée à la demande du cardinal Thomas Bakóz (1442-1521) et décorée par des sculpteurs toscans. Celle-ci fut démontée pierre par pierre au début du XIXème siècle puis réinsérée dans le nouveau bâtiment. La basilique néo-classique dont l’édification commença en 1822, peu de temps après le rétablissement d’Estzergom comme archevêché, dura cinquante ans. Elle impose désormais sa présence depuis le haut de sa colline à la ville et aux environs. Elle semble même vouloir défier le Danube qui coule à ses pieds. Beethoven proposa en 1823 d’y donner sa propre Missa Solemnis pour sa consécration mais celle-ci n’eut lieu qu’en 1856 et c’est Franz Liszt qui dirigera sa Graner Messe (Messe de Gran) lors de cette cérémonie.

La crypte abrite les tombeaux des cardinaux hongrois depuis le cardinal archiduc Ambrus Károly (1785-1809). Le trésor constitue la plus riche collection d’objets religieux de toute la Hongrie. Il comprend une croix de cristal du IXème siècle provenant de Metz, le calice baroque de l’impératrice Marie-Thérèse et la croix du calvaire du roi Mathias en or incrusté d’émail datant du XVème siècle ainsi que de nombreuses autres pièces hongroises, byzantines et italiennes .

Voisin de la basilique sur la même colline, le palais royal médiéval date du règne de Bela III (fin XIIème siècle). Recouvert de terre par les turcs, ce n’est qu’à partir des année trente que le site fut redécouvert par des fouilles archéologiques et en partie restauré. La salle des (quatre) Vertus (XVème siècle) est décorée de fresques attribuées à un artiste florentin et sa voûte ornée des signes du zodiaque. La chapelle royale, plus ancienne remonte au XIème-XIIème siècles et serait l’oeuvre de maîtres et d’artistes normands et bourguignons.

220px-Portrait_of_Bálint_Balassi_17._c.

Bálint Balassi (1554-1594)

Esztergom est aussi la ville d’adoption de Bálint Balassi (1554-1594), poète hongrois de langue hongroise, slovaque et turque, considéré comme à l’origine de la poésie lyrique hongroise moderne.

Collectivité locale d’Esztergom : www.esztergom.hu

Basilique saint Adalbert : www.bazilika-esztergom.hu

Palais royal (Varmuzeum) : www.varmuzeum.ini.hu

Musée chrétien ou palais épiscopal (Keresztény Múzeum) : www.keresztenymuzeum.hu

Musée Bálint Balassi : www.balassimuzeum.hu

 Musée du Danube : www.dunamuzeum.hu
Musée Hongrois de la Protection Environnementale et de la Gestion de l’Eau
Institut National de l’Environnement

P1070891

Boites à poisson

Un espace didactique, interractif et accueillant dans un bâtiment de caractère qui mérite une visite attentive d’autant que ce musée a ouvert une nouvelle salle au public présentant de remarquables documents illustrant la relation des hommes avec le fleuve et plus généralement l’eau (cartes, gravures maquettes, outils, ustensiles variés de pêcheurs, de chercheurs d’or…).

P1070890
Avec le Danube mais peut-être plus encore avec la Tisza et son bassin, principal cours d’eau de l’Alföld qui prend sa source dans les Carpates orientales, traverse lentement le pays du nord-est au sud et forme de nombreux méandres en raison de la faiblesse de sa pente avant de se jeter dans le Danube en Serbie aux environs de Belgrade, les Hongrois ont du faire face à la menace permanente de redoutables inondations. Les ingénieurs ont donc développé au cours des siècles un savoir-faire dans le domaine de l’hydrologie, de la prévention et de la gestion des risques que ce musée illustre par des maquettes et une remarquable documentation iconographique complémentaire. Où l’on découvre aussi que les loisirs aquatiques sont une des plus anciennes traditions hongroises.

Hébergement :
Szent Kristóf Panzió : www.szentkristofpanzio.com
Agréable, bien tenue proche de la basilique mais un peu en dehors du centre ville et à proximité de la route principale qui peut être bruyante.

Chalet Vaskapu (Porte de fer) : www.vaskapuesztergom.hu

Gastronomie :
Szalma Csárda : www.szalmacsarda.hu
Auberge traditionnelle proche du Danube, joli cadre, bonne gastronomie

Retour en haut de page
dolor. Sed ut diam at felis