Le bassin versant du Danube

Description physico-géographique et aménagements hydrotechniques
Le Danube prend sa source ou plutôt ses sources dans le sud-ouest de l’Allemagne, sur le versant oriental de la Forêt-Noire (Abnoba silva à l’époque romaine), massif montagneux apparu à la fin de l’ère tertiaire et qui se situe sur territoire du Land du Bade-Wurtemberg. La ligne de partage des eaux mer Noire/mer du Nord coupant en son milieu celui-ci, le versant occidental de ce vieux massif forestier, pendant géologique des Vosges françaises, se situe quant à lui dans le bassin versant du Rhin, un fleuve dans lequel se jette en particulier le Neckar (367 km), rivière qui prend sa source à proximité géographiques des sources du Danube, du moins quand on considère que les sources de la Breg et de la Brigach sont celles du Danube.
Du fait de bouleversements géologiques importants dans la constitution du relief du continent européen, le bassin versant du Haut-Danube s’est considérablement modifié et réduit au profit de celui du Rhin, ce qui explique que les principaux cours d’eau qui prennent leur sources dans la Forêt-Noire comme le Neckar, à l’exception du Danube, appartiennent au bassin versant du Rhin. Le cours du Danube, trouve ensuite son chemin plus ou moins facilement à travers différentes zones géographiques de montagnes et de plaines aux conditions naturelles bien distinctes. Dans la partie basse de son cours, il arrose au passage généreusement les plaines moldavo-valaques mais la présence des plateaux calcaires recouverts de loess de la Dobrogée roumaine et des monts de Mǎcin, oblige le fleuve à faire un ultime détour avant de former un vaste delta en rejoignant la mer Noire.

Carte du bassin versant du Danube, sources Commission du Danube

Haut, moyen et bas-Danube
Le Danube, tout comme son bassin, se divise du point de géologique et géophysique en trois grandes entités :
-le haut-Danube, de ses sources à Donaueschingen jusqu’au PK 1791 (Gönyü, Hongrie)
-le moyen-Danube, du PK 1791 jusqu’au PK 931, sortie du défilé des Portes-de-Fer (Drobeta-Turnu Severin)
-le bas-Danube, de la sortie du défilé des Portes-de-Fer (PK 931) jusqu’à la mer Noire (PK 0).

Le bassin versant du Danube comprend deux grandes chaînes de montagnes : d’abord les montagnes appartenant à l’orogenèse alpine, soit le massif des Hohe Tauern (Autriche), avec le Grossglockner (3 798 m) incluant également la chaine moins élevée des Niedere Tauern, le massif du Schneeberg (Basse-Autriche, 2076 m), du Rax (Styrie, 2007 m) et les montagnes entourant la vallée de la Leitha (Burgenland). Ces massifs s’unissent par les Petites Carpates (Malé Karpaty) et les Carpates Blanches (Bilé Karpaty) au massif des Beskides (Beskydy) occidentales situées sur le territoire de la Slovaquie, de la République tchèques et polonaises. Le Danube réussit ensuite à se faufiler entre les Carpates occidentales (rive gauche) et les ultimes avancées des Alpes autrichiennes de la rive droite à la hauteur des Portes de Devín (Slovaquie).
La deuxième chaîne montagneuse que le fleuve rencontre sur son parcours est le massif du Balkan qui s’unit aux Carpates méridionales. Le Danube trouve son chemin dans un impressionnant quadruple défilé d’environ 140 km, entre les communes roumaines de Moldova Vecche et Drobeta-Turnu Severin (rive gauche) et celles de Golubac et de Kladovo (Serbie) sur la rive droite. La partie la plus étroite et la plus impressionnante porte le nom de « défilé des Portes-de-Fer ».

Les bassins hydrographiques ou bassins versants des principaux cours d’eau européens et les lignes de partage des eaux, par Kimdime — File:Lignedepartagedeseaux.png, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=33119514

Une représentation en couleurs des mêmes bassins hydrographiques européens

Une succession de bassins alternant avec des défilés
   La vallée du Danube est une succession de bassins dont l’ampleur s’accentue considérablement vers l’aval. Ces bassins sont séparés entre eux par des portes ou des défilés : la « Porte bavaroise » et la traversée d’une partie du Bayerischer Wald (Forêt Bavaroise), les « Portes de Linz » en amont de la capitale de la Haute-Autriche.

Les Portes de Linz (Haute-Autriche), photo Danube-culture © droits réservés

Se succèdent ensuite toujours en Autriche le défilé de la Strudengau, autrefois redouté pour ses rapides en aval de la petite ville de Grein, celui de la légendaire Wachau, les « Portes de Vienne » avec les collines avancées du Wienerwald (Kahlenberg, Leopoldsberg, contreforts alpins), la « Porta Hungarica » ou le défilé de Thèbe à la frontière austro-slovaque, appelé également les « Portes de Devín », la « Cluse de Visegrád » (surnommé « le coude du Danube ») sur le territoire hongrois en amont de Budapest. Le Danube se faufile élégamment à cette hauteur entre les monts Börszönyi (rive gauche) et ceux de Visegrád (rive droite), vieux massifs volcaniques de l’entrée du bassin pannonien.

Le coude du Danube, en amont de Budapest, photo © Danube-culture, droits réservés

L’impressionnant secteur dit « des cataractes » entre Carpates (rive gauche) et Balkans (rive droite), s’étend sur environ 140 km. Il comporte quatre défilés ou « chaudrons » successifs : les défilés de « Kamenica », « Gospodin Vir », de « Kazan » et les célèbres et autrefois redoutées « Portes-de-Fer », bordées de parois abruptes qui contraignent parfois le lit du Danube à se resserrer sur 150 m de large et dont la profondeur peut descendre jusqu’à 80 m, le niveau inférieur se situant au dessous de celui de la mer Noire ! Ces quatre passages étroits sont séparés par des bassins plus larges (chaudrons) dans lesquels les affleurements des veines rocheuses forment toutefois des barres et des récifs au sein même du lit du fleuve. Ces récifs posèrent il n’y a pas si longtemps encore de redoutables problèmes à la navigation, problèmes qui ne furent définitivement résolus que par la construction du barrage hydroélectrique roumano-serbe de Djerdap I (PK 943) dans les années 1970.

 La forteresse de Golubac sur la rive droite (Serbie) du moyen-Danube, à l’entrée du secteur des cataractes (défilé des Portes-de-Fer), photo © Danube-culture, droits réservés

Le haut-Danube : un fleuve de montagne
Le haut-Danube (PK 2783-PK 1791) coule dans une grande partie de son parcours initial, à travers des régions montagneuses constituées sur la rive gauche par le Jura souabe et le Jura franconien, la Forêt de Bavière et celle de Bohême du Sud, et à droite par le plateau souabe (plateau de Baar), le plateau de Bavière et les Préalpes des Alpes orientales.

Le haut-Danube à la hauteur de Grein et de la Strudengau : un fleuve de montagne, une vallée étroite, photo Danube-culture, © droits réservés

Le haut-Danube possède un caractère de fleuve de montagne en raison des spécificités de sa vallée et du régime de ses eaux dans cette partie de son cours. Il forme à la frontière du plateau des Préalpes d’importants dépôts alluvionnaires dus à ses affluents alpins dont les plus importants sont l’Iller, le Lech, l’Isar, l’Inn, le Traun et l’Enns, tous affluents de sa rive droite.

Le bassin versant du Danube en Allemagne (Land de Bade-Wurtemberg et de Bavière)

Sa vallée est en majorité étroite, profonde, serrée entre des parois assez abruptes. Ce n’est qu’en aval de la ville frontière de Passau que les passages larges et plus resserrés commencent à alterner. En amont de  cette ville, sur son parcours allemand, ses rives sont souvent escarpées. Son lit est alors majoritairement sinueux et forme par endroits de brusques méandres. Dans les secteurs où il s’élargit, le lit du fleuve se ramifie, acquérant un caractère instable et formant un grand nombre de bras, de bancs d’alluvions et de seuils. Des digues longitudinales, des ouvrages fermant les bras secondaires et diminuant l’éparpillement du courant ainsi que des épis ont été érigés pour faciliter la navigation. De nombreuses centrales hydro-électriques ont été construites sur le Haut-Danube allemand et autrichien : Bad-Abbach (Allemagne, PK 2401,72), Regensburg (Allemagne, PK 2381,32), Geisling (Allemagne, PK 2354,30), Straubing (Allemagne, PK 2329,78), Kachlet (Allemagne, PK 2230,7), Jochenstein (frontière austro-allemande, PK 2203,33), Aschach (Autriche, PK 2162,67), Ottensheim-Vilhering (Autriche, PK 2146,91/2146,73), Abwinden-Asten (Autriche, PK 2119,63), Wallsee-Mitterkirchen (Autriche, PK 2095,62), Ybbs-Persenbeug (Autriche, PK 2060,42), Melk, (Autriche, PK 2038,16/2037,96), Altenwörth, (Autriche, PK 1980,40/1979,83), Greifenstein, (Autriche, PK 1949,23), Freudenau, (Vienne, Autriche, PK 1921,05).

Une concentration de centrales hydroélectriques sur le bassin du haut-Danube  source, ICPDR, juin 2014

Quant à l’imposant barrage slovaque de Gabčikovo en aval de Bratislava et à proximité  de la frontière avec la Hongrie, il a été réalisé au PK 8,15 du canal de dérivation (PK 1819,15 du Danube), qui se sépare du lit principal du fleuve et commence au PK 1853 puis rejoint l’ancien lit au PK 1811.

Écluse du barrage slovaque de Gabčikovo, photo Danube-culture, © droits réservés

La largeur du haut-Danube varie dans des limites relativement restreintes, de 40 à 100 m sur le secteur Kelheim-Jochenstein et de 130 à 420 m sur le secteur Jochenstein-Gönyü (Hongrie, rive droite).
La profondeur du fleuve demeure très instable sur les différents secteurs où, suite à l’élargissement artificiel de la vallée et du lit, se forment des seuils. Les profondeurs minima sont de 2,00 m voire inférieures sur les secteurs non éclusés et de 2,7 à 2,8 m sur les secteurs de retenue. Les périodes de sécheresses estivales accentuent l’instabilité de la profondeur du lit du fleuve et il n’est pas rare que la navigation soit interrompue sur certaines parties de son cours supérieur.
La vitesse du courant connait des variations importantes selon les endroits et le niveau de l’eau. Lors des niveaux d’eau moyens, elle se situe entre 3,0 et 10,0 km/h.
Le trafic fluvial régulier danubien vers l’aval commence ou se termine au niveau de la ville bavaroise de Kelheim (PK 2414, 84) entrée du canal Rhin-Main-Danube, inauguré en 1992.

Johann Christoph Müller (1673-1721) : « Mappa Potamographica in qua fluvii ac fluvioli nominatiores fere omnes qui in Monarchia Hungariae ad Danubium sive immediate sive mediate confluunt; lacus item ac paludes idea generali repraesentantur ». Carte hydrographique représentant la quasi-totalité des fleuves et cours d’eau d’une certaine importance qui, dans la monarchie hongroise, se jettent dans le Danube, que ce soit directement ou indirectement ; les lacs et les marais y sont également représentés dans leurs grandes lignes, Nuremberg, 1702, sources : Magyar Környezetvédelmi és Vízügyi Múzeum – Duna Múzeum

Le bassin versant hongrois actuel au sein du bassin versant du Danube

Le moyen-Danube : un fleuve de plaine
   Le Moyen-Danube (PK 1791-PK 931), de Gönyü (rive droite, Hongrie) jusqu’à la sortie des Portes- de-Fer, traverse d’abord l’immense plaine pannonienne. À l’exception des secteurs escarpés de Visegrád et des défilés des Portes-de-Fer, il s’agit d’un fleuve de plaine. Sa vallée est large (5-20 km), constituée de grandes terrasses plates, sillonnées par de nombreux bras secondaires. Les rives du fleuve sont peu élevées et leurs pentes douces. Le fond du lit en est en majeure partie sablonneux.
Lorsque le fleuve franchit un relief montagneux, la vallée se resserre. Les rives et les versants s’élèvent alors et peuvent être par endroit même escarpés. Le fond du lit est pierreux et parsemé de seuils rocheux.
Sur la majeure partie de son cours moyen le fleuve est sinueux. Toutefois, la longueur des secteurs rectilignes et la sinuosité des méandres sont bien plus importantes que sur le haut-Danube.

Le moyen-Danube sur un secteur rectiligne, un fleuve de plaine, photo Danube-culture © Droits réservés

Le lit a un caractère instable et se ramifie en un grand nombre de bras secondaires. On y trouve de multiples bancs de sable, de nombreuses îles et des seuils rocheux.
Comme dans son cours supérieur et toujours en vue d’améliorer les conditions de navigation, des digues longitudinales ont été construites ainsi que des ouvrages de coupure et de concentration du courant. Quant aux travaux effectués en aval, suite à l’accroissement des dimensions du profil transversal du lit, ils n’ont eu pour but que de condamner certains bras secondaires par des digues transversales, de renforcer les berges et de couper certains méandres.
La largeur du lit dans les secteurs où des travaux de régularisation du courant ont été effectués, varie dans des limites peu importantes, de 300 à 420 m, alors que sur les autres secteurs, sa largeur oscille entre 400 et 2200 m. La largeur du  Danube ne  dépasse pas les 210 m dans les Portes-de-Fer, à la hauteur des gorges de Kazan. En raison de l’instabilité du lit, la profondeur du moyen-Danube varie de manière importante, changeant constamment sur les seuils. Les profondeurs minima relevées lors des bas-niveaux se situe en moyenne entre 1,9 à 2,1 m.
Les brusques variations de déclivité du fleuve entrainent également une variabilité de la vitesse du courant. Lors des niveaux moyens, elle se situe entre 3,6-4,8 km/h sur le secteur Gönyü-Belgrade, entre 0,4-3 km/h sur le secteur Belgrade-écluses du barrage des Portes-de-Fer, et entre 6,5-9 km/h sur le secteur des écluses des Portes-de-Fer-Drobeta-Turnu Severin.

