Le Danube et Vienne…

Vienne est, avec Bratislava, Budapest et Belgrade, l’une des quatre capitales qui se trouvent sur les bords du Danube. Sa relation au fleuve s’apparente à une sorte d’attraction-répulsion. Son rapport au fleuve, très différent de ceux de Budapest, Bratislava ou de Belgrade, est, au travers de l’histoire de la ville, souvent compliqué, angoissé, exacerbé, presque schizophrénique. C’est sans doute pour ces raisons que le fleuve a commencé à être domestiqué tout au long de la traversée de la ville qui s’étend aujourd’hui sur ces deux rives. Le Danube ne reprend provisoirement sa liberté qu’en aval de la sortie de Vienne et ce jusqu’à Bratislava. Ce tronçon demeuré non sans mal sauvage, traverse le périmètre du magnifique Parc National des Prairies Alluviales Danubiennes.

Une relation schizophrénique avec le fleuve ?
Il semblerait que la capitale impériale n’ait jamais fait complètement confiance au grand fleuve et qu’elle s’en soit s’en soit prudemment éloignée ou plutôt qu’elle ait éloigné le fleuve de son centre.
Vienne et ses habitants, comme dans la plupart des villes, aiment les fleuves et la nature mais sous leur forme domestiquée, apaisée, apprivoisée. Aussi le visiteur qui y arrive pour la première fois peut-il être dérouté en cherchant vainement le fleuve sur un plan du centre ville. Le Danube est absent, ailleurs. De nombreux indices de sa présences sont visibles mais le Danube lui-même est invisible. Ce ne sont que le grand parc du Prater et certains quartiers périphériques industriels, encore parfois populaires qui voisinent avec le Danube. Du Prater on ne l’aperçoit guère. Du fleuve presque aucune trace concrète au coeur de la ville mis à part le Donaukanal, bordé de nombreux bâtiments historiques, de voies de circulation, du réseau du métro et de pistes cyclables. Au Moyen-âge bras principal du fleuve puis devenu par la suite secondaire et dénommé « Petit Danube », ce canal a été aménagé pour protéger la ville pendant les années 1870-1874, à la suite des graves inondations de 1862.

Vue du « Petit Danube » avant sa transformation en canal et du pont Ferdinand, 1828, peinture de C. L. Hoffmeister, Musée de la Ville de Vienne

Un ersatz de fleuve ?
Le grand fleuve impérial ne serait-il plus qu’une succession de mythes et d’images littéraires éloignés définitivement de la réalité contemporaine et en même temps qu’un arrière-plan de cinéma, qu’un décor de théâtre, qu’une danse, qu’une île et des plages aménagées, qu’une base de loisir, que des quais tristes et bétonnés, qu’installations portuaires, que succession d’entrepôts, d’usines hydroélectriques aux écluses gigantesques, d’autoroutes, de ponts grisâtres, qu’un parc naturel où subsistent des souvenirs des guerres napoléoniennes, où la biodiversité est étudiée en détails par des scientifiques et où les enfants viennent en classe verte visiter des expositions et tenter de se réconcilier avec la nature, qu’un réseau de pistes cyclables, qu’un chemin ou des allées de jogging très fréquentées ? Le Danube ne servirait-il plus que de faire-valoir à un tourisme fluvial conformiste, de plaisance et d’autres sortes ?
Que reste t-il en fait de l’esprit du Danube à Vienne ? Un ersatz du magnifique fleuve sauvage d’autrefois, un Danube urbain et corseté de béton par la main prométhéenne de l’homme.

Un Danube urbanisé à outrance ? (photo droits réservés)

Le Danube viennois est ainsi le moins esthétique des Danube autrichiens. Même à Linz, la haute-autrichienne, celui-ci a belle allure, exception faite des rives conquises par le port industriel. Mais à Vienne, le Danube est-il encore un fleuve ? Nous sommes loin du décor montagneux et idyllique de la Wachau ou de la Nibelungengau mais, à l’exception des collines boisées de la forêt viennoise et de celles des célèbres vignobles de la capitale autrichienne, déjà aux portes d’une grande plaine qui commence en aval de Vienne, la plaine pannonienne.

Les nouveaux quartiers de la rive gauche, au premier plan l’île du Danube

Le Danube ressemble désormais ici, dès les faubourgs de la capitale, à une grande artère fluviale rectiligne, monotone et souvent grise. Il faut diriger ses pas vers les collines viennoises et les vignobles du Leopoldsberg et Kahlenberg, prendre un peu de leur hauteur pour se rapprocher d’une image du fleuve plus proches des  gravures et peintures de l’époque Biedermeier.

Le cimetière des oubliés (Namenslos Friedhof)
Dans le paysage chaotique d’en bas, «écorché» et parfois fantomatique du quartier périphérique de Simmering (onzième arrondissement), dans cette morne et interminable succession de non-lieux qui racontent à leur manière une autre histoire de la ville, se trouve le minuscule Cimetière des sans-noms, des anonymes (Friedhof der Namenlosen) et autres suicidés et noyés, volontaires ou non. Chaque année la louable société des pécheurs organise à cet endroit une cérémonie religieuse à leur intention.

On peut encore de nos jours, ô surprise, traverser le Danube avec le bac dans les faubourgs en amont de Vienne, de Klosterneuburg à Korneuburg. La petite route qui y amène circule dans un environnement de résidences secondaires parfois croquignolesques mais toujours bien entretenues et perchées sur pilotis, inondation obligent. Le bac à l’allure désuète, typique des bac autrichien danubien, accessible aux voitures, est aussi très apprécié des cyclistes et autres randonneurs qui sillonnent activement les bords aménagés du fleuve le weekend

Sur les pistes cyclables viennoises, de part et d’autres du fleuve circulent des sportifs qui n’ont pas toujours la courtoisie ni la patience de partager l’espace avec les piétons et les cyclotouristes peu pressés. Alors juste un conseil, tenez bien votre droite et rangez-vous rapidement lors des coups de sonnettes intempestifs !

              Piste cyclable et passerelle piéton sur le barrage-écluse de Freudenau (photo droits réservés)

Eric Baude (révisé le 30 octobre 2017)

Au Prater
« Le Prater, que je n’ai vu que lorsqu’il était dépouillé de sa verdure, n’avait pas perdu pour autant toute ses beautés ; les jours de neige surtout, il présente un coup d’oeil charmant, et la foule venait de nouveau envahir ses nombreux cafés, ses casinos et ses pavillons élégants, trahis tout d’abord par la nudité de leurs bocages. Les troupes de chevreuils parcourent en liberté ce parc où on les nourrit, et plusieurs bras du Danube coupent les îles, les bois et les prairies. À gauche commence le chemin de Vienne à Brünn. À un quart d’heure de lieue plus loin coule le Danube (car Vienne n’est pas plus sur le Danube que Strasbourg sur le Rhin). Tels sont les Champs-Élysées de cette capitale. »
Gérard de Nerval (1808-1855), Vienne, Récit, Éditions Magellan, Paris, 2010.
G. de Nerval séjourne à Vienne du 19 novembre 1839 au 1er mars 1840. Il a trente ans. Il arpente la ville, son centre, ses parcs, va au spectacle, rencontre et … s’aperçoit qu’on le surveille dans ses moindre allées et venues !

« Pour bien faire, il faudrait arriver à Vienne en descendant le Danube comme fit Élisabeth de Bavière, accueillie le 22 avril 1854 au débarcadère de Nussdorf par son fiancé, l’empereur François-Joseph. Ce n’est pas que le Danube soit bel et bleu, comme le veut le mythe, mais c’est ainsi qu’on apprécierait le mieux la situation géographique de la ville : après s’être faufilé au travers d’un dernier plateau des Préalpes, le fleuve débouche à Vienne dans la grande plaine hongroise, qu’il va traverser de part en part jusqu’au défilé des Portes de Fer. Il perd aussitôt tout pittoresque : alors que les coteaux couverts de vigne de la Wachau, puis de la Forêt viennoise, avec leurs châteaux et leurs abbayes perchées évoquent le Rhin entre Mayence et Bonn, passé l’ultime verrou du Leopoldsberg, le Danube perd contenance et se débonde, hésitant entre divers bras, qu’il a fallu peu à peu canaliser pour éviter à la ville des inondations catastrophiques.