Le bas-Danube ou Danube inférieur
   Le Danube inférieur (PK 931 – PK 0) borde presque tout au long de son parcours la partie méridionale de la plaine du même nom. Cette plaine s’élève progressivement vers confins pour se fondre dans les contreforts des Carpates. À l’est, elle prend le nom de plateau de la Dobrogée. Au sud du Danube, sur la rive septentrionale, s’étend le plateau bulgare, région caractérisée par son unité géographique. Ce plateau descend doucement vers le Danube qu’il borde en pentes escarpées. Dans le cours inférieur du fleuve, la plaine du Bas-Danube se rétrécie au nord avec les versants des collines de Moldavie, et au sud par le plateau de la Dobrogée. Plus en aval, la plaine s’élargit à nouveau pour constituer un large delta marécageux sillonné par un dense réseau de bras, de canaux et de lacs (limans) au long desquels s’étendent de larges dunes se rétrécissant peu à peu en allant vers la mer où elles se transforment en bancs de sable.
Le bas-Danube est un fleuve de plaine typique. Sa vallée est large, s’étendant entre 7 et 10 km jusqu’à la ville roumaine de Turnu Măgurele (PK 597) et pouvant atteindre jusqu’au delta de 8 à 20 km. Sa largeur maximale est de 28 km, en aval de Hîrşova (PK 253), et minimale de 3-4 km à proximité de Svistov (PK 555), Giurgiu (PK 493) et Orlovka (PK 105,3). La rive droite est escarpée tandis que la rive gauche est plate. Le lit du fleuve est peu sinueux dans sa majeure partie, les méandres peu prononcés et les secteurs rectilignes d’une longueur considérable.

Paysage collinaire de la rive droite du bas-Danube, photo © Danube-culture, droits réservés

Tout au long de son parcours, le lit se ramifie en un grand nombre de bras secondaires formant une multitude d’îles. Les bras secondaires n’étant pas fermés par des ouvrages hydroélectriques ou des digues, ils ont, pour la plupart, un caractère de cours d’eau. Ces bras se développent au maximum entre Silistra (PK 376) et Brăila (PK 170) ainsi que dans les secteurs où se rejoignent les bras de Chilia et de Saint-Georges.
Le delta commence au niveau du cap Tchatal d’Ismaïl (PK 79,63). Le cours principal du Danube se sépare alors en deux bras, ceux de Chilia et de Tulcea.
À partir de sa bifurcation jusqu’au PK 76 (les km sont comptés à partir de l’embouchure du bras, en direction du cap Tchatal d’Ismaïl), le bras roumano-ukrainien de Chilia coule en grande partie entre des rives plates, d’abord en direction du nord-est, puis du sud-est et ensuite, près de Vilkovo (Ukraine), vers l’est, dessinant de larges méandres. Jusqu’à Pardina, ce bras ne forme qu’un seul lit. Plus loin, jusqu’à Chilia, il se sépare en trois bras ceux de Chilia, Sredni et Tataru (Ivaneşti), dessinant un réseau assez complexe qui se réunifie par la suite.
Au-delà du petit village roumain de Periprava (rive droite), le bras de Chilia se divise de nouveau en bras secondaires, ceux de Babina, Tchernovka, Priamoï et Solomonov (Ukraine). En aval de Vilkovo,  le bras de Chilia se jette dans la mer Noire en se divisant une dernière fois. Les deux principaux bras formé par le fleuve sont ceux d’Otchakovsky et de Staro-Stamboulski.
Le bras de Tulcea est large de 200 m (mille 42,5) à 550 m (mille 41). Il est sinueux, dessine des courbes brusques surtout dans la région de Tulcea et s’étend jusqu’au cap Tchatal de Saint-Georges (PK 62,97), en traversant un terrain en général plat, sauf dans le secteur des milles 39-38 quand s’approchent sur la rive droite les contreforts du plateau de la Dobrogée sur lequel est située la ville de Tulcea, porte du delta (PK 71,3).
Au cap Tchatal de Saint-Georges (Sfântu Gheorghe, mille 34), le bras de Tulcea se divise en deux, le bras de Sulina (à gauche) et celui  de Saint-Georges (à droite). Les rives du bras aménagé de Sulina, longues de 34 milles (63 km), sont plates, aménagées avec du perré sur une grande longueur. La largeur du bras est de 120 m en moyenne et ne présente pas de grandes variations car la plupart des bras secondaires ont été fermés et les méandres prononcés ont été rectifiés par des coupures à la fin du XIXe et du début du XXe siècles par les travaux menés par la Commission Européenne du Danube.
Juste avant l’embouchure de ce bras dans la mer Noire se trouve le port de Sulina (PK 0). Pour la sortie en mer par la barre de Sulina, un chenal construit par la Commission Européenne du Danube, bordé de deux môles (sud et nord), conduit de l’embouchure du bras de Sulina jusqu’en mer. Le canal se dirige d’abord vers l’est et ensuite tourne légèrement vers le sud-est.

Le Point Kilométrique zéro, à la hauteur du port de Sulina, photo © Danube-culture, droits réservés

Le chenal du Danube le plus fréquenté par la navigation empreinte le bras de Sulina qui, suite aux importants travaux de la C.E.D., a été transformé en un canal presque rectiligne et accessible aux navires de mer.

La largueur du bas-Danube est extrêmement instable et accuse des variations considérables. La largeur moyenne caractéristique du lit se présente  selon les secteurs du fleuve comme suit :
Drobeta Turnu Severin – Calafat (PK 931 – 795) : 800 m
Calafat – Svistov  (kPK 795 – 555) : 800 m
Svistov – Silistra  ( PK 555 – 376) : 800 m
Silistra – Hirşova ( PK 376 – 253) : 560 m
Hirşova – Brǎila ( PK 253 – 170) : 400 m
Brǎila – cap Tchatal d’Ismaïl (PK 170 – 79, 63) : 900 m
Bras de Tulcea (PK 79, 63 – 62, 97) : 350 m
Bras de Sulina (PK 62, 97 – 0) : 120 m

Les profondeurs accusent des variations tombant, en période de basses eaux, à 15 dm sur les seuils.
Avec la construction du barrage des Portes-de-Fer Djerdap I et de la mise en service d’une retenue d’eau sur le Bas-Danube entre Prahovo (rive droite) et Drobeta Turnu-Severin, un secteur éclusé a été réalisé. Sa profondeur minimum est de 35 dm.

Bras de Sulina à son embouchure vu du ciel, sources NASA

Avant l’exécution des travaux de la C.E.D., le débit du Danube se répartissait entre les bras de Chilia, Sulina et Saint-Georges dans des proportions de 62 %, 8 % et 30 %. Des aménagements ont été également entrepris afin de permettre l’entrée des navires dans le Danube par les bras de Sulina et celui de Tulcea. À l’entrée amont du bras de Tulcea, au cap Tchatal d’Ismaïl, une digue en pierre de 430 m de long a été édifiée. Le bras de Sulina a été rectifié par 10 coupures de méandres qui ont réduit sa longueur de 84,87 à 62,97 km soit une différence de 21,9 km. Des épis ont été mis en place et les berges ont été consolidées par des digues en pierre. À l’embouchure du bras de Sulina se trouvent les môles nord et sud dont la longueur augmente constamment étant donné la constante et rapide progression des dépôts d’alluvions du fleuve vers la mer. Leur longueur était en 1983 de 7 932 m.
Des travaux et des dragages sont effectués régulièrement afin de maintenir une profondeur de 24 pieds (7, 3153 m) dans les secteurs limitatifs, surtout au niveau de la barre.
La réalisation de ces travaux a engendré des conditions normale de navigation afin que des bâtiments d’un tirant d’eau jusqu’à  24 pieds puissent remonter le Danube depuis la mer Noire jusqu’au port de Brăila.
La vitesse du courant du Bas-Danube navigable varie entre 6, 3 km/h (haut niveau navigable) et 2 km/h, (bas niveau navigable) entre Brăila et Sulina.

Notes :
1L’origine du bassin-versant est à chercher chez le géographe officiel du roi Louis XV, Philippe
Buache (1700-1773), qui créa au XVIIIe siècle la notion de  » bassin de fleuve ». Les savants de l’époque s’en emparèrent alors pour découper toute la planète en traçant des lignes de partage des eaux, d’ailleurs parfois de manière trop théorique et sans vérification de «terrain». Cependant, le succès fut tel que le bassin de fleuve devint chez les géographes une unité essentielle de réflexion du découpage régional. Cette influence trop grande sur la géographie humaine fit tomber ensuite dans l’oubli le bassin de fleuve. Sources : Laurent Touchart, BASSIN-VERSANT, hypergeo.eubassin-versant, 2007

Danube-culture, © droits réservés, mis à jour septembre 2026

Sur le bras aménagé de Sulina, photo © Danube-culture, droits réservés

Les poissons du Danube

Hercule Nicolet (1801-1872), Suisse : huchon du Danube à l’âge adulte, vers 1840 (d’après Joseph Dinckel), collection du Philadelphia Museum of Arts
Le huchon (Hucho hucho, Linnaeus 1758) du Danube, également appelé « poisson rouge » en Allemagne et en Autriche (Donaulachs, Rotfisch), « truite du Danube » en Bulgarie (Дунавска пъстърва) et « lostriţa » en Roumanie était présent autrefois en grand nombre avec les ombres et les barbeaux dans la partie supérieure de ce fleuve et dans ses affluents ou sous-affluents comme le Lech, la Regen, l’Ilz, l’Enns, la Traisen, la Mur, la Mank, la Pielach, la Drau (Drava) mais il est menacé aujourd’hui de disparition et figure sur la liste rouge de l’UICN. Les barrages ou centrales hydroélectriques sans passage spécifique pour poissons, la canalisation et la régulation du fleuve, la destruction des frayères naturelles dues à des extractions de gravier pour la construction, la pollution, le réchauffement de l’eau, en sont quelques-unes des causes principales.
   Le huchon, amateur d’eaux fraîches et rapides, est un poisson au corps très élancé et fusiforme qui rappelle au premier abord la forme caractéristique des ombles. Son ventre est blanc et ses flancs sont ponctués d’une multitude de petites tâches noires. De couleur brune en général, le huchon peut néanmoins revêtir des robes allant du gris-bleuté au gris-argenté. Sa queue est rouge sombre.
Taille : moyenne 50/80 cm jusqu’à 1m 50.
Poids : jusqu’à 50 kg
Le huchon a été nommé « poisson de l’année 2012 » en Autriche et en Allemagne en 2015.

Maitre d’Europe centrale, poissons du Danube et de ses affluents, en bas une lamproie du Danube, huile sur toile, XVIIIe siècle

   Sur ce tableau, de nombreux poissons et une anguille gisent sur la rive. Ils sont principalement représentés de profil et avec beaucoup de détails afin qu’on puisse les identifier. Au centre, la tête tournée vers la droite, se trouve un barbeau avec quatre barbillons épais sur la bouche. En bas à droite on distingue une brème, en dessous une lamproie du Danube (Eudontomyzon danfordi). À l’arrière-plan, des roseaux et des filets suspendus à une perche et à une branche d’arbre pour les faire sécher. La présence d’une lamproie du Danube pourrait indiquer que la peinture a été réalisée dans la région du moyen-Danube moyen.
Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, mis à jour août 2026

Livraison d’esturgeons sur le marché aux poissons de Vienne, gravure du XVIIIe siècle

Rudolf Bernt (1844-1914), Autriche, Barques, bassins des pêcheurs et marché aux poissons de Vienne au bord du Canal du Danube, aquarelle et gouache, vers 1900

Halage sur le Danube I

 Friedrich Gauermann (1807-1862), Allemagne,  Un équipage de halage sur le Danube, huile sur bois, 1848

   Si la descente vers l’aval (Naufahrt) s’effectuait sans trop de difficultés, à l’exception de conditions météo défavorables (brouillards, tempêtes, vents contraires, inondations…) et de certains passages délicats comme le franchissement des rapides de la Strudengau (Strudel, Wirbel), en aval de Grein et pour lesquels on devait faire appel à des pilotes locaux, il n’en était pas de même pour la remontée (Gegenwart ou Gegentrieb) du Danube, une remontée qui demandait en raison du courant, de la configuration des rives ou d’autres obstacles comme des barres rocheuses au sein même du lit du fleuve ou des bancs de sable, une force de traction et un équipement considérables que seuls des équipages de chevaux menés par des hommes expérimentés, pouvaient assumer.

Un train de bateaux au pied du Kahlenberg (Vienne) , gravure coloriée, 1841

   De tels équipages ne pouvaient avancer que très lentement, effectuant tout au plus vingt à trente kilomètres par jour, de l’aube jusqu’à la nuit. À titre d’exemple, le trajet en amont de Vienne à Linz (Haute-Autriche) durait de 14 à 25 jours, de Linz à Passau de 6 à 8 jours, de Passau jusqu’à Regensburg, de 9 jusqu’à 15 jours ou encore de 10 à 12 semaines de Pressburg (Bratislava) à Rosenheim sur l’Inn avec de nombreux changements de rives à l’occasion desquels il était nécessaire de transporter les chevaux d’un bord du fleuve à l’autre. La Strudengau, en aval de Linz, avec sa mauvaise réputation pour les embarcations qui descendaient le Danube en raison de ces deux zones de rapides, s’avérait également difficile pour les convois de bateaux remontant le fleuve et leurs équipages. Il est bien évident que dans ces conditions, il était extrêmement extrêmement rare que des voyageurs s’aventurent à remonter le fleuve sur un train de bateaux, ce type de navigation étant réservés aux marchandises.

Halage sur le Danube, collection Musée de la navigation de Spitz/Donau

Friedrich Gauermann (1807-1862), Chevaux de halage près d’une auberge, huile sur toile, vers 1855.     F. Gauermann a peint ici la pause d’un équipage de halage (Hohenauer) dans une auberge au bord du Danube. Le chaland chargé est amarré à la rive devant l’auberge. Les chevaux portent leur harnais de halage avec l’arc en bois caractéristique qui entoure leur arrière-train et qui servait à fixer la corde pour haler le bateau. Le départ semble imminent. Alors que plusieurs hommes sont encore assis sous l’auvent de l’auberge et boivent, deux des cavaliers sont déjà prêts à repartir. Un troisième tente avec difficulté de monter son cheval effrayé par un chien aboyant. Le groupe de quatre chevaux constitue à l’évidence le motif central du tableau. En arrière-plan, à gauche la ruine de Haustein près du village de Sankt Nikola en Strudengau, qui  fut détruite avant 1862 dans le cadre de la régularisation du Danube, collection Landessammlungen Niederösterreich, sources : W. Krug, Friedrich Gauermann 1807-1862, 2001

   Les « Zille » ou autres embarcations, y compris sur le Moyen et le Bas-Danube ottoman, furent tout d’abord tirées ou halées à partir du XIVe siècle et sur certains tronçons par des prisonniers de guerre ou des condamnés auxquels se substituèrent par la suite des équipages de chevaux et ce jusque bien après l’invention de la navigation à vapeur. Ces trains de bateaux étaient encore nombreux au milieu du XIXe siècle : 136 équipages ont été encore comptabilisés en Haute-Autriche dans le petit village de Struden (rive gauche), en aval de Grein dans les années 1860, 11 en 1870, 84 en 1880, 31 en 1890 et 1 seulement en 1900). Ces convois pouvant atteindre une longueur totale de 400 à 500 mètres, portaient le nom, sur le Haut-Danube, de « Hohenhau » et son maître d’équipage qui pilotait les manoeuvres difficiles depuis la tête de l’équipage, celui de « Hohenauer » ou de « Vorreiter ». Les hommes qui exerçaient ce métier éprouvant et épuisant physiquement et qui les obligeaient à demeurer plusieurs mois hors de leur maison, à dormir dans des conditions souvent précaires et à risquer leur vie presque quotidiennement, ont été décrits comme des êtres frustres et brutaux. Le passage d’un tel train de bateaux à la remonte et de l’équipage d’hommes et de chevaux qui le halaient, ne pouvait passer inaperçu et a engendré plusieurs légendes comme celle du train de bateaux fantôme.

Stefan Simony (1860-1950), Équipage de halage, huile sur bois, 1884

Traversée sur l’autre rive des chevaux de halage, collection du Musée de la navigation de Spitz/Donau

Dans la région de Wachau ou en Strudengau là où les rochers affleurant à la surface de l’eau, les tourbillons, les rives particulièrement escarpées rendaient autrefois le halage des lourdes embarcations vers l’amont pénible et dangereux, certains habitants entendaient certaines nuits d’hiver particulièrement sombres ou les jours de grand vent et de tempête, des hurlements sinistres, des claquements secs de fouets et le bruit énorme des sabots et des hennissements de chevaux. Ils savaient qu’il s’agit du passage du train de bateaux fantôme conduit par le « Hohenauer », condamné avec ses hommes pour avoir lancer des imprécations, appeler à l’aide le diable, s’être soulés et avoir été cruels envers leurs bêtes, à remonter éternellement le fleuve et à lutter contre le courant jusqu’à ce que le lit du Danube deviennent aussi sec que le sommet du mont Jauerling (sommet de 960 m situé en Wachau sur la rive gauche). Pour expier leurs fautes, le « Hohenauer »et son équipage devaient faire avancer leur convoi uniquement dans l’obscurité la plus noire. Les villageois des bords du Danube pouvaient ainsi,  durant un long moment ces nuits-là, écouter les voix lugubres des haleurs maudits proférer les mêmes injures qu’autrefois, leurs rires sauvages se mêlant aux plaintes incessantes des chevaux effrayés, épuisés et des claquements de fouets qui leur répondent.

  Johann Adam Klein (1792-1875), scène de halage sur l’Inn, huile sur toile, 1863

Dès ses premiers voyages sur le Danube dans les années 1820, J. A. Klein artiste peintre et graveur originaire de Nuremberg, a été fasciné par les attelages de chevaux halant des bateaux sur le haut-Danube et ses affluents et en a fait le sujet de certains de ses tableaux (« Donau-Schiffszug bei Dürnstein », 1827). Les Zillen, Kehlheimer ou Gamsen, étaient utilisées en Wachau et sur le haut-Danube pour le transport vers l’aval de marchandises et matériaux divers destinés en particulier à Vienne mais pouvaient également accueillir des voyageurs (uniquement dans le sens de la descente). Si les bateaux descendaient vers l’aval avec la force du courant et pouvaient même parfois sur certains tronçons du fleuve hisser une voile par vent favorable, ils devaient être haler vers l’amont par des attelages de chevaux plus ou moins nombreux suivant le nombre d’embarcations, leurs chargements et la force du courant. Pour le peintre Johann Adam Klein (1792-1875), passionné par les chevaux, leurs corps musclés et tendus par l’effort immense étaient un spectacle saisissant qu’il a immortalisé dans plusieurs de ses tableaux et de ses dessins. Cette toile représente une scène aux tonalités dramatiques le long de l’Inn, un cours d’eau fougueux, affluent du Danube, dans laquelle onze chevaux dont la plupart la plupart sont montés par un cavalier, halent péniblement depuis un chemin caillouteux en bordure de la rivière, deux bateaux (Gamsen de l’Inn) lourdement chargés. Au second plan, un batelier tente d’empêcher les embarcations de trop se rapprocher de la rive à l’aide d’une rame ou d’une perche. Klein a accordé une attention toute particulière à la reproduction fidèle des détails des harnais spécifiques des puissants chevaux de halage et des costumes des membres de l’équipage (Hohenauer) qui les montent et pour certains, les fouettent généreusement.

Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, mis à jour août 2026

Stefan Simony (1860-1950), Autriche, un équipage de halage en Wachau à la hauteur de Dürnstein  aquarelle, 1886

Franz Xaver Reinhold (1816-1894), Autriche, Vue sur l’abbaye de Melk avec un équipage de halage au premier plan, huile sur toile, 1893 

Petites et de grandes confluences…

La confluence de l’Inn avec le Danube à Passau (Bavière) au PK  2225, 20, photo © Danube-culture, droits réservés

« Hâtez-vous lentement et, sans perdre courage,
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage :
Polissez-le sans cesse et le repolissez… »
Nicolas Boileau (L’Art poétique, 1674)

   Cette citation de Nicolas Boileau (1736-1711, un nom prédestiné !) s’applique aussi pour les fleuves et en particulier pour le Danube qui se hâte lentement vers la mer Noire. Chaque confluence a une forme et un visage uniques qui viennent remettre l’ouvrage du fleuve sur son métier. Ces confluences, ces points d’addition, de passage, d’union, de rassemblement, de transformation, de métamorphose, de confrontation, de rupture, sont aussi parmi les lieux les plus fascinants du parcours fluvial danubien. Leur influence sur la biodiversité est considérable avec toute une panoplie d’éléments naturels comme la géologie du sol, le niveaux des eaux, les reliefs (les pentes d’écoulement), la végétation, également parfois les activités humaines quand confluence (parfois triple) rime avec ville comme c’est le cas pour de nombreuses cités danubiennes.

La première des toutes premières confluences, celle de la Breg avec la Brigach, toutes deux enrichies des nombreuses sources jaillissant du sous-sol karstique dans le parc du château de Donaueschingen (Bade-Wurtemberg) et d’autres petits ruisseaux. De ce confluent naît officiellement le Danube, photo © Danube-culture, droits réservés

   « Aimer, pour un fleuve, cela consiste précisément à se jeter dans les « bras d’un autre fleuve ». Les confluents sont des lieux de conjonctions amoureuses et les « eaux mêlées » le symbole de l’union absolue. Le fleuve, en effet, possède le privilège de pouvoir s’unir si complètement à sa partenaire aquatique qu’il est ensuite impossible de distinguer les deux conjoints. C’est une aventure de cet ordre qu’Ovide nous décrit dans la belle histoire de la fontaine Aréthuse. »
Jacques Lacarrière , Au coeur des Mythologies, Philippe Lebaud éditeur, 1984

Le Bas-Danube à la hauteur de la confluence de l’Olt, photo droits réservés

« Passau est au confluent de trois cours d’eau ; la petite Ilz2, surnommée « La perle noire » en provenance du massif de la Forêt Bavaroise, et le grand Inn3 s’y jettent dans le Danube. Mais pourquoi le fleuve formé de leurs eaux mêlées, et qui s’écoule vers la mer Noire, doit-il s’appeler et être le Danube ? Il y a deux siècles Jacob Scheuchzer4, dans son « Hidrographia Helvetiae », page 30, observait que l’Inn à Passau, est plus large et plus profond que le Danube, avec un débit plus fort, et même derrière lui un parcours plus long. Le docteur Metzger et le docteur Preusmann, qui ont mesuré en pieds la largeur et la profondeur des deux cours d’eaux, lui donnent raison. Donc le Danube est un affluent de l’Inn, et Johann Strauss est l’auteur d’une valse intitulée « Le bel Inn bleu » — l’Inn après tout pourrait revendiquer à plus juste titre cette couleur. Ayant décider d’écrire un livre sur le Danube, je ne puis évidemment souscrire à cette théorie, de même qu’un professeur de théologie dans une faculté catholique ne peut nier l’existence de Dieu, objet même de sa science… »
Claudio Magris, « Le beau Danube ou le bel Inn bleu ? », in Danube, Gallimard, Paris, 1988

la confluence de l’Ilz (40,3 km) avec le Danube à Passau (rive gauche). La fougueuse Inn et la sombre Ilz semblent ne mélanger leurs eaux à celles du fleuve qu’avec regret. Photo © Danube-culture, droits réservés

   Un fleuve, une rivière, un cours d’eau se régénère grâce à chacune de ses confluences, même de la plus insignifiante d’entre elles. La preuve en est que sur le Haut-Danube allemand ce sont les apports successifs de petits ruisseaux et modestes rivières comme l’Elta (15, 8 km, rive gauche), le Wulfbach (2, 5 km, rive gauche), la Bära (26, 3 km, rive gauche), le modeste Schmidtenbrunnenbach (rive gauche), le Belzbach (rive droite), la Schmiecha ou Schmeie (41, 4 km, rive gauche), le Lauchert (60, 3 km, rive gauche, 57 km selon d’autres sources),

La confluence du Lauchert (rive gauche) avec le Danube à la hauteur de Sigmaringendorf, photo droits réservés

l’Ablach (41, 3 km, rive droite), l’Ostrach (33, 1 km, rive gauche), le Biberach (le ruisseau des castors, rive gauche), la Schwarzach (22, 1 km, rive gauche), le Kanzach (25, 8 km, droite), la Zwiefalter Aach (8, 9 km, rive gauche), le Hasentalbach (le ruisseau de la vallée des lièvres, rive droite), le Braunsel (1 km, rive gauche), un des plus courts affluents directs du Danube dont 32 sources sont l’origine (!), le Marchbach (rive droite), le Lauter (42, 3 km, rive gauche), le Hühlbach (rive droite), l’Algershofer Bach (rive gauche), le Stehenbach (7, 7 km, rive droite), la Schmiech (25 km, rive gauche à ne pas confondre avec la Schmiecha), le Mühlbach (rive gauche), la Riess (rive droite, 49 km), le Donauriederbach (rive gauche), la Westernach (6, 6 km, rive droite), la Rot (55, 5 km, rive droite), l’Erlbach (8, 8 km, rive gauche), le Kreutwiesenbach (rive droite), la Weihung (29, 9 km, rive droite), le Rötelbach (rive gauche), qui, avec quelques autres affluents encore plus discrets, qui « ressuscitent » miraculeusement en amont d’Ulm (Bade-Wurtemberg) et du confluent avec l’Iller5 (147 km), un Danube parfois bien mal en point après les pertes dans le sous-sol karstique du plateau du Baar (Jura souabe) entre Immendingen et Möhringen, pertes qui profitent entretemps à son « rival » le Rhin6 et à son bassin.

La confluence de l’Iller (à gauche, 147 km) avec le Danube, photo droits réservés

L’Iller est un puissant affluent de la rive droite du Danube qui prend sa source dans les alpes allemandes à 783 m d’altitude et dont profite largement le Danube puisque que son débit est supérieur au sien. Curieusement la même histoire se répète un peu plus en aval à Passau avec l’Inn dont le débit est aussi plus important que celui du Danube.