Aujourd’hui, on peut fort bien visiter Vienne sans voir le Danube : il faut aller le chercher à 2,5 km de la vieille ville, au delà du « Donaukanal », au delà de Leopoldstadt et du Prater. C’est, à cette endroit un grand canal rectiligne, large de 300 m, maintenant doublé d’un canal complémentaire de 200 m (Nouveau Danube) et bordé d’installations sportives et industrielles, qu’enjambent de rares ponts d’autoroutes ou de chemin de fer. Plus à l’est, c’est la grande île, en partie aménagée en parc, où s’élève, depuis 1979, la citadelle de béton et de verre de l’ONU (Uno-city) ; enfin, le bras mort de l’Ancien Danube, dont les plans d’eau et les baignades sont très fréquentées en été. Bien loin d’être sur le Danube, Vienne s’est donc efforcée de l’éloigner d’elle. Une petite rivière, longue de 34 km, au débit très irrégulier de torrent, la Vienne, qui passe devant Schönbrunn, marque au sud-ouest, jusqu’à son débouché dans le « Donaukanal », la limite de la vieille ville ; comme son nom l’indique, c’est elle et non pas le Danube, erratique et ingrat, que les Viennois ont de tout temps considéré comme le cours d’eau de leur ville.

Tournée, jusqu’au XVIIIème siècle, vers les collines de la Forêt viennoise qui la dominent au nord (Hermannskogel, d’une hauteur de 542 m) et à l’ouest, la ville s’est établie d’abord sur un petit plateau surplombant l’ancien cours du Danube : alors que la place de la cathédrale Saint-Étienne se trouve à 171 m d’altitude, le vaste parc de la Lobau, en aval de la ville, sur la rive gauche du Danube, n’est qu’à 150 m. Mais le territoire administratif de Vienne englobe désormais des paysages très différents : les confins nord, avec leurs vallonnements couverts de vignes et de forêts, participent encore des coteaux du haut Danube germanique, tandis que le paysage plat de la rive gauche du Danube, avec ses bouquets de peupliers, de ses aulnes et ses étangs bordés de roseaux, appartient déjà à la puzta hongroise.

Ainsi posté au seuil de la grande plaine danubienne, Vienne est ouverte à tous les vents, qui y soufflent souvent avec violence… »
X. Y. Lander, Vienne, Éditions du Seuil, collection Points Plan Planète Seuil, 1989
Ce petit guide, quelque peu déçut sur certains points sur est une synthèse agréable de l’histoire de la ville et d’un certain art de vivre viennois jusque dans les années 1980.

X. Y. Lander cite aussi cette savoureuse anecdote sur la nonchalante bureaucratie viennoise : un fonctionnaire, à l’occasion d’une promotion, est décoré. Un collègue s’enquiert : « qu’avez-vous fait pour avoir cette décoration ? — Rien, bien sur, mais pendant très longtemps… »

« Vivre et laisser vivre, telle est la sagesse de Vienne, tolérance libérale qui peut tourner à l’indifférence cynique, comme disait Alfred Polgar à «Mourir et laisser mourir.» Le cimetière Biedermeier de Sankt Marx est complètement à l’abandon. Sur les tombes dévorées de rouilles, les ornements de fer partent en morceaux et les inscriptions s’effacent, l’adjectif «éternels» accompagnant le mot «regrets» se dissout dans l’oubli. C’est une forêt d’anges sans tête, avec une végétation envahissante qui recouvre les sépulcres, des stèles prises dans la jungle : un ange au flambeau renversé et portant la main à la tête en signe de douleur indique la tombe où on avait enseveli Mozart : les chrysanthèmes qu’une main a déposé sur ce modeste cénotaphe sont tout frais…. »

« Même les chambres de l’Hôtel du Cimetière des Anonymes évoquent une halte agréable au voyageur, des chambrettes accueillantes. L’hôtel appartient aujourd’hui à Léopoldine Piwonka ; le Sturm, ce petit vin nouveau, est vif et pétillant, la Stube, a toute la discrétion de l’accueil en Autriche. C’est au cimetière des Anonymes qu’on enterre les cadavres repêchés dans le Danube ; il n’y en a pas beaucoup, on leur apporte des fleurs fraîches, et quelques-uns d’entre eux, en dépit de l’appellation du cimetière, ont un nom. Ici la mort est élémentaire, essentielle, presque fraternelle dans l’anonymat qui nous confond tous, pécheurs et fils d’Ève que nous sommes… »
Claudio Magris, »Comme d’habitude Monsieur » in Danube, Éditions Gallimard, Paris, 1988

Léopoldine Powonka s’en est allée et l’auberge est désormais fermée. (note du rédacteur)