« En général, le flux d’eau qui provient d’une confluence garde le même nom que le courant d’eau qui, en amont de la confluence elle-même, a un plus grand débit. Il existe toutefois un certain nombre d’exceptions, par exemple lorsque le cours d’eau qui coule en aval de la confluence prend un nouveau nom tel le fleuve Amazone, qui nait de la confluence de la rivière Ucayali avec le rio Marañón. [C’est précisément ce qui arrive à Donaueschingen, lorsque la Breg se joint à la Brigach pour former un cours d’eau qui prend alors le nom de Danube !]. Il arrive aussi que le cours d’eau d’un débit inférieur garde son nom en aval de la confluence comme dans le cas de la Seine qui, en appliquant la règle de la plus grande étendue, devrait prendre le nom d’Yonne dans la section suivant la confluence avec cette dernière. Le lit du fleuve ou de la rivière est en aval de la confluence généralement plus étroit que la somme de la largeur des deux cours d’eau en amont. Cette étroitesse est compensée par une plus grande profondeur du lit et un courant plus rapide.
La confluence entre deux cours d’eau d’une certaine importance a souvent créé les conditions favorables pour la construction de villes fortifiées facilement défendables et, dans le cas des fleuves ou rivières navigables, pu favoriser économiquement et commercialement les opportunités offertes par la navigation fluviale.
Il peut arriver que, sur des distances plus ou moins grandes en aval d’une confluence, on puisse distinguer les eaux des deux cours d’eau qui se sont joints et ce du fait d’une coloration différente liée à la quantité et aux caractéristiques des sédiments en suspension. Il en est ainsi en aval de la confluence de l’Inn avec le Danube. Les deux contributeurs (le tributaire et le distributaire) deviendront peu à peu ou rapidement indiscernables l’un de l’autre en s’écoulant vers l’aval.
Parmi les différents exemples de villes ayant exploité ce type de situation géographique singulière, on trouve Lyon (confluence Rhône-Saône), Coblence (confluence Rhin-Moselle), Passau (double confluence Danube-Ilz et Danube-Inn), Linarolo (confluence Pô-Tessin), Wuhan (confluence Han-Fleuve Azzurro), Belgrade (confluence Danube-Sava) et bien d’autres.
La confluence entre le Bhagirathi et l’Alaknanda (Inde), qui donne naissance au Gange, est particulièrement spectaculaire.
Certains confluents ont disparu en raison des changements climatiques et de la montée des eaux ou de phénomènes d’envasement comme le Merwede (delta de la Meuse et du Rhin) ou comme le confluent de la Meuse et du Waal qui a été endigué à partir de 1904. »

Jacques Bethemont, Les grands fleuves. Entre nature et société, Paris, Armand Colin, 1999

La confluence du Lech ( à gauche, 256 km) avec le Danube à la hauteur du village bavarois de Marxheim, photo © Danube-culture, droits réservés

Rappelons que le Danube compte plus de 300 affluents importants parmi lesquels l’Iller, le Lech, l’Isar, l’Inn, la Wörnitz, l’Altmühl, le Regen, la Traun, l’Enns, la Leitha, la Morava, le Váh, la Rába, la Drava, la Tisza, la Sava, le Jiu, l’Olt, le Siret, le Prout, l’Iskar, le Vit et l’Osum. 34 d’entre eux sont navigables ou ont été navigables…. Son cours, à l’image de la plupart des fleuves terrestres, est en fait une succession de confluences plus ou moins importantes qui participent de sa métamorphose.

Notes :
1Confluence, nom féminin

Étymologie : xve siècle. Emprunté du bas latin confluentia, « afflux », de confluere, « confluer, affluer ». Le fait de confluer. La confluence de deux rivières, de deux glaciers. Par analogie, la confluence de plusieurs colonnes de manifestants. Fig. La confluence de deux courants de pensée. Sources : Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition
https://dictionnaire-academie.fr/article/A9C3533
2 Die Ilz (40, 3 km)

3 Der Inn (517 km)
4 1672-1733, médecin philosophe, naturaliste et professeur de physique suisse
5 datée de 1717
6 Un des multiples hydronymes aux origines celtes (Ilara, saint). Les fleuves étaient avec les sources, les fontaines, l’eau en général sacrés pour ce peuple de l’Antiquité. « G. W. Leibniz affirmait : « Et je dis en passant que les noms des rivieres, estant ordinairement venus de la plus grande antiquité connue, marquent le mieux le vieux langage et les anciens habitans, c’est pourquoy ils meriteroient une recherche particulière ». Cité par Jürgen Udolph et Gérard  Bodé dans            l’article « Les hydronymes paléoeuropéens et la question de l’origine des Celtes. ». In: Nouvelle revue d’onomastique, n°52, 2010. pp. 85-121.
www.persee.fr/doc/onoma_0755-7752_2010_num_52_1_1535

Sources :
www.aquaportail.com/definition-5569-confluent.html

Voir également sur le site l’article sur les principaux affluents du Danube :
danube-culture.org/principaux-affs-du-danube

Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, mis à jour, août 2026

Confluence de la Morava ou March tchéco-austro-slovaque (358 km) avec le Danube (rive gauche), photo © Danube-culture, droits réservés

 Confluent de la Cerna (rive gauche) avec le Danube à la hauteur de la ville roumaine d’Orşova, PK 953, 20

Halage sur le Danube II

Stefan Simony (1860-1950), équipage de « Hohenauer », huile sur bois

   « Ces pauvres bateliers du Danube ! Ils ont aussi leurs légendes, tristes légendes, marquées çà et là par des croix funèbres ou des ex-voto. Le puissant fleuve sur lequel ils transportaient autrefois les voyageurs, et où ils transportent encore tant de lourdes denrées, les condamnent souvent, par ses nombreux détours, par ses bas-fonds, par ses îles d’où pendent de grands saules, par ses sables mouvants, à de rudes fatigues, et quelquefois les exposent à de mortels dangers. À leurs embarcations chargées de grains, de sel et de bois, sont attelés des chevaux choisis parmi les plus robustes. Sur chaque cheval se tient un homme vêtu d’un simple pantalon de toile, la tête couverte d’un large feutre, et en avant de cette cavalcade s’avance un guide expérimenté qui dirige la marche du convoi et proclame ses ordres que l’on répète de rang en rang jusqu’à ce qu’ils arrivent aux rameurs courbés sur leurs larges avirons.

 Scène de halage sur la rive droite du Danube, au pied du Kalhenberg

Ces laborieuses manoeuvres ne peuvent, comme sur les bords de la Saône ou du Rhône, suivre régulièrement un des deux côtés du fleuve. À tout instant il faut qu’ils aillent, tantôt à droite, tantôt à gauche, chercher le chemin qui leur échappe, qu’ils traversent un bras du Danube pour gagner une île, un banc de sable, et qu’ils lancent de nouveau leurs chevaux à la nage pour atteindre une autre rive. Si le fond du fleuve les trompe, si le courant trop rapide les entraîne, si leur monture n’est pas assez forte, ou leur main assez ferme, il y a va pour eux de la vie. Mais, plus le passage est difficile, plus ils affectent de joie et de résolution.

C’est dans ces moments critiques qu’ils crient et font claquer leurs fouets pour s’encourager mutuellement et se guider l’un l’autre à travers les flots. Le soir, ils amarrent leur bateau à un rocher et campent sur la grève. On tire les provisions de la cambuse, on allume un grand feu et l’on prépare le souper en se racontant les vicissitudes de la journée. Les chevaux paissent en plein air, les hommes reposent sous leurs tentes. C’est au centre de l’Europe civilisée, entre la ville royale de Munich et la capitale de l’Autriche, l’image d’une pérégrination dans les steppes, d’une caravane dans le désert.

Stefan Simony (1860-1950), équipage de « Hohenauer » halant une « zille » chargée de pavée à la hauteur de Dürnstein en Wachau, aquarelle, 1886

D’importants travaux ont été faits pour faciliter la navigation du Danube, par les ordres de Marie-Thérèse dans le défilé du « Strudel », par ses successeurs sur plusieurs points essentiels, par l’ardente initiative du comte de Szechenyi près de Drencova1. Chaque années, d’habiles ingénieurs, de nombreux ouvriers, continuent cet utile labeur. S’ils n’ont point encore aplani partout le cours du fleuve, ils l’ont du moins dégagé de ses principales entraves, et le poète Campbell qui, il y a un demi-siècle, chantait le Danube en ses beaux vers, n’aurait plus le droit de dire aujourd’hui : « Ces rivages non parcourus, inconnus, incultes, où le paysan trouve à peine un sentier, où le pêcheur tient à peine une rame. » Ces rivages sont animés chaque été par une foule de voyageurs. De Ratisbonne à Sulina ce fleuve est sillonné par une quantité de barques, de navires et de bateaux à vapeur. Maintenant il va s’y faire de nouvelles légendes de bataille : puissent-elles n’être pas trop longues ni trop douloureuses. »

Xavier Marmier, Du Danube au Caucase, voyages et littérature, Paris, Garnier Frères, 1854

Johann Adam Klein, équipage de haleurs hongrois, gravure sur cuivre, Vienne 1814

Johann Adam Klein, équipage de haleurs sur le Danube hongrois, gravure sur cuivre, Vienne, 1814

Le géographe et hydrologue bavarois Adrien von Riedel (1746-1809) a déjà décrit la pratique du halage sur le haut-Danube dans son « Atlas hydrographique des fleuves et rivières de Bavière », publié à Munich en 1806 :
« L’État doit entretenir tout le long du Danube les chemins destinés à remonter le fleuve au moyen des chevaux. Ces chemins ou passages se nomment ordinairement en langue allemande, « Schiffrit » ou « Ziehewege », et en Bavière « Treppelwege ». Ce qu’il y avait ci-devant de singulier sur le Danube, était les trains de bateaux chargés de sel (« Salzzüge »). Le sel qui venait de Hallein dans l’état de Salzbourg, et qui par certains contrats était cédé à la Bavière, se chargeait sur la Salzach et sur l’Inn, et était transporté jusqu’à St. Nicolas près de Passau, d’où on le charriait par [voie de] terre jusqu’au Danube, il y était alors chargé sur des bateaux, et conduit en remontant le Danube jusqu’à Donauwörth. Il y avait dans ces environs des paysans précisément destinés à remonter le fleuve avec les bateaux par le moyen des chevaux, et qui pour un salaire fixé, et quelques autres avantages entretenaient les chevaux de train nécessaires. En quelqu’endroit que la nuit vint à surprendre un tel train de sel, on passait la nuit en rase campagne. Les gens préposés à ces transports, et nommés en Bavière « Salzpodeln » s’entretenaient eux et leurs chevaux à leurs propres frais. Ces gens nommaient « fil » (« Faden ») le gros câble avec lequel tous les bateaux étaient attachés, et liés les uns aux autres, et auquel on attelait souvent 12 à 15 chevaux et même encore d’avantage. Il fallait toujours qu’un d’entre eux allât à cheval dans l’eau devant le train pour sonder la profondeur ; cette fonction exigeait beaucoup de précaution, et cet homme était continuellement en danger de perdre la vie, et c’est aussi pourquoi on nommait ce « Vorreiter » le nommait l’homme perdu (« der verlorene Mann »).

Dans la collection d’anciens récits de voyage de Rudolf W. Lang, il est aussi brièvement mentionné le halage dans le premier tiers du XIXe siècle sur le Danube.
« L’attraction […] pour les voyageurs sur le Danube était le « trafic de halage » qui, avec ses accidents fréquents, donnait aux passagers avides de sensations […] de nombreuses occasions d’être épiés et rendait ainsi plus divertissante la lente navigation sur le fleuve… »
Les bateaux de halage mesuraient jusqu’à 50 mètres de long ; les plus grands d’entre eux pouvaient transporter 100 tonnes de marchandises et étaient tirés par 8 à 12 chevaux. « Il est intéressant de rencontrer un tel bateau, écrit Carl Julius Weber (1767-1832) dans son guide de voyage2, « le bruit et les cris des « yodels » (jeunes garçons) sur les chevaux, dont celui qui ouvre la marche avec une perche pour sonder la profondeur de l’eau, est pénible, mais encore plus lorsqu’un cheval chute hors du sentier (chemin de halage) et entraîne les autres avec les « yodels » dans le Danube. L’indifférence des gens à l’égard d’un tel accident est triste, et le spectacle est terrible lorsque la corde se rompt ; les chevaux sautent hors du bateau et dans le bateau comme des boucs…  »

Notes :
1 village des Portes-de-Fer sur la rive gauche roumaine, en amont d’Orşova
2 Weber, Carl Julius : Deutschland oder Briefe eines Deutschen reisen in Deutschland. 4 volumes. Stuttgart 1826-1828. 3 éditions en 1843/44 « modifiées selon les dernières conditions » comme « manuel de voyage » en 6 volumes. Cité par R. W. Lang p. 50

Eric Baude, © Danube-culture, mis à jour juillet 2026

Halage d’un train de bateaux en Hongrie, Die Österreichisch-Ungarisch Monarchie in Wort und Bild, Ungarn, (IV hand) Wien, 1896

Des aventuriers sur le Danube (II) : l’Américain Paul Boyton descend le fleuve à la nage de Linz à Budapest en 1875

Né à Pittsburgh Pennsylvanie en 1849 sur les rives de la rivière Allegheny, un affluent de l’Ohio de 523 km appartenant au bassin versant du Mississipi, Paul Boyton, « The Fearless Frogman », a un profil d’aventurier, de sportif et d’inventeur. Nageur performant, il réussit son premier sauvetage à l’âge de douze ans. Trois années plus tard il quitte les siens pour s’engager dans la marine américaine, rejoint ensuite les révolutionnaires mexicains et sert dans la marine française pendant le conflit franco-prussien. Après son retour en Amérique il participe à l’organisation du United States Lifesaving Service, organise le premier département de sauvetage d’Atlantic City (New Jersey) et en devient capitaine en 1873. Pendant les deux années suivantes, il n’y aura pas un seul noyé à Atlantic City, Paul Boyton étant personnellement responsable du sauvetage de soixante et onze personnes.
C’est dans le cadre de ses activités dans cette ville qu’il commence à  expérimenter de nouveaux équipements de sauvetage, en particulier une combinaison en caoutchouc inventée par C.S. Merriman. Cette combinaison, facile à enfiler peut maintenir le nageur dans l’eau indéfiniment, le gardant parfaitement au sec1. L’équipement se complète d’une double pagaie pour faciliter le déplacement dans l’eau. P. Boyton réalisera son exploit dans le Danube de 1876 avec cette combinaison.
À l’automne 1874, il est à New York, déterminé à faire une démonstration qui prouverait au monde entier l’intérêt de cette invention. Il se rend également en Europe pour la promouvoir et réussit en 1875 la traversée à la nage de la France vers l’Angleterre revêtu de sa combinaison étanche sur laquelle est fixée une petite voile. Un grand enthousiasme entoure ses performances. Des messages de félicitations sont envoyés par la reine d’Angleterre et le prince de Galles mais le succès commercial se fait attendre.


Le sportif et inventeur américain nage pendant sa tournée européenne dans le Rhin de Bâle à Cologne, réussit à descendre en 84 heures le Danube de Linz à Budapest, accomplit les exploits de nager en 92 heures dans le Pô de Turin à Ferrare, dans l’Arno de Florence à Pise et dans Tibre d’Ortie à Rome. À cette occasion il est accueilli très chaleureusement en particulier à Rome où il est acclamé par plus de 100 000 personnes se tenant les rives du fleuve. Paul Boyton nage également, lors de son séjour en Italie, dans la Méditerranée, de l’île de Capri à Naples. Le roi Victor Emmanuel II d’Italie le nomme Chevalier de l’ordre de la Croix. Il traverse encore le détroit de Gibraltar et en août 1878, infatigable, descends la Seine de Nogent à Paris. Lorsqu’il arrive dans la capitale française, le correspondant du New York Times estime la foule à près d’un million de personnes. L’aventurier et sportif émérite descendra d’autres fleuves européens comme le Rhône, la Loire et le Tage. À l’occasion de sa descente de la Loire il rencontre Jules Verne (1828-1905) en aval d’Ancenis qui remonte le fleuve sur un bateau avec quelques-uns de ses mariniers. L’écrivain accompagne Paul Boyton jusqu’à Nantes. Les deux hommes devinrent de grands amis. Paul Boyton profitera de l’hospitalité de Jules Verne sur son yacht et dans sa résidence à Nantes et Jules Verne s’inspirera de sa combinaison flottante pour illustrer certaines scènes de son roman « Les tribulations d’un Chinois ». De retour aux États-Unis en décembre 1878 Paul Boyton nage dans l’Hudson d’Albany à Manhattan et, en septembre 1881, réussit la performance de nager de 3200 miles dans le Mississippi.
Paul Boyton publie en 1892 le récit de ses voyages et de ses multiples aventures sous le titre « The Story of Paul Boyton ».

À la nage de Linz à Budapest…
   « Peu après, Paul Boyton se rendit à Louisville, dans le Kentucky, où il nagea en amont des chutes de l’Ohio. Cet exploit suscita l’effervescence à Louisville et dans les environs. Il partit ensuite en Europe et commença en mai sa tournée par Amsterdam. À cette époque il était déjà bien connu du  monde du spectacle. Ses exhibitions eurent beaucoup de succès dans tous les Pays-Bas et en Allemagne.
Le 3 août 1876, Paul Boyton arriva à Linz en Autriche. Il eut alors un accident qui faillit lui faire perdre l’œil droit à cause de l’explosion prématurée d’une torpille. Invalide, il resta pendant deux semaines dans une chambre d’un hôtel sur les rives du Danube. La vue permanente des eaux du fleuve qui semblaient l’inviter fit naître dans son cœur le désir d’une nouvelle expédition. Il ne lui fallut pas longtemps pour se décider à descendre à la nage le Danube de Linz à Budapest, situé à environ quatre cent cinquante miles2 en aval. Lorsqu’il annonça son intention de réaliser cet exploit, la nouvelle fut aussitôt télégraphiée à toutes les régions bordant le fleuve.

Linz (Haute-Autriche) à la fin du XIXe -début du XXe siècle, collection particulière Danube-culture

   Quand il entra dans l’eau, toute la ville ou peu s’en faut, s’était donné rendez-vous pour lui faire ses adieux Le courant était très rapide mais, heureusement, de nombreuses îles et des épis3 se trouvaient au long du fleuve. Le nageur ne trouva rien de bleu dans ce Danube presque aussi jaune que le Mississippi. À l’instar de tous les fleuves du monde, celui-là a ses passages redoutés, comme les tourbillons de Struden. Ces périlleux rapides du Haut-Danube sont entourés d’un paysage pittoresque de hautes collines boisées. Une foule nombreuse s’était amassée à cet endroit pour voir Paul Boyton passer les obstacles. Il plongea sous deux ou trois grosses vagues qui le submergèrent complètement. Alors qu’il  luttait contre le courant impétueux, il répondit aux acclamations en brandissant sa pagaie.
Son accueil à Vienne fut des plus enthousiastes. À Presbourg4, le club de natation local l’accompagna pendant environ deux miles. L’institution lui décerna le titre de membre honoraire alors même qu’il nageait dans le fleuve au milieu de ses amis. Il continua ensuite son chemin seul et traversa toute la journée un pays stérile et désert, rencontrant de temps en temps des chercheurs d’or installés sur des bancs de sable. Ils avaient l’air farouches et portaient tous des chemises blanches et des pantalons larges. Son apparition, alors qu’il nageait dans le courant, ne manquait jamais de susciter la plus grande stupéfaction parmi les groupes de gens qui n’avaient probablement jamais entendu parler de lui. C’était un jour torride et le soleil lui brûlait cruellement le visage. Le soir, des nuages de moustiques l’entourèrent, lui rendant la vie infernale. Cette nuit-là, il somnola, épuisé par les efforts qu’il avait dû prodiguer. Vers onze heures, malgré lui, il s’endormit, pourtant conscient du danger que lui faisaient courir les bateaux-moulins. Ces bateaux-moulins du Danube sont constitués de deux barges reliées l’une à l’autre par des poutres autour desquelles tourne une grande roue. Ils sont ancrés dans la partie la plus rapide du courant qui entraîne le mécanisme.

Bateaux-moulins sur le Danube hongrois, collection particulière

   Paul fut sorti brusquement de son sommeil par un énorme bruit de fracas et se retrouva juste entre deux grosses barges. En à peine de deux secondes il serait à la merci d’une roue en mouvement rapide. Le courant le projeta contre elle. Avant même qu’il ne puisse prendre la mesure de la situation, l’une des planches le frappa au-dessus des sourcils et la suivante l’atteignit à l’arrière de la tête, le faisant sombrer complètement. Sa pagaie pour nager s’était cassée en deux et l’une des moitiés disparut tandis qu’il pouvait sentir un sang chaud couler sur son front. À l’aide de la moitié de pagaie cassée qui lui restait, il gagna les remous à la poupe d’une des barges. Le meunier fut réveillé par ses appels à l’aide. Un robuste Hongrois apparut sur le pont, une lanterne à la main, et lança une corde au nageur presque évanoui. Paul s’y accrocha fermement et fut hissé. La lumière de la lanterne révéla alors son visage couvert de sang et son bonnet de nage en caoutchouc brillant. Le meunier poussa un cri de terreur, lâcha la corde et courut se réfugier dans le moulin où il s’enferma à double tour, pensant sans doute qu’un mauvais esprit du Danube lui était apparu. Lorsque le meunier épouvanté relâcha son emprise sur la corde, Paul, presque entièrement épuisé, se laissa flotter dans le courant où il demeura, dans un état semi-conscient. Avec sa demi-pagaie, il réussit à se tenir à l’écart des autres moulins et se laissa porter jusqu’à l’aube. Ses yeux étaient presque fermés à cause de l’enflure de son front tuméfié. Peu après, il découvrit un château sur les berges d’un côté du fleuve. Il en réveilla les habitants par un coup de  alors qu’il dérivait impuissant. Un bateau quitta la rive et le recueillit. Il y avait à bord un officier autrichien et deux soldats.
L’officier l’informa que le château vers lequel on le transportait était la forteresse de Komorn5. Un chirurgien pensa rapidement ses blessures. En deux jours il fut suffisamment rétabli pour reprendre son voyage.

Paul Boyton avec sa combinaison étanche flottante et sa double pagaie

   Depuis Komorn, il nagea toute la journée et la nuit suivante pour rattraper le temps perdu. Le lendemain, à l’aube, de grandes montagnes s’élevaient de chaque côté d’un Danube dans un lit étroit et au fort courant.Vers huit heures du soir, il atteint un petit village et appris qu’il s’agissait de Nagy6, à environ quarante miles au-dessus de Budapest. Là, il prit quelques rafraîchissements et se mit en route pour la dernière étape de course nautique. Quelques kilomètres plus bas, il découvrit une très haute montagne, surmontée d’une croix, sur laquelle courait un chemin en zigzag. À chaque tournant de ce chemin était érigée une grotte contenant quelque scène de la Passion de Notre Seigneur. Ce chemin de croix est un lieu de dévotion célèbre pour le peuple croyant de Budapest7. En passant devant la montagne, il salua un groupe de dames et de messieurs qui se tenaient sur la rive. L’un d’eux l’interpella en allemand et lui demanda de relâcher un peu son rythme de nage afin qu’ils puissent descendre à ses côtés en barque. Paul se plia à leur demande, se tint droit dans l’eau et dériva tranquillement. La barque fut bientôt près de lui : deux dames y étaient assises, de toute évidence une mère et sa fille ainsi que deux messieurs. La  jeune fille, âgée d’environ dix-huit ans, était, de l’avis de Paul, la plus jolie fille qu’il ait jamais vue de sa vie. Il admirait sa merveilleuse beauté et ne prêtait que peu d’attention aux flots de questions qui lui étaient posées en hongrois-allemand par les hommes. Dans son meilleur allemand, il demanda à la jeune fille ce qu’il savait déjà, c’est-à-dire « À quelle distance se trouve Budapest ? ». Elle sourit et répondit en français : « Environ trente-cinq miles. Je suppose que vous parlez mieux le français que l’allemand ? »
C’est exactement ce que Paul souhaitait. Elle servait maintenant d’interprète pour tout le groupe et sa douce voix chassait tout sentiment de fatigue. Comme le courant poussait la barque à descendre le fleuve rapidement, sa mère suggéra qu’il était temps de se dire au revoir. Avant de partir, un des messieurs lui demanda par l’intermédiaire de la jeune femme « si M. le Capitaine voulait bien prendre un verre de vin ». Paul répondit qu’il était bien tôt pour porter un toast, mais que s’il lui était permis de trinquer à la santé de la plus belle fille de Hongrie, il se sacrifierait volontiers.
Avec un rire musical, elle lui tendit un verre rempli de Tokay pétillant. Une poignée de main générale s’ensuivit et, tandis que la main humide et recouverte de caoutchouc de Paul saisissait celle de la jeune femme, il la pria de lui offrir le bouquet de violettes qu’elle avait épinglé sur sa poitrine, en souvenir des instants inoubliables qu’il avait passés en sa compagnie. Elle accepta sa demande. Il embrassa le bouquet galamment et le fit glisser à travers l’ouverture au niveau de son visage de sa combinaison en caoutchouc pour les blottir contre sa poitrine. Alors qu’il reprenait sa pagaie, la pensée lui vint que la franche cordialité des occupants masculins du bateau au début de leur rencontre avait soudainement changé et que leurs adieux étaient plus formels que leur présentation ; mais il n’y prêta guère attention et s’éloigna vers Budapest d’un mouvement ferme et régulier, tout en fredonnant :
« Son sourire lumineux me hante encore. »8
    Budapest avait été informé par télégraphe de son arrivée imminente. Lorsqu’il atteint la capitale hongroise, les deux rives et les ponts étaient noirs de monde et les clameurs de « Éljen Boyton, éljen America »résonnèrent de tous les côtés. La chaleur de son accueil à Budapest fut tout simplement indescriptible.

Budapest dans les années 1870. La ville connut après 1838, à la fin de 1875 et au début de 1876, de nouvelles inondations catastrophiques.

   En racontant l’histoire de sa nage danubienne, il mentionna la merveilleuse rencontre qu’il avait faite à Visegrad. Son récit fut dûment publié dans les journaux avec ses autres aventures. De Budapest, Paul retourna en en chemin de fer à Vienne, où il s’était engagé à faire une démonstration pour le Club nautique. Ce contrat étant rempli et libre d’aller où bon lui semblait, il suivit sa fantaisie et prit le premier train pour la capitale hongroise. Ses nombreuses démonstrations y eurent un grand succès ; l’une des plus importantes était au profit d’un foyer pour jeunes filles, une œuvre de charité réputée de la ville. À la fin de sa démonstration, une pluie de fleurs et de bouquets lancés sur lui dans l’eau l’impressionna. Le lendemain, il reçut une lettre adressée comme suit : 

Sir Capitaine Paul Boyton à Budapest, Hôtel Europa.

La lettre était ainsi rédigée : 

Sir,
   Nous vous prions d’accepter nos sincères remerciements pour votre généreuse complaisance, ayant secouru des intérêts étrangers dans un pays étranger. Nous vous assurons que votre nom et le souvenir de votre noble action ne quitteront jamais le cœur de ces jeunes filles, que nous pouvons aider par votre bienfaisance à s’instruire des professions nécessaires. Permettez-moi de vous adresser nos remerciements. Nous n’oublierons jamais votre conduite de gentleman.