Les Bains de Diane
« Cette énorme bâtisse longeant le canal du Danube, au n° 95 de l’obere Donaustrasse, est le siège d’I.B.M. Une plaque, à l’entrée principale, rappelle que c’est à cet endroit, dans les locaux des bains de Diane, qui aujourd’hui n’existent plus, que Johann Strauss (fils) a exécuté pour la première fois, le 15 février 1867, Le beau Danube bleu. Les bains de Diane étaient certainement plus attrayants que cette espèce de grosse boite, mais les calculatrices et les cerveaux électroniques installés à présent dans cet ancien temple de l’éphèmère, dans lequel toute une civilisation demandait à la légèreté d’écarter la tragédie ne troublent pas le tournoiement de cette valse qui, comme l’a génialement vu Stanley Kubrik dans 2001 Odyssée de l’espace, exprime l’unisson du rythme et du souffle des mondes… »
Claudio Magris, « Odyssée de l’espace », in Danube, Éditions Gallimard, Paris, 1988

« Le Danube n’est pas bleu (décidément !), comme le voudraient les vers de Karl Isidor Beck qui ont inspiré à Johann Strauss le titre séduisant et mensonger de sa valse. Le Danube est blond «a szöke Duna», comme disent les Hongrois, mais ce blond est une galanterie magyare ou française : Le beau Danube blond, l’appelait Gaston Lavergnolle en 1904. Moins exalté, Jules Verne avait envisagé d’intituler un de ses romans Le Beau Danube jaune. Jaune de boue — car l’eau se trouble au bas de cet escalier… »
Claudio Magris, Danube, Éditions Gallimard, Paris, 1988

« Le Danube était un fleuve gris, plat et boueux qui traversait très loin de là le second Bezirk1, la zone russe où gisait le Prater écrasé, désolé, envahi d’herbes folles au-dessus duquel la Grande Roue tournait lentement parmi les fondations des manèges de chevaux de bois, semblables à des meules abandonnées, de la ferraille rouillée de tanks détruits que personne n’avait déblayés et d’herbes brûlées par le gel aux endroits où la couche de neige était mince. »
1 Bezirk, arrondissement de Vienne
Graham Greene, Le Troisième Homme, Éditions Robert Laffon, Paris, 1950


Grandes et petites lectures viennoises…

La liste ci-dessous n’est évidemment pas exhaustive tant les littératures viennoises et sur Vienne sont abondantes.

ALTENBERG, Peter, Nouvelles esquisses viennoises, Éditions Actes Sud, Arles, 1994

BORSI, Franco et GODOLI, Ezio, Vienne, architecture 1900, Éditions Flammarion, Paris, 1985

CANETTI, Elias, Écrits autobiographiques, Éditions A. Michel, Paris, 1998

GREENE, Graham, Le Troisième Homme, Éditions R. Laffont, Paris, 1950

JANIK, A. et TOULMIN, S., Wittgenstein, Vienne et la modernité, Perspectives critiques, Éditions PUF, Paris, 1981

JELINEK, Elfrida, La Pianiste, Éditions J. Chambon, Paris, 1989

JESENSKA, Milena, Vivre, Éditions Lieu commun, Paris? 1985

KAFKA, Franz, Oeuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, Éditions Gallimard, Paris, 1976

KRAUS, Karl, Dits et contredits, Éditions Champs libres, Paris, 1975

X. Y. LANDER, X. Y., Vienne, Collection Points Plan Planète, Éditions du Seuil, Paris, 1989

LERNET-HOLENIA, Alexander, Le comte Luna, Christian Bourgeois éditeur, Paris, 1994

LEMAIRE, Gérard-Georges (textes choisis et présentés par), Le goût de Vienne, Éditions du Mercure de France, Paris, 2003

MAGRIS, Claudio, Le Mythe et l’empire dans la littérature autrichienne moderne, Éditions de L’Arpenteur, Paris, 1991

MAGRIS, Claudio, Danube, Éditions Gallimard, Paris, 1988

MUSIL, Robert, L’homme sans qualités, Éditions du Seuil, Paris, 1957

POLGAR, Alfred,  Théorie des cafés, Tome 2, Éditions Eric Koehler/Éditions de l’IMEC, Paris, 1997

ROTH, Joseph, Conte de la 1002ème nuit, Éditions Robert Lafont, Paris, 1956

ROTH, Joseph, La crypte des capucins, Éditions du Seuil, Paris, 1983

SCHORSKE, Carl E., Vienne fin de siècle, politique et culture, Éditions du Seuil, Paris, 1983

VON DODERER, Heimito, voir rubrique Bibliographie en langue française

WORTHLEY MONTAGU, Lady, Lettres d’ailleurs, Éditions José Corti, Paris, 1997

ZWEIG, Stefan, Pays, villes, paysages, écrits de voyage, Éditions Belfond, Paris, 1996

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