   Je vous suis très reconnaissante, votre estimée ELMA HENTALLERF, Secrétaire ;

MRS. ANNA KUHNEL, Présidente de l’Union des Dames. Budapest,

18 septembre 1876

   Pendant son séjour, Paul garda les yeux grands ouverts dans l’espoir de rencontrer à nouveau la merveilleuse jeune femme qui avait fait une telle impression sur son cœur. Un jour, un officier hongrois le croisa dans la rue et lui dit :
« Capitaine, n’aimeriez-vous pas être présenté à la jeune femme que vous avez rencontrée sur le Danube à Visegrad ? »
L’officier lui dit de se préparer le soir même et qu’il l’emmènerait dans sa loge privée au Théâtre Tational. Paul fut prêt quelques heures avant l’heure prévue. Ils entrèrent dans la loge. L’objet de ses rêves se leva de son siège et, avançant avec un charmant sourire charmant, lui dit en anglais :
« Je suis si heureuse de vous voir, capitaine. »
« Pas plus que je ne le suis moi-même de vous revoir. Pourquoi ne m’avez-vous pas parlé anglais sur le fleuve ? »
« Eh bien, s’exclama-t-elle, j’étais un peu confuse et je ne me souvenais pas que les Américains parlaient anglais, mais laissez-moi vous présenter à ma mère et à ces messieurs. »
Paul fut alors présenté à un officier autrichien et à un comte qui, avec sa mère, occupaient la loge. Il ne prêta guère attention à la pièce qui était jouée car il entretint une conversation soutenue en anglais mêlé de français avec la charmante jeune femme à ses côtés. En diplomate averti, il adressa par la même occasion quelques remarques ponctuelles à sa mère. À la fin de la représentation, Paul offrit son bras à la jeune femme, tandis que l’officier autrichien prenait celui de sa mère. Les autres messieurs du groupe prirent les devants à la porte. Ils rentrèrent tranquillement par les rues étroites et l’officier qui escortait la mère de la jeune femme fit tinter le fourreau de son long sabre sur les pavés d’une manière virile. Avant qu’ils ne se séparent à la porte de la maison, Paul demanda et obtint la permission de téléphoner à la jeune femme le lendemain. Il s’éloigna ensuite et, accompagné du militaire hongrois, prit la direction de son hôtel. L’officier lui demanda combien de temps il comptait encore rester à Budapest. Paul ne put satisfaire à sa curiosité, car il était libre à ce moment-là et n’avait pas de plan de route particulier. En arrivant à l’hôtel, le capitaine proposa de prendre un verre. Alors qu’il était assis à table, l’officier mit la conversation sur le sujet du duel et posa à son interlocuteur des questions sur ses codes en vigueur en Amérique. Paul, devinant facilement le fil de ses pensées, le divertit avec des récits de combats farouches avec des couteaux Bowie, des revolvers, des fusils et des canons, lui assurant qu’ils étaient fréquents dans la partie des États-Unis d’où il venait. Il affirma à l’officier qu’il ne connaissait pas un seul de ses amis qui ne préféraient pas participer à un duel plutôt que d’être invité à un banquet. Lorsque celui-ci se sépara de Paul, ses pensée étaient envahies des récits poignants auxquels il semblait croire, du moins son comportement était-il beaucoup plus doux que lorsqu’ils étaient entré dans l’hôtel.
   Paul resta à Budapest deux semaines de plus qu’il ne l’avait prévu. Pendant cette période, il se rendit fréquemment chez la belle Irène, où il fut toujours accueilli par elle-même et ses parents. S’en suivit un voyage à travers les principales villes de Hongrie… »

PAUL BOYTON, THE STORY OF PAUL BOYTON, VOYAGES ON ALL THE GREAT RIVERS OF THE WORLD, PADDLING OVER TWENTY-FIVE THOUSAND MILES IN A RUBBER DRESS, A RARE TALE OF TRAVEL AND ADVENTURE, THRILLING EXPERIENCES IN DISTANT LANDS, AMONG STRANGE PEOPLE. A BOOK FOR BOYS, OLD AND YOUNG.
To my beloved and gentle wife, whose patience and help have enabled me to present the public the story of my life.
George Routledge & Sons, London, 1892
Chapter XI, « A short run on the Mississippi. The funny Negro pilot. Down the Danube and the Po. Attacked by fever. Lucretia Borgia’s castle. »
Traduction d’Alain Chotil-Fani, adaptation en langue française pour Danube-culture, Eric Baude, mis à jour juillet 2026, © droits réservés

Notes :
1 « La combinaison était fabriquée en deux parties, reliées à la taille par une ceinture métallique ronde, sur laquelle un revêtement en caoutchouc était si bien fixé qu’il était tout à fait étanche. La tête était recouverte d’un capuchon, qui cachait tout sauf les yeux, la bouche et le nez. À l’arrière du bonnet, il y avait une chambre à air qui, une fois remplie, donnait au voyageur un oreiller très confortable. Le long des côtés, se trouvaient deux autres grandes chambres à air et deux autres encore en dessous, pour soutenir les jambes. » selon une description de l’époque.
2 Soit environs 720 kilomètres si l’on prend le mile américain comme référence. Linz se trouve au PK 2135 et Budapest au PK 1647 soit une distance officiel de 488 km par le fleuve. Paul Boyton aurait-il volontairement exagéré le nombre de km parcourus ?
3 Un épi est un ouvrage hydraulique construit à partir d’une berge dans le lit du cours d’eau pour freiner le courant, enrayer les mouvements de sédiments et améliorer les conditions de navigation.
4 Bratislava (PK 1868)
5 Impressionnante forteresse militaire construite par les Autrichiens sur le Danube hongrois à la hauteur de Komorn (Komárno-Komárom) pour face aux menaces d’invasions ottomanes. Elle leur permettait de contrôler le fleuve et sa navigation et fut surnommée « La Gibraltar du Danube ».
6 Le village de Nagymaros (PK 1695) sur la rive gauche du fleuve situé en face de Visegrád dans le « Coude du Danube ». Le fleuve se fraie alors un chemin entre les monts Börsöny (rive gauche) et le massif de Visegrád (rive droite), en aval d’Esztergom et en amont de Budapest.
7 Il pourrait s’agir des neuf stations du chemin de croix du calvaire de Zebegény ( PK 1703, 30, rive gauche) au sommet duquel se trouve une chapelle construite en 1853 par Mme József Fischer Borbála Zoller. Le petit village de Zebegény est toutefois situé en amont de Visegrád, ancienne capitale du royaume de Hongrie.
8 « Her bright smile haunts me still » : chanson célèbre du Sud confédéré de la décennie 1860, musique de William Thomas Wrighton, paroles de Joseph Edwards Carpenter. 

https://www.loc.gov/item/jukebox-762555
9
Vive Boyton, vive l’Amérique ! 

Annonce du décès de Paul Boyton, nageur et ornithologiste (collectionneur d’oiseaux !) le 19 avril 1892 dans la presse new-yorkaise

Eric Baude pour Danube-culture © droits réservés, mis à jour novembre 2025

Ulm, ancienne ville libre impériale, capitale de la Souabe

Ulm, ville libre impériale et aujourd’hui grande cité du Land Bade-Wurtemberg

« Le Fischerviertel » ou Quartier des pêcheurs, est un site enchanteur, avec ses ruelles intimes et accueillantes, ses auberges prodigues en truites et en asperges, ses brasseries en plein air, sa promenade sur le Danube, ses vieilles maisons avec des glycines se reflétant dans la Blau, le ruisseau du lieu, lequel se jette discrètement dans le grand fleuve… ».
C. Magris, Danube, Éditions Gallimard, Paris, 1988`

Hartmann Schedel, Ulm, gravure sur bois coloriée à la main, 1493, l’une des plus anciennes représentations graphiques de la ville.

Ulm et le Danube vers 1540, vue depuis le côté sud. Aquarelle signée « delin et pinx. St. Flock Ulm » (Stefan Flock 1870-1928), réalisée en 1910 d’après un dessin à l’encre coloré de 1580. On y voit, du côté actuel de Neu-Ulm la rive droite du fleuve à la hauteur de l’île du Danube. En haut de l’image, de gauche à droite sur la rive septentrionale, la porte « Herdbrucker », la cour « Reichenau » (Ehinger), la cour Verte, la tour « Diebsturm », en biais devant, encastrée dans le mur de la ville, la tour Verte, à côté les ruines de l’église Prediger (reconstruite en 1616 sous le nom d’église de la Trinité), la tour « Spitalturm » et à droite de l’image la tour « Gänsturm ». Depuis la porte « Herdbrucker », le pont « Herdbrücke » mène d’Ulm à l’île du Danube, en partie entourée de remparts (nouvelles fortifications réalisées en 1564). Sur la partie est de l’île qui n’est pas fortifiée, se trouvent des ateliers (de cordiers ?). Sur la rive actuelle de Neu-Ulm on voit au premier plan la salle de tir à l’arbalète inférieure, une maison à colombage détruite en 1552, reconstruite en 1557 et à nouveau démolie en 1632. Sur la droite, une cabane de tir avec une cible sur la façade. Sources : Stadtarchiv Ulm

   Fondée en 854, la cité d’Ulm a été érigée en ville libre impériale par l’empereur Frédéric Barberousse en 1274. Elle est annexée quelques années à la Bavière au tout début du XIXe siècle puis restituée en partie au duché de Wurtemberg dès 1810. La ville fut détruite par un bombardement allié en 1944 à plus de 80 %.

J. B. Homann (1664-1724), géographe et cartographe allemand,  à partir de 1715, cartographe et géographe de l’empereur du Daint Empire romain germanique, membre de l’Académie Royale de Prusse : Nova et accurata Territorium Ulmensis… », Nuremberg, 1720

   La ville possède encore un monastère bénédictin baroque avec une splendide bibliothèque, de jolies fontaines, une horloge astronomique du XVIe siècle, un quartier historique des pêcheurs au bord de la Blau devenu un haut-lieu touristique de la ville, plusieurs musées parmi lesquels le Musée du pain, un remarquable Musée d’art du XXIe siècle (Musée Weishaupt), un impressionnant Musée des Souabes du Danube (die Donauschwaben) et du Danube qui relate non seulement l’histoire passionnante mais tragique des migrations volontaires ou imposées de ces populations vers l’aval du fleuve et plus récemment vers l’amont. Une partie est également consacré au Danube avec une exposition complète et didactique.

Vue sur Ulm depuis la porte d’Augsbourg sur la tour de l’oie et les bâtiments environnants à l’est de la ville.
La tour de l’oie est une construction carrée avec une base en pierres de taille du XIVe siècle et deux étages supérieurs en briques (1495), couverte d’un simple toit pyramidal . Au-dessus du portail en ogive se trouve une niche avec une terminaison en arc d’âne.
Sur le côté gauche de l’image, derrière le bastion de l’aigle, la tour de l’église de la Trinité surplombe les arbres. La tour ouest de la cathédrale est recouverte d’un échafaudage.
À droite de la porte de l’oie se trouvent le Werkhof et l’arsenal, à l’extrême limite se trouve un petit pavillon de jardin. Une grande quantité de bois est empilée sur la rive pour la construction ou peut-être pour fabriquer les « Ulmer Schachtel », sources Haus der Stadtgeschichte-Stadtarchiv Ulm, Deutsche Digital Bibliothek

Au XVIIIe siècle près de 150.000 immigrants de langue allemande ont été incités à s’installer sur les terres hongroises reconquises sur les turcs par la couronne impériale autrichienne. La majorité venait  et de Souabe et des provinces autrichiennes dont la Lorraine. Il y eut 3 vagues principales de migration :
-de 1723 à 1726
-de 1764 à 1771
-de 1784 à 1786

Les « boites d’Ulm » (Ulmer Schachtel) qui transportèrent de nombreux colons  font partie intégrale de l’histoire de la ville, photo Danube-culture, © droits réservés

À la fin de la deuxième guerre mondiale, quelques 13 à 15 millions de cette population d’ethnie allemande ont été expulsés de leur terre d’adoption par les régimes communistes de Hongrie et de Roumanie. Ce fut l’une des plus grandes campagne de nettoyage ethnique jamais réalisée dans l’histoire de l’humanité.

Plaque commémorative dédiée aux Souabes du Danube : « Aux morts de la patrie, de la guerre et des expulsions », photo © Danube-culture, droits réservés

« Sur la grand-place d’Ulm s’élève la cathédrale, dont le clocher est le plus haut du monde, et dont la construction — hétérogène — s’est étendue sur plusieurs siècles, puisqu’elle a commencé en 1377 et s’est terminée (si l’on ne tient pas compte de restaurations postérieures ) en 1890. Cette cathédrale a quelque chose de déplacé, cette pointe de mauvaise grâce qui apparaît presque toujours dans les exploits, dans les records… »
Claudio Magris, « L’archiviste des vilénies », in Danube, Éditions Gallimard, Paris, 1988

  La « cathédrale » d’Ulm (1377-1890), en fait une église luthérienne gothique mais au dimension d’une cathédrale, revendique la flèche la plus haute du monde.

Le marché aux cochons
« La ville est aimable, les 548 brasseries recensées en 1875 semblent réconcilier idéalement Christian Friedrich Daniel Schubart, le poète révolté et Albrecht Ludwig Berblinger le célèbre tailleur qui voulait voler et retomba comme une pierre dans le Danube, le nouveau cinéma allemand, né en grande partie à Ulm, et la célèbre école supérieure de design. C’est de cet aimable genius loci que faisait preuve aussi le plus illustre des fils d’Ulm, Einstein, en écrivant dans un joli quatrain en vers, que les étoiles ― qui se moquent de la théorie de la relativité ― continuent éternellement leur chemin selon les lois de Newton.
Sur la façade de l’hôtel de ville, une plaque rappelle qu’à Ulm Kepler a publié ses Tables Rodolphines et inventé un poids-étalon adopté par la ville ; sur la place du marché aux bestiaux une autre plaque, qui célèbre avec arrogance les victoires allemandes de 1870 et la fondation du Reich de l’empereur Guillaume, ajoute sur un autre ton :
« Auch auf dem Markt der Säue,
Wohnt echte deutsche Treue ! »
« Même au marché aux cochons, bat un coeur allemand loyal. »

Photo Danube-culture, droits réservés

Cette rime entre Säue (truie) et Treue (fidélité) est déjà, involontairement, une caricature malicieuse de ce qui, en peu d’années, allait devenir la vulgarité du riche et puissant Troisième Reich. C’est avec une tout autre délicatesse, par contre, qu’on a peint en 1717 sur la belle Maison des Pêcheurs, qui se trouve sur la petite place du même nom, l’image d’une ville, Weissenburg, autrement dit Belgrade. Le peintre, Johannes Matthäus Scheiffele, maître de sa corporation, a voulu immortaliser les convois militaires qui partaient d’Ulm et descendaient le Danube pour aller combattre les Turcs ; Belgrade, reprise puis perdue, étant un des noeuds stratégiques de cette guerre. C’est d’Ulm également, sur de grosses barques connues sous le nom de « pontons d’Ulm » [Ulmer Schachtel] que partaient les colons allemands qui s’en allaient peupler le Banat, les « Donaueschwaben », les Souabes du Danube, qui, durant deux siècles, de Marie-Thérèse à la seconde guerre mondiale, allaient marquer radicalement de leur empreinte cette civilisation danubienne aujourd’hui effacée… »
Claudio Magris, « Le marché aux cochons » in Danube, Éditions Gallimard, Paris, 1988

Plan d’Ulm de Johannes Schlumberger, 1808. Sur la rive droite du Danube le chantier naval où l’on construisait les « boites d’Ulm » (« Ulmer Schachtel »), collection du DZM Ulm

Sur le Danube supérieur…
« Il est indubitable qu’Ulm se trouve sur le Danube supérieur…. Mais jusqu’où précisément arrive ce dernier, où se trouvent son début et sa fin, quelle est son aire, son identité, sa notion même ?
Claudio Magris, « Deux mille cent soixante-quatre pages et cinq kilos neuf cents de Danube supérieur », in Danube, Éditions Gallimard, Paris, 1988

Guerre et paix sur les bords du Danube
« Près de l’abbaye d’Elchingen, à quelques kilomètres de la ville, se trouve l’endroit où fut signée, le 19 octobre 1805, la Capitulation d’Ulm, reddition du général autrichien Mack — le « malheureux Mack » dont parle Tolstoï dans Guerre et Paix — à Napoléon. Une stèle rappelle le souvenir des morts napoléoniens — soldats français ou venus des divers États allemands alliés à l’époque avec l’Empereur :

À LA MÉMOIRE DES SOLDATS
DE LA GRANDE ARMÉE DE 1805
BAVAROIS, WURTEMBERGEOIS, BADOIS
ET FRANÇAIS

Le paysage, avec ses bois brumeux le long du fleuve, fait penser à une gravure représentant une bataille. Une brèche montre l’endroit où le maréchal Ney fondit sur les défenses autrichiennes.
Cette section du Danube a été le théâtre de grandes batailles, comme celle d’Höchstadt (ou de Blenheim), au cours de laquelle le prince Eugène et Lord Marlborough, pendant la guerre de succession d’Espagne, infligèrent en 1704 une défaite à l’armée française du Roi-Soleil. Mais ces batailles aux abords du Danube sont des batailles de la vieille Europe prérévolutionnaire et prémoderne, qui prolongent — au gré des victoires et des défaites des différentes grandes puissances — l’équilibre entre les monarchies absolues jusqu’en 1789. L’empire danubien incarne par excellence ce monde de la tradition et Napoléon, qui après avoir vaincu les Autrichiens à Ulm entre dans Vienne, incarne, lui, la modernité qui talonne et serre de près le vieil ordre habsburgo-danubien, dans une poursuite qui n’aboutira qu’en 1918. »
Claudio Magris, « Grillparzer et Napoléon », in Danube, Éditions Gallimard, Paris, 1988

Site internet des villes d’Ulm et de Neu-Ulm : www.ulm.de
Office de tourisme : www.tourismus.ulm.de
Stadtarchiv Ulm : stadtarchiv.ulm.de

Culture :
Cathédrale d’Ulm : ulmer-muenster.de
Musée central des Souabes du Danube (Donauschwäbische Zentralmuseum) : www.dzm-museum.de
Un passionnant musée consacré au fleuve et à l’histoire mouvementée des Souabes du Danube (Donauschwaben), une appellation générique qui englobait des populations de langue allemande de divers horizons y compris des Lorrains, la Lorraine faisant autrefois partie de l’Empire des Habsbourg.
Kunsthalle (Galerie) Weishaupt : www.kunsthallenweishaupt.de
Musée de la culture du pain (Museum der Brotkultur) : www.museum-brotkultur.de

Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, mis à jour juillet 2026

Hans-Michael Kissel, L’Arbre du savoir, 1992, Kunstpfad Universität Ulm, photo Hans-Michael Kissel — Travail personnel (Texte original : Eigenes Werk), CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=23028907

Saint-Séverin, apôtre de la frontière danubienne au Ve siècle

Vue de la tour ouest (IVe /V siècle) en fer à cheval des anciennes fortifications du site romain de Favianis (Mautern)
Photo © C.Stadler/Bwag – Eigenes Werk, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=48968124

   Venant d’Orient selon son biographe Eugippe, il s’installe à Favianis (Mautern, rive gauche, Basse-Autriche) vers 453 à un moment difficile où les structures administratives du Bas-Empire commencent à se désintégrer dans ces régions frontalières, laissant leurs habitants affronter le chaos des grandes invasions « barbares » (Alamans, Ruges, Hérules…) de la deuxième moitié du Ve siècle, « barbares » avec lesquels saint-Séverin arrive pourtant à négocier, qu’il soigne également et parfois conseille. Il y fondera un monastère.

Saint-Séverin du Norique (410 ?-482)

   Ce tableau appartient à la cathédrale saint-Étienne de Passau. Les deux premières lignes de la légende sont en latin : « Un don apostolique est un esprit qui voit l’avenir. Que d’exploits le père Severinus a-t-il accomplis ! Les deux lignes suivantes sont en allemand gothique : « Par sa sagesse, son érudition et ses miracles, il s’est montré apostolique. C’est pourquoi il convient d’honorer hautement le saint père Severinus ». La forteresse en feu au-dessus d’un fleuve représentée sur le tableau pourrait être celle de Hainburg/Danube ou de Salzbourg.

Saint-Séverin, sculpture de Johann Freilinger (1925-2012), 2012

Sources :
SAGHY, Marianne, Le saint de la frontière barbare : Séverin de Norique, in BOZOKY, Edina (dir.) : Les saints face aux barbares au haut Moyen Âge : Réalités et légendes, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2017
http://books.openedition.org/pur/153045
roemermuseum@mautern-donau.gv.at
https://www.kirchen-am-fluss.at

Danube-culture, mis à jour avril 2026 

La chapelle de sainte-Marguerite se trouve au sud de la vieille ville de Mautern, directement contre le mur d’enceinte. Les parties les plus anciennes du bâtiment datent probablement des IXe et Xe siècles, Une partie des remparts de l’époque romaine ayant servi à sa construction. Un nouvel édifice de style roman tardif a été érigé au début du XIVe siècle. Sur les murs nord et ouest de la nef se trouvent des fresques du martyre de saint-Laurent datant du premier quart du XIVe siècle. L’ensemble des décors du choeur, datant des environs de 1300, représente les sept dons du saint-Esprit, la vie de sainte-Marguerite, l’Annonciation, la Nativité, l’Adoration des Mages et au sommet de la voute  l’Agneau du Christ et la Trinité. L’inscription « EX QVIBUS VNVM ERAT FAVIANIS »  date de la première moitié du XIIe siècle. Photo droits réservés

Les projets de canaux danubiens : une voie d’eau reliant le fleuve au lac de Constance

Gare du port de Friedrichshafen, vers 1900

   Le gouvernement du royaume du Wurtemberg fait réaliser en 1839 une première étude comparant la rentabilité d’un canal et du chemin de fer entre Ulm et Friedrichshafen sur le lac de Constance, étude qu’il présente en 1839 au parlement mais celui-ci lui préfère la construction d’une voie ferrée. Un peu plus d’un d’un siècle plus tard, en 1942, une autre étude démontra qu’un canal de Haute-Souabe, région située au sud de la région du Moyen Neckar et qui s’étend jusqu’aux rives du lac de Constance, accessible à des bateaux de 1200 tonnes, pourrait devenir un maillon important du réseau européen de voies navigables mais uniquement sous certaines conditions, c’est-à-dire que, sur la base du traité d’État de 1921 concernant la voie navigable Main-Danube, le parcours du Haut-Danube entre Ulm et Kelheim soit équipé d’écluses, qu’un canal complémentaire Neckar-Danube soit réalisé, que les ouvrages sur le Haut-Rhin, entre le lac de Constance (Stein am Rhein) et Bâle, soient construits conformément au traité d’État de 1929 et que la liaison par voie navigable entre le Haut-Rhin, l’Aar, le lac Léman et le Rhône soit également réalisée ultérieurement.
Ce projet prévoyait la construction d’un canal de navigation de 106 km qui partait du Danube en aval d’Ulm à une altitude de 464 m, passait à Laupheim et Biberach après avoir croisé la ligne de chemin de fer Ulm – Munich, s’élevait de 87 m jusqu’à une hauteur de crête de 550 m ainsi que la construction d’un tunnel accessible à un seul bateau à la fois d’un kilomètre de long près d’Aulendorf (Bade-Wurtemberg). De là, la descente s’effectuait sur un tracé à l’ouest de Ravensburg et Friedrichshafen jusqu’au lac de Constance par l’intermédiaire de trois écluses d’une hauteur de 10 m, de quatre ascenseurs (hauteurs de 22 – 32 m) et d’un élévateur avec un plan incliné (hauteur = 104 m), dispositif complété de trois centrales électriques. Le projet resta en suspens jusqu’à la fin 1969. Le Ministère fédéral allemand des transports prit alors la décision de l’abandonner estimant que celui-ci n’était plus réalisable du fait de son impact sur les zones habitées traversées par le futur canal.

Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, février 2026

Le musicologue anglais Charles Burney sur l’Isar et le Haut-Danube en 1772 (II) : de Passau à Vienne

Charles Burney, DE L’ÉTAT PRÉSENT DE LA MUSIQUE En Allemagne, dans les Pays-Bas et les provinces Unies, ou JOURNAL de Voyages fait dans ces différents Pays avec l’intention d’y recueillir des matériaux pour servir à une histoire générale de la Musique, par Ch. Burney, Professeur de Musique, Tome II, Gênes, J. Grossi, Imprimeur, 1801.

   Le musicologue anglais Charles Burney, parti de Munich sur un radeau passe en Autriche où règne encore l’impératrice Marie-Thérèse (1717-1780) bien que son fils Joseph II (1741-1790) porte déjà le titre d’empereur et poursuit son voyage en aval sur le Danube. Plus il se rapproche de Vienne, moins il supporte les conditions matérielles précaires qu’il a du accepter au départ de Munich. On le sent très impatient d’arriver dans la capitale autrichienne. Sa mauvaise humeur commence dès Linz où les églises sont fermées et où il ne trouve rien de bon à manger bien que cela soit un jour de marché, un vendredi il est vrai et où il ne voit aucune belle boutique. À l’exception du paysage qu’il a tout le loisir d’étudier en détail pendant ses péripéties fluviales et qu’il finit par trouver à l’évidence monotone, seuls quelques échos féminins de plein-chant en amont de Maria-Tafel et d’hymnes à plusieurs voix entendus à la hauteur de Krems suscitent son admiration. Quand aux Allemands il lui semblent « à dire vrai, si on excepte les habitants des grandes villes de commerce ou de celles où résident des Princes-Souverains, encore très rudes et peu cultivés. »

    « Je trouvais ici la douane, dont on m’avait déjà menacé, et dont je m’approchais qu’avec crainte ; mais on n’ouvrit point ma malle et on se contenta d’examiner mon porte-feuille dont les officiers exigèrent l’ouverture. Ma malle était plombée ; j’avais espéré qu’à la faveur de cette précaution, on me laisserait passer sans autre embarras jusqu’à Vienne, où arrivé, je m’attendais à payer pour toute la route.
Jusqu’ici le Danube court entre deux murs de montagnes élevées. Quelquefois il y est si resserré qu’il paraît plus étroit que la Tamise à Mortlake1. Sa pente est assez considérable, pour qu’on n’aperçoive pas l’eau inférieure, à la distance d’un quart de mille, et le bruit qu’elle fait en se brisant contre les rochers, est quelquefois aussi fort que celui d’une cataracte.
En entrant en Autriche, on éprouve une baisse apparente sur la valeur de la monnaie. Une pièce d’argent, qui valait douze creutzers en Bavière, n’en vaut plus que dix ici. Le florin de soixante creutzers, tombe à cinquante ; un ducat de cinq florins, n’en vaut plus que quatre et douze creutzers ; et un souverain de quinze florins, douze à trente creutzers ; un louis d’or qui en valait onze, ne vaut plus que neuf florins, douze creutzers ; et une couronne, deux florins.

Le Danube à la hauteur d’Obermühl (Haute-Autriche), gravure d’après Jakob Alt (1789-1872) extraite du « Voyage du Danube » de Ludwig Bechstein (1801-1860), 1824

Nous fîmes plus de huit lieues2 entre nos deux montagnes, et l’on s’arrêta à une misérable place la nuit, qui ne nous fournit aucune sorte de rafraîchissement, malgré l’espoir que j’avais conçu, de pourvoir moi-même à mes provisions pour les deux jours suivants qui étaient vendredi et samedi, que je savais que les Autrichiens catholiques observaient très strictement comme jours maigres. J’étais parvenu enfin à boucher les fentes de ma cabane avec des éclats de bois et avec du foin. Je mis un bouton à la porte, je m’accommodais avec ma sale couverture, et me fis une paire de mouchettes avec deux copeaux de sapin ; mais l’essentiel manquait ; tout cela n’était que pour garantir l’extérieur, et j’avais besoin de réconforter l’intérieur. Le dernier morceau de mes provisions froides avait été gâté tellement par les mouches, que tout affamé que j’étais, je le jetais cependant dans le Danube. mon pain même, ma dernière ressource, était en miettes, et il ne restait pour toute nourriture, que du Pumpernich3, mais si noir et si aigre qu’il dégoutait également à la vue et au goût.
Vendredi matin, 28 août. La rivière continue de courir entre des pays toujours couverts de bois sauvages et romantiques. Quand on ne fait que les traverser, ils offrent un aspect charmant et gai à un étranger, mais ils ne produisent, à ceux qui les habitent, que du bois à brûler. On ne voit, pendant cinquante mille, pas un champs de blé ou une prairie. Les moutons, les boeufs, les veaux et les cochons, sont des animaux étrangers à ce pays. Je demandais ce qu’il y avait derrière ces montagnes ; on me répondit, de grandes forêts. À Axa4, le pays s’ouvre un peu.

Aschach (rive droite), gravure d’après Jakob Alt, extraite du « Voyage du Danube » de Ludwig Bechstein , 1824

Quel immense amas d’eau on trouve ici ! Rivière sur rivière qui se jette dans le Danube, que ces crues rendent en même temps plus profond que large. Mais aussi il y a quelques petites rivières qui se détachent d’elle-mêmes de ce fleuve, et forment des îlots dans le milieu, ou sur les flancs de ce monde aquatique. Avant d’arriver à Lintz, cependant, on retrouve un pays plat, marécageux, qui laisse apercevoir dans le lointain, de hautes montagnes couvertes de bois.

Linz et son pont depuis la rive gauche (Urhahr) gravure d’Adolf Kunike d’après Jakob Alt, 1824

Lintz
L’approche de cette ville par eau, offre une vue très belle. De chaque côté du Danube, il y a une route, au pied de hautes montagnes et de rochers couverts de bois dont la rivière est encore bordée. Le château qui se présente à une certaine distance (Ottensheim), et les maisons et couvents assis sur le sommet de quelqu’une de ces hautes collines, former un beau tableau. Il y a un pont sur le Danube supporté par vingt arches bien larges. La ville est bâtie, partie sur le sommet, et partie sur les revers de hautes montagnes et dans une situation semblable à celle de Passau. Comme il était midi lorsque j’arrivais, les églises étaient fermées ; cependant j’obtins la permission d’entre dans l’Église Cathédrale où je trouvais un grand orgue.
Il y a une certaine apparence de piété que je n’avais pas vu auparavant dans les pays catholiques les plus bigots. Dans le voisinage de chaque ville que j’ai rencontré le long du Danube, il y a de petites chapelles éloignées à 20 ou 30 verges5 de distance les unes des autres. On en trouve quelquefois sur les pentes de ces montagnes et dans des endroits trop étroits pour un homme à pied6 ; et il n’y a pas pas une seule maison dans Lintz qui n’ait sa Vierge ou quelque Saint peint ou sculpté sur la muraille.
Je courus la ville pendant à peu près deux heures. C’était un jour de marché. On n’y vendait que des bagatelles et rien à manger, peut-être parce que c’était vendredi, que du pain, du fromages détestable, de mauvaises pommes, des poires et des prunes ; et en marchandises, que des rubans de fils, des babioles d’enfants, des livres d’Église ordinaires, et des images communes de Vierge ou de Saint. On ne voit pas dans cette ville une belle boutique, quoiqu’il y ait plusieurs belles maisons. On y retrouvent le bord des toits qui s’avancent sur la rue, et les clochers mourant en poire, dans le style bavarois, et qui paraissent être encore de mode ici.

La forteresse de Spielberg, gravure d’Adolf Kunike d’après Jakob Alt, 1824

Spielbourg7 n’est plus que la carcasse d’un vieux château bâti sur une petite ile. C’est là qu’on rencontre la première des deux chutes d’eau du Danube qu’on dit être su dangereuses. Je n’y ai rien remarqué de formidable que le bruit.
Enns est une grande ville en vue sur la rive droite ; nous y arrivâmes à travers un vilain pays, en marchant jusqu’à la nuit. La rivière ici est si large qu’on voit à peine ses bords. Quelquefois elle brise et se divise en des petits courants formés par des îles. Le radeau s’arrêta à une chaumière sur la rive gauche de la rivière, et où les passagers mirent pied à terre et passèrent la nuit. Je restais dans ma cabane, où, je crois, que je fus beaucoup mieux couché qu’aucun d’eux ; mais pour des provisions, nous étions tous sur le même pied, assez mal. Pierre alla à travers les rochers jusqu’à un village voisin pour me procurer une demi douzaine d’oeufs, qu’il m’apporta avec une espèce de triomphe. Mais hélas ! Deux de ces oeufs se trouvèrent vides, et un troisième avait un poulet en dedans ; et comme c’était jour de jeune, je ne pouvais pas en conscience, le manger.
Samedi, nous nous levâmes à cinq heures ; mais nous nous arrêtâmes, après avoir fait trois ou quatre milles, à cause d’un brouillard affreux, qui rendait la navigation dangereuse, à travers tant de rochers, de bas-fonds et îles. Lorsqu’il fut dispersé, nous atteignîmes Strudel8, lieu situé dans un pays plus sauvage qu’aucun de ceux que j’ai vu en passant les Alpes.

Passage des tourbillons (Wirbel) de la Strudengau et l’île de Wörth, gravure d’après Jakob Alt (1789-1872) extraite du « Voyage du Danube » de Ludwig Bechstein (1801-1860)

C’est ici qu’est la fameuse cascade, ce gouffre, que les Allemands craignent tant, qu’ils disent que c’est l’habitation du diable. Cependant, ils en avaient tant parlé que tout cela me parût moins terrible que je ne me l’étais imaginé. Le courant de l’eau, sous le pont de Londres, est pire ; seulement la chasse de l’eau n’est pas produite avec autant de bruit. Tout le monde se mit à prier et se signer dévotement ; mais quoique ce soit, surtout dans l’hiver, un passage très dangereux pour un bateau, et que le radeau plongea dans l’eau, sa capacité couvrait cependant une assez grande superficie, pour qu’il n’y eut pas à craindre qu’il enfonçât ou chavirât.

Ybbs sur le Danube au début du XIXe siècle

 Nous arrivâmes à Ips9, jolie petite ville, qui a une belle caserne toute neuve. C’est près d’ici justement que le pays s’ouvre et commence à être beau. C’est aussi dans ces environs, qu’on fait le vin d’Autriche, qui est un vin blanc, joli, agréable, mais léger.
À Melk, sur la droite du Danube, il y a un magnifique couvent de Bénédictines10, si spacieux, qu’il semble occuper les deux tiers de la ville ; l’architecture en est belle et moderne. Toute la rive gauche est couverte de vigne. La moisson était entièrement faite dans les environ ; il est vrai, qu’il y a peu d’apparence d’agriculture dans ce pays presque désert. Je crois avoir déjà remarqué, que la quantité de bois et de forêts non exploitées qui se trouvent dans les différentes parties de l’Allemagne, indiquent un peuple encore brut et demi sauvage ; et à dire vrai, si on excepte les habitants des grandes villes de commerce ou de celles où résident des Princes-Souverains, les Allemands semblent encore très rudes et peu cultivés.

Stein, gravure d’après Jakob Alt (1789-1872) extraite du « Voyage du Danube » de Ludwig Bechstein (1801-1860)

Le pays devint de plus en plus sauvage jusqu’à Stein11. Les rochers étaient souvent si hauts de chaque côté de la rivière qu’ils nous dérobaient le soleil à deux ou trois heures après-midi. À Stein, il y a un pont de bois de 25 ou 26 arches très larges, qui conduit à Krems où les Jésuites ont un riche Collège très bien situé sur une éminence. Il a plus l’aspect d’un palais royal qu’aucun bâtiment dont nous puissions nous glorifier en Angleterre. Stein est sur la gauche, et Krems sur la droite du Danube en suivant son cours. Ici notre train mit à l’ancre, quoiqu’il ne fut que cinq heures.  Il est vrai qu’il ne s’était pas arrêté de toute la journée, excepté le matin de bonne heure, à cause du brouillard. Nous étions encore à peu près à cinquante milles de Vienne ; et le coquin de Flosmeistre12, le conducteur de rivière, nous assurait à Munich que nous y serions certainement rendu le samedi soir .
À Krems, il y a un grand orgue dans l’église des Jésuites. Là et dans toute la route jusqu’à Vienne, on entend le peuple dans les maisons publiques, et les laboureurs leur travail, se divertir en chantant en deux parties, et quelquefois d’avantage. Près d’Yps il y avait un grand nombre de femmes Bohémiennes que nous appellerions chez nous diseuses de bonne aventure, qui allaient en pèlerinage à Ste Marie Tafel13 qui est une église placée sur le sommet d’une très haute montagne faisant face à la ville d’Yps de l’autre côté du Danube. Personne n’a pu m’expliquer d’où vient qu’on l’appelait ainsi. Il est probable qu’elle a pris cette dénomination de la forme de la montagne sur laquelle est placée et qui ressemble à une table. Ces femmes cependant ne chantaient point en parties comme les Autrichiens, mais en plein chant comme les pèlerins que j’avais entendu en Italie et qui allaient à Assise. La voix se propageait jusqu’à plusieurs milles de distance sur la rivière par l’effet du courant et du vent qui la portaient sur la surface sans aucune interruption.
Tout ce que j’ai recueilli sur la Musique durant cette semaine, qu’à peine mérite t-il que j’en fasse mémoire. Je dois cependant ajouter à ce que j’ai dit sur le penchant pour la Musique que j’ai trouvé chez les Autrichiens, qu’à Stein qui est situé vis-à-vis Krems, j’entendis plusieurs chants et des hymnes exécutés très bien en quatre parties. De dire qui étaient les chanteurs, je n’ai pu le savoir parce que j’étais sur l’eau ; mais ce fut une circonstance heureuse pour moi de me trouver par hasard de manière à entendre une exécution musicale aussi parfaite, qu’elle aurait pu l’être si elle eût été préparé à dessein. C’était une femme qui chantait la partie du dessus ; non seulement la mélodie était exprimée avec simplicité mais l’harmonie portait toutes les illusions des sons enflés et diminués, ce qui produisait sur moi l’effet de chants qui s’approchent ou qui s’éloignent ; et les acteurs semblaient s’entendre si bien entre eux, et ce qu’ils chantaient, ils l’exécutaient parfaitement, que chaque corde avait cette espèce d’égalité dans toute les parties de son échelle qu’on peut donner au même nombre de note qu’on peut sur le renflement d’un orgue. On voyait les soldats dans cette ville et toute la jeunesse qui se promenaient le long de l’eau, aller presque toujours chantant, et jamais en moins de deux parties.
Il n’est pas aisé de rendre raison de cette facilité de chanter en différentes parties, qu’à le peuple d’un pays plus que celui d’un autre. Cela provient-il de ce que dans les pays catholiques romains, on entend plus fréquemment chanter en parties dans les églises ? je n’en sais rien ; mais ce que je sais très bien, c’est tout ce qu’il en coûte en Angleterre, de peines et de soins au maître et à l’écolier pour qu’un jeune élève soit en état d’exécuter avec assurance une deuxième partie dans la mélodie la plus simple qu’on puisse imaginer. Je ne me souviens pas d’avoir jamais entendu les chanteurs de ballades dans les rues de Londres ou dans nos villes de province, essayer de chanter en deux différentes parties.
Dimanche 30 août. Ce jour fut perdu pour moi, n’ayant pu arriver à Vienne avec notre radeau, comme on nous l’avait fait espérer. Un officier qui était à bord, s’entremit avec moi pour nous procurer une voiture de terre mais inutilement. Comme nos approchions de Vienne, le pays nous parût être moins agreste : il y a des vignes sur les revers des collines, et de grandes îles, et en grand nombre, sur le Danube.
Tulln14 est une petite ville fortifiée. Elle a une belle église et un beau couvent, lesquels réunis à une belle douane, constituent tout ce qu’on trouve ordinairement de plus remarquable en Autriche.
À Korneubourg15, il y a une forte citadelle sur le sommet d’une colline extrêmement élevée, qui commande la rivière et la ville.
Nusdorf16 est un village à trois milles de Vienne qui n’a de remarquable qu’une église et la douane. On me mit vraiment hors de moi, quand on me dit, que comme c’était dimanche, le train ne pouvait, pour rien au monde, entrer de suite à Vienne. Il n’était pas plus de cinq heures, et c’était le septième jour de mon séjour dans mon étable, où, à la vérité, j’aurais pu devenir gras si j’avais eu de quoi manger ; mais ce n’était pas le cas. La faim aussi bien que la perte de mon temps, me rendait très impatient de relâcher ; et après avoir perdu heure à tacher de me procurer une voiture de poste, je trouvai un misérable bateau pour me porter, moi et mon domestique jusqu’à Vienne

Charles Burney, DE L’ÉTAT PRÉSENT DE LA MUSIQUE, En Allemagne, dans les Pays-Bas et les provinces Unies, ou JOURNAL de Voyages fait dans ces différents Pays avec l’intention d’y recueillir des matériaux pour servir à une histoire générale de la Musique, par Ch. Burney, Professeur de Musique, Tome II, Gênes, J. Grossi, Imprimeur, 1801.

Notes :
1  District du borough londonien de Richmond upon Thames
2 Une lieue vaut ici probablement 4, 828 032 km
3Pain de seigle rustique.
4 Aschach, Haute-Autriche, village, place de marchés et de foires sur la rive droite, à un peu plus d’une vingtaine de kilomètres de Linz.
5 Une verge = 91, 44 cm soit une enjambée moyenne.
6 Ces chapelles n’ont pas un espace nécessaire pour contenir des hommes et un prêtre ; il n’y en a que ce qu’il en faut pour un crucifix et une image de la Vierge. Notes de l’auteur.
7 Spielberg, forteresse médiévale imposante et cloître du XIIe siècle construits par les évêques de Passau sur une île près de la rive droite à l’origine. Avec la régulation du Danube, les ruines de la forteresse se trouvent désormais sur la commune de Langenstein (rive gauche) à environ 1 km du fleuve.
8
Struden en Strudengau (rive gauche), Haute-Autriche, petit village en aval de Grein où étaient situés autrefois des tourbillons (Strudel) célèbres redoutés qui nécessitaient pour les traverser l’aide d’un pilote local. Il est probable qu’au moment où Burney les traverse, au mois d’août, le Danube soit en période basses-eaux d’où ses réflexions à leur sujet. 
9 Ybbs, rive gauche, Basse-Autriche.
10 En réalité un couvent de moines bénédictins.
11 Krems-Stein, Basse-Autriche, ville de la rive gauche, à la sortie de la Wachau. Le deuxième pont en bois du Danube autrichien après celui de Vienne (1439), construit en 1463 se trouvait à la hauteur de Stein.
12 Floßmeister, conducteur de radeau.
13 Basilique mineure baroque au-dessus du fleuve (rive gauche) et haut-lieu de pèlerinage de Basse-Autriche avec Mariazell. On s’y rendait autrefois également en bateau.
14 Petite ville de Basse-Autriche sur la rive droite aux origines romaines, située à une quarantaine de kilomètres de Vienne.
15 Korneuburg, Basse-Autriche, sur la rive gauche en face de Klosterneuburg. Il s’agit de la forteresse du Bisamberg.
16  Littéralement « Le village des noix ou le village où pousse les noyers », village de vignerons de la rive droite au pied du Kahlenberg, à l’entrée du canal du Danube aujourd’hui intégré à Vienne (XIXe arrondissement).

Eric Baude pour Danube-culture, © droits réservés, mis à jour octobre 2025

